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Full text of "Bibliothèque de l'École des chartes"

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BIBLIOTHÈQUE 


DE 


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L'ECOLE  DES  CHARTES 


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BIBLIOTHÈQUE  ® 


DE   L'ÉCOLE  33 


DES  CHARTES. 


TOME    PREMIER. 


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PÀJUS, 

IMPRIMERIE  DE  DECOURCHANT,  RUE  D'ERFURTH  ,   I 
1839-  1840. 


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AVERTISSEMENT. 


La  Société  de  l'École  royale  des  Chartes,  fondée  au 
mois  d'avril  dernier,  par  les  anciens  et  les  nouveaux  élèves  de 
cette  École,  a  décidé  qu'elle  publierait ,  sous  le  litre  de  Biblio- 
thèque de  l*École  des  Chartes  ,  un  recueil  périodique ,  spé- 
cialement destiné  aux  travaux  de  ses  membres. 

En  faisant  paraître  aujourd'hui  le  premier  numéro  de  ce  recueil, 
il  convient  d'indiquer  en  quelques  mots  le  but  que  nous  nous  pro- 
posons ,  et  le  plan  que  nous  avons  cru  devoir  adopter.  La  Biblio- 
thèque de  l'École  des  Chartes  sera  consacrée  à  l'élude  de  l'his- 
toire et  de  la  littérature  d'après  les  documents  originaux.  Nous 
espérons  que  cette  spécialité,  qui  est  celle  de  nos  travaux,  donnera 
à  ce  recueil  un  caractère  original,  et  le  recommandera  à  l'atten- 
tion des  érudits. 

L'histoire  nationale  et  les  questions  qui  s'y  rattachent  devront, 
sans  doute, occuper  la  première  place  dans  le  cadre  que  nous  nous 
sommes  l  rare;  nous  n'oublierons  pascependant  que  l'École  des  Char- 
les, établie  pour  explorer  le  vasle  héritage  que  le  moyen  Age  a  lé- 


gué  à  nos  bibliothèques  et  à  nos  archives,  peut,  sans  faillir  à 
l'esprit  de  son  institution,  s'occuper  des  débris  de  l'antiquité  clas- 
sique. Heureux  quand  nous  pourrons  retrouver  quelque  fragment 
de  la  belle  latinité  sur  ces  mêmes  feuillets  où  sont  consignés  l'his- 
toire de  nos  pères  et  les  premiers  essais  de  notre  littérature  ! 

Nos  travaux  se  diviseront  naturellement  en  deux  classes ,  selon 
qu'ils  appartiendront  plus  spécialement  à  la  paléographie  ou  à  la 
critique.  Dans  l'une  seront  rangés  les  monuments  inédits  de  toute 
nature:  fragments  d'auteurs  anciens,  morceaux  de  la  littérature 
du  moyen  âge ,  poésies  des  troubadours  et  des  trouvères ,  chroni- 
ques et  histoires,  chartes,  diplômes,  inscriptions,  etc. ,  etc.  L'autre 
comprendra  toutes  les  questions  de  critiqué  historique  ou  litté- 
raire et  de  philologie;  mémoires  sur  des  faits  peu  connus  ou  alté- 
rés ;  contrôle  des  assertions  inexactes  avancées  par  les  historiens  ; 
biographie  de  personnages  importants  et  oubliés;  restitutions 
de  textes  corrompus;  recherches  sur  les  anciens  dialectes  de  la 
France,  etc.,  etc.  On  trouvera  aussi  dans  notre  recueil  des  ren- 
seignements sur  les  richesses  des  archives  publiques  ou  particuliè- 
res ;  des  notices  de  manuscrits  ;  un  compte  rendu  des  publications 
les  plus  importantes  pour  l'objet  de  nos  études  ;  la  mention  des 
découvertes  utiles  à  la  paléographie  ou  à  l'histoire  ;  les  actes  offi- 
ciels intéressant  l'École  des  Chartes  ;  enfin  un  bulletin  bibliogra- 
phique. 

En  entreprenant  à  nos  risques  et  périls  la  publication  dont 
l'Etat  nous  avait  chargé  par  l'ordonnance  du  11  novembre  1829, 
nous  voudrions  tenir  quelques-unes  des  promesses  de  cette  or- 
donnance, et  réparer,  autant  qu'il  est  en  nous  du  moins,  le  coup 
fatal  que  son  inexécution  a  porté  à  l'Ecole  des  Chartes.  Nous  lui 
avons  emprunté  le  titre  de  notre  recueil  pour  faire  dès  l'abord 
connaître  notre  intention. 

L'introduction  naturelle  de  la  Bibliothèque  de  l'École  des 
Chartes  était  une  notice  historique  sur  la  fondation  et  l'objet  de 
cette  Ecole,  sur  ses  phases  diverses  et  sur  la  condition  souvent 
modifiée  des  élèves  admis  dans  son  sein.  Celle  que  nous  publions 


III 
,i  Md  adressée  par  nonrè  M.  le  Miotalré  de  l'Instruction  publique 

éO  même  terà|kS  que  nous  loi  avons  fait  connaître  l'existence  de 
notre  société,  et  dans  le  luit  (rappeler  sa  bienveillante  sollicitude 
sur  l'institution  de  l'École  des  Chartes.  M.  le  Ministre  a  bien  voulu 
nous  répondre  en  ces  termes  : 

«  Les  associations  littéraires  ne  peuvent  avoir  que  d'heureux 
Millats  en  servant  à  la  fois  à  fortifier  l'esprit  des  recherches 
<(  utiles,  et  à  prolonger  entre  des  hommes  distingués  les  relations 
«  commencées  par  des  éludes  communes  ;  c'est  vous  dire,  Mcs- 
«  sieurs,  que  votre  association  est  assurée  de  mon  estime  et  de 
«  tous  mes  vœu\. 

«  Dans  la  lettre  que  j'ai  sous  les  yeux,  vous  appelez  avec  in- 
sl  ance  mon  attention  sur  l'École  des  Chartes  elle-même  ;  personne 
«  plus  que  moi  n'est  pénétré  de  l'importance  de  cet  établisse- 
«  ment,  et  je  liens  à  honneur  de  témoigner  à  l'École  des  Chartes 
«  et  à  ses  élèves  l'intérêt  bienveillant  que  vous  réclamez  pour 
«  eux.  » 

Nous  nous  plaisons  à  offrir  ici  à  M.  le  Ministre  de  l'Instruction 
publique  l'assurance  de  toute  notre  gratitude  pour  les  encoura- 
gements qu'il  a  bien  voulu  nous  faire  espérer.  L'approbation  dont 
il  a  honoré  notre  entreprise  entraînera  sans  aucun  doule  celle 
îles  érudits,  des  littérateurs  et  de  tous  ceux  qui  aiment  et  étudient 
notre  histoire  nationale.  C'est  là  le  public  dont  nous  ambition- 
nons les  suffrages;  tous  nos  efforts  tendront  à  les  mériter. 

Un  mot  encore  :  en  nous  mettant  à  l'œuvre,  nous  faisons  un 
appel  à  la  bonne  volonté  de  tous  les  hommes  studieux  qui,  sur 
les  divers  points  de  la  France,  se  livrent  à  l'étude  des  manuscrits. 
Noos  accueillerons  de  leur  part  tous  ces  renseignements  fortuits, 
(••couvertes  imprév  ues  que  celui  qui  puise  aux  sources  trouve  si 
BOUYent  à  côté  de  l'objet  de  ses  recherches,  et  qu'il  laisse  perdre 
pour  la  science  faule  d'occasion  pour  les  publier.  Ces  communica- 
l  ions  entre  hommes  qui  poursuivent  le  même  but,  ne  fourniraient  pas 
seulement  à  l'érudition  un  contingent  précieux,  elles  seraient  eu- 
cm  d'un  bon  exemple.  Peut-être  contribueraient -elles  à  ramené! 


dans  la  science  quelque  chose  de  cet  [esprit  de  corps  *et]d'asso- 
rialion  qui  animait  les  congrégations  religieuses,  ]et  les  rendait 
capables  d'entreprendre  et  d'exécuter  les  grands  travaux  qu'elles 
ont  légués  à  notre  siècle. 


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BUREAU 

DE  LA  SOCIÉTÉ  DE  L'ÉCOLE  ROYALE  DES  CHARTES  , 
année    1839-1840. 


MM.  LACABANE,  président. 
LE  NOBLE  (Alexandre)  &,> 
GÉRAUD,  I   vice-Pr-ide»ts- 

LE  ROUX  DE  LINCY,  secrétaire-trésorier, 
BORDIER,  secrétaire-adjoint. 


COMMISSION  DE  PUBLICATION, 


MM.   QUICHERAT  (Jules), 
DELPIT  (Martial), 
GÉRAUD. 


NOTICE    HISTOltlQUE 


M  \\  L'ECOLE  Koï  \l.l 


DES  CHARTES. 


Si,  comme  le  pensent  tous  les  esprits  élevés,  l'intérêt  des  sciences 
historiques  et  archéologiques  est  compté  au  nombre  des  grands  inté- 
rêts nationaux,  de  loules  les  écoles  spéciales  fondées  par  le  gouver- 
nement, et  placées  sous  sa  protection  immédiate,  l'École  royale  des 
Charles,  par  l'objet  de  ses  études  comme  par  le  but  de  ses  travaux, 
est  assurément  l'une  des  plus  dignes  de  fixer  l'attention.  Au- 
jourd'hui, en  effet,  les  progrès  toujours  croissants  des  études  his- 
toriques, la  haute  impulsion  qu'elles  reçoivent  du  gouvernement 
et  des  chambres,  et  la  promesse  faite,  en  leur  nom,  de  publier 
successivement  tous  les  documents  inédits  que  renferment  encore 
nos  archives  et  nos  bibliothèques,  donnent  une  nouvelle  importance 
à  une  école  dont  les  élèves  ont  pour  mission  la  recherche,  l'étude 
et  la  conservation  des  monuments  originaux  de  l'histoire  nationale. 
Ces  considérations  m'ont  engagé  à  recueillir  tout  ce  qui  se  rattache 
à  la  fondation  de  l'École  des  Chartes,  ainsi  qu'aux  diverses  ordon- 
nances qui  ont  modifié  son  existence  et  la  condition  des  élèves  ad- 
mis dans  son  sein.  Elles  feront,  je  l'espère,  accueillir  avec  quelque 
indulgence  une  notice  succincte  dont  le  moindre  avantage  sera  de 
révéler  au  public  le  but  et  l'utilité  d'une  institution  trop  peu 
connue. 

La  révolution  de  1789,  en  interrompant  tous  les  grands  travaux 

d'érudition  qui  sont  une  des  gloires  du  dix -huitième  siècle,  dis- 

i  impitoyablement  les  ouvriers  et  les  matériaux.  Lorsque  la 

tourmente  révolutionnaire  fut  calmée,  l'Institut  na 

de  la  continuation  de  quelques-unes  des  publications  abani 

i.  V 


s'empressa  de  recueillir  dans  son  sein  les  débris  des  corps  reli- 
gieux et  des  anciennes  académies.  Gardiens  fidèles  des  traditions 
de  la  science,  les  Laporte  du  Theil,  les  Brial,  les  Pastoret,  les 
Daunou,  se  remirent  à  l'œuvre  avec  ardeur  ;  mais,  quels  que  fussent 
leur  dévouement  et  leur  zèle,  le  manque  d'auxiliaires  ralentit  leurs 
travaux,  et  l'on  sentit  bientôt  le  vide  immense  laissé  par  la  des- 
truction de  la  congrégation  de  Saint-Maur.  Comment  renouer  la 
chaîne  interrompue  de  ces  hommes  aussi  modestes  que  savants, 
qui  oubliaient  souvent  de  signer  de  leur  nom  des  œuvres  auxquelles 
ils  consacraient  leur  vie  entière?  Où  retrouver  ces  jeunes  élèves 
qui,  pendant  un  long  et  laborieux  noviciat,  se  formaient  à  la  con- 
naissance des  anciens  titres  de  notre  histoire,  et  devenaient  plus 
tard  les  héritiers  de  la  robe  et  du  savoir  de  leurs  maîtres? 

Napoléon,  qui  avait  l'instinct  des  grandes  choses  en  tout  genre, 
ne  pouvant  rétablir  la  congrégation  de  Saint-Maur,  songea  à  créer 
des  bénédictins  civils  dans  une  espèce  de  Port- Royal  nouveau. 
L'honneur  d'avoir  le  premier  formulé  ce  projet,  qui  devait  plus 
tard  donner  naissance  à  l'Ecole  des  Chartes,  appartient  à  M.  le  ba- 
ron de  Gérando.  Secrétaire  général  du  minislère  de  l'intérieur  en 
1806,  il  proposa  la  création  d'un  grand  établissement  national,  où 
des  savants  âgés  formeraient  à  la  connaissance  des  chartes  et 
des  manuscrits  du  moyen  âge  des  pensionnaires ,  pris  parmi  des 
jeunes  gens  distingués  par  leurs  études,  et  portés  par  un  goût  spécial 
vers  les  sciences  historiques.  Le  ministre  de  l'intérieur,  M.  le  dur 
de  Cadore,  soumit  ce  projet  à  l'Empereur,  dans  un  rapport  sur  les 
moyens  d'encourager  la  culture  des  lettres.  Napoléon  approuva 
l'idée,  mais  demanda  de  plus  grands  développements.  Sa  réponse 
est  datée  du  camp  impérial  d'Oslerrode,  le  7  mars  1807  \ 

Les  événements  empêchèrent  la  réalisation  de  ce  projet,  qui 
fut  malheureusement  abandonné  dans  un  temps  où  il  aurait 
reçu  une  exécution  grande,  digne,  et  en  rapport  avec  son  impor- 
tance. Ce  ne  fut  que  douze  années  après,  vers  la  fin  de  1820,  que 
M.  de  Gérando  proposa  à  son  ami,  M.  le  comte  de  Siméon,  alors 
ministre  de  l'intérieur,  la  création  d'une  École  des  Chartes.  Le 


•  Voyez,  Pièces  justificatives,  n°  i.  La  re'ponse  de  l'Empereur  se  trouve  dans 
une  note  dictée  par  lui  et  adressée  par  ses  ordres  au  ministre  de  l'intérieur.  Je 
dois  à  M.  le  baron  de  Gérando  la  connaissance  de  ce  fait  intéressant,  et  je  saisis 
avec  empressement  cette  occasion  de  lui  exprimer,  en  mon  nom  et  au  nom  de  la 
société  de  l'Ecole  des  Charles,  toute  notre  gratitude  pour  les  précieux  renseigne- 
ments qu'il  m'a  communiqués  et  pour  le  bienveillaut  intérêt  qu'il  a  témoigné  a 
noire  sociélé  naissante. 


ministre  an  ueillit  cette  idée  avec  empressements  el  chargea  M.  de 
Gérandode  là  développer  par  écrit.  Le  travail  do  savant  pnbliciste, 
lra\  ail  que  nous  avons  sous  les  yeux,  établissait  un  institut  qui,  sur 
«1rs  bases  moins  larges  que  celui  de  180(>,  était  cependant  encore 
digne  de  la  France  et  des  éludes  qu'il  était  appelé  à  fonder.  Des 
répugnances  fatales,  qu'il  ne  m'appartient  pas  de  révéler,  s'oppo- 
sérenl  à  l'exécution  du  projet  de  M.deGérando,  dont  quelques  dis- 
positions devaient  être  reproduites  plus  tard  dans  l'ordonnance  de 
réorganisation  de  1829  ■. 

Malgré  les  obstacles  qu'il  rencontrait,  M.  le  comte  Siméon 
persista  heureusement  dans  l'idée  de  doter  le  pays  d'une  création 
uîile,  qui  sera  certainement  l'un  des  actes  les  plus  honorables  de 
son  administration.  Au  mois  de  février  1821 ,  il  soumit  au  roi 
Louis  XVI II  un  rapport  dont  je  crois  devoir  rappeler  les  passages 
suivants  : 

«  t'ne  branche  de  la  littérature  française  à  laquelle  votre  ma- 
«  jeslè  prend  un  intérêt  particulier,  celle  relative  à  l'histoire  de  la 
«  patrie,  va,  si  l'on  ne  se  presse  d'y  porter  remède,  être  privée 
«  d'une  classe  de  collaborateurs  qui  lui  est  indispensable  ;  je  veux 
«  parler.  Sire  ,  de  ces  hommes  qui,  par  de  longs  efforts  d'applica- 
«  tion  el  de  patience,  ont  acquis  la  connaissance  de  nos  manuscrits, 
«  se  sont  rendu  familières  les  écritures  si  diverses  de  nos  chartes, 
<  des  documents  de  tout  genre  que  nous  ont  laissés  nos  ancêtres,  et 
«  savent  traduire  tous  les  dialectes  du  moyen  âge. 

«  I/homme  instruit  dans  la  science  de  nos  chartes  et  de  nos 
«  manuscrits  est  sans  doute  bien  inférieur  à  l'historien;  mais  il 
•  marche  à  ses  côtés,  il  lui  sert  d'intermédiaire  avec  les  temps  an- 
«  n'eus,  i!  met  à  sa  disposition  les  matériaux  échappés  à  la  ruine 
«  des  siècles. 

m  Que  ces  utiles  secours  manquent  à  l'homme  appelé  par  son 

nie  à  écrire  l'histoire,  une  partie  de  sa  vie  se  consumera  dans 

!  études  toujours  pénibles  et  souvent  stériles.  H  faudra  encore 

«  renoncer  à  tous  les  ouvrages  volumineux  qui  demandent  un 

«  grand  concours  de  cooperateurs. 

«  Déjà  même  ce  défaut  d'auxiliaires  retarde  beaucoup  l'achè- 
tent de  plusieurs  savants  recueils,  entrepris  ou  continués  par 
«  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres... 

«  Autrefois  la  studieuse  congrégation  de  Saint-Maur  s'était  li- 
<(  >rôe  a\cc  succès  à  ce  genre  de  science;  el  d'ailleurs  presque 

•    \  ,>v    /.  CC  pr  '   fi'CtlivM  ,  '.  "  l  '. 


«  toutes  les  capitales  de  nos  provinces  avaient,  à  côté  des  archives 
«  qui  renfermaient  les  fondements  de  leurs  droits  publics  et  mémo 
«  l'origine  d'un  grand  nombre  de  leurs  propriétés  privées,  des  gar- 
«  diens  qui  savaient  les  lire  et  les  traduire.  Ce  travail  ayant  un 
«  salaire ,  les  études  qui  l'avaient  préparé  trouvaient  une  juste  ré- 
«  compense  *...  » 

Sur  ce  rapport ,  le  Roi  :  «  voulant  ranimer  un  genre  d'études  in- 
«  dispcnsablc  à  la  gloire  de  la  France  et  fournir  à  l'Académie  des 
«  Inscriptions  et  Belles-Lettres  tous  les  moyens  nécessaires  pour 
«  l'avancement  des  travaux  confiés  à  ses  soins,  »  rendit  une  or- 
donnance dont  voici  les  principales  dispositions  : 

«  Il  y  aura  à  Paris  une  École  des  Chartes,  dont  les  élèves  re- 
«  cevront  un  traitement. 

«  Les  élèves  ne  pourront  excéder  le  nombre  de  douze.  Ils  seront 
«  nommés  par  le  ministre  de  l'intérieur  parmi  des  jeunes  gens  de 
«  Yingtà  vingt-cinq  ans,  sur  une  liste  double  qui  sera  présentée 
«  par  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres. 

«  On  apprendra  aux  élèves  de  l'École  des  Chartes  à  lire  les  di- 
«  vers  manuscrits,  à  expliquer  les  différents  dialectes  français  du 
«  moyen  âge.  lisseront  dirigés  dans  cette  étude  par  deux  profes- 
«  seurs  choisis  par  le  ministre  de  l'intérieur,  l'un  au  dépôt  des  ma- 
«  nuscrils  de  la  Bibliothèque  royale ,  l'autre  au  dépôt  des  Archives 
«  du  royaume  \..  » 

En  vertu  de  celte  ordonnance,  le  ministre  de  l'intérieur  nomma, 
le  5  mars  1821,  professeurs  de  l'École  des  Chartes,  M.  l'abbé 
Lespine  et  M.  Pavillet  ;  le  premier,  ancien  chanoine  de  la  cathé- 
drale de  Périgueux,  et  employé  depuis  vingt  ans  aux  manuscrils 
de  la  Bibliothèque  royale,  où  il  avait  été  appelé  à  la  mort  de 
Mouchet  par  M.  Dacier,  qui  l'avait  jugé  seul  capable  de  rem- 
placer cet  infatigable  collaborateur  de  Sainte-Palaye,  de  Bréquigny 
et  de  Laporte  du  Theil  ;  le  second,  chef  de  la  section  historique  des 
Archives  du  royaume  et  ancien  premier  commis  du  cabinet  de  l'ordre 
du  Saint-Esprit,  où  il  s'était  formé  à  l'école  des  Chérin  dans  la 
connaissance  et  dans  la  critique  de  nos  anciens  monuments. 

En  vertu  de  la  même  ordonnance,  l'académie  présenta,  le  11 
mai  1821,  douze  candidats  pour  les  six  places  d'élèves  pension- 
naires qui  devaient  composer  la  section  de  la  Bibliothèque  royale. 
Le  ministre  choisit  six  élèves  sur  cette  liste,  et  le  cours  de  la  Biblio- 


Voyez,  Pièces  justificatives ,  i.«  flF,  le  texte  complet  de  ce  rapport. 
Voyez,  Pièces  justificatives,  n°  IV,  le  texte  complet  de  cette  ordonnance. 


Lhèque ë ouvrit  le  1 7  juillet  1821.  Celui  des  Archives  du  royaume 
omraenofl  qu'au  mois  de  février  de  L'année  suivante.  Le  mi 
nistre  demanda,  pour  celte  seconde  section,  une  nouvelle  liste  de 
présentation  à  l'Académie,  el  nomma  élèves  pensionnai) 
premier!  candidats  portés  sur  celle  liste. 
L'ordonnance  de  1821,  bien  que  rédigée  par  l'inspecteur 
I  des  bibliothèques,  M.  Ilis ,  était  si  incomplète,  qu'elle  ue 
livail  pas  même  la  durée  de  la  pension  el  des  cours.  Une  ordon- 
nance, conlre-siijnée  par  M.  de  Corbière,  el  datée  du  16  juillet 
182;ï,  y  pourvut,  en  la  bornant  a  deux  années.  La  môme  ordon- 
n.ince  porle  qu'après  ce  terme,  les  élèves  seront  renouvelés  con- 
formément aux  dispositions  de  celle  de  1821  '. 

Après  la  lin  du  premier  cours,  l'Académie  présenta  une  nouvelle 
liste  de  candidats;  le  9  janvier  1821,  le  minisire  lui  écrivit  au  sujet 
de  celte  liste,  el  lui  demanda  en  même  temps  de  lui  faire  con- 
naître les  améliorations  à  introduire  dans  l'institution  de  l'École  des 
Chartes,  L'Académie  chargea  une  commission  spéciale  composée 
de  MM.de  Gérando,Walckenaer,  Daunou,  Silveslre  de  Sacy  et  de 
Hétencourl,  de  lui  soumettre  un  projet  de  réorganisation  pour  cette 
école Vet ce  projet,  adopté  dans  la  séance  du  23  janvier  1821,  fut  le 
même  jour  adressé  officiellement  au  ministre.  Malheureusement 
M.  de  Corbière  ne  donna  aucune  suite  aux  propositions  de  l'Aca- 
démie, et  s'abstint,  contrairement  aux  dispositions  de  l'ordonnance 
(ju'il  avait  fait  rendre  quelques  mois  auparavant ,  de  nommer  des 
élèves  pensionnaires;  il  pourvut  toutefois  au  remplacement  de 
M.  Pavillel,  mort  au  mois  d'août  1823,  el  lui  donna  pour  successeur, 
le  7  octobre  de  la  même  année,  M.  Ponsard,  chef  de  la  seclion 
historique  des  Archives  du  royaume.  Bientôt  après,  il  autorisa  les 
feu  professeurs  de  la  Bibliothèque  et  des  Archives  à  admettre  des 
«levés,  auditeurs  bénévoles  et  sans  traitement. 

I.o  ministre  ayant  ainsi  supprimé  les  encouragements  attachés 
au  litre  d'élève,  les  cours  de  l'Ecole  restèrent  déserts,  et  l'instilu- 
liontnmhacn  désuétude.  Ce  résultat,  qu'on  ne  peut  s'empêcher  de 
déplorer  quand  on  songe  aux  élèves  qu'a  produits  le  premier  essai 
d'une  Ecole  «les  Chartes,  était  du  surtoul  aux  vices  de  l'organisa - 
lion  de  1821  ;  mais  je  n'insisterai  pas  ici  sur  ce  point  si  bien 
établi  d'ailleurs  dans  le  rapport  au  roi  qui  précède  l'ordonnance 
IS2(.>,  à  laquelle  j'ai  hAle  d'arriver. 

/,  !  ieces  justificative*,  a-  V,  le  texte  de  celte  ordonnai,  e. 

justificatives,  n°  VI,  l'extrait  des  délibérations  d  ce  de 

N  mie  dos  Inscriptions,  du  g  juivur  i-Sij 


6 

Un  magistrat,  qui  est  aujourd'hui  l'un  des  jurisconsultes  les 
plus  distingués  delà  première  cour  du  royaume,  M.  Rives, nommé, 
au  mois  d'août  182'),  directeur  du  personnel  au  ministère  de  l'in- 
térieur, connut  le  projet  de  rendre  à  son  activité  l'Ecole  des  Chartes, 
et  d'apporter  à  son  institution  toutes  les  améliorations  dont  elle 
était  susceptible.  Son  premier  soin  fut  de  demander  au  garde  des 
Archives  du  royaume  et  à  l'inspecteur  général  des  bibliothèques 
leur  avis  et  un  plan  de  réorganisation  de  l'Ecole  des  Charles.  Le 
garde  des  Archives  du  royaume,  dans  le  projet  qu'il  soumit  au 
ministre,  maintenait  la  division  fatale  de  l'Ecole  en  deux  sections, 
dont  les  cours,  suivis  séparément  par  les  élèves,  constituaient  en 
quelque  sorte  deux  écoles  distinctes;  de  plus,  il  réduisait  la  sec- 
tion des  Archives  à  un  simple  surnumérariat  pour  les  bureaux  de 
l'hôtel  de  Soubise.  L'inspecteur  des  bibliothèques  cherchait  à  con- 
cilier les  vues  restreintes  du  garde  des  archives  du  royaume  avec 
les  intérêts  d'une  véritable  Ecole  des  Chartes1. 

Ces  plans  étaient  conçus  dans  des  idées  trop  étroites  pour  sa- 
tisfaire M.  Rives.  Il  rédigea  lui-même  un  projet  de  rapport  et 
d'ordonnance  qu'il  soumit  à  l'examen  de  M.  Dacier,  et  qui  furent 
ensuite  adoptés  par  le  ministre  et  par  le  roi.  Nous  ne  saunons 
mieux  faire  connaître  le  but  qu'il  se  proposait  et  les  motifs  qui  le 
déterminèrent,  qu'en  citant  quelques  passages  du  rapport  adressé 
au  roi  Charles  X,  le  H  novembre  1829,  par  M.  le  comte  de  La 
Rourdonnaye. 

Après  avoir  rappelé  les  dispositions  de  l'ordonnance  de  1821, 
le  ministre  ajoutait  :  «  Cette  création  fut  non  moins  utile  que 
«  généreuse,  mais  on  ne  tarda  pas  à  reconnaître  combien  il  im- 
«  portait  de  l'améliorer.  L'Académie  royale  des  Inscriptions  et 
«  Relies-Lettres  se  rendit  l'organe  de  cette  nécessité  ;  elle  insista 
«  principalement  sur  l'inconvénient  de  n'avoir  ouvert  aucune 
«  carrière  aux  douze  pensionnaires  dont  cette  Ecole  était  composée, 
«  et  de  ne  leur  fournir  aucun  moyen  d'émulation.  11  devait  arriver, 
«  en  effet,  qu'après  avoir  employé  deux  années  à  de  pénibles 
«  éludes,  ces  élèves  seraient  également  embarrassés  de  tirer  parti, 
«  pour  eux  et  pour  l'état,  de  la  science  qu'on  leur  avait  donné  les 
«  moyens  d'acquérir.  C'était  un  vice  non  moins  notable  dans 
«  l'organisation  primitive  de  l'Ecole,  de  l'avoir  divisée  en  deux 


*  Je  dois  la  connaissance  de  ces  faits  à  M.  Rives,  conseiller  à  la  cour  de  cassation, 
qui  a  bien  voulu  me  communiquer  toutes  les  pièces  relatives  à  la  réorganisation 
dt  l'Ecole  des  Charles  en  1829;  je  ne  saurais  assez  le  remercier  de  cette  obli- 
geance qui  m'a  permis  de  rendre  celte  notice  plus  exacte  et  plus  complète. 


lions, absolument  isoléesl'une  de  I  autre,  n'ayant  que  le  même 

enseignement  pour  objet,  et  ne  s'eulendanl  ni  mu  l'ordre  et  la 
«  marche  des  éludes,  ni  sur  les  progrès  des  élèves,  dont  ri  n  d'ail 
«leurs  ne  constatait  régulière  me  ni  l'aptitude  et  l'assiduité.  D'un 
a  autre  côlé,  les  leçons,  bornées  a  la  seule  leclqre  el  à  la  simple  copie 
.  correcte  des  chartes  de  diverses  époques,  n'embrassaient  pas  In 
«  diplomatique  el  la  paléographie.  C'est  pourtant  réelle  science  qui 
i  ,i  pour  but  de  constater  l'authenticité  des  documents,  de  déier- 
«  miner  le>  caractères  qui  rétablissent,  l' allèrent  ou  la  détruisent 
«  en  (oui  ou  en  partie  ;  de  lixcr  incontestablement  les  dates  des 
■<  actes  par  l'interprétation  des  noies  chronologiques,  si  \ariai>les 
«cl  si  arbilraires  môme  pour  chaque  règne;  déspécialiser,  tou- 
jours dans  l'intérêt  de  la  certitude  historique,  les  formules  et  les 
«  protocoles  propres  à  chaque  époque,  selon  les  variations  qui  s'in- 
«  Iroduisaient  dans  la  haute  administration  de  l'état,  et  d'exposer 
«  les  caractères  qui  différencient  les  uns  des  aulres,  les  chartes, 

les  diplômes,  les  lettres,  les  indicules ,  les  rescrils,  les  ôdits, 
«  les  capilulaires,  etc.,  etc.  '.  » 

On  le  voit,  le  rédacteur  de  l'ordonnance  de  1829  sentait  tous  les 
>  de  l'organisation  de  1821,  et  les  exposait  dans  tout  leur 
jour.  Voici  les   principales  dispositions    qu'il   crut   propres   à   y 
remédier  : 

«  Les  cours  de  l'Ecole  royale  des  Charles  se  diviseront  encours 
«  élémentaire  et  en  cours  de  diplomatique  et  de  paléographie 
«  française.  Le  premier  aura  uniquement  pour  objel  d'apprendre 
«  à  déchiffrer  et  à  lire  les  chartes  des  diverses  époques.  Sa  durée 
«  sera  d'un  an.  Le  second  expliquera  aux  élèves  les  divers  dia- 
i  leeles  du  moyen  dge,  et  les  dirigera  dans  la  science  critique  des 
«  monuments  écrits  de  celle  époque,  ainsi- que  dans  le  mode  d'en 
«  constater  l'authenticité  et  d'en  vérifier  les  dates.  Ce  dernier 
i  durera  deux  ans. 

i  Nul  ne  pourra  être  admis  a{u  cours  élémentaire  de    l'Ecole 
-  Chartes,  s'il  n'est  rtgé  de  dix -huit  ans  révolus  et  bacjielrer  fis 

a  letll 

«Tous  les  élèves  [qui   auront  suivi  le  cours  élémentaire 
•  l'Ecole   royale  des  Chartes  seront  admis  à    concourir  pour   le» 
aces  d'élèves  pensionnaires  devant  une  commission  formée  du 
crélaire  perpétuel  et  de  deui  membres  de  l'Académie  des  In 


s 


ilthcatives 


u"  I  \,  i« 


8 

«  scriptions  cl  Belles-Lettres,  de  trois  conservateurs  de  la  Biblio- 
«  thèque  royale  et  du  garde  des  Archives  du  royaume. 

«  Cette  commission,  d'après  les  examens  quelle  leur  aura  fait 
«  subir,  dressera  une  liste  double  de  candidats  lors  de  chaque  re- 
«  nouvellement  des  élèves  pensionnaires. 

<x  Les  élèves  pensionnaires  seront  nommés  par  le  ministre  sur 
«  cette  liste;  leur  nombre  est  fixé  à  six  au  moins  et  huit  au  plus, 
«  et  le  traitement  de  chacun  d'eux  à  800  fr.  par  an.  Après  les 
«  deux  années  d'études  auxquelles  ils  sont  soumis ,  les  élèves  de 
«  diplomatique  et  de  paléographie  française  seront  examinés  de 
«  nouveau  par  les  juges  du  premier  concours;  ceux  de  ces  élèves 
«  qui  auraient  été  reconnus  dignes  de  cette  distinction  recevront 
«  du  ministère  un  brevet  d'archiviste  paléographe  ',  et  obtien- 
«  dronl  ensuite,  par  préférence  à  tous  autres  candidats,  la  moitié 
«  des  emplois  qui  viendront  à  vaquer  dans  les  bibliothèques  publi- 
((  ques  (la  Bibliothèque  royale  exceptée),  les  Archives  du  royaume 
«  elles  divers  dépôts  littéraires. 

«  L'Imprimerie  royale  publiera  gratuitement  chaque  année  un 
«  volume  des  documents  que  les  élèves  du  cours  élémentaire  au- 
«  ront  traduits  avec  le  texte  en  regard  ;  ce  recueil  portera  le  titre 
«  de  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  et  sera  composé  des 
«  pièces  que  la  commission  de  l'Ecole  aura  jugées  dignes  d'en 
«  faire  partie  2. 

«  Indépendamment  de  la  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes , 
«  l'Imprimerie  royale  publiera  chaque  année  de  la  même  manière, 
«  sous  la  direction  de  la  commission  susnommée,  un  volume  de 
«  chartes  nationales  qui  seront  disposées  dans  leur  ordre  chrono- 


1  Ce  titre  d'archiviste  paléographe,  qui  est  aujourd'hui  le  titre  officiel  des  an- 
ciens élèves  pensionnaires  de  l'École  des  Chartes,  me  semble  malheureux.  Il  a,  en 
effet,  le  yrand  inconvénient  de  ne  pas  présenter  une  idée  bien  nette  à  l'esprit.  Le 
seul  titre  connu  et  accepté  du  public  est  celui  d'élève  de  l'Ecole  des  Chartes.  Il  se- 
rait à  désirer  que  le  ministre  actuel  voulût  bien  décider  que  le  titre  d'ancien 
élève  de  l'Ecole  des  Chartes  sera  joint  à  celui  d'archiviste  paléographe  sur  le 
brevet  que  les  élèves  pensionnaires  reçoivent  du  minisière  après  l'épreuve  du  se- 
cond concours.  Il  y  a  d'autant  plus  lieu  d'espérer  cette  modification  que  déjà 
elle  s'est  introduite  dans  les  actes  officiels  de  l'administration.  11  suffit  d'en  citer 
une  preuve.  L'ordonnance  du  22  février  dernier  dont  je  parlerai  tout  à  l'heure 
dit  :  les  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes  en  parlant  évidemment  des  archivistes  pa- 
léographes. 

a  La  traduction  des  textes  était  au  moins  inutile;  mais  les  copies  des  élèves 
faites  systématiquement  auraient  pu  devenir  d'excellents  textes  à  imprimer  après 
îévisiou,  et  former  ainsi  chaque  année  un  spicilége  précieux  pour  l'histoire  na- 
tionale. 


t 

[que,  avec  des  ftoleé  critiqués  par  les  élèves  pensionnaires;  «  e 
i  recueil  sera  intitulé  Bibliothèque  de  l'histoire  de  France. 

«  Usera  prélevé  annuellement  sur  les  fonds  affectés  dans  le  budget 
«  de  l'étal  à  l'encouragement  dessciences,  des  lettres  et  des  arts  une 
m  somme  de  3,000  francs,  qui  sera  employée  par  le  ministre  en  fftth 
u  tifieâtions  aux  élèves  dont  les  travaux  contribueront  le  plus  aux 
«  succès  des  dits  recueils,  sur  la  proposition  de  l'Académie  des  In- 
«  scriplionset  Belles-Lettres  '.  » 

J'ai  cité  textuellement  presque  tous  les  articles  de  cette  ordon- 
nance, parce  que  c'est  la  charte  constitutive  de  l'École,  et  que  je  ne 
saurais  trop  en  invoquer  l'autorité.  Quoique  imparfaitement  exécu- 
lée,  elle  a  rendu  d'éminenls  services  à  la  science  historique ,  et  le 
ministre,  qui  s'est  honoré  en  la  proposant,  avait  le  droit  dire  dans  son 
rapport  au  roi ,  après  en  avoir  exposé  les  principales  dispositions: 

•  Ainsi ,  tandis  que  dans  le  sanctuaire  ouvert  par  François  Ier  à 
«  toules  les  sciences  utiles,  un  auditoire  instruit  vient  apprendre 
«  chaque  jour  ce  qu'il  lui  importe  le  plus  de  savoir  sur  les  peuples 
«  dont  les  annales  occupent  les  premières  pages  de  l'histoire,  un 
«  autre  enseignement ,  fruilde  la  munificence  de  votre  majesté,  aura 
«  pour  objet  spécial  les  fastes  glorieux  de  la  monarchie  française, 
a  1  élude  de  ses  vénérables  monuments.  Il  sera  placé  dans  cet  im- 
«  mense  établissement  littéraire  qui  ne  fut  d'abord  que  la  librairie 
«  de  Charles  V,  et  dont  la  protection  de  ses  augustes  successeurs 
«  a  fait  aujourd'hui  le  dépôt  de  toutes  les  connaissances  humaines. 
«  On  n'aura  donc  plus  enfin  à  regretter  de  voir  privées  d'encourage- 
«  ments  ces  éludes  françaises,  qui  ont  fait  pendant  plus  de  deux 
«  siècles  l'honneur  de  notre  patrie,  ces  études  savantes  dans  les- 


»  X  oyez,  Pièces  justificatives,  n°  X  ,  le  texte  complet  de  celle  ordonnance.  J>" 
nie  suis  borné  ici  à  en  inlerverlir  les  articles  et  à  y  ajouter  quelques  mots  que  j'ai 
ropres  a  la  rendre  plus  claire,  et  que  j'ai  eu  soin  de  placer  enlre  crochets. 
Je  crois  avoir  assez  rendu  justice  aux  intentions  de  l'auteur  de  celle  ordonnance 
pour  pouvoir  me  permettre  de  signaler  quelques  vices  de  rédaction  qui  s'expli- 
quent facilement  du  reste,  puisque  cette  pièce,  rédigée  à  la  hâte,  fut  présentée  par 
le  ministre  .1  U  Signature  du  roile  jour  même  où  il  lui  remit  son  portefeuille.  Ainsi 
la  diMiiu  li<»n  entre  les  élèves  du  cours  élémentaire  ,  aspirants  au  titre  d'élèves  de 
le  des  Chartes,  et  les  élèves  qui  ont  obtenu  ce  titre  à  la  suite  d'un    coucours 
n'est  pas  asstz  marquée  ;  c'est  par  un  vice  de  rédaction  que  la  publication  de  la 
Kibliothèque  de  l'Ecole  des  Charles  est  confiée  uniquement  aux  élèves  de  première 
Enfin  ,  et  c'est  peut  être  la  le  reproche  le  plus  grave  qu'on  puisse  adresser 
i  cette  ordonnance,  l'article  (ji)i  assure  aux  élèves  la  moitié  des  places  vacantes 
I  uu  les  bibliothèques  et  les  archii  1  a  est  trop  vague,  et  a  le  grand  tort  1"  de  ne  pa-. 
dire  d'après  quel  mode  de  roulement  ces  places  leur  seront  données  ;  »•  d'excepter 
1 1  Bibliotliè  1 


10 

«  quelles  nous  avons  parlout  des  imitateurs  et  nulle  part  des  ri- 
«  vaux.  » 

Le  12  novembre,  le  ministre  écrivit  à  l'Académie  des  Inscrip- 
tions clBelles-Leltres  pour  lui  envoyer  l'amplialion  de  l'ordonnance 
signée  la  veille.  Dans  cette  lettre  ,  le  ministre  demandait  un  projet 
de  règlement  pour  l'Ecole  des  Chartes,  et  ajoutait  :  «  J'accueillerai 
«  avec  un  extrême  intérêt  tout  ce  que  l'Académie  croira  utile  de 
«  proposer  pour  seconder  la  munificence  du  roi ,  et  la  rendre  effi- 
«  cace.  »  L'Académie  s'empressa  de  manifester  son  approbation , 
et  le  lendemain  13,  elle  répondit  au  ministre  par  l'organe  de  son 
secrétaire  perpétuel  M.  Dacier  :  «  Les  dispositions  contenues  dans 
«  l'ordonnance  sont  une  nouvelle  preuve  de  la  bienveillante  solli- 
«  cilude  de  votre  excellence  pour  le  progrès  des  études  savantes 
«  qui  se  rapportent  à  l'illustration  des  antiquités  nationales,  et  de 
f<  l'auguste  protection  que  nos  rois  ont  toujours  accordée  à  celle 
«  branche  importante  des  sciences  historiques.  L'Académie  éprouve 
«  une  véritable  reconnaisance  pour  la  part  qui  lui  est  assignée  dans 
«  la  direction  qui  doit  être  imprimée  aux  travaux  des  élèves  de 
«  l'Ecole  des  Chartes,  et,  conformément  à  l'invitation  que  votre  ex- 
«  cellence  lui  en  adresse  ,  elle  va  s'occuper  immédiatement  de  re- 
«  cueillir  les  vues  qu'elle  croira  utile  de  proposer  à  votre  excel- 
«  lence,  pour  l'établissement  d'un  ordre  régulier  d'études  et  de 
«  recherches.  » 

L'Académie  nomma  le  même  jour  une  commission,  qui  se  livra 
à  un  examen  approfondi  de  l'ordonnance  du  11  novembre.  Le  ré- 
sultat de  cet  examen  est  consigné  dans  un  rapport  de  M.  Pardessus, 
du  11  décembre  suivant,  où  l'on  trouve  l'indication  des  déve- 
loppements dont  l'ordonnance  du  11  novembre  avait  paru  suscep- 
tible à  la  commission ,  ainsi  qu'un  projet  de  règlement  pour  les 
cours  de  l'Ecole1.  Le  savant  rapporteur  critique ,  sous  le  point  de 
vue  de  l'exécution  pratique,  les  dispositions  de  l'ordonnance 
relatives  à  la  publication ,  par  les  élèves  de  l'école  des  chartes , 
de  deux  recueils  intitulés  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Charles  et 
Bibliothèque  de  l'histoire  de  France.  11  propose  :  1°  de  modifier 
la  première  de  ces  dispositions,  en  la  restreignant  à  la  publication 
du  texte  des  pièces  qui  auraient  fait  l'objet  des  travaux  des  élèves 

•  Je  dois  à  M.  Pardessus  la  communication  de  ce  rapport  encore  inédit  et  la 
permission  de  le  publier  dans  les  pièces  justificatives  de  celte  notice  ,  je  ne  saurais 
assçz  le  remercier  de  l'obligeance  avec  laquelle   il  m'a  donné  tous  les  renseigne 
inents  qui  étaient  à  sa  connaissance,  et  surtout  de  la  bienveillante  sévérité    avec 
laquelle  il  a  revu  cl  annoté  le  projel  de  cette  notice. 


Il 

de  troisième  nouée;  -r  d<«  changer  lom  k  foil  robjel  d<*  la 
seconde  cm»  chargeant  les  Mères  dé  l'Ecole  des  Chartes  de 
continuer  la  FoWfl  o>j  chartes  et  diplôme»  commencée  pnr  l^ré- 
quignj  ;  ;$«•  de  confier  le  soin  de  publier  les  chartes  nationales  fa 
l'Académie  féale,  qoi  continuerait  alors  la  collection  des  chartes 
commencée  aussi  par  Bréquigny.  Ces  deux  dernières  propositions 
ont  été  accueillies  plus  tard  par  une  ordonnance  royale  du  lermars 
!  s:{;> ,  dont  je  parlerai  bientôt. 

La  commission,  après  avoir  hautement  reconnu  toules  les  amé- 
liorations apportées  à  l'institution  de  l'Ecole  des  Chartes  par  l'or- 
donnance du  1  lnovembre,  et  après  avoir  applaudi  surtout  a  l'article 
qui  assurait  un  avenir  aux  élèves,  demandait,  par  l'organe  de  son 
rapporteur,  une  mesure  plus  favorable  encore  aux  intérêts  des 
élèves  et  à  ceux  de  la  science.  Voici  comment  elle  formulait  cette 
proposition  :  «  Votre  commission  croit  qu'il  serait  utile  de  provo- 
«  quer  une  mesure  qui,  en  créant  des  élèves  permanents,  assure- 
«  r  ait  à  l'Académie  des  collaborateurs  dans  une  carrière  difficile,  et 
i  procurerait  au  ministère  des  hommes  en  état  d'aller  exécuter  des 
«  recherches  scientifiques  dans  les  départements.  Ce  qui  manque 
«  actuellement,  et  ce  qui  manquera  toujours,  si  l'on  n'y  apporte 
«  remède,  c'est  une  pépinière  déjeunes  gens  qui,  travaillant  sous 
«  les  yeux  des  anciens,  se  rendent  capables  de  les  remplacer.  Les 
«  corps  religieux  avaient  cet  immense  avantage;  les  Poirier  et  les 
(«  Brial  avaient  longtemps  servi  d'aides  et,  en  quelque  sorte,  de 
«  préparateurs  aux  savants  de  leur  ordre  qu'ils  ont  si  dignement 
<<  remplacés  dans  la  suite.  Votre  commission  vous  propose,  en  con- 
liience,  des  dispositions  par  l'effet  desquelles  six  élèves  seraient 
«  choisis  parmi  ceux  qui,  à  l'expiration  du  cours  triennal,  auraient 
«  obtenu  des  diplômes  d'archivistes  paléographes.  Ces  élèves  se- 
«  raient  a  la  disposition  du  ministre  pour  les  travaux  dont  il  croirait 
:ivenable  de  les  charger,  et  à  la  disposition  de  l'Académie  pour 
«  l'aider  aux  publications  qui  lui  sont  ou  lui  seront  confiées;  ils 
■  loucheraient  un  traitement  fixe  tant  qu'ils  resteraient  dans  cet 

«  élat  de  disponibilité Ce  traitement,  auquel  se  joindrait  une 

«  part  dans  le  fonds  annuel  de  gratifications  créé  par  l'ordonnance, 
«  leur  procurerait  une  indemnité  égale  à  celle  dont  jouissent  les 
«  membres  de  l'Académie  ' .  » 

'  Vov</.,  Pièces  jusiiiicaiives,  n°  XI,  le  lexte  tle  ce  rapport  elles  développe- 
ment* de  ccllP  proposition. —  M.  Guizot  voulait  sans  cloute  la  mctlre  à  exécu- 
tion lorsqu'il  tletotada  î  lu  chambre  eu  i83'|  quatre  pensions  de  1000  francs  pour 


12 

L'Académie  adopla  les  conclusions  de  ce  rapport  et  l'adressa  of- 
ficiellement au  ministre.  Mais  aucune  suite  ne  fut  donnée  alors 
aux  propositions  qu'il  contenait;  seulement  le  nouveau  ministre  de 
l'intérieur,  M.  de  Montbel,  emprunta  au  projet  fourni  par  l'Aca- 
démie les  bases  d'un  arrêté  dans  lequel  il  régla  la  marche  à  suivre 
pour  l'ouverture  de  l'École  des  Chartes,  et  donna  un  règlement  pro- 
visoire. Le  30  décembre,  il  adressa  l'ampliation  de  cet  arrêté  au 
président  du  conservatoire  de  la  Bibliothèque  royale  et  au  garde 
des  archives  du  royaume. 

Le  9  janvier  1830,  il  écrivit  au  secrétaire  perpétuel  de  l'Acadé- 
mie des  Inscriptions  pour  qu'elle  eut,  conformément  à  l'ordonnance 
de  1829,  à  nommer  les  deux  membres  qui,  avec  le  secrétaire  per- 
pétuel, le  garde  des  Archives  du  royaume,  et  trois  conservateurs  de 
la  Bibliothèque  royale,  devaient  former  la  commission.  L'Académie 
choisit  MM.  Pardessus  et  Daunou,  le  conservatoire  de  la  Biblio- 
thèque royale  désigna  MM.  Raoul-Rochelte,  Abel  Bémusat  et  de 
Manne.  La  commission,  dans  sa  séance  du  4  février  1830,  nomma 
M.  Pardessus  président,  et  M.  Daunou  secrétaire. 

Le  cours  élémentaire  de  la  nouvelle  Ecole  des  Chartes  fut  ou- 
vert aux  Archives  du  royaume,  le  2  janvier  1830,  et  par  un  article 
transitoire  du  règlement,  M.  l'abbé  Lespine  fut  autorisé,  sur  sa 
demande,  à  en  professer  un  semblable  à  la  Bibliothèque,  en  atten- 
dant l'exercice  de  ses  fondions  comme  professeur  de  diplomatique 
et  de  paléographie,  lesquelles  ne  devaient  commencer  qu'en  1831 . 
Le  13  octobre  de  la  même  année,  M.  Guizot,  ministre  de  l'intérieur, 
ayant  supprimé  le  cours  des  Archives  •  pour  le  transporter  à  la 
Bibliothèque,  se  rendit  au  vœu  de  M.  Lespine  qui  désirait  être  con- 
firmé dans  les  modestes  fonctions  de  professeur  élémentaire.  Par 
la,M.Champollion-Figeac  fut  appelé  à  la  chaire  de  diplomatique  et 
de  paléographie,  et  le  titrejde  membre  de  la  commission  lui  fut  con- 
féré en  remplacement  de  M.  de  Manne.  A  la  même  époque , 
M.  Daunou  étant  devenu,  en  sa  qualité  de  garde  des  Archives, 
membre-né  de  la  commission,  fut,  comme  académicien,  remplacé 
par  M.  Naudet. 

Malheureusement  pour  l'École  des  Charles,  M,  Guizot  quitta  le 
ministère  de  l'intérieur  avant  d'avoir  pu  réaliser  les  vastes  projets 

les  anciens  élèves  de  l'École  des  Chartes,  demande  qui  fut  refusée  parce  qu'elle  ne 
lut  pas  comprise. 

1  II  semble  que  le  cours  élémentaire  était  mieux  placé  aux  Archives  du  royaume 
où  abondent  les  chartes  et  les  monuments  diplomatiques.  Aussi  le  vénérable  di- 
recteur de  ces  archives  n'a-t-il  cesse  de  réclamer  contre  la  translation  de  ce  cours 
à  la  Bibliothèque  royale. 


I.. 

qn'ii  méditail  dès  lors  pour  les  travaux  historiques,  el  l'Ecole  resta 
pour  ainsi  dire  abandonnée  à  l'insouciance  des  bureaux.  Le  17  no- 
vembre 183Q,  un  arrêté  dn  nouveau  ministre  de  l'intérieur,  M.  de 
Rffontalivet,  fiia  le  mode  d'inscription  des  élèves,  la  dorée  des 
cours,  etc.1.  Enfin,  la  commission,  dans  sa  séance  du  26  no- 
vembre 1830,  compléta  l'organisation  de  l'Ecole  en  réglant  les 
formes  du  concours  pour  l'admission  des  élèves  pensionnaires. 

M.  l'abbé  Lespine,rie  survécut  que  de  peu  de  lemps  à  la  réor- 
ganisation qu'il  avait  appelée  de  tous  ses  vœux.  Il  fut  enlevé  à  la 
science  le  1 1  mars  1831,  et  remplacé  par  un  des  anciens  élèves  de 
M.  Pavfllet,  M.  Guérard.  Cette  nomination  fut  aussi  utile  pour 
l'Ecole  qu'honorable  pour  le  ministre  qui  la  fil,  et  je  me  plais 
à  rendre  hommage  a  M.  le  comte  d'Argout,  qui  eut  l'heureuse 
inspiration  de  choisir  le  nouveau  professeur  parmi  les  anciens  élè- 
ves de  l'Ecole, et  qui  n'hésita  qu'entre  deux  de  ces  anciens  élèves. 

Aïe  voici  arrivé  à  la  parlie  la  plus  difficile  de  ma  lâche:  j'ai 
exposé,  a  l'aide  de  l'ordonnance  de  1829,  la  constitution  de  l'Ecole 
des  Chartes,  el  tout  ce  qui  a  été  fait  pour  en  compléter  l'organi- 
sation jusqu'à  l'année  1831  ;  il  me  reste  à  dire  comment  l'ordon- 
nance du  1 1  novembre  a  été  exécutée  depuis  celle  époque. 
Avant  de  chercher  à  faire  partager  au  lecteur  la  conviction  qui 
m'anime,  que  si  l'Ecole  des  Charles  n'a  pas  produit  tous  les  fruits 
qu'on  avait  le  droit  d'en  attendre,  c'est  uniquement  l'inexécution 
de  l'ordonnance  de  1829  dans  ses  dispositions  les  plus  importantes 
qu'il  faul  en  accuser ,  je  dois  anticiper  sur  les  faits  pour  mentionner 
un  projet  auquel  le  nom  du  ministre  qui  l'avait  conçu  donne  une 
grande  valeur.  En  1835,  M.  Guizol,  après  avoir  obtenu  des  Cham- 
bres des  fonds  spéciaux  pour  la  recherche  cl  la  publication  des 
monuments  inédits  de  l'histoire  de  France,  voulut  que  l'Ecole  des 
Chartes  fournît  des  ouvriers  pour  l'exploration  générale  qu'il  allait 
prendre  dans  nos  bibliothèques  eldans  nos  archives;  il  songea 
en  conséquence  à  la  reconstituer  sur  des  bases  plus  larges.  Dans 
premiers  jours  du  mois  de  mars,  après  plusieurs  conférences 
le  savant  président  de  la  commission  de  l'École,  il  écrivit  à 
l'Académie  des  Inscriptions  el  Belles-Lettres  pour  l'inviter  à 
examiner  de  nouveau  les  ordonnances  de  1821  et  de  1829,  ainsi 
que  les  règlement  provisoires  faits  en  1839  par  le  ministre  de 
l'intérieur  sur  l'ordre  des  cours  el  la  tenue  des  concours  de  celle 

■  Ce  rr^lrmcnl  était  extrait  du  projet  présente'  par  l'Académie  dans  le  rnpport 
du  'i  deeembre  1829  Voyez,  Viéccs  justificatives  .  w°  XII. 


u 

école.  L'Académie  nomma,  clans  sa  séance  du  13  mars,  une  com- 
mission composée  de  ceux  de  ses  membres  qui  faisaient  partie  de 
la  commission  de  l'Ecole  des  Charles  pour  adresser  à  ce  sujet  un 
rapport  au  ministre  '  ;  malheureusement  le  rapport  ne  fut  pas  fail, 
et  les  préoccupalions  politiques  ne  permirent  pas  au  ministre  de 
donner  suite  a  son  projet. 

La  première  école  des  Charles  était  tombée  en  désuétude  parce 
que  le  plan  des  travaux  n'avait  pas  été  conçu  sur  une  échelle  assez 
vaste,  parce  que  les  études  n'avaient  pas  été  assez  puissamment 
encouragées,  et  que  nul  avenir  n'avait  été  garanti  aux  élèves  à  leur 
sortie  de  l'Ecole.  L'auteur  de  l'ordonnance  de  1829,  pénétré  de  ces 
vérités,  et  s'appuyant  sur  les  vœux  éclairés  de  l'Académie  des 
Inscriptions  et  Belles-Lettres,  s'élail  efforcé  de  remédier  à  ce  double 
mal  en  attribuant  aux  élèves  la  publication  de  deux  recueils  de 
documents  originaux,  et  en  leur  assurant  la  moitié  des  places 
vacantes  dans  les  archives  et  dans  les  bibliothèques  du  royaume. 

Par  la  première  de  ces  dispositions,  il  avait  voulu  donner  à  leurs 
travaux  le  puissant  mobile  de  la  publicité.  Il  avait  dû  espérer 
aussi  qu'en  leur  confiant  une  mission  aussi  belle  que  celle  de 
metlre  en  lumière  les  monuments  de  notre  histoire,  des  traditions 
d'études  fortes  et  graves  s'établiraient  au  sein  de  l'Ecole,  que  les 
cours  seraient  faits  avec  plus  de  solennité  et  d'intérêt,  puisque  les 
documents  examinés,  les  observations,  les  notes,  les  inductions 
utiles  suggérées  aux  professeurs  et  aux  élèves  prendraient  place 
dans  des  recueils  imprimés  ;  que  ces  mêmes  cours  seraient  suivis 
avec  plus  de  zèle,  puisque  des  encouragements  pécuniaires  vien- 
draient se  joindre  à  l'attrait  des  encouragements  honorifiques. 

En  assurant  un  avenir  aux  élèves  qui,  après  avoir  subi  les 
épreuves  d'un  double  concours,  se  voueraient  entièrement  à  la 
carrière  de  l'érudition,  le  ministre  avait  cru  présenter  une  hono- 
rable récompense  à  des  études  indispensables  à  l'honneur  de  la 
France ,  et  faciliter  ainsi  la  continuation  de  tous  nos  grands  recueils 
historiques. 

Voici  maintenant  ce  qui  a  été  fait  pour  l'exécution  de  ces  dispo- 
sitions si  libérales.  Une  ordonnance  royale  rendue  en  J832  sur 
le  rapport  du  ministre  du  commerce,  sous  la  direclion  duquel 
l'Ecole  des  Charles  se  trouvait  alors,  par  suite  du  bizarre  boulever- 
sement opéré  dans  les  attributions  des  différents  ministères,  a 


•  Voyez  pour  la  preuve  de  ce  fait  l'extrait  du  procès-verbal  de  la  séance  d< 
l'Académie  des  Inscriptions  du  i3  mars  iS35.  Pièces  justificatives,  ii<>XIV. 


16 

supprime  le*  deux  recueils  confiés  a  l'Ecole  des  Chartes.  Voici  le 
le\le  de  celle  ordonnance  : 

«  Vu  l'article  1er  du  titre  IV  de  la  loi  du  3  brumaire  au  IV,  «pu 
«  Charge  l'Institut  de  suivre  les  travaux  scientifiques  el  littéraire* 
«  qui  ont  pour  objet  L'Utilité  publique  et  la  gloire  de  ia  France \ 

«  Vu  la  demande  de  l'Institut  du  15  floréal  an  IV,  ayant  pour 
«(  objet  d'obtenir  l'autorisation  de  continuer,  1°  les  historiens  de 
«  France  ;  2°  les  ordonnances  du  Louvre;  3°  les  chartes  commen- 
ce cées  par  M.  de  Hréquigny  ; 

«  Vu  l'art.  16  du  règlement  de  la  Classe  d'histoire  et  de  lilté- 
«  rature  ancienne  (aujourd'hui  Académie  des  Inscriptions),  ap- 
te prouvé  par  le  gouvernement,  et  qui  indique,  au  nombre  (Jes 
«  publications  dont  celle  classe  est  chargée,  les  chartes  nationales; 

«  Considérant  que  la  commission  de  l'Ecole  des  Chartes,  formée 
«  en  grande  partie  de  personnes  livrées  à  des  fonctions  qui  ab- 
«  sorbenl  leur  temps,  ne  peut  s'occuper  de  ces  travaux  avec  au- 
«  tant  d'assiduité  que  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres; 

«  Ayant  d'ailleurs  égard  à  la  réclamation  de  cette  compagnie , 

«  Avons  ordonné 

«  L'art.  4  et  l'art.  8  de  l'ordonnance  du  11  novembre  1829 ,  re- 
«  lalive  à  l'Ecole  des  Charles,  sont  rapportés. 

a  La  publication  qui  doit  être  faite  aux  termes  de  l'art.  4  de  ladite 
«  ordonnance  [c'est-à-dire  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Charles], 
«  consistera  dans  la  continuation  de  la  Table  chronologique  des  di- 
«  plûmes,  titres  et  chartes  concernant  l'histoire  de  France,  com- 
«  mencée  en  1765  par  Bréquigny,  et  dont  les  trois  premiers  volu- 
te mes  sont  imprimés. 

«  La  publication  prescrite  par  l'art.  8  [c'est-à-dire  la  Biblio- 
«  theque  de  l'histoire  de  France]  sera  faite  par  l'Académie  des  lo- 
ti scriptions  el  Belles- Lettres  *.  » 

Il  est  impossible  de  ne  pas  déplorer  les  effets  de  celte  ordon- 

«  Le  préambule  de  celte  ordonnance  porte  qu'elle  a  été  rendue  sur  la  demande 
de  l'Académie  des  Inscriptions \  mais,  comme  le  prouve  le  rapport  du  4  décembre 
18^7,  dont  j*;«i  i  ilé  des  fragments,  l'Académie,  en  demandant  la  modification  de 
tleux  articles  de  l'ordonnance  de  1829,  avait  proposé  d'y  substituer  une  disposi- 
tion qu'elle  croyait  plus  favorable  «.u\  intérêts  de  l'Ecole  des  Charles  ,  et  le  nii- 
ni.».trc,  en  ne  faisant  droil  qu'à  une  des  demandes  de  l'Académie,  a  rendu  fatale 
à  l'Ecole  des  Charles  une  mesure  qui  était  sollicitée  dans  l'inlérct  même  de  celte 
Ecole.  Toutefois  je  dois  dire  que  la  continuation  de  la  Table  chronologique  des 
Chartes  et  diplômes  concernant  l'histoire  de  France,  qui  depuis  a  clé  confiée  a 
trois  anciens  élèves  de  l'Ecole  des  Charles  ,  est  une  oeuvre  à  laquelle  l'Ecole  est 
heureuse  de  coopérer. 


16 

nance,  quand  on  réfléchit  à  tout  ce  qu'elle  a  empêché.  Sans  parler 
en  effet  du  préjudice  moral  et  matériel  qu'elle  a  causé  aux  études 
des  élèves,  deux  volumes  de  textes  originaux  s'ils  {eussent  été 
publiés  chaque  année  par  l'Ecole  des  Chartes ,  formeraient  aujour- 
d'hui un  recueil  de  dix-huit  volumes  de  documents  inédits  rela- 
tifs à  notre  histoire.  Sans  doute  ce  recueil  n'aurait  eu  ni  la  savante 
unité  ni  la  méthode  qui  distinguent  les  collections  académiques  ; 
mais,  publié  par  des  hommes  spéciaux ,  il  aurait  certainement  pu 
occuper  une  place  distinguée  à  côté  du  Spicilegium  de  d'Achery ,  des 
Analecta  de  Mabillon,  du  Thésaurus  anecdotorum  de  Martenne, 
des  Miscellanea  de  Baluze.Etsij'insistesur  la  valeur  qu'il  aurait  eue, 
c'est  que  je  n'oublie  pas  que,  dans  sa  sage  prévoyance,  l'ordon- 
nance de  1829  l'avait  placé  sous  la  direction  des  membres  de  la 
commission.  Et  quelle  plus  forte  garantie  pouvait-on  assurer  à 
une  publication  semblable,  que  la  surveillance  et  la  direction  d'hom- 
mes aussi  éminents  dans  la  science  que  les  membres  de  la  commis- 
sion!.  Car  je  ne  saurais  admettre  les  considérants  de  l'ordonnance 
de  1832,  qui  enlève  celte  attribution  à  la  commission  sous  pré- 
texte que  ses  membres,  livrésà  des  fonctions  qui  absorbent  leur  temps, 
ne  peuvent  s'occuper  de  ces  travaux  avec  autant  d'assiduité  que  l'A- 
cadémie des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  Non  ,  les  hommes  que 
je  viens  de  désigner  ont  donné  trop  de  preuves  de  dévouement 
à  la  science  pour  qu'on  puisse  croire  qu'ils  n'auraient  pas  trouvé  le 
loisir  d'élever  un  beau  monument  à  l'érudition  ,  en  dirigeant  et 
en  encourageant  les  travaux  de  jeunes  gens  studieux,  fiers  de  mar- 
cher de  loin  sur  leurs  traces 2  !  Et  d'ailleurs ,  comment  le  ministre 
du  commerce  n'a-t-il  pas  vu  que  ces  savants  n'auraient  pas  plus  de 
loisirs  comme  académiciens  que  comme  membres  de  la  com- 
mission de  l'École  des  Chartes? 

L'article  10  de  l'ordonnance  de  1829,  qui  assurait  un  avenir 
aux  élèves  honorés  par  le  ministre  et  par  l'Académie  du  titre  d'ar- 
chiviste paléographe,  n'a  été  rapporté  par  aucune  décision  ulté- 
rieure. Il  a  été  reconnu  et  invoqué  à  différentes  époques ,  et  la 
commission  de  l'École  s'est  toujours  fait  un  devoir  de  réclamer  son 
exécution  3.  Mais  malheureusement  ses  justes  réclamations  ont  été 

•   les  noms  des  membres  sont  à  la  page  50  delà  première  livraison. 
^  2  Pour  prouver  que  ce  n'est  pas  ici  une  vaine  assertion  ,  il  me  suffira  d'invoquer 
l'autorité  du  rapport  fait  à  l'Académie,  le  4  décembre  is^o.  Voyez,  Pièces  jus- 
tificatives ,  n°  XI,  p.  34. 

8  M.  Pardessus  a  écrit  à  tous  les  minisires  qui  se  sont  succédé  dans  la  direction 
de  l'Ecole,  il  n'a  jamais  reçu  de  réponse.  (Note  du  président  de  la  commission  ) 


17 

rarement  écoutées  el  l'ordonnait*  e  a  subi  de  trop  nombreuses  in- 
fractions. Je  n'énuinércrai  pas  ici  toutes  les  atteintes  portées  aux 
droits  de  l'École  depuis  lcS50;  il  me  suffira  d  appeler  l'attention 
sur  les  fréquentes  nominations  qui  ont  été  failes  dans  les  biblio- 
thèques pendant  les  premiers  mois  de  celte  année,  sans  qu'aucune 
.lit  été  accordée  aux  anciens  élèves  de  l'École  des  Chartes,  et  de 
dire  que  depuis  1830,  à  l'exception  d'un  employé  aux  Archives  du 
royaume,  de  deux  bibliothécaires  de  l'Institut  et  des  archivistes  de 
Poitiers,  de  Lyon  et  de  Colmar ,  aucun  choix  n'a  été  fait  sur  le 
tableau  de  sortie  des  élèves  de  l'École. 

In  certain  nombre  d'anciens  élèves  de  l'École  des  Chartes  a  été 
attaché,  il  est  vrai,  aux  travaux  historiques  exécutés  sous  la  direc- 
tion du  ministre  de  l'instruction  publique  ;  c'est  là  un  bienfait  dont 
l'École  ne  saurait  se  montrer  assez  reconnaissante  ;  mais  si  l'on  a 
confié  à  quelques-uns  de  ses  membres  des  travaux  pour  lesquels 
la  spécialité  de  leurs  études  les  rendait  indispensables,  cette  faveur 
ne  peut  justifier  le  tort  qu'on  leur  fait  en  les  frustrant  de  droits 
qu'ils  avaient  dû  croire  garantis  par  la  loi,  et  ils  ne  sauraient 
considérer  les  emplois  temporaires  qui  leur  ont  été  accordés  que 
comme  un  moyen  de  mériter  de  plus  en  plus  la  confiance  du  gou- 
vernement, et  les  honorables  récompenses  qui  ont  été  promises  à 
leurs  éludes.  Et  puisque  j'ai  été  amené  à  parler  des  travaux  histo- 
riques, je  n'hésite  pas  à  rappeler  que  des  hommes  absolument 
étrangers  aux  études  paléographiques,  incapables,  je  ne  dis  pas  de 
comprendre,  mais  de  lire  la  plus  belle  charte  du  moyen  dge,  le 
plus  beau  modèle  de  la  calligraphie  du  treizième  siècle,  ont  été 
trop  souvent  chargés  de  travaux  importants  au  préjudice  d'élèves 
de  l'École  qui  restaient  sans  emploi  *.  Je  dirai  aussi,  parce  que  le 
nom  du  ministre  placé  aujourd'hui  à  la  tête  de  tous  les  intérêts 
littéraires  m'est  un  sûr  garant  contre  le  retour  de  ces  abus,  que  la 
qualité  d'élève  de  l'École  des  Chartes  a  été  invoquée  dans  les  actes 
de  l'administration,  et  jusqu'à  la  tribune  de  la  chambre  élective, 
pour  motiver  le  choix  de  personnes  qui  n'avaient  d'autre  droit  au 
titre  d'élève  que  d'avoir  échoué  dans  l'épreuve  d'un  premier  con- 
I ■■  nirs ;  et  l'on  ne  tenait  aucun  compte  de  ce  même  titre,  conquis 
dans  les  épreuves  d'un  double  concours,  et  reconnu  par  un  brevet 
ministériel ,  solennellement  proclamé   par   l'Académie   des  In- 
scriptions! 

!..  ministre  a  été  oblige  de  reformer  lui-même  en  i83f>  plus  de  la  moitié  des 
Doe*  chargées  en  i83  i  de  commencer  le  dépouillement  des  manuscrit* 
l'ibliotlièque  royale.  J'omets  beaucoup  d'au  très  faits  ana!oqiu\<. 

2 


18 

Quelque  longue  que  soit  déjà  cette  Notice ,  je  croirais  man- 
quer a  un  devoir  si  je  ne  signalais  l'atteinte  que  semble  porter  aux 
droits  des  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes  l'art.  26  de  l'ordonnance 
du  22  février  dernier  sur  les  bibliothèques.  J'ai  dit  tout  à  l'heure 
que  celle  de  1829  a  subi  de  trop  nombreuses  infractions  ;  c'était  là 
un  abus  de  fait  auquel  il  était  facile  de  remédier.  L'ordonnance  du 
22  février  semble  attaquer  le  droit,  et  ceci  est  plus  grave. 

Cette  ordonnance,  en  effet,  en  admettant  les  membres  du  corps 
enseignant,  les  savants  et  les  hommes  de  lettres,  concurremment 
avec  les  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes,  aux  places  vacantes  dans  les 
bibliothèques,  sans  déterminer  la  proportion  des  droits  de  chacun, 
et  surtout  sans  rappeler  les  dispositions  de  l'ordonnance  de  1829, 
semble  annoncer  que  l'intention  du  rédacteur  a  été  d'annihiler,  ou 
tout  au  moins,  de  restreindre  les  droits  garantis  aux  élèves  de 
l'Ecole  des  Chartes.  Ce  qui  donne  plus  de  force  encore  à  cette  induc- 
tion, c'est  que,  dans  tous  les  articles  où  il  est  mention  d'eux,  les 
élèves  de  l'Ecole  des  Chartes  sont  placés  au  dernier  rang,  comme  si 
leurs  titres  dataient  seulement  du  22  février  1839,  comme  s'ils 
n'avaient  pas  été  depuis  longtemps  légalement  reconnus  et  consa- 
crés. S'il  en  est  ainsi,  si  mon  interprétation  est  fondée,  on  cherche- 
rait vainement  à  s'expliquer  les  motifs  d'une  pareille  décision. 
L'ordonnance  de  1829  n'était-elle  pas  plus  favorable  aux  véritables 
intérêts  de  nos  établissements  littéraires,  en  accordant  la  moitié 
des  places  vacantes  à  des  hommes  formés  par  des  éludes  spéciales 
à  la  connaissance  des  livres  et  des  manuscrits,  et  en  laissant  dans 
l'autre  moitié  une  libre  carrière  au  choix  du  ministre  pour  la  ré- 
compense des  hommes  de  lettres  qui,  hors  de  l'Ecole,  se  seraient 
fait  un  nom  par  leurs  services  dans  le  même  genre  d'études? 

A  ces  observations  générales  j'en  ajouterai  une  particulière. 
L'exception  posée  dans  l'ordonnance  de  1829  en  faveur  de  la 
Bibliothèque  royale  n'y  avait  été  mise  que  sur  les  représentations 
de  M,  Dacier  \  et  à  cause,  dit  le  rapport  au  roi,  des  ordonnances 
anciennes  et  nouvelles  qui  attribuent  au  conservatoire  de  ce  ma- 
gnifique établissement  la  nomination  de  ses  employés.  Ne  sem- 
ble-t-il  pas  que,  si  les  articles  de  l'ordonnance  du  22  février  qui 
annulent  ce  privilège  du  conservatoire  en  attribuant  toutes  les  no- 
minations au  ministre,  sont  maintenus,  le  droit  accordé  aux  élèves 
de  l'Ecole  des  Chartes  par  l'ordonnance  de  1829  doit,  par  le  fait, 
s'étendre  aussi  à  la  Bibliothèque  royale  ? 

Je  crois  en  avoir  dit  assez  pour  prouver  la  nécessité  de  revenir 

*  Yoy.,  Pièces  justificatives,  n°  Mil ,  la  lettre  de  M.  Dacier  à  M.  Rives. 


m 

M 

a  l'exécution  1 1  «  -  l'ordonnance  de  1K±>.  il  est  même  permis  d 
pérer  que  l'homme  d'Étal  placé  au  posle  éminent  où  la  voix  pu- 
blique l'appelait  depuis  longtemps,  complétera  pour  le  pays  le 
bienfait  d'une  institution  que  l'Europe  nous  envie  ' ,  et  dont  la 
première  pensée  remonte  an  grand  homme  qui  avait  donné  assez 
de  gloire  à  la  nouvelle  France  ,  pour  concevoir  le  projet  d'une 
école  spécialement  destinée  à  rechercher  les  litres  de  l'ancienne. 
Sanfl  doute, celle  école  n'a  pas  produit  tous  les  résultats  qu'elle  pro- 
menait ,  mais  elle  répond  évidemment  à  un  des  besoins  de  notre 
époque.  Aussi  malgré  le  peu  d'encouragements  qu'elle  a  reçu,  le 
nombre  des  jeunes  gens  qui  se  sont  présentés  au  concours  pour  ob- 
tenir le  litre  d'élèves  pensionnaires  a  été  toujours  croissant  depuis 
la  réorganisation.  Et  quel  que  soit  l'état  d'abandon  dans  lequel  elle 
a  été  laissée  depuis  sa  création,  celte  institution,  qui  compte  si  peu 
d'années  d'exislence ,  n'a  été  ni  sans  utilité  ni  sans  honneur. 

Qu'il  me  soit  permis  d'arrêter  un  instant  l'attention  sur  les  ser- 
>ices  qu'elle  a  rendus  à  la  science,  en  rappelant  les  litres  littéraires 
de  ses  anciens  élèves.  Deux  d'entre  eux,  aujourd'hui  membres  de 
l'Académie  des  Inscriptions ,  ont  su  conquérir  une  place  distinguée 
dans  l'estime  de  lEurope  savante  2  ;  c'est  de  leurs  rangs  qu'est 
sorli  l'historien  de  Philippe-Auguste  et  de  la  Ligue,  trois  fois  cou- 
ronné par  l'Académie  des  Inscriptions,  et  qui  a  su  rendre  son  nom 
populaire 3.  C'est  à  l'École  des  Charles  qu'appartiennent  les  auteurs 
de  l'Histoire  du  Privilège  de  Saint- Romain  et  de  Y  Histoire  du 
Sacra  des  rois  de  France  *,  ainsi  que  le  savant  éditeur  de  Frois- 
sart 5  dont  le  travail,  déjà  très-avancé,  est  destiné  a  jeter  une 
vive  lumière  sur  l'histoire  si  dramatique  du  quatorzième  siècle. 
Parmi  ces  premiers  élèves  de  l'École  des  Charles,  d'autres  enejore 
se  sont  fait  un  nom  dans  l'érudition  (i  et  ont  rendu  de  véritables 
services  à  nos  établissements  littéraires  ~ .  Enfin ,  l'École  des 
Chartes  revendique  avec  orgueil  les  noms  de  ceux  de  ses  anciens 

•  I.cs  gouvernements  de  Russie  et  de  Belgique  oni  récemment  fait  prendre  dc.i 

m  nts  sur  L'Ecole  des  Charles  de  Taris  ,  son  organisation  et  ses  éludes, 
pour  établir  à  Bruxelles  ri  à  Saintrélcrsbourg  des  écoles  analogues. 
i  M  M .  Eugène  Barnouf  et  B.  Gucrard. 

M.    '    'jiligUC. 

•  M  M  .  I  loquet  et  Le  Noble. 
I  M.  Lépn  Lacabane. 

s  M.  de  l'éligny,  ancien  conseiller  de  préfecture,  à  Blois ,  connu  par  des  tra- 
vaux de  statistique  et  de  numismatique. 

M.  Rolle,  bibliothécaire  m  chef  de  la  ville  de  Paris,  et  Pua  do  nos  critique* 
1rs  plus  cl i - 


20 

élèves  qui  se  sont  voués  à  l'étude  des  langues  orientales  * .  Ne 
suis-je  pas  en  effet  en  droit  de  dire  que  le  célèbre  professeur  de 
sanscrit  du  collège  de  France,  comme  le  savant  professeur  d'ar- 
ménien de  l'école  des  langues  orientales  n'ont  abandonné  l'histoire 
de  France,  à  laquelle  ils  s'étaient  d'abord  consacrés  en  suivant 
le  cours  de  l'École  des  Charles,  qu'à  cause  du  peu  d'encouragement 
donné  aux  éludes  nationales. 

Parmi  les  nouveaux  élèves  quelques-uns  ont  publié  des  travaux 
dignes  d'attention.  11  me  suffira  de  rappeler  ici  les  services  plus 
obscurs,  mais  incontestables,  qu'ils  ont  rendus  à  nos  établissements 
littéraires  et  aux  travaux  historiques,  et  de  dire  que  quatre  d'entre 
eux  sont  placés  à  la  télé  des  plus  importants  dépôts  de  nos  archives 
provinciales,  et  que  la  plupart  des  autres  coopèrent,  sous  la  direc- 
tion de  MM.  Pardessus,  Augustin  Thierry,  Fauriel,  Guérard,  Mi- 
chelet,  Beugnot,  aux  grandes  publications  exécutées  ou  entreprises 
sous  les  auspices  de  l'Académie  ou  du  ministre  de  l'instruction 
publique  2. 

Ces  services  réels  rendus  à  la  science  ont  conquis,  à  l'Ecole  des 
Charles,  l'estime  des  étrangers,  et  c'est  l'un  des  élèves  de  cette  Ecole 
que  le  gouvernement  anglais  a  choisi  récemment  pour  la  vérification 
de  titres  d'une  haute  importance  politique  et  judiciaire.  Il  a  eu  le 
bonheur  de  résoudre  toutes  les  questions  du  procès  pour  lequel  il 
avait  été  appelé,  et  a  donné  à  la  haute  cour  d'Edimbourg,  devant 
laquelle  il  a  témoigné,  une  honorable  opinion  de  nos  études  paléo- 
graphiques et  historiques 3. 


>  MM.  Eugène  Burnouf,  commentateur  tlu  Yaçna,  et  Le  Vaillant  de  Florival,  tra- 
duefeur  de  Moïse  de  Khorènc. 

a  Voyez  plus  bas,  p.  ^3,  la  liste  des  anciens  et  desnouveaux  élèves  pensionnaires 
de  l'Ecole  des  Chartes. 

3  Le  sieur  Humfries  ,  prenant  la  qualité  de  comte  de  Stirling  et  se  disant  le  re- 
présentant direct  et  l'héritier  de  ce  premier  fondateur  des  établissements  euro- 
péens dans  la  Nouvelle-Ecosse,  réclamait  du  gouvernement  anglais  la  reconnais- 
sance de  son  titre  de  comte  de  Stirling  pair  d'Ecosse,  et  une  somme  de  cent 
millions  comme  indemnité  des  immenses  possessions  concédées  par  Charles  Ier  à 
celui  dont  il  se  prétendait  le  descendant.  On  sait  que  les  archives  d'Ecosse  furent 
transférées  à  Londres  sous  Cromwell,  et  que  plus  tard,  lorqu'ou  les  ramena  à  Edim- 
bourg ,  elles  périrent  avec  le  vaisseau  qui  les  portait.  Le  sieur  Humfries  profilant 
de  cette  circonstance  ,  produisait  un  grand  nombre  de  pièces  tendant  à  établir  par 
induction  l'authenticité  delà  concession  primitive,  faite  par  Charles  Ier  au  vé- 
ritable comte  de  Stirling  ,  et  à  prouver  qu'il  descendait  de  ce  personnage.  Le  gou- 
vernement anglais  a  répondu  à  ces  réclamations  par  une  accusation  de  faux,  et  a 
fait  traduire  le  soi-disant  comte  de  Stirling  devant  la  haute  cour  d'Edimbourg. 
M.  Teulel,  a  été  appelé  pour  apprécier  l'authenticité  des  pièces  produites. 


« 

Quelque  belle  que  soit  celle  part  que  l'Ecole  des  Charles  peut 
réclamer  dans  I»'  mouvement  historique  de  noire  époqie,  nous 
proyoni  cependant  qu'elle  est  appelée  a  rendre  des  services  plus 
grands  encore.  La  plupart  de  nos  archives  départementales  péris- 
sent dans  le  désordre  affreux  où  l'incurie  de  l'administration  les 
Lusse  depuis  si  longtemps.  C'est  aux  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes 
qu'est  réservée  la  lâche  immense  de  les  classer  par  tout  le  royaume, 
et  de  les  rendre  ainsi  accessibles  aux  investigations  des  savants. 
I  "est  dans  leurs  rangs  qu'il  faudrait  recruter  des  ouvriers  pour  ces 
grands  travaux  d'érudition  qui  ont  fait  la  gloire  de  notre  pays,  et 
dont  la  continuation  nous  est  enfin  promise. 

Enfln  les  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes,  nourris  des  saines  tradi- 
tions de  la  science,  forts  de  la  connaissance  des  fails  puisée  aux 
sources  originales,  sont  appelés  peut-être  à  exercer  au  profit  de 
l'histoire  les  droits  d'une  critique  saine  et  solide.  C'est  à  eux  qu'il 
appartient,  ce  me  semble,  de  rappeler  le  respect  des  textes,  l'au- 
torité inprescriplible  des  fails,  et  de  rendre  ainsi  les  sources  de 
l'histoire  sans  cesse  présentes  à  la  pensée  de  ceux  qui,  cédant  à 
une  ambition  littéraire  quelquefois  peu  réfléchie,  prennent  la  no- 
ble tâche  d'historiens  sans  s'y  être  suffisamment  préparés.  C'est  à 
eux  surtout  qu'il  appartient  de  rappeler,  par  leur  exemple,  les  pra- 
tiques el  les  traditions  bénédictines  un  peu  trop  oubliées  de  nos 
jours,  et  qu'il  importe  plus  que  jamais  de  remettre  en  honneur. 


Martial  Delpit. 


M  par  la  soticlc  de  L'Ecofc  royale  des  Cliarloi  ,i  M.  i 
ministre  de  l'instruction  publique,  lo  i\  juin  "S?() 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES. 


i. 


1  111  HE  ADRESSÉE  l'Ail    M-  LE    «AROIS    DL  (iÉRANDO,   A    M.  MARTIAL   DELPIT, 
LE  6  AVRIL  1839. 

MoHSiEl  R  , 

J'applaudis  à  l'heureuse  idée  qui  a  clé  conçue  de  former  l'association  littéraire 
ilon!  vous  voulez  bien  m'enlreienir  par  voire  lellre  d'hier  ,  el  je  me  féliciterais  s'il 
m'était  possible  d'en  seconder  la  formation.  J'ai  en  effet  conçu,  en  1819,  celle 
île  la  création  de  l'École  des  Charles  ,  el  je  la  proposai  directement  à  mon  respec- 
table ami  M.  le  comte  Siméon  ,  alors  ministre  de  l'intérieur,  qui  l'accueillit  avec 
empressement.  Le  plan  que  j'avais  conçu  se  trouva  fort  modifié  par  suite  de  l'op- 
position de  M.  Dacier,  alors  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  Inscriptions, 
<  1  administrateur  de  la  Bibliothèque  royale.  Je  vous  prie  de  me  permettre  de  garder 
le  silence  sur  les  motifs  et  les  détails  de  cette  opposition. 

J'ignore  entièrement  si  mon  excellent  ami  M.  Raynouard  a  eu  la  même  idée 
et  l'a  proposée  à  Louis  XV III  ,  il  ne  m'en  a  jamais  parlé  ,  et  je  crois  qu'il  me 
l'eût  dit.  Il  n'eût  pas  d'ailleurs  suivi  cette  voie.  Ce  que  je  puis  vous  certifier,  c'est 
que  le  projet  de  création  fut  soumis  au  roi  par  M.  le  comte  Siméon. 

Mais   je    puis  aussi  vous  faire  connaître  un   autre  fait  qui  n'est   pas  sans  in 

J'avais  déjà  conçu  la  même  idée  en  1806  ;  j'étais  alors  secrétaire  général  du  mi- 
re deTinlérieur;  le  ministre  (le  duc  de  Cadore),  la  soumit  à  l'Erapcreurdans  un 
rapport  que  j'avais  rédigé.  J'ai  entre  les  mains  la  copie  de  la  réponse  de  l'Empe- 
reur, datée  du  camp  d'Oslcrrode,  le  7  mars  1807;  l'idée  est  accueillie,  mais  il  de- 
mande de  plus  grands  développements. 

Je  les  donna!,  mata  le  minisire  changea  ;  l'Empereur  était  en  campagne  :  moi- 
même  chargé,  de  1808  jusqu'en  1 8 r 3,  d'une  suite  de  missions  en  Italie  el  en  Es- 
pagne ,  je  ne  me  trouvai  point  en  mesure  de  provoquer  la  décision  définitive. 

Mon  idée  alors  ivait  quelque  chose  de  plus  complet  et  de  plus  vaste  :  je  roulais 
un  grand  établis»  ment  national  où  des  savants  âgés  fussent  appelés  à  jouir  d'une 
honor  C  réunie  à   tous  les  moyens  d'études,  avec  le  loisir   elle  calme 

qu'Us  eiigent ,  lorsqui  r<    d'existence  leur  conviendrait.  J'y  réunissais  au 


24 

fc'nat  Je  Vérudition  son  noviciat,  par  des  pensionnaires  pris  parmi  de  jeunes  savants 
qui  se  seraient  préparés,  sous  la  direction  des  premiers,  avec  sécurité  et  indépen- 
dance. Je  ne  sais  si  j'ai  conserve  ce  travail,  mais  on  le  retrouvera  facilement  à  celte 
date  dans  les  archives  du  ministère  de  l'intérieur  et  dans  celles  de  la  secrétairerie 
d'état,  si  on  y  met  quelque  intérêt. 

Veuillez  être  mon  organe  près  de  voire  estimable  association ,  et  recevez  mes 
romercîments  de  m'avoir  offert  une  occasion  de  lui  être  agréable,  comme  de  vous 
témoigner  les  sentiments  distingués  avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

Baron  de  Gérando. 


II. 


projet  d'une  école  des  chartes  présenté  au  ministre  de  l'intérieur 
(vers  la  fin  de  l'année  1820),  par  m.  le  baron  de  gérando  ,  con- 
seiller-d'état,  membre  de  l'académie  des  inscriptions  et  belles- 
lettres. 

Art.  i  II  sera  établi  à  la  Bibliothèque  royale  et  aux  Archives  du  royaume  des 
cours  gratuits  pour  toutes  les  branches  des  études  diplomatiques. 

Art.  2.  Le  programme  des  cours  sera  rédigé  et  dressé  par  l'Académie  des 
Inscriptions  et  Belles- Lettres. 

Art.  3.  Seront  admis  à  suivre  les  cours  les  sujets  qui  auront  été  à  cet  effet  agréés 
par  les  conservateurs  de  la  Bibliothèque  royale  ou  le  directeur  des  Archives  du 
royaume,  sous  l'autorisation  de  S.  E.  le  Ministre  secrétaire  d'état  de  l'intérieur. 

Art.  4-  Bans  le  nombre  des  élèves  ,  il  en  sera  choisi  douze  qui  resteront  atta- 
chés nu  dépcvt  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale  et  aux  diverses  sections  des 
Archives  du  royaume  pour  les  travaux  indiqués  à  Paris. 

Art.  5.  Les  douze  élèves  appelés  en  vertu  de  l'article  précédent  seront  pour  la 
première  fois  choisis  à  la  suite  d'un  examen,  qui  roulera  sur  nos  antiquités  et  sur 
l'histoire  littéraire  de  France ,  et  sur  celle  de  notre  droit  public  jusqu'au  quin- 
zième siècle. 

Après  deux  ans  expirés,  ils  subiront  un  nouvel  examen  sur  leurs  études  en  diplo- 
matique. Ceux  qui  seront  reconnus  capables  de  suivre  les  travaux  ci-après  indi- 
qués seront  définitivement  admis. 

Art.  6.  Lorsqu'une  des  douze  places  viendra  à  vaquer,  elle  sera  donnée  au 
concours  parmi  les  élèves  qui  auront  suivi  pendant  deux  ans  au  moins  les  cours  in- 
diqués dans  l'article  i«r,  et  qui  réuniront  d'ailleurs  les  conditions  ci-après  exigées, 
sous  la  réserve  de  deux  années  d'épreuves. 

Art.  7.  Les  douze  élèves  admis  à  demeure  fixe  recevront,  outre  leur  traitement 
fixe,  une  gratification  annuelle,  proportionnée  à  l'importance  et  à  l'étendue  des  tra- 
vaux qu'ils  auront  exécutés  r  sur  la  demande  qui  leur  en  aura  été  faite. 

Art.  8.  Ces  travaux  pourront  leur  être  présentés  par  LL.  EE.  le  garde  des  sceaux 
et  le  ministre  secrétaire  d'état  de  l'intérieur. 

113  exécuteront  spécialement  les  travaux  qui  leur  seront  indiqués  par  les  diverses 
commissions  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- Lettres,  pour  la  continuation 
des  grands  monuments  et  des  recueils  relatifs  aux  antiquités  et  à  l'histoire  du 
royaume.  Ils  seront  à  cet  effet  sous  la  direction  ordinaire  de  la  commission  formée 
pour  les  travaux  littéraires  dans  le  sein  de  cette  Académie, 


Ils  exécuteront  aussi  les  travaux    qui    leur  seront  demandes    par  1rs  con- 
tours (h-  la  Bibliothèque  royale   et  le  cli r»c  leur  dis  Archives  du  royaume. 

Art.  ()  LrsUwnni  dont  ils  seront  char-cs  auront  essentiel lemcnl  les  objet*  lui- 
\anls  : 

i°  Ils  fourniront  des  copies  textuelles  des  chartes,  diplômes,  manuscrits,  lorsque 
le  caractère  de  récriture  ne  permet  pas  d'y  employer  des  copistes  ordinaires; 

a°  IVs  traductions  desdites  chartes,  diplômes  et  documents  du  moyen  âge  , 
lorsqu'ils  seront  écrits  dans  un  idiome  du  moyen  âge; 

3°  Des  extraits  et  des  relevés  desdils  documents; 

4°  Ils  pourront  être  charges  aussi  de  vérifier  ou  de  conférer  des  textes; 

5»  Enfin  ils  seront  employés  à  toutes  les  recherches  et  les  investigations  néces- 
saires pour  l'étude  et  la  critique  des  monuments  de  notre  histoire. 

Art.  io.  Un  certain  nombre  d'entre  eux  sera  tour  à  tour  envoyé  pour  visiter  les 
archives  des  départements. 

Ils  pourront  être  envoyés  aussi  en  Angleterre,  en  Allemagne  ,  en  Italie,  pour 
rechercher  dans  les  divers  dépôts  les  documents  inédits  qui  pourraient  se  rattacher 
à  notre  histoire. 

Art.  i  i.  Le  résultat  des  travaux  exécutés  comme  il  est  dit  aux  arliclesQCt  losera 
transmis  chaque  année  au  Ministre  secrétaire-d'état  de  l'intérieur,  par  un  rapport 
de  l'Académie. 

Art.  ta.  Les  élèves  auront  du  reste  la  propriété  de  tous  les  travaux  qu'ils  auront 
exécutés  de  leur  propre  mouvement. 

Art.  t3.  Nul  ne  pourra  être  admis  au  nombre  des  douze  élèves  s'il  n'est  licencié 
en  droit. 

Les  élèves  ne  pourront  réunir  à  cet  emploi  aucun  autre  emploi  dans  l'adminis- 
tration publique  ni  dans  des  établissements  particuliers. 

Art.  i4»  Us  seront  appelés  de  préférence  aux  emplois  dansles  bibliothèques  pu- 
bliques, les  archives  ,  les  musées ,  près  des  diverses  collections  publiques  de  Paris 
et  des  déparlements;  à  mesure  qu'ils  y  seront  appelés,  ils  seront  remplacés  dans 
leur  poste  d'élèves. 

Art.  i5.  Tout  élève  qui,  pendant  deux  années  ,  aurait  été  noté  pour  n'avoir  pas 
exécuté  avec  exactitude  les  travaux  à  lui  demandés  (art.  9)  sera  remplacé. 


III 


RAPPORT  ADRESSÉ  AU  ROI  LOUIS  XVIII  LE  22  FÉVRIER  1821   PAR  M.  LE  COMTE 
8IMÉON  MINISTRE   DE  L'INTÉRIEUR. 


Sire, 

Une  branche  de  la  littérature  française,  à  laquelle  votre  majesté  prend  un  Inté- 
rêt particulier  (celle  relative  à  l'histoire  de  la  patrie)  va,  si  l'on  ne  se  presse  d'v 
porler  remède,  élrc  privée  d'une  classe  tic  collaborateurs  qui  lui  est  indispensable  , 
!<•  veux  parler,  Sire,  de  ces  hommes  qui,  par  de  longs  efforts  d'application  et  de 
patience,  ont  acquis  la  connaissance  de  nos  manuscrits,  se  sont  rendu  familières 
ftlnrei  ni  diverses  de  nos  archives,  de  nos  chartes,  des  documents  de  tout 
que  nous  ont  laissés  nos  ancêtres,  et  savent  traduire  tous  les  dialectes  du 
moyen 

1  homme  instruit  dans  la  science  de  nos  chartes  et  de  nos  manuscrits  est  sans 
doute  bien  inférieur  à  l'historien,  mais  il 'marche  à  ses  côtés,  il  lui  sert  d'inlcrmc- 


26 

chaire  avec  les  temps  anciens,  il  met  à  sa  disposition  les  matériaux  échappés  à  la 
ruine  des  siècles. 

Que  ces  utiles  secours  manquent  à  l'homme  appelé  par  son  génie  à  écrire  l'his- 
toire, une  partie  de  sa  vie  se  consumera  dans  des  études  toujours  pénibles  et  sou- 
vent stériles.  Il  faudra  encore  renoncer  à  tous  lés  ouvrages  volumineux  qui  deman- 
dent un  grand  concours  de  coopérateurs.  Déjà  même  ce  défaut  d'auxiliaires  retarde 
beaucoup  l'achèvement  de  plusieurs  savants  recueils  entrepris  ou  continués  par 
l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres, .et  votre  majesté  ne  voudra  pas  laisser 
imparfaits  ces  beaux  monuments  de  notre  gloire  littéraire. 

Autrefois  la  studieuse  congrégation  des  bénédictins  de  Saint- Maur  s'était  livrée 
avec  succès  à  ce  genre  de  science;  et  d'ailleurs  presque  toutes  les  capitales  de 
nos  provinces  avaient,  à  côté  des  archives  qui  renfermaient  les  fondements  de  leurs 
droits  publics  et  même  l'origine  d'un  grand  nombre  de  leurs  propriétés  privées, 
des  gardiens  qui  savaient  les  lire  et  les  traduire.  Ce  travail  ayant  un  salaire,  les 
études  qui  l'avaient  préparé  trouvaient  une  juste  récompense. 

Aujourd'hui,  par  l'effet  du  changement  qui  s'est  opéré  dans  nos  lois  politiques 
et  dans  nos  lois  civiles,  ces  mêmes  études,  que  ne  soutiennent  plus  ni  la  tradition 
ni  aucun  enseignement  public,  et  auxquelles  les  individus  n'ont  aucun  intérêt  à 
se  livrer,  s'éteignent  complètement. 

Ce  ne  sont  pas  seulement,  Sire,  les  études  qui  nous  manquent,  les  dépôts  même 
des  anciens  titres  qui  ont  échappé  aux  ravages  de  la  révolution  sont  en  très-petit 
nombre  dans  l'intérieur  de  la  France,  la  plupart  a  été  transportée  à  Paris.  Il  n'y  a 
donc  plus  qu'à  Paris  où  la  science  des  chartes  puisse  renaître  soit  par  le  flambeau 
des  lumières  que  les  Académies  n'ont  pas  laissé  éteindre,  soit  à  l'aide  des  immenses 
dépôts  dont  cette  capitale  est  en  possession. 

Votre  majesté  veut  favoriser  ce  beau  mouvement  qui  nous  porte  à  la  recherche 
de  nos  antiquités;  elle  veut  que  le  bon  Français  se  glorifie  avec  le  même  orgueil  de 
tout  ce  que  l'ancienne  France  a  eu  de  monuments  remarquables  et  de  tous  les 
embellissements  dont  les  temps  nouveaux  se  sont  enrichis.  Ces  archives  entassées, 
que  le  cours  des  âges  rendra  de  plus  en  plus  inlisibles,  sont  les  débris  de  notre 
ancienne  histoire.  Il  faut  donc  se  hâter  de  ranimer  celte  poussière  avant  qu'elle 
périsse. 

Ce  sont  ces  considérations,  Sire,  qui  m'ont  fourni  les  bases  du  projet  d'ordon- 
nance que  j'ai  l'honneur  de  soumettre  à  votre  majesté. 

Je  suis,  etc. 


IV. 

ORDONNANCE    ROYALE   DU    22    FÉVRIER    1821,   PORTANT  CRÉATION    D'UNE 
ÉCOLE  DES  CHARTES. 

LOUIS,   ETC. 

Voulant  ranimer  un  genre  d'études  indispensable  à  la  gloire  de  la  France  et 
fournir  à  notre  Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  tous  les  moyens  néces- 
saires pour  l'avancement  des  travaux  confiés  à  ses  soins, 

Nous  avons  ordonné  et  ordonnons  ce  qui  suit  : 

Art.  icr. 

Il  y  aura  à  Taris  une  Ecole  des  Chartes  dont  les  élèves  recevront  un  trai- 
tement. 


27 

Am . 

•  •lèves  de  I  E<  "l«  A  I  Chirtt     M  pourront  excéder  le  nombre  de  douze.  Il.i 
seront  nomnn     pu   notre  ministre  de  l'intérieur  parmi  des  jeunes  gens  de  vftfl 

tir  DUC  liste  double  qui  sera  présentée  par  notre  Académie  de» 
Inscription-  M  B< I  lis-Lettres. 

Art.  3. 

On  apprendra  aux  élèves  de  l'Ecole,  des  Chartes  à  lire  les  divers  manuscrits  et  à 
expliquer  1rs  dialectes  français  du  moyen  âge. 

Art.  4- 

\a>*  élevée  seront  dirigés  dans  cette  étude  par  deux  professeurs  choisis  par  notre 
ministre  fecrélaire  d'étal  de  l'intérieur,  l'un  au  dépôt  des  manuscrits  de  notre 
Bibliothèque  royale  de  la  rue  de  Richelieu,  l'autre  au  dépôt  des  Archives  de  notre 

royaume. 

Art.  5. 

Les  professeurs  et  les  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes  sont  sous  l'autorité  du  con- 
servateur des  manuscrits  du  moyen  âge  de  notre  Bibliothèque  royale  de  la  rue. 
de  Richelieu,  et  sous  celle  du  garde  général  des  Archives  du  royaume,  chacun 
en  ce  qui  les  concerne  spécialement  et  dans  l'ordre  de  leurs  attributions  res- 
pectives. 

Art.  6. 

Notre  ministre   secrétaire  d'état  de  l'intérieur  est  chargé  de  l'exécution  de  U 

ii  te  ordonnance. 
Donné  en  notre  château  des  Tuileries,  le  22  février  de  l'an  de  grâce  1831,  et  de 
noire  règne  le  vingt-septième. 

Signé  LOUIS. 

Et  plus  bas  : 

Siméow. 


ORDONNANCE    ROYALE  DÛ  1G  JUILLET  1823,  FIXANT   LA    DURÉE  DES  COURS 
DE    L'ÉCOLE    DES  CHARTES. 

LOI  IS,  etc. 

Sur  le  rapport  de  noire  minisn.  sa  rctairc  d'état  au  département  de  l'intérieur, 
nous  avons  ordonné  et  ordonnons  ce  qui  suit  : 

Art.   1". 

I   -  Ecole  dee  Chartes,    ioetltoëe  pu   notre  ordonnance  du 

rrlef  i<S  •  1 ,  ètl  fit**  à  deux  ans.  Aprèl  ce  ternir,  Ici  '•!•'  \'  I  en  seront  renom»  I'  - 
<  t  nommé*  comme  il  est  prescrit  pu  ladite  ordonnance. 

Art.  2. 

d'état  de  l'intérieur  est  charge  de  l'exécution  d 
itc  ordonna 


28 

Donne  au  château  des  Tuileries,  le  \6  juillet  de  l'an  de  grâce  i8a3,  et  de  notre 
regue  le  vingt-neuvième. 

Signé  LOUIS. 

Et  plus  bas  : 

Corbière. 


VI. 


EXTRAIT   DU   PROCÈS  VERBAL  DE   LA   SÉANCE  DE   L'ACADL MIE    DES   INSCRIT 
TIONS   ET   BELLES-LETTRES   DU   9   JANVIER    1824. 

Son  Excellence  écrit  à  l'Académie  pour  lui  demander  des  renseignements  par- 
liculiers  au  sujet  des  candidats  proposés  pour  l'Ecole  des  Chartes ,  et  en  même 
temps  les  vues  que  l'Académie  pourrait  avoir  concernant  les  améliorations  à  faire 
à  cette  école.  L'Académie  arrête  que  M.  le  secrétaire  perpétuel  répondra  de  suite 
au  ministre  sur  le  premier  point  de  sa  lettre  ,  et  quant  au  second,  qu'une  commis- 
sion composée  de  MM.  de  Gérando ,  Walckenaer,  Daunou,  Silvestre  de  Sacy  ,  à 
laquelle  sera  adjoint  M.  de  Bétencourt ,  présentera ,  dans  sa  prochaine  séance  à  l'A- 
cadémie, des  observations  qui  puissent  la  mettre  à  même  de  remplir  les  intentions 
du  ministre. 

Vif. 

NOTES  SUR  LA  RÉORGANISATION  DE  L'ÉCOLE  DES  CHARTES,  ADRESSÉES  EN 
1829  AU  MINISTRE  DE  L'INTÉRIEUR  PAR  M.  DE  LARCE,  GARDE  GÉNÉRAL 
DES  ARCHIVES   DU    ROYAUME. 

Ces  notes  sont  mentionnées  dans  la  Notice,  page  6,  il  suifira  donc  d'en  donner 
ici  les  titres  :  i»  Rapport  sur  l'Ecole  des  Chartes,  où  le  garde  général,  après  avoir 
fait  l'historique  et  la  critique  de  rétablissement  de  1821 ,  donnait  un  plan  complet 
de  réorganisation;  20  deux  Notes  qui,  sous  le  titre  d'Observations  sur  l'Ecole  des 
Chartes,  reproduisent,  en  les  développant  sur  quelques  points,  les  propositions 
du  premier  rapport.  Ces  trois  pièces  ont  été  communiquées  par  M.  Rives  , 
et  les  copies  en  sont  déposées  dans  les  archives  de  la  société  de  l'Ecole  des 
Chartes. 


VIII. 

LETTRE  ADRESSÉE  PAR  M.  RIVES  A  M.  DACIER  EN  LUI  COMMUNIQUANT  UN 
PROJET  DE  RÉORGANISATION  DE  L'ÉCOLE  DES  CHARTES  ET  RÉPONSE  DE 
M.    DACIER. 


MONSIEUR  , 

Ma  première  pensée,  en  prenant  possession  des  fonctions  que  le  Roi  a  bien  voulu 
me  confier,  fut  de  rendre  à  son  activité  l'École  des  Chartes,  et  de  faire  apporter 


89 

institut  ion  primitive  toutes  1rs  améliorations  dont  l 'utilité  serait  démontrée. 

I  il  |>r« •|i,irc  dtOI  tel  objet  un  projet  de  rapport  tU  roi  tl  <r<ir(l«iiiii.iii(  . 

II  m'eût  clé  dOUI  tl  Malien»  ,  Monsieur.  de  solliciter  de  vous  h  permission  <\< 

l«-s  soumeilre  moi-même  Mais  je  me  trouve  retombe  depuis  quelques  jours  dans 
le  tlouloun  u\  éttl  00  j'avais  été  déjà  pend. ml  deux  années,  et  il  m'est  absolument 
iaUrdil  «le  parler. 

Je  prends  le  parti  de  vois  adresser  mon  travail,  de  vous  prier  de  l'examiner  et. 
de  prendre  la  peint  df  me  faire  connaître  tous  les  changements  dont  il  vous 
paraîtra  tOteepUble.  C'est  le  meilleur  moyen  que  je  puisse  avoir  de  le  perfectionner; 
heureux,  Monsieur,  si  vous  avi  /  la  boBtd  d'agréer,  dans  celte  démarche  de  ma  pan, 
l'hommage  (pie  je  me  félicita  de  rendre  à  votre  juste  et  haute  célébrité  î 

S'il  vous  était  possible  de  me  répondre  demain  matin,  j'espérerais  faire  prendre 
les  ordres  du  Hoi  au  prochain  conseil  de  sa  majesté. 

Je  suis,  elc. 


RÉPONSE   DE  M.    DACIER, 


MOTS'SIEVR, 

La  lettre  que  vou.s  m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire  ce  malin,  et  à  laquelle  je 
m'empresse  de  répondre,  me  flatte  autant  qu'elle  m'honore  :  vous  voulez  bien 
m'associer  à  vos  bonnes  vues  pour  la  restauration  des  études  sur  les  monuments  île 
notre  histoire  nationale.  Vous  me  faites  revivre  à  cinquante  années  en  arrière  du 
temps  actuel  ;  vous  me  remettez  en  présence  de  mes  amis  cl  maîtres,  les  Fonce- 
magàe,  les  Bréquigny  et  les  savants  de  la  congrégation  de  Saint-Maur  :  c'est 
pour  moi  comme  une  résurrection.  J'étais  parfois  forcé  de  croire  que  celle  des 
anciennes  études  françaises  était  impossible  :  votre  projet  d'ordonnance,  si  le  Roi 
ti  l'approuver,  me  montre  que  je  me  suis  trompé,  et  je  suis  heureux  de  vous 
l'awmer.  J'ai  consacré  ma  vie  à  ces  études  ;  votre  bonté  me  ferait  presque  espérer 
de  pouvoir  leur  cire  encore  utile,  et  vous  rapprocherez  ainsi  mes  derniers  travaux 
littéraires  de  mes  premiers  essais.  Vos  projets  m'ont  paru  répoudre  aux  premiers 
besoins  de  l'Ecole  des  Charles;  d'après  l'examen  que  j'en  ai  fait  durant  le  peu 
île  lenips  qui  ma  été  donné,  deux  articles  seulement  m'ont  paru  susceptibles 
d  observations 

8UB  L'ARTICLE   9. 

Supposant  (pue  les  deux  collections  que  l'Imprimerie  royale  devra  publier 
seront  des  volumes  in-4°>  comme  les  Mémoires  académiques,  et  l'Histoire  liltéraire 
de  la  France  dont  ils  seront  une  suite,  il  sérail  convenable  que  la  souscription  du 
mfniatère  de  l'intérieur  fût  de  :5oo  francs  pour  chaque  volume  ;  il  sera  difficile 
qu'il  en  soit  publié  un  de  chaque  collection  par  année.  On  pourrait  donc  fixer 
à  î, ooo  francs  par  année  le  fonds  affecté  à  la  souscription  aux  deux  ouvrages. 
Cette  somme  suffira  à  la  publication  de  deux  volumes  eu  dix-huit  mois,  ce  qui 
ferait  i.5oo  francs  par  volume. 

SIR   L'ARTICLE   11. 

Les  anciens  et  les  nouveaux  usages  de  la  Bibliothèque  du  roi,  fondés  sur  l'impor- 
tance de  ce  vaste  dépAi,  et  confirmés  par  tousses  règlements  et  par  les  ordonnances 


30 

anciennes  et  nouvelles  donnent  au  conservatoire  la  nomination  à  tous  les  emplois. 
Il  serait,  pour  cela  même,  convenable  d'ajouter  à  l'article  1 1  du  projet  une  excep- 
tion formelle  pour  la  Bibliothèque  du  Roi,  fondée  sur  sa  constitulion  dont  le 
temps  et  l'expérience  ont,  en  ce  point,  démontré  l'utilité  et  la  convenance. 


IX. 


RAPPORT     ADRESSÉ    AU     ROI     CH  VRLES    X,    LE     11      NOVEMBRE      1829,    PAR 
M.    LE    COMTE    DE    LABOURDONNAYE,    MINISTRE    DE    I.'lNTÉBIEUR. 


Animé  de  la  sollicitude  qu'inspirait  à  ses  augustes  ancêtres  tout  ce  qui  pou- 
vait soutenir  ou  augmenter  l'éclat  de  notre  littérature,  le  feu  roi  institua  le  22  fé- 
vrier 1821,  au  département  des  manuscrits  à  sa  Bibliothèque  de  la  rue  de  Riche- 
lieu, et  aux  Archives  du  royaume,  une  Ecole  des  Charles,  afin  de  ranimer  (porte 
le  préambule  de  celte  ordonnance)  un  genre  d'étude  indispensable  à  la  gloire  de 
la  France,  et  de  fournir  à  V  Académie  des  Inscriptions  et  Belles-  Lettres  tous  les 
moyens  nécessaires  pour  l'avancement  des  travaux  confiés  à  ses  soins. 

Cette  création  fut  non  moins  utile  que  généreuse,  mais  on  ne  tarda  pas  à  re- 
connaître combien  il  importait  de  l'améliorer.  L'Académie  royale  des  Inscriptions 
et  Belles-Leltres  se  rendit  l'organe  de  cette  nécessité  :  elle  insista  principalement 
sur  l'inconvénient  de  n'avoir  ouvert  aucune  carrière  aux  douze  pensionnaires  dont 
cette  Ecole  était  composée,  et  de  ne  leur  fournir  aucun  moyen  d'émulation.  Il  devait 
arriver,  en  effet,  qu'après  avoir  employé  deux  années  à  de  pénibles  études,  ces  élèves 
seraient  également  embarrassés  de  tirer  parti  pour  eux  et  pour  l'état  de  la  science 
qu'on  leur  avait  donné  les  moyens  d'acquérir. 

C'était  un  vice  non  moins  notable  dans  l'organisation  primitive  de  l'Ecole,  de 
l'avoir  divisée  en  deux  seelions  absolument  isolées  l'une  de  l'autre,  n'ayant  que  le 
même  enseignement  pour  objet,  et  ne  s'entendanl  ni  sur  l'ordre  et  la  marche  des 
études,  ni  sur  les  progrès  des  élèves,  dont  rien  d'ailleurs  ne  constatait  régulière- 
ment l'aptitude  et  l'assiduité  D'un  autre  côté,  les  leçons  bornées  à  la  seule  lec- 
ture et  à  la  simple  copie  correcte  des  chartes  de  diverses  époques,  n'embrassaient 
pas  la  diplomatique  et  la  paléographie.  C'est  pourtant  cette  science  qui  a  pour 
but  de  constater  l'authenticité  des  documents,  de  déterminer  les  caractères  qui  l'é 
tablissent,  l'altèrent  ou  la  détruisent  en  tout  ou  en  partie;  de  fixer  incontestable- 
ment les  dates  des  actes  par  l'interprétation  des  notes  chronologiques  si  variables 
et  si  arbitraires  même  pour  chaque  règne;  de  spécialiser,  toujours  dans  l'intérêt  de 
la  certitude  historique,  les  formules  et  les  protocoles  propres  à  chaque  époque, 
selon  les  variations  qui  s'introduisaient  dans  la  haute  administration  de  l'état,  et 
d'exposer  les  caractères  qui  différencient  les  uns  des  autres,  les  chartes,  les  di- 
plômes les  lettres,  les  épftres,  les  indicules,  les  rescrits,  les  édits,  les  capitulaires,  etc. 

Telles  furent,  il  est  au  moins  permis  de  le  supposer,  les  raisons  pour  lesquelles 
les  cours  de  l'Ecole  des  Chartes  forent  abandonnés  lorsqu'elle  avait  à  peine  deux 
ans  d'existence,  et  il  n'a  pas  été  possible  de  ranimer  depuis  lors  une  ardeur  que 
ces  diverses  causes  avaient  éteinte. 

J'ai  dû,  Sire,  m'nppliquer  à  rechercher  les  moyens  de  mettre  un  terme  à  ce  fà- 
t 


:ti 

otteu  i  lorei  eofioi  dani  looteaoa  étendue,  à  la  Prince,  U 

jouissance  du  bienfait  dool  tc  !i  frèrel'od 

Tour  atteindre  M  double  In.t ,  si  digne  de  mrs  efforts,  il  m'a  paru  nécessaire  de 
proposer  .t  voir.    • 

i°  D'admettre   ui\  cours  publies  de  l'Ecole  des  Chartes  tous  eux  qui  désire- 

rout  les  suivre,  pourvu  qu'ils  soient  âgés  de  18  ans  révolus  cl  bai  béliers  ès-lettrcs; 

i°  D.«li\istT  les  COU»,  à  compter  du    icr   janvier  i83i,  en  cours  uniquement 

« Icnc/itaire  el  en  «ours  île  diplomatique  et  de  paléographie jraneaise.  :  dans  celui  -<  i, 

.■u  . -\pli.juera  aux  élèves  les  divers  di.ilecies  du  moyen  âge,  et  on  les  diriger!  daol 

;  m  ■«•  critique  des  monuments  écrits  de  celte  époque; 

ta  réduire  à  six  au  moins,  el  liuit  au  plus,  le  nombre  des  élèves  pensionnaires, 

>  i  de  porter  le  traitement  de  chacun  d'eux  à  8oo  francs  par  an; 

L°  D'ouvrir  pour  ces  places,  entre  tous  les  élèves  de  l'Ecole,  un  concours  d'a- 
près lequel  une  commission,  composée  du  secrétaire  perpétuel  et  de  deux  membres 
«Je  l'Académie  des  Inscriptions  cl  Belles-Lettres,  de  trois  conservateurs  de  la  Bi- 
bliothèque royale,  et  du  garde  des  Archives  du  royaume,  présenterait  à  ma  nomi- 
nation une  liste  double  de  candidats; 

5°  D'astreindre  les  élèves  pensionnaires,  pendant  la  durée  de  leurs  cours  qui  doit 
être  de  deux  années,  suivant  l'ordonnance  du  |6  juillet  i8l3,  à  concourir  aux 
travaux  d'ordre  et  de  classification  qui  se  font  au  département  des  manuscrits  de 
la  Bibliothèque  du  roi,  rue  de  Richelieu,  et  aux  Archives  du  royaume,  puisque 
leurs  occupations  journalières  dans  ces  établissements  seront  pour  eux  un  moyen 
d'augmenter  continuellement  leur  instruction  ; 

6°  D'ordonner  que  l'Imprimerie  royale  publiera  gratuitement  chaque  année, 
conformément  à  l'article  3  de  l'ordonnance  royale  du  a3  juillet  i8i3,dcux  recueils 
ayant  pour  titre  :  l'un,  Bibliothèque  de  V Ecole  royale  des  Chartes,  l'autre,  Jiiblio- 
thique  de  Uhislore  de  France,  et  de  décider  que  le  produit  de  la  vente  de  ces  ou- 
vrages sera  employé  en  gratifications  aux  élèves  dont  les  travaux  contribueront  le 
plus  au  succès  de  celle  publication»  el  en  acquisitions  de  chartes  pour  le  départe- 
ment des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale  ; 

7°  Enfin,  d'assurer  aux  élèves  de  l'Ecole  des  Charles,  qui,  à  la  fin  de  leurs  éludes, 
auront  obtenu  du  ministre  secrétaire  d'état  de  l'intérieur  un  brevet  d'archiviste 
paléographe,  la  moitié  des  emplois  qui  deviendront  vacants  aux  Archives  du 
royaume,  dans  les  divers  dépôts  littéraires,  cl  dans  les  bibliothèques  publiques,  la 
Bibliothèque  royale  exceptée  toutefois,  à  cause  des  ordonnances  anciennes  et  nou- 
velles qui  attribuent  au  conservatoire  de  ce  magnifique  établissement  la  nomina- 
tion de  ses  employés. 

Je  souhaite  vivement,  Sire,  ne  pas  m'abuser  en  espérant  un  véritable  succès 
de  ces  dispositions,  si  votre  majesté  veut  bien  les  approuver. 

Ainsi ,  tandis  que  dans  le  sanctuaire  ouvert  par  François  I«r  ,  à  toutes 
les  sciences  utiles,  un  auditoire  instruil  vient  apprendre  chaque  jour  ce 
qu'il  lui  importe  le  plus  de  savoir  sur  les  peuples  dont  les  annales  occupent  les 
premières  pages  de  l'histoire,  un  autre  enseignement,  fruit  de  la  munificence  de 
\otre  majesté,  aura  pour  objei  spécial  les  faites  glorieux  de  la  monarchie  française, 
l'étude  de  ses  vénérables  monuments;  il  seraplacedanscetimmen.se  établissement 
littéraire  qui  ne  fut  d'abord  que  la  librairie  de  Charles  V,  el  donl  la  protection 
de  ses  augustes  successeurs  a  fait  aujourd'hui  le  dépôt  de  toules  les  connaissances 
humaines.  On  n'aura  donc  plus  enfin  à  regretter  de  voir  privées  d'encouragement 
ces  éludes  françaises  qui  ont  fait  pendant  plus  de  deux  siècles  l'honneur  de  notre 
pairie,  ces  étodei  savant'  >  dans  h  squelles  nous  avons  eu  partout  des  imitateurs,  et 
nulle  pari  des  riv.  ux. 

Je  suis,  elc. 


32 


X. 


ORDONNANCE  ROYALE  DU    11    NOVEMDRE   1829,   CONTENANT  LA 
RÉORGANISATION    DE   L'ECOLE   DES  CHARTES. 


CHARLES,  etc. 

Sur  le  rapport  de  notre  ministre  secrétaire  d'état  au  département  de  l'intérieur, 

Vu  les  ordonnances  du  Roi  en  date  des  22  février  1821  et  16  juillet  i8î3; 

Voulant  compléter  le  bienfait  de  l'institution  de  l'Ecole  des  Chartes,  que  la 
France  doit  à  la  sollicitude  éclairée  du  feu  roi  notre  très-honoré  frère  ; 

Nous  avons  ordonné  et  ordonnons  ce  qui  suit  : 

Art.  1.  L'Ecole  royale  des  Charles  quia  été  établie  à  Paris,  par  l'ordonnance  du 
22  février  1821  ,  sera  remise  en  activité  le  2  janvier  i83o. 

a.  Les  cours  de  cette  Ecole  se  diviseront,  à  partir  du  2  janvier  i83i  ,  en  cours 
élémentaire  et  en  cours  de  diplomatique  et  de  paléographie  française. 

Le  premier  (celui  des  Archives  du  royaume)  aura  uniquement  pour  objet  d'ap- 
prendre à  déchiffrer  et  à  lire  les  chartes  des  diverses  époques 5  sa  durée  sera  d'un 
an. 

Le  second  (  celui  de  notre  Bibliothèque  de  la  rue  de  Richelieu  )  expliquera  aux 
élèves  les  divers  dialactes  du  moyen  âge  ,  et  les  dirigera  dans  la  science  critique 
des  monuments  écrits  de  cette  époque,  ainsi  que  dans  le  mode  d'en  constater 
l'authenticité  et  d'en  vérifier  les  dates.  Ce  dernier  cours  durera  deux  ans. 

3.  Nul  ne  pourra  être  admis  à  l'Ecole  royale  des  Chartes  s'il  n'est  âgé  de  18  ans 
révolus  et  bachelier  es  lettres. 

4.  Notre  Imprimerie  royale  publiera  gratuitement  chaque  année,  conformément 
à  l'ordonnance  royale  du  a3  juillet  i8a3,  un  volume  des  documents  que  les  élèves 
auront  traduits  avec  le  texte  en  regard. 

Ce  recueil  portera  le  titre  de  Bibliothèque  de  L'Ecole  roy  aie  des  Chartes,  et  sera 
composé  des  traductions  qu'une  commission,  formée  du  secrétaire  perpétuel  et  de 
deux  membresde  notre  Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  de  trois  conser  • 
valeurs  de  notre  Bibliothèque  royale,  et  du  garde  des  Archives  du  royaume  ,  aura 
jugées  dignes  d'en  faire  partie. 

Le  nombre  des  élèves  pensionnaires  sera  réduit  à  six  au  moins  et  huit  au  plus  , 
et  le  traitement  de  chacun  d'eux  porté  à  800  fr.  par  an. 

Leur  nomination  n'aura  lieu  que  pour  le  2  janvier  i83i. 

5.  Pendant  la  durée  de  leurs  études  ,  ces  élèves  pensionnaires  prendront  part 
aux  travaux  d'ordre  et  de  classification  qui  se  font  habituellement  au  département 
des  manuscrits  de  notre  Bibliothèque  de  la  rue  de  Richelieu,  ainsi  qu'aux  Archi- 
ves du  royaume ,  et  seront ,  sous  ce  rapport ,  soumis  aux  mêmes  règles  que  les  em- 
ployés de  ces  établissements. 

7.  Tous  les  élèves  de  l'École  royale  des  Chartes  seront  admis  à  concourir  pour 
les  places  d'élèves  pensionnaires  ,  devant  la  commission  dont  il  est  parlé  en 
1  article  4.  l 

Cette  commission,  d'après  les  examens  qu'elle  leur  aura  fait  subir,  dressera  une 
liste  double  de  candidats  ,  d'abord  au  mois  de  novembre  i83o  ,  et  ensuite  lors  de 
chaque  renouvellement  desdits  élèves  pensionnaires 


aliic  de  litre  ,  l élève  qui  aura  contribue  à  la  publication  prescrite  par  le 
même  arti<  le  ol.liciulr.»  U  |>n ■{>  rence. 

8.  Indépendamment  de  Il  Bibliothèque  de  V  Ecole  des  Chartes,  notre  Imprime- 
rie royale  publiera  chaque  année  ci  de  la  même,  manière,  sous  la  direction  de  la 
commission  sus-nommee  ,  mi  volume  d<"  chartes  nationales,  qui  seront  disposées 
dans  leur  ordre  chronologique  nvec  des  notes  critiques. 

Ce  reeueil  sera  intitule  /Ji/>liothc</uc  de  l'histoire  de  France. 

g.  Il  sera  prélève*  annuellement  sur  le  fonds  affecte  dans  le  budget  de  l'état 
à  l'encouragement  des  sciences  ,  lettres  et  arts,  une  somme  de  trois  mille  francs  , 
qui  sera  employée  par  notre  ministre  secrétaire  d'état  de  l'intérieur,  en  gratifica- 
tions aux  élèves  dont  les  travaux  contribueront  le  plus  au  succès  desdits  recueils, 
sur  la  proposition  de  notre  Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres. 

10.  Après  les  deux  années  d'études  auxquelles  ils  sont  soumis,  les  élèves  de  di- 
plomatique et  de  paléographie  française  seront  examinés  de  nouveau  par  les  juges 
du  premier  concours. 

Ceux  de  ces  élèves  qui  auront  été  reconnus  dignes  de  cette  distinction  rece- 
vront de  notre  ministre  secrétaire  d'état  de  l'intérieur  un  brevet  d'archiviste  pa- 
léographe, et  obtiendront  ensuite,  par  préférence  à  tous  autres  candidats,  la  moitié 
des  emplois  qui  viendront  à  vaquer  dans  les  bibliothèques  publiques  (notre  biblio- 
thèque de  la  rue  de  Richelieu  exceptée),  les  Archives  du  royaume  et  les  divers  dé- 
pôts littéraires. 

11.  Notre  ministre  secrétaire  d'état  de  l'intérieur  fera  les  règlements  nécessaires 
pour  la  discipline  de  l'École  royale  des  Charles  et  l'ordre  régulier  des  études , 
après  avoir  pris  l'avis  de  notre  Académie  royale  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres. 

12.  Les  ordonnnances  des  22  février  1821  et  16  juillet  i8a3  sont  maintenues 
en  ce  qui  n'est  pas  contraire  aux  dispositions  de  la  présente. 

j3.  Notre  ministre  secrélaire-d'état  de  l'intérieur  et  noire  garde  des  sceaux , 
ministre  de  la  justice  ,  sont  chargés,  chacun  en  ce  qui  le  concerne  ,  de  l'exécution 
delà  présente  ordonnance  ,  qui  sera  insérée  au  bulletin  des  loi?. 

Donné  au  château  des  Tuileries,  le  onzième  jour  du  mois  de  novembre  1839. 

Signé  CHARLES. 
Et  plus  bas  :  La  BouRnoîiNATE. 


XL 


HArPOHT    SUR     LA     RÉORGANISATION    DE     L'ÉCOLE     DES    CHARTES     FAIT     A 
L'ACADÉMIE  DES  INSCRIPTIONS  ET  BELLES-LETTRES,  LE  4  DÉCEMBRE  1829- 


L'ordonnance  du  11  novembre  1829  a  prescrit  la  remise  en  activité  de  l'Ecole 
royale  des  Chartes,  créée  le  32  février  1821.  Elle  détermine  d'une  manière  plus 
explicite  que  ne  l'avait  fait  l'ordonnance  de  1821  l'objet  de  l'enseignement,  la 
destination  de  l'Ecole  et  la  carrière  ouverte  aux  élèves.  L'art.  1 1  veut  que  le  mi- 
nistre de  l'intérieur  fasse  des  règlements  pour  la  discipline  de  l'École  et  l'ordre 
régulier  des  éludes,  après  avoir  pris  l'avis  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres. 


34 

Le  ministre,  par  sa  lettre  du  12  novembre,  en  transmettant  l'ordonnance 
à  l'Académie,  et  en  l'invitant  à  proposer  ses  vues  sur  le  règlement,  a  ajouté  : 

«  J'accueillerai  avec  un  extrême  intérêt  tout  ce  que  l'Académie  croira  utile  de 
»  proposer  pour  seconder  la  munificence  du  roi  et  la  rendre  efficace.  » 

La  commission  que  vous  avez  nommée  dans  votre  séance  du  i3,  m'a  chargé  de 
vous  présenter  des  observations  sur  chacun  de  ces  objets.  Le  rapport  sera  divisé 
eu  deux  parties.  Dans  la  première,  nous  indiquerons  les  développements  dont 
l'ordonnance  du  n  novembre  1829  paraît  susceptible,  pour  mieux  atteindre  le  but 
d'utilité  que  sa  majesté  s'est  proposé.  Dans  la  seconde,  nous  vous  présenterons, 
autant  que  la  situation  des  choses  l'a  permis,  quelques  vues  sur  le  règlement. 

PREMIÈRE  PARTIE. 

DÉVELOPPEMENTS    Qu'on    POURRAIT    DONNER    A    L'INSTITUTION. 

L'objet  des  ordonnances  du  22  février  1829  est  de  faciliter  l'étude,  la  recherche 
et  la  publication  des  monuments  qui  se  rattachent  à  nos  antiquités  nationales. 
Elles  ont  été  reçues  avec  reconnaissance,  parce  qu'elles  satisfont  à  un  besoin  gé- 
néralement senti  et  à  des  vœux  depuis  longtemps  exprimés  de  toutes  parts. 

La  nécessité  et  le  prix  des  véritables  éludes  historiques  ne  sont  plus  con- 
testés. La  saine  raison  commence  à  faire  justice  des  romans  qu'on  a  cherché  à 
donner  pour  de  l'histoire.  Elle  repousse  et  condamne  l'esprit  de  système  qui  cher- 
che à  tourmenter  les  faits,  pour  les  accommoder  à  quelques  opinions  ou  à  quelques 
intérêts  du  moment. 

C'est  en  puisant  aux  sources  que  les  historiens  peuvent  espérer  d'être  fidèles;  et 
faire  connaître  ces  sources,  arracher  à  l'obscurité  et  à  l'oubli  tous  les  documents 
qui  peuvent  éclairer  ceux  qui  ont  besoin  d'y  recourir,  c'est  leur  préparer  les  moyens 
de  remplir  cette  tâche;  ou,  ce  qui  n'est  pas  moins  dans  l'intérêt  de  la  vérité,  c'est 
appeler  des  témoins  qui  démentiront  les  erreurs. 

Ici  le  savant  rapporteur  donne,  sur  les  grandes  collections  historiques  continuées  par  l'aca- 
démie, et  notamment  sur  la  Table  des  Charles  et  Diplômes  et  le  Recueil  des  Charles  ,  com- 
mencés par  Bréquigny,  des  détails  que  nous  omettons,  malgré  leur  intérêt,  parce  qu'ils  ont  été 
reproduits  par  lui  dans  un  rapport  imprimé  du  20  mars  1835,  sur  la  continuation  des  tables 
des  chartes  imprimées  et  la  publication  des  textes  des  chartes  concernant  l'histoire  de  France, 
et  dans  la  préface  du  quatrième  volume  de  la  Table  des  Chartes  et  Diplômes. 

Lorsqu'on  lit  l'ordonnance  du  22  février  1821,  il  est  impossible  de  ne  pas  recon- 
naître que  l'intention  du  roi  était  de  faire  continuer  les  grands  tableaux  relatifs 
aux  chartes,  commencés  par  les  ordres  et  sous  la  protection  de  ses  deux  augustes 
prédécesseurs,  Louis  XV  et  Louis  XVI. 

Cette  pensée  a  évidemment  présidé  à  la  rédaction  de  l'ordonnance  du  11  no- 
vembre 1829.  Mais  votre  commission  pense  que  le  but  qu'on  s'est  proposé  ne  serait 
pas  parfaitement  rempli  par  les  deux  ouvrages  qu'indiquent  les  art.  4  et  8  de 
celte  ordonnance. 

Ici  la  commission  critiquait  les  art.  4  et  8  qui  confiaient  aux  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes 
la  publication  des  deux  recueils;  nous  nous  bornons  à  reproduire  les  conclusions  delà  com- 
mission. Pour  le  premier  de  ces  recueils ,  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes,  elle 
disait  : 

Nous  concevrions  très-bien  que  ces  documents  inédits,  les  plus  curieux  sur  les- 
quels auraient  porté  les  études  et  les  travaux  des  élèves  du  second  cours,  fussent 
publiés  parla  commission  sous  sa  responsabilité  morale,  avec  la  garantie  du  nom 
des  savants  qui  la  composeront.  Alors  le  document  serait  accompagné  de  notes 


hislori  xplications  qui  imliquerairot  à  (fuels  usages  cer- 

tains pMMgtt  foal  illoiton,  on  qtiell  Otages,  jusqu'à  présent  peu  connus,  ils 
constatent,  l'n  jugement  émané  d'hommes  dont  les  titres  littéraires  appellent  la 
confiance  ,  nppr riulr.iit  si  Ton  doit  considi;rer  ces  documents  comme  authen- 
tiques on  <  POMDÇ  apocry plies,  comme  intègres  ou  comme  altères-  les  motifs  de  la 
critique  •eraieal  exposés. 

Telles  sont  les  observations  que  nous  vous  proposons  de  soumettre  au  mi- 
nistre, relativement  à  la  publication  indiquée  par  l'art.  t\  de  l'ordonnance 

En  lappOMDt  qu'il  ne  croie  pas  convenable  de  renoncer  à  cette  publication, 
nous  proposons  un  article  dont  l'objet  est  de  la  restreindre  aux  pièces  qui  auraient 
fait  l'objet  des  travaux  des  élèves  de  troisième  année,  et  d'en  exclure,  pour  éviter 
des  doubles  emplois  et  des  dépenses  inutiles,  celles  de  ces  pièces  qui,  par  leur 
nature,  doivent  entrer  dans  les  collections  des  Historien*,  des  Ordonnances  et  du 
texte  des  Chartes. 

Quant  au  second  recueil,  la  Bibliothèque  de  l'Histoire  de  France,  qui  devait  comprendre 
les  chartes  nationales,  la  commission  proposait  de  le  supprimer,  d'en  attribuer  la  publication 
à  l'Académie,  qui  continuerait  alors  le  Recueil  des  Chartes,  commencé  par  Bréquigny,  et 
d'y  substituer  la  Table  des  Chartes  et  Diplômes,  qui  serait  publiée  par  les  élèves  de  l'Ecole 
des  Chartes,   sous  la  direction  de  l'Académie.   Le  rapport  continue  ensuite  en  ces  termes  : 

Dans  notre  système,  la  commission,  instituée  par  l'art.  4  de  l'or- 
donnance, conserverait  les  attributions  qui  peuvent  le  mieux  être  remplies  par  une 
commission  spéciale  et  mixte 5  elle  aurait  la  surveillance  habituelle  et  exclusive  de 
l'Ecole;  elle  serait  juge  des  concours  pour  l'obtention  des  brevets  d'archiviste  pa- 
léographe et  les  places  d'élèves  pensionnaires;  elle  assurerait  le  maintien  de  la 
discipline  et  l'observation  des  règles  d'enseignement  ;  enfin  elle  publierait,  si  ou 
croit  devoir  maintenir  cette  disposition,  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes, 
composée  de  travaux  spécialement  fuits  dans  l'Ecole. 

On  retrancherait  des  attributions  que  lui  donne  l'ordonnance  la  seule  qui  nous 
semble  devoir  être  mieux  remplie  par  un  corps  où  le  même  esprit  et  les  conditions 
se  perpétuent,  où  l'impulsion  est  donnée  par  les  membres  de  tout  le  corp§  à  ceux 
qu'il  a  délégués. 

Votre  commission  croit  encore  qu'il  est  convenable  d'indiquer  à  la  sollicitude 
du  ministre  une  amélioration,  sans  laquelle  il  est  à  craindre  que  le  but  des  ordon- 
nances des  aa  février  1821  et  1 1  novembre  1839  ne  soit  pas  atteint. 

Nous  nous  empressons  de  reconnaître  que  la  dernière  de  ces  ordonnances  a  ap- 
porté une  grande  amélioration  à  l'institution  de  l'École  des  Charles. 

Dès  l'année  i8?4  (séance  du  a3  janvier),  l'Académie  avait  signalé  le  grave  incon- 
vénient qu'il  y  avait  à  n'avoir  ouvert  aucune  carrière  aux  élèves.  L'art.  11  assure 
à  ceux  qui  se  seront  distingués  et  que  la  commission  en  aura  jugé  dignes,  un  brevet 
d'archiviste  paléographe  et  un  droit  à  la  moitié  des  emplois  dans  les  bibliothèques 
publiques,  les  archives  et  autres  dépôts  littéraires. 

Mais  si  c'est  quelque  chose  pour  les  élèves,  ce  n'est  presque  rien  pour  la 
science. 

Il  faut  le  dire,  et  chacun  en  reconnaîtra  la  vérité;  pendant  les  trois  années  de 
leurs  études,  les  élèves  n'auront  été  que  des  novices  et  seront  loin  encore  de  l'in- 
struction nécessaire  pour  concourir  d'une  manière  efficace  à  la  publication  d'un 
recueil  aussi  important  et  aussi  difficile  que  celui  des  chartes  et  diplômes.  Cepen- 
dant, si  Ton  maintient  le  système  de  l'ordonnance,  les  élèves  sortiront  de  l'École 
avec  ou  sans  brevet,  au  bout  de  trois  ans  d'études,  c'est-à-dire  dans  le  moment 
même  où  ils  commenceront  à  être  capables  de  travailler  utilement,  ils  seront 
remplacés  par  des  élèves  qui,  trois  ans  après,  le  seront  à  leur  tour  par  d'autres 
novices. 


36 

Voire  commission  croit  qu'il  serait  utile  de  provoquer  une  mesure  qui,  en  créant 
îles  élèves  permanents,  assurerait  à  l'Académie  des  collaborateurs  dans  une  car- 
rière difficile,  et  procurerait  au  ministre  des  hommes  en  état  d'aller  exécuter  des 
recherches  scientifiques  dans  les  départements. 

Ce  qui  manque  actuellement,  et  ce  qui  manquera  toujours  si  l'on  n'y  apporte 
remède,  c'est  une  pépinière  de  jeunes  gens  qui,  travaillant  sous  les  yeux  des  an- 
ciens, se  rendent  dignes  de  les  remplacer. 

Les  corps  religieux  avaient  cet  immense  avantage  :  les  Poirier,  les  Brial,  avaient 
longtemps  servi  d'aides  et,  en  quelque  sorte,  de  préparateurs  aux  savants  de  leur 
ordre,  qu'ils  ont  si  dignement  remplacés  dans  la  suite. 

Votre  commission  vous  propose,  en  conséquence,  des  dispositions  par  l'effet  des- 
quelles six  élèves  seraient  choisis  parmi  ceux  qui,  à  l'expiration  du  cours  triennal, 
auraient  obtenu  des  diplômes  d'archiviste,  paléographe.  Ces  élèves  seraient  à  la 
disposition  du  ministre  pour  les  travaux  dont  il  jugerait  convenable  de  les 
charger,  et  à  la  disposition  de  l'Académie  pour  l'aider  aux  publications  qui  lui 
sont  ou  lui  seront  confiées;  ce  qui  est  précisément  dans  l'intention  de  l'ordon- 
nance de  1821,  ils  toucheraient  un  traitement  tant  que,  restant  dans  cet  état  de 
disponibilité,  ils  ne  prendraient  pas  une  carrière  qui  ne  leur  permettrait  plus  de 
Templir  l'objet  de  leur  nomination.  Il  n'est  personne  qui  ne  sente  combien  pour- 
ront offrir  d'avantages,  pour  la  préparation  des  travaux  académiques,  ces  pen- 
sionnaires choisis,  après  trois  années  d'études,  parmi  ceux  qui  se  seront  fait 
remarquer  par  leur  travail  et  leur  aptitude;  et  combien  ils  pourront  se  perfectionner 
dans  la  suite  par  les  communications  avec  les  savants  sous  la  direction  desquels  ils 
seraient  placés. 

Pour  ne  pas  compromettre,  par  la  crainte  d'une  trop  grande  dépense,  le  sort 
d'une  institution  qui  nous  paraît  essentielle,  nous  proposons  de  fixer  le  nombre 
des  pensionnaires  à  six  et  leur  traitement  à  1000  fr. 

Ce  traitement,  auquel  se  joindrait  une  part  plus  ou  moins  considérable  dans  le 
fonds  annuel  de  3, 000  fr.  de  gratification  créé  par  l'art.  9  de  l'ordonnance, 
leur  procurerait  une  indemnité  égale  à  celle  dont  jouissent  les  membres  de  l'Aca- 
démie.* 

Dans  notre  plan,  les  encouragements  seraient  gradués  en  raison  de  l'importance 
de  l'enseignement  et  du  travail  des  élèves.  A  la  fin  de  la  première  année  d'études, 
qui  est  aussi  celle  du  premier  cours,  deux  prix  ou  médailles  seraient  accordés  aux 
deux  élèves  les  plus  distingués. 

A  la  fin  de  la  seconde  année  d'études,  une  pension  de  600  fr.  serait  accordée 
aux  quatre  élèves  les  plus  instruits,  pour  en  jouir  pendant  la  troisième  et  dernière 
année  des  éludes. 

A  la  fin  de  cette  troisième  année,  les  brevets  dont  parle  l'art.  10  de  l'ordonnance 
seraient  donnés  à  tous  ceux  que  la  commission  en  jugerait  dignes  ;  enfin,  parmi  ces 
brevetés,  la  commission  nommerait  au  concours  les  six  pensionnaires  permanents, 
dont  nous  avons  indiqué  la  nécessité. 

Nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  nécessaire  d'entrer  dans  de  plus  longs 
développements  sur  ce  point;  nous  croyons  seulement  devoir  présenter  au 
ministre  quelques  calculs  sur  la  légère  augmentation  de  dépenses  qui  en  ré- 
sulterait. 

Aux  termes  de  l'art.  5  de  l'ordonnance  du  11  novembre  1839,  la  dépense  an- 
nuelle pour  huit  pensionnaires,  à  800  fr.,  serait  de  six  mille  quatre  cents  francs, 
ci 6/400  f. 

Plus,  les  gratifications,  trois  mille  francs,  ci 3,ooo 

Tolal. 9>/;0o  f. 


.17 

Dans  notre   plan,   les   prix   de   première  année  couleraient  trois 

ouïs  francs,  ci *00  * 

Les  quatre  pensions  données  à  la  fin  de  la  seconde  année 

coûterai.  ud«Mi\  mille  quatre  cents  francs,  ci 2/100     ^       ">7(><> 

Les  six    pensions   permanentes   coûteraient    six   mille 

GnuM*,d 6»00° 

Plus  les  gratifications,  trois  mille  francs,  ci 3,ooo 

L'excédant  de  dépense  serait  donc  de  2,3oo  fr.  Si  le  ministre  ne  croyait  pas 
possible  de  concéder  cette  modique  somme,  en  sus  de  celle  que  l'ordonnance  dé- 
termine, à  une  amélioration  évidente,  on  pourrait  diminuer  de  moitié  la  dépense 
des  prix  de  première  année,  réduire  à  5oo  fr.  la  pension  qui  formera  les  prix  de 
deuxième  année,  ou  n'accorder  que  trois  pensions  de  600  fr.,  réduire  à  800  fr. 
les  pensions  permanentes,  et  alors  l'accroissement  de  dépense  ne  serait  plus  que  de 
7  ou  800  fr. 

Mais  c'est  à  regret  que  nous  présentons  cette  hypothèse.  Jamais  la  plus  sévère 
économie  ne  fera  rejeter  une  dépense  modique,  qui  peut  si  utilement  servir  à  rani- 
mer le  goût  des  études  sérieuses  et  solides. 

Telles  sont  les  vues  que  votre  commission  vous  soumet  pour  répondre  a  la 
partie  de  la  lettre  du  ministre,  qui  invite  l'Académie  à  proposer  tout  ce  qu'elle 
croira  utile  pour  seconder  la  munificence  du  roi  et  la  rendre  efficace. 

DEUXIÈME  PARTIE. 


DISCIPLINE    ET    ORDRE    DES   ETUDES. 

Il  n'est  pas  facile  d'improviser  des  règlements  sur  un  genre  d'enseignement 
qui  n'est  point  encore  connu.  Ces  règlements  doivent  presque  toujours  cire  le 
résultat  de  l'expérience. 

Votre  commission  a  donc  éprouvé  quelque  embarras.  Toutefois,  vous  lui  aviez 
imposé  l'obligation  de  vous  faire  des  propositions  ;  elle  les  a  rédigées  en  articles 
dans  la  vue  de  rendre  la  discussion  plus  facile  ;  elle  va  se  borner  à  de  courtes  ex- 
plications préalables. 

Aux  termes  de  l'art.  1  de  l'ordonnance  du  1 1  novembre  1839,  le  premier  cours., 
qui  sera  annal,  a  pour  objet  d'apprendre  aux  élèves  à  lire  et  déchiffrer  les 
chartes \  il  sert  d'introduction  au  second  cours.  Avoir  suivi  le  premier  cours, 
est,  d'après  le  texte  de  l'ordonnance,  une  condition  nécessaire  pour  être  admis  au 
second. 

s  croyons  cependant  qu'il  serait  convenable  de  modifier  cette  règle.  Il  peut 
arriver  que  des  jeunes  gens,  très-iustruils  déjà  dans  la  lecture  et  l'habitude  de 
irtcs,  désirent  entrer  dans  la  nouvelle  carrière  que  vient  de  leur 
ouvrir  la  sollicitude  du  roi.  S'ils  possèdent  les  connaissances  que  le  premier  cours 
a  pour  objet  de  donner,  à  quoi  bon  leur  imposer  lu  perte  du  temps  et  la  dépense 
d'un  séjour  à  Paris  pendant  une  année?  Mais  celle  faveur  ne  doit  pas  être  une 
source  d'abus.  Nous  ITOOI  pegaë  que  la  dispense  du  premier  cours  devait  êlre 
donnée  par  la  commission,  et,  comme  il  ne  fallait  pas  décourager  les  élèves  du 
premier  cours  en  introduisant  dans  le  second  des  hommes  beaucoup  plus  âgés 
qu'eux,  nous  pensons  que  la  dispense  ne  doit  pas  être  accordée  à  ceux  qui  ont 
passé  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  et,  que,  dans  aucun  cas,  elle  ne  doit  êlre  donnée  à  ceux 
qui  ne  justifieraient  pas  d'un  diplôme  de  bachelier  ès-lettrcs. 

I  Ei  oie  des  Charles  ne  sera  pas  assez  nombreuse  pour  exiger  de  ces  règlements 
détaillés  dont  d'autres  écoles  publiques  oui  eu  besoin. 


38 

Nous  nous  bornerons  à  Indiquer  brièvement  les  motifs  d'un  article  qui  investit 
la  commission  du  droit  de  prendre  les  mesures  provisoires  que  les  circonstances 
rendraient  nécessaires,  sous  le  rapport  de  la  discipline,  dans  ce  que  n'aurait  pas 
prévu  le  règlement.  Tout  règlement  fait  à  priori  est  nécessairement  incomplet;  l'ex- 
périence seule  peut  suggérer  beaucoup  de  détails  qu'il  n'est  pas  facile  de  prévoir. 
Mai3  en  proposant  de  donner  à  la  commission  cette  attribution  importante,  nous 
lui  imposons  l'obligation  de  rendre  compte  sur  le  champ  au  ministre  de  l'usage 
qu'elle  en  aura  fait. 

En  ce  qui  concerne  l'ordre  des  études,  nous  avons  tâché  de  nous  pénétrer  de 
l'esprit  des  deux  ordonnances  pour  indiquer,  avec  autant  de  précision  qu'il  était 
possible,  de  quelle  manière  il  nous  paraissait  utile  que  l'enseignement  eût  lieu, 
sans  toutefois  priver  les  professeurs  d'une  latitude  convenable. 

PROJET  DE  RÈGLEMENT  POUR  L'ÉCOLE  DES  CHARTES. 
§  1er.  —  Discipline  des  cours. 

Art.   i,  a,  3,  4  et  5. 

Les  cinq  articles  compris  sous  ce  titre  ont  été  reproduits  dans  l'arrêté  du  17  no- 
vembre i83o,  dont  ils  forment  les  art.  1,2,  3,  4  et  5.  t'oyez,  n°  XII,  p.  40. 

§  2.  —  Ordre  de  l'enseignement. 

Art.  6,  7,  8  et  9. 

Les  quatre  premiers  articles  compris  sous  ce  titre  ont  été  reproduits  dans  l'arrêté 
du  17  novembre  i83o,  dont  ils  forment  les  art.  6,  7,  8  etg.  V.  n°  XII,  p.  40  et  ï\\ . 

Art.   10. 

A  l'expiration  du  premier  cours,  la  commission  décernera  aux  deux  élèves  qui 
se  seront  le  plus  distingués  une  médaille,  la  première  de  200  fr.  et  la  seconde  de 
100  fr. 

Art.   11. 

A  l'expiration  de  la  première  année  du  second  cours,  la  commission  formera 
une  liste  de  huit  candidats,  parmi  lesquels  le  ministre  de  l'intérieur  nommera 
quatre  pensionnaires  qui,  pendant  la  dernière  année,  recevront  un  traitement  de 
600  fr. 


A 


RT. 


A  l'expiration  de  la  seconde  année  du  second  cours  (la  dernière  des  études), 
la  commission  désignera  au  ministre  les  élèves  qu'elle  aura  jugés  dignes  d'obtenir 
des  brevets  d'archiviste  paléographe ,  conformément  à  l'art.  10  de  l'ordonnance 
du  11  novembre  1829. 

Art.   i3. 

Le  recueil  dont  l'art.  4  de  l'ordonnance  prescrit  la  publication,  ne  pourra  con- 
tenir que  des  documents  sur  lesquels  auront  porté  les  travaux  des  élèves  dans  la 
seconde  année  du  second  cours;  on  n'y  comprendra  aucune  des  pièces  qui,  par 
leur  nature,  doivent  entrer  dans  les  recueils  des  historiens  de  France,  des 
ordonnances  dites  du  Louvre,  et  du  texte  des  chartes  qui  fait  l'objet  de  l'art.  8  de 
l'ordonnance, 


ap 

S  3.  —  Des  pensionnaires  du  K<>i. 

Art.    14. 

Dans  le  mois  qui  suivra  la  délivrance  des  brevets  accordes  eu  exécution  de  l'ar- 
ticle 10  de  l'ordonnance,  la  commission  ouvrira  un  concours  entre  ceux  qui  les 
auront  obtenus,  et  nommera  des  pensionnaires  qui,  à  compter  du  jour  où  la  nomi- 
nation aura  été  approuvée  par  le  ministre  de  l'intérieur,  jouiront  d'un  traitement 
de  1000  fr. 

AnT.  i5. 

Les  pensionnaires  seront  au  nombre  de  six.  La  première  nomination  aura  lieu 
en  i833.  A  cette  époque,  il  en  sera  nommé  quatre  seulement.  En  i834,  le  nombre 
sera  complété,  et  chaque  année  la  commission  procédera  an  remplacement  de 
ceux  qui,  étant  décèdes,  ou  ayant  obtenu  des  emplois  ou  pris  une  autre  carrière, 
cesseront  d'être  comptés  parmi  les  pensionnaires. 

Art.   16. 

Les  pensionnaires  seront  à  la  disposition  du  ministre  de  l'intérieur  pour  l'exé- 
cution des  travaux  qu'il  jugera  utile  de  leur  confier.  L'Académie  des  Inscriptions 
et  Belles-Lettres  proposera  ses  vues  sur  ceux  dont  ils  pourraient  être  chargés  sous 
sa  direction. 

Art.   17. 

Indépendamment  du  traitement  de  1000  fr.,  les  pensionnaires  recevront,  fur  le 
fonds  de  3, 000  fr  créé  par  l'art.  9  de  l'ordonnance  du  11  novembre  1829,  des 
gratifications  d'après  les  propositions  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres. 

§  4.  —  De  la  continuation  des  tables  et  des  textes  des  chartes. 

Art.  18. 

La  publication,  qu'aux  termes  de  l'art.  8  de  l'ordonnance  du  1 1  novembre  1829, 
l'Imprimerie  royale  est  tenue  de  faire  chaque  année,  d'un  volume  de  chartes  na- 
tionales, consistera  dans  la  continuation  de  la  Table  chronologique  des  diplômes, 
chartes  et  titres  concernant  l'histoire  de  France,  commencée  en  1765,  par  ordre 
du  roi  Louis  XV,  et  du  recueil  des  textes  des  Chartes  et  diplômes  dans  leur  ordre 
chronologique  avec  des  notes  critiques,  dont  le  premier  volume  a  été  publié  en 
1791,  par  ordre  du  roi  Louis  XYI.  Ces  travaux  seront  combinés  de  manière  que 
rimprimerie  royale  ne  soit  tenue  de  publier  qu'un  volume,  conformément  à 
l'article  précité  de  l'ordonnance. 

Art.  19. 

La  publication  de  ces  tables  et  de  ces  textes  sera  faite,  par  les  soins  de  l'Aca- 
démie des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  de  la  même  manière  que  celle  des  recueils 
scientifiques  dont  elle  est  déjà  chargée. 

Fait  et  arrêté  par  la  commission  de  l'Académie,  le  quatre  décembre  mil  huit  cent 
vingt-neuf. 

Signé  Pardessus. 


40 


Arrêté  du  ministre  de  l'intérieur  du  17  novembre  1830,  portant 
règlement  pour  la  discipline  et  l'ordre  des  études  de  l'école 
des  chartes. 

Nous  ministre  secrétaire-d'état  au  département  de  l'intérieur,  vu  les  ordonnances 
du  22  février  1821  ,  du  16  juillet  1823  et  du  1 1  novembre  1829  ,  vu  l'article  1 1  de 
cette  ordonnance  relatif  à  la  discipline  de  l'Ecole  des  Chartes  et  à  l'ordre  des 
études,  après  avoir  pris  l'avis  de  l'Académie  royale  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres,  avons  arrêté  et  arrêtons  ce  qui  suit  : 

art.  1. 

La  commission  créée  par  l'art.  4  de  l'ordonnance  du  1 1  novembre  1829  détermi- 
nera de  concert  avec  les  professeurs  les  jours  et  heures  des  cours  de  l'école  royale 
des  chartes. 

art.  2. 

Les  personnes  qui  se  destineront  à  suivre  ces  cours  en  qualité  d'élèves,  s'inscri- 
ront dans  le  premier  mois  du  cours  sur  un  registre  spécial. 

art.  3. 

Celles  qui  désireraient  suivre  les  cours  sans  prendre  la  qualité  d'élèves ,  pour- 
ront y  être  admises  par  le  professeur,  avec  l'autorisation  de  l'Archiviste  du  royaume 
pour  le  cours  qui  sera  fait  aux  archives,  et  du  conservateur  des  manuscrits  du 
moyen  âge  de  la  Bibliothèque  royale,  pour  le  cours  qui  sera  fait  dans  cet  établis- 
sement. (  Voyez  l'ordonnance  du  22  février  1821 .  ) 

art.  4* 
La  commission  pourra  accorder  l'autorisation  pour  suivre  le  second  cours  à  des 
personnes  qui  n'auraient  pas  suivi  le  premier,  après  s'être  assurée  de  leur  aptitude , 
pourvu  qu'elles  ne  soient  pas  âgées  de  plus  de  vingt-cinq  ans,  et  qu'elles  aient  le 
grade  de  bachelier  es  lettres.  Toutefois  le  nombre  des  personnes  autorisées  ne 
pourra  s'élever  au-dessus  de  celui  des  élèves  pensionnaires. 

art.  5. 

La  commission  est  autorisée  à  suppléer,  par  des  mesures  réglementaires  que  l'ur- 
gence rendrait  nécessaires,  à  ce  qui  n'aurait  pas  été  prévu  par  le  présentjrèglemenl 
relativement  à  la  discipline  du  cours ,  à  la  charge  d'en  rendre  compte  au  mi- 
nistre de  l'intérieur. 

art.  6. 

Le  professeur  du  premier  cours  s'assurera  par  des  interrogations  que  les  élèves 
ont  compris  ses  leçons  ;  en  outre  il  les  exercera  à  des  lectures  de  chartes  manu- 
scrites ,  il  aura  soin  de  faire  remarquer  les  abréviations  dont  l'explication  est  la 
plus  nécessaire  pour  lire  et  déchiffrer  les  écritures  anciennes  ,  et  d'attirer  particu- 
lièrement l'attention  des  élèves  sur  celles  de  ces  abréviations,  dont  l'interprétation 
a  donné  lieu  à  des  controverses.  Il  leur  fera  exécuter  des  transcriptions  dans  les- 
quelles les  élèves  devront  présenter  en  toutes  lettres  les  mot's  que  les  manuscrits 
auraient  exprimés  par  des  abréviations,  et  expliquer  dans  leurs  annotations  d'après 
quelle  règle  ou  quelle  autorité  ils  se  sont  décidés. 

art.  7. 

Le  professeur  du  second  cours  fera  porter  principalement  les    exercices  des 


41 

cléves  tic  la  premit-rc  année  sur  de»  chartes  qui  n'auraient  pas  encore  été  relevées 
dans  les  volumes  imprimés  des  table.".  Il  leur  indiquera  comme  objet  de  travail, 
Ih'r  lu  >,  ioIi  (l.ms  les  grands  recueils  historiques  connus  sous  le  nom  d'His- 
toriens e|  Ordonnant  ( M  de  FfMIce  ,  Gallia  Chrisliana  ,  etc.,  soit  dans  les  collec- 
tions connues  sous  le  nom  de  Traites  ou  monuments  de  diplomatique,  Analectes, 
$picilégei,et  autres  semblables,  soit  dans  les  historiens  particuliers;  a  lYfh  i  de  véri- 
fier si  1rs  i lianes  qu'il  leur  a  donnée? ià  lire  y  ont  éle  recueillies  en  totalité  ou  en 
partie.  Il  les  chargera  decollationncr  les  originaux  dont  il  aura  donné  l'explication, 
avec  d'autres  copiée  du  même  document  qui  pourraient  exister  dans  les  dépôts 
publiée  ,  et  d'en  relever  les  variantes. 

Il  les  exercera  à  des  traductions  dans  lesquelles  les  élèves  annoterout  les  mots 
dont  ils  n'auraient  pas  trouvé  l'explication  dans  les  glossaires  que  le  professeur 
aura  désignes,  ainsi  que  sur  les  divers  dialectes  qui  ont  été  en  usage  en  France  pen- 
dant le  moyen  âge. 

art.  8. 

Le  professeur  proposera  aux  élèves  de  seconde  année  comme  objet  de  travail  et 
d'étude ,  la  recherche  dons  les  divers  dépôts  publics  des  chartea  et  des  documents 
historiques  ou  législatifs  qui  n'existeraient  pas  en  originaux  ou  en  copies  dans  les 
portefeuilles  et  cartons  de  la  Bibliothèque  royale.  Il  leur  donnera  comme  sujets 
de  composition  soit  à  domicile,  soit  sous  ses  yeux,  la  rédaction  de  petites  disser- 
tations sur  le  caractère  ,  l'authenticité  et  l'objet  des  documents  qu'il  leur  indi- 
quera ou  qu'il  mettra  sous  leurs  yeux  ,  sur  les  conséquences  ou  les  inductions 
qu'on  doit  tirer  de  ces  pièces ,  relativement  à  l'éclaircissement  de  certains  faits 
historiques  ,  aux  usages  ,  aux  mœurs  ,  à  l'agriculture,  à  l'industrie,  au  commerce, 
à  l'état  social  et  aux  divers  idiomes  du  moyen  âge. 


Dans  l'un  et  l'autre  cours  ,  les  travaux  des  élèves ,  signés  de  chacun  d'eux ,  se- 
ront remis  au  professeur  qui  les  lira  publiquement,  s'il  le  juge  convenable,  et 
prendra  occasion  de  cette  lecture  pour  indiquer  aux  élèves  les  erreurs  qu'ils  au- 
raient commises,  et  leur  donner  des  instructions.  Ces  compositions  seront  transmises 
à  la  commission  ,  et  resteront  déposées  dans  ses  cartons. 


Le  présent  règlement  sera  adressée  l'Académie  royale  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres  pour  recevoir  son  exécution  à  compter  du  Ier  janvier  i83i. 

Signé  MONTALÏVET. 


XIII, 


ORDONNANCE     ROYALE     DU    |éf    MARS     1832,     PORTANT     SUPPRESSION     DU 
MIT.    4    ET    8    DE    L'ORDONNANCE    DU    11    NOVEMRRE    1839. 

Imprimée    textuellement  dans  la   Notice.   Voytt  ci-dessus,  page  i5  de  ce  re- 
cueil. 


42 


XIV 


EXTRAIT      DU      PROCÈS-VERBAL      DE     LA     SÉANCE     DE      L'ACADÉMIE      DES 
INSCRIPTIONS    ET   BELLES-LETTRES,   DU    13    MARS    1835. 

Il  est  donné  lecture  d'une  lettre  de  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique,  par 
laquelle  il  invite  l'Académie  à  examiner  de  nouveau  les  ordonnances  de  1821  et 
de  1829  relatives  à  l'organisation  de  l'Ecole  des  Chartes  ainsi  que  les  règlements 
provisoires  faits  en  i83o  par  le  ministre  de  l'intérieur  sur  l'ordre  des  cours 
et  le  terme  des  concours  de  cette  école.  L'Académie  arrête  que  cette  lettre  sera 
renvoyée  aux  membres  de  l'Académie  qui  font  partie  de  la  commission  de  l'école 
des  chartes,  auxquels  M.  Guérard  est  invité  à  se  joindre. 


XV 


ARTICLES   DE    L'ORDONNANCE   DU   22   FÉVRIER    1839,    RELATIFS    A 
L'ÉCOLE    DES    CHARTES. 

Art.   i5. 

Les  employés  de  la  Bibliothèque  royale  sont  nommés  par  notre  ministre  de  l'iu- 
struction  publique,  soit  parmi  les  surnuméraires  ayant  au  moins  deux  ans  de  ser- 
vice, ou  les  fonctionnaires  des  autres  bibliothèques  de  Paris,  soit  parmi  les  membres 
de  l'Université,  les  archivistes  des  départements,  les  attachés  aux  travaux  histo- 
riques, les  élèves  de  l'École  des  Chartes,  les  écrivains  et  savants  dont  les  titres 
seront  mentionnés  dans  l'arrêté  de  nomination.  Les  surnuméraires  sont  nommés 
par  notre  ministre  de  l'instruction  publique  dans  les  mêmes  conditions  que  les 
employés  x. 

Art.  a6. 

Les  bibliothécaires,  sous-bibliothécaires  et  employés  dans  les  bibliothèques 
Sainte-Geneviève,  Mazarineet  de  l'Arsenal,  devront  être  choisis  parmi  les  membres 
de  l'Université,  les  littérateurs  et  savants  connus  par  leurs  travaux,  les  élèves  de 
l'Ecole  des  Chartes. 


11  L'ordonnance  royale  du  vt  juillet  1839,  en  rendant  la  présentation  des  employés 
au  Conservatoire  (art.  i5  et  3i)  a  de  fait  annulé  cet  article.  Cette  ordonnance 
aurait  peut-être  nécessité  quelques  changements  dans  la  rédaction  de  la  Notice, 
mais  nous  tenions  à  la  publier  telle  qu'elle  a  été  envoyée  à  M.  le  Ministre ,  le^4 
juin  dernier. 


LISTE 

DES  ÉLÈVES  PENSIONNAIRES' 

DE 

L'ÉCOLE  ROYALE  DES  CHARTES , 

PUBLIÉE 


ANCIENNE  ÉCOLE. 

PREMIÈRE   SECTION   (DE  LA  BIBLIOTHÈQUE   ROYALE). 

1821. 

LANDRESSE,  sous-bibliothécaire  de  l'Institut. 

LACABANE  (Jean-Léon),  né  à  Fons  (Lot),  employé  à  la  Biblio- 
thèque royale,  département  des  manuscrits. 

LE  NOBLE  (Alexandre)  &,  né  à  Moscow,  avocat  à  la  cour  royale 
de  Paris,  ancien  vérificateur  des  titres  à  la  commission  du  sceau  de 
France,  ancien  membre  de  la  section  historique  des  Archives  du 
royaume,  associé  à  la  rédaction  de  plusieurs  Journaux  scientifiques, 
auteur  de  Mémoires  divers,  d'une  Histoire  du  sacre  des  rois  de 
France,  publiée  en  1825,  et  d'un  ouvrage  de  chronologie  mathéma- 
tique et  historique,  qui  paraîtra  incessamment,  sous  le  titre  de 
Livre  des  temps. 

CAPEFIGUE  (Jean-Baptiste-Honoré-Raymond)  &  ,  né  à  Mar- 
seille, avocat  et  publiciste,  a  publié  les  ouvrages  suivants,  qui  for- 
ment un  corps  presque  complet  d'histoire  de  France,  depuis  l'extinc- 
tion de  la  deuxième  race  de  nos  rois  jusqu'à  la  révolution  de  1789  : 
1°  Hugues  Capet  et  la  troisième  race,  jusqu'à  Philippe  Auguste,  4  v. 
—  2°  Philippe  Auguste.  4  vol.  —  3'  La  France  au  moyen  âge  (  de- 
puis Philippe  Auguste  jusqu'à  Louis  XI  ).  4  vol.  —  Histoire  de  la 

1  Ce  litre  de  pensionnaire  peut  seul  distinguer  les  élèves  qui  ont  réellement  ter- 
miné leur  cours,  de  ceux  qui,  après  avoir  échoue  à  l'examen  de  la  première  année, 
croient  néanmoins  pouvoir,  dans  leurs  publications,  s'intituler  élèves  de  CÉcoU 
des  Chartes, 


44 

réforme  de  la  Ligue  et  du  règne  de  Henri  /F.  8  vol.  —  5° Richelieu, 
Mazarin  et  la  Fronde,  8  vol.— 6°  Louis  XIV  et  son  gouvernement. 

6  vol. 7°  Philippe  d'Orléans,  régent  de  France,  2  vol.  Les  autres 

ouvrages  de  M.  Gapefigue  se  rattachent  à  la  politique  contemporaine. 

FAUDET  (Pierre-Augustin),  né  à  Saint-Geniez  (Aveyron),  doc- 
teur de  la  Faculté  de  théologie  de  Paris,  ancien  professeur  suppléant 
à  la  même  Faculté,  ancien  proviseur  du  collège  Sainte-Barbe  (  au- 
jourd  hui  collège  Rollin  ),  curé  de  Saint-Etienne-du-Mont,  auteur 
d'un  ouvrage  intitulé  :  Conférences  sur  la  Religion,  à  l'usage  des 
collèges, 

FLOQUET  (Pierre -Amarle),  né  à  Rouen,  greffier  en  chef  de  la 
cour  royale  de  Rouen,  correspondant  de  l'Académie  des  Inscriptions 
et  Belles-Lettres,  a  publié,  entre  autres  ouvrages  :  Histoire  du  pri- 
vilège de  Saint-Romain,  Rouen,  1833.  2.  vol.  in-8°.  —  Anecdotes 
normandes,  Rouen,  1838.  In-8°.  Il  prépare  une  Histoire  du  Parle- 
ment de  Normandie  qui  paraîtra  sous  peu. 


DEUXIÈME   SECTION    (DES   ARCHIVES   DU   ROYAUME.) 

4822. 

GUÉRARD  (Benjamin-Edme-Charles)&,  né  à  Montbard  (Côte- 
d'Or),  membre  de  l'Institut,  conservateur  adjoint  à  la  Bibliothèque 
royale,  département  des  manuscrits,  professeur  de  l'Ecole  desChartes, 
a  publié,  entre  autres  ouvrages  :  Essai  sur  le  système  des  divisions 
territoriales  de  la  Gaule  sous  les  rois  francs,  Paris,  1832.  In-8°.  — 
Polyptique  de  l'abbé  Irminon,  ou  Etat  des  terres,  des  revenus  et  des 
serfs  de  l'abbaye  de  Saint- Germain-des-Prés  sous  le  règne  de  Char- 
lemagne.  Première  livraison,  partie  latine.  Paris,  1836.  In-4°.  La 
partie  française  contiendra  les  commentaires  de  l'éditeur  sur  ce  pré- 
cieux document;  quelques  morceaux  en  ont  déjà  été  publiés  dans 
divers  recueils;  nous  citerons,  entre  autres,  l'article  inséré  dans  la 
Revue  numismatique  française  en  1837,  intitulé  :  Du  Système  moné- 
taire des  Francs  tous  les  deux  premières  races.  Les  deux  cartulaires 
de  saint  Rertin  et  de  S,  Père  de  Chartres,  dont  M.  Guérard  est  l'édi- 
teur, sont  terminés  et  paraîtront  incessamment. 

ROLLE  (Hippolyte),  né  à  Paris,  bibliothécaire  en  chef  de  la  ville 
de  Paris,  rédacteur  du  National. 

BURNOUF  (Eugène)  &,  né  à  Paris,  membre  de  l'Institut,  profes- 
seur de  sanskrit  au  Collège  de  France,  l'un  des  rédacteurs  du  Jour- 


M 

nal  des  Savants  et  du  Journal  asiatique,  a  publié  plusieurs  ouvrages 
sur  la  littérature  orientale,  entre  autres  :  Commentaire  sur  le  Yaçna, 
l'un  des  livrée  religieux  des  Perses.  Paris,  1833.  In-4°.  —  Mémoire 
sur  deux  inscriptions  cunéiformes  trouvées  près  d'Uamadan.  Paris, 
1886.  In 

LE  VAILLANT  de  FLORIVAL  (P.  E.)&,né  à  Paris,  professeur 
d'arménien  à  l'école  des  langues  orientales,  membre  de  l'Académie 
arménienne  de  Saint- Lazare  de  Venise,  a  publié  :  Mémoire  sur  la 
persécution  des  Arméniens  catholiques  en  1827  et  1828. —  Allégorie 
de  la  Rose  et  du  Rossignol,  traduit  de  l'arménien.  —  Fables  de 
Méchitar  Coch ,  auteur  arménien  du  douzième  siècle  ,  traduites  de 
l'arménien. —  Histoire  de  Moïse  de  Khorène,  traduite  de  l'arménien, 
et  accompagnée  de  notes  philologiques,  historiques  et  géographiques. 

BARBIE  DU  BOCAGE  ( A.-F.)  &,  né  et  mort  à  Paris,  professeur  de 
géographie  à  la  Faculté  des  lettres,  secrétaire  de  la  Société  de  géo- 
graphie de  Paris.  Il  a  laissé  un  Compte  rendu  des  travaux  de  cette 
Société  en  1832,  et  un  Dictionnaire  géographique  de  la  Rible,  inséré 
dans  l'édition  de  la  Bible  publiée  en  1834  par  Lefèvre,  en  13  vol. 
in-8°. 

PÉTIGNY  (J.  de),  né  à  Paris,  ancien  conseiller  de  préfecture  à 
Blois,  l'un  des  rédacteurs  de  la  Revue  de  numismatique  française,  a 
publié  Observations  sur  le  recrutement  de  l'armée,  1830,  in-8°,  et 
divers  Mémoires  dans  le  Bulletin  des  Sciences,  dirigé  par  M.  de 
Férussac,  et  dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  Sciences  et  Lettres 
de  Blois. 


NOUVELLE    ÉCOLE. 

PREMIÈRE   PROMOTION. 

4851. 

TEULET  (Jean-Baptiste-Théodore- Alexandre),  né  à  Mézières 
(Ardennes),  employé  aux  Archives  du  royaume,  attaché  aux  travaux 
de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  a  publié,  1°  sous  les 
auspices  du  club  d'Abbotsford,  un  Inventaire  chronologique  des  do- 
cuments relatifs  à  l'Histoire  d'Ecosse,  conservés  aux  Archives  du 
royaume;  2°  les  deux  premiers  volumes  de  la  Correspondance  diplo- 
matique de  Bertrand  de  Salignac  de  La  Mothe  Fénélon,  ambassadeur 
<mcc  en  Angleterre,  de  1568  ci  1575. 


46 

SCHNEIDER  (Marie-Joseph-Léon),  né  à  RibeauviHer  (Haut- 
Rhin),  attaché  aux  travaux  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres. 

FOURCHEUX  de  MONTRQND(  Clément -Melchior- Justin  - 
Maxime),  né  à  Bagnols  (Gard),  attaché  aux  travaux  de  l'Académie, 
a  publié  :  Essais  historiques  sur  la  ville  d'Etampes.  2  vol.  in-8°.  1836 
et  1837. 

CHELLE  (Claude-Charles),  né  à  Vault  (Yonne),  archiviste  du 
département  du  Rhône. 

LE  ROUX  de  LINCY  (Antoine-Jean-Victor),  né  à  Paris,  homme 
de  lettres,  attaché  à  la  rédaction  de  plusieurs  Journaux  littéraires, 
auteur  des  ouvrages  suivants  :  Analyse  critique  et  littéraire  du  roman 
de  Garin  le  Loherain,  précédée  de  quelques  observations  sur  l'origine 
des  romans  de  chevalerie,  1835.  —  Le  Roman  de  Brut  par  Wace, 
poète  du  douzième  siècle,  publié  pour  la  première  fois,  d'après  les 
manuscrits  des  bibliothèques  de  Paris.  1836-1838.  —  Le  Livre  des 
Légendes,  introduction.  1836.  —  Le  Roman  des  sept  Sages  de  Rome, 
en  prose,  1838.  — ■  Recueil  de  Farces,  Moralités,  Sermons  joyeux 
1837.  —  Essai  historique ,  critique  et  littéraire  sur  la  ville  et  le  mo- 
nastère de  F  écamp.  1839. 

HUGOT  (Louis-Philippe-Henri),  né  à  Strasbourg,  archiviste  de 
la  ville  de  Colmar. 


DEUXIEME  PROMOTION. 

4855. 

FALLÛT  (Jean-Fréderic-Gustave),  né  à  Montbéliard  (Doubs), 
mort  à  Paris,  sous- bibliothécaire  de  l'Institut  et  secrétaire  du 
premier  comité  des  travaux  historiques,  a  laissé  un  ouvrage  intitulé  : 
Recherches  sur  les  formes  grammaticales  de  la  langue  française  et  de 
ses  dialectes  au  xme  siècle,  qui  a  été  publié  par  les  soins  de 
M.  Akermann. 

REDET  (Xavier-Louis),  né  à  Delémont  (Haut-Rhin),  archiviste 
du  département  de  la  Vienne,  auteur  de  plusieurs  Mémoires  insérés 
dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  Antiquaires  de  l'Ouest,  a  publié 
ne  1639,  le  premier  volume  des  Tables  des  manuscrits  de  D.  Fonte- 
neau,  conservés  d  la  bibliothèque  de  Poitiers. 


47 

DOUET-D'ARCQ  (Louis-Claude),  né  à  Paris,  employé  aux  tra- 
vaux historiques  de  la  Bibliothèque  royale. 

DAVID  (  Louis-Ciiarles),  né  à  Cologne,  référendaire  à  la  Cour 

des  Comptes. 

THOMASSY  (Marie-Joseph-Raymond),  né  à  Montpellier,  employé 
au  dépouillement  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale,  collabo- 
rateur de  plusieurs  journaux  littéraires,  a  publié  un  Essai  sur  les 
ter  ifs  politiques  de  Christine  de  Pisan,  suivi  d'une  notice  littéraire 
et  de  pièces  inédites. 

LEVASSOR  SERESVILLE  (Jacques),  né  à  Chartres  (Eure-et- 
Loire),  mort  à  Paris. 


TROISIEME    PROMOTION. 


4855. 


QUICHERAT  (Jules-Etienne-Joseph),  né  à  Paris,  employé  aux 
travaux  historiques  de  la  Bibliothèque  royale. 

STADLER  (André-Eugène-Barthélemy  de),  né  à  Paris,  employé 
aux  Archives  du  royaume,  section  historique. 

DELPIT  (Jean-Martial),  né  à  Cahuzac  (Lot-et-Garonne),  collabo- 
rateur de  M.  Augustin  Thierry,  pour  la  Collection  des  Monuments 
de  l'Histoire  du  Tiers-Etat. 

BOREL  (André),  né  à  Lyon,  avocat  à  la  Cour  royale  de  Paris,  em- 
ployé au  dépouillement  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale, 
auteur  de  l'ouvrage  intitulé  :  La  Seine  et  ses  bords. 

BERNHARB  (Marie -Bernard),  né  à  Ribauviller  (Haut-Rhin), 
avocat,  attarhé  aux  travaux  préparatoires  de  la  Collection  des  Mo- 
numents de  l'Histoire  du  Tiers-Etat. 

\AA\\.\Y  (Edouard-André-Joseph),  né  à  Cambray,  licencié  en 
droit,  conservateur  adjoint  des  archives  générales  du  département 
du  Nord,  a  publié  Complainte  ou  Elégie  romane  sur  la  mort  d'En- 
guerrand  de  Créquy,  évêque  de  Cambrai.  1834.  —  La  mort  de  Begon 
de  Bélin,  épisode  extrait  et  traduit  du  roman  de  Garin  Le  Loherain. 


48 

1835.  —  Fragments  d'épopées  romanes  du  douzième  siècle,  traduites 
et  annotées.  1838. 

WEY  (Francis-Alphonse),  né  à  Besançon,  collaborateur  du  Siècle 
et  de  la  Revue  de  Paris,  a  publié  les  Enfants  du  Marquis  de  Gange, 
in-8\ — L Oncle  Marcel ,  in-8°.  M.  Wey  prépare  une  nouvelle  édi- 
tion ,  avec  traduction ,  de  Fabliaux  et  Contes  du  xme  siècle. 

BOGCA  (Louis),  né  à  Valenciennes  (Nord). 

QUATRIÈME   PROMOTION. 

4  857. 

GÉRAUD  (Pierre-Hercule-Joseph-François),  né  au  Caylar 
(Hérault),  employé  au  dépouillement  des  pièces  relatives  à  Y  His- 
toire des  Albigeois,  a  publié  :  Paris  sous  Philippe  le  Bel,  d'après  les 
rôles  de  taille,  de  1292  et  de  1313  ,  avec  un  plan  détaillé  de  Paris  à 
cette  époque. 

MARCHEGAY  (Paul-Alexandre),  né  à  Lousigny  (Vendée),  em- 
ployé au  dépouillement  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale. 

GUESSARD  (Francis),  né  à  Passy,  attaché  aux  travaux  prépara- 
toires de  la  Collection  des  monuments  de  l'histoire  du  Tiers-Etat. 

CLAIREFOND  (Antoine-Marius),  né  à  Chabeuil  (Drôme),  chargé 
du  classement  des  archives  du  département  de  l'Allier. 

CERTAIN  (Antoine-Eugène  de),  né  à  Paris,  chargé  du  classe- 
ment des  archives  du  département  de  la  Mayenne. 

FREVILLE  (Charles-Ernest  de),  né  à  Rouen,  employé  au  dé- 
pouillement des  pièces  inédites  relatives  à  Y  Histoire  des  Albigeois. 

EYSEMBACH  (Gabriel),  né  à  Woippy  (Moselle),  rédacteur  du 
Mémorial  de  la  noblesse. 

VALLET  (Auguste),  né  à  Paris,  chargé  du  classement  des  archi- 
ves du  département  de  l'Aube,  associé  à  la  rédaction  de  plusieurs 
Journaux  politiques  et  littéraires. 


.  |\oUIMI      PROMOTION 

isr>!>. 


S  VIN  T-HHIS  (  Théodore  >,  né  à  Amboise  (  Indre-et-Loire  ),  li- 
ceiirié  en  droit. 

PAILLARD  de  SAINT-AHJLAN  (Charles-Alphonse-Mathurin), 
né  à  Saint-Mihiel  (Meuse),  avocat,  couronné  par  l'Académie  des 
Inscriptions  et  Belles- Lettres,  en  1839,  employé  au  dépouillement 
des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale. 

MAS  LATRIE  (Louis  de),  né  à  Castelnaudary  (Aude),  a  publié  : 
Chronologie  historique  des  Papes  et  des  Conciles.  1837,  —  Notice  sur 
le*  grandi  Officiers  de  la  couronne.  1838. 

BOURQUELOT  (Louis-Félix),  né  à  Provins  (Scine-ct-Marne), 
avocat,  a  publié  le  premier  volume  de  Y  Histoire  de  Provins.  1839. 

BATAILLARD  (Paul-Théodore),  né  à  Paris. 

VAULCHIER  DU  DESCHAULX  (  Réné-Gaspard  de)  ,  né  à  Be- 
sançon (I)oubs). 

BORDIER  (Henri-Léonard),  né  à  Paris. 

LAGET  DE  HASENBAUMER  (Antoine-Frédéric-Auguste),  né 

i  Lille,  employé  aux  Archives  du  royaume,  section  domaniale. 


50 


ADMIMSTKATION 


DE     L'ECOLE    ROYALE    DES     CHARTES. 


MEMBRES    DE    LA    COMMISSION. 
MM. 

PARDESSUS  &,  membre  de  l'Institut,  président. 

DAUNOU,  0$,  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  Inscriptions 
et  Belles- Lettres  ,  garde  général  des  Archives  du  royaume. 

RAOUL-ROCHETTE,0&,  conservateur  à  la  bibliothèque  royale, 
membre  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  secrétaire-perpétuel  de 
l'Académie  des  Beaux-Arts. 

NAUDET  &  ,  membre  de  l'Institut ,  conservateur  à  la  Bibliothèque 
Mazarine  ,  inspecteur  général  des  études. 

CHAMPOLLION-FIGEAC  £,  conservateur  à  la  Bibliothèque 
royale. 

HASE  $ ,  membre  de  l'Institut ,  conservateur  à  la  bibliothèque 
royale,  professeur  à  l'École  des  langues  Orientales  et  à  l'École  poly- 
technique. 

BEUGNOT  (  le  comte  ) ,  membre  de  l'Institut. 


PROFESSEURS. 

DIPLOMATIQUE    ET    PALÉOGRAPHIE    FRANÇAISE. 

M.  CHAMPOLLION-FIGEAC  $,  conservateur  à  la  Bibliothèque 
royale. 

COURS    ÉLÉMENTAIRE. 

o-uî*  <\HÉRARD  *'  membre  de  l'Institut,  conservateur-adjoint  à  h 
Bibliothèque  royale. 


llUCMKVr    INKIUT 


VERSIFICATEUR   I.VIIN   ANCIEN 


FIGURES  DE  RHÉTORIQUE 


Le  manuscrit  où  se  trouve  ce  fragment  est  conservé  sous  le 
n°  7530  de  la  Bibliothèque  royale.  C'est  un  volume  in-4°,  écrit  sur 
des  feuillets  de  parchemin  palimpseste ,  et  exécuté ,  selon  loute 
apparence,  par  une  main  italienne.  Son  âge  lui  donne  une  grande 
autorité.  Il  est  de  la  belle  époque  lombarde,  peut-être  de  la  fin  du 
%  II I-  siècle;  dans  tous lescas,  anlérieuràlamortdeCharlemagne  '. 
Je  ne  veux  pas  donner  ici  la  notice  de  ce  manuscrit;  cependant , 
l'examen  que  j'en  ai  fait  m'a  arrêté  sur  un  passage  trop  curieux 
pour  que  je  ne  le  signale  pas  d'abord  aux  amateurs  de  la  belle  an- 
tiquité. La  singularité  du  fait  justifiera  celle  digression. 

Le  n°  lolO  est  désigné  par  le  catalogue  comme  un  recueil  de 
rhéteurs  et  de  grammairiens  latins,  et  c'est  uniquement  sur  la  foi 
de  cette  indication  que  je  le  consultais.  Quelle  ne  fut  pas  ma  sur- 
prise, lorsque,  tombant  sur  le  vingt -huitième  feuillet,  j'y  lus  ces 

'  Par  le  plus  heureux  dos  hasards ,  le  n°  753o  porte  sa  date  avec  lui  ;  voici  com- 
ment. Il  rcnfrrme  une  table  calculée  des  Pâques,  exécutée  en  même  temps  que  le 
reste  du  manuscrit.  Celte  table  s'étend  de  l'an  7:9  à  l'an  835,  Or  comme  ces  sortes 
de  calcula  ne  se  font  que  pour  les  années  les  plus  rapprochées  en  deçà  et  an  delà 
'e  où  l'on  se  trouve,  on  peut  conclure  que  le  manuscrit  a  élu  fait  entre  les 
années  7  79  et  835.  De  plus  ,  il  contient  un  calendrier  ,  nécessairement  de  l'année 
courante  ,  où  Piques  est  place  au  6  des  kalendes  d'avril  (  27  mars  ).  Donc  l'année 
delà  période  ;;y-S35  dans  laquelle  Pâques  tombe  le  27  mars,  est  celle  même  de 
la  confection  du  volume.  Le  problème  ainsi  réduit  admet  ireis  solutions  ,  à  savoir 
791,  80a  1 1  Si...  1  <  pureté  des  formes  Lombardiques  me  fearil  n  rjohsi 

M  reculée. 


52 

mois,  tracés  au  haut  de  la  page ,  en  grandes  lettres  onciales  :  INCI- 
PIT  THUESÏES  VAR1I.  La  déception  va  plus  loin.  Je  transcris 
les  premières  lignes  du  f°  28  : 

Lucius  Varius,  cognomenloRufus,  Thijesten  tragœdia*,  magna 
cura  absoîulo  2,  post  Actiacam  vicloriam ,  Augusto  3,  ludis  ejus  , 
in  scena  edidit.  Pro  qua  fabula  sestertium  deciens  accepit. 

On  reconnaît  là  un  de  ces  courts  préambules  dont  se  conten- 
taient les  éditeurs,  dans  l'antiquité.  Malheureusement  les  magni- 
fiques promesses  du  manuscrit  se  bornent  à  ce  peu  de  mots.  Le  texte 
continue  sans  interruption  par  un  chapitre  des  Origines  d'Isidore  de 
Séville. 

Cette  brève  notice  a  sans  doute  été  vue  par  d'autres  que  par  moi, 
mais  je  ne  sache  pas  qu'on  Tait  jamais  imprimée,  ni  même  citée. 
Elle  mérite  cependant  de  voir  le  jour,  d'abord  parce  qu'elle  nous 
donne  sur  la  tragédie  de  Varius  un  renseignement  que  nous  n'a- 
vions pas ,  ensuite  parce  quelle  démontre  qu'au  huitième  siècle  de 
notre  ère,  ce  chef-d'œuvre  de  la  tragédie  latine  existait  encore. 
L'auteur  du  manuscrit 7530  en  avait  nécessairementun  exemplaire 
sous  les  yeux  ;  il  en  commençait  la  transcription,  lorsqu'une  cir- 
constance bien  fatale,  on  peut  dire,  lui  fit  interrompre  ce  travail 
par  lequel  une  des  plus  grandes  gloires  du  siècle  d'Auguste  eût 
été  sauvée. 

Les  vers  que  je  publie  ne  compensent  pas  à  coup  sûr  une  perte 
si  grande.  Leur  mérite  poétique  n'est  pas  saillant,  en  général,  et  le 
moins  qu'on  puisse  en  dire,  c'est  ce  qu'Horace  pensait  des  livres  des 
pontifes  :  que  les  muses  n'avaient  pas  eu  la  peine  de  faire  le  voyage 
du  Latium  pour  assister  à  leur  enfantement4.  Mais  s'ils  n'enrichis- 
sent que  médiocrement  la  littérature,  ils  sont  précieux  pour  la  phi- 
lologie. Un  seul  fail  les  recommande;  ils  ajoutent  à  la  nomencla- 
ture seize  mots  d'une  autorité  incontestable,  qui  manquent  dans  tous 
les  lexiques 5.  Ils  constituent  d'ailleurs  un  monument  d'un  genre 


2  Lisez  absolulam. 

3  Suppléez  reduce. 

4  •      Ponlificum  libros  ,  annosa  volumiua  valum  , 

Diclitet  Albano  musas  in  monte  locutas. 
Epist.  II,  i,a6. 

5  Voici  la  liste  de  ces  mots  :  adremeatio  ,  adsignificalio  ,  œquisonus  ,  depictio  , 
distriltuela,  exadversio,  indupelto,  ir.terserlio,irreticentia,  iteramen,  multiclinatus , 
prœoccursio,  pugilamen,  subnexio,  sujfessio,  supparilis.  Ajoutez-y  quelques  autres 
mois  suspects,  ctoùefoaU»  d'acceptions. nouvelles. 


unique,  el  ils  proposent  à  la  critique  un  problème  d'atteint  plus  dif- 
ficile, que  jhiii!  le  résoudre  les  termes  do  comparaison  manquent 
absolument. 

Quelques  mois  sur  la  disposition  qu'ils  présentent  dans  le  manus- 
crit. Ils  sonl  an  nombre  de  cent  quatre-vingt-deux  ,  dont  les  cent 
quarante-*!*  premiers,  tracés  dans  un  système  d'écriture  qu'on  ne 
rencontre  qu'à  tel  endroit  du  n°  7530,  occupent  les  feuillets  125  et 
l:2(>,  recto  et  verso,  plus  le  recto  127.  Les  trente-six  autres,  écrits 
de  la  même  main  que  tout  le  reste  du  volume,  reprennent  au  recto 
IJS,  après  une  blanc  d'une  page  (le  verso  127),  qui  est  dû,  non 
pas  à  une  interruption  dans  la  suite  du  poème,  mais  seulement  a 
la  distribution  de  la  copie  entre  deux  écrivains.  La  preuve  qu'il  ne 
manque  rien,  c'est  que  le  vers  cent  quarante-sept  qui  commence 
le  folio  128  complète  la  figure  annoncée  au  bas  du  recto  127.  Si 
cette  pièce,  quoiqu' assez  saillante,  n'est  pas  consignée  au  catalo- 
gue ,  c'est  qu'elle  semble  faire  partie  d'un  traité  de  rhétorique  qui 
la  précède.  En  effet,  son  litre,  de  figuris  velschematibus,  est 
écrit  au  bas  de  la  page  où  ce  traité  finit,  comme  suite  à  la  série  des 
chapitres  commencés.  Mais  il  n'existe  aucun  rapport  entre  les  deux 
ouvrages.  L'un  est  en  prose  et  traite  de  toutes  les  parties  de  l'art; 
celui  qui  nous  occupe  est  uniquement  composé  de  tercets  hexamè- 
tres, renfermant  chacun  la  définition  et  l'exemple  d'une  figure  de 
rhétorique.  L'absence  de  plusieurs  figures  importantes,  me  donne 
à  croire  que  le  morceau  est  tronqué  à  la  fin  ;  il  l'est  aussi  au  com- 
mencement ;  car,  bien  que  la  tête  du  premier  feuillet  qu'il  occupe 
ait  été  enlevée  par  la  rognure ,  et  que  dès  le  début  il  présente  une 
lacune  de  deux  hémistiches,  cependant  le  peu  qui  reste  des  deux 
premiers  vers  fait  assez  reconnaître  qu'ils  n'ont  jamais  été  une  en- 
trée en  matière. 

I  îei  raisons  me  déterminent  à  regarder  les  cent  quatre-vingt-deux 
hexamètres  du  manuscrit  7530  comme  un  fragment  de  quelque 
ouvrage  didactique  plus  étendu  sur  les  figures,  et  peut-être  sur  la 
rhétorique  entière.  Par  sa  forme,  il  semble  avoir  été  destiné  à 
renseignement  des  écoles.  C'est  une  sorte  de  Despautère.  Rien 
n'apprend  quel  en  est  l'auteur;  mais  il  présente  dans  ses  détails 
plusieurs  renseignements,  à  l'aide  desquels  on  peut,  je  crois,  con- 
jecturer l'époque  approximative  de  sa  composition.  Je  vais  tâcher 
d'apprécier  l'un  après  l'autre  ces  différents  témoignages. 

Une  chose  bien  remarquable  dans  la  facture  de  ces  vers,  c'est 

l'antiquité  des  formes  prosodiques.  Lucile  n'est  pas  plus  vieux.  On 

<  u\e  répétée  à  chaque  instant  PélisiOfl   de  l'.s  devant   la  con- 


54 

sonne  :  re/lectimu'  dicta,  couver  timiï  verba  ',  etc.  Souvent  c'est  la 
tmèse  dans  les  substantifs  :  cumque  gregatio,  péri  quem  dicunt 
odon2  ;  ailleurs  l'aphérèse  si  fréquente  dans  les  comiques:  dictiïst 
pour  dictas  est3;  peut-être  en  un  endroit  la  finale  um  conservée 
brève  sans  élision  devant  une  voyelle,  membrum  ubi  formant  un 
choriambe4.  Ajoutez  à  ces  licences  l'emploi  d'une  foule  de  mots 
dans  leur  plus  vieille  acception,  des  ellipses  fréquentes,  des  tour- 
nures antiques,  non  pas  seulement  dans  les  exemples  cités,  mais 
encore  dans  les  définitions  qui  sont  nécessairement  postérieures  à 
quelques-uns  de  ces  exemples  :  tant  d'archaïsmes  accumulés  dans 
une  pièce  d'aussi  peu  d'étendue,  sembleraient  d'abord  indiquer  un 
poète  contemporain  des  Gracques. 

Mais  quand  bien  même  celte  haute  antiquité  ne  serait  pas 
combattue  par  la  nature  de  l'ouvrage  5,  plusieurs  autres  circon- 
stances la  rendraient  impossible.  Ainsi  la  locution  bucera  sœclaG, 
donnée  comme  exemple  de  périphrase,  appartient  à  Lucrèce.  Le 
vers  176  est  presque  tout  entier  d'Horace  : 

Quarta  vix  di-mum  exponimur  hor  i  7 

Il  est  vrai  que  l'autorité  de  cette  dernière  citation  pourrait  être 
déclinée  avec  d'assez  justes  motifs.  Elle  se  trouve  dans  Horace; 
mais  à  quel  endroit  de  ce  poète  ?  dans  le  voyage  à  Brindes,  qui, 
au  dire  du  scoliaste  antique,  publié  par  Cruquius,  est  une  imi- 
tation du  voyage  de  Lucile  à  Capoue.  Ne  pourrait-on  pas  prétendre 
que  le  vers  en  question  n'est  dans  Horace  qu'une  réminiscence  de 
son  devancier  ?  Cette  opinion  serait  d'autant  plus  soutenable  que 
l'expression  vix  demum  est  un  archaïsme  8. 

Mais  je  n'ai  que  faire  de  cette  supposition  ;  j'admets  que  le  pas- 

1  Voyez  les  vers  la,  i5  ,  etc. 
a  Vers  9  ,  i3&. 
»  Vers  164. 

4  Comme  clans  ce  vers  d'Ennius  : 

Insignita  fere  tum  millia  mdiluni  octo. 

Si  celle  licence  n'est  pas  dans  le  vers 80,  il  s'y  cache  un  mot  nouveau. 

5  Le  premier  cours  de  rhétorique  en  latin  fut  professé  par  Plolius  Gallus  ,  Pan 
de  Rome  660  ,  et  le  premier  livre  écrit  sur  celte  matière  est  le  trailé  à  Hereunius. 
Ce  double  fait  résulte  du  témoignage  de  Suétone  (  De  cl.  llhct.  c.  1  et  2)  et  des 
expressions  mêmes  de  l'auteur  à  H<  rcnnius  :  «  Nornina  verum  graeca  quae  conver- 
timus,  ea  remota  sunt  a  consueludine  :  quae  enim  res  apud  nostros  non  crant,  ea- 
rum  rerum  nomina  non  polerant  esse  usilata.  »  I..  iv,  c,  7. 

H  Au  vers  178. 

:  Voy-  Horace,  $at.  1 ,  5,-a3. 

6  Voyez  le  Ycr.s  1 76  cl  la  note. 


saga  Indiqué  appartienne  en  propre  ft  ll<»ia<e,  ja  rappelle  x-ule- 

ment  qu'il  esl  «l<¥  la  jeunesse  (le  ee  poète,  extrait  «l'un  livre  qui  ;i 
été  publié  l'ail  TIN  de  Rome,  sous  le  second  Iriiiimiral. 

I  es  deux  passages  que  je  viens  de  signaler  sont  les  seuls  (jue 

j'aie  reconnus  comme  appartenant  à  des  poêlée  dont  les  qtàvrea 

nous  son!  restées.  Il  y  a  bien  un  hémisliehe  :  sauems  ilh-  le<>\ 
qui,  donné  comme  exemple  de  pléonasme,  rappelle  indirectement 
ces  beaoi  vers  du  douzième  livre  de  l'Enéide  : 

Saucitjs  die  ^»r avi  vcnantuiu  pectere  \nltms 
Tum  (Irminn  movet  arnia  Av>. 

Mais  cette  ressemblance  éloignée  suffit-elle  pour  établir  les  droits 
de  Virgile  sur  notre  vers  177  :  En  bonne  critique,  on  ne  peut  pas 
conclure  d'une  simple  analogie  d'expression  à  la  propriété  de  tel 
ou  tel  auteur.  Le  illc  emphatique  était  sans  cesse  dans  la  bouche 
des  Romains 2.  Knnius,  ou  tout  autre  poète  de  l'ancien  tige,  peut 
fort  bien  l'avoir  appliqué,  avant  Virgile,  au  lion  blessé  par  les 
chasseurs;  ou,  si  l'on  voulait  à  loule  force  établir  une  parenté 
entre  l'hémistiche  du  fragment  et  les  deux  vers  de  l'Enéide,  je 
serais  en  droit  de  supposer  que  Virgile,  dans  ce  passage  comme 
dans  d'autres,  a  procédé  par  imitation.  On  sait  qu'il  ne  se  faisait 
pas  scrupule  de  puiser  ainsi  dans  ses  devanciers.  Il  pouvait  agir 
en  légataire  de  tous  les  autres,  assuré  qu'il  était  de  la  survivance. 
Si  les  poètes  connus  ont  fourni  peu  de  chose  à  notre  versifica- 
teur, je  puis  signaler  un  plus  grand  nombre  d'emprunts  dont  il  est 
redevable  à  la  prose.  Il  paraît  s'être  servi  quelquefois  de  Cicéron ;l; 
Hutilius  Lupus  lui  a  été  du  plus  grand  secours.  L'imitation  de  ce 
dernier  esl  tellement  llagrante,  il'un  bout  à  l'autre  du  fragment, 
que,  pour  la  constater  aux  yeux  du  lecteur,  il  me  suffit  de  le  ren- 
u\  er  à  mes  notes;  on  y  trouvera  les  ressemblances  des  deux  rhé- 
ui-  consignées  chacune  en  leur  lieu. 

II  était  important,  pour  l'objet  que  je  me  propose,  de  faire  le 

■  i> ail  de  comparaison  sur  tous  les  auteurs  latins  qui  ont 
traité  de  la  rhétorique.  Comme  la  classification  des  figures  n'a  pas 
été  la  même  a  (ouïes  les  époques  de  la  littéral  lire,  il  était  possible, 
jusqu'à  un  certain  point,  d'après  le  système  suivi  par  l'auteur  du 
fragment,  de  supposer  l'âge  dans  lequel  il  avait  écrit.  Je  craignis 

Vcn  .- 

I  ii  rrai,  qu'il  ;.  (in î  pur  dexenir  inséparable  de  tout  substantif  â< 

mille  ,  ri  ;i  (lai)lir  : 


5G 

longtemps  qu'il  ne  perdît  à  cette  épreuve  ;  cependant  il  en  est  sorti 
victorieux.  Non-seulement  il  s'éloigne  visiblement  de  la  classifi- 
cation établie  par  Charisius l,  et  que  tous  les  grammairiens  des 
temps  inférieurs  ont  reproduite,  mais  il  ne  s'accorde  ni  avec  Roma- 
nus  Aquila,  qui  suivit  le  système  adopté  par  les  scolastiques  grecs  du 
temps  des  Antonins,  niavecQuintilien,  qui  avait  compilé  Caecilius, 
Dionysius,Cornificius,Visellius2,  tous  rhéteurs  contemporains  d'Au- 
guste et  de  Tibère.  S'il  rappelle  le  neuvième  livre  des  Institutes 
oratoires  dans  deux  ou  trois  passages,  c'est  que  Quintilien  a  puisé 
également  dans  Rutilais  Lupus.  Hormis  Rutilius  et  Cicéron,  nul 
rhéteur  latin  dont  on  retrouve  la  trace  évidente  dans  le  fragmentée 
Schematibus  ;  et  quand  il  s'éloigne  de  ces  deux  guides,  il  devient 
tout  à  fait  original.  Il  présente  des  figures  qui  ne  se  trouvent  pas 
ailleurs,  ou  bien  il  donne  à  celles  que  reproduisent  tous  les  autres 
des  dénominations  inaccoutumées. 

Je  trouve  dans  cette  dernière  particularité  un  renseignement 
précieux  ;  car,  si  l'auteur  d'un  ouvrage  de  celte  nature  a  pu  rendre 
les  dénominations  grecques  par  des  équivalents  de  sa  façon,  c'est 
que  de  son  temps  on  n'était  pas  encore  fixé  sur  la  technologie; 
c'est  que,  bien  que  venu  après  Cicéron,  il  n'était  pas  cependant 
postérieur  de  beaucoup  à  l'époque  de  l'enseignement  grec  de  la 
rhétorique  chez  les  Romains. 

Voyons  si  sa  coïncidence  avec  Rutilius  Lupus  justifie  cette  in- 
duction. Nous  ne  savons  de  Rutilius  que  ce  qu'en  a  dit  Quintilien 
dans  cette  courte  remarque  :  Prœter  Ma  vero  quœ  Cicero  inter 
lumina  posuit  sententiarum,  multa  alia  et  idem  Rutilius  Gorgiam 
secutus,  non  illum  Leontinum,  sed  alium  sut  temporis,  cujus  qua- 
tuor libros  in  unum  suum  transtulit,  et  Celsus  3  videlicet  Butilio 
accedens,  posuerunt  schemata  4.  Mais,  par  un  rapprochement 
ingénieux  du  Gorgias  nommé  par  Quintilien  dans  ce  passage,  à 
celui  qui  fut  le  maître  du  jeune  Cicéron,  et  qui  florissait  à 
Athènes  sous  le  premier  triumvirat,  Ruhneken  a  trouvé  l'âge  de 
Rutilius  5.  Nécessairement  ce  rhéteur  écrivait  au  commencement 
du  huitième  siècle  de  Rome,  puisqu'il  fut  contemporain  de 
Gorgias.  Son  livre  des  Figures  peut  donc  avoir  été  publié  dans  les 
quinze  ou  vingt  premières  années  de  ce  siècle,  et  reçu  avec  assez 

•  Voy.  Charis.,  Inslit.  Qram.,  !..  iv,  c.  27,  d-ms  Putsch. 

a  Voy.  Quintil  ,  l.  ix. 

a  Ce  Celsus  serait-il  Tauieur  du  fragment  ?• 

4  Quintilien,  lnstit.  Or,  ix  ,  2. 

5  Edition  de  Rutilius  Lupus ,  in-8",  1 768, 


;>7 
iveui  pour  que,  dan*  sa  nouveauté  même,  il  "it  Wl  autorito 

dans  plus  d'uni'  .rôle  de  rhétorique. 

Ces  probabilités,  réunies  aui  faits  que  j'ai  signalés  plus  haut, 
m'ont  amené  à  placer  la  composition  do  fragment  sur  les  FigoreSi 
ven  l'an  720,  c'est-à-dire  après  la  publication  du  premier  livre 
des  satires  d'Horace,  mais  avant  que  la  rhétorique  latine  s'cxprimrtt 
dans  une  langue  complètement  arrêtée,  et  avant  aussi  que  la  pro- 
icclion  (oulo-puissante  d'Auguste  eût  déterminé  le  triomphe  de 
l'école  poétique,  qui  débarrassa  pour  toujours  le  vers  latin  des 
aspérités  du  weil  idiome. 

Ce  n'est  là  qu'une  hypothèse,  il  est  vrai  ;  mais  elle  a  le  singulier 
avanlage  de  n'être  contrariée  par  aucun  des  renseignements  directs 
ou  indirects  que  fournissent  les  cent  quatre-vingt-deux  vers  du 
fragment.  Ainsi,  par  exemple,  qu'on  interroge  le  sens  historique  de 
tous  les  passages  qui  relaient  des  faits  ou  expriment  des  opinions, 
on  n'y  trouvera  pas  une  allusion,  pas  un  détail  de  mœurs  qui  soit 
postérieur  aux  dernières  années  de  la  république.  Les  vers  133, 
131  et  135  nous  représentent  la  Grèce,  l'Afrique  et  l'Espagne 
comme  récemment  subjuguées.  Le  vers  125  : 

Nam  plcbcius  liomo  ,  ut  forme  fil  libéra  in  urlx-  , 
Rfgnat  ibi,  etc. 

montré  les  droits  politiques  du  peuple  exercés  dans  toute  leur 
étendue.  Le  vers  119  s'attaque  indirectement  à  l'Académie  : 

Yrrum  Acad»  mia  est  :  esto.  Taraeii  omnia  nulîi 
In  dubiurn  revocant,  etc. 

Ces!  une  allusion  à  Pécole  de  Carnéade  où  se  forma  Cicéron,  et  qui 
s'éteignit  peu  après  dans  les  désastres  de  la  guerre  civile.  Et  cette 
antithèse  contenue  dans  le  vers  22  :  Tu  scriba,  ego  censor,  n'esl- 
olle  pas  encore  plus  significative?  Elle  me  frappe  d'autant  plus 
qu'elle  semble  être  un  exemple  donné  ex  abrupto  par  l'auteur  lui- 
même  du  traité*  Or,  une  pareille  phrase  serait-elle  venue  sous  sa 
plume  s'il  avait  écrit  plus  tard  qu'Auguste ,  après  que  Tibère  eut 
.dioli  l'office  et  le  n<»m  de  censeur?  Je  cberche  en  vain  quelque  in- 
dice historique  plus  réecnl  que  ceux  que  je  viens  de  signaler. 

.Même  accord  parmi  les  preuves  tirées  du  langage.  Toutes  les 
locations,  les  acceptions,  les  tournures  qui  s'éloignent  du  style  or- 
me, nous  ramènent  à  la  langue  des  comiques.  Voici  de  curieux 
mplesde  cette  conformité,  recueillis  presqu'au  hasard.  Uiàem, 
x .  H;  —  fuit,  y,  21  ;  —  dabit  damnum,  y .  31  ;  —  celer  in  repe- 


58 

hmdo,  v.  82; — privis  pour  singulis,  v.  83;  —  dis  pour  dives, 
v.  85  ;  —  tempore  in  ipso,  à  propos,  v.  87  ;  —  rata  non  cata  verba, 
v.  101  ;  —  dividiœ,v.  408; — comis, homme  magnifique,  v.  113; — 
famur,  v.  1 15;  —par  est,  il  convient,  v.  123;  —  exuviœ,  dans  le 
sens  de  hardes,  toilette,  v.  132;  —dementia,  mauvaise  conduite, 
v.  138  ;  —  res  qua  de  agitur,  v.  161  ;  —  pote,  v.  165  et  177  ;  — 
dice  loquendo,  v.  179.  Celte  dernière  périphrase  me  paraît  surtout 
concluante.  L'auteur,  écrivant  après  Virgile,  aurait  donné  pour 
exemple  :  ede  loquendo. 

Cependant,  même  après  tous  ces  témoignage  d'antiquité,  il  est 
une  circonstance  prosodique  qu'on  pourrait  objecter  à  ma  supposi- 
tion. L'o  final  est  compté  plusieurs  fois  comme  voyelle  brève  dans 
les  vers  du  fragment  de  Schematibus.  Ainsi  nous  avons  homo  au 
nominatif,  mesuré  comme  pyrrhique  ;  exspecto,  antibacque;  vero, 
trochée.  Comment  concilier  ce  fait  avec  le  témoignage  si  formel  des 
grammairiens,  que  Yo  final  des  noms  de  la  troisième,  des  verbes 
et  des  conjonctions  a  été  considéré  comme  long  de  sa  nature,  jus- 
qu'après Virgile.  Pour  laisser  à  l'objection  toute  sa  gravité,  je  cite 
un  curieux  passage  de  Charisius  relatif  à  ce  point  de  métrique  : 

Etiam  illud  magna  cura  videndum  est  quod  veteres  omnia  verba 
et  nomina  quœ  o  litterafiniuntur,  item  adverbiaet  conjunctiones, 
producta  extrema  syllaba  proferebant  ;  adeo  ut  Virgilius  quoque 
idem  servaverit  :  in  aliis  autem  refugerit  incultœ  vetustatis  horro- 
rem,  et  carmen  contra  morem  veterum  lœvigaverit...  Illam  opinor 
fuisse  rationem  quod  veteres  secuti  Grœcos  apud  quos,  w  littera 
ubique  quidem  natura  longa  est,  plerumque  tamen  in  ultima  verbi 
syllaba  ponitur,  etiam  in  communi  sermone  prosœ,  similiter  pro- 
ferebant. Ita,  dum  usurpavit  prosa  et  versus  obtinuit,  paulatim 
hoc  usus  invertit  ut  in  sermone  hoc,  scribo,  dico,  et  item  talibus, 
ubi  non  solum  correpta  ponitur,  sed  etiam  ridiculus  sit  qui  eam 
produxerit  '. 

Ces  mois,  pris  à  la  lettre,  seraient  bien  défavorables  à  l'anti  - 
quité  de  notre  poêle  ;  mais  de*  exemples  ne  me  manquent  pas  pour 
corriger  ce  qu'il  y  a  de  trop  exclusif  dans  la  remarque  du  gram- 
mairien. Malgré  la  quantité  naturelle  de  l'o  final,  il  fut  permis,  dès 
le  temps  d'Ennius,  de  le  faire  bref  par  licence  au  nominatif  de  la 
troisième  déclinaison  : 

Vos  etemm  juvenes  auimum  çernis  muliebrem, 
Iliaque  zirgo  virei  »: 

1   Cliaris.  InsLit.  Gtam,,  1,2,  élans  Futscli. 
*  Yoy.  Hesscl ,  p.  î  4 ^ • 


Do  même  i.ucile  dans  Norias 

mis  trico  fait  niKimi  irioi ,  i 

i  '<»  de  êgo  n'a  jamais  été  long  que  par  exception,  môme  dans 
les  comiques.  De  plus,  il  a  été  admis  dès  le  commencement  que 
i O  final  «Mail  bref  toutes  les  fois  qu'il  est  précédé  d'un  /»,  d'un  i  on 
d'un  u  '.  Voilà  pourquoi  on  trouve  buleo  dans  Knnius  et  spomlcu 
dans  Virgile  comptés  comme  dactyles;  voilà  pourquoi  scfo.nescio, 
duo.  ont  toujours  été  brefs.  I)ira-t-on  que,  ce  cas  excepté,  les  plus 
anciens  poètes  ne  fournissent  pas  d'exemples  de  la  correption  de  l'o 
à  la  première  personne  des  verbes?  Ce  ne  sera  pas  prouver  qu'ils 
se  la  soient  interdite  ;  et  môme,  dans  l'état  actuel  des  choses,  cet 
argument  n'aurait  de  force  qu'autant  que  le  vers  suivant,  cité  par 
Cicéron,  n'appartiendrait  pas  à  Lucile  : 

Displicro  mihi  nec  .aie  sumrno  senbo  dolore  ». 

Ce  qu'il  y  a  d'incontestable,  c'est  que,  du  temps  même  de  Cicéron 
et  quelques  années  après  lui,  les  exemples  se  multiplient.  On 
trouve  dans  Catulle  et  dans  Propercc  volo  compté  deux  fois  comme 
pyrrhique.  Dans  Tibulle,  desirto,  un  dactyle  ;  dans  Horace,  dixero 
un  dactyle  aussi.  Mécène,  Ovide  et  presque  tous  les  poêles  infé- 
rieurs de  la  même  époque  en  offrent  quelques-uns.  Ainsi,  le  prin- 
cipe était  moins  respecté  qu'on  ne  le  pense ,  au  commencement  du 
huitième  siècle  de  Rome;  et,  comme  le  donne  à  entendre  Chari- 
sius,  il  y  eut  de  la  part  de  Virgile  du  rigorisme  à  s'interdire  cette 
îicence. 

I/o  bref  de  vero  n'est  pas  plus  difficile  à  défendre,  quoique  le 
premier  exemple  qu'on  en  connaisse  ne  se  trouve  que  dans  Sénèque 
!<•  tragique  : 

Tum  vero  pavid.»  sonipedeà  mente  exciti  3. 

Ici,  la  licence  paraît  exorbitante,  parce  que  vero  est  un  véritable 

termina  la  m  praepoaita  vocal  i   pénal  lima  cor  ripiunl    >  Prisèitm. 

i  niibus.  I  ).m>  PuUcb. 
\  <>y.  Ce  ad  Au  .  2,  18  Inouï  Doum  ;»  mis  ce  yen  au  nombre  des  fragments 
11  cite  un  anlre  rera  qui  paraît  cire  d'Enuitu  ,  ;à 
Ilorrida  Romuleum  eertaniina  patlgo duollum i, 
m  vi'1    pM    parce  tjtl'on  p'Mit  considérer  />  ngo  el  dueitum 


60 

ablatif  ;  mais  modo  est  un  ablatif,  et  il  est  bref  partout,  dans  Virgile, 
Piaule,  Ennius;  mais  contra  est  un  ablatif,  et  il  est  bref  aussi  dans 
le  môme  Ennius  : 

Contra  carinanteis  verba  atqne  obscœna  profatus  '. 

Et  l'auteur  du  Ciris,  contemporain  de  la  jeunesse  de  Virgile,  si 
ce  n'est  Virgile  lui-même,  n'a-t-il  pas  fait  Vo  bref  dans  ergo,  quoi- 
que cet  o  fût  un  véritable  ômega  2? 

Tant  d'exemples  rendent  concevable,  ce  me  semble,  que  dans 
les  dernières  années  de  la  république,  quelqu'un  ait  pu,  sans  blesser 
les  idées  reçues,  se  permettre  au  besoin  Yo  final  bref,  surtout  dans 
un  traité  manuel  qui  n'affiche  aucune  prétention  à  la  pureté  des 
formes  poétiques. 

Au  contraire,  on  manquerait  tout  à  fait  d'autorités  pour  attri- 
buer à  un  dge  postérieur  d'autres  licences  qui  se  trouvent  dans  les 
vers  du  fragment.  J'ai  parlé  déjà  de  certaines  tmèses  tout  à  fait 
insolites  ;  mais  ces  exemples  ne  sont  pas  assez  concluants,  parce 
que  des  poètes  du  moyen  âge  en  offrent  de  plus  bizarres  encore. 
Le  vers  151  me  fournit  un  fait  d'une  plus  grande  valeur.  L'œy  est 
élidé  dans  le  mot  prœoccnrsio.  Or,  la  préposition  prœ  doit  être  brève 
dans  cemot,  comme  dans  les  composés  analogues  prœacutns,  prœeo, 
prœuslus.  L'élision,  dans  ce  cas,  est  une  licence  qu'on  ne  justifie 
que  par  la  pratique  des  plus  vieux  poêles,  et  entre  autres  par  cet 
exemple  de  Catulle  : 

Omnibus  lus  The  ■  i  di  leem  prœoptaril  amorcm  3 

Et  il  n'y  a  pas  à  dire  que  ce  soit  là  un  archaïsme  remis  plus  lard 
en  usage.  Lorsque  les  poètes  de  la  décadence  n'ont  pu  s'arranger  de 
la  quantité  établie  de  prœ  bref,  bien  loin  de  revenir  à  la  licence 
autorisée  chez  les  anciens,  ils  en  ont  créé  une  nouvelle,  en  faisant 
prœ  long.  Ainsi  Marlianus  Capella  : 

Praojtare  ta'vel  ,  si  quod  pJacet  nique  necesse  esl  4. 

Ainsi  dans  Stace,  Prudence,  Paulin  de  Noie,  prœ  est  long  dans  le 
composé  prœeo. 

1    Ilessel  ,    p.   1 07. 
a  Ciris  ,  v.386  : 

Ergo  mctu  capiti  Scylla  est  inimica  palerno. 
3  Catull.  64,  iso. 
1  M.  Copcll.i,  De  nupt.  Phil.  1.  t. 


(il 

Ce  fail  ne  me  parait  pas  moins  grave  que  celui  de  religion  di 
devanl  les  consonnes,  auquel  j'ai  besoin  de  consacrer  encore  quel- 
ques mois.  On  sait  que,  supprimer  I'*  des  finales  w  el  us,  élail  l'un 
des  procédés  les  plus  usuels  des  premiers  poôles  latins.  Plus  lard,  on 
évita  celle  licence.  Dans  Catulle  e!  dans  Cicéron,  les  exemples  en 
S0D(  déjà  rares.  A  partir  du  siècle  d'AugOSte,  il  n'en  est  plus  trace 
dans  la  littérature.  Il  esl  vrai  qu'où  la  trouve  dans  deux  épilaphes 
des  temps  postérieurs  *.  Mais  quelle  est  la  valeur  littéraire  d< 
sortes  de  monuments  ?  On  aurait  mauvaise  grâce  si,  dans  plusieurs 
ûi  clés  d'ici,  on  se  prévalait  de  quelques  simulacres  de  vers  recueil 
lis  sur  des  tombeaux,  pour  établir  les  règles  de  notre  poésie.  Les 
artisans  de  Rome  n'en  savaient  pas  plus  long  que  les  noires;  comme 
ceux-ci  riment,  ils  scandaient.  Or,  de  ces  deux  épilaphes  qu'on 
pourrait  m'opposer,  Tune  est  précisément  celle  d'un  forgeron.  Je 
«île  l'autre,  parce  que  la  qualité  du  défunt  semblerait  lui  donner 
une  aulOfilé  plus  imposante  : 

WLV'    PALATEINA    EGNATIV'    PRISCILIANYS 

ARTE  SVPER  GEMINA  NOBILIS  ET  SOPHIA 

DVM  VICXi  D1DICI  QVAE  MORS  QVAE  VITA  HOMIM  ESSET 

AETERNA  VNDE  ANIMA  E  GAVDIA  PERCIPIO. 

Mais  ici,  la  licence  n'affecte  que  des  noms  propres,  et  dès  lors 
je  puis  très-bien  attribuer  ce  vers  à  une  pure  fantaisie  de  son  au- 
leur,  inspirée  par  la  quantité  fortuite  du  triple  nom  qu'il  avait  à 
inscrire,  et  peut-être  aussi  par  le  souvenir  de  ce  vers  de  Lucile  : 

CaJv.u1  P.ilaicina,  vir  nohilis  ac  honu*  belîo  ». 

Veut-on  tirer  de  ce  fait  une  plus  large  conséquence?  J'y  con- 
.  Qu'on  admette  que  cet  archaïsme  s'est  conservé  dans  le  style 
lumulaire;  il  n'en  reste  pas  moins  constant  qu'il  a  du"  être  banni 
une  fois  pour  toutes  des  vers  adressés  aux  vivants,  puisque  les  poètes 
même  de  la  décadence  se  sont  abstenus  de  le  remettre  en  honneur, 
<ju<1  les  grammairiens  n'en  ont  pas  autorisé  l'usage,  et  que  le  moyen 
l'a  complètement  ignoré. 
On  peut  reprocher  à  cette  conclusion  de  ne  reposer  que  sur  une 
preuve  négative.  En  effet,  de  ce  qu'il  ne  nous  reste  aucun  té- 
moignage suffisant  de  l'élision  de  Vs ,  depuis  le  siècle  d'Auguste, 
lire  pour  cela  qu'elle  ait  été  totalement  proscrite?  Cer- 


lains  passages  des  auteurs  ne  sembleraient-ils  même  pas  prouver  le 
contraire  ?  Et  d'ailleurs  les  poètes  du  huitième  siècle  de  Rome ,  d'a- 
près mon  propre  aveu,  n'ont  pas  usé  davantage  de  la  permission  : 
comment  leur  réserve  peut-elle  mieux  se  concilier  avec  les  habi- 
tudes du  versificateur  que  je  leur  donne  pour  contemporain?  Je 
réponds  à  cette  double  objection. 

Il  est  bien  vrai  que  la  pratique  des  grands  poètes  n'avait  pas 
converti  le  goût  de  tout  le  monde  à  Rome.  Tacite  signale  des 
gens  de  son  temps  qui  préféraient  Lucile  à  Horace  l.  Un  auteur 
de  la  même  époque  tourne  en  ridicule  je  ne  sais  quel  Chrestille, 
qui  trépignait  à  la  rencontre  d'un  s  élidé ,  et  tombait  en  extase 
à  l'interminable  assonance  du  terrai  frugiferai2.  C'est  surtout 
sous  les  Antonins  que  la  doctrine  des  Chrestilles  fit  fortune  ;  mais 
il  n'est  pas  dit  que  ces  amateurs  du  suranné  soient  allés  jusqu'à 
contrefaire  les  objets  de  leur  culte.  Si  même  l'on  en  juge  par 
Apulée,  tout  en  hérissant  leurs  prétentieux  petits  vers  d'expres- 
sions dérobées  à  Numa,  ils  se  conformaient  aux  règles  établies 
du  mètre.  Et  en  supposant  que  l'un  d'eux  se  fût  affranchi  de  cette 
servitude,  est-ce  dans  un  livre  tout  pratique  qu'il  se  serait  donné 
carrière?  On  conçoit  mal  que  des  littérateurs  de  cette  trempe, 
c'est-à-dire  des  beaux  esprits  de  forum  et  des  érudits  quintes- 
senciés,  eussent  dépensé  leur  temps  à  un  genre  d'ouvrage  dont 
l'honneur  est  nul,  dont  le  seul  mérite  est  d'être  écrit  dans  la  lan- 
gue la  plus  intelligible. 

Au  contraire,  combien  l'explication  devient  plus  naturelle  si  on 
laisse  les  choses  au  point  où  je  les  ai  placées.  Au  moment  où 
paraît  Horace,  les  locutions  que  nous  trouvons  vieilles,  les  anciens 
procédés  métriques,  ne  peuvent  être  encore  regardés  comme  de 
prétentieux  anachronismes.  Ce  sont  des  traditions  antiques,  vé- 
nérables ,  consacrées  par  les  seuls  poètes  de  génie  qui  aient  encore 
fait  parler  la  muse  latine.  Un  parti  nombreux  et  fort  les  défend 
contre  l'envahissement  d'un  goût  nouveau,  malgré  les  traits  mul- 
tipliés dont  les  accable  la  gaieté  et  l'admirable  bon  sens  du  sati- 
rique2. On  comprend  que  l'école  figure  au  nombre  de  ces  défen- 

1  Dialogue  sur  lés  orateurs,  c.  23. 

2  Martial ,  xi ,  96  : 

El  (  probas  ),  libi  Mœonio  quod  carminé  majus  habetur  , 
Luceilei  columella  hic  situ1  Metrophanes  ; 
Atlonilusque  "legis  :  terrai  frugiferai , 
Accius  et  quidquicl  Pacuviusque  vomunt. 

3  Voy.  Horace,  Sat.  I ,  ^  et  10;  Epis  t.  II ,  1. 


m 

neur*  opiniâtres  du  passe,  qu'elle  aussi  >  attache  au  fatras  de  la 
vieille  poésie,  e|  qu'elk  le  reeonamap4e  à  La  jeunesse  romaine 

en  le  reproduisant  d.iu>  ses  livres,  lui  vérité,  un  rhéteur  de  bftfl 
e  pOUYail  hirn  mesurer  son  vers  a  la  façon  de  Lucile,  quand 
Sallusle,  dotant  sa  pairie  de  la  première  hisloire  digne  de  ce  nom, 
pillai!  son  style  dans  les  plus  >  ieu\  prosateur  s  ' .  .l'ai  presque  honte, 
,n  DOUSeirvanl  les  dislanees,  de  rapprocher  cet  homme  illustre 
de  mon  obscur  versificateur;  mais  enfin  je  crois  démontrer  que  la 
\  ieille  langue  était  encore  familière  aux  Romains,  aux  derniers  mo- 
ments de  la  liberté. 

J'ai  dil  tout  ce  que  je  pensais  de  l'âge  du  fragment  de  Schr- 
matibus.  Je  me  trompe,  ou  il  prendra  place  parmi  les  débris  de 
l'antiquité  latine,  comme  échantillon  d'un  genre  unique.  Si  la  cri- 
tique se  défie  trop  de  l'étrangeté  de  ses  formes  pour  partager  mon 
sentiment  et  lui  assigner  une  date  aussi  reculée,  elle  ne  pourra 
refuser  son  attention  ù  quelques-uns  des  vers  qu'il  renferme.  11  en 
est  dont  la  facture  révèle  une  précieuse  origine.  Ceux-là  m'ont 
paru  si  caractérisés,  que  je  me  hasarderais  presque  à  nommer  leur 
auteur,  Ainsi  les  deux  suivants  m'ont  rappelé  Ennius  : 

Il)0  iîi  cum  ,  sil  vol  pollens  m  fulmine  <l<-\lra  , 
Pollens  fulmine  deura  ,  fero  bis  prxdita  ferro. 

Ce>t  la  même  énergie  primitive,  la  même  recherche  de  sauvages 
concelti 2. 

Et  dans  cet  autre  : 

Trpj  mos  f.  cil  ire  ,  ni  divus  Iloruerus  ,  aves  ut  3 , 

il  me  semble  entendre  Lucile  sifflant  quelqu'un  de  ces  maladroits 

imitateurs,  qui,  tandis  qu'ils  voulaient  contraindre  la  muse  latine 

aux  élans  de  la  poésie  grecque,  n'aboutissaient  qu'à  la  faire  tomber 

d  dans  la  chute  d'un  mauvais  vers. 

I.  laisse  à  de  plus  habiles  l'appréciation  de  ces  conjectures,  et 

rba  antiqui  mullum  t'unile  Calonis  , 
Critpe,  Jojpirtbitte  condilor  hiilori 
\  ieille  épigramme  ,  dans  Quiniilicu  ,  \  m  ,  3. 

suis  (Tablant  plus  porte  ■  croire  ces  vers  d'Eunias,  q  ie  je  trouve  dam  l'an 

le  même  rapprochement  de  ftrum  ferrum  : 

Proletariu'  popliçitus  tcuteisque  feroque 

Armatcr  1- 

■  •  llimd.,  III,  a. 


64 

je  termine  ici  une  discussion  que  la  nature  de  l'objet  à  résoudre 
empêche  d'être  assez  précise  et  assez  concluante.  Malheureuse- 
ment pour  moi  je  n'en  ai  pas  fini  avec  les  peut-être.  Le  mauvais 
état  du  texte  manuscrit  m'a  forcé  à  proposer  des  corrections  nom- 
breuses ;  et,  quelle  que  soit  la  réserve  que  j'aie  apportée  à  ce 
genre  de  travail,  je  ne  puis  espérer  d'obtenir  l'approbation  de  tout 
le  monde  sur  tous  les  passages  que  j'ai  rétablis.  Toutefois,  comme 
j'ai  eu  soin  de  donner  séparément  la  lettre  du  manuscrit  et  le 
texte  restitué,  mes  suppositions  ne  pourront,  dans  aucun  cas, 
donner  le  change  au  lecteur,  et  il  lui  sera  toujours  facile,  en  se 
reportant  à  la  leçon  primitive,  ou  de  suppléer  à  ce  que  je  n'aurai 
pas  fait,  ou  de  corriger  ce  que  j'aurai  mal  fait. 


DE   FIGURIS   VEL   SCEMATIBUS. 


TEXTE    DU    MANUSCRIT 


KOMMA. 


kaaon: 


Collibitu  est  no.  .  . 

pariter  placare  virorum 

Particulae  l  membra  efficiuiit  haec  circuitum  omnem 
Particula  est  coma  ut  versu  tria  commata  in  illo 
Arcadiam  petis  inmensum  petis  haud  tribuam  istud 
Membrea  sunt  quae  cola  vocant  ea  circuitum  expient 
Nam  quieadem  vul  hac  non  vult  colon  facit  unum 


TEXTE    RESTITUE. 


Particulae  et  membra  efficiunt  haec  circuitum  omnem. 
Kd(X[i.a.         Particula  est  comma,ut  versu  tria  commata  in  illo  : 

— Arcadiam  petis  ;  immensum  petis  ;  haud  tribuam  istud. 
KwXov.  Membra  ea  sunt  quae  cola  voçant,  et  circuitum  expient  : 

Nam  —  qui  eadem  vult  ac  non  vult  —  colon  facit  unum. 


1  Je  ci'ois  qu'il  faut  ici  insérer  cf.  Le  sens  est  que  la  période  se  compose  d'incises 
et  de  membres  de  phrase.  Tous  les  grammairiens  e'mctient  ce  principe  ;  mais  ils 
diffèrent  sur  la  définition  du  xou.p.<x  et  du  jcwXov.  Quintilien  (tx  ,  4)  cst  celui  qui 
semble  se  rapprocher  le  plus  de  notre  auteur. 


(■,;> 

Huir  adjange  sequens  liisdemum  csi  Drmus  amicus 

m  ii. ■  f.in  uilus  péri  quam  dicunt  ados  ora  '  duobtW 

Membris  Ql  prœdicta  venil  treta  colon  2  adusque  10 
Nam  si  plura  ilidem  jungas  oratio  Sel 

\\\k\\ïiv.  »    Esl  rellectio  cum  contra  refleclimus  dicta 

Non  expeeto  tuam  mortem  pariter  inquid  at  ille 
Immo  aut  expectis  oro  neve  interimas  me  * 

\m  imi  i  uiOAH.Permutatio  fit  vice  cum  convertimus  verba  i  5 

Sumere  jam  cretos  non  supto  cernere  amicos  B 

Huic  adjunge  sequens  :  — his  demum  est  firmus  amicus. 
m?ic^o;.        Circditus,  péri  quem  dicunt  odon,  ora  duobus 

Membris  ut  perducta  venil  tetracolon  adusque  ; 

Nam  si  plura  itidem  jungas,  oratio  fiet. 
AvâxXa«rt;.      Est  rkflfxtio  quum  contra  reflectimu'  dicta  : 

—  Non  exspecto  tuam  mortem,  pater,  inquit  ;  at  illc  : 
Inio  haud  exspectes  oro,  neve  interimas  me. 

ÀvriuETaêcXT.  Permutatio  fit,  vice  quum  convertimu'  verba  : 

—  Sumere  jam  cretos,  nonsumptos  cernere  amicos. 

«  Ora  pris  dans  l'acception  que  Virgile  lui  a  donnée,  d'après  Ennius,  dans  ce  vers: 
Et  mecura  ingénies  oras  evolvite  belli. 

Mn.  ix  ,  5a8. 
Servius  l'explique  ainsi  :  «  Narrate  non  tantum  initia,  sed  ctiam  extrema  bello- 
rum  ;  nam  oraj  s.mt  extremitates.  »  Ici  c'est  la  circonscription  de  la  phrase. 

»  Tetracolon.  C'était  un  principe  admis  par  tous  les  rhéteurs,  que  le  développe- 
ment ordinaire  de  la  période  devait  admettre  quatre  membres  de  phrase.  «  Constat 
onim  ille  ambilus  et  plena  compreheniio  e  quatuor  fere  partibus  quae  membra  di- 
timus  ».Cic,  Orator,  66.  «  Habet  periodus  membra  minimum  duo;  médius  nurne- 
rus  videtur  quatuor;  sed  recipil  fréquenter  et  plura.  »  Quictil.,  ix,  4- Et  le  gram- 
mairien Ruliu  ,  d'après  ces  autorités  : 

Quattuor  e  membris  plénum  formare  videmus 
Rhelora  circuitum  ;  sic  ambitus  ille  vocalur. 

Vo  y. Putsch  ,  p.  Q714. 
1  Ordinairement  avravâx-Xaciç. 

4  Cet  exemple  est  celui  qu'ont  cité  Rulilius  Lupus,  et  d'après  luiQuintilien(ix,  3) 

et  Isidore  de  Séville(  Ong.  II,  21  ,  n).  Voici  le  texte  même  de  Rutilius  :  «  Ana- 

[fn.   >.  hema  Beri  tolet  cum  id  quod  ab  altcro  diclum  est,  non  in  eam  men- 

imi  quae  intellegitur,  sed  in  aliam  aut  contrariam  excipilur.  Ilujusmodiestvulg.irn 

Mlud  proculeianuro.  Proculeius  cum  filium  siium  monerel  et  hortaretur,  audacter  ex 

ipMiis  semptum  un  ••rci  quaj  in  n-s  yellet  nique  opus  esset,  nec  tum  denique 

ret  libertalem  lin  ntiamque  utendi  fuluram  ,  cum  pater  decessisset,  cui,  vivo 

,  promiscue  omnia  licerent;  filius  respondisset ,  non  esse  opus  sape  cadeoi 

or'atloae  moneri,  nec  se  patris  mortem  ex.sprclare  ;  cui  Procuhius  pater  subjecit  : 

Imo  vero ,    minime  meam    mortem  exs>pectes,  nec   properes   moliri    ut   velocius 

.  1  .    i . 

as  :      Iiiin  Thcophrastus  dicitur  dixisse  :  prudentis  esse  ofGciuai 

1.  5 


66 

Quod  queo  tempus  abest  nequeo  in  quid  l 

ÀM01212.        Differitas  fit  diffère  hoc  ubi  dicimu  illo 

Excitât  hune  cantus  galli  te  buccina  torba  2 

Te  ciet  armatus  victus  huic  otia  cordis  20 

ATNTI0ETON.  Appositum  dico  contra  cum  opponimus  quaedam 
Doctor  tute  ego  discipulus  tu  scriba  ego  censor 
Histrio  tu  spectator  ego  adque  ego  sibilo  tu  exis 

AETioAoriA.  Redditio  causa?  porro  est  cum  cur  ita  dico 

Aud.  etsi  durum  est  namvero  quod  grave  primo      2  5 
Consilium  accident  fit  jogundum  utililate  3 

ANEino<DOPA.  At  si  adversa  mihi  referam  relatio  fiet 

Sed  moveas  te  lucifugus  sis  in  medio  audax 
Laudes  inductus  cui  pes  malus  optige  ambos  4 


— Quod  queo,tempus  abest;  quin  tempus  abest,nequeo,inquit. 
'Apotëvifftç.      Differitas  fit  differre  hoc  ubi  dicimus  illo  : 

—  Excitât  hune  cantus  galli,  te  buccina  torva; 
Te  ciet  armatum  virtus,  huic  otia  cordi. 

'AvTiétTw.      Oppositum  dico,  contra  quum  opponimu'  quaedam  : 

—  Doctor  tute,  ego  discipulus.  —  Tu  scriba,  ego  censor. 

—  Histrio  tu,  spectator  ego  :  utque  ego  sibilo,  tu  exis. 
AmoXc^t'a.      Redditio  causse  porro  est  quum,  cur  ita,  dico  : 

—  Audi,  etsi  durum  est;  nam  vero  quod  grave  primo 
Consilium  accident,  fit  jucundum  utilitate. 

'AvôuTTocpopà-    At  si  adversa  mihi  referam,  rellatio  fiet  : 

—  Sed  moveas  te  ;  lucifugus,  sis  in  medio  audax  ; 
Claudes,  inductus,  cui  pes  malus,  obtegere  ambos. 

amiciliam  probatam  appetere ,  non  appetilam  probare.  i>  De  fig.  1,  5;  mais  il 
donne  à  tort  cette  sentence  comme  exemple  cTantanaclase. 

*  Ce  vers  est  bien  malade  ;  je  ne  Crois  pas  qu'il  soit  permis  de  le  restaurer  autre- 
ment qu'en  répétant  tempus  abest  négativement. 

a  Cicéron  pro  Murœna,  9  :  «  Te  gallorum ,  illum  buccinarum  cantus  exsuscitat. 
Tu  actionem  in^tituis  ,  ille  aciem  instruit ,  etc.  » 

3  L'orateur  Lycurgue  cité  et  traduit  par  Rutilius  Lupus  :  «  Etsi  acerbum  vobis 
quod  dteturus  sum  videbitur  ,  tainen  aequo  animo  audiendum  est.  Nam  fere  verum 
consilium ,  quod  initio  auditu  grave  est ,  in  posterum  ,  cognita  utilitate ,  fit  ju- 
cundum. »  De  fig.  2,19. 

4  La  définition  et  l'exemple  sont  aussi  obscurs  l'un  que  l'autre  ;  mais  la  dénomi- 
nation grecque  indique  la  figure  communément  appelée  subjection,  et  l'on  peut 
au  moyen  d'une  légère  correction  introduite  dans  le  troisième  vers,  retrouver  dans 
le  second  une  phrase  subjective.  Claudes  étant  substitué  à  laudes,  Le  sens  sera  :  «  sed 
moveas  le,  et,  quanquam  lucifugus  homo  es,  in  medio  sis  audax  ;  attamen  clan- 
dicabis,  utpote  qui  cogaris  ,  ob  alterius  vitium  ,  utrumque  pedem  irupediturn  tra- 
here.  L'orthographe  obtigere  pour  obtegere  est  dans  les  plus  anciens  manuscrits.  » 


kpOKHW       Fil  ntpODpio  ;ul  lÉBC  qtm  «outra  fingimus  dici 
Irasrrlur  Ifienifl  dtbil  damnum  roparabis 
Esl  repelitio  cam  perbo  iœpe  imipio 

Ipse  epulans  ipse  cvponens  li'la  omiiia  nupta1 
Ipse  palrem  prolcmquc  canens  idem  ipsc  peremit 

i  ni!H)i\.        Desisto  rouira  r.um  verbo  desino  in  uno 

Ut  possem  ledit  falum  dedil  fctÉBC  mibi  fatum 
Si  perdam  abslulerit  fatum  régit  omnia  fatum 

KoiNonii.      Une  duo  conjunclim  faciunt communio  ut  sit  ' 
Vis  callcre  aliquid  discas  vis  nobilitari 
Ingenio  dicas  vis  famam  temnere  discas 

a>aiii.vo212.  Fit  replicatio  si  géminés  iteraminè  quœdam 
Ibo  in  eum  sit  vel  pollens  ut  fulmine  dextra 
Pollens  fulmine  dextra  fero  bis  praedita  ferro 

BPAXTAoriA.  Est  brevitas  partim  paucis  cum  dicimus  multa  2 
Mentem  contempla  3  nam  consilio  voluit  fors 


3o 


35 


4o 


45 


Àiro>cpiai;. 


Emçopà. 


Fit  responsio  ad  haec  quae  contra  fingimu'  dici  : 

—  Irascetur?  Sperne.  Dabit  damnum?  Reparabis. 
ÈmEMfopà.    Est  repetitio,  quum  verbo  saepe  incipio  uno  : 

—  Ipse  epulans,  ipse  exponens  lœta  omnia  nuptae, 
Ipse  patrem  prolemque  canens,  idem  ipse  peremit. 
Desisto  contra,  quum  verbo  desino  in  uno  : 

—  Ut  possem  fecit  fatum  ;  dédit  hœc  mihi  fatum. 
Si  perdam,  abstulerit  fatum  :  régit  omnia  fatum. 

Kuvvrr;.         Haec  duo  conjunctim  faciunt  communio  utadsit  : 

—  Viscallere  aliquid?  discas;  vis  nobilitari 
Ingenio?  discas;  vis  famam  temnere?  discas. 

t/oxji;.  Fit  replicatio ,  si  géminés  iteraminè  quœdam  : 

—  Ibo  in  eum,  sit  vel  pollens  ut  fulmine  dextra 
Pollens  fulmine  dextra,  fero  bis  prœdita  ferro. 
Est  rrevitas  carptim  paucis  quum  dicimu'  multa  : 

—  Meniem  contempla  ;  nam  consilio  valuit,  fors 


Bpax> 


»  Rutil.  Lup.  De  fia,,  i,  8  :  «  Cœnotes.  Hoc  duorum  superiorura  schemalom 
conjuclioncm  habet :  quod  et  ab  uno  verbo  oranes  senicntiie  incipiunt  et  in  uno 
novissimo  acquiescunt.  »  Mais  il  donne  le  nom  de  imêûX?)  à  la  figure  appelée  ici 

'  Voici  le  passage  de  Ruiilius Lupus  qui  correspond  a  celui-ci;  il  eclaircit  les  deux 
vers  qui  suivent  :  «  Brachuepia.  Hoc  fieri  solct  cum  orator  breviiate  sententia: 
praecedil  auditoris  exspectaliouem.  Lysiae  :  sed  nos  requum  est  voluntatem  dispi- 
cere.  Nam  consilio  valuit,  fortuna  lapsus  est  :  homo  fuit,  fatetur  :  concedendum 
non  omnia  posse  \  hoc  enim  dcorum  est  proprium.  »  De  fîg.  a,  8. 

1  Au  lieu  de  contempla re ,  archaïsme  que  justifient  plusieurs  exemples  d'Eanius 
•et  de  Piaule.  Voy.  Nonius  ,  7,11. 


68 

Decepit  i  sepe  ad  homo  est  concède  fatetur 
aia<m)p.  Si  verbum  diversse  itères  distinctio  fiet 2 

Guivîs  hoc  homini  dones  homo  si  modo  nolit 
O  muli 3  vere  mulier  scelera  omnia  in  hoc  sunt 
nnAïNAETON.     Multi  longum  dico  articulis  quod  pluribus  jungo  5o 
Ille  hune  fallit  at  hic  gaudet  nos  vero  timemus 
Prœsentim  in  peregri  nefas  abrumperet  et  iret 
AiAAHAïMENftN.4Abjunctum  contra  est  si  nullis  singula  necto 
Cognoscas  qui  sis  cures  te  vir  sapiens  sis 
Et  prias  verb.  time  illum  quœlibet  unum5  55 


Decepit  bene  ssepe;  at  homo  est,  concède  :  fatetur. 
Ata<popà.         Si  verbum  diverse  itères,  distinctio  fiet  : 

—  Cuivis  hoc  homini  dones,  homo  si  modo,  nolit 
Esse  homuli  vere  mulier,  scelera  omnia  in  hoc  sunt. 

noXuouvôsTov.  Multijugum  dico  articulis  quod  pluribu  jungo  : 

—  Ille  hune  fallit,  at  hic  gaudet,  nos  vero  timemus, 
Praesertim  in  peregri,  ne  fas  abrumpere  tentet. 

AtaXsXmî'vov.  Abjunctum  contra  est,  si  nullis  singula  necto  : 

—  Cognoscas  qui  sis,  cures  te,  vir  sapiens  sis 


»  Jam  scepe  pour  compléter  la  mesure  ,  ou  bene  sœpe ,  comme  dans  ce  vers  d'En- 
nuis ,  cité  par  Aulu-Gelle ,  liv.  \i ,  c.  4  : 

Hocce  lorjuutu'  vocat,  quicum  bene  saepe  libenter 
Mensam  sermonesque  suos  rerumque  suarum 
Comiter  impertit. 

*  Rutilius  Lupus  est  le  seul  qui  fasse  mention  de  cette  figure ,  car  celle  que  Quin- 
tilien  ,  liv.  9,  ch.  3  ,  désigne  sous  le  nom  de  distinctio,  est  la  paradiastole.  La  dé- 
finition de  Rutilius  est  absolument ,  aux  termes  près,  la  même  que  celle-ci  ;  «  Dia- 
phora  Hoc  schéma,  cum  verbum  iteratum  aliam  sententiam  significat  ac  significavit 
primo  dictum.  Td  est  hujusmodi  :  Hune  tu  frater,  ejusdem  sanguinis  particeps, 
in  hac  fortuna  deserere  potuisti  :  cujus  aerumnœ  quemvis  extrariorum  hominem  , 
modo  hominem  ,  commovere  possent.  »  De  fig.  r,  il. 

3  J  ne  doute  pas  de  la  restitution  esse  homuli.  La  forme  ordinaire  du  diminutif 
est  homullus ,  mais  Priscien  autorise  homulus  d'après  Cicéron  :  «  Gicero  in  Piso- 
nera  :  Homulus  et  ex  argilla  et  ex  luto  fictus.  Leno  ,  lenunculus  vel  lenulus.  » 
Instit.  grummat.  III,  3. 

4  Ordinairement  àtocXurov  ou  àauv6sTGv. 

5  \ers  tout  à  fait  incomplet.  Je  suppose  ,  pour  la  symétrie  de  la  figure ,  qu'il  y 
a  un  impératif  caché  sous  illum.  Je  le  reconstruirais  ainsi  : 

Et  :  —  Priu'  verba  time,  pende,  illine  quœlibet  una. 
lllinere  dans  le  sens  d'effacer ,  de  même  qu'on  dit  inducere.   Mais  la  lettre  du 
manuscrit  ne  justifie  pas  assez  cette  correction. 


00 

AiEPEiMMiM.'N.  Disparsum l  reddo  quod  passum  non  ordine  rcddo 
Ami» 0  jo\  is  merito  proies  verum  illo  cquilando 
luigoifl  castor  castus2  hic  pugil  aminé  pullu\ 

AiEEov  lit  percussio  percurro  cum  singula  raplim 

Majorem  vim  non  :i  inveni  et  parilcm  simili  in  re  60 
Yincemus  non  audebit  certeare  minorem 

1  iiiiiAOKii.         Fit  connexio  posterius  si  necto  priori 

Cum  sensi  dixi  cum  dixisse  deinde  suasi4 

Cum  suasissem  abii  simul  atque  abii  indupretravi 5 

EnANAAHMtM2.  Ma  resumplio  Gt  quœdam  cum  dicta  resumo       65 
Cognitus  est  nobis  jam  cognitus  at  bene  novi 
Tu  vere  sapiens  cunctis  imo  ipsa  minerva 

eiiitpoiih.         Fit  concessio  cum  quidvis  concedimus  opte6 

AiT.?r,uL£vov.      Dispessum  reddo  quod  passum  uno  ordine  reddo  : 
—  Ambo  Jovis  merito  proies  :  verum  ille  equitando 
Insignis  Castor,  caestûm  hic  pugilamine  Pollux. 

èàfyàoç.         Fit  percursio,  percurro  quum  singula  raptim 


v/.r,.       Fit  connexio,  posterius  si  necto  priori  : 

—  Quum  sensi,  dixi;  quum  dixi,  deinde  suasi; 
Cum  suasissem,  abii;  simul  atque  abii,  indupetravi. 

È-avâxr.vi;.     Illa  RESDMPTio  fit,  quaedam  quum  dicta  resumo  : 

—  Cognitus  est  nobis,  jam  cognitus,  ac  bene  novi. 

—  Tu  vere  sapiens  cunctis,  imo  ipsa  Minerva. 
Fit  concessio,  quum  quidvis  concedimus  optet  : 

1  Dispassum  ou  Dispessum.  Aulu-Gelle,  i5,  i5  :  «  Plaulus  in  Milite  ghriow, 
l  liltera  in  e  mutata  ,  per  composai  vocabuli  morem  ,  dispessis  dicit ,  pro  eo  quod 
est  dispassis.  » 

2  Cœstu  ?  mais  le  membre  de  phrase  serait  construit  sur  un  double  ablatif; 
j'aime  mieux  cœstûm  par  syncope;  au  génitif  pluriel  du  vieux  mot  ccestus,  i  em- 
ployé par  Varron ,  dans  Nonius ,  8 ,  71. 

*  L'auteur  du  manuscrit  semble  avoir  hésité  sur  la  lecture  du  mot  non  ,  et  Vo 
qu'il  a  écrit  ressemble  presqu'à  un  a;  il  s'est  mal  tiré  de  la  difficulté  puisque  son 
vers  est  faux.  Je  ne  doute  pas  qu'il  ue  faille  lire  inveniet  en  un  seul  mot ,  et  couper 
la  phrase  après  ,  pour  lui  donner  la  rapidité  qu'exige  la  définition  ;  mais  vim  non 
cache  un  mot  que  je  ne  puis  deviner.  La  fin  du  vers  suivant  n'est  #uère  plus  facile 
à  démêler;  si  c'est  certare  qu'il  faut  lire,  minorem  devra  être  remplacé  par  minori. 

4  Diérèse  qui  se  trouve  dans  Lucrèce ,  I.  IV,  v.  1 153  : 

Veoeremque  suadent 
Ut  placent. 

5  Le  sens  s'oppose  à  la  substitution  éfinduperavi.  C'est  une  ancienne  forme 
d'impetro  et  qui  demande  sa  place  dans  les  glossaires  à  côté  de  ses  analogues  :  in- 
docœplus ,  indogredi ,  indupedio  ,  indupero  ,  endnploro  et  endotucri. 

'  Optet,  à  moins  qu'il  ne  faille  lire  ob  te,  contre  loi,  ob  dans  le  sens  dopposi- 


70 

Nescivit  vel  non  potuit  vel  noluit  ut  vis 

Ponet  ibi  permitto  taraen  non  debuit  uti  70 

EnicMNOïMENfiN^Inlersertio  cum  inseritur  sententia  quaedam 

Pollet  enim  forma  quod  regnum  aetalis  habendum 
Fortuna  quae  sola  potest  quemcumque  beare 

EmzEYHis.  Fit  geminatio  cum  sensus  geminamus  eosdem 

Thebae  aut.  thebae  vicina  urbs  inclytaque  olim  7$ 
Minate  ominate  me  me  cespes  sola  senecte 2 

EnEK<M)Nm2.  Exclamatio  mea  est  quam  ut  motus  reddo  repente 
At  postquam  victum  video  metuinproba  et  amans 
Fortuna  es  quos  sublimas  mox  ipsa  praemendo 

isoKOAftN.  Fit  pare  membre  3ubimembraeequa  et  circuitus  80 

Cum  ec  finis  adest  cupiendi  nec  modus  extat 
Utendi  citius  in  dando  est  céleri  repetendo 4 

—  Nescivit,  vel  non  potuit,  vel  noluit.  Ut  vis, 
Pone  tibi,  permitto;  tamen  non  debuit  uti. 

Êwtçwvoôfxevov.  Intersertio,  quum  inseritur  sententia  quaedam  : 

—  Pollet  enim  forma  (quod  regnum  aetatis  babendum  est) , 
Fortuna,  quee  sola  potest  quemcumque  beare. 

ÉirîÇsu&î.       Fit  geminatio,  quum  sensus  geminamus  eosdem  : 

—  Thebae  autem,  Thebae,  vicina  urbs  inclytaque  olim. 

—  Mi  nate,  o  mi  nate,  meae  spes  sola  senectae. 
Êi7£jccpcùvwTtç.  Exclamatio,  ea  est  quam,  ut  motus,  reddo  repente  : 

—  At  postquam  victum  video  me,  tu  improba  et  amens, 
Fortuna,  es,  quos  sublimas,  mox  ipsa  premendo. 

îadxttXov.        Fit  par  membrum,  ubi  membra  aequa  et  circuitus  sunt  : 

—  Cui  nec  finis  adest  cupiendi,  nec  modus  exstat 
Utendi.  —  Citus  in  dando  est,  celer  in  repetendo. 


lion  qu'il  a  conservé  chns  les  composés  obex ,  obviant,  etc.,  el  qu'il  avait  lui-même 
autrefois  :  . 

Ob  Romani  noctu  legiones  ducere  coepit 
Ennius,  dans  Festus. 
1  Ordin.  67rtcp(ôwip.a.  — 
a  Ainsi  Virgile  ,  Enéide  1 ,  665  ,  et  XII ,  67  : 

Nate  meae  vires,  mea  magna  potenlia  solus 
Nate  patris  summi,  etc. 

Spes  tu  nunc  una  senectae,  etc. 

Ce  sont  là  de  ces  ressemblances  desquelles  on  ne  peut  rien  conclure. 

3  Peut-être  faut-il  lire  parimembrium  qui  satisfait  à  la  mesure  et  en  même  temps 
se  déduit  assez  naturellement  des  données  paléographiques;  mais  je  hasarde  moins 
en  supposant  par  membrum,  sans  élision  de  Ja  finale.  Voy.  ci-dessus,  p.  54. 

4  Rutilius  Lupus  :  «  Isocolon.  Hoc  autem  duabus  aut  pluribus  sententiis  brevi- 
bus  etinter  se  paribus  exigitur;  ita  uti  hoc  sit.  Nequaquam  mihi  dives  est,  quam- 
vis  multa  possidcat,  qui  neque  finem  habet  cupiendi,  neque  modum  statuit  utendi. 


71 


UEPUM02.      Gom  primis  '  propria  al f rihuas  fit  <l»\sh ibueU 

Unie  furla  in  manibus  fega  planlis  rentre  B8gina 
Tu  sumptu  paupcr  dando  «lis  tngehk)  rex 

mi  i  m.  \ ni     Al  ivmalio  lit  cum  rursus  me  rodigo  ad  rem 
Veruin  longius  excessi  nec  lempore  in  ip> 
Portasse  indulgens  animis  ergd  redeo  illuc4 

mi  lAirvm.  lit  varialio  cum  simili  re  nomina  mulo 
Ke^navil  libyco  gène  regnavit  et  argis 


85 


9" 


BULÂAlia. 


npisMox. 


Declinatio  cum  verbo  declino  parumper 

A  primo  puerum  rectum  est  condiscere  recte 

Dignofl  digna  manent  plerumque  bonis  bene  vortit 

Definitio  fît  cum  rem  definio  pro  me 

Dilige  hoc  prorsum  est  vert  id  prosit  et  il  1  i 5  g5 


Meptaij.-... 
^xartî. 

.'r7.n'.:. 


ai 


IOUOÇ. 


Quum  privis  propria  attribuas,  fit  distribuela  : 

—  Huic  furta  in  manibus,  fuga  plantis,  ventre  sagina. 

—  Tu  sumptu  pauper,  dando  dis,  ingenio  rex. 
Adremeatio  fit,  quum  rursus  me  redigo  ad  rem  : 

—  Verum  longius  excessi ,  nec  tempore  in  ipso 
Fortasse  indulgens  animis;  ergo  redeo  illuc. 
Fit  variatio  ,  quum,  simili  re,  nomina  muto: 

—  Regnavit  Libyco  generi,  regnavit  et  Argis. 
Declinatio,  quum  verbo  declino  parumper  : 

—  A  primo  puerum  rectum  est  condiscere  recte. 

—  Dignos  digna  manent;  plerumque  bonis  bene  vertit. 
Definitio  fit,  quum  rem  definio  pro  me  : 

—  Diligere  hoc  prorsum  est  vere,  ut  mihi  prosit  et  illi  : 


Nam  et  multum  desiderare  egentis  est  signum;  el  nihil  parcerc  ,  egeslatis  est  iui- 
tium.  »  Oefig.  i ,   «5. 

•  Priva  «  l'rivos  privasque  antiqui  dicebant  pro  singulis.  »  Paul,  ex  Ftst. 

■  Rutilius  Lupus  :  «  Merismus.  TIoc  schéma  singulas  res  separatim  disponeudo 
et  suum  ruiquc  propriom  trihuendo  maguatn  efficere  utilitatem  et  illustrem  cou 
suivit.    Lycorgi.  Cujus  omnes  corporis  partes  ad  neqtiiliam  sunt  apposilis>iin.i   ; 
oculi  ad   petulantem  lasciviam ,  manus  ad   rapinam  ,  venter  ad  aviditalem  ,  |« 
ad  fuga  m.  »  Defig*  i  ,  i  7. 

3  Tempore  in  ipso  ,  comme  temperi ,  à  propos. 

4  Rutilius  Lupus  :  «  Metabusis  est  cum  ad  id  quod  demonstrare  instituimus  ab 
alia  re  et  aciionem  et  oralionem  nostram  revocamus.  Demoslhenis  :  sed  nimirum 
iuopinans  incidi  in  causam  temporis  hujus  alienam,  de  qua  posterius  diceudum  ; 
qUftpropter  ad  illud  quod  paulo  prius  agmdum ,  revertor.  »  Dejig.  1  ,  1 . 

restitue  le  premier  pied  par  <liligere,  t\  Ié  quatrième   par   vere ,  ut  mi/ii     le 
traduis  :  le  caractère  de  lu  véritable  amitié,  c'est  qu'elle  serve  d  moi  et  à  mon  ami. 
ivant  confirme  cette  prc'mi- 


72 

Nam  quid  adse  revocat  quod  vult  mihi  sese  amat  ipse 

OMOioiiTEAEYTON.Confinies l  simili  fini  cum  claudimus  quœdam 
Comminus  indignatur  ibi  magis  insidiatur 
Ut  noxam  metuas  sin.  ostenderit  iram  2 

OMOionroTON.       jEquœclinatum3  est  quod  casupromimusuno  ioo 
Auxilium  non  consilium  4  rata  non  cala  verba 
Rem  non  spem  factum  non  dictum  quaerit  amicus 

HOAinTOTON.         Multiclinatum  contraria  variantius  quod  sit 
Tu  solus  sapiens  tibi  cuncti  ce  debent 
A  le  consilium  petere  et  tua  dicta  probare     io5 

nAPAONOMAsiA.     Supparile  est  taie  œquisono  si  nomine  dicas 

Movilitas  non  vilitas5  bona  gens  mala  mens  est 
Dividiae  non  divitise  tibi  villa  favilla  est. 

npo2AnoA02i2.     Est  subnectio  propositis  subnectere  quseque 

At  nos  non  ut  tu  nos  simplicitate  tuare 6        no 


Nam  qui  ad  se  revocat  quod  vult,  mihi  sese  amat  ipse. 
ôfAcioTéxeuTov.  Confine  est,  simili  fini  quum  claudimu'  quaedam  : 

—  Gqminus  indignatur,  ibi  magis  insidiatur; 
At  metuas  noxam,  si  non  ostenderit  iram. 

ô{Aoto'7rrwTov.  jEque  clinatum  est  quod  casu  promimus  uno  : 

—  Auxilium  non  consilium,  rata  non  cata  verba, 
Rem  non  spem,  factum  non  dictum  quaerît  amicus. 

ïioXuTmoTov.    Multiclinatum  contra,  variantiu'  quod  sit  : 

—  Tu  solus  sapiens  ;  tibi  cuncti  cedere  debent, 
A  te  consilium  petere,  et  tua  dicta  probare. 

napovo^aata.  Supparile  est,  taie  œquisono  si  nomine  dicas  : 

—  Mobilitas,  non  nobilitas.  — Bona  gens  mala  mens  est. 

—  Dividiae,  non  divitise.  —  Tibi  villa  favilla  est. 
npo<raiTO$oaiç.  Est  subnexio,  propositis  subnectere  quaeque, 

Ut  :  —  Nos  non,  at  tu  nos  simplicitate  tuare. 

1  Sans  doute  confine  est.  Cette  acception  de  l'adjectif  confinis  est  digne  de  re. 
marque,  L'homœoteleute  est  toujours  désigné  en  latin  sous  le  nom  de  Similiter  de- 
smens. 

a  Second  exemple  de  la  figure  si  l'on  transpose  noxam  metuas. 

3  Archaïsme  ;  du  verbe  clino,  as\  comme  en  grec  *e>dip.évov.  Faut-il  lire  d'un  seul 
mot  œqueclinatum  ? 

4  Ruiilius  Lupus  :  «  In  rébus  adversis  cui  praesto  est  consilium,  non  potest  déesse 
auxilium.  »  Dejîg.  z,  \U. 

5  Mobilitas  non  nobilitas.  C'est  une  allusion  manifeste  à  la  paronomase  que 
Caton  ,  au  rapport  de  Cicéron  (  De  oral,  2  ,  63  )  ,  avait  coutume  de  faire  sur  le 
nom  de  M.  Fulvius  ,  l'appelant  mobilior  au  lieu  de  Nobilior.  Rutilius  Lupus: 
«  Non  enim  decet  hominem  génère  nobilem ,  mobilem  videri.  »  De  fig.  1 ,  3.  Le 
manuscrit  devrait  porter  mobilitas  non  novilitas. 

6  Tuçr  pour  tueor,  vieille  forme.  Le  sens  n'est  pas  clair. 


1  I.» 


M 

Hoc  (l.is  h(»c  adimcs  DObfS  das  ipGi  Rdimes  res 
BPAAIAXTOAJ  .  Subdistinclio  lit  cum  rem  distinguimus  ab  rc 
Dum  forte  «fiiin  sil  raMOf  r(nn<Miu|M<'  *  vocal  se 
Qnod  si  prndigus  et  rlarum  qui  infamis  habetur 
iiaii  n  mta.    Inlerferlio  mm  qmedani  medio  ordine  famur 
Hue  ut  venimus  inlerea  nam  tempus  erat  ver 
Et  sacrum,  florac  et  cereri  nemus  imus  ad  aras 
h  m  a \io  voua.  Est  suflasio  curasensi  pro  parte  fatemur  2 
Verum  academia  est  esto  tamenomnia  nulli 
In  dubium  revocant  ad  quaedam  et  pleraque  sibi 3 1 20 
Anlicipalio  fit  contraria  cum  occupo  verba 


upoAims. 


UAl'OMOIOX 


Credo  illae  ilevit  multum  et  juravit 4  amico 
Producil  testes  sed  vos  rem  quœrere  pars  est 5 
At  simul  (}  a  momento  cum  simile  boc  facio  il lï 


—  Hoc  das,  hoc  adimis  nobis  :  das  spes,  adimis  res. 
napaWToXr..  Subdistinctio  fit  quum  rem  distinguimus  ab  re  : 

—  Dum  fortem  qui  sit  vecors,  comemque  vocat  se 
Oui  sit  prodigus,  et  clarum  qui  infamis  habetur. 
Ixterjectio,  quum  quaedam  medio  ordine  famur  : 

—  Hue  ut  venimus  interea  (  nam  tempus  erat  ver, 
Et  sacrum  Florae  et  Cereri  nemus),  imus  ad  aras. 

.  Est  suffessio,  quum  sensim  pro  parte  fatemur  : 

—  Verum  academia  est  :  esto  ;  tamen  omnia  nulli 

In  dubium  revocant;  at  quaedam,  et  pleraque,  si  vis. 
ANTiciPATiofit,  contraria  quum  occupo  verba  : 

—  Credo,  illa  et  flebit  multum,  et  jurabit  ;  amicos 
Producet  testes;  sed  vos  rem  quœrere  par  est. 
ADSiMtLE,a  momento  quum  simile  hoc  facio  illi  : 


mis  dans  le  sens  de  libéral,  homme  du  grand  ton.  Cette  acception  est  par- 
ticulière aux  comiques. 

!  >«  liinuon  obscure,  à causedu  mauvais  ctaldu  vers.  Celle  de  Rutilius  réclaircit  : 
«  Hoc  schéma  Ht  cum  aliqnol  res  adversario  concedimus;  deinde  aliquid  inferiraus 
quod  aul  majus  sil  quam  superiora;  aut  eliam  omnia  quae  posuirnus  infirmer.  »  De 
fig.  1,  18.  Pro  parte  s.  ent.  nostra;  autant  quil  nous  est  possible.,  sensi  pour 
sensim. 

3  Je  substituerais  si  vis  à  sibi;  la  confusion  du  b  et  du  v  a  pu  introduire  cette, 
corruption  dans  le  vers.  D'ailleurs  si  vis  est  un  correctif,  qui  s'accorde  très-bien 
avec  la  dernière  partie  de  la  définition  de  liutilius. 

sens  demande  des  futurs  au  lieu  de  parfaits.  Encore  le  b  cl  le  \>  confondus. 
5  Par  est ,  sans  contredit. 

1  remplaçant  at  simul  par  adsimile  ,  la  définition  s'explique.  Voici  le  sens  : 
hniUlion  a  lieu  lorsque  je  remis  deux  termes  pareils  ,  à  une  légère  diffi 
près  (  a  momento),  c'est  la  définition  du  grammairien  Diomcde  :  «  ko 


74 

Nan  plebeius  homo  ut  ferme  fit  libéra  in  urbe  i25 
Regibi  et  puncto  régnât  suffragio  loqui  ' 

nAPPHîiA.         Inreticentia  cum  verum  reticere  negamus 
Dicere  quod  res  est  cogor  vos  ita  quirites 
Vos  facilis  dum  non  dignis  donatis  honores 

npoTA2is.    ,      Propositio  cum  proponas  quod  deinde  repellas  1 3o 
Est  ornanda  domus  spoliis  hic  ornât  amicam 
nANTA         Exuviis  2  leges  discendum  est  discat  amores 

npos  nANTA.     Cuncta  ad  cuncta  gens  graia  afra  hispanica  servit 
Nam  paritim  meritostoltos  3  partim  insidiantes 
Preveni  partim  victor  virtute  subegit  i35 

2YNAEPOI2M02.  Est  conductio  conque  gregatio  cum  adcumulo  res 
Multa  hortantur  me  res  aetas  tempus  amici 

—  Nam  plebeius  homo,  ut  ferme  fit  libéra  in  urbe, 
Régnât  ibi,  et  puncti  régnant  suffragia  volgi. 

naèpYiaîa.       Irreticentia,  quum  verum  reticere  negamus  : 

—  Dicere  quod  res  est,  cogor  :  vos  ista,  Quirites, 
Vos  facitis,  dum  non  dignis  donatis  honores. 

npo'ôsat;.         Propositum,  quum  proponas  quod  deinde  repellas  : 

—  Est  ornanda  domus  spoliis,  hic  ornât  amicam 
Exuviis  ;  leges  discendum  est,  discit  amores. 

navrai?    Cuncta  ad  cuncta,  ut  : — gens  Graia,  Afra,  Hispanica  servit, 

Tràvra.       Nam  partim ,  partim  insidiantes 

Praevenit,  partim  victos  virtute  subegit. 
2uvaôpoiff(i.oç.  Est  conductio  GONque  gregatio,  quum  adcumulo  res  : 

—  Multa  hortantur  me,  res,  aetas,  tempus,  amici, 

cum  verba  vel  noinina  parum  inflexa  ,   et  tainea   similia ,   superioribus  inferuu- 
tur,  ut  : 

Multa  viri  virlus  animo  ,  multusque  recursat 
Geniis  honos. 

1  Je  ne  sais  quel  mot  se  cache  sous  ce  loqui.  Je  crois  que  c'est  volgi ,  qui  en  est 
presque  l'anagramme  ;  en  corrigeant  sujffragio  par  suffragia  ,  régnant  par  régnât , 
puncto  par  puncti(  puncti  vulgi  par  hypallage  pour  puncta  suffragia  ) ,  on  obtient 
un  vers  qui  satisfait  à  la  figure.  On  se  tiendrait  plus  près  du  texte,  si  on  supposait 
uolgus  par  diérèse  : 

Régnât  ibi,  et  puncto  régnât  suffragio  uolgus, 
mais  les  exemples  manquent,  A  l'égard  de  punctum  sujffragium,  voy.  Festus,  au 
mot  suffragatores. 

a  Exuviœ,  pris  dans  sa  plus  ancienne  acception.  C'étaient  les  habits  dont  on 
revêtait  les  statues  des  dieux.  Voy.  Festus  au  mot  tensa. 

3  La  symétrie  de  la  figure  demande  un  prétérit  dans  ce  premier  membre  de 
phrase.  Je  proposerais  veritos  lutudit au  lieu  de  ce  barbare  meritostoltos .  Cette  lec- 
ture s'éloigne  du  manuscrit ,  mais  s'accorde  avec  le  sens  qui  renferme  une  allusion 
évidente  aux  dernières  guerres  de  Macédoine  et  d'Achave. 


/  » 


Concilia  tailla*  plcbis  denunlia  nalum  ' 
■imiîïii.         Coin  ilialio  lit  diversum  si  conciliamus 

Prodii^us  el'parrus  idem  nescit  uterque  i4o 

Uti  opibus  peccant  ambo  rcs  dederet  ambo  - 

îi'iKi.'  i  ferjagï  mot  quœ  respondent  secum  ordine  trino 

Sine  que  divitiis  polies  neque  corpore  prœstas 
Nec  corde  exuperas  cur  te  dieam  esse  beatum 

xAPAknniMSMos.Fit  depinctio  cum  verb.  ut  imagine  pingo         i4^> 
Pocula'serta  (enens  flexa  cervice  jacebat 
Limonides  3  gravis  optutu  madido  ore  renidens 

i  niTOumii       Est  correctio  cum  in  quodam  me  corrigo  dicto 

Nam  tarde  tandem  tarde  dico  immo  hodie  inquam 
Vel  sic  non  amor  est  verbum  ardor  furor  iste  i5o 

npoïiiAM  Hsis.    Fit  prseoccursio  4  si  redas  prius  posteriori 
Ut  pluvias  cernis  nolle  istos  accipere  illos 


Concilium  tantae  plebis,  dementia  natûm. 
Suveutu>0ic.    Conciliatio,  diversum  si  conciliamus  : 

—  Prodigus  est  et  parcus  idem  ;  nam  nescit  uterque 
Uti  opibus  ;  peccant  ambo  ;  res  dedecet  ambo. 

/  ,v.        Terjuga  sunt  quae  respondent  secum  ordine  trino  : 

—  Si  neque  divitiis  polies,  neque  corpore  prœstas, 
Nec  corde  exsuperas,  cur  te  dicam  esse  beatum  ? 

Xapaxrr.;i(7ai;.Fit  depictio,  quum  verbis  ut  imagine  pingo  : 

—  Pocula  serta  tenens,  flexa  cervice  jacebat 
Liodes,  gravis  obtutu,  madido  ore  renidens. 

wm.      Est  correctio,  quum  in  quodam  me  corrigo  dicto; 

Nam  :— tarde  tandem,  tarde  dico  :  immo  hodie,inquam. — 
Vel  sic  : —  non  amor  est,  verum  ardor,  sed  furor,  istud. 
Dpora  rrwncFit  pr^eoccursio,  si  reddas  priu  posteriori  ; 

Ut  :  —  Pluvias  cernis  nolle  istos,  accipere  illos  ; 


«  Demcnlia,  pris  dans  le  sens  de  désordre,  conduite  déréglée. 

«  Rulilius  Lupus,  d'après  Ilypéridc  :  •  Iluuiini.s  avaii  ai<pie  asoli  uuum  aiquc 
idemviiimi  I         |ue  enim  MAcil  uti ,  ftlqtK   utrique  peeunia  dedecori  est.  » 

Dcjig.  -x  , 

*  Mauvaise  leçon,  car  Yo  rsl  long  dans  Limun><lt?s,  Ali{A«m£rtf  IVul-èlrc  faut- 
il  lire  Liod  :,  l'un  des  amants  de  Pénélope  ,  cpi 'Jloniirc  dépeint  comme 
un  inséparable  ami  de  son  gobelet  : 

-apà  >cpaT»5pa  Si  xaXhn 


\oy.  plus  haut ,  p.  06. 


76 

Arantes  cupiunt  imbrem  noluntque  viantes  ■ 

anaztpo*h.       Esse  reversio  et  in  prosa  solet  ut  fit  in  istis 

Pausillam2occultam maie  quod vult  praecipit  in  re  1 55 
Trojanos  facit  ire  ut  divus  homerus  aves  ut 3 

ïnEPBATON.       Transcensusporroetcuminterposita4pendulaclaudo 
Atque  ego  quod  negat  hic  vivis  jus  eripit  omne 
Fas  abolet  lsedet  leges  haec  omnia  mitlo. 

ANTENA.NTK)2i2.Exadversio  fit  minimis  si  maxima  monstres  160 
Non  parva  est  res  qua  de5  agitur  sed  proxima  res  est 
Utdictust  aiax  non  in  fortissimus  graium 

zeïtma.  Nexum  est  si  varias  res  no  neclimus  verbo 

OEbalon  ense  ferit  lycon  astapidason  6  arci 

Arentes  cupiunt  imbrem,  noluntque  viantes. 
Âva<rrpo«px.     Esse  reversio  et  in  prosa  solet,  ut  fit  in  istis  : 

—  Pausillam  occultam,  maie  quod  vult,  prœcipit  in  re. 

—  Trojanos  facit  ire,  ut  divus  Homerus,  aves  ut. 
ïTrspêaTov.      Transcensus  porro  est,  quum  intersita  pendulu'  laudo  : 

—  Atque  ego,  quod  negat  hic  vivis  jus,  eripit  omne, 
Fas  abolet,  laedit  leges,  haec  omnia  mitto. 

ÀvTevavTîfcxnç.  Exadversio  fit,  minimis  si  maxima  monstres  : 

—  Non  parva  est  res  qua  de  agitur,  sed  proxima  res  est. 

—  Ut  dictu'st  Ajax  non  ni  fortissimu'  Graium. 
Zsû-^a.         Nexum  est,  si  varias  res  uno  nectimu'  verbo  : 

—  OEbalon  ense  ferit,  Lycon  hasta,  Pedason  arcu. 


«  Le  verbe  vio,  as  a  été  en  grand  honneur  dans  le  latin  de  la  décadence.  Quel- 
ques uns  le  lisent  dans  Piaute  :  (  Trucul.  I,  i ,  7  )  «  quot  pericuia  vianda.  »  Quin- 
tilien  désapprouve  ce  dérivé  :  «  Laurcali  postes,  pro  illo ,  lauro  coronati,  ex  eadem 
fictiooe  sunt.  Sed  hoc  féliciter  evaluit  $  at  contra  vio  pro  eo,  infelicius.  »  liv.  vm, 
c.  6.  Ainsi  il  a  son  antiquité. 

»  Dimiuutif  de  pausa  ?  Je  le  laisse  subsister  parce  qu'il  fait  le  vers  et  qu'à  la 
rigueur  il  offre  un  sens. 

3  Allusion  au  second  vers  du  troisième  livre  de  l'Iliade  : 

Tpweç  p.àv  xXa'yyîi  t'  èvcnrîi  r'  icav  opvtôêç  w;. 

4  Intersita  au  lieu  de  interposita,  la  syllable  po  est  évidemment  une  interpola- 
tion. PenJida  claudo  est  un  contresens  ;  pendu  lus  laudo  ramène  le  sens  véritable 
de  la  définition  ;  laudo  dans  le  sens  de  énoncer.  Celte  espèce  d'hyperbate  n'est 
pas  au  nombre  de  celles  que  consignent  les  grammairiens.  Donat  (Putsch,  p.  1777) 
donne  cependant  à  la  figure  en  général  le  nom  de  Transcensio\  trangressio  dans 
le  traité  à  Herennius. 

5  Au  lieu  de  de  qua.  Ainsi  dans  Piaule  (Asin.  I,  1 ,    106)  : 

Nec  mage  versutus,  nec  quo  ab  caveas  œgrius. 
C'est  un  hellénisme  :  yapâç  uiro,  s^.oû  p.£Ta,  cptXtov  àraj. 
0  Lisez  Pedason  5  en  grec  n-in<Woç. 


77 
Nuiu  médius  faeril  et  fini  pote  principioque  '     i65 

mi  i ABOAB         Si  verbum  varia-  mules  \arialio  ■  iiel 

Ouis  non  proplcr  te  dilexit  quando  aliquem  lu 
AAA()H)V1V    Jussisti  (juas  res  gtéjMti  cur  ita  abundas3 
i  h  \  \  \  m  ii. Fil  inulatio  multis  modis  bello  Africa  flagrat 

Afros  corn  dicas  bellare  '  el  icmpora  quando        170 
Et  casus  numerosque  figurando  variamus 

1  1  \vr12.  Fit  defectio  cum  verbum  quad  subtraho  grate 
De  fit  curât  enim  nemo  nec  corrigit  hanc  rem 
Sed  culpat  quippe  hic  quisquam  sublrax  grate 

iiaeonàimos.  Exuperatio 5  fit  quod  causa  appono  decoris  175 

Cum  vacat  ut  quarta  vix  demum  exponimur  hora  6 

— Nunc  médium  fieri  ex  fini  pote,  principioque. 
MsTaêoXv       Si  verbum  varie  mutes,  variatio  fiet  : 

—  Quis  nos  propter  te  dilexit?  quando  aliquem  tu 

Jussisti?  quas  res  gessisti?  cur  ita  abundas? 
Axxoîwotç  autFit  mutatio  mullimodis  :  —  Bello  Africa  flagrat  — 
v-x/Xap;.   Afros  quum  dicas  bellare  ;  et  tempora  quando 

Et  casus  numerosque  figurando  variamus. 
fctaj  Fit  defectio  quum  verbum,  quod  subtraho  grate, 

Défit  :  — €urat  enim  nemo,  nec  corrigit  hanc  rem  ; 

Sed  culpat.  —  Quippe  hic  quisquam  subtraximu'  grate. 
upbç.    Exsuperatio  fit,  quod  causa  appono  decoris, 

Quum  vacat,  ut  :  —  quarta  vix  demum  exponimur  hora; 

•  La  restitution  que  je  propose  pour  ce  vers  a  l'inconvénient  de  fournir  un 
exemple  peu  riche  ,  parce  que  le  zeugma  n'y  tombe  que  sur  les  deux  lermesjîni 
etprincipio.  Peut-être  faut-ii  : 

Nunc  medio  fieri  et  fini  pote  principioque 
Mais  on  peut  plutôt  faire  ex  de  et  que  medio  de  médius. 

»  Cette  dénomination  a  déjà  été  donnée  à  la  métaplirase  ,  voy.  ci-dessus ,  v.  8q. 
Le  sens  n'est  pas  clair.  Quinlil.  liv.  ix,  c.  3  :  «  Quod  aulem  tempus  veneni  dandi? 
lllud  ?  In  illa  frequentia  ?  per  quem  porro  daturn  ?  unde  sumplum  ?  etc.;  hanc  re- 
rum  conjunctam  diversitatem  Caecilius  p.e7a6oXf(v  vocat.  » 
r  lam  abunde  dicis  ? 

4  Citéron  ,    de  Orat.  3,  42  :  «  Ne  illa  quidem    traductio  alque  immutatio  in 

juamdam  fuhricaiiunem  habet ,  sed  in  orationc  : 

Africa  terribili  tremit  horrida  terra  tumultu  , 
pro  A  fris  est  su  m  p  ta  Africa.  » 

5  L'auteur  du  traité  à  Ilerenuius  :«  Significalio  per  exsuperationem  fit  cum  plus 
dictnm  est  quam  patitur  vrrilas.  » 

6  Horace,  Sat.  liv  .1.,  5  ,  ai . 

Cerebrosus  pro  si  lit  unus, 
Ac  roulai  nautaeque  caput  lumbosque  saligno 
Fustc  dolat.  Quarta  vix  demum  exponimur  hora. 
Le  pléonasme  dans  ce  dernier  yers  résulte  nécessairement  de  la  juxtaposition  do  vu 


78 

Saucius  ille  leo  '  quia  vim  pote  tollere  et  ille 2 
nEPi*PA2i2.         Est  au.  circum  illa  locutio  bucera  saecla  3 

Fac  discas  pro  disce  et  pro  die  dice  4  loquendo 

Si  plénum  comules  at  significatio  fiet  180 

nP02AurPA<i>E2i2.Ut  mihi  non  pi  ace  t  hoc  animo  quippe  animo  aufer 

Et  nihilominus  est  plénum  verum  auxerit  illum. 

EXPLICIT. 

—  Saucius  ille  leo  ;  — quia  vix  pote  tollere  et  ille. 
neptypaaiç.     Est  autem  circum  illa  locutio  :  —  bucera  saecla. 

—  Fac  discas  —  pro  disce  ;  et  pro  die  :  —  dice  loquendo. 
npoc&wypàçe<Tiç.  Si  plénum  cumules,  adsignificatio  fiet, 

Ut  :  —  Mihi  non  placet  hoc  animo. — Quippe  animo  aufer, 
Et  nihilominus  est  plénum  ;  verum  auxerit  illud. 

et  de  demum.  Les  commentateurs  ne  paraissent  pas  avoir  saisi  cette  délicatesse  de 
langage ,  parce  qu'ils  ont  pris  demum  dans  son  acception  ordinaire  ;  mais    Paul 
Diacre,  d'après  Festus,  remarque  que  les  anciens  prenaient  demum  pour  dumtaxat. 
*  Voy.  Virgile,  JEncid.  I.  c. 

2  II  veut  dire  :  «  Voilà  deux  exemples  de  pléonasme ,  parce  qu'on  peut  retirer 
vix  et  die  sans  nuire  au  sens.  »  Pix  se  substitue  tout  naturellement  à  vim. 

3  Lucrèce,  1.  V,  v.  864. 

Lanigerœque  simul  pecudes  et  bucera  sœcla. 

4  Piaule  (  Bacchid,  I V,  14  ,  65  )  : 

Quid  nunc  es  facturas?  id  mihi  dice.  Coctum  est  prandium. 
Cette  forme  ne  se  trouve  pas  postérieurement  aux  comiques.  La  locution  dice 
loquendo  me  paraît  tirée  d'un  vieux  poëte. 

Jules  QUICHERAT. 


m  i:  Moin  E 


SUR  LA 


MORT  DÉTIENNE  MARCEL 


1358, 


Le  dimanche  25  mars  1358,  Charles,  Dauphin,  duc  de  Normandie 
et  régent  du  royaume,  poussé  à  bout  par  l'audace  toujours  croissante 
des  bourgeois  de  Paris,  sort  de  cette  ville  bien  résolu  à  n'y  rentrer 
qu'après  avoir  obtenu  une  éclatante  réparation.  Trois  mois  après,  il 
vient  l'assiéger  à  la  tête  d'une  armée  nombreuse.  Le  prévôt  des 
marchands,  Etienne  Marcel ,  chef  de  la  faction  populaire ,  cherche 
à  faire  lever  le  siège  ;  mais  c'est  en  vain  qu'il  attaque  les  avant- 
postes  de  l'armée  du  Dauphin;  réduit  bientôt  à  l'alternative 
d'implorer  la  clémence  de  ce  prince  ou  de  livrer  Paris  au  roi  de 
Navarre  ,  il  se  décide  pour  ce  dernier  parti.  D'abord,  il  introduit 
dans  la  ville  un  nombre  considérable  d'Anglais  sous  prétexte  de 
mieux  en  assurer  la  défense.  Ce  premier  acte  de  trahison  ne  lui 
réussit  pas  :  car  une  rixe  s'étant  élevée,  le  21  juillet,  entre  quelques 
bourgeois  et  les  mercenaires  étrangers,  trente-quatre  de  ces  der- 
niers sont  tués  et  un  plus  grand  nombre  jeté  dans  les  prisons  du 
Louvre.  Le  lendemain,  les  Parisiens  exaspérés  forcent  le  prévôt 
et  le  roi  de  Navarre  à  marcher  à  leur  tète  contre  un  autre  parti 
d'Anglais,  qui  occupaient  Saint-Denys  et  Saint-Cloud,  et  commet- 
taient toutes  sortes  de  brigandages  ;  mais  soit  terreur  panique, 
Ml  plutôt  trahison  des  chefs,  la  déroute  se  met  bientôt  parmi  ces 


80 

bourgeois  mal  disciplinés ,  dont  plus  de  six  cents  tombent  sous 
le  fer  de  l'ennemi.  Le  roi  de  Navarre  n'osant  pas  retourner  à  Paris, 
se  retire  à  Saint-Denys;  quant  à  Marcel,  au  lieu  des  applaudisse- 
ments auxquels  il  était  accoutumé,  il  n'entend,  à  sa  rentrée  dans 
la  ville,  que  des  plaintes  et  des  murmures,  t  et  furent,  disent  les 
«  chroniques  de  Saint-Denys,  quant  ils  rentrèrent  à  Paris,  forment 
«  huiés  et  blasmés  de  ce  qu'ils  avoient  ainsi  laissié  mectre  à  mort 
«  les  bonnes  genz  de  Paris  sanz  les  secourir.  Et  dès  lors  commen- 
«  cièrent  ceulx  de  Paris  forment  à  murmurer  et  faisoient  forment 
«  garderies  quarante-sept  prisonniers  anglois  qui  estoient  au  Louvre 
«  par  le  commun  de  Paris,  et  volentiers  les  eust  le  commun  de 
«  Paris  mis  à  mort  ;  mais  le  prévost  des  marchans  et  les  autres 
«  gouverneurs  de  Paris  ne  le  povoient  souffrir.  » 

Le  vendredi  27  juillet,  Marcel  augmente  encore  cette  exaspé- 
ration en  délivrant  de  force  les  Anglais  détenus  dans  les  prisons 
du  Louvre,  et  en  les  renvoyant  au  roi  de  Navarre.  Ce  coup  d'auto- 
rité ne  laisse  plus  aucun  doute  aux  bourgeois  bien  intentionnés 
sur  ses  coupables  projets,  et  c'est  évidemment  ici  qu'il  faut  placer 
la  première  pensée  du  soulèvement  dont  l'exécution  eut  lieu 
quatre  jours  après.  Les  premiers  symptômes  en  sont  clairement 
indiqués  par  les  réflexions  dont  les  chroniques  de  Saint-Denys  ac- 
compagnent la  délivrance  des  prisonniers  anglais  :  «  Si  en  estoit 
«  le  peuple  de  Paris  forment  esmeu  eu  cuer  contre  le  dit  prévost 
«  des  marchans  et  contre  les  autres  gouverneurs  ;  mais  il  i>'y  avoit 
«  homme  qui  osast  commencier  la  riote.  » 

Marcel  sentant  le  danger  de  sa  position,  et  réduit  à  abandonner 
une  autorité  qu'il  ne  peut  plus  défendre,  promet  au  roi  de  Navarre 
de  lui  livrer  Paris.  Dans  la  nuit  du  31  juillet  au  1er  août,  les 
Anglais  et  les  Navarrais  doivent  trouver  la  porte  de  la  Bastille 
Saint- Antoine  ouverte ,  entrer  dans  la  ville ,  et  faire  main  basse 
sur  tous  les  partisans  du  Régent  dont  les  maisons  seront  désignées 
par  une  marque  particulière;  mais  quelques  bourgeois  ont  pénétré 
les  desseins  du  prévôt;  ils  épient  ses  démarches;  et  Marcel  attaqué 
au  moment  où  il  arrive  à  la  porte  Saint- Antoine  pour  introduire 
l'ennemi,  est  massacré  avec  plusieurs  de  ses  complices. 

A  qui  faut-il  attribuer  cette  réaction  qui  sauva  Paris ,  et  peut- 
être  la  France  entière?  A  qui  le  Dauphin  fut-il  redevable  d'un 
service  aussi  signalé?  Est-ce  aux  deux  bourgeois  ,  Jean  et  Simon 
Maillart,  comme  le  dit  Froissart,  dont  le  récit  a  été  suivi  par 
nos  historiens  durant  plus  de  trois  cents  ans?  Est-ce  plutôt  aux 
deux  chevaliers  Pépin  des  Essars  et  Jean  de  Charny,  comme  M.  Da- 


SI 

cierPa  soutenu?1,  relie  éM  ja  question  «pic  je  me  propose  d'exami- 
ier.  Le  mémoire  de  H.  Dacier  a  obtenu  un  lel  succès,  l'erreur  qu'il 
i  accréditée,  a  été,  depuis,  bi  souvent  reproduite,  (|u<'  j<;  n*hésite 
pas  ,i  «mi  entreprendre  la  réfutation, quel  que  soit  mon  respect  pour 
l'imposante  autorité  de  l'académicien  célèbre  aVec  lequel  je  vais 
me  trouver  en  désaccord. 

Ce  mémoire  peut  se  résumer  ainsi  :  La  gloire  de  la  révolution 
du  31  juillet  1358  est  due ,  non  à  Jean  Maillart,  mais  aux  deux 
chevaliers  Pépin  des  Essars  et  Jean  de  Charny.  La  preuve  de  ce 
fait  résulte  des  considérations  suivantes  : 

1°  Villani  et  le  second  continuateur  de  Nangis,  ne  nommant 
aucun  de  ceux  qui  prirent  part  a  la  mort  de  Marcel ,  ce  silence  de 
deux  historiens  contemporains  doit  être  considéré  comme  défavo- 
rable à  l'héroïsme  de  Maillart. 

2°  Les  Chroniques  de  Saint-Denys,  tout  en  faisant  mention  de 
Maillart ,  sont  loin  de  lui  attribuer  la  mort  du  prévôt.  Elles  établis- 
sent, au  contraire ,  que  dans  sa  tentative  d'insurrection  contre  Mar- 
cel ,  s' étant  arrêté  vers  les  halles,  il  ne  dut  pas  être  présent  à  celte 
mort. 

3°  Froissart  est  le  seul  de  nos  anciens  historiens  qui  ait  fait 
honneur  à  Maillart  de  la  révolution  dirigée  contre  le  prévôt  des 
marchands  ;  mais  cet  écrivain,  mal  informé  lorsqu'il  arrêta  la  pre- 
mière rédaction  de  sa  chronique,  se  corrigea  plus  tard  lui-même. 
Le  nouveau  récit  de  la  mort  de  Marcel  est  renfermé  dans  trois  ma- 
nuscrits dont  l'un  porte  la  date  de  1407,  et  qui  paraissent  contenir 
un  texte  plus  complet  et  plus  authentique  que  celui  des  diverses 
éditions  publiées  jusqu'alors.  D'après  cette  nouvelle  leçon,  les  deux 
chevaliers  Pépin  des  Essars  et  Jean  de  Charny,  seraient  les  seuls  au- 
teurs du  mouvement  populaire  dont  le  prévôt  des  marchands  fut  la 
vii  time.  D'ailleurs,  ajoute  M.  Dacier,  ce  qu'on  lit  dans  la  leçon  ma- 
nuscrite de  Froissart,  concernant  Pépin  des  Essars  et  la  part  qu'il 
prit  am  événements  qui  amenèrent  la  mort  de  Marcel,  est  confirmé 
par  une  pièce  du  Trésor  des  Charles ,  datée  du  mois  de  février  1368 
(  vieux  style). 

4°  Des  lettres  du  mois  de  juillet  1358,  datées  de  quelques  jours 
seulement  avant  la  mort  du  prévôt,  prouvent  que  Maillart  est  loin 
i  'avoir  toujours  été  un  sujet  fidèle.  Par  ces  lettres,  Charles,  régent 
du  royaume,  donne  à  Jean  de  Chaslillon ,  comte  de  Porcien ,  cinq 

1  M  «moire  lu  le  28  avril  177S,  on  séance  publique,  devant  l'Académie  des  In- 
ions  :  Recueil  des  mémoires  de  l'Académie  des  Iocriptions  r  t  Belles-Lettres, 
1 3 .  p .  563. 

1-  6 


82 

cents  livres  de  revenu  en  rente  ou  en  terre ,  à  prendre  sur  tous  les 
biens  qu'avait  possédés  Jean  Maillart  dans  le  comté  de  Dampmartin 
et  ailleurs,  et  qui  avaient  été  confisqués  sur  leditMaillart.  «  Pour  ce 
«  que,  dit  le  Régent,  il  a  esté  et  est  rebelle,  ennemi  et  adversaire  de 
«  la  couronne  de  France,  de  monseigneur  et  de  nous,  et  se  arme  en 
«  la  compaignie  du  prévost  des  marchans,  eschevins  et  bourgois 
«  de  la  ville  de  Paris,  rebelles  et  adversaires  de  ladite  couronne ,  de 
«  nostre  dit  seigneur  et  de  nous ,  en  commettant  crime  de  lèze 
«  majesté  royale,  etc.  '.  » 

5°  Enfin ,  dans  le  grand  nombre  de  pièces  du  Trésor  des  Char- 
tes relatives  à  cette  époque,  il  n'en  est  pas  une  seule  qui  renferme 
un  mot  à  la  louange  de  Maillart,  tandis  que  plusieurs  de  ces  mêmes 
pièces  contiennent  les  éloges  des  citoyens  qui  s'étaient  distingués 
par  leur  zèle  et  leur  fidélité ,  et  dont  néanmoins  aucun  n'avait 
rendu  un  service  aussi  important  que  celui  qu'on  attribue  à  Mail- 
lart. L'omission  de  son  nom  dans  la  liste  des  bourgeois  fidèles , 
n'ajoute-t-elle  pas  au  soupçon  que  fait  naître  le  silence  des  autres 
monuments  ? 

Telle  est  l'analyse  exacte  du  mémoire  de  M.  Dacier.  En  en 
reproduisant  les  arguments,  en  quelque  sorte  mot  pour  mot,  j'ai 
voulu  qu'on  ne  pût  me  reprocher  de  les  avoir  affaiblis.  Je  vais 
maintenant  reprendre  ces  arguments  un  à  un,  les  discuter  et  en 
démontrer  l'insuffisance  ou  le  peu  de  solidité.  Et  d'abord,  les  his- 
toriens du  temps  sont-ils  aussi  favorables  au  système  de  M.  Dacier 
qu'on  l'a  généralement  cru  depuis  la  publication  de  son  mémoire? 

Je  dois  convenir  avec  le  savant  académicien,  qu'en  effet  Mathieu 
Villani,  écrivain  contemporain,  raconte  la  mort  du  prévôt  des 
marchands  sans  en  faire  connaître  le  véritable  auteur.  Mais  com- 
ment M.  Dacier  a-t-il  pu  penser  que  ce  silence  devait  être  consi- 
déré comme  défavorable  à  Maillart?  Ne  puis-je  pas  dire,  et  avec 
autant  de  raison,  qu'il  n'est  pas  plus  favorable  à  Pépin  des  Essars 
et  à  Jean  de  Charny,  dont  Villani  ne  parle  pas  davantage?  On  ne 
peut  d'ailleurs  que  s'étonner  d'entendre  M.  Dacier  invoquer  ici 
l'autorité  de  Villani,  chroniqueur  étranger,  et  dont  l'inexactitude 
dans  le  récit  des  événements  qui  se  sont  passés  en  France ,  a  été 
tant  de  fois  signalée. 

Quant  au  second  continuateur  de  Nangis,  cet  auteur  grave  et 
judicieux,  témoin  pour  ainsi  dire  oculaire  des  faits  consignés  dans 
ses  annales,  garde- 1- il  réellement  un  silence  aussi  absolu  que 

«  Trésor  des  Charles,  registre  86,  pièce  i5i. 


l'avance  M.  Daoier,  et  s'il  ne  nomme  pas  Jean  Maillait,  ne  le 
désigne-t-il  pas  assez  clairement  pour  qu'il  soit  Impossible  de  le 
«inatlre?  Il  résulte  desonrécil  que,lelrraoui  13">s,  le  prérôl 
des  marchands  l'élan!  rendu  en  plein  jour,  avec  plusieurs  de  ses 
partisans*  soi  principales  portes  de  la  ville,  renvoya  quelques-uns 
des  bourgeois  qui  les  gardaient,  et  leur  en  substitua  d'autres  aux- 
quels il  confia  les  ciels.  Mais  à  la  porte  de  la  Bastille  Saint-Antoine, 
certains  bourgeois  influents,  qui  depuis  longtemps  étaient  chargés 
de  la  garde  de  celte  porte,  conçurent  quelques  soupçons  de  trahi- 
son, et  refusèrent  de  livrer  les  clefs.  Le  prévôt  insistant,  il  s'éleva 
une  vive  altercation,  au  milieu  de  laquelle  l'un  des  gardes  s'écria  : 
«  Qu'est-ce  donc  que  ceci  !  ce  prévôt  nous  trahit,  et  veut  nous 
«  livrer.  »  À  ces  mots  la  dispute  redoubla,  et  un  autre  garde  levant 
son  épée  ou  sa  hallebarde,  en  frappa  Marcel  et  l'étendit  mort  à 
ses  pieds  l. 

Ainsi,  d'après  le  continuateur  de  Nangis,  ce  fut  un  des  gardes 
de  la  porte  Saint-Antoine,  qui  tua  le  prévôt.  Or,  le  titre  de  garde 
ne  peut  convenir  ni  à  Pépin  des  Essars ,  ni  à  Jean  de  Charny. 
Ces  deux  chevaliers,  dont  la  fidélité  au  parti  du  Régent  ne  varia 
jamais,  suivant  les  textes  invoqués  par  M.  Dacier,  n'auraient 
certainement  pas  inspiré,  soit  à  cause  de  cette  fidélité  môme, 
soit  à  raison  de  leur  qualité  de  nobles,  assez  de  confiance  aux 
bourgeois  de  Paris  pour  qu'on  leur  eût  donné  le  commandement 
de  la  porte  et  du  quartier  de  la  ville  les  plus  exposés  aux  attaques 
du  Régent,  dont  les  troupes  occupaient  Saint-Maur  et  Charenton  ; 
mais  ce  même  titre  de  garde,  au  contraire,  convient  parfaitement 
à  Jean  Maillart.  Les  grandes  chroniques  de  France,  que  je  rappel- 
lerai bientôt,  nous  apprennent,  en  effet,  qu'il  était  garde  d'un  des 
quartiers  voisins  de  la  porte  Saint-Denys  (expressions  qui  peuvent 
s'appliquer  au  quartier  Saint-Antoine  )  ;  et  ce  fut  en  celte  qualité 
qu'il  s'opposa  à  la  remise  des  clefs  de  la  même  porte  entre  les  mains 
de  Jocerand  de  Mascon ,  trésorier  du  roi  de  Navarre.  Ne  voit-on  pas, 
par  ce  simple  rapprochement  de  textes  contemporains,  que,  loin 
d'< Hre  défavorable  à  Maillart,  le  second  continuateur  de  Nangis 
confirme  implicitement  le  témoignage  de  Froissarl  P 

•l'arrivé  maintenant  au  passage  des  chroniques  de  France  ou  de 
Saint-Denys  auquel  M.  Dacier  a  voulu  faire  dire  beaucoup  plus 
qu'il  ne  dit  en  effet. 

<  Le  mardi,  derrain  jour  du  dit  mois  de  juillet,  le  dit  prèvosl,  et 


Siùcilegium  D.  d'Achcry ,  lono.  3  ,  in  fol.,  p.  lao. 


8Ï 

«  pluseurs  aulres  avecques  luy,  tous  armez ,  alèrent  avant  disner 
«  à  la  bastide  de  Saint-Denys,  et  commanda  ledit  prévost  à  ceulx 
«  qui  gardoient  les  clefs  de  la  dite  bastide,  que  ils  les  baillassent 
«  à  Joceran  de  Mascon,  qui  estoit  trésorier  du  dit  roy  de  Navarre  ; 
«  lesquelz  gardes  des  dites  clefs  distrent  que  iiz  n'en  bailleroient 
«  nulles,  dont  le  dit  prévost  fut  moult  courroucié.  Et  se  mut  riole 
«  a  la  dite  bastide  entre  le  dit  prévost  et  ceulx  qui  gardoient  les 
«dites  clefs,  tant  que  un  bourgois  appelle  Jehan  Maillart,  qui 
«  estoit  garde  de  l'un  des  quartiers  de  la  dite  ville  de  la  partie 
«  devers  la  dite  bastide ,  oit  nouvelles  du  dit  débat ,  et  pour  ce 
«  se  traist  vers  le  dit  prévost,  et  li  dist  que  l'en  ne  bailleroit  point 
«  les  clefs  au  dit  Joceran  ;  et  pour  ce,  ot  pluseurs  grosses  parolles 
«  entre  le  dit  prévost  et  Joceran  d'une  part,  et  le  dit  Jehan  Maillart 
«  d'autre  part.  Si  monta  le  dit  Maillart  à  cheval  et  prist  une  ba- 
«  nière  du  roy  de  France,  et  commença  à  crier  :  Montjoye  au  roi 
«  de  France  et  au  duc,  tant  que  chascun  qui  le  véoit,  aloit  après  et 
«  crioit  le  dit  cri.  Et  aussi  firent  le  dit  prévost  et  sa  compaignie, 
«  et  s'en  alèrent  vers  la  bastide  Saint-Antoine,  et  le  dit  Jehan 
«  Maillart  demoura  vers  les  haies.  Et  ung  chevalier  appelle  Pépin 
«  des  Essars,  qui  riens  ne  savoit  de  ce  que  le  dit  Jehan  Maiîlart 
«  avoit  fait,  prist  assez  tost  après  une  autre  banière,  et  crioit  sem- 
«  blablement  le  dit  cri  du  dit  Jehan  Maillart.  Et  durant  ces  choses, 
«  le  dit  prévost  vint  à  la  dite  bastide  Saint- Antoine  ,  et  tenoitdeux 
«  boistes  es  queles  avoit  lettres  que  le  dit  roy  de  Navarre  li  avoit 
«  envoiées,  si  comme  l'en  disoit.  Si  requistrent  ceuls  qui  estoient 
«  à  la  dite  bastide  au  dit  prévost  que  il  leur  monstrast  les  dites 
«  lettres;  et  se  mut  riote  à  la  dite  bastide ,  tant  que  aucuns  qui  là 
«  estoient  coururent  sus  à  Phelippe  Giflart,  qui  estoit  avecques  le 
«  dit  prévost,  lequel  se  deffendi  forment,  car  il  estoit  fort  armez 
«  et  le  bacinet  en  la  teste;  mais  toutesvoies  il  fu  tuez.  Et  après 
«  fu  tué  le  dit  prévost  et  un  autre  de  sa  compaignie  appelle  Simon 
«le  Paonnier;  et  lantost  furent  despoilliez  et  estanduz  tous  nuz 
«  sur  les  quarreaux  en  la  voie  *.  » 

M.  Dacier  s'autorise  du  passage  de  ce  récit,  où  il  est  dit  que 
Maillart,  dans  sa  tentative  d'insurrection  contre  Marcel,  demoura 
vers  les  haies ,  pour  insinuer  que  loin  d'avoir  été  l'auteur  de  la 
mort  du  prévôt ,  il  n'en  fut  pas  même  le  témoin.  Mais  il  aurait  dû 
observer  que  le  chroniqueur  n'est  pas  plus  explicite  sur  ce  point 
en  ce  qui  concerne  Pépin  Des  Essars;  car  il  se  borne  à  dire  que 

»  Chroniques  de  St-Denys.  Edilion  de  M.  Paulin  Paris  ,  lom.  vi,  pag.  i3a  ,  et 
manuscrit  n°  8395  de  la  Bibliothèque  royale. 


H 
ce  chevalier  chercha  comme  Maillait  à  soulever  la  population  de 

Paris,  sans  ajouter  qu'il  se  soit  trouvé  a  la  bastille  Saint-Antoine 
au  moment  de  la  mort  «lu  prévôt.  Or,  sa  présence,  de  même  que 
celle  de  .Maillart,  à  cette  scène,  est  prouvée  par  des  témoignages 
contemporain*  autres  que  celui  des  chroniques  de  Saint-Denys. 
Quant  à  cette  assertion  que  Pépin  Des  Essars  riem  tt«  savait  de 
ce  que  le  dit  Jehan  Maillart  avoit  fait,  lorsqu'il  commença  lui- 
même  à  agir,  il  est  difficile  d'y  ajouter  foi.  Ne  suffit-il  pas,  en  effet, 
d'entendre  le  chroniqueur  attester  que  l'action  de  Maillart  a  pré- 
i  èdé  celle  de  Des  Essars,  pour  rester  convaincu  que  ces  deux  en- 
treprises ayant  lieu  dans  l'enceinte  de  Paris  et  presque  sur  le 
môme  point,  ont  dû  être  la  conséquence  l'une  de  l'autre,  ou  bien 
le  résultat  d'un  complot  formé  d'avance,  et  dont  Maillart  était 
certainement  l'âme  ;  ce  qui  semblerait  d'ailleurs  le  démontrer  jus- 
qu'à l'évidence,  c'est  la  marche  uniforme  que  le  chroniqueur  de 
Saint-Denys  fait  suivre  aux  deux  chefs  du  mouvement  pour  arriver 
au  même  but.  Chacun  de  son  côté  prend  une  bannière  de  France, 
et  se  met  à  parcourir  les  rues  au  cri  de  Montjoic  au  roi  de  France 
et  au  duc.  Comment  s'expliquer  une  telle  coïncidence  de  temps  et 
d'efforts,  à  moins  de  supposer  ou  accord  préalable  entre  Maillart 
et  Des  Essars,  ou  imitation  de  la  part  de  ce  dernier  ?  du  reste  ,  quoi 
qu'il  en  soit  de  lune  ou  de  l'autre  de  ces  conjectures,  l'honneur 
d'avoir  donné  le  signal  du  soulèvement  restera  toujours  a  Maillart. 
Observons,  d'ailleurs,  que  non-seulement  le  chroniqueur  de  Saint- 
Denys  se  tait  sur  le  nom  de  celui  qui  frappa  Marcel,  mais  qu'il  ne 
mentionne  même  pas  le  chevalier  Jean  de  Charny ,  auquel 
M.  Dacier  donne  une  si  grande  part  dans  les  événements  de  cette 
journée. 

Le  troisième  argument  du  Mémoire  que  je  combats  serait  d'un 
grand  poids ,  s'il  ne  reposait  pas  sur  une  erreur  dont  j'ai  hâte  de 
donner  l'explication.  M.  Dacier  ayant  découvert  dans  trois  manu- 
scrits de  la  chronique  de  Froissart,  une  relation  de  la  mort  du 
prévôt  des  marchands,  différente  de  celle  qu'on  trouve  dans  les 
anciennes  éditions,  pensa  qu'il  devait  donner  la  préférence  à  cette 
nouvelle  leçon.  C'est  ce  qu'il  fit,  et  ce  que  M.  Buchon  a  fait 
après  lui  en  reproduisant  son  travail.  Telle  n'eût  pas  été  ce- 
pendant la  manière  de  procéder  de  M.  Dacier,  s'il  eût  été  mieux 
au  fait  de  la  composition  de  la  chronique  qu'il  éditait.  Et,  en 
effet,  s'il  avait  su  que  Froissart,  soit  dans  une  révision  du  premier 
livre  de  son  travail,  soit  dans  un  résumé  de  ce  même  livre,  s'en 
tenu  invariablement  au  récit  de  la  mort  du  prévôt,  tel  que  le 


86 

donnent  les  anciennes  éditions  et  la  plupart  des  manuscrits,  il  au- 
rait ,  à  coup  sûr ,  respecté  ce  récit  pour  ainsi  dire  sacramentel  et 
rejeté  l'autre  comme  étant  l'ouvrage  d'un  interpolateur.  La  leçon 
suivie  par  M.  Dacier  est  ainsi  conçue  : 

«  Celle  propre  nuit  que  ce  devoit  avenir,  inspira  (Dieu)  et  es- 
«  veilla  aucuns  des  bourgois  de  Paris  qui  estoient  de  l'accort  et 
«  avoient  toujours  esté  du  duc  de  Normandie,  desquelz  messire 
«  Pépin  Des  Essars  et  messire  Jehan  de  Charny  se  faisoientchiefs  ; 
«  et  turent  iceulx  par  inspiracion  divine ,  ainsi  le  doit  on  supposer, 
«  enformez  que  Paris  devoit  estre  courue  et  destruite.  Tanlost  ilz 
«  s'armèrent  et  firent  armer  tous  ceulx  de  leurcosté,  et  révélèrent 
«  secrètement  ces  nouvelles  en  pluseurs  lieux,  pour  avoir  plus  de 
«  confortans.  Or  s'en  vint  le  dit  messire  Pépin  et  pluseurs  autres, 
«  bien  pourveus  d'armeures  et  de  bons  compaignons,  et  prist  le  dit 
«  messire  Pépin  la  banière  de  France  en  criant  au  roi  et  au  duc  ; 
«  et  les  suivoit  le  peuple  ;  et  vindrent  à  la  porte  Saint- Anlhoine,  où 
«  ilz  trouvèrent  le  prévost  des  marchans  qui  tenoit  les  clefs  de  la 
«  porte  en  ses  mains.  Là  estoit  Jehan  Maillart  qui  pour  ce  jour 
«  avoit  eu  débat  au  prévost  des  marchans  et  à  Josseran  de  Mascon, 
«  et  s'estoit  mis  avecques  ceulx  de  la  partie  du  duc  de  Normandie  ; 
«  et  illecques  fut  le  dit  prévost  des  marchans  forment  arguez  et 
«  assaillis  et  déboutez  ;  et  y  avoit  si  grant  noise  et  criée  du  peuple 
«  qui  là  estoit,  que  l'on  ne  pouvoit  riens  entendre  ;  et  disoient 
«  A  mort,  à  mort,  tuez,  tuez  ce  prévost  des  marchans  et  ses  aliez, 
«  car  ilz  sont  traistres.  Là  ot  entr'eulx  grant  hutin;  et  le  prévost 
«  des  marchans  qui  estoit  sur  les  degrez  de  la  bastide  Saint-An- 
«  thoine,  s'en  feust  voulentiers  fuy  s'il  eust  peu,  mais  il  fu  si  hastez 
«  que  il  ne  pot;  car  messire  Jehan  de  Charny  le  féri  d'une  hache 
«  en  la  teste  et  l'abati  à  terre  ;  et  puis  fut  féru  de  maistre  Pierre 
«  Fouace  et  autres  qui  ne  le  laissièrcnt  jusques  à  tant  que  il  fut 
«  occis,  et  six  de  ceulx  qui  estoient  de  sa  secte,  entre  lesquelz  es- 
«  loient  Phelippe  Giffart ,  Jehan  de  Liste,  Jehan  Poiret,  Simon  Le 
«  Paonnier,  et  Gille  Marcel  ;  Et  pluseurs  autres  traistres  furent  pris 
«  et  envoyez  en  prison.  !  » 

Avant  de  démontrer  que  cette  leçon  n'est  pas  émanée  de  Frois- 
sart,  je  dois  dire  que,  même  en  l'admettant  comme  son  ouvrage, 
elle  ne  serait  pas  aussi  défavorable  à  Maillart  qu'on  voudrait  le 
persuader.  D'abord,  elle  établirait  d'une  manière  positive  un  point 
essentiel  que  le  célèbre  académicien  a  contesté  en  s'appuyant  d'un 

1  Chronique  de  Fruissart.  Edition  de  M.  Buchon ,  1824.  Tome  3,  pag.  3i6  et 


passage  des  peu  ( ancloant  des  cliroiinjucs  de  Sainl-Denys.  Ce 

poinl  .  c*CSI  la  présente  de  Maillait  à  la  bastille  Saint- Antoine 
an  moment  où  Marcel  fui  mis  à  mort,  là  eeioit,  dit  le  nouveau 
texte.  Jehan  Maittari  qui  pour  ce  jour  avbii  eu  débat  au  prèvosi 
de$  marchant  et  à  Josscran  de  Mascon.  Mais  que  devient  alors 
cette  assertion  du  chroniqueur  de  Saint-Denys  cjuê  Maillart  de- 
moura  vers  les  haies?  El  If.  Dacier  ne  se  fait-il  pas  illusion  lors- 
qu'il prétend  corroborer  Tune  par  l'autre  ces  deux  autorités  qui  se 
contredisent  aussi  formellement  et  sur  un  point  aussi  essentiel? 

Mais  je  viens  de  dire  que  cette  nouvelle  leçon  n'est  pas  l'ouvrage 
•le  Froissart.  Pour  le  prouver,  j'ai  besoin  d'arrêter  quelques  instants 
l'attention  du  lecteur  sur  un  point  intéressant  de  critique  a  peine 
entrevu  jusqu'ici.  Froissart,  après  avoir  composé  la  partie  de  sa 
chronique  qui  s'étend  depuis  1326  jusqu'en  1377,  revint  sur  ce 
premier  travail  pour  le  compléter.  Cette  révision  se  reconnaît  faci- 
lement, dans  les  manuscrits,  à  trois  morceaux  d'un  véritable  intérêt  : 
1°  à  un  prologue  qui  diffère,  dans  presque  toute  son  étendue,  de 
celui  que  donnent  la  plupart  des  manuscrits  et  les  diverses  édi- 
tions, sans  en  excepter  les  deux  de  M.  Buchon  ;  2°  à  un  récit  des 
événements  qui  s'accomplirent  de  1350  à  1356,  et  que  Froissart, 
faute  de  matériaux  sans  doute,  avait  omis  dans  sa  rédaction  pri- 
mitive ;  3°  enfin,  à  une  variante  qui  comprend  les  six  dernières  an- 
nées de  celte  première  composition,  et  qui  est  incontestablemenl 
pins  exacte  et  plus  étendue  que  le  récit  qu'elle  était  destinée  à 
remplacer  \ 

Voyons  maintenant  quelle  induction  on  peut  tirer  de  cette  ré- 
vision faite  par  l'auteur  lui-même  du  premier  livre  de  sa  chro- 
nique. C'est  évidemment ,  ou  bien  que  le  texte,  ainsi  revu,  doit 
renfermer  la  leçon  donnée  par  M.  Dacier  et  relative  à  la  mort  de 
Marcel,  ou  bien  que  cette  leçon  est  un  morceau  apocryphe ,  in- 
alé  par  une  main  étrangère  dans  quelques  manuscrits  de  la 
chronique. 

En  effet,  si  Froissart  en  était  réellement  l'auteur,  ne  devrait-on 
pas  la  trouver  dans  le  texte  revu  plutôt  que  dans  le  texte  primitif? 
Or,  c'est  lout  le  contraire  qui  a  lieu.  Trois  manuscrits  du  texte 
primitif  la  donnent,  tandis  qu'on  la  chercherait  vainement  dans 
les  manuscrits,  au  nombre  de  trois  aussi,  qui  contiennent  le  texte 
révisé.  Il  n'est  donc  pas  possible  d'admettre  que  cette  leçon  soit 
jamais  sortie  de  la  plume  de  Froissart. 

-lie  variante  coaioicr.ee  M  i3y2,  cl  *'arrélc  à  Tannée  1" 


88 

A  cette  preuve  décisive,  je  puis  en  ajouter  encore  une  autre  qui 
ressort  d'un  passage  môme  de  la  nouvelle  leçon.  Il  est  dit  au  corn  - 
mencement  du  chapitre  cccxcm  où  elle  se  trouve  «  que  le  prévost 
«  desmarchans  et  ceulx  de  sa  secte  dévoient  estre  tous  prests  et  or- 
«  donnez  entre  la  porte  Saint-Honoré  et  la  porte  Saint- Antoine, 
«  tellement  que,  a  l'eure  de  minuit,  Anglois  etNavarrois  dévoient 
«  tous  d'une  sorte  y  venir  si  pourveus  que  pour  courir  et  destruire 
«  Paris,  et  les  dévoient  trouver  toutes  ouvertes  %  »  Et  quelques  li- 
gnes plus  bas,  le  récit  de  la  mort  de  Marcel  commence  dans  la  leçon 
apocryphe ,  comme  dans  le  véritable  texte  de  Froissart,  par  ces 
mots  :  Celle  propre  nuit  que  ce  devoit  avenir,  inspira  Dieu  et 
esveilla  aucuns  des  bourgois  de  Paris,  etc.  2. 

Ces  deux  citations  prouvent  que  ce  fut  dans  la  nuit ,  et  peu 
d'instants,  sans  doute,  avant  l'heure  où  la  ville  devait  être  livrée, 
que  Marcel  fut  tué.  Cependant,  d'après  le  texte  môme  de  la 
leçon  adoptée  par  M.  Dacier,  cet  événement  aurait  eu  lieu  «  le 
«  mardi,  derrenier  jour  de  juillet  1358,  après  disner.  »  Or,  cette 
expression  après  disner  ne  pouvant  indiquer  une  heure  de  la  nuit, 
il  en  résulte  que  la  leçon  est  évidemment  fausse  ;  et,  en  effet,  si 
Froissart  l'avait  composée,  n'aurait-il  pas  retouché  le  chapitre  en- 
tier pour  mettre  d'accord  entre  elles  les  dates  relatives  à  un  fait 
dont  il  aurait  eu  à  cœur  de  rectifier  le  récit  3. 

Il  est  d'ailleurs  constant  que  la  scène  de  la  bastille  Saint-Antoine 
se  passa  pendant  la  nuit;  car  nous  lisons  dans  une  ancienne  chro- 
nique manuscrite,  classée  sous  le  n°  9656  à  la  Bibliothèque  royale, 
que  Maillart  faisoit  porter  Vélendard  du  roy  avec  torches  et 
falots. 

C'est  ici  le  lieu,  ce  me  semble,  de  faire  connaître  le  véritable 
récit  de  la  mort  de  Marcel.  On  remarquera  combien  il  est  plus 
dramatique  que  celui  de  la  nouvelle  leçon  et  plus  en  rapport  avec  la 


"  Chronique  de  Froissart,  édition  de  M.  Buchon,  tome  3,  page  3i5elsuiv. 

2  Chron.  de  Froissart.  Ubi  suprà,  page  3i6. 

3  Après  ce  récit,  on  lit  ce  qui  suit  dans  le  texte  de  MM.  Dacier  et  Buchon  ,  à 
l'occasion  de  la  rentrée  du  Régent  dans  Paris.  «  Là  esloit  Jehan  Maillart  delez  lui, 
«  qui  grandement  estoit  eu  sa  grâce  et  en  son  amour  ;  ei  au  voir  dire  ,  il  l'avait 
«  bien  acquis,  si  comme  vous  avez  oy  cy-dessus  recorder,  combien  que  par  avant 
«  il  feust  de  Paliance  au  prévost  des  marchans,  si  comme  l'en  disoit.  »  Je  remarque 
que  ces  derniers  mots  ,  «  Combien  que  par  avant  il  feust  de  l'aliance  au  prévost 
«  des  marchans  ,  si  comme  l'en  disoit  »  ,  n'appartiennent  pas  au  texte  original  de 
Froissart.  On  ne  les  voit  que  dans  les  manuscrits  où  se  trouve  la  fausse  variante 
sur  la  mort  de  Marcel.  C'est  encore  donc  là  une  interpolation  qui  ne  peut  avoir 
plus  d'autorité  que  la  variante  elle-même. 


8| 

lournure  d'esprit  el  les  habitudes  de  ilyle  du  célèbre  chroni- 
queur : 

i  Celle  propre  nuit  que  ce  devoit  avenir,  inspira  Dieu  etesveilla 
«  aucuns  des  bourgois  de  Paris  qui  esloienl  de  l'accort  et  avoient 
f  toujours  cslc  «lu  duc  de  Normandie,  desquelx  Jehan  Maillart  et 
«  Simon  Maillart,  son  frère,  se  faisoienl  chiefs ;  et  furent  ceulx 
<<  p. h   inspiracion  divine,  ainsi  le  doit-on  supposer,  informez  que 
((  Paris  devoit  eslre  courue  et  deslruile.  Tantost  ils  s'armèrent  et 
i  tirent  armer  tous  ceulx  de  leur  costé,  et  révélèrent  secrètement 
a  ces  nouvelles  en  pluseurs  lieux  pour  avoir  plus  de  confortans  ; 
«  et  s'en  vindrent  Jehan  et  Simon  Maillart ,  pourveus  d'armeures 
«  et  de  bons  compaignons  bien  advisiez,  pour  savoir  quelle  chose 
«  ils  dévoient  faire,  un  petit  devant  mienuil  à  la  porte  Saint-An- 
«  thoine,  el  trouvèrent  le  dit  prévost  des  marchans,  les  clefs  de  la 
«  porte  en  ses  mains.  Le  premier  parler  que  le  dit  Jehan  Maillart 
«  lui  dist,  ce  fui  que  il  lui  demanda  par  son  nom  :  EstienneyEstienne, 
«  que  faites-vous  cy  à  ceste  heure?  Le  prévost  lui  respondi  :  Jehan, 
«  à  vous  qu'en  monte  de  savoir?  Je  suis  cy  pour  prendre  garde  de 
«  la  ville  dont  j'ay  le  gouvernement.  Par  Dieu,  respondi  Jehan 
a  Maillart,  il  ne  va  mie  ainsy,  mais  n'estes  cy  à  ceste  heure  pour 
■  nul  bien  ;  et  je  le  vous  monstre,  dist-il  à  ceulx  qui  estoientdelez 
«  Iuy,  comment  il  tient  les  clefs  des  portes  en  ses  mains  pour  trahir 
«  la  ville.  Le  prévost  des  marchans  s'avança  et  dil  :  Vous  mentez. 
«  Par  Dieu,  respondi  Jehan  Maillart,  traistre,  mais  vous  mentez  ; 
«  et  tantost  feri  à  lui,  et  disl  à  ses  gens  :  A  la  mort,  à  la  mort 
«  tout  homme  de  son  costé,  car  Hz  sont  traislres.  Là  otgranthustin 
«  eldur,  et  s'en  feust  voulentiers  le  prévost  des  marchans  fouy,s'il 
«  eust  peu  ;  mais  il  fut  si  haslé  qu'il  ne  pot.  Car  Jehan  Maillart  le 
«  féri  d'une  hache  sur  la  leste  el  l'abbalty  à  terre,  quoique  ce  feust 
«  son  compère  ;  ne  ne  se  parly  de  luy  jusqu'à  ce  qu'il  feust  occis  et 
i  de  ceulx  qui  là  estoient,  et  le  demourant  pris  et  envoyez  en 
«  prison  ;  et  puis  commencièrent  à  estourmir  et  à  esveiller  les  gens 
«  parmi  les  rues  de  Paris  '.  » 

Voilà  le  récit  de  la  fin  tragique  d'Etienne  Marcel,  lel  que  Frois- 
strt  récrivit  lorsqu'il  arrêta  la  première  rédaction  de  sa  chronique, 
lel  qu'il  l'inséra  dans  la  révision  de  son  premier  livre,  tel  enfin 
qu'il  le  maintint  dans  un  résumé  de  ce  même  livre  que  de  fortes 
raisons  m'engagent  à  lui  attribuer,  et  dont  personne    jusqu'ici 

'Cliron.  «le   Froissart,  tome  3,  png.  3i«);  et  manus.iil   n"  83ag   d-  la  Biblio- 

tlit'fjue  rov  il'  .  2.2. 


90 

n'avait  soupçonné  l'existence.  Désormais  ce  récit,  qui,  suivi  durant 
plus  de  trois  cents  ans,  a  été  depuis  le  Mémoire  de  M.  Dacier,  sa- 
crifié à  une  fausse  variante,  reprendra,  j'ose  l'espérer,  l'autorité 
qu'il  n'aurait  jamais  dû  perdre.  Peut-être  sera-t-on  tenté  d'accuser 
le  chroniqueur  d'avoir  été  trop  réservé  en  citant  seulement  Jean 
et  Simon  Maillart,  lorsqu'il  est  certain  que  Pépin  DesEssars  se  joi- 
gnit à  eux  contre  le  prévôt  des  marchands.  Mais  Froissart  n'a  voulu, 
sans  doute,  faire  connaître  que  les  véritables  chefs  du  mouvement. 
S'il  n'a  pas  nommé  Des  Essars ,  c'est  qu'il  n'aura  vu  en  lui  qu'un 
agent  secondaire  et  subordonné  à  Maillart. 

Du  reste  ,  si  celle  qualification  d'agent  secondaire  avait  besoin 
d'élre  justifiée,  elle  le  serait  facilement  par  le  témoignage  d'un 
écrivain  contemporain,  celui  de  Jean  de  Nouelles,  abbé  de  Saint- 
Vincent  de Laon,  auteur  d'une  chronique  inédite,  compilée  en  1388, 
et  qui  s'étend  jusqu'à  l'année  1380.  Celte  chronique  précieuse  par 
sa  date,  ne  l'est  pas  moins  par  les  détails  intéressants  qu'elle  ren- 
ferme. On  y  trouve  une  relation  de  la  mort  d'Elienne  Marcel  qu'on 
dirait  composée  lors  même  de  l'événement,  tant  elle  s'accorde  avec 
les  aulres  monuments  de  l'époque.  Je  ne  résiste  pas  au  désir  de 
faire  connaître  encore  ce  nouveau  texte ,  quoique  j'aie  peut-être 
abusé  de  la  permission  de  citer  : 

«  Le  prévost  des  marchans  et  ses  alliez  avaient  fait  leur  attrait, 
«  et  ne  voulrent  que  on  veillast  en  celle  nuit  aux  portes  ne  aux 
«  murs.  Mais  à  Paris  avoit  un  bourgois  nommé  Jehan  Maillart,  qui 
«  estoit  garde,  par  le  gré  du  commun,  d'un  des  quartiers  de  la  ville, 
«  qui  estoit  ordonnée  par  quatre  capitaines.  Cil  Jehan  Maillart  ne 
«  voult  mie  que  cilz  qui  en  son  quartier  estoient  établis  pour  veiller, 
«  laissassent  leur  garde,  dontPhelippe  Gieffart  et  aulres  moult  aliés 
«  à  la  trahison  le  blasmèrent  et  voulrent  avoir  les  clefs  de  la  porte 
«  de  sa  garde  ,  et  ses  gens  faire  retraire  et  ses  gaitteurs ,  et  leur 
«  garde  laissier.Lors,  cils  Jehan  Maillart  apperceut  bien  la  trahison, 
«  et  manda  Pépin  Des  Essars  etpluseurs  autres  bourgois,  et  fitdre- 
«  cier  une  banière  de  France  ;  et  crièrenl,  il  et  ses  gens,  au  roy  et 
«  au  duc  régent;  et  avec  eulx  assembla  li  peuples  de  Paris;  et  alèrent 
«  veoir  aux  portes  et  les  forteresses  visiter,  et  advint  que  vers  la 
«  porte  Saint-Anthoine,  ils  trouvèrent  le  prévost  des  marchans  et 
«  aucuns  de  ses  aliés,  qui  par  couverture  crioient  Monjoye  au  roy 
«  et  au  duc,  si  comme  li  aultre.  Adonc  Jehan  Maillart  requist  au 
«  prévost  des  marchans,  pardevant  le  peuple,  que  il  monstrast  les 
«  lettres  que  le  régent  leur  avoit  envoiées.  Mais  il  ne  les  monstroit 
«  mie  voulentiers ,  pour  ce  que  li  mandemens  lui  estoit  contraires; 


<1I 

I  et  M  cuidoil  excuser  par  paroles.  Mais  li  plusems  |  <>ik eurent  la 

«  trahison,  et  là  1 1 1 1  assaillis  el  occto  da  commun  . 

Puisque,  rTaprèè  ta  récit,  Pépin  i><>  Btaan  m  prit  les  armes  con- 
tre le  prévol  dès  marchanda  qu'a  l'appel  de  Maillarl,  n'ai-je  pas 
eu  raison  de  le  considérer  comme  un  agent  de  ce  dernierVCc  point, 
une  fois  admis,  détruit  l'argument  lire  par  M.  Dacier  des  lettres  de 
rémission  accordées,  au  mois  de  février  \'M\H  (V.  St.),  par  le  roi 
Charles  Y,  en  faveur  de  Jacques  de  Ponloise,  huissier  d'armes,  et 
dans  lesquelles  il  est  dit  qu'avant  que  Marcel  eut  été  tué,  Pépin  des 
Eùars,  chevalier,  Martin  des  Essars,  ledit  Jacques  de  Ponloise  et 
plusieurs  autres  allèrent  à  l'hôtel  de  Josseran  de  Mascon,  situé  prés 
de  Saint-Euslache,  «  pour  icellui  (Josseran) ,  comme  traistre,  par 
«  justice  ou  autrement  faire  occire  et  mettre  à  mort,  ou  quel  hostel 

«  ne  peut  estre  trouvé;  et  pour  ce  se  départirent  d'icelui et,  ce 

«  fait,  se  transportèrent  en  l'hoslel  de  noslre  dite  ville  de  Paris 
«  (c'est  le  roi  qui  parle),  et  prindrent  noslre  banière  qui  là  esloitet 
«  atout  s'en  alèrent  a  la  Bastil  de  Saint-Anlhoine  de  noslre  dite 
«  bonne  ville,  ou  quel  lieu  les  diz  prévost  des  marchans,  Phelippe 
«  Giffart  et  autres  traistres  furent  occis  et  mis  à  mort 2.  » 

Ces  lettres  établissent  que  Pépin  Des  Essars  ne  resta  pas  étran- 
ger à  la  révolution  du  31  juillet  1358 ,  mais  non  qu'il  en  ait  été  le 
principal  auteur,  comme  le  dit  M.  Dacier.  Rien,  d'ailleurs,  dans  ces 
lettres  ne  contredit  l'assertion  de  l'abbé  de  Laon  que  Des  Essars 
n'agit  dans  celte  circonstance  que  sur  l'invitation  et  à  l'appel  de 
Maillarl.  L'honneur  d'avoir  préparé  et  dirigé  le  mouvement  doit 
donc  rester  à  ce  dernier  :  et  en  effet,  si  la  part  que  Pépin  Des  Essars 
prit  à  celte  révolution  était  aussi  grande  que  le  prétend  M.  Dacier, 
n'en  eûl-ii  pas  été  récompensé  par  le  Régent,  et  ne  trouverions- 
nous  pas  encore  aujourd'hui  dans  le  Trésor  des  Chartes,  ou  dans 
lt  s  autres  collections  du  temps,  quelque  pièce  émanée  de  ce  prince, 
et  qui  nous  ferait  connaître  les  motifs  et  la  nature  même  de  cette 
récompense.  Or,  toutes  mes  recherches  à  ce  sujet  ont  été  infruc- 
tueuses, et  je  puis  presque  affirmer  qu'aucun  témoignage  dece  genre 
n'a  jamais  existé  ni  pour  lui,  ni  surtout  pour  le  chevalier  Jean  de 
Charny,  dont  le  concours  à  la  révolution  du  31  juillet,  ne  nous  est 
connu  que  pat  la  fartante  faussement  attribuée  à  Froissart. 
Mais  on   verra  bientôt  qu'il  n'en  est  pas  de  môme  pour  Jean 

'  Manuscrit  de  la  UiMiot'i.  royale,  dusse  sous  le  numéro  98  ■»  du  supplément 
■lis.  Je  dois  l'indication  de  ce  curieux   manuscrit  à  M.  Paulin  Paris,  membre 
I  Institut. 
'  1  Registre  'jq,  pièce  5^8. 


92 

et  Simon  Maillart,  et  qu'à  leur  égard  l'autorité  des  documents  offi- 
ciels vient  se  joindre  à  celle  des  historiens  contemporains. 

J'arrive  à  l'argument,  sinon  le  plus  fort,  au  moins  le  plus  spé- 
cieux de  tous  ceux  que  renferme  le  Mémoire  de  M.  Dacier.  Il  est 
tiré  d'une  pièce  du  Trésor  des  Chartes,  publiée  par  Secousse  dans 
sa  Vie  de  Charles  le  Mauvais1.  Ce  sont  ces  lettres  du  Régent  datées 
en  l'ost  devant  Paris,  au  mois  de  juillet  1358,  dont  j'ai  déjà  fait 
mention,  et  par  lesquelles  ce  prince,  voulant  punir  Jean  Maillart 
de  son  attachement  au  parti  du  prévôt,  confisque  ses  biens  et  en 
fait  don  au  comte  de  Porcien. 

Un  pareil  fait  serait  grave,  il  faut  en  convenir,  s'il  pouvait  être 
considéré  comme  vrai.  Mais  d'abord,  cette  confiscation  est-elle 
bien  sérieuse,  et  ne  doit-on  pas  la  regarder  plutôt  comme  un  acte 
de  politique  du  Régent,  fait  dans  le  seul  but  de  mettre  l'homme 
qui  travaillait  à  lui  ouvrir  les  portes  de  Paris,  à  couvert  des 
soupçons,  et  par  suite  des  mauvais  traitements  de  Marcel  et  de 
ses  partisans?  Cette  conjecture,  infiniment  probable,  appartient  à 
Secousse ,  qui  s'exprime  à  ce  sujet  de  la  manière  suivante  : 

«  Peut-être  ces  lettres  de  confiscation  cachent- elles  quelque 
«mystère  de  politique?  On  peut  supposer  que  Maillart,  dans 
«  le  fonds  du  cœur,  était  resté  fidèle  au  Régent,  et  qu'il  tramait  à 
«  Paris  quelque  intrigue  secrète  en  sa  faveur,  qu'il  était  devenu 
«  suspect  à  Marcel,  qui  aurait  pu  ou  le  faire  tuer  ou  le  chasser 
«  de  cette  ville,  et  que  le  Régent,  pour  y  conserver  un  serviteur 
«  zélé  qui  pouvait  lui  rendre  de  grands  services,  et  pour  dissiper 
«  tous  les  soupçons  de  Marcel,  aura  affecté  de  donner  des  mar- 
«  ques  publiques  d'une  feinte  indignation  contre  Maillart,  en  con- 
«  fisquant  ses  biens.  Ce  qui  peut  rendre  cette  conjecture  vrai- 
«  semblable,  c'est  que  je  n'ai  point  trouvé  d'autres  lettres  de 
«  confiscation  des  biens  des  rebelles  de  Paris,  données  avant  la 
«  mort  de  Marcel.2  » 

Ces  réflexions  de  Secousse  sont  aussi  judicieuses  que  conformes 
aux  autres  monuments  de  l'époque.  Ainsi  se  trouve  pleinement 
justifiée  cette  assertion  de  Froissart,  contre  laquelle  s'est  élevé 
M.  Dacier,  que  Jehan  et  Simon  Maillart  avoient  toujours  esté  de 
Vaccort  du  duc  de  Normandie  :  ainsi  s'explique  tout  naturellement 
ce  que  disait  ce  même  prince,  trois  mois  après  sa  rentrée  dans 
Paris,  en  parlant  de  Maillart,  qu'il  avoit  toujours  eue  en  cueur 

«  Mémoires  pour  servir  à  la  vie  de  Charles  II,  dit  le  Mauvais,  etc.,  par  Secousse» 
2  tom.in-4°,  PaS-  79  du  lom,  second. 

2  Ubi  suprà  Tom.  *•*,  pag.  298,  aux  notes. 


hcs-ijr<tnt  cl  vnnjr  loi/ault<\  obéissance  et  amour  envers  lui,  li 
roij  et  la  couronne  de  i'rance. 

De  semblable  témoignages  ne  changent-ils  pas  en  certitude 
fofl  COOJectarei  de  Secousse  ?  Comment  croire,  en  effet,  que 
Mnillnrl  ail  encouru  la  confiscation  de  ses  biens  ,  lorsque,  trois 
mois  plus  lard,  le  Régent  lui-môme  déclare  publiquement  qu'il 
n'a  jamais  cessé  d'être  un  sujet  loyal  et  fidèle  ? 

dépendant,  s'il  élait  vrai,  comme  l'affirme  M.  Dacier,  que  dans 
le  grand  nombre  de  pièces  du  Trésor  des  Charles,  il  ne  s'en  trouvât 
pas  une  seule  renfermant  un  mot  à  la  louange  de  Maillart,  on 
serait  forcé  de  convenir  que,  quoique  purement  négatif,  cet  ar- 
gument mérite  une  attention  sérieuse.  Mais  le  savant  académicien 
n'est  pas  plus  heureux  dans  cette  nouvelle  assertion  que  dans 
celles  qui  ont  précédé.  Si,  au  lieu  de  se  borner  à  parcourir  le 
registre  de  l'an  1358,  il  avait  réfléchi  que  des  pièces  d'une  année 
ont  été  souvent  transcrites  ou  vidimées  à  une  époque  postérieure, 
il  se  serait  convaincu  que  l'action  de  Maillart  n'était  pas  restée 
sans  récompense.  C'est,  en  effet,  dans  un  des  registres  de  l'année 
136i  que  sont  insérées  des  lettres  du  Régent,  données  à  Paris  au 
mois  d'août  1358,  et  dans  lesquelles  ce  prince  rend  à  Maillart  une 
éclatante  justice.  Mais  avant  de  rapporter  le  texte  de  ces  lettres,  qui 
sont  décisives  dans  la  question  dont  je  m'occupe,  voyons  si  le  seul 
registre  de  l'an  1358,  attentivement  consulté,  n'aurait  pas  fourni  a 
M.  Dacier  quelques  indications  propres  à  le  rendre  moins  hostile  à 
la  mémoire  de  Maillart. 

Et  d'abord,  ne  doit-on  pas  considérer,  comme  une  preuve  du 
dévouement  de  Maillart ,  le  crédit  qu'il  eut  sur  l'esprit  du  Régent? 
Je  trouve,  en  effet,  qu'à  peine  rentré  dans  Paris,  ce  prince  par- 
donna à  Jean  Chandelier  et  à  Jean  Rose  la  part  qu'ils  avaient 
prise  à  l'attaque  du  marché  de  Meaux  par  les  Jacques,  et  cela, 
dit-il,  pour  l'amour  et  contemplation  de  Jehan  Maillart  '. 

D'autre  part ,  plusieurs  lettres  de  rémission,  contenues  dans  le 
même  registre,  et  relatives  aux  troubles  dont  Paris  fut  agité  en 
1358,  présentent  ce  remarquable  début: 

«  Charles,  ainsné  fils  du  roy  de  France,  régent  le  royaume, 
«  savoir  faisons,  etc.,  que  comme  paravant  que  Estienne  Marcel, 

1  Trésor  des  Chartes,  registre  86.  Je  ne  dois  pas  ouMier  de  dire  que  Maillart 
faisait  partie  du  conseil  prive  du  Régent  au  mois  d'août  1 358.  Les  autres  mem- 
bres de  ce  conseil  étaient  le  duc  d'Orléans,  les  evèques  de  P.iris  ,  de  Lisieux 
pi  de  Chartres  ;  les  seigneurs  de  Mircbel  de  Meullant  et  de  St-Yenant;  Louis  de 
Harcourt,  Adam  de  Meleun,  Pépin  des  Essars,  etc.  (Très,  des  Charte?,  regist.  8(\ 


94 

«  prévost  des  marchans  de  la  ville  de  Paris  et  aucuns  de  ses  com- 
«  plices,  fussent  mis  à  mort  par  nostre  bon  et  loyal  commun  de  la 
«  ville  de  Paris,  etc. l.  »  Ce  début,  je  le  demande,  ne  prouve-t-il 
pas,  avec  la  dernière  évidence,  que  la  révolution  du  31  juillet  fut 
faite  par  le  peuple  et  les  bourgeois  de  Paris,  et  non  par  les  nobles? 
Est-il,  en  effet,  possible  de  donner  un  autre  sens  à  ces  mots, 
nostre  bon  et  loyal  commun  de  la  ville  de  Paris?  Mais  que  devient 
alors,  devant  cette  déclaration  duRégent,  l'opinion  qui  voudrait  en 
attribuer  l'honneur  à  deux  membres  du  corps  de  la  noblesse,  re- 
vêtus du  caractère  élevé  de  la  chevalerie?  Que  le  chevalier  Pépin 
des  Essars,  que  peut-être  Jean  de  Charny  aient  concouru  à  ce 
mouvement  patriotique,  il  n'y  a  rien  là  de  difficile  à  croire.  Je 
conviens  d'ailleurs  que  quelques  textes  contemporains  sont  formels 
sur  ce  point,  au  moins  à  l'égard  de  Pépin  des  Essars  ;  mais  son  rôle 
dut  se  borner,  dans  cette  occasion,  à  donner  une  utile  assistance  à 
ces  courageux  citoyens  de  Paris,  à  ce  bon  et  loyal  commun,  sui- 
vant l'expression  du  Régent,  qui,  dirigés  par  Jean  Maillart,  ren- 
versèrent l'homme  dont  ils  avaient  soutenu  la  cause,  lorsqu'ils  ne 
virent  plus  en  lui  qu'Un  traître  à  son  pays.  Si  quelque  doute  pou- 
vait subsister  encore  sur  le  rôle  principal  joué  par  Maillart  dans  ces 
tragiques  événements,  il  disparaîtra,  je  l'espère,  devant  les  mo- 
numents nouveaux  que  je  vais  faire  connaître ,  et  que  m'a  fourni  le 
Trésor  des  Chartes,  cet  inappréciable  recueil  dont  M.  Dacier  a 
si  mal  à  propos  accusé  le  silence.  A  peine  rentré  dans  Paris,  le 
Régent  voulant  récompenser  Maillart  de  son  dévouement,  lui  as- 
signa cinq  cents  livres  de  terre  à  Parisis  à  sa  vie ,  sur  le  tabellio- 
nage  et  le  scel  de  Meaux2 ,  et  quelques  jours  après  ,  il  lui  donna 
encore  à  perpétuité,  pour  lui  et  ses  descendants,  son  hôtel  de  Léry, 
vers  le  Pont  de  l'Arche ,  avec  toutes  ses  appartenances,  et  valant 
aussi  cinq  cents  livres.  Les  lettres  de  ce  don ,  s'expriment  ainsi  : 
«  Charles,  etc.,  savoir  faisons  que  pour  considération  du  très 
«  grant  et  agréable  service  que  nostre  très-vray  et  loyal  subjet  et 
«  obéissant  Jehan  Maillart,  bourgois  de  nostre  bonne  ville  de  Paris, 
«  a  fait  à  la  couronne  de  France,  à  monseigneur  et  à  nous,  lequel, 
«ou  temps  de  la  rébellion  d'aucuns  de  nostre  dicte  ville,  s'est 
«  avanturez  et  emprins ,  et  tant  fait  par  lui  et  nos  autres  loyals 
«  subgiez,  que  plusieurs  noz  traytres  et  rebelles  ont  esté  morts,  et 
«  aucuns  pris,  et  sommes  entrez  en  nostre  dite  ville  ;  et  les  bour- 
«  gois  et  habitans  d'icelle  venus  à  nostre  vraye  obéissance  et  sub- 

1  Trésor  de*  Chartes,  registre  86,  pièce  i95  ,  et  registre  90 ,  pièces  78  et  icu. 
"  Très,  des  Chartes  ,  registre  96,  année  1 364,  pièce  55. 


«  jeclion  ;  ci  pour  conlcmplncimi  des  bons  et  agréables  services 

u  que  le  dit  Jehai)  nous  rail  ,  de  jour  en  jour,  incessamment,  etes- 

érons  qu'il  nous  fasieou  temps  avenir;  non* ,  de  certaine  scien- 

«  ce  ,  elC,  avons  «hume  cl  octroyé,  donnons  et  petroyoos,  par  ces 
«présentes,  audit  Jehan  nostre  hostel  de  Léri,  vers  le  Pont  de 
«  l'Arche,  etc.,  etc.  Donné  à  Paris  l'an  de  grâce  1358,  ou  mois 
«  d'aousl  '.  » 

La  munificence  du  Régent  envers  Maillart  ne  se  borna  pas  là. 
Dans  la  donation  de  l'hôtel  de  Lery,  il  s'était  réservé  la  faculté 
de  le  reprendre  en  assignant  ailleurs  à  Jean  Maillart  un  revenu 
équivalent  a  celui  de  cet  hôtel.  Mais  par  de  nouvelles  lettres,  da- 
tées du  mois  d'octobre  de  la  môme  année,  il  renonça  a  celte  fa- 
culté de  retrait,  encore  que  le  dit  hostel  et  ses  appartenances , dit-il, 
puissent  valoir  en  assiette  de  terre  trois  cents  ou  quatre  cents  livres 
de  terre  à  Parisis,  de  plus  que  les  cinq  cents  livres  précédemment  as- 
signées. Les  motifs  de  cette  nouvelle  libéralité  du  Régent  ne  doivent 
pas  être  passés  sous  silence  :  «  Et  depuis,  dit  ce  prince,  ayons  en- 
«  core  plus  à  plein  congneu  et  esprouvé,  et  esprouvons  de  jour  en 
«  jour,  la  très  grant  et  vraye  loy  aulté,  obéissance  et  amour  que  le  dit 
«  Jehan  a  tousjours  eue  en  cueur,  et  a  monstre  de  fait,  comme  dit 
«  est,  et  monstre  de  jour  en  jour  envers  la  couronne  de  France , 
«  nostre  dit  seigneur  et  nous ,  eue  considération  et  contemplacion 
a  de  ces  choses  et  de  nostre  très-chier  et  amé  filleul  Charles,  fils  du 
«  dit  Jehan,  etc.2»  Les  libéralités  seules  ne  suffisent  donc  plus  à  la 
reconnaissance  du  Régent.  Il  y  joint  l'insigne  faveur  de  tenir  sur 
les  fonts  baptismaux  le  fils  de  Maillart;  établissant  ainsi  entre  le 
souverain  et  le  sujet  fidèle ,  ce  lien  moral  et  religieux  qui  n'avait 
guère  moins  de  force  au  XIVe  siècle  que  les  liens  mômes  du  sang. 

De  plus,  après  son  avènement  à  la  couronne  sous  le  nom  de 
Charles  V,  ce  prince  désirant ,  toujours  en  considération  du  même 
service,  amplifier  le  don  (ce  sont  ses  expressions)  qu'il  avait  fait 
à  son  cher  compère  Jean  Maillart,  déclara ,  par  de  nouvelles  let- 
tres du  mois  de  juin  1364,  que  dans  la  donation  de  l'hôtel  de 
Lérj ,  devaient  être  compris  les  fouages  ,  le  droit  d'usage  dans  la 
forêt,  ainsi  que  la  justice  haute,  moyenne  et  basse,  consistant  en- 
tre autres  points  dans  le  droit  de  «  traisner,  pendre ,  ardoir  et 
«  punir  tous  malfaiteurs,  et  de  faire  tous  exploiz  appartenans  à  fait 
«  de  haute  justice.3» 

1  Registre  du  Trésor  des  Chartes,  cote  96,  année  i36{  ,  pièce  55. 
■  Ubi  suprà. 
'' "  suprà 


96 

Enfin,  à  tant  de  récompenses  successives,  Charles  V  en  ajouta 
encore  une  qui ,  dans  l'esprit  du  temps ,  devait  être  considérée 
comme  le  complément  de  toutes  les  autres.  Par  lettres  de  Tan  1372, 
il  anoblit  Jean  Maillart ,  sa  femme  Isabelle ,  leurs  deux  fils  Jean  et 
Charles  et  leur  fille  Jacqueline,  mariée  à  Jean  Le  Cocq,  neveu  du 
fameux  Robert  Le  Cocq,  évêque  deLaon.  Ce  prince  motiva  cette  nou- 
velle grâce  sur  les  nobles  actions  et  les  autres  vertus  de  Jean  Mail- 
lart (pro  actibus  nobilibus  et  aliis  virtutibus) ,  résumant  ainsi,  en 
termes  aussi  honorables  que  concis,  tous  les  titres  de  Maillart  à  cette 
haute  distinction. 

A  Jean  Maillart  doit  donc  être  attribuée  la  révolution  du  31  juil- 
let. Mais  Simon  Maillart ,  son  frère ,  prit-il  réellement  une  part 
active  aux  événements  de  cette  journée?  Ce  fait  avancé  par  Frois- 
sart ,  tandis  que  la  fausse  variante  et  les  Chroniques  de  Saint- 
Denys  n'en  disent  rien ,  se  trouve  de  tout  point  confirmé  par  des 
lettres  du  Régent,  données  au  mois  d'août  1358.  Ces  lettres,  dont  il 
ne  nous  reste  aujourd'hui  que  l'analyse,  contenaient  un  don  fait 
par  ce  prince  à  Simon  Maillart,  bourgeois  de  Paris,  «  en  considé- 
«  ration  ,  dit-il,  de  la  véritable  affection  et  de  la  fidélité  dont  ledit 
«  Simon  et  les  siens  ont  donné  des  preuves  au  roi ,  au  régent  et  à 
«  la  couronne  de  France,  dans  le  fait  des  rebelles  et  traîtres  existant 
«  à  Paris,  etc. 1  »  La  preuve  de  cette  coopération  de  Simon  Maillart 
ne  confirme-t-elle  pas  en  quelque  sorte  les  autres  circonstances  du 
récit  de  Froissart  ? 

Du  reste ,  en  attribuant  au  peuple  de  Paris,  sous  la  conduite  de 
Maillart,  la  révolution  du  31  juillet  1358 ,  je  ne  prétends  pas  que 
la  noblesse  y  ait  été  tout  à  fait  étrangère.  Si  la  participation  de  Jean 
de  Charny  est  plus  que  douteuse ,  celle  de  Pépin  des  Essars  est  par- 
faitement constatée. 

M.  Dacier  n'a  conséquemment  qu'un  tort,  mais  un  tort  très- 
grave,  celui  de  dénaturer  les  faits  au  profit  d'une  classe  d'hommes 
et  au  détriment  d'une  autre.  J'ai  rapporté  ses  arguments ,  je  les 

1  Voici  l'analyse  de  la  pièce  ,  telle  qu'on  la  trouve  dans  le  vol.  48  ,  fol.  661  du 
fonds  Sl-Ma gloire,  à  la  Bibliothèque  du  roi  <c  Simon  Maillardi  civis  Parisiensis  pro 
«  dono  sibi  per  Regenteui  facto  per  lilteras  ejus  datas  raense  AugustoM.  ccc.lviii. 
«  Consideratione  vere  dilectionis  et  legalitatis  quas  idem  Simon  et  sui  exhibuerunt 
«  régi  et  regenti  ac  corone  francie  in  facto  rebellium  et  proditorum  existentium 
«  Parisiùs,  etc.  (  Extraits  d'un  registre  de  la  Chambre  des  Comptes  de  Paris,  coté  : 
«  Extractus  thesauri  à  termino  sancti  Johannis  Baptistœ  ,  m.  ccclvim  ad  ultim. 
«  August.  m.  ccc.  lviii.  »  On  sait  également  que  Simon  Maillart  devint  plus  tard 
mattre  des  eaux  et  forêts  du  roi ,  charge  dont  il  était  encore  revêtu  en  i374.  (  Ubi 
supra:  extractus  thesauri  à  Nativitale  m.  ccc.  lviu  ad  primam  Julii.  ) 


m 

ai  itctosrifemeiil  discétès  ;  de  oelte  discussion  rettortcnl,  ce  mo 

semble,  les  faits  suivants  : 

t°  Le  silence  de  Villani ,  s'il  ne  prouve  rien  en  faveur  de  Mail- 
lart.  ne  peut  rien  établir  aussi  ni  contre  lui,  ni  au  profit  de  Pépin 
Des  Kssars  et  de  Jean  deCharny.  Le  continuateur  de  Nantis  1  lins 
nommer  aucun  personnage ,  désigne  bien  plutôt  des  bourgeois  que 
des  chevaliers  ; 

2°  Le  passage  des  Chroniques  de  Saint-Denys ,  invoqué  par 
M.  Dacier,  ne  prouve  absolument  rien,  quant  au  fait  principal,  ni 
pour  Jean  Maillart,  ni  pour  les  deux  chevaliers,  dont  l'un,  Jean  de 
Charny,  n'y  est  môme  point  nommé.  Bien  plus,  ces  chroniques  Boni 
tout  à  l'avantage  de  Jean  Maillart,  puisqu'elles  lui  attribuent  l'ini- 
tiative du  mouvement  ; 

3"  La  prélcndue  variante  de  Froissart,  en  la  supposant  authen- 
tique, établirait  au  moins  que  Jean  Maillart  était  à  la  porte  Saint- 
Ànloine ,  au  moment  de  la  mort  de  Marcel ,  et  détruirait  ainsi 
l'assertion  des  Chroniques  de  Saint-Denys,  qui  font  rester  Maillart 
vers  les  halles.  Mais  cette  leçon  ne  saurait  être  d'aucun  poids 
dans  la  question  qui  nous  occupe,  puisque  j'ai  démontré  qu'elle  ne 
peut  être  attribuée  au  célèbre  chroniqueur  ; 

4°  Les  lettres  de  conOscation  des  biens  de  Maillart  ont  été  de 
la  part  du  Régent  une  pure  feinte,  dans  le  but  de  donner  le  change 
à  ses  ennemis ,  en  leur  faisant  considérer  comme  un  de  leurs  afiî- 
dés  l'homme  qui  surveillait  toutes  leurs  menées,  et  qui  devait  les 
déjouer.  Au  pis  aller,  cette  confiscation  aurait  été  de  la  part  du 
Dauphin  une  erreur  qu'il  reconnut  et  répara  dans  la  suite  d'une 
manière  éch  tinte; 

5°  Enfin,  l'absence,  même  bien  constatée ,  au  Trésor  des  Char- 
tes, de  toute  pièce  propre  à  établir  les  services  de  Maillart,  serait 
une  preuve  négative  qui ,  en  bonne  logique,  ne  saurait  être  ad- 
mise. 

Après  avoir  ainsi  démoli  pièce  à  pièce  l'échafaudage  de  preuves 
si  habilement  construit  par  M.  Dacier,  je  crois  avoir  démontré 
qu'à  Jean  Maillart  et  au  peuple  de  Paris  revient  la  principale  part 
dans  la  révolution  du  31  juillet  1358,  et  que  Pépin  des  Essars  n'y 
a  joué  qu'un  rôle  secondaire.  Ce  fait  résulte  :  1°  du  véritable  texte 
de  Froissart,  tel  qu'on  le  trouve  dans  les  anciennes  éditions,  dans 
les  manuscrits  qui  renferment  sa  chronique  revue  et  corrigée  par 
lui ,  et  dans  un  abrégé  de  celle  môme  Chronique  ;  abrégé  que  j'al- 
iribue  sans  hésiter  à  Froissart  lui-même;  2°  du  témoignage  formel 
«le  Jean  de  Nouelles,  écrivain  contemporain  de  l'événement; 
i.  7 


3°  enfin  et  surtout,  des  registres  du  Trésor  des  Chartes,  où  M.  Da- 
cier  n'avait  rien  trouvé  sur  Jean  Maillart ,  et  qui  renferment  ce- 
pendant de  nombreux  et  éclatants  témoignages  de  la  reconnaissance 
de  Charles  V  pour  le  dévouement  et  les  services  de  ce  courageux 
citoyen. 

Léon  LACABANE. 


REQUÊTE 

i  \  mit  niwi  \is 

IDJfcl  SSÉE    LE  23  FÉVRIER  KiTO,  AU  PARLEMENT  DE  NORMANDIE, 

PAR  LES 

SUPPOSTZ  DE  LA  BASOCHE  DE  ROUEN 

ARRÊT  DU  PARLEMENT  SUR  CETTE  REQUETE. 


La Bazoche  du  parlement  de  Rouen  fut  instituée  par  Louis  XIF  en 
1499,  c'est-à-dire  l'année  môme  où  ce  monarque  avait  rendu  station- 
naire  et  permanent  l'Echiquier  de  Normandie,  tenu  irrégulièrement 
jusqu'alors  par  des  commissaires  qu'envoyaient  à  Rouen  les  rois  de 
France,  depuis  la  réunion  de  la  Normandie  à  la  couronne  par  Phi- 
lippe-Auguste. Louis  XII  institua  laRasoche  par  une  charte  en  vers 
français  dont  tous  mes  efforts  n'ont  jamais  pu  me  faire  découvrir 
que  les  huit  vers  suivants,  cités  textuellement  dans  un  arrêt  du 
parlement  de  Rouen  en  date  du  17  décembre  171 1  : 

«  De  plus  faisons  commandement 
A  tous  faisant  esbatemcnts, 
Que  ,  combien  qu'ils  se  tieunent  cliitr.s, 
Comme  conards ,  coqutluchier 
El  autres,  qu'ils  facent  hommage 
Au  dict  Régent  en  tout  passage  , 
El  sans  user  de  voye  de  faict  , 
Car  ain.«y  doibt-il  estre  faict.  » 

La  Basoche  de  Rouen  florissait  encore  sous  Henri  IL  Ce  monarque 
étant  attendu  en  juillet  1550  à  Rouen,  où  il  devait  bientôt  faire  sa 
joyeuse  entrée,  à  MM.  les  échevins   et  les  vingt  quatre  de  l'ho- 


ICO 

tel  de  ville  réunis  en  la  salle  de  YHostel  commun,  et  tout  empêchés 
à  régler  les  préparatifs  d'une  si  grande  solennité,  fut  apportée  une 
requête  du  régent  du  palais,  ou  roy  de  la  bazoehe ,  qui  d<  mandait 
tout  uniment  qu'il  lui  fût  loisible,  en  sa  dicte  qualité  (de  roy)  de 
marcher  à  cheval,  Lii  et  sa  compagnie,  avec  le  corps  de  ville,  lors  de 
l'entrée  du  monarque  dont  on  attendait  la  venuo. 

L'hôtel  de  ville,  trouvant  la  proposition  de  ce  roy  assez  imperti- 
nente, décida  qu'il  serait esconduict  de  sa  requête,  et  que  a  deffences 
luy  seroient  faictes  de  se  monstrer  avec  le  corps  de  ville  pendant  le 
temps  que  le  roy  y  seroit.  »  Seulement  il  lui  serait  loisible,  ainsi 
qu'aux  siens,  a  d'aller  avec  les  gons  de  pied,  s'ils  advisoient  que  bien 
feust.  d 

Mais  cette  décision,  prise  le  17  juillet,  on  ne  s'était  point  hâté  de 
la  notifier  à  nos  seigneurs  de  la  Hasoche,  qui,  déjà  bien  pétulants, 
alors  même  que  les  choses  marchaient  à  leur  gré,  allaient  peut-être 
se  montrer  plus  mauvais  garçons  encore  dans  leur  dépit  de  se  voir 
ainsi  éconcluits  et  relégués  dans  la  vile  plèbe  des  gens  de  pied.  On  le 
craignait  du  moins,  et,  le  19  juillet  encore,  quelques  conseillers  de 
ville  demandaient  <r  si  on  ne  debvoit  point  tenir  la  chose  en  dissimu- 
lation?» Mais  la  majorité  se  montrant  plus  brave,  le  roy  de  la  Bazoehe, 
qui  attendait  aux  huis  la  réponse  à  sa  requête,  fut  introduit;  et  on  lui 
notifia  a  que  l'intention  de  la  ville  n'estoit  point  qu'ilz  assistassent  à 
l'entrée  du  roy.  »  Sa  majesté  sortit  d'assez  mauvaise  humeur  appa- 
remment; on  ne  voit  pas,  toutefois,  qu'il  en  ait  été  autre  chose. 

Que  devint  la  Basoche  pendant  les  vingt  années  qui  suivirent,  je 
n'en  saurais  que  dire.  Mais  dans  un  registre  du  parlement  pour 
l'année  1570,  à  la  date  du  *2l  février,  on  est  tout  étonné  de  rencon- 
trer des  vers,  et  ces  vers  sont  de  la  façon  de  la  Bazoehe,  qui  n'a 
point  oublié  sa  poétique  origine.  C'est  une  requeste  des  anciens  sup- 
postz  de  cetteassociation,  tombée,  à  ce  qu'il  paraît,  en  désuétude,  qui 
supplient  le  parlement  de  la  remettre  sus,  de  la  reconnaître,  de  la  fa- 
voriser, de  la  laisser,  enfin,  s'éjouir  des  droits  et  privilèges  qui  lui 
furent  octroyés  naguère.  Cette  requête,  le  parlement  la  vise,  et,  ce 
qui  vaut  mieux  encore,  la  souscrit  d'une  réponse  favorable,  d'un 
arrêt  en  bonne  forme  et  dans  toutes  les  règles.  Nous  consignons  ici 
cette  étrange  requête,  et  le  non  moins  étrange  arrêt  du  parlement, 
comme  une  singularité  dont  les  registres  de  cette  cour  souveraine 
n'offrent,  à  notre  connaissance,  aucun  analogue.  La  requête  d'abord  : 


«  A   NOS  SEIGNEURS   DU   PARLEMENT. 


«  Los  an  liens  suppostz  de  la  Noble  Régence 

Ont ,  de  longtemps  ,  congneu  la  doulceur  cl  clémence 

Dont  vous  avez  use  ,  Nos  Sieurs  de  parlement , 


loi 

Pour  conserver  leurs  droit  l/.,  ni  .suivant  leur  puntil  ', 
Le  conformant  eneor  par  niaiuct  arrest  en  forme 
Bd  tout  son  contenu   au   <lict    patent  conforme  , 
Et,  suivant  icelluy  ,  evitans  tous  dchalz, 

ntt  ,  le  passe,  mainetz  plaisirs  et  esbatz, 
Lorsqu'un  certain  malliour  courant  par  nostre  France 
Au  lieu  de  tout  plaisir  a  produict  déplaisance  , 
Ayant  fait  pulluler  mainte  espèce  de  vcaulx 
Qui  se  font  appoller  praticiens  nouveaulx  *  , 
El  semblent ,  à  bien  veoir  ,  tant  son  pleins  d'inconstance, 
Que,  conduit  :lz  de  fureur,  ilz  tombent  en  démence. 
Si  l'un  scait  colorer  ses  déceplifz propos, 
Pour  tromper  ung  chacun  l'autre  ne   prend  repos 
Jusqu'à  tant  qu'il  ait  eu  et  l'argent  et  la  bourse , 
Et,  par  ces  beaulx  moyens  ,   a  d'argent  une  oonree. 
M.iiut  prebtre  on  voit  souvent  plus  le  pallais  hanter 
Pour  y  solliciter ,  qu'églises  fréquenter. 
Le  soldat ,  de  sd  part ,  se  plaist  plus  à  conduire 
Ung  nombre  de  procès  que  veoir  armes  reluire. 
L'artisan  ,  d'autre  part ,  est  tousjours  par  chemyn 
Quictaut  là  son  meslier  pour  brouiller  parchemyn  : 
Si,  que  (non  repouiséz)  on  en  voit  plus  de  mille 
Venir,  de  toutes  partz,  en  ceste  noble  ville  ; 
Et,  non  contents,  s'en  vont  à  La  Houille  ,  et  mainetz  lieux, 
Fripper  lettres  royaulx  ,  trompans  jeunes  et  vieulx  , 
Butinans  finement  soit  lésion  ou  moonoie 
Que  le  pauvre  plaideur  à  son  conseil  envoyé. 
Puis ,  le  plus  fin  d'entre  eulx  luy  va  dire,  à  l'escarl , 
Qu'il  gouverne  Messieurs,  au  moins  la  plus  grand' pari. 
Par  telz  blandissements  ainsi  l'argent  desrobe 
Pour  paier  ung  Baumcr  de  quelque  vieille  robe  , 
Et  n'est  plain  le  pallais  que  de  telz  affronleurs 
Qui  vivent  sans  adveu  ,  tous  larrons  et  menteurr . 
A  ces  causes,  Nos  Sieurs  ,  il  vous  plaise  permettre 
Aux  susdietz  supplians  la  Régence  remettre 
En  les  laissant  joïr  de  tout  le  contenu 
Au  patent  et  arrest  qu'avez leu  et  tenu. 
Vous  asseûrant',  JVos  Sieurs,  de  ne  rien  entreprendre 
Que,  premier,  à  la  Court  il  ne  soit  faict  entendre. 
Puis,   ensemble  d'un  cœur  noble,  gentil  cl  gay 
Planterons  ung  sapin  le  premier  jour  Je  may, 
Priant  le  Dieu  des  dieux  que  vostre  auclorilé 
Demeure  longuement  avec  prospérité. 

o  Signé,  suivant  l'advis,  en  la  présence  et  du  consentement  du  col- 
lège des  procureurs  de  la  court,  le  19e  de  febvrier  1570. 

«  LE  SElf.NECR.  » 

Sur  quoi,  le  parlement  rendit  l'arrêt  qui  suit  : 

'  Les  lettres  patentes  de  Louis  XII  qui  instituaient  la  Basoche. 
«  Il   s'a-il  ici  dvs  solliciteurs  de  procès  ,  fléaux  du  palais  à  cette  époque  ;  la  Tut 
>\aii  surloui  pour  mission  de  les  en  bannir. 


102 

«  Veue,  par  la  court,  la  requoste  à  elle  présentée  par  les  procu- 
reurs et  antiens  suppostz  de  la  Régence  du  pallais  d'icelle;  la  chartre 
du  roy  Louis  douziesme,  de  bonne  mémoire,  donnée  au  mois  d'avril 
H99;arrests  de  la  dicte  court,  des  7  dudict  mois  et  an,  26  avril  1501 
et  5  may  1550,produictz  par  les  dictz  suppostz;  conclusion,  sur  ce, 
du  procureur  général  du  roy,  auquel,  par  ordonnance  de  la  court, 
le  tout  a  esté  communicqué, 

a  Tout  considéré, 

«  La  court,  en  ayant  esgard  à  la  dicte  requeste,  du  consentement 
du  procureur  général,  a  permis  et  permect  aux  dictz  procureurs  et 
suppostz  remètre  sus  la  dicte  régence,  et  joïr  et  user  du  contenu  des 
lettres  patentes  du  mois  d'avril  1499,  et  arrestz  de  la  dicte  court 
des  7e  du  dict  mois  et  an,  26e  avril  1501  et  5  may  1550,  ainsy  que, 
par  cy-devant,  ilz  en  ont  bien  et  deuement  joï  et  usé ,  à  la  charge  de 
mectre  par  devers  le  dict  procureur  général  la  liste  et  déclaration 
des  corbineux  *,  et  exacteurs  par  eulx  prétenduz ,  pour  y  requé- 
rir ce  qu'il  advisera  bien  estre  ;  et,  luy  oï,en  estre  ordonné  ce  que  de 
raison. 

j>  De  Bauquemare  2.  » 


Il  nous  a  semblé  qu'une  telle  requête  et  un  tel  arrêt  méritaient 
d'être  signalés  aux  curieux. 

A.  Floquet. 


1  Corbineur.  Solliciteur  de  procès ,  prêt  à  abuser  et  rançonner  les  plaideurs 
crédules.  A  l'audience  du  parlement  ligueur  de  Rouen  ,  le  3  juillet  i58g,  Marc  se 
plaint  de  Dumoustier  «  qui  s'est  adressé  à  luy  en  parolles  injurieuses,  luy  disant 
«  qu'il  estoit  un  corbineur  et  solliciteur  pour  les  Espagnols.  »  Dumoustier  avoue 
ensuite  avoir  dit  à  Marc  «  qu'il  estoit  ung  corbineur ,  parce  qu'il  entreprenoit 
sur  ses  confrères.»  Les  oiseaux  de  proie  qu'on  appelle  aujourd'hui  corbeaux  s'appe- 
laient autrefois  des  corbins.  De  là,  sans  doute,  les  mots  corbiner,  corbineurs , 
voler  ,  voleurs. 

»  C'est  la  signature  du  premier  président  du  parlement  de  Normandie. 


io;t 


BULLETIN   BIBLIOGKAIMIIOUE. 


HISTOIRE   DU    DROIT   DE   PROPRIÉTÉ  FONCIÈRE  EN  OCCIDENT, 

mémoire  rouronii(;  pdf  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- Lettres  ,  dans  sa 
n.  e  du  10  aoilt  ic"38,  par  Edouard    Laiioulaye,   fondeur  en  caractères. — 
Pafil  .  iui  vol.  i.i  -S'1  de  xn  et  53a  pages,  chez  l'auteur ,    rue  Sainl-TIvacinthe- 
Snint-Michcl  ,  i\°  33. 

Ce  volume  renferme  environ  ia  moitié  d'un  mémoire  couronné  l'an  dernier  par 
demie   Royale  des   Inscriptions  et  Belles  Lettres  ;  il  se  divise  en  deux  par- 

i»  L'Histoire  du  Droit  de  Propriété  chez  les  Romains; 

a°  L'Histoire  du  Droit  de  Propriété  chez  les  Barbares  jusqu'à  rétablissement 
des  fiels. 

Nous  ne  dirons  rien  de  la  première,  partie.,  quoique  nous  y  ayons  remarqué  des 
-  particulièrement  intéressants,  notamment  les  chapitres  qui  traitent  de  la 
Distinction  de  la  Propriété  et  de  la  Possession  ,  de  Y  Organisation  municipale  des 
derniers  temps  de  V Empire ,  de  V Origine  du  Colonut,  institution  qui  a  eu  sur  le 
développement  du  servage  une  influence  encore  peu  connue,  des  Lois  Julia  et 
Papia  Poppœa  qui  ont  bouleversé  toute  la  législation  des  successions,  et  ont  ré- 
gne en  souveraines  pendant  presque  toute  la  durée  de  l'empire.  Nous  avons  hâte 
iTarriver  à  un  sujet  moins  connu  et  conséquemment  plus  intéressant  encore  pour 
(eurs  de  ce  recueil;  nous  voulons  parler  de  l'organisation  de  la  propriété 
ihez  les  Barbares. 

Après  quelques  considérations  sur  les  premiers  Germains,  l'auteur  examine  com- 
ment se  fit  la  conquête.  Dans  l'opinion  de  l'auteur  ce  fut  moins  une  invasion  du 
dehors  qu'une  sorte  de  prise  de  possession.  Les  Barbares  s'étaient  établis  au  cœur 
de  l'empire  en  ruines,  et,  sous  le  nom  d'auxiliaires  et  defédd/és,  ils  en  étaient  déjà 
les  maîtres. 

Dans  le  livre  suivant ,  qui  est  le  sixième,  M.  Laboulayc  expose  quelle  fut  la 
condition  des  hommes  et  des  propriétés  libres;  il  nous  montre  chaque  propriétaire 
d'alleux  souverain  dans  son  domaine  et  soumis  seulement  aux  trois  grandes  obli- 
gations du  canton,  l'assemblée  ou  plaid,  la  fonction  de.  juge  de  ses  pairs  et  la 
guerre  ;  il  nous  explique  ensuite  comment  les  petits  alleux  disparurent  par  l'effet 
des  vassalités,  et ,  à  cette  occasion  ,  il  reprend  en  sous  œuvre  le  beau  travail  de 
M.  Gunot,  et  expose  ce  que  c'était  que  la  Recommandation  et  le  Précaire,  il  essai»' 
de  prouver  que  la  Recommandation  était  la  forme  même  de  la  vassalité  et  non 
point  une  institution  différente,  comme  parait  l'avoir  pensé  l'illustre  historien. 

Dans  le  septième  livre  l'auteur  revient  sur  cette  question  des  vassalités;  il  nous 
peint  sous  un  triple  aspect  le  roi  barbare  :  chef  militaire  pour  les  hommes  libres  , 
espèce  de  préfet  romain  pour  les  anciens  habitants,  seigneur  féodal  pour  tous  les 
hommes  qui  se  sont  faits  ses  vassaux  ,  et  il  noas  montre  comment  celle  dernière 
qualité  finit  par  absorber  les  deux  autres. 

Viennent  ensuite  les  immunités  et  surtout  les  immunités  ecclésiastiques  à  qui 
nous  devons  peut  être  la  renaissance  des  villes  et  la  conservation  de  la  civilisation. 
Iioulaye  explique  ce  qu'on  doit  entendre  par  le  mol  d  expression 

i  MDplexe  q'<i  •■  élé  la  cause  de  grande.,  méprises  historiques  ,  f.uiie  de  s'élre  rendu 
un  compte  exact  <'es  idées  différentes  que  ce  mot  a  exprimées  ;  il  nov.s  dit  i 
ment  qi.cile  fut  la  condition  des  bénéficiaires;  commentées  bénéfices  fin 


m 

grandeur  el  la  fortune  des  inaires  du  palais;  comment  enfin  ces  bénéfices,  devenus 
iiérédiiaires  et  changés  en  fiefs,  amenèrent  la  féodalité.  Le  sujet,  ou  le  voit,  lient 
au  cœur  même  de  l'histoire  de  France  ,  et  sert  de  supplément  nécessaire  à  tous  les 
ouvrages  où  Ton  s'est  borné  au  récit  des  faits. 

Le  huitième  livre  traite  de  la  propriété  germaine  dans  ses  rapports  avec  le  droit 
privé,  c'est-à-dire  des  différents  caractères  légaux  de  la  propriété,  et  des  formes 
suivant  lesquelles  elle  se  transmettait  5  le  dernier  chapitre  nous  montre  comment 
l'alleu  s'est  transformé  en  fief  sans  perdre  son  caractère  ,  et  comment  il  a  été  vrai 
de  dire  que  la  couronne  de  France  (alleu  devenu  fief)  devait  se  gouverner  par  la 
loi  salique  qui  était  la  loi  des  alleux. 

Le  neuvième  livre  nous  dépeint  la  famille  germaine  ,  la  tutelle  des  femmes,  le 
Régime  des  biens  durant  le  mariage ,  le  Douaire ,  le  Morgengahe  ou  don  du  ma- 
lin que  le  mari  donnait  à  la  femme  pour  prix  de  sa  virginité  ,  in  pretium  pulchri- 
tudinis,  la  Dot,  etc.  L'auteur  nous  dit  ensuite  en  quels  points  la  succession  chez 
les  Germains  différait  de  la  succession  romaine,  différence  qui  subsiste  encore 
dans  nos  législations  modernes.  Il  nous  expose  l'origine  de  la  Représentation,  qui 
ne  fut  admise  qu'à  la  suite  d'un  combat  ordonné  par  l'empereur  Olhon  ,  combat 
dans  lequel  le  champion  des  neveux  renversa  le  champion  de  l'oncle ,  à  la  grande 
satisfaction  de  tous  les  neveux  futurs;  il  explique  enfin  comment  sous  l'influence 
des  idées  romaines,  on  en  vint,  à  l'aide  des  formules,  à  introduire  l'usage  des  tes- 
taments, usage  antipathique  au  génie  germain,  qui  ne  reconnaissait  qu'à  Dieu  seul 
le  dioit  de  faire  un  héritier. 

Enfin  ,  dans  un  dernier  livre  qui  n'est  pas  le  moins  curieux  de  l'ouvrage ,  l'auteur 
a  mis  à  contribution  le  Polyptique  d'Irminon  ,  publié,  il  y  a  quelques  années ,  par 
notre  savant  confrère ,  M.  Guérard,  pour  nous  dire  quelle  fut  la  condition  des 
serfs  à  cette  époque  de  confusion  qui  précède  la  féodalité.  Toute  cette  partie  en- 
tièrement neuve  est  d'un  puissant  intérêt.  On  voit  déjà  dans  celle  condilion  mi- 
sérable ,  le  germe  d'un  meilleur  avenir  ;  on  sent  que  le  christianisme  a  passé  par  là , 
et  que  ,  tandis  que  les  Romains,  pendant  huit  siècles,  n'ont  vu  dans  l'esclave 
qaune  chose,  les  Barbares,  sous  l'influence  des  idées  religieuses  ,  ont  fait  de  l'es- 
clave un  homme  et  presqu'un  compagnon. 

Un  aperçu  aussi  rapide  ne  donne  qu'une  idée  bien  imparfaite  du  livre  que  nous 
analysons;  aussi  n'avons-nous  pas  voulu  diminuer,  pour  le  lecteur,  le  plaisir  que 
lui  promet  la  lecture  de  l'ouvrage  même.  Quant  à  nous,  sans  entrer  dans  la 
discussion  que  peuvent  et.  doivent  même  soulever  plusieurs  des  opinions  mises  en 
avant  par  M.  Laboulaye,  nous  le  louerons  sincèrement  d'avoir  fait  un  livre  qui 
fait  naître  une  foule  de  questions  intéressantes  (mérite  très-grand  pour  un  livre),  et 
d'avoir  étudié  sur  les  textes  originaux  ,  sans  négliger  les  secours  que  lui  offraient 
les  grands  jurisconsultes  qui  ont  fait  la  gloire  de  la  France  au  XVIe  siècle  ,  ainsi 
que  les  plus  savants  écrivains  de  l'Allemagne.  M.  Laboulaye  est  de  la  bonne  école; 
il  a  pris  la  meilleure  des  voies  ,  en  inspirant  souvent  sa  science  personnelle  de 
celle  de  nos  voisins  d'outre-Rhin  ,  dont  l'érudition  immense  est  assez  connue.  Joi- 
gnant,  quoique  bien  jeune  encore,  à  la  connaissance  approfondie  des  anciennes 
législations  ,  un  remarquable  esprit  de  recherches  ,  il  a  indiqué  franchement  les 
sources  où  il  a  puisé ,  et  les  auteurs  qu'il  a  consultés,  mérite,  pour  le  dire  en 
passant ,  assez  rare  à  notre  époque. 

Nous  attendons  maintenant  M.  Laboulaye  sur  le  terrain  de  la  féodalité,  dont 
il  nous  a  montré  les  premiers  germes  dans  les  coutumes  barbares ,  et  nous  hâtons 
de  tous  nos  vœux  l'achèvement  de  cet  important  ouvrage,  dont  le  suffrage  solen- 
nel et  éclairé  de  l'Académie  des  Inscriptions  el  Belles-Lettres  garantit  suffisamment 
le  mérite. 

Alexandre  LE  NOBLE. 


iiistoiiu: 


CONARDS   DE  ROUEN 


Nos  aïeux  eurent  d'étranges  passe-temps  qu'aujourd'hui  nous 
avons  peine  à  comprendre,  des  joies  bruyantes,  folles,  insensées 
môme,  à  ce  qu'il  semble,  qui  étonnent  et  font  pilié  ;  mais  faute  de 
connaître  assez  les  temps  qui  les  virent,  les  besoins  qui  les  avaient 
fait  naître,  le  mal  qu'elles  empêchaient,  le  bien  qu'elles  ont  fait 
peut-être.  Vous  voyez  au  moyen  âge  s'ébattre  dans  les  rues  de 
Paris  les  Badins,  les  Turlupins,  les  Enfants-sans-souci  ;  à  Poi- 
tiers, la  bande  joyeuse  de  l'abbé  de  Mau-Gouverne ;  à  Dijon  ,  la 
Mère  Folle  avec  sa  nombreuse  et  turbulente  famille  ;  vous  voyez  en- 
fin à  Rouen,  chaque  année,  aux  jours  gras,  les  Couards  chevaucher 
masqués  par  la  ville,  ayant  à  leur  tête  un  abbé  mitre,  crosse,  monté 
sur  un  char,  jetant  à  tous  venants  des  rébus,  des  satyres,  et  des 
pasquils2.  Ace  spectacle  bizarre  vous  souriez  de  pitié;  et,  cerles, 
aujourd'hui,  vous  en  pouvez  faire  fi  bien  à  votre  aise,  au  milieu  de 
toutes  les  libertés  bonnes  et  mauvaises  que  le  temps  vous  a  jetées 
à  pleines  mains,  avec  vos  livres  par  milliers,  avec  vos  théâtres  tou- 
jours ouverts,  où  la  comédie  en  permanence  se  rit  incessamment 

•  ConarJs ,  bouffons  ,  badins  d<;  Rouen,  qui  s'étaient  associes  po  l  r  jouer  lous 
les  ans,  au  carnaval,  les  faits  vicieux,  cl  réformer  les  moeurs  par  le  ridicule  , 
ayant  le  privilège  (reconnu,  tous  les  ans  :  par  un  arrêt  du  parlement  de  Rouen) 
de  se  masquer  seuls  aux  jours  gras,  et  d'octroyer  seuls  à  d'autres,  moyennant 
finance,  la  permission  de  se  masquer  aussi.  De  ires-anciens  poêles  français  em- 
ploient tonard  pour  sol,  conardic  pour  sottise,  abbé  des  couards  ,  abbé  des  soU  , 
h  le  pendant  de  la  mère  sotte  ou  mère  folle  de  DijoD. 

i   Pasquils,  écrits  satiriques,  bouffonneries    jtis<]uinades. 

.  8 


100 

de  tous  hommes,  de  toutes  choses,  d'elle-même  enfin,  quand  elle 
n'a  plus  rien  de  mieux  à  faire  ;  surtout,  avec  votre  presse  quoti- 
dienne, Argus  aux  cent  yeux  toujours  ouverts,  aux  cent  oreilles 
aussi  et  aux  cent  langues,  épiant  sans  cesse  les  grands  de  ce 
monde,  et  ne  leur  faisant  point  de  quartier,  menant  rude  guerre 
aux  abus,  sans  en  épargner  un. 

Mais,  dites,  en  fut- il  ainsi  du  temps  de  vos  pères?  De  livres,  ils 
n'en  eurent  que  sur  le  lard,  en  pelit  nombre  d'abord;  et  cherchez-y, 
par  curiosité,  des  réclamations  contre  quelque  abus  que  ce  soit. 
De  théâtres,  ils  n'en  avaient  pas,  du  moins  à  demeure.  Pour  les  ga- 
zettes, ridée  n'aurait  pu  alors  en  venir  à  l'esprit. 

Est-ce  à  dire  toutefois  que,  de  leur  temps,  il  n'y  avait  point 
d'abus,  il  ne  se  faisait  point  de  sottises,  et  que  les  puissants,  si  au- 
torisés et  presque  sans  contrôle,  épargnassent  en  grand  respect  les 
petils  désarmés  et  sans  défense  ?  Si  je  l'osais  avancer,  nul  ne  me 
voudrait  croire.  Qui  donc  les  signalait  ces  abus  ;  qui  réclamait  contre 
les  vexations;  qui  enfin  faisait  justice  de  ces  sottises  et  les  livrait  à 
la  risée  du  monde?  Qui?  ces  Badins,  ces  Turlupins,  ces  Enfants- 
sans  souci  de  Paris  ;  cet  abbé  de  Mau-Gouverne  de  Poitiers;  celte 
Mère-Folle  de  Dijon  :  mais  à  Rouen  ,  mieux  qu'en  autre  lieu  du 
monde,  ces  Conards  qui  vous  faisaient  pitié  tout  à  l'heure. 

C'est  que  la  vérité,  sachez-le  bien,  était  derrière  toutes  ces 
bouffonneries;  la  vérité,  se  voyant  en  lous  lieux  mal  menée  et 
pourchassée  de  tous,  n'avait  point,  pour  cela,  voulu  quitter  la  partie. 
A  la  cour,  à  la  ville,  quoi  qu'on  eût  pu  faire  pour  l'en  bannir,  tou- 
jours elle  était  là,  prête,  autant  que  jamais,  à  faire  entendre  de  sages 
avis,  d'utiles  enseignements,  d'énergiques  doléances,  plus  souvent 
encore  des  paroles  de  raillerie.  Seulement,  déguisée  comme  elle 
l'était,  on  eût  été  bien  empêché  à  la  reconnaître.  Mais  ce  fou  qui, 
à  la  cour  de  nos  rois,  son  bonnet  vert  en  tête,  sa  marotte  en  main, 
prenait  parfois  avec  le  monarque  et  les  princes  et  seigneurs,  de  si 
grandes  libertés,  c'était  la  vérité  qui,  durement  éconduite  aux  bar- 
rières du  Louvre,  si  elle  s'y  fût  présentée  sous  un  habit  sérieux, 
avait  élé  reçue  à  bras  ouverts  sous  les  livrées  de  la  folie,  et  grâce 
aux  extravagances  que  promettaient  sa  marotte  et  ses  grelots. 

Elle  n'avait  pas  oublié  la  province;  tous  les  ans,  aux  approches 
du  carnaval,  elle  apparaissait  aux  portes  de  nos  cités,  qu'elle  voyait 
s'ouvrir  aussitôt  devant  elle,  grâce  encore  à  son  habit,  accueillie  de 
tous  avec  joie,  comme  un  masque  de  plus.  Puis,  aussitôt,  retentis- 
saient en  tous  lieux,  sur  les  places,  par  les  rues  et  dans  les  carre- 


107 

îoiiin  d'énergiquei  plaintes  longtemps  retenues;  éiaienl  reprc 
ém  outrages  loogtemps  dissimulés,  manifestées  des  sottises  ignorées 
encore,  et  éclataient  d'inextinguibles  rires  longtemps  comprimés. 
Alors,  enfin,  se  niellaient  bruyamment  en  marche  nos  Canards, 
dont  je  \<iin  \ous  raconter  l'histoire. 

An  quinzième  siècle,  donc,  an  seizième,  el  même  au  commen- 
cemenl  du  dix-septième  encore,  il  se  passait,  chaque  année,  au 
Palais  de  Justice,  à  Rouen,  à  l'approche  des  jours  grew,  une  scène 
change,  et  qui  n'avait  de  pareille  en  aucun  autre  lieu  du  monde. 
Un  matin,  à  la  grandchambre  du  parlement,  occupée  a  vider  quel- 
que procès  d'une  haute  importance,  était  apportée  tout  à  coup 
une  requête  bizarre,  rédigée  en  vers,  la  plupart  du  temps,  et  en 
vers  qui  n'avaientdû  coûter  guère.  Soudain,  ces  graves  magistrats 
laissaient  tout  là  pour  y  répondre,  en  vers  aussi  quelquefois,  tou- 
jours du  moins  en  termes  favorables  ;  car  devant  un  antique  pri- 
vilège, cher  à  la  cité,  le  parlement  avait  dû  baisser  la  tête,  mais 
non  sans  peine,  je  vous  jure;  et,  par  un  arrêt  solennel  de  la  cour, 
de  joyeux  et  bruyants  associés  de  plaisir  et  de  folie  allaient,  seuls, 
porter  masques  par  la  ville,  seuls  octroyer,  moyennant  finance, 
la  permission  à  d'autres  de  se  masquer  aussi  ';  ils  allaient  se  si- 
gnaler tous  par  des  facéties ,  des  joyeuselès ,  des  moralités,  des 
satires  en  prose,  en  vers,  en  action,  où  nul,  si  haut  placé  qu'il  fût, 
ne  devait  être  épargné;  s'éjouir,  en  un  mot,  de  tous  les  privilè- 
ges octroyés  de  temps  immémorial  aux  Conards;  car  c'étaient  les 
Conarâs  qui  avaient  présenté  la  requête;  c'était  aux  Conards  qu'a- 
vait répondu  la  cour2. 

'  Regist.  du  parlera,  de  Rouen,  arrèi  du  10  janvier  1573. 

a  Voici  un  petit  échantillon  des  relations  poétiques  des  Conards  avec  la  cour  du 
parlement  de  Rouen  ;  la  requête  des  Conards  de  fan  i54o  commence  ainsi  : 

Le  gras  conseil  des  Conards  et  l'abbé, 

De  vous  ,  Nos  Sieurs  ,  prétendent  le  jubé. 
ï'uis,  après  de  nombreux  détails  sur  le  miroir  au  moyen  duquel  Socr.ile  pn 
dait  connaître  et  corriger  les  imperfections  de  ses  disciples,  on   lit  les  vers  sui- 
vants : 

Jurisconsuls,  ce  miroir  socratique 

L'abbé,  ces  jours,  le  veut  mettre  en  pratique 

Mais  cognoissans  de  vous  l'intégrité , 

Clémence  et  foy ,  force  et  sincérité  , 

Avons  voulu  très  bien  considérer 

Que  nous  devions  tels  cas  délibérer 

Avecqups  vous;  pourquoy  donnez  conseil 


108 

Aux  Canards  donc,  alors,  le  carnaval  ;  à  eux  la  ville  lout  entière, 
ses  rues,  ses  places,  ses  habitants,  sa  chronique  maligne  ;  à  eux, 
par  privilège  exclusif,  la  censure  ,  la  chaire  de  morale ,  la  chaire 
même  de  vérité,  si  je  l'ose  dire  ;  car  la  cité  ne  voulait  plus,  mainte- 
nant, entendre  qu'eux.  En  vain  dans  les  tours  de  Notre-Dame  et  dans 
celles  des  innombrables  églises  de  notre  ville,  les  cloches  se  déme- 
naient avec  fracas,  appelant  impérieusement  les  fidèles  aux  prières 
des  quarante  heures;  c'étaient  bruit  et  peine  perdus;  nos  bons 
aïeux,  prêches,  dociles,  toute  Tannée,  bien  sûrs  d'ailleurs,  le  mer- 

Comme  pour  vous  ferions  en  cas  pareil. 
Outre  donnez  licence,  ces  hauts  jours, 
De  triompher  en  phiffres  et  labours, 
Et  cod fermez  l'ancienne  eoustume, 
Afin  qu'aucun  insolent  ne  présume 
Tioubler  conards,  etc. 

Oui  le  procureur  général  en  ses  conclusions,  le  parlement  rendit  en  prose  un 
arrêt  favorable}  mais  moins  bien  disposé  sans  doute  que  de  coutume,  il  ne  voulut 
pas  que  les  Conards  aillent  en  masque  de  nuict.  Grand  mécontentement  dans  la 
c  onfrairie  veu  la  dénégation  de  la  masque  de  nuict ,  et  déjà  l'on  délibérait  de  trans- 
porter la  procession  annuelle  à  Fécamp  ou  à  Saint-Gervais,  paroisse  du  faubourg 
de.  Rouen  ,  qui  dépendait  de  l'abbaye  de  Fécamp ,  et  se  trouvait,  comme  cette  ab- 
baye, dans  une  complète  indépendance  de  la  juridiction  épiscopale. 

Dans  cette  extrémité,  un  dixain  persuasif,  adressé  au  parlement  par  l'huissier 
Sireulde,  bel  esprit  et  bonconard,  changea  subitement  les  dispositions  de  la 
cour.  Elle  rendit,  sur  cette  nouvelle  requête,  le  ai  février  i5^o,  un  arrêt  en  vers 
dont  voici  la  teneur  : 

Permis  vous  est,  souffert  et  toléré, 
Gros  père  abbé  ,  vos  barons  et  marquis  , 
Aller  masqué  ,  triomphant ,  phaléré, 
Les  jours  et  nuicts  en  triomphes  exquis. 
Phiffres,  labours ,  charrois  ,  flambards  requis 
Ne  soyent  en  rien  par  aucun  empeschez; 
Sans  faire  mal  qu'après  n'en  soient  enquis  .. 
En  gloire  et  paix  vos  actes  despechez. 

Faict  par  la,  court  en  tranquille  séjour, 
L'an  mil  cinq  cent  quarante,  ce  malin , 
Mois  de  febvrier,  vingt  et  unième  jour, 
En  vers  françois  retirez  du  latin. 

Cea  détails  sont  puisés  dans  un  livre  fort  rare  intitulé  :  Le  Triomphe  de  l'ab- 
baye des  Conards ,  sous  le  Resveur  en  décimes  Fagot.  Rouen,  chez  Nicolas  Du 
Gord ,  libraire ,  en  1587. 


loi 
H»  <ii  dea  (en, ii.  >  tenant,  de  Pétre  de  rechef  ei  pour  longtemps, 

n'en  faisaient ,  Celle  fois,  qu'à  leur  ^'iiisc,  el  m*  voulaient  plus  de 
sermon  que  dans  la  rue.  Toutes  les  tôles  avaienl  tourne;  le  règne 
des  Couards  était  venu  ;  règne  ardemment  désiré  des  uns,  angois- 
seusement  redouté  des  autres,  redouté,  disons -le,  du  parlement 
même,  lui  si  haut  placé,  lui  sans  qui  on  n'eût  pu  rien  faire  ;  mais 
qui  à  ces  Couards,  dont  raffolait  la  ville,  n'osant  répondre,  comme 
il  l'eût  bien  voulu,  par  un  veto  en  prose,  répondait  par  un  gaudeat 
en  vers,  vers  assez  méchants  pour  l'ordinaire,  et  se  ressenlanl 
fort  de  la  préoccupation  d'esprit  où  Pavait  mis  la  requête  de  la 
joyeuse  et  turbulente  confrérie.  Y  obtempérer,  a  vrai  dire,  c'était 
avoir  abdiqué.  Le  oui  fatal  une  fois  lâché,  les  graves  magistrats  en- 
traient aussitôt  en  crainte  de  ces  Couards  à  qui  ils  venaient  de 
donner  carte  blanche.  Que  dis-je  ?  ils  n'osaient  plus  venir  au  palais 
en  robes  rouges,  montés  sur  leurs  mules  «  de  peur  des  insolences 
qui  se  pouvaient  faire  les  dits  jours,  messieurs  allant  par  les  rues 
avec  leurs  robes  d'escarlate  :  »  il  faut  bien  en  croire  leurs  regis- 
tres qui  le  disent  ' .  Jugez  par  lu ,  de  grâce ,  où  en  étaient  tous  les 
autres  corps  de  notre  cité.  Hélas  !    conseil  de  ville,    chapitre, 
chambre  des  comptes,  cour  des  aides,  bailliage,  bourgeois,  gentils- 
hommes, avocats,  procureurs,  médecins,  marchands,  prêtres,  reli- 
gieux, laïques,  hommes,  femmes,  tous,  en  un  mot,  n'avaient  qu'à 
se  bien  tenir.  Car,  sans  distinction  de  rang,  de  sexe,  de  fortune  et 
de  naissance,  du  sacré,  même,  ou  du  profane,  tous  pouvaient  avoir 
maille  à  partir  avec  les  Couards,  qui,  encore,   s'en  prenaient 
de  préférence   aux  plus  huppés.  Or,  point  de  sottise,  point  de 
peccadille,  point  de  déconvenue,  point  d'aelion  incongrue,  pour 
peu  qu'elle  eût  fait  bruit  el  prêtât  à  rire  le  moins  du  monde, 
qui  ne  dût  tribut  à  ces  railleurs  en  litre  d'office,  qui  ne  devînt 
jusliciable  de  ce  tribunal  inexorable  autant  que  bouffon;  qui  ne 
fût  inscrit  sur  ses  rôles,  et  ne  relevât  de  ses  bruyantes  assises. 

Et  qu'aurait-il  pu  ignorer  qui  en  valût  la  peine,  ses  malins  el 
infatigables  enquêteurs,  vrais  Argus,  à  qui  rien  n'échappait,  ayant, 
plusieurs  jours  durant,  fureté  la  ville  el  les  faubourgs,  s'informant 
BWgnetlfleineiM  des  faits,  gestes  et  prouesses  d'un  chacun,  el  pre- 
nant des  notes  en  conscience;  de  sorte  que  lorsqu'ils  revenaient. 
la  ronde  finie,  faire  leurs  rapports  à  l'abbé  des  Couards,  aux  canli 
naux  el  patriarches  réunis  en  conclave,  ce  grave  sénat  était  em- 

'   R'gift   du  parlem.  <to  Rouen  ,  «  U  dnlc  du  1 1  fevri  :  1  ."> ,;. 


110 

péché  au  possible  et  ne  savait  auquel  entendre,  les  sottises,  bévues 
et  tfneiies  ayant  toujours  donné,  bon  an  mal  an,  en  telle  manière 
que,  rien  qu'à  les  enregistrer  sommairement,  il  y  fallait  des  soins 
et  du  temps.  Les  rôles  des  Couards  ainsi  bien  chargés,  et  les  causes 
prêtes  à  recevoir  jugement,  venaient  leurs  audiences,  qui  toujours 
se  donnaient  à  huis  ouverts ,  en  plein  air ,  non  toutefois  comme 
celles  de  saint  Louis  à  l'écart  et  sous  la  feuillée,  mais  par  les  rues, 
oyant  et  voyant  tous,  nobles,  bourgeois,  peuple,  se  pressant,  se 
heurtant  sur  les  places  et  dans  les  carrefours  :  les  dames  groupées 
aux  fenêtres,  regardant  et  regardées.  Curieuses  audiences,  à  la 
vérité,  où  nul  ne  gagnait  sa  cause  ,  et  où  battants  battus  payaient 
l'amende,  et  mainles  fois  l'auditoire  avec  eux. 

Trois  jours  durant  il  était  en  marche,  ce  tribunal  ambulatoire, 
cet  échiquier  d'une  étrange  espèce.  Tambours,  fifres,  trompettes 
annonçaient  de  loin  le  cortège.  Il  fut  innombrable  parfois;  en  1541, 
il  ne  finissait  pas,  et  que  Dieu  me  garde  de  le  décrire;  mais,  au 
dire  des  anciens  de  la  ville,  onques  n'avait  été  vue  plus  triom- 
phante montre  des  Conards.  Ils  cheminaient  à  travers  la  foule,  par- 
tagés en  bandes,  dont  chacune  avait  reçu  mission  de  ridiculiser 
une  sottise,  de  flétrir  un  vice,  de  censurer  un  abus.  C'était  beau- 
coup entreprendre;  et  pensez  que  les  jours  gras  finissaient  chaque 
année  sans  qu'ils  eussent  trouvé  le  temps  de  tout  dire.  Les  mar- 
chands de  mauvaise  foi,  les  juges  suspects,  les  prêtres  simoniaques, 
les  enfants  prodigues,  les  pères  avares,  les  gentilshommes  glorieux, 
les  parvenus  qui  s'oubliaient  trop,  les  praticiens  qui  ne  s'oubliaient 
pas  assez,  étaient  tous  malmenés  en  ces  rencontres  au  delà  de  ce 
qu'on  saurait  croire.  Les  sots  mariages,  les  folles  entreprises,  les 
intrigues  de  toutes  sortes  étaient  encore  un  texte  fécond ,  toujours 
exploité  sans  qu'on  pût  l'épuiser  jamais.  Les  édits  fiscaux  n'avaient 
pas  meilleure  fortune,  non  plus  que  les  hommes  inventifs  qui  les 
avaient  imaginés;  et  la  misère  du  peuple  y  fut  décrite  maintes  fois 
avec  plus  de  hardiesse  que  dans  les  cahiers  des  étals  de  la  province; 
en  1541,  par  exemple,  où  la  marchandise  étant  morte,  comme  on 
parlait  alors,  les  Conards  s'étaient  avisés  de  faire  à  la  défunte  de 
magnifiques  funérailles,  la  menant  en  terre  sur  un  somptueux  cor- 
billard, avec  grandes  pompes  et  cérémonies,  et  prononçant  son 
oraison  funèbre  où  ne  furent  point  épargnés  ceux  qu'ils  accusaient 
de  l'avoir  mise  au  tombeau.  Au  reste,  le  siècle  tout  entier  devait, 
celte  fois,  être  pris  à  partie,  et  il  s'en  répandit  par  les  rues  un  poi- 
trail qui  n'était  point  flatté. 


m 
m 

lu  l.i  saison  <los  OOaardl  où  nous  sommea, 

\  .  riu  dort,  un  dl'  n'ose  parler  t 

I.s  foit>le«  ont  1rs  plus  pesantes  somme», 

Trahison  va  par  la  terre  et  par  l'air, 

H .lismi  n'a  lieu  où  argent  veut  aller. 

Marchandise  est  proche  du  cytnetière, 

v  on  cache,  et  ne  se  monstre  entic're 
l'.nvic  court  ,  on  y  odjouste  Foy  ; 
Faveur  conduict  comme  elT  veut  la  m  il 
Ainsy  tout  va  contre  la  droicle  loy  !  » 

Médisance,  cupidité,  envie,  faveur,  étant  choses  tombées  en  dé- 
suétude, et  même  tout  à  fait  ignorées  de  nos  jours,  ces  vers  ne  se 
recommandent  plus  que  comme  traits  de  mœurs  et  singularité  du 
moyen  âge. 

En  s'en  tenant  toutefois  ainsi  à  de  froides  généralités,  les  Conards 
n'auraient  guère  été  populaires.  Les  petits  scandales  de  la  ville 
amusaient  bien  autrement  la  multitude  ;  on  peut  bien  penser  aussi 
que  les  Conards  ne  s'en  faisaient  pas  faute  ;  leurs  enquêteurs,  selon 
toute  vraisemblance,  n'ayant  pas  couru  la  ville  et  les  faubourgs 
pour  compter  les  enseignes.  Je  ne  sais  quelle  dame,  un  jour,  en 
une  difficile  conjoncture,  prise  sans  verd,  comme  on  dit,  et  assez'à 
court  de  bonnes  raisons,  s'était  tirée  de  presse  en  accusant  les  ma- 
lins esprits,  explication  fort  péremptoire  en  elle-même,  sur  laquelle 
néanmoins  aucuns  eurent  des  scrupules,  les  Conards  en  particu- 
lier, puisqu'ils  en  firent  une  farce  jouée  par  les  rues,  et  que  tous 
voulurent  voir,  tous,  jusqu'au  docte  et  malin  Henri  Eslienne  qui, 
se  trouvant  là,  en  rit  tout  son  saoul,  et  en  parle  quelque  part2. 
Qu'était-ce,  pensez,  pour  les  gens  de  la  ville,  qui  tous,  connaissant 
la  dame  et  le  lutin,  les  croyaient  voir  là  tous  deux  en  personne, 
tant  ces  Conards,  mal  avisés,  avaient  tout  bien  su  reproduire,  vête- 
ments, port,  démarche,  et  jusqu'aux  traits  du  visage. 

Il  y  fut  bien  ri,  aussi,  un  jour  de  quelques  chapelains  de  Notre- 
Dame,  surpris  la  veille  dans  la  cour  de  FAlbane,  comme  ils  mon- 
traient leurs  mains  à  des  Bohémiens,  et  se  faisaient  dire  la  bonne 
aventure,  bien  perplexes  et  en  peine,  comme  il  semblait,  de  ce  qui 
leur  pourrait  advenir  '.  Ce  qui  leur  advint  tout  d'abord,  et  sans  que 

•  Ces  vers,  et  la  description  de  la  montre  de  t>4'  >  >onl  ^i,ns  'c  livrv  <! 

rriomplies  de  C abbaye  des  Conurdt. 
a   Voy.  L  dpologie  pour  Hérodote,  cl),  xv,  n°  j6.  <  t  h  s  notes  de  I.«  DochftL 
s  Registres  du  <  hapiire  de  l'église  cathédrale  de  Rooeii,  i   la  d  :ie  du   rifi  juit- 


m 

112 

les  Bohémiens  l'eussent  prédit  en  aucune  sorte,  c'est  qu'un  enquê- 
teur des  Couards  se  Irouvant  15  par  fortune,  comme  c'était  la  veille 
du  carnaval,  nos  malencontreux  chapelains  se  virent  joués  dès  le 
lendemain  parla  ville,  eux  jurant,  protestant  n'avoir  montré  leurs 
mains  à  ces  mécréants  que  par  défi,  pieusement,  pour  mettre  l'im- 
posture de  ces  malheureux  dans  tout  son  jour.  Une  explication  si 
pertinente  n'aboutit  toutefois  à  autre  chose  qu'à  faire  rire,  sur 
nouveaux  frais,  à  leurs  dépens,  la  ville  et  les  faubourgs.  Les 
Conards  visaient  plus  haut  parfois.  En  1544  et  1545,  ce  fut  au 
tour  des  chanoines  Restout  et  de  la  Houssaie  d'être  promenés  en 
effigie  par  la  ville,  avec  force  brocards  plus  réjouissants  les  uns  que 
les  autres.  Surplis,  aumusse,  soutane,  rabat,  ressemblance  trait 
pour  trait,  rien  n'y  manquait,  hormis  les  noms,  que  néanmoins 
les  passants  se  disaient  à  l'envi  en  souriant  fort  de  cette  mascarade, 
et  s'en  disant  le  pourquoi,  que  j'ignore  quanta  moi,  augurant  seu- 
lement qu'il  n'y  a  guère  d'apparence  qu'on  s'en  fût  pris  ainsi  à  eux 
pour  avoir  récité  deux  fois  leur  Bréviaire  en  un  jour2. 

Mais  qu'était-ce  encore  au  prix  de  ce  qui  advint  une  année  au 
bailliage  de  Rouen,  dont  les  membres  ne  savaient  plus  où  se  cacher, 
tant  les  Conards  leur  avaient  joué  un  hardi  et  vilain  tour?  C'était 
à  propos  d'un  beau  et  fort  lièvre  qu'ils  promenèrent  triomphale- 
ment par  la  ville  tout  un  grand  jour,  le  voulant  vendre,  mais  en  de- 
mandant bravement  dix  pisloles,  disant  qu'il  avait  été  payé  ce  prix, 
el  ne  le  prouvant,  hélas!  que  trop  bien.  Car  comme  un  plaideur 
qui  avait  un  procès  au  bailliage,  était  allé  de  porte  en  porte  chez 
tous  ses  juges,  sans  en  oublier  un,  offrant  ce  lièvre  en  présent  avec 
ses  humbles  services,  il  se  trouva  par  fortune  que  les  chambrières 
de  ces  messieurs,  aucuns  même  disaient  leurs  femmes,  n'aimant 
point  le  gibier,  avaient  préféré  recevoir  en  argent  la  valeur  de 
ce  lièvre,  le  faisant,  comme  on  croit,  pour  ne  point  humilier  ce 
plaideur,  et  les  petits  présents  d'ailleurs  entretenant  l'amitié.  De 
donner  moins  d'une  pistole  par  maison  de  juge  en  échange  de  son 
lièvre,  ce  plaideur  s'en  fut  fait  conscience,  d'autant  que  la  bête 
était  belle  au  possible  et  en  bon  point  ;  puis,  de  porte  en  porte,  tou- 
jours de  même,  en  sorte  qu'à  la  dernière,  (comme  au  bailliage,  il  y 

'  Registres  du  chapitre  de  la  cathédrale  de  R<  uen  ,  février  i5^  et  mars  1 545. 
La  délibération  prise  par  le  chapitre  sur  la  plainte  du  chanoine,  Reslout  commence 
ainsi  :  Posilo  in  medio  de  scamlallo  die  hestana  per  trajkdiatores  conàrmsf 
liujus  civitatis,  etc. 


III 

av.iit,  lors,  pour  tout,  dix  juges  dont  pas  un  n'avait  chambrière  qui 
m*  trouvât  aimer  le  gibier»)  notre  plaideur,  comptant  sur  ses  doigts, 
supputa  que  66  maître  lièvre  lui  revenait  décompte  fait  à  dix  pis 
tries,  et  n'aimant  point  non  plus  la  venaison,  le  revendit  aux  Co- 
uards qui  s'en  donnèrent  du  bon  temps  et  la  ville  avec  eux  ! . 

Dans  toutes  ces  montres,  l'abbé  fermait  toujours  la  marche,  en- 
touré de  ses  cardinaux  et  patriarches,  portés  comme  lui  par  un  char- 
riot  à  quatre  chevaux,  la  mitre  en  tôle,  la  crosse  en  main,  étendant 
M  droite  et  bénissant  la  foule  ivre  de  joie,  d'autant  que  du  char 
tombaient  sur  elle  comme  grêle  des  dixains,  des  quatrains,  des  pas- 
quils,  contenant  mille  choses  hardies  que  les  Conards  n'auraient  osé 
dire,  et  que  tous  s'arrachaient  et  lisaient  avidement  au  milieu  de 
force  trépignements  et  éclats  de  rire. 

Tout,  cependant ,  ne  devant  point  se  passer  en  promenade,  de 
grands  préparatifs  avaient  été  faits  aux  spacieuses  halles  de  la 
Vieille-Tour,  devenues,  pendant  ces  jours  de  joie,  lepalais  de  l'abbé 
des  Conards.  La  les  attendait  un  banquet  splendide,  des  danses,  le 
spectacle  même,  tel  du  moins  qu'on  l'entendait  aubon  vieux  temps. 
Chant,  trompettes,  hautbois  dans  les  grandes  salles,  fifres  et  tam- 
bours en  bas  sur  la  place,  bons  mets,  bons  vins  sur  les  longues 
tables,  rien  ne  manquait  à  ce  repas,  pas  même  un  lecteur,  les  sta- 
tuts des  monastères  le  voulant  ainsi  ;  seulement  un  bon  homme 
d'ermite,  chargé  de  ce  rôle,  leur  lisait,  au  lieu  de  la  Bible,  la 
chronique  de  Pentagruel  qui  en  celte  fête,  on  l'avouera,  avait  plus 
d'à-propos.  Puis  ensuite,  sur  une  scène  plus  vaste,  se  jouaient  des 
farces,  des  comédies,  des  moralités  plus  hardies  encore  que  celles 
du  malin  dont  la  rue  avait  été  le  théâtre. 

Les  danses  et  morisques  suivaient  à  leur  tour  ;  après  quoi  venait 
la  grande  affaire  de  l'abbaye  des  Conards,  le  prix  a  décerner  au 
bourgeois  de  Rouen,  qui,  au  dire  des  prud'hommes,  en  conscience 
et  sans  acception  de  personnes,  se  trouverait,  tout  bien  considéré, 
avoir  fait  la  plus  sotte  chose  de  l'année.  C'était  le  contre-pied  de 
nos  prix  de  vertu.  Là,  point  de  prétendants,  surtout  point  de  solli- 
citations, on  le  peut  bien  croire;  des  ayants  droit  toutefois  et 
même  en  tel  nombre,  qu'on  ne  les  aurait  su  compter;  mais  tous 
uens  modestes  à  l'excès,  et  n'ayant,  ce  semble,  rien  plus  à  cœur 
que  de  demeurer  dans  l'oubli.  Par  malheur,  les  enquêteurs  avaient 


-  f-iit  pareil,  nrrnc.i  Limoges,  o.si  r.ioonié  p;ir  Bernard  <1<    Larbçlirflavifl 
tlans  1er  Ticize  lu rvs  des  parlementa  </<  Frtmct    Tûv.  vin,  ch,  17.  i.°  8, 


114 

bien  su  découvrir  tous  ces  mérites  cachés,  et  il  n'y  avait  méfait, 
bévue,  vilenie,  sotte  aventure  de  Tannée  courante,  qui  ne  fût  là 
narrée  par  eux  de  point  en  point,  en  toutes  circonstances  et  parti- 
cularités, et  montrée  dans  son  plus  beau  jour,  de  manière  à  ne 
perdre  rien  de  sa  valeur.  Ces  traîtres  de  rapporteurs  y  avaient  mis 
toute  leur  rhétorique  et  belle  humeur,  en  sorte  que  ces  mille  pe- 
tites scènes  formaient  toutes  ensemble  une  comédie  meilleure  de 
beaucoup  que  celles  qui  tout  à  l'heure  venaient  d'être  jouées  sur  le 
théâtre.  Pour  la  perplexité  des  juges  en  présence  de  tant  de  belles 
actions  à  apprécier,  à  classer  chacune  en  son  rang,  il  faut  renon- 
cer à  la  peindre,  d'autant  surtout  que  ces  Couards  étaient  juges 
intègres  et  impartiaux  au  possible,  qui,  pour  rien  au  monde,  n'au- 
raient voulu  faire  un  passe-droit  à  qui  que  ce  pût  être. 

De  là  donc,  de  grands  débals,  tous  les  ans,  dans  ce  saint  conclave. 
En  1541,  la  délibération  avait  été  longue,  animée,  orageuse  même, 
et  semblait  ne  devoir  jamais  finir,  tant  il  y  avait  eu  de  cas  inscrits, 
tous  plus  ou  moins  dignes  de  faveur  et  de  rémunération ,  ce  qui 
rendait  les  juges  fort  empêchés  ;  on  avait  été  aux  voix  à  trois  di- 
verses reprises  sans  se  pouvoir  accorder;  à  la  fin  pourtant,  un  pra- 
ticien de  Rouen,  qui,  se  trouvant  à  Bayeux  dans  une  hôtellerie,  en 
goguette  et  entre  deux  vins,  y  avoit,  faute  d'argent  comptant,  joué 
sa  femme  aux  dés,  réunit  les  suffrages  des  juges  même  les  plus 
difficiles  et  les  moins  enclins  à  l'engouement.  Déclaré  sot  et  glo- 
rieux conard,  et  la  crosse  lui  revenant  de  droit,  restait  à  la  lui  por- 
ter en  grand  appareil,  ce  que  fit  sur  l'heure  ce  grave  et  circonspect 
aréopage,  avec  multitude  de  fallols,  trompettes  et  tambourins. 
Pour  leur  tapage  à  la  demeure  du  lauréat,  on  ne  saurait  l'imagi- 
ner non  plus  que  la  discordante  sérénade  dont  ils  le  saluèrent,  pu- 
bliant, à  son  de  trompe,  que  ce  maître  praticien  venait  de  rem- 
porter le  prix  aux  jeux  olympiques,  et  en  disant  amplement  le 
comment  et  le  pourquoi1.  Pensez,  la  belle  journée  pour  cet  enragé 
joueur  de  dés,  et  pour  tous  autres  lauréats  qui,  en  un  pareil  triom- 
phe, auraient  bien  donné  tout  leur  avoir  pour  se  trouver  à  quelque 
cent  lieues  de  là  ! 

Dire  qu'à  Rouen  ces  gaillardises  fussent  fort  du  goût  de  tout  le 
monde,  ce  serait  beaucoup  s'avancer.  Le  clergé  surtout,  qui  maintes 
fois  s'y  était  vu  blasonner,  haïssait  mortellement  les  Couards,  d'au- 
tant qu'il  lui  semblait,  dans  son  entendement,  que  de  tous  ces  jeux 

1  Ce  fait  est  rapporté  dam  les  Triomphes  de  l'abbaye  des  Conards, 


115 

il  pourrai!  bien  naître  quelque  l hose  comme  ce  qu'on  avait  \u  jadi- 

chei  les  Grecs  ci  ohei  i**s  Romains,  le  théâtre,  pour  tout  «lire, 

puisqu'aussi  bien  il  faul  lâcher  le  mot.  Kl  de  vrai,  à  Athènes,  n'é- 
tait-cc  point  par  des  mascarades,  des  chariots  et  des  lazzis,  qu'a- 
vait jadis  commence  la  comédie?  Aussi  vit-on  cent  fois  l'archevêque 
de  Rouen  et  son  chapitre  en  instance  pour  qu'on  supprimât  les 
Commrdê,  pour  qu'on  les  fit  taire  ou  se  modérer  tout  au  moins. 
Mais,  par  fortune,  il  y  avait  là  tout  près  un  faubourg  de  Saint-Cier- 
^  nis,  exempt  de  la  juridiction  du  prélat,  comme  le  prouvaient  dix 
belles  chartes  que  les  Couards  savaient  sur  le  bout  de  leurs  doigts  ; 
en  sorte  qu'à  la  moindre  difficulté  qu'on  leur  voulait  faire,  ils  ne 
parlaient  plus  que  de  secouer  la  pouss  ère  de  leurs  pieds,  franchir 
la  frontière,  et  s'en  aller  dire  leurs  vérités  en  cette  terre  étrangère, 
puisqu'aussi  bien  on  les  persécutait  ainsi;  or,  comptez  que,  suivis 
là,  sur  l'heure,  de  toute  la  ville,  tant  des  grands  que  des  petits,  ils 
n'auraient  pas  manqué  d'y  faire  de  leur  pire  ;  en  sorte  qu'à  le  bien 
prendre,  il  y  avait  encore  profit  peut-être  à  les  laisser  en  paix  s'é- 
battre dans  Rouen,  où  il  était  moins  malaisé  de  les  contenir  un  peu. 
Les  Couards,  d'ailleurs,  n'étaient  pas  gens  dont  on  pût  avoir  si 
bon  marché,  leurs  hardiesses,  à  la  longue,  les  ayant  fait  connaî  re 
au  loin,  se  frayant  passage  jusqu'à  la  cour,  et  faisant  souvent  rire 
nos  rois  qui,  par  reconnaissance,  voulaient  qu'on  les  laissât  s'ébattre 
tout  à  l'aise. 

Aux  Conards  est  permis  tout  dire 
Sans  offenser  du  prince  l'ire. 

avait  dit  un  ancien  oracle. 

Ils  s'ébattaient  donc,  disant  tout  ce  qu'ils  avaient  sur  le  cœur, 
cl  n'épargnant,  pour  tout  au  monde,  que  le  seul  roi  de  France, 
qui  n'aurait  plus  tant  ri  peut-être  si  on  l'eût  mis  de  la  partie.  Mais 
Henri  VI II,  mais  Charles-Quint,  mais  le  Souverain  Pontife  lui- 
même,  une  fois  brouillés  avec  la  France,  étaient  mal  tout  aussitôt 
i\<<  h  m  maîtres  les  Couards,  y  ayant  étroite  alliance  tant  offensive 
«pie  défensive  entre  eux  et  la  couronne. 

En  1541,  Henri  VIII,  schématique,  ennemi  de  la  France,  riche 
aui  dépens  des  abbayes  d'Angleterre  dont  il  avait  pillé  les  trésors, 
ayant  paru,  au  jugement  des  Couards,  mériter  une  men'ion  d'hon- 
neur, le  prophète  Daniel  avait  été  chargé  de  lui  dire  son  fait, 
le  nommer  toutes  fois,  <>t  comme  il'c'eûl  été  du  roi  de  Batotone 


116 

de  l'impie  Balthasar  qu'il  eût  voulu  parler  ;  mais  qui  avait  pu  s'y 
méprendre  ? 

Balthazar,  roi  des  Babyloniens, 
Un  jour  tenant  court  ouverte  et  planière  , 
Pour  reijouyr  ses  gens  par  tous  moyens, 
Se  fist  servir,  par  mauvaise  manière , 
Les  sainctz  vaisseaux  que  Salomon  fit  faire 
Pour  servir  Dieu  ;  dont  reçeut  le  loyer 
De  mort  subite  en  douleur  et  misère. 
Cela  nous  peut  beaucoup  signifier. 

Puis,  après  Daniel  (les  Couards  s'étant  mis  en  frais  cette  année), 
venaient  sur  un  chariot  Henri  VIII  encore,  mais  avec  lui  l'em- 
pereur Charles-Quint,  un  fou,  et  il  le  faut  bien  dire,  le  pape 
Paul  III,  se  jetant  l'un  à  l'autre  la  machine  ronde,  échauffés  et 
âpres  tous  quatre  à  ce  jeu  qui  semblait  les  captiver  enlièrement. 
«  Tiens  cy,  baille  çà,  ris-t'-en,  mocque-t'-en,  »  se  criaient  à  l'envi 
les  quatre  personnages  ;  «  et  tous  quatre  margouilloient  ce  pauvre 
monde  assez  rudement,  en  sorte  qu'il  eut  beaucoup  à  souffrir  entre 
leurs  mains  '.  » 

Ces  privautés  se  répandant  en  France  à  la  ronde,  en  sorte  qu'il 
ne  se  parlait  plus  en  tous  lieux  que  des  Couards,  le  roi  Henri  II, 
lorsqu'il  vint  à  Rouen,  en  1550,  voulut  s'en  donner  le  passe-temps, 
voir  par  ses  yeux  ce  qu'ils  savaient  faire,  et  si  on  n'avait  point 
surfait,  comme  il  advient  la  plupart  du  temps.  Aussitôt  donc, 
trompettes  de  sonner  avec  fifres  et  tambours  ;  chariots  de  s'é- 
branler, cavalcades  de  se  mettre  en  marche  par  les  rues,  riches 
costumes  de  resplendir,  flambeaux  de  répandre  mille  feux,  farces, 
moralités  de  se  mettre  en  jeu,  faisant  rire  à  ressusciter  les  morts; 
huilains,  dixains,  quatrains,  pasquils  de  tomber  sur  Rouen  comme 
une  grêle;  rien  n'y  fut  épargné  ni  personne  non  plus,  on  le  peut 
bien  croire,  hormis  Henri  II,  comme  de  raison,  qui,  n'en  reve- 
nant pas,  si  bien  averti  qu'il  eût  été,  voulut  bien  confesser  qu'il 
n'en  avait  pas  tant  attendu  des  Couards,  et  leur  accorda  authenti- 
quement  sa  royale  protection  2. 

Nous  citons  textuellement  le  livre  intitulé  :  Les  Triomphes   Je  L'abbaye  des 
Conards. 

a  Ce  fait  est  emprunté  à  un  livre  rare  et  curieux  intitulé  :  Déduction  dts  somp- 
tueux ordre,  plaisants  spectacles  et  magnifiques  théâtres,  drss  es  par  les  citoyens 
de  Rouen,  à  Henri  il  et  A  Catherine  de  Médicis  ,  lors  de  leur  entrée  à  icclte  ville, 
les  \  eti  novembre  i55o   Rouen  ,  Le  Hoy,  i5.5j,  in  \%  av.  fig. 


117 

Elle  De  leur  Mirait  mi  renif  plus  à  point,  el  ili  <"u  nsèrenl  el 
ttasèrent  jusque-là  que  leurs  ennemis  ne  savaient  plus  à  quel 

saint  se  vouer;  le  Chapitre,  enlre  autres,  qui  ne  le*  avait  jamais 
pu  souffrir,  quelque  grosse  part  de  leurs  quolibels  lui  revenant  de 
droit  chaque  année,  de  sorte  qu'en  France  il  n'y  avait  rente  don! 
les  arrérages  fussent  si  bien  servis.  Aussi  dans  la  peur  qu'ils 
avaient  des  Couards,  les  chanoines  en  élaienl-ils  venus  à  n'en  oser 
plus  parler  entre  eux  dans  leurs  assemblées  capitulaires  qu'a  huis 
bien  clos,  tout  bas  encore,  après  qu'on  avait  bien  regardé  si 
personne  n'écoulait  aux  porles,  et  en  défendant  à  chacun  des  assis- 
tants «  sous  peine  de  suspension,  comme  pour  crime  de  parjure  , 
de  révéler  un  seul  mot  de  ce  qui  s'allait  dire1.  »  Un  arrêt  qu'ils 
obtinrent  un  jour  du  parlement  contre  les  Conards,  qui  aussi 
bien  les  avaient  celte  fois-là  raillés  par  trop  fort,  ne  pouvait  rassu- 
rer encore  le  Chapitre,  tant  il  avait  peur  «  qu'ilz  ne  pratiquassent 
quelque  chose  auprès  du  roy  au  préjudice  de  cest  arrest;  »  et 
en  hâle  on  les  vit  en  écrire  au  grand  chantre  de  Notre-Dame  qui 
était  en  cour  2. 

Les  Conards,  en  un  mot,  étaient  devenus  célèbres  parla  France  ; 
Brantôme  en  parle  en  termes  remplis  d'estime 3;  ils  étaient  à  l'apo- 
gée de  leur  gloire  et  à  la  veille,  toutefois,  d'essuyer  un  revers. 
Car  sous  Charles  IX,  quand  vint  le  fameux  Edit  de  janvier,  les 
Calvinistes  ayant  le  haut  du  pavé  et  n'étant  point  enclins  au  badi- 
nage,  tant  s'en  fallait,  quelques  sages  avaient  prédit  que  le  carna- 
val se  passerait,  cette  fois,  à  Rouen  en  toute  modestie,  sans  mas- 
carades, sans  bruit,  sans  ces  folles  joies  et  ces  éclats  de  rire  qui 
empêchent  l'homme  de  se  posséder,  et  lui  ôtent  le  sang-froid 
nécessaire  pour  mûrement  et  circonspectement  peser  toutes  choses. 
C'était  avoir  parlé  en  prophète,  et  deviné  à  merveille;  car  arrivant 
les  jours  gras  ,  quelque  envie  que  pussent  avoir  les  Conards  de 
faire  leurs  chevauchées  et  prouesses  accoutumées,  les  anciens  el 
ministres  les  en  surent  bien  empêcher.  Même,  le  peuple  de  Rouen, 
devenu  grave  et  scrupuleux  a  merveille,  faillit  en  lapider  quel- 
ques-uns qui,  plus  hardis,  avaient  voulu,  coûte  que  coûte,  tenler 


'  Ce  sont  les  terme*  do  la  de  libéra  lion  qui  eut  lieu  au  chapitre  de  Rouen,  en 
mars  i5J5,  lors  de  l'insulte  faite  au  chanoine  de  la  Houseaie.  Voyez  plus  haut, 
page  i  ia. 

i  Registres  du  chapitre,  du  1 1  mars  i5{5  et  jours  suivants. 

*  Dans  son  discours  sur  Henry  II. 


118 

l'aventure.  Le  carnaval,  pour  tout  dire,  s'était  passé  cette  année- 
là,  dans  un  profond  recueillement:  et  il  faut  voir  comme  le  grave 
Théodore  de  Bèze  triomphe  de  cette  piteuse  déconvenue  des 
Conards  * . 

Encore  n'étaient-ils  pas  au  bout,  tant  s'en  fallait,  car  ce  fut 
bientôt  le  tour  de  la  Ligue.  Or,  pouvait-elle,  en  conscience,  se 
montrer  moins  scrupuleuse  que  la  réforme?  Dans  notre  grande 
ville,  naguère  si  éprise  de  ses  Conards,  un  schisme,  depuis  peu, 
s'était  opéré  quant  à  ce  vieil  usage,  aucuns  maintenant  trouvant 
à  redire  à  des  libertés  si  grandes,  jadis  applaudies  de  tous;  con- 
joncture merveilleusement  favorable  pour  l'église,  et  que  sut  pres- 
tement saisir  un  chanoine  pénitencier  «  nostre  maistre  Godefroy  », 
prédicateur  ardent  et  des  plus  emportés,  qui,  prêchant  un  aventà 
Notre-Dame,  s'en  prit  tout  d'abord  aux  Couards,  ne  parla  plus 
d'autre  chose,  et  les  mit  fort  mal  en  point2.  Car  le  parlement 
venant  à  s'en  mêler  aussi,  et  une  réforme  ayant  été  ordonnée  par 
un  solennel  arrêt,  affiché  et  crié  en  tous  lieux,  alors  mitre,  crosse, 
titres  d'abbé,  de  cardinaux,  de  patriarches,  rochets,  soutanes,  bé- 
nédictions par  les  rues,  il  fallut  tout  quitter  en  attendant  des  jours 
meilleurs,  et  s'appeler  non  plus  abbaye,  mais  maison  de  sobriété, 
piquante  épigramme,  contre-vérité  sanglante  à  l'endroit  de  nos 
Conards,  francs  buveurs,  hélas ,  au  moins  autant  que  francs  par- 
leurs, mais  dont  aussi  les  paillards  se  surent  bien  venger  dès  leur 
prochaine  montre,  prenant  bravement  à  la  gorge  cette  Ligue  qui 
les  avait  dénommés  et  décoiffés,  et  la  jouant  de  manière  à  mettre 
de  leur  côté  tous  les  rieurs;  car,  sur  un  de  leurs  chariots,  quand 
on  vit  un  sceptre  royal  tiré  violemment  en  tous  sens,  et  disputé 


1  «  Le  27  janvier  i56j,  dit  Théodore  de  Bèze,  fut  publié  l'Édit  de  janvier  à 
Rouen,  et,  suivant  iceluy,  fut  dressé  l'exercice  de  ceux  de  la  religion  aux  faux- 
bourgs,  en  toute  obéissance  et  avec  tel  fruict  qu'estant  chose  accoustumée  en  la 
ville  de  faire  infinies  insolences  et  mascarades,  la  semaine  précédente  le  caresme, 
par  une  compagnie  qu'ils  appellent  les  Cornars,  tout  cela  cessa  lors,  d'un  com- 
mun accord  et  consentement  du  peuple  condamnant  telles  folies  et  meschancetés  .; 
hormis  que  quelques-uns  ,  plus  effrontés  que  tous  autres  ,  entreprindrent  de  faire 
quelque  chose,  qui  furent  lautosl  rembarrez  par  le  menu  peuple  mesmes  à  coups 
de  pierre.  »  Histoire  ecclésiast.,  tome  Iï ,  pages  610,  611,  édit.  de  i58o. 

2  Les  sermons  de  maître  Godefroy  sont  mentionnés  dans  un  journal  ms.  de  la 
ville  de  Rouen,  sorte  de  chronique  rédigée  par  un  curé  de  Saint-Martin  du  Pont , 
de  Rouen.  Ce  manuscrit,  qui  appartenait  à  M.  l'abbé  Delarue,  est  maintenant  en 
ma  possession. 


..... 

a\«.  acharnement el  fureur  par  trois  pu  quatre  personnages  ma 

gniliqucmenl  véïus,  et  qui  ressemblaient  merveilleusement  aui 
Guises,  >  avait-il  moven  de  s'y  méprendre,  lorsque  surloul  pleu- 
v  aient  dans  ta  nies  par  milliers  des  dizains,  huilains,  paâquils 
et  quatrains,  c]ui ,  sans  nommer  personne,  expliquaient  aux  moins 
clairvoyants  ce  qu'on  leur  avait  voulu  montrer:  «la  contrariété, 
la  convoitise  et  ambition  de  plusieurs,  qui  veulent  parvenir  au 
sceplfe,  autres  <jue  Couards  »,  ajoutait  aussitôt  le  poète  '.  Lorsqu'à 
deux  mois  de  là  vinrent  les  barricades  de  Paris,  que  le  valet  chassa 
le  maître,  que  Rouen  vit  entrer  dans  ses  murs  Henri  III,  fugitif 
et  sans  ce  sceptre  royal  qu'on  avait  su  enfin  lui  ravir,  les  Couards 
revinrent  en  mémoire,  et  c'était  alors  à  qui  rappellerait  leur  mas- 
carade du  chariot,  l'acharnée  dispute  du  sceptre,  et  redirait  leurs 
quatrains,  qui  maintenant  se  trouvaient  tenir  de  la  prophétie. 

La  Ligue,  cependant,  s'élant  à  la  fin  rendue  maîtresse,  force 
avait  bien  été  aux  Couards  de  se  cacher  pendant  un  temps;  puis, 
en  1595,  Forage  passé,  ils  avaient  aussitôt  reparu,  autorisés  (avait 
dit  le  parlement)  «  à  user  de  leurs  facéties  et  joieuselez  accoustu- 
mées  faire  avant  les  troubles2».  Tous  avaient  battu  des  mains 
et  ri  follement  en  voyant  sur  son  char  de  triomphe  l'abbé  crosse, 
mitre,  bénissant,  que  dis-je,  ayant  de  plus,  cette  fois,  sur  son  chef 
auguste,  une  large  calotte  de  taffetas  rouge,  semblable,  de  tous 
points,  à  celle  que  porte  le  Saint-Père.  Mais  c'était,  pour  en  avoir 
voulu  trop  avoir,  se  mettre  en  péril  de  tout  perdre.  Aux  cris  des 
scrupuleux,  dont  le  nombre  allait  croissant  toujours,  force  fut  à 
l'abbé  de  mettre  bas  non-seulement  cette  malencontreuse  calotte 
rouge  d'invention  nouvelle,  mais  la  mitre  blanche  qu'on  lui  avait 
toujours  endurée  jusqu'à  cette  heure  ;  une  mitre  verte,  une  ca- 
lotte verte  (la  couleur  des  fous)  étant  tout  ce  qu'à  grand'peine  en- 
core on  voulait  désormais  permettre  à  nos  maîtres  les  Couards  ; 
mais  la  crosse  leur  était  demeurée,  qui  était  le  point  principal;  et 
ils  se  mirent,  sur  l'heure,  à  en  donner  tant  et  de  si  rudes  coups  aux 
traitants,  aux  partisans,  aux  inventeurs  d'édits  fiscaux  et  don- 
neurs d'avis,  que  le  peuple,  dévoré  par  ces  loups  cerviers  et  en 
voie  de  se  voir  mis  par  eux  en  pourpoint,  tout  à  l'heure,  si  on  ne 
lui  venait  en  aide,  ne  se  pouvait  tenir  d'aise  et  de  joie  de  les  voir 
ainsi  malmener  et  confondre. 

'  Détails  consignes  dans  le  même  journal  manuscrit. 
*  Registres  du  parlement  de  Rouen.  Décembre  i.'k/j. 


120 

Il  y  eut  surtout  une  montre  où  le  rire  fut  si  universel,  si  bruyant 
et  si  fou,  qu'Heraclite  lui-môme,  en  un  tel  déluge  de  joie,  n'y 
aurait  vu  d'autre  remède  que  de  faire  comme  les  autres,  tant  y 
étaient  jouées  et  représentées  au  naturel  mille  ingénieuses  inven- 
tions dont  le  fisc  s'était  avisé  depuis  peu  pour  tirer  à  soi  l'argent 
du  monde  !  Là  avaient  défilé  gravement,  par  bandes  et  en  bel  ordre, 
sérieux  comme  des  ducs  et  pairs,  nombre  de  menus  officiers  de 
nouvelle  création  ,  les  secrétaires  du  roi  porteurs  de  bled ,  de  sel , 
de  charbon,  d'oranges,  les  auneurs  de  toile,  tous  les  pauvres  hères 
de  Rouen,  en  un  mot,  et  jusqu'aux  brouettiers,  déclarés  tous,  par 
un  édit  récent,  titulaires  d'offices  domaniaux;  tous,  par  cette  rai- 
son, appelés  à  Paris  en  hâte,  pour  y  purger  la  finance  de  ces 
grandes  et  importantes  charges  de  la  couronne,  tous  hommes  d'E- 
tat et  de  considération ,  au  demeurant,  à  qui  il  ne  manquait  guère, 
pour  obéir  à  l'édit,  que  le  moyen  de  faire,  à  pied,  le  voyage  de 
Rouen  à  Paris  et  retour,  à  moins  de  mendier  sur  la  route.  Puis  ve- 
nait une  légion  de  bien  deux  cents  petits  enfants,  tenant  tous  des 
outils  de  divers  métiers,  comme  serruriers,  charpentiers,  forge- 
rons, tailleurs  de  pierre,  et  autres  semblables  arts  libéraux  et  de 
pur  agrément.  —  C'est  que  le  bruit  ayant  couru  d'une  énorme  taxe 
qu'aurait  à  payer  désormais  tout  ouvrier  voulant  passer  maître, 
aussitôt,  dans  Rouen,  en  grande  hâte,  avant  que  parût  l'édit, 
hommes  et  femmes  du  peuple  avaient  couru  par  centaines  à  la  Vi- 
comte, demandant  la  maîtrise,  et  la  demandant  si  haut  et  si  clair 
qu'il  la  leur  avait  bien  fallu  donner,  même  à  de  petits  enfants  qu'on 
portait  aux  bras,  et  que  leurs  mères  firent,  bon  gré  mal  gré,  re- 
cevoir en  cette  qualité,  qu'ils  eussent,  ou  non,  fait  le  chef-d'œuvre, 
requis  de  tout  temps,  en  pareil  cas.  Puis  suivaient,  à  cheval,  et  par 
bandes  aussi,  des  avant-coureurs  de  la  liberté ,  en  tel  nombre,  qu'on 
ne  les  aurait  su  compter,  tous  montés  et  équipés  à  l'avantage,  tous 
faisant  pleuvoir  sur  la  ville  des  vers,  pasquils,  lazzis  et  coqs-à-l'âne 
contre  les  traitants  et  partisans,  auteurs  de  si  belles  et  heureuses 
inventions;  vers  de  bonne  facture,  qui  enlevaient  le  morceau,  et 
réjouissaient  d'autant  la  multitude,  qui  ne  s'était  jamais  sentie  si 
aise'. 

•  Ces  chevauchées  et  mascarades  conlre  les  partisans  sont  mentionnées  par 
Lesloile  dans  son  journal  de  Henri  IV.  Quant  aux  abus  et  aux  licences  des  ConarJs 
après  leur  rétablissement  en  i5g4,  on  en  trouve  des  preuves  innombrables  dans 
les  registres  du  parlement  de  Rouen.  Je  citerai  entre  autres  les  arrêts  des  3o  jan- 
vier i595,  3  décembre  1596,  23  décembre  i6o3,  10  mars  1607,  3  février  1621. 


121 

Quel  bj  grand  mal,  au  fond,  y  avait-il  dans  ces  saturnales,  qui 
laient  un  peu  lea  mécontents  nombreux,  et  en  force  de 
toul  temps  ;  où  trouvai!  son  compte  cette  malignité  qui  ,  hélas! 
lit  toujours  le  fond  de  noire  être;  en  sorte  que  les  grandes  for- 
tunes et  les  grondes  places  ainsi  raillées  ne  faisaient  plus  tant 
d'envie  ;  que  le  peuple,  riant  de  ses  maux  à  gorge  déployée,  pre- 
nait patience,  et  se  résignait  à  pâlir  encore,  le  cas  échéant,  sauf  a 
rire,  sur  nouveaux  frais,  des  auteurs  de  sa  misère.  «  Laissez-les 
rire,  aurait  dit  un  Mazarin,  ils  paieront  ensuite,  c'est  le  point  ca- 
pital. »  De  vrai,  dans  celte  grande  ville  de  Rouen,  tarit  qu'y  ré- 
gnèrent les  Couards,  il  y  avait  été  ri  à  force  tous  les  ans  ;  mais  de 
sédition  ou  rébellion,  on  n'y  avait  songé  que  fort  rarement,  et  sans 
jamais  pousser  bien  loin  les  choses.  Bientôt  les  Conards  revenaient, 
et  il  n'y  avait  sérieux  chagrin,  ni  parti  pris  qui  leur  sût  résisler. 
11  aurait  fallu  les  laisser  faire ,  et  s'évaporer  en  éclats  de  rire  des 
déplaisirs  si  faciles  à  distraire.  Richelieu,  par  malheur,  n'était  pas 
homme  plaisant,  amiable,  de  bonne  humeur,  et  qui  sût,  en  un  be- 
soin, entendre  un  peu  la  raillerie.  Ce  fut  la  perte  des  Couards,  car, 
qu'une  autre  main  que  la  sienne  leur  ait  porté  le  coup  fatal,  le 
moyen  de  le  croire,  lorsque,  de  son  temps,  on  voit  à  Dijon  la  Mère- 
folle  descendre  piteusement  de  son  char,  au  grand  déplaisir  de 
toute  la  Bourgogne,  avec  défense  expresse  de  plus  ouvrir  la  bou- 
che ni  se  montrer  jamais.  Il  n'y  avait  pas  moins  fallu  qu'un  bel 
édil  de  la  façon  du  quinteux  cardinal  h  Or,  ainsi  en  verve,  était-il 
homme  à  épargner  les  Couards,  et  leur  abbé,  si  proche  parent  de 
la  Mère-folle?  Alors,  quoiqu'il  en  soit,  cessent  de'paraîlre  les  Co- 
nards et  leur  abbé;  Rouen  s'en  émeut,  des  murmures  et  des  cris 
même  s'y  font  entendre,  mais  pour  néant;  c'en  était  fait  à  jamais 
des  Conards  2. 


«  Cet  édit,  donné  à  Lyon  le  21  juin  iG3o,  a  élé  imprimé  par  Du  Tilliot,  dans 
les  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  desfous,  1751,  in-8°,  p.  181. 

*  Le  dernier  arrêt  relatif  aux  Conards  est,  je  crois,  de  Tan  1626.  Une  chanson  , 
insérée  dans  C Inventaire  de  la  Muse  normande,  recueil  publié  par  David  Fer- 
rand,cn  i655,  prouve  qu'en  Tan  i636,  les  Conards  n'existaient  plus ,  et  que  leur 
abolition  avait  excité  des  murmures  dans  le  peuple  rouennai*.  Voici  le  dernier 
couplet  de  cette  chanson  faite  à  propos  de  l'avarice  du  maître  des  pulinods,  qui 
avait  fait,  en  iG36  ,  supprimer  les  trompettes  : 


Pour  avoir  fait  quitter  la  momerie 

De  nos  Conards  (qui  n'estet  que  folie), 


i±2 

A  la  maie  heure  aussi,  avaient-ils  été  s'en  prendre  aux  partisans 
et  aux  traitants,  gens  riches  à  millions,  prêtant  leur  argent  aux  rois 
besoigneux,  et  leur  dictant  parfois  des  édits.  Ces  gens-là,  en  colère 
à  la  fin  conlre  ces  Couards  qui  les  harcelaient  à  outrance,  n'avaient 
eu  qu'un  mot  à  dire,  et  on  n'en  entendit  plus  jamais  parler.  Ce 
qu'y  gagnèrent  ces  sangsues,  on  le  devine  ;  mais  qu'y  gagna  la 
province,  Rouen  surtout  que  leurs  facéties  avaient  tenu  si  long- 
temps en  patience  ?  Rouen ,  la  Normandie ,  sucés  bientôt  jusqu'à  la 
moelle  par  ces  vampires,  qui  ne  craignaient  point  maintenant  les 
railleurs ,  et  n'en  pouvant  plus  rire  tout  leur  saoul,  se  révoltèrent  à 
la  fin,  mais  tout  de  bon  et  fort  au  sérieux,  ce  qu'on  n'avait  point  vu 
de  mémoire  de  Conards.  Vinrent  alors  les  Nuds-pieds ,\  qui  ne 
riaient  pas,  eux,  qui  ne  faisaient  point  de  vers,  et  ne  jouèrent  pas 
de  farces,  mais  de  vraies  tragédies  et  des  plus  noires.  Il  fallut 
bien  les  punir;  ce  furent  d'autres  tragédies,  le  temps  de  rire  était 
passé. 

Et  maintenant  avaient-ils  eu  tantde  tort,  nos  pères,  de  murmurer 
fort  et  de  crier  haut,  quand  avaient  cessé  de  se  montrer  les  Conards? 
Seuls  alors,  quelques  hommesun  peu  haut  placés,  deschanoines,  des 
magistrats,  des  gentilshommes,  des  échevins,  avaient  été  aises  de  la 
déconvenue  des  Conards, tant  leur  déplaisait  cette  inexorable  crosse 
qui  jamais  ne  leur  avait  fait  de  quartier.  Que  diraient-ils  donc  au- 
jourd'hui, bon  Dieu  !  si,  toulà  coup,  rendus  à  la  vie,  à  leurs  charges 
et  dignités,  ils  se  réveillaient  en  butte  à  nos  livres,  à  notre  comédie, 
en  butte  surtout  à  cette  artillerie  toujours  battante  dont  les  brutaux 
projectiles  n'épargnent  ni  grands  ni  petits,  à  celte  censure  en  per- 
manence, à  cette  crosse  qui,  incessamment  en  jeu,  va  chaque  jour 
nous  poursuivant  et  nous  atteignant  tous  sans  se  donner,  non  plus 
qu'à  nous,  ni  trêve  ni  repos  ?  Ah  !  s'écrieraient-ils,  les  commodes 
censeurs,  au  prix  de  ceux  de  ce  temps-ci,  que  ces  francs-parleurs r 
si  amusants  après  tout,  qui  jadis,  une  fois  l'année  seulement,  di- 
saient son  fait  au  monde,  puis  se  devaient  soigneusement  taire 
tout  le  reste  du  temps!  L'indigne  et  gênante  chose  que  ces  gron- 

Dieu  sait  combien  noz  en  fit  de  quenquen  , 
Les  gens  d'ichy  appeleni  que  sest  feltes 
Les  vieilles  lois,  sans  voir  eu  maniaient 
Les  paMnots  deslogez  sans  trompettes. 

INVENTAIRE   GÉNÉRAL    DE    LA    MUSE    NORMANDE,    divisée    en    XW1II    partie*  , 

où  sont  descrites  plusieurs  batailles,  assauts,  prises  de  villes,  etc.,  etc.l 
par  David  Ferrand  ,  in-8°,   p.  197 


deurs  et  rabroueurs  de  tous  les  jours!  Pour  Dieu,  qu'on  nous  ra- 
mène  ta  moyen  dge,  au  xvr  siècle,  tout  au  moins;  censure  pour 
Mnsare ,  mieai  raUil  encore  celle  «les  Conar4$, 

Ainsi  parleraient  assurément  les  grands  d'aulrefois.  Or,  je  soup- 
çonne, quant  a  moi,  ou  je  m'abuse  forl,  que  les  grands  d'aujour- 
d'hui pourront  bien  être  du  môme  a\is. 

À.  FLOQÏJET, 


f.RAMMAIRES  ROMANES 


INÉDITES. 


DU   TREIZIÈME   SIÈCLE. 


Les  deux  grammaires  que  je  publie  sont  restées  inédiles  jus- 
qu'à ce  jour,  quoique  leur  existence  fût  connue.  M.  Raynouard 
lui-même  ne  leur  a  consacré  qu'une  courte  notice  '.  Elles  méri- 
tent mieux ,  si  je  ne  me  trompe ,  puisqu'elles  contiennent ,  de 
l'aveu  même  du  savant  académicien ,  certaines  théories  qu'il 
a  développées  avec  une  ingénieuse  habileté  ,  et  qui  occupent 
une  place  importante  parmi  ses  travaux  philologiques.  Il  ne  sera 
peut-être  pas  sans  intérêt  de  remonter  à  l'origine  de  ces  théories 
controversées,  et  d'en  apprécier  la  valeur  à  la  source  même  où 
elles  ont  été  puisées.  Ce  n'est  pas  là  d'ail'eurs ,  comme  on  doit 
le  croire,  le  seul  motif  de  celte  publication.  Les  deux  monu- 
ments que  je  veux  faire  connaître  ne  sont  pas  assurément  des 
chefs-d'œuvre  d'analyse  et  de  méthode  ;  ils  peuvent  laisser  à  dé- 
sirer sous  certains  rapports,  comme  l'observe  M.  Raynouard;  mai> 
fussent-ils  moins  complets,  ils  seraient  encore  dignes  de  voir  le 
jour  et  de  fixer  l'attention  des  philologues  par  leur  nature,  par 
leur  âge,  par  le  fait  seul  de  leur  existence.  Je  n'en  veux  qu'une 
preuve. 

"    Choix  des  poésits  originales  Je     JVoiibadoui ■•» ,   l.    If.    Monum.de    la    Uni. 
mm.     p.   CL 


126 

L'illustre  M.  Daunou ,  dans  le  vaste  tableau  qu'il  a  tracé  de  la 
littérature  du  treizième  siècle,  n'a  touché  qu'avec  une  grande 
réserve  et  une  extrême  circonspection  les  points  de  linguistique 
qui  se  rattachaient  naturellement  à  son  sujet.  Il  n'a  rien  dit  ou 
presque  rien  des  travaux  de  la  philologie  moderne,  qui  apparem- 
ment lui  semblent  suspects.  Le  savant  académicien  aurait  été  sans 
doute  plus  explicite  et  moins  sobre  de  détails,  surtout  à  l'égard 
de  la  langue  des  troubadours,  s'il  avait  connu,  autrement  que  par 
la  brève  notice  de  M.  Raynouard,  les  deux  ouvrages  que  je  publie 
aujourd'hui  \ 

L'un  est  appelé  :  Donatus  provincialis  2. 

L'aulre  a  pour  litre  :  La  dreita  maniera  de  trobar  3. 

Ces  deux  titres  caractérisent  parfaitement  la  nature  et  le  but 
des  deux  traités,  dont  le  second  est  plus  littéraire  que  le  premier,  et 
s'adresse  surloul  aux  poètes.  Je  vais  d'abord  examiner  le  Donatus 
Provincialis,  qui  paraît  être  le  plus  ancien,  et  qui  estpurement  gram- 
matical, en  comprenant  dans  cet  examen  les  principaux  points  de 
doctrine  communs  à  cet  ouvrage  et  à  celui  qui  le  suit.  J'essaierai 
en  second  lieu  de  donner  une  idée  de  la  méthode  et  des  principes 
qui  recommandent  La  dreita  maniera  de  trobar,  au  point  de  vue 
linguistique  et  littéraire.  Je  renvoie  dans  une  troisième  division  la 
notice  des  manuscrits ,  les  observations  sur  les  textes ,  les  notes 
générales ,  etc.,  etc. 


1  M  Daunou  n'aurait  pas  dit  non  plus,  s'il  avait  connu  ces  deux  ouvrages  , 
que  le  Donatus  Provinciales  est  anonyme.  «  La  langue  romane  nous  fournira  (je 
cite  ses  propres  expressions)  très-peu  de  productions  en  prose  depuis  l'an  1200 
jusqu'en  j3oo.  On  a  pourtant  lieu  de  croire  que  deux  grammaires  de  cette  langue 
ont  été  rédigées  dans  cet  intervalle.  L'une  est  anonyme  ,  et  a  été  traduite  en  latin 
sous  le  titre  de  Donatus  Provincialis;  l'auteur  de  la  seconde  est  Raymond  Vidal, 
qui  l'adresse  surtout  aux  poêles.  »  (  Discours  sur  l'étal  des  Lettres  au  treizième 
siècle.  Hisi.  lut  ,  t.  X\  I,  p.  1 48.  ) 

*  Donat  Provençal 

3  La  vraie  manière  de  trouver.  —  Le  mot  roman  tiobav  est  intraduisible;  il  si- 
gnifie à  peu  près  imaginer.  Les  Italiens  le  rendent  par  le  mot  poetare.  Voici  la 
définition  qu'en  donne  un  grammairien  du  quatorzième  siècle  :  «  Trobars  es  far  noel 
dictât  en  Romans,  fi,  be  compassat.  »  Trouver,  c'est  faire  une  composition  originale 
en  Roman,  pure  et  bien  ordonnée.  [Leys  d'amor.) 


127 


DONATUS  PKoviNCiAi.is. 

l'auteur  île  cette  grammaire,  Hugues  Faidit  ou  Hugues  le 
Banni,  a  <mi  te  soin  de  signer  son  ouvrage,  e!  de  nous  faire  con- 
naître son  nom  dans  une  sorte  d'épilogue,  où  il  prend  d'avance  «es 
précautions  contre  la  critique,  avec  cet  aplomb  et  cette  assurance 
de  langage  que  Ton  aurail  tort  de  considérer  comme  une  invention 
(ouïe  moderne.  D'abord,  s'il  faut  l'en  croire,  c'est  aux  instances  de 
deux  personnages,  qu'il  nomme,  que  nous  devons  la  composition  de 
son  traité.  Puis  il  ajoute  :  «  Je  sais  bien  que  les  clameurs  des  envieux 
«  déchireront  mon  livre  :  personne  n'ignore  que  la  critique  est  leur 
«  fait.  Mais  si  quelqu'un  de  ces  jaloux  avait  la  présomption  d'atta- 
«  quer  cet  ouvrage  en  ma  présence,  j'ai  assez  de  confiance  dans 
«  mon  savoir  pour  m'assurer  que  je  le  réduirai  au  silence  devant 
«  tout  le  monde,  certain,  comme  je  le  suis,  que  personne  avant  moi 
«  n'a  traité  cette  matière  avec  autant  de  perfection,  et  d'une  ma- 
«  niére  aussi  complète.  » 

Celle  conclusion  ne  ressemble  pas  mal  aux  formules  d'ana- 
thèmes  qui  terminaient  au  moyen  âge  certaines  chartes  de  dona- 
tion ;  on  y  reconnaît  les  mots  sacramentels  :  Si  quis  redaryuere 
prœsnmpserit  !  Sans  nous  arrêter  à  des  menaces,  qui  ne  pouvaient 
concerner  que  les  critiques  contemporains,  examinons  jusqu'à 
quel  point  était  fondée  la  confiance  de  Faidit  dans  son  savoir. 

Et  d'abord  il  n'est  pas  difficile  d'indiquer  la  source  où  il 
l'a  puisée  :  le  litre  même  de  son  ouvrage  annonce  qu'il  a 
pris  pour  guide  un  célèbre  grammairien  latin.  Il  est  curieux  de 
voir  quel  parti  il  a  su  tirer  de  cette  imitation,  et  de  remarquer 
ses  efforts  constants  pour  élever  à  la  hauteur  de  la  langue  classi- 
que, l'i  liome  vulgaire  dont  il  veut  régler  les  formes  mobiles.  Il 
n'est  pas  moins  intéressant  d'observer  comment  il  procède  quand 
l'application  des  règles  latines  devient  impossible,  et  même  de 
le  suivre  dans  les  écarts  et  dans  les  aberrations  singulières  où 
l'entraîne  son  zèle  d'imitateur. 

Ce  désir  ou  ce  besoin  de  modèle  se  fait  beaucoup  moins  sentir 
dans  le  traité  de  Raymond  Vidal,  qui  vient  après  celui-ci  ;  mais  on 
retrouve  une  tendance  analogue,  et  bien  plus  marquée  encore,  dans 


128 

un  recueil  connu  sous  le  nom  de  Leys  d'Amor*,  composé  à  Tou- 
louse au  quatorzième  siècle,  et  qui  renferme  une  grammaire,  une 
poétique  et  une  rhétorique  fort  étendues.  L'imitation  des  théories 
latines  est  un  des  caractères  saillants  de  cette  compilation,  où  elle  se 
révèle  à  chaque  instant,  et  d'autant  plus  clairement  qu'elle  est  plus 
pénible  et  plus  forcée.  Ce  n'est  pas  sans  étonnemcnt  qu'on  y  lit,  par 
exemple,  une  théorie  complète  de  l'accent  prosodique,  empruntée 
aux  grammairiens  latins,  et  violemment  adaptée  à  la  langue  des 
troubadours.  De  tels  emprunts,  trop  souvent  malencontreux,  ne  don- 
nent pas  sans  doute  une  haute  idée  de  l'habileté  des  grammairiens 
du  moyen  âge  ;  mais  il  n'en  est  pas  moins  important  de  les  recon- 
naître et  de  les  signaler.  Rapprochés  et  généralisés,  des  faits  de  ce 
genre  fournissent  de  précieux  renseignements  sur  le  sort  et  l'his- 
toire de  la  langue  latine,  après  sa  décadence,  sur  le  rôle  qu'elle 
a  joué  à  côté  des  idiomes  vulgaires,  et  sur  la  part  qu'il  faut  lui 
attribuer  dans  la  formation  et  le  développement  réguliers  de  ces 
idiomes,  avant  l'époque  de  la  renaissance. 

On  sait  que  le  droit  romain  n'a  pas  cessé  de  subsister  pendant 
tout  le  cours  du  moyen  âge,  non-seulement  avec  l'ascendant  moral 
de  la  raison  écrite,  mais  avec  une  autorité  plus  positive  et  plus  im- 


*  Leys  d'amor,  littéralement  Lois  d'amour.  Ce  titre,  ainsi  traduit,  est  loin  de 
donner  une  juste  idée  de  l'ouvrage  qui  le  porte.  On  serait  singulièrement  trompé 
si  l'on  s'attendait  à  y  trouver  un  recueil  de  dispositions  législatives  à  l'usage  des 
Cours  d'amour,  comme  le  code  qui  nous  a  été  conservé  par  André  le  Chapelain,  et 
qu'a  publié  M.  Raynouard.  Les  Lois  d'amour  s'adressent  à  l'esprit,  et  non  au  cœur  ; 
cl  les  seules  passions  dont  elles  s'occupent  sont  les  passions  oratoires.  Le  mol  amour 
avait  au  moyen  âgeune  acception  toute  particulière  :  il  signifiait  à  peu  près  poésie, 
C'est  dans  ce  sens  que  Pétrarque  a  dit  du  troubadour  Arnaud  Daniel  : 

Gran  maestro  d'amor,  ch'alla  sua  terra 
Ancor  fa  onor  col  dir  polito  e  bello. 

(Trionfo  d'amore,  cap.  iv.) 

On  comprend  sans  peine  l'origine  de  cette  dénomination  conforme  à  la  nature  et 
à  l'essence  de  la  poésie  romane.—  Le  recueil  des  Leys  damor  est  encore  inédit.  Il 
en  existe  plusieurs  Mss.  ;  le  plus  connu  et  le  plus  complet,  dit-on,  est  celui  qui  ap- 
partient à  l'académie  des  Jeux  Floraux.  Les  autres  sont  conservés  dans  des  biblio- 
thèques espagnoles,  et  notamment  dans  celles  de  Sarragosse  et  de  Barcelone.— 
Voyez  les  fragments  de  ce  recueil  publiés  par  Lafaille  {Annales  de  Toulouse,  t.  J. 
pr.  p.  64  à  84),  par  Crescimbeni  (Istor.  délia  volg.  pots.,  t.  II,  p.  au  et  seq.), 
par  Baslero  (Crusca  pro\  enzale,  p.  94  et  seq.). 


129 

médiate,  celle  d'un  droit  en  vigueur.  Il  n'est  pas  sans  inléiéi  de 
constater  que  les  lois  de  In  tangue  latine  se  sont  perpétuées  à  peu 
dans  les  mêmes  proportions  et  avec  un  empire  analogue,  la 
rédaction  des  trois  grammaires  que  je  viens  de  citer  rappelle  celle 
des  codes  barbares  OU  se  combinent  les  lois  romaines  et  les  cou- 
l unies  germaniques  :  elle  offre  un  semblable  mélange  de  règles 
latines  et  d'usages  vulgaires.  Toutefois,  il  faut  le  dire  ,  les  règles 
de  Douai  et  de  Priscien  ont  été  moins  défigurées,  et  se  sont  main- 
tenues plus  pures  que  la  législation  de  Théodose  et  de  Justinien. 

Au  temps  de  Faidit,  la  grammaire  latine  était  la  grammaire 
unique,  la  grammaire  par  excellence.  11  la  désigne,  comme  Ray- 
mond Vidal  et  comme  tous  les  écrivains  contemporains ,  en  em- 
ployant le  mot  grammatica  dans  un  sens  absolu.  La  dénomination 
de  yrammaticus  sermo,  que  je  trouve  appliquée  un  peu  plus  tard  à 
la  langue  latine,  par  un  traducteur  florentin1,  prouve  encore  mieux 
toute  l'autorité  de  cette  langue  au  treizième  et  au  quatorzième  siècles. 
On  peut  apprécier  par  là  l'opinion  qu'avaient  alors  des  idiomes 
vulgaires  les  hommes  lettrés,  et  ceux  même  qui,  comme  Faidit, 
j  aient  d'en  fixer  les  formes  et  d'en  faire  connaître  les  ca- 
ractères principaux.  On  va  juger  par  quelques  citations  de  ses  idées 
à  cet  égard  et  de  sa  méthode. 

«  Les  huit  parties  que  Ton  trouve  en  grammaire,  dit-il  encorn- 
ée raençant,  on  les  trouve  aussi  en  Provençal  vulgaire.  »  — Son 
premier  rapprochement  n'est  pas  heureux,  comme  on  le  voit,  puis- 
qu'il lui  faitoublier  l'article,  qui  n'existe  pas  en  latin,  et  qui  constitue 
en  Roman  une  neuvième  espèce  de  mots.  Ses  définitions,  comme 
ses  divisions,  sont  presque  toutes  d'emprunt.  Il  ne  tient  pas  compte 
des  anomalies,  et  ne  recule  pas  devant  les  difficultés  qu'il  éprouve 
à  translater  du  latin  en  roman,  comme  on  disait  alors,  certaines 
expressions  techniques.  Il  définit  comme  Donal,  sauf  à  admettre 
ensuite  des  exceptions,  et  il  parle  comme  lui,  quand  le  Provençal 
fait  défaut.  C'est  ainsi  qu'il  reconnaît  des  mots  de  tout  genre,  les 
désigne  par  l'adjectif  latin  omnis,  et  les  définit  ceux  qui  appartien- 
nent également  au  masculin,  au  féminin  et  au  neutre,  quoiqu'il 
n  existe  pas  de  mots  neutres  en  Roman,  et  cela  de  son  propre  aven. 
il  va  plus  loin  :  pour  prouver  que  le  participe  roman  plaisens  esl  un 

1  Liber  Pallndii  ex  grammatico  sermone  in  idiomale  florentine»  deductus  per  me, 
V   I  .  —  Tel  est  le  litre  d'une  traduction  manuscrite  du  quatorzième  siècle  conser- 
!  i  Bibliothèque  La  a  ren  tienne,  \\  Florence.  Voyez  Bandini,  Catal.  CoJ.,  Mss. 
t  Medicea  Liartdti.ioâè,  l    Y.   pUïi.  XUIÏ,  Cod.  iui.) 


130 

mot  de  tout  genre,  il  cite  comme  exemple  pour  le  neutre  celle 
proposition  :  «  Aquesl  bes  mes  plaisens»  (ce  bien  m'est  agréable), 
ayant  en  vue  le  nom  latin  bonum,  et  non  le  substantif  roman  bes, 
qui  est  masculin. 

Ce  n'est  qu'à  regret  et  bien  malgré  lui  qu'il  se  résigne  à  modi- 
fier légèrement  le  cadre  tout  fait  où  il  veut  faire  entrer  le  tableau 
des  déclinaisons  et  des  conjugaisons  romanes.  «  Tous  les  verbes 
«  dont  l'infinitif  se  termine  en  ar  sont,  dit-il,  de  la  première  conju- 
«  gaison;  mais  les  infinitifs  des  trois  autres  sont  tellement  confus 
«  en  Vulgaire,  qu'il  faut  abandonner  la  grammaire,  et  donner  une 
«  règle  nouvelle.  »  11  prend  sur  lui  d'établir  ces  nouvelles  catégo- 
ries, et  il  le  fait  avec  une  certaine  bizarrerie  de  langage.  «C'est 
«  pourquoi  il  me  plaît  (perque  platz  a  mi)  que  les  verbes  dont  l'in- 
finitif se  termine  en  er  soient  de  la  seconde  conjugaison,  etc.  » 
Ailleurs,  après  avoir  posé  ce  principe  que  le  s  final  caractérise  le 
nominatif  singulier,  et  l'absence  de  celte  lettre  le  nominatif  pluriel, 
principe  conforme  à  l'esprit  de  la  grammaire  latine,  en  ce  qu'il 
admet  la  distinction  des  cas,  il  excepte  de  la  règle  tous  les  substantifs 
féminins  terminés  en  a,  et  ne  manque  pas  d'avertir  que  l'identité 
de  leurs  terminaisons,  au  singulier  comme  au  pluriel,  est  contraire 
aux  lois  de  la  grammaire.  Cette  observation  est  curieuse  :  elle  dé- 
couvre clairement  l'origine  d'une  règle  ou  d'une  habitude  à  laquelle 
on  a  attribué,  suivant  moi,  une  importance  fort  exagérée  et  une  uti- 
lité très-contestable,  puisqu'elle  s'appliquait  seulement  à  un  certain 
nombre  de  subslanlifs,  comme  on  le  verra  tout  à  l'heure. 

Malgré  ces  oublis,  ces  distractions  et  ces  erreurs,  résultats  très- 
pardonnables  d'une  imitation  Irop  fidèle,  cette  grammaire  est  pré- 
cieuse. Elle  renferme,  quelquefois  d'une  manière  sommaire,  mais 
souvent  dans  le  plus  grand  détail,  toutes  les  notions  importantes 
pour  l'étude  et  la  connaissance  delà  langue  des  troubadours.  J'en 
dirai  autant  de  celle  de  Raymond  Vidal.  Si  elles  laissent  beaucoup 
à  désirer,  comme  l'a  avancé  M.  Raynouard,  c'est  sous  le  rapport 
de  la  forme  et  de  la  méthode,  bien  plutôt  que  pour  le  fond.  On  com- 
prend aisément  que  ces  essais  incorrects  de  deux  obscurs  gram- 
mairiens du  moyen  âge  n'aient  pas  satisfait  le  savant  philologue 
du  dix-neuvième  siècle,  et  ne  l'aient  pas  détourné  du  projet  de 
refaire  leur  travail;  mais  si  l'on  y  trouve  les  principales  règles  que 
M.  Raynouard  a  développées  avec  une  grande  finesse  d'analyse,  et 
confirmées  par  des  recherches  patientes,  on  jugera  peut-être  que 
son  appréciation  a  été  sévère.  C'est  d'après  nos  deux  grammairiens 


ni 

que  M.  Raynôuard  i  établi  la  théorie  delà  distinction  des  sujets  et 
les  régimes,  dont  OU  lui  a  fait  honneur.  \r  passage  suivant  prouvr 
«in  resle  qu'il  ne  prétendait  pas  à  la  découverte  :  «  L'un  et  l'autre 
i  ouvrage,  <iii-il  en  parlant  du  traité  de  Faldil  et  de  celui  de  (Uj 
•  mond  Vidal,  indiquent  la  régie  qui  distingue  les  sujets  et  les  rê- 
nes, soit  au  singulier,  soit  au  pluriel  '.»  Ce  qui  appartient  eu 
propre  i  l'habile  éditeur  «les  troubadours,  c'est  l'extension  de  cette 
règle  à  la  langue  des  homères. 

Mais  pourquoi  n'a-t-il  cité  de  ces  grammaires  que  des  fragments 
presque  indifférents?  Pourquoi  s'est-il  privé  d'une  ressource  aussi 
pnVieuse  ?  C'est  ce  qu'on  ne  saurait  dire.  Ce  silence  a  eu  pour 
fâcheux  résultat  de  soulever  des  doutes  et  des  discussions,  surtout 
a  propos  de  la  règle  que  je  viens  de  rappeler.  Grâce  aux  erreurs 
des  copistes,  grâce  aux  nombreuses  exceptions  auxquelles  cette 
règle  était  soumise,  grâce  aussi  à  ce  qu'elle  n'était  pas  fort  répan- 
due, au  dire  de  Raymond  Vidal,  les  manuscrits  n'en  attestent 
l'existence  que  d'une  manière  irès-variable.  On  a  donc  pu  la  con- 
tester, tant  qu'on  a  cru  y  voir  une  découverte  de  la  philologie  mo- 
derne. Mais  que  répondre  au  témoignage  de  deux  grammairiens 
contemporains?  Ce  témoignage,  joint  à  l'autorité  des  textes,  eût 
forcé  les  esprits  les  plus  incrédules  ;  il  eût  coupé  court  à  toute 
discussion,  au  moins  quant  à  l'existence  de  la  règle.  Je  dis  l'exis- 
tence; car  l'origine  et  surtout  l'usage  qu'on  lui  a  attribués  me  pa- 
raissent des  questions  beaucoup  plus  controversables.  Quoiqu'il  en 
soit,  M.  Raynouard  n'a  pas  cru  devoir  s'appuyer  sur  les  nombreux 
passages  de  nos  deux  grammairiens  qui  constituent  la  théorie  fort 
compliquée  des  déclinaisons  :  il  a  eu  tort,  ce  me  semble,  dans  Pin- 
lérét  de  la  science. 

Il  n'a  pas  non  plus  jugé  à  propos  de  descendre  dans  tous  les  dé- 
tails auxquels  Faidit  et  Raymond  Vidal  ont  donné  place  dans  leurs 
traités.  La  question  en  valait  cependant  la  peine;  et  d'ailleurs 
la  philologie  ne  vil  que  de  détails  et  d'analyse.  Je  laisserais 
volontiers  aux  amis  de  cette  science  le  soin  de  vérifier  les  assertions 
qui  précèdent  dans  les  textes  mêmes  ,  si  la  confusion  était  le 
m  indre  défaut  des  deux  ouvrages  que  je  publie;  mais  je  crois 
devoir  rassembler  et  traduire  ici  les  passages  épars  des  deux 
grammairiens,  qui  établissent  les  règles  relatives  à  la  distinction 
des  sujets  et  des  régimes  dans  la  langue  romane.  Ces  règles  mé- 

'    Choix  des  poésies  O'ig    des  Troub  ,  t. If.    J/ona  >/.  de  la  long    rom.,  p.  ct.m 


132 


rilenl  d'être  connues  sous  leur  forme  primitive,  avec  les  exceptions 
qui  les  modifient.  Je  les  rapporte  ici,  en  les  classant  suivant  leur 
application  aux  différentes  espèces  de  mots  déclinables,  et  en  les 
traduisant  presque  littéralement. 


Noms.  —  On  sait  qu'il  n'y  a  dans  la  langue  romane  que  deux 
genres,  le  masculin  et  le  féminin.  Voici  les  principes  qui  régissent 
les  noms  de  ces  deux  classes. — Et  d'abord  les  noms  masculins. 

«  Le  nominatif,  dit  Faidil,  se  reconnaît  par  lo  ;  le  génitif  par  de  ; 
«  le  datif  par  a  ;  l'accusatif  par  lo.  Et  ne  peut  l'accusatif  se  distin- 
«  guer  du  nominatif,  si  ce  n'est  que  le  nominatif  singulier,  quand  il 
«  est  masculin,  veut  s  à  la  fin,  tandis  que  les  autres  cas  ne  le  veu- 
«  lent  pas.  » 

«  Le  nominatif  pluriel  le  rejette,  et  tous  les  autres  cas  le 
«  prennent.» 

«  Le  vocatif  ressemble  au  nominatif  dans  tous  les  mots  en  ors, 
«  et  dans  quelques  autres,  tels  que  :  Béas,  reis,  francs,  pros, 
«  bos,  cavaliers,  canzos.  Partout  où  il  ne  prend  pas  le  s ,  le  vocatif 
«ressemble  au  nominatif  pour  les  syllabes  et  les  lettres,  moins  ce 
«  s  final.  » 

«  De  la  règle  qui  dit  que  le  nominatif  pluriel  ne  veut  pas  le  5 
«  final,  je  veux  excepter  tous  les  noms  féminins  ;  car  je  n'ai  entendu 
«  parler  que  des  masculins  et  des  neutres.  » 

«  J'ai  dit  plus  haut  que  le  nominatif  singulier  veut  partout  s  à  la 
«  fin  :  je  veux  excepter  de  cette  règle  tous  les  mots  qui  finissent 
«  en  aire,  comme  emperaire,  etc.;  en  eirf,  comme  beveire;  et 
«  en  ire,  comme  traire.  Cependant  albires  veut  s,  ainsi  que  cons- 
«  sires  et  désires.  » 

«  Sachez  que  tous  ces  mots  dont  le  nominatif  singulier  finit  en 
«  aire  ,  en  eire  et  en  ire  ,  terminent  tous  leurs  cas,  au  singulier  , 
«  en  dor,  excepté  le  vocatif  qui  ressemble  au  nominatif,  comme 
«  il  est  dit  ci-dessus.  » 

«Je  veux  encore  excepter  de  la  règle  du  nominatif  singulier  : 
«  maestre,prestre,  pastre,  sener,  sor,  bar.  » 

«  11  y  a  d'autres  espèces  de  noms  qui  ne  se  déclinent  pas,  comme 
«  vers  avec  tous  ses  composés.  » 

«  Tous  les  noms  qui  finissent  en  as  long  ne  se  déclinent  ni  ne 
«  se  changent.  »  (Suit  une  nomenclature  de  noms  de  diverses  ter- 
minaisons ,  qui  sont  indéclinables.  11  est  à  remarquer  que  tous  ces 


133 

noms,  et  en  général  tous  les  mots  indéclinables  compris  dans  celte 
liste,  se  terminent  en  f  au  pluriel  comme  au  singulier.) 

Voici  lefl  règles  posées  par  Raymond  Vidal  relativement  aux 
noms  masculins   :  ' 

a  Vous  devez  savoir  que  tous  les  mots  masculins  du  monde,  qui 

»  ni  de  la  classe  des  noms  ,  ou  ceux  que  l'on  emploie  au  mascu- 
«  lin,  substantifs  ou  adjectifs,  s'allongent  en  six  cas,  savoir  :  au 
«  nominatif  singulier,  au  génitif,  au  datif,  a  l'accusatif  et  à  l'ablatif 
«  pluriel;  et  s'abrègent  en  six  cas  ,  savoir  :  au  génitif,  au  datif,  à 
«  l'accusatif  et  à  l'ablatif  singulier,  au  nominatif  et  au  vocatif  plu- 
«  riel.  >» 

«  J'appelle  allonger,  dire,  par  exemple  :  cavaliers,  cavals.  Si  l'on 
«  disait  :  Lo  cavalier  es  vengut,  ce  serait  mal  dit.  » 

«  Les  vocatifs  singuliers  de  tous  les  mots  masculins  s'allongent, 
<  et  tous  les  vocatifs  pluriels  s'abrègent,  comme  les  nominatifs.  » 

«  Je  dois  vous  dire  qu'il  y  a  des  mots  qui  s'allongent  à  tous  les 
«  cas  du  singulier  et  à  tous  ceux  du  pluriel .»  (Suit  une  liste  d'exem- 
ples. Il  va  sans  dire  que  les  mots  cités  par  Raymond  Vidal  sont 
terminés  en  s,  comme  ceux  de  la  nomenclature  de  Faidit.) 

«  Je  vous  ai  parlé  des  mots  masculins  et  féminins  ;  je  vous  ai 
«  dit  comment  ils  s'allongent  et  s'abrègent.  Je  vais  vous  parler 
«  maintenant  de  ceux  qui  ont  une  forme  semblable  pour  le  nomi- 
«  natif  et  le  vocatif  singulier,  et  une  autre  pour  tous  les  autres  cas.  » 

«  Ecoutez  pour  les  noms  masculins  :  au  nominatif  singulier  on 
«dit  compags,  laires  ,  etc.  A  tous  les  autres  cas  du  singulier, 
«  ainsi  qu'au  nominatif  et  au  vocatif  pluriel ,  on  dit  :  compaignon  , 
«  lairon,  etc.  Au  génitif,  au  datif,  à  l'accusatif  et  à  l'ablatif  plu- 
«  riel,  on  dit  :  compagnons,  lairons,  etc.  Lors  donc  que  vous  trou- 
«  verez  un  mot  dit  de  deux  manières ,  vous  devez  rechercher 
«  tous  les  cas.  » 

«  Il  y  a  trois  espèces  de  noms  verbaux,  comme  emperaires, 
«  chantaires,  comme  g rasicir es,  jauzieir es,  et  comme  entendeires, 
«  voleires  et  une  foule  d'autres,  qui  se  disent  ainsi  au  nominatif 
«  et  au  vocatif  singulier  :  emperaires,  grazieires  et  entendeires, 
«  tandis  qu'au  génitif,  au  dalif,  à  l'accusalif  et  à  l'ablatif  singulier 
«  ainsi  qu'au  nominatif  et  au  vocatif  pluriel,  on  dit  :  emperador, 
«janzidor,  entendedor.  Au  génitif,  au  datif,  à  l'accusatif  et  a 
«  l'ablatif  pluriel,  on  dit  :  emperadors ,  jauzidors,  entendedors.  » 

Je  passe  aux  noms  féminins.  Voici  ce  qu'en  dit  Raymond 
Vidal,  qui.  sur  ce  point  est  plus  clair  et  plus  explicite  que  Faidit  : 


m 

«  Vous  devez  savoir  qu'il  y  a  trois  sortes  de  mots  féminins,  c'esl- 
«  à- dire  des  mots  terminés  en  a,  comme  dompna;  des  mots  ter- 
«  minés  en  or,  comme  amor,  et  d'autres  terminés  en  on,  comme 
«  chanson. 

«  Tous  les  mots  terminés  en  a  s'abrègent  aux  six  cas  du  singu- 
«  lier,  et  s'allongent  aux  six  cas  du  pluriel.  »  —  C'est  ce  que  Faidit 
exprime  ainsi  :  «  Le  nominatif  de  la  première  déclinaison  est  en 
«a,  et  tous  les  autres  cas  de  même,  j'entends  ceux  du  singulier; 
«  car  au  pluriel,  tous  les  cas  prennent  le  s  final.  »  —  Et  ailleurs  : 
«  Les  noms  féminins  sont  semblables  pour  tous  les  cas  du  pluriel, 
«  ce  qui  est  contre  la  grammaire.  »  Il  faut  noter  ici  une  exception 
signalée  par  Faidit,  qui  concerne  deux  noms  masculins  ayant  une 
désinence  féminine  en  a.  Propheta  et  papa  ne  prennent  pas 
le  5  final  au  nominatif  pluriel.  Tous  les  autres  noms  masculins 
terminés  en  a  se  déclinent  comme  les  noms  féminins  de  même 
terminaison. 

Raymond  Vidal  continue  :  «  Tous  les  mots  terminés  en  or  et  en 
«  on  s'allongent  en  huit  cas,  savoir  :  au  nominatif  et  au  vocatif 
«  singulier,  et  à  tous  les  cas  du  pluriel.  Ils  s'abrègent  au  génitif, 
«  au  datif,  à  l'accusatif  et  à  l'ablatif  singulier.  » 

Il  y  avait  des  noms  féminins  indéclinables,  comme  des  noms 
masculins,  ou,  pour  me  servir  des  termes  de  Raymond  Vidal,  des 
noms  qui  s'allongeaient  à  tous  les  cas  du  singulier  et  du  pluriel  ; 
mais  il  ajoute  que  ces  noms  s'allongent  par  euphonie,  ce  qu'il  ne 
dit  pas  à  l'égard  des  noms  masculins  de  la  même  espèce.  Voici  ses 
propres  expressions  : 

«  Il  y  a  des  mots  qui  s'allongent  à  tous  les  cas  du  singulier  et 
«  du  pluriel,  par  habitude  de  prononciation,  et  parce  qu'ils  se  di- 
re sent  ainsi  plus  agréablement,  comme,  par  exemple,  em,perairis, 
«  chantairis ,  badairis,  et  tous  ceux  qui  se  terminent  de  même.  » 

«  Je  vous  ai  parlé  des  mots  masculins  et  féminins  ;  je  vous  ai  dit 
«  comment  ils  s'abrègent  et  s'allongent;  je  vous  parlerai  mainte- 
«  nant  de  ceux  qui  ont  une  forme  semblable  pour  le  nominatif  et 
«  le  vocatif  singulier,  et  une  autre  pour  tous  les  autres  cas.  Par- 
«  Ions  des  féminins  » 

«  Au  nominatif  et  au  vocatif  singulier,  on  dit  :  ma  donna,  sor, 
«  gasca,  etc.,  et  à  tous  les  autres  cas  du  singulier,  on  dit  :  mi  dons, 
«  seror,  gascona.  A  tous  les  cas  du  pluriel,  on  dit  :  donpnas,  seront, 
«  gasconas.  » 


i.r» 

Il  \  avait  .les  substantifs  communs-.  Voici  In  règle  qui  les 
concerne  : 

«Los  mois  substantifs  communs,  dil  Raymond  Vidal,  quand 
«  on  les  emploie  au  masculin,  s'allongent  et  s'abrègent  comme 
«  les  noms  masculins.  Quand  on  les  emploie  au  féminin  ,  ils  s'al- 
«  longent  et  s'abrègent  comme  les  féminins  qui  ne  sont  pas  ter- 
«  minés  en  a  ;  »  c'est-à-dire  comme  les  noms  en  or  ou  en  on,  d'â- 
pres la  renie  rapportée  plus  haut. 

Voilà  la  théorie  complète  des  noms,  telle  qu'elle  résulle  des 
textes  combinés  de  nos  dcu\  grammairiens.  J'ai  abrégé  les  déve- 
loppements diffus,  et  surlout  les  listes  d'exemples  que  Ton  trou- 
vera ci-après.  Mon  but  élait  seulement  de  prouver  que  tous  les 
principes  exposés  par  M.  Raynouard  se  trouvent  dans  l'un  ou  dans 
l'autre  ouvrage,  et  de  la  manière  la  plus  expresse.  On  remar- 
quera peut-être  que  Faidit  et  Raymond  Vidal  ne  semblent  pas 
s'accorder  sur  l'exceplion  relative  aux  noms  en  airiï,  en  eire  cl 
en  mb.  Le  premier  dit  formellement  que  le  s  ne  s'atlache  pas  à 
ces  noms,  au  nominatif  singulier;  le  second  n'en  dit  rien,  et  les 
exemples  qu'il  cite  sont  tous  écrits  avec  le  s  final.  Mais  ce  n'est 
là  probablement  que  le  résultat  d'une  erreur  de  copiste,  à  en  juger 
par  les  manuscrils  des  troubadours,  où  les  noms  ainsi  terminés 
sont  généralement  écrits  sans  s  final.  Celte  exception  ne  paraît 
pas  devoir  être  étendue  à  la  langue  des  trouvères,  où  le  s  se 
trouve  fréquemment  attaché  aux  noms  en  aire  et  en  ère,  malgré 
la  différence  des  cas  obliques,  dont  la  désinence  est  en  eur. 


Adjectifs. —  Les  règles  qui  précèdent  s'appliquent  aux  adjectifs 
à  peu  près  comme  aux  substantifs.  Voici  les  passages  qui  le  prou- 
vent, ou  qui  contiennent  des  dispositions  spéciales  : 

«  De  la  règle  qui  veut  que  le  nominatif  singulier  prenne  s  à  la 
«  fin,  je  veux  excepter,  dit  Faidit,  melher,  peier,  sordeier,  mater, 
«  menre,  genzer,  leuger,  greuger,  et  tous  les  adjectifs  emp! 
«  neulralement ,    sans    substantif,    comme    :  mal    m'es,    greu 
«  m'es ,  etc. 

«  Tous  les  adjectifs  féminins  dont  le  nominalif  singulier  se  ter- 
«  mine  en  a  suivent  la  même  règle  que  les  noms  féminins  ter- 
«  minés  de  même.  » 

«  Les  adjectifs  terminés  en  ans  ou  en  f.ns,  quand  ils  se  rappor- 


136 

«  tent  à  un  substantif  masculin,  ne  veulent  pas  le  5  au  nominatif 

«  pluriel.  » 

Raymond  Vidal  comprend  les  adjectifs  dans  les  règles  sui- 
vantes :  «  Vous  devez  savoir  que  tous  les  mots  masculins  du 
«monde,  substantifs  ou  adjectifs,  s'allongent  et  s'abrègent  en 
«  six  cas.  » 

«  Tous  les  mots  terminés  en  a  ,  substantifs  ou  adjectifs,  s'abré- 
«  gent  aux  six  cas  du  singulier  et  aux  six  cas  du  pluriel.  » 

«  Vous  devez  savoir  par  cœur  que  tous  les  adjectifs  communs, 
«  fortz,  vils,  plazens,  etc.,  de  quelque  espèce  qu'ils  soient,  noms 
«  ou  participes,  s'allongent  au  nominatif  et  au  vocalif,  qu'ils  soient 
«  masculins  ou  féminins.  A  tous  les  autres  cas,  ils  s'allongent  et 
«  s'abrègent  comme  les  substantifs.  » 

«  Voici  les  adjectifs  communs  qui  varient,  en  passant  du  nomi- 
«  natif  et  du  vocatif  singulier  aux  autres  cas.  Au  nominatif  et 
«  au  vocatif  singulier,  on  dit  :  maires,  menres,  miellers,  etc., 
«  quel  que  soit  le  genre  du  substantif;  et  l'on  dit  à  tous  les  autres 
«cas  :  rnaior,  menor,  melhor,  en  abrégeant  ou  en  allongeant, 
«  comme  pour  les  substantifs  masculins.  » 

«  Je  veux  encore  vous  faire  savoir  qu'il  y  a  un  mot  masculin, 
«  sans  plus,  qui  s'allonge  au  nominatif  et  au  vocatif  singulier, 
«  ainsi  qu'à  tous  les  cas  du  pluriel.  Ce  mot  est  malvaz.  » 

Rien  ne  manque  à  cette  théorie,  comme  on  le  voit,  pas  môme 
les  observations  de  détail,  du  genre  de  celle  qui  précède.  En  par- 
courant la  liste  des  mots  indéclinables  dans  les  deux  grammaires, 
on  y  trouvera  un  grand  nombre  d'adjectifs  que  je  ne  rapporte 
pas  ici  ;  je  constate  seulement  que  tous  ces  adjectifs  sont  ter- 
minés en  s,  comme  les  noms  de  la  même  catégorie.  Le  désac- 
cord que  j'ai  signalé  tout  à  l'heure  entre  Faidit  et  Raymond 
Vidal,  à  propos  des  noms  terminés  en  aire,  eire,  ire,  se  re- 
produit pour  les  comparatifs  en  aire,  en  er,  etc.  Ce  désac- 
cord résultant  seulement  de  l'orthographe  différente  des  deux 
manuscrits,  et  non  de  deux  passages  contradictoires,  il  serait  inu- 
tile de  s'y  arrêter. 


Pronoms. —  «De  la  règle  qui  veut  que  le  nominatif  singulier 
«  prenne  s  la  fin ,  je  dois  excepter  quelques  pronoms  :  eu,  tu, 
«eJ,  qui ,  aquelyilh,  cel,  aicel,  aquest,  noslre,  vostre,  qui  sont 
«  au  nominatif  singulier  et  ne  prennent  pas  le  s  final.  »  Ce  pas- 


137 

est  de  Taidit;  les  suivants  sont  exiraiis  de  Raymond  Vidal. 

«  Comme  je  veux  vous  parler  du  verbe,  je  vous  dirai  ici  corn- 

i  ment  se  déclinent  les  pronoms  :  au  nominatif  et  au  vocatif  sin- 

u  gulier,  OD  dil  :  aqeh,  ecls,  vis,  autres,  resl,  mos,  (01,  sos;  et  à 
«tous  les  autres  ras  du  singulier  on  dit  :  aquest ,  restai ,  lui, 
«  autrui.  Au  nominatif  et  au  vocatif  pluriel,  on  dit  :  ///,  rill,  atjill, 
«  aqist,  autre,  eist,  miei,  siei ;  et  a  tous  les  autres  ea>  du  môme 
i  nombre,  on  dit  :  ce/s,  lors,  aqest,  autres,  aieels,  cest,  los,  mos% 

«  505. 

«Vous  avez  entendu  ce  que  j'ai  dit  des  pronoms  masculins; 
«  je  vais  maintenant  vous  parler  des  féminins.  Aux  six  cas  du 
«  singulier,  on  dit  :  ella,  cella,  autra,  aqesla,  la,  sa,  ma;  et  à  tous 
«  les  cas  du  pluriel  :  ellas,  cellas,  aulras,  aqestas,  etc.  » 

11  ajoute  quelques  mots  relatifs  aux  pronoms  possessifs  pour 
annoncer  qu'ils  suivent  la  règle  générale,  s'allongeant  et  s'a- 
brégeant  comme  les  noms  masculins  et  féminins. 

«  Je  veux  encore  que  vous  sachiez  qu'au  nominatif  et  au  vo- 
«  catif  singulier,  on  dit  totz  ;  qu'aux  autres  cas  du  singulier,  on 
«  dit  tôt;  qu'au  nominatif  et  au  vocatif  pluriel,  on  dit  tut,  et 
«  aux  autres  cas  du  même  nombre  ,  totz.  » 

On  remarquera  encore  ici  la  divergence  indiquée  plus  haut  entre 
les  deux  grammairiens.  Je  dois  dire  que  l'exception  admise  par 
Faidit  n'est  pas  ordinairement  confirmée  par  les  manuscrits,  du 
moins  en  ce  qui  concerne  les  pronoms  cel,  aicel,  aquel. 


Noms  de  nombres.  —  «  Sachez  ,  dit  Raymond  Vidal,  que  uns 
«  s'allonge  au  nominatif  singulier,  et  qu'à  tous  les  autres  cas  on 
«  dit  un.  —  Au  nominatif  et  au  vocatif  pluriel,  on  dit  dur,  tret,  et 
«  aux  autres  cas  ,  dos,  très.  Pour  tous  les  autres  nombres,  jusqu'à 
«  cent,  il  n'y  a  qu'une  forme;  mais  toutes  les  centaines  entre  cent 
«  et  mille  s'abrègent  au  nominatif  pluriel,  et  s'allongent  à  tous  les 
«  autres  cas.  » 


Verbes.  —  «  Vous  devez  savoir  qu'il  y  a  une  forme  du  verbe 
«  qui  se  prend  substantivement,  comme  qui  dirait  mal  me  fai  Ta- 
«nars,  ou  bon  sap  le  venirs.  Cette  forme  s'allonge  et  s'abrège 
«  comme  les  noms  masculins.  » 

i.  10 


Participes  présents,  participes  passés.— Les  participes  présents 
et  les  participes  passés  n'étant  que  des  adjectifs  d'une  espèce 
particulière,  ils  étaient  soumis  à  la  règle  générale.  On  a  vu  plus 
haut  un  passage  de  Faidit  relatif  aux  adjectifs  en  ans  et  en  ens, 
qui  ne  sont  autres  que  les  participes  présents.  En  voici  deux 
autres,  qui  sont  spéciaux  : 

«  Sont  communs  les  mots  qui  appartiennent  à  la  fois  au  mas- 
«  culin  et  au  féminin,  comme  les  participes  qui  se  terminent  en 
«  ans  et  en  ens.  Je  puis  dire  également  :  aquest  chavalers  es  avi- 
«  nens;  aquesta  dona  es  avinens  ;  mais,  au  nominatif  pluriel,  il  y 
«  a  un  changement ,  car  il  faut  dire  :  aqelh  chavaler  sun  avinen, 
a  aquelas  donas  sun  avinens.  » 

«  Vous  devez  savoir  que  tous  les  participes  finissent  en  ans, 
«  en  ens,  en  atz,  en  utz  ou  en  itz,  comme  :  amans,  pesantz, 
«  plasenz,  sufrens,  conogutz,  retengutz,  auzitz,  preteritz,  enga- 
«  natz,  despolhatz.  » 

A  l'occasion  des  verbes  passifs,  Faidit  s'étend  longuement  sur 
la  formation  des  participes  passés.  Ce  qu'il  en  dit  prouve  qu'ils 
suivaient  pour  le  masculin  et  le  féminin  les  règles  rapportées 
ci-dessus,  sous  le  mot  adjectifs. 

Voilà  à  peu  près  tout  ce  que  Ton  peut  recueillir  dans  les  deux 
grammairiens  sur  la  distinction  des  sujets  et  des  régimes.  L'en- 
semble des  préceptes  que  je  viens  de  réunir  et  de  coordonner, 
constitue,  comme  on  a  pu  le  voir,  un  système  assez  compliqué, 
où  dominent  deux  règles  qui  s'appliquent  tantôt  isolément,  tantôt 
concurremment. 

La  première  distingue  le  sujet  du  régime  par  l'addition  d'un 
s  final  au  nominatif  singulier  et  aux  cas  obliques  du  pluriel,  et 
par  la  suppression  de  cette  lettre  aux  cas  obliques  du  singulier 
et  au  nominatif  pluriel. 

La  seconde  établit  cette  distinction  par  une  modification  plus 
profonde  du  mot  lui  môme,  et  par  l'emploi  d'une  double  forme  ca- 
ractéristique. 

Ces  deux  règles,  dis-je,  s'appliquent  tantôt  isolément,  tantôt 
concurremment;  mais  souvent  aussi  elles  ne  s'appliquent  pas  du 
tout,  de  sorte  que  la  distinction  qu'elles  ont  pour  but  d'établir,  s'il 
faut  en  croire  M.  Raynouard,  est  souvent  surabondante,  et  sou- 
vent n'existe  pas.  H  y  a  un  certain  nombre  de  mots  masculins 
et  féminins  qui  ont  une  double  et  même  une  triple  forme,  sans 
compter  le  secours  de  l'article;  il  y  en  a  d'autres,  et  en  plus 


\:v.) 

grand  nombre,  qui  n'ont  que  l'article  pour  ligna  dlstmctif,  el  ce 
ne  «lisii;  ici  du  régime  (Ht 

S'il  en  Ml  ainsi,  je  n'aj>erçois  ri<*n  de  merveilleux  dan>  i  e  pu  <  'd<\ 

dans  ce  mécanisme  grammatical  lanl  v;mié,  tant  admiré  Vron 
an  moyen  unique,  el  qu'aucune  langue  n*i  possédé.  Voyer,  en 
effet,  comme  ee  procédé  va  à  son  t>ui  !  il  sert  I  distinguer  le 
sujet  du  régime,  mais  seulement  dans  un  cerlain  nomfefC 
mois  masculins  el  dans  quelques  mois  féminins,.  Pourquoi  etlle 
restriction?  La  nécessité  de  la  distinction  ne  se  fait- elle  pas 
sentir  pour  tous  les  mots  également?  Les  mots  féminins  en 
a,  qui  sont  fort  nombreux,  n'en  sont-ils  pas  dignes  aussi  bien  que 
les  autres?  Ils  en  sont  pourtant  privés,  puisque  leurs  terminai- 
sons sont  identiques  5  tous  les  ras  du  singulier  el  du  pluriel. 
Et  les  mots  indéclinables,  dont  la  liste  est  assez  longue  !  el  ceux 
qui  s'allongent  à  tous  les  cas,  comme  dit  Raymond  Vidal ,  pour 
l'agrément  de  la  prononciation  !  el  ceux  que  l'on  peut  allonger  ou 
abréger  à  volonté,  suivant  le  même  grammairien  !  tous  ces  mots 
ne  participent  pas  au  bénéfice  de  la  règle.  A  quoi  donc  se  réduit 
cette  règle?  à  quoi  sert  ce  mécanisme  ingénieux?  à  embrouiller 
singulièrement  les  idées,  à  compliquer  sans  nécessité  le  système 
grammatical.  Ecoulons  sur  ce  point  Raymond  Vidal  :  il  nous  ap- 
prend que  V allongement  el  V abréviation  étaient  loin  d'être  fami- 
liers à  tout  le  monde. 

«  Pour  vous  faire  mieux  comprendre,  dit-il,  je  vous  trouverai 
«  des  exemples  dans  les  troubadours.  Vous  verrez  comment  ils 
«  ont  procédé  à  l'égard  du  nominatif  et  du  vocatif  singulier,  ainsi 
«  qu'à  l'égard  du  nominatif  et  du  vocatif  pluriel;  car  ces  quatre 
«  cas  sont  plus  difficiles  à  entendre  pour  ceux  qui  n'ont  pas  le  bon 
«parler  que  pour  ceux  qui  l'ont.  En  efTel,  les  quatre  cas  sui- 
«  vants  du  singulier,  le  génitif,  le  datif,  Taccusalif  et  l'ablatif,  s'a- 
«  brégent  dans  tous  les  pays  du  monde;  ces  mêmes  cas  s'allongent 
«  au  pluriel  dans  tous  les  pays  du  monde.  Mais  le  nominatif  et  le 
«  vocatif  singulier  ne  sont  allongés  que  par  ceux  qui  ont  le  bon 
«  parler  ;  et  le  nominatif  pluriel  n'est  abrégé  que  par  ceux  qui  ont 
«  aussi  le  bon  parler.  » 

11  dit  ailleurs  :  «  Comme  les   nominatifs  singuliers  sont  moins 

«  familiers  (plus  salvat<j<\  plus  sauvages)  à  ceux  qui  n'ont  pas  le  bon 

«  parler,  je  vous  en  donnerai  des  exemples  puisés  dans  les  trou- 

«  badours.  » 

Enfin,  après  avoir  défini  ce  qu'il  entend  par  allongement,  il 


140 

ajoute  :  «  Si  l'on  disait  mais  fes  lô  caval ,  ce  serait  mal  dit  ;  car 
«  le  nominatif  singulier  doit  s'allonger,  quoique  tout  homme  dise 
«  par  habitude  (per  us)  mal  mi  fes  lo  caval.  Au  nominatif  pluriel 
«  il  faut  abréger,  quoique  tout  homme  dise  en  beaucoup  d'occa- 
«  sions  :  Mal  mi  feron  los  cavals.  » 

Ces  trois  passages  prouvent  bien  clairement  que  le  procédé 
grammatical  en  queslion  n'était  pas  fort  populaire,  et  que  le  mérite 
n'en  était  pas  apprécié  par  tout  le  monde.  Or  à  coup  sûr,  s'il  avait 
été  d'une  utilité  notoire  pour  la  clarté  du  langage,  on  y  aurait  eu 
recours  instinctivement.  L'article  est  né  de  ce  besoin  de  s'enten- 
dre, et  de  distinguer  le  sujet  du  régime  indirect.  Quant  au  régime 
direct,  il  a  à  peine  besoin  d'un  signe  distinclif  ;  et  la  preuve,  c'est 
qu'aujourd'hui,  dans  la  langue  française,  il  s'en  passe  très-facile- 
ment. Les  phrases  comme  celle-ci  : 

Le  crime  fa  il.  la  lion  te  et  non  pas  l'échafautl, 

reposent  sur  une  ellipse  fort  intelligible,  quoique  rare.  Personne 
ne  s'avise ,  que  je  sache ,  de  supposer  que  le  crime  puisse  faire 
l'échafaud. 

Ce  n'est  pas  que  je  veuille  défendre  la  construction  de  ce  vers, 
ni  encore  moins  nier  l'existence  des  règles  que  j'ai  rassemblées 
tout  à  l'heure  :  je  ne  saurais  donner  un  pareil  démenti  à  nos  deux 
grammairiens  ;  je  prétends  seulement  que  l'admiration  philolo- 
gique a  laquelle  a  donné  lieu  la  connaissance  de  ces  règles,  est  de 
l'admiration  dépensée  en  pure  perte.  Il  est  impossible  d'admettre 
que  toute  cette  théorie  compliquée  a  été  imaginée  de  dessein  pré- 
médité, pour  le  but  presque  frivole  qu'on  lui  prête,  et  qu'elle  n'at- 
teint pas.  La  règle  du  s  final  (qu'on  me  permette  de  l'appeler  ainsi 
pour  abréger),  se  trouve  mise  en  pratique  dans  les  plus  anciens  mo- 
numents de  la  langue  romane,  dans  les  fameux  serments  de  842. 
Osera-t-on  dire  que  ce  fait  atteste  dès  lors  l'existence  d'une  règle 
grammaticale?  que  c'estunfait  intentionnel?ce  serait  une  étrange 
erreur.  Mais  si  l'on  ne  peut  hasarder  une  pareille  assertion,  com- 
ment expliquera-t-on  ce  phénomène  orthographique?  C'est  là  une 
question  intéressante,  dont  la  solution  demanderait  de  longs  déve- 
loppements, et  que  je  ne  puis  aborder  aujourd'hui.  Qu'il  me  soit 
permis  de  présenter  seulement  mes  conjectures  d'une  manière 
très-sommaire,  et  comme  on  présente  des  conjectures. 

Je  ne  vois  dans  la  théorie  de  nos  deux  grammairiens  qu'une  ap- 
plication maladroite  et  forcée  du  principe  latin  de  la  distinction  des 


141 

eai  par  la  terminaison,  Cette  imitalioti  est  défectueuse,  car  elle 
n*esf  que  partielle.  File  a  été  Instinctive  dans  l'origine,  et  n*a  eu 
d'autre  cause  que  la  prononciation.  Plus  tard,  lorsque  la  langue 
parlée  esl  devenue  langue  écrite,  on  a  régularisé  el  érigé  en  sys- 
lème  ce  qui  n'était  d'abord  que  le  résultat  d'une  habitude,  d'un 
Usage  imposé,  pour  ainsi  dire,  par  la  langue  latine. 

J'ai  démontré  tout  à  l'heure  que  la  méthode  des  grammairiens 
vulgaires  consistait  surtout  dans  l'imitation  des  grammairiens  latins* 
Sur  ce  point,  comme  sur  beaucoup  d'autres,  ils  n'ont  été  qu'imi- 
laleurs  plus  ou  moins  heureux.  On  en  a  déjà  vu  la  preuve  dans  ce 
passage  de  Faidit  :  «  Les  mots  féminins  terminés  en  a  se  res- 
i  semblent  à  tous  les  cas  du  pluriel,  et  à  tous  les  cas  du  singulier, 
«  bien  que  ce  soit  contre  la  grammaire.  » 

Sans  doute  celle  identité  de  désinences  n'était  pas  conforme  aux 
lois  de  la  grammaire  latine,  comme  Faidit  le  remarque;  mais  la 
conformité  n'était  rien  moins  que  nécessaire,  car  la  nouvelle  langue, 
en  adoptant  l'article,  avait  rendu  superflue  la  diversité  des  termi- 
naisons ;  et  c'est  même  parce  que  ces  terminaisons,  mal  pronon- 
cées, ne  distinguaient  plus  les  cas,  que  l'article  fut  créé.  Mais  ce 
raisonnement  n'était  pas  à  la  portée  de  notre  grammairien,  qui 
s'étudiait  à  retrouver  dans  la  langue  romane  la  langue  latine  tout 
entière,  sans  réflexion  et  sans  autre  but  que  l'imitation.  Il  veut,  bon 
gré,  mal  gré,  reconnaître  six  cas  en  roman,  par  cela  seul  qu'il  existe 
six  cas  en  latin  :  aussi  ne  manque-t-il  pas  de  doter  d'un  ablatif  les 
noms  romans  qui  n'en  ont  jamais  eu,  non  plus  que  les  substantifs 
français.  C'est  donc  bien  gratuitement  qu'on  lui  supposerait  l'in- 
tention d'avoir  voulu  établir  une  théorie  nouvelle  et  propre  à  son 
idiome.  Il  n'y  pas  songé,  pas  plus  que  Raymond  Vidal. 

Il  faut  bien  remarquer  ce  passage  de  Faidit  :  «  Le  nominatif  se 
«  reconnaît  par  lo,  le  génitif  par  de,  le  datif  par  a,  l'accusatif  par 
«  lo.  Et  ne  peut  l'accusatif  se  distinguer  du  nominatif,  sinon  par 
«  ceci,  que  le  nominatif  singulier,  quand  il  est  masculin,  veut  t  i 
«  la  fin.  »  Où  est  la  règle  générale?  elle  est  dans  relie  proposi- 
tion :  ne  peut  l'accusatif  se  distinguer  du  nominatif.  Où  est  l'ex- 
ception? dans  la  proposition  suivante  :  sinon,  etc.  Notez  que  celle 
exception  est  soumise  elle-même  à  dés  exceptions  nombreuses. 

Voilà  deux  passages  du  même  grammairien  conçus  dans  un 
espril  tout  différent;  la,  préoccupé  par  l'imitation  du  latin,  il  \<>ii 
(lins  lidentité  de  désinences  des  noms  féminins  vulgaires  une 
exception,  une  infraction  aux  lois  de  la  grammaire  ;  ici,  ocnn>.« 


\Ï2 

de  l'ai  lit  le,  qui  es!  un  mot  particulier  à  son  idiome,  il  prononce  en 
thèse  générale  que  l'accusatif  ne  diffère  pas  du  nominatif,  et  cela 
avec  raison.  Le  s  final  et  les  doubles  formes  ne  sont  autre  chose 
que  des  ruines  latines,  des  débris  qui  encombrent  la  nouvelle  lan- 
gue sans  aucune  ulilité.  Les  deux  romanes  du  midi  et  du  nord  ont 
été  longtemps  embarrassées  de  ces  langes,  comme  le  papillon  en- 
core enveloppé  de  sa  chrysalide  ;  et  c'est  celle  qui  la  première  paraît 
s'être  déchargée  de^ces  superfluilés,  qui  a  étouffé  l'autre,  en  pas- 
sant rapidement  de  l'enfance  à  la  virilité. 

On  a  déjà  avancé  cette  opinion  ;  mais  une  objection  s'est  élevée 
assez  spécieuse  pour  mériter  réfutation.  On  a  dit  :  le  s  ne  s'est  pas 
seulement  conservé  dans  les  mots  où  il  existait  originairement  ;  il  a 
été  ajouté  à  d'autres  mots  qui  n'avaient  pas  cette  lettre  finale  en 
latin.  —  Je  réponds  d'abord  :  on  ne  l'a  pas  ajouté  à  la  plupart  des 
mots  latins  où  il  n'existait  pas,  et  qui  forment  plusieurs  séries  d'ex- 
ceptions à  la  règle  générale,  suivant  nos  grammairiens.  En  second 
lieu,  si  le  s  a  été  ajouté,  c'est  par  analogie,  et  par  une  analogie 
qui  n'a  rien  que  de  très-naturel.  Presque  tous  les  noms  neutres  la- 
lins  qui  n'avaient  pas  le  s  final  (les  noms  enuM,  en  e,  etc.)  sont  de- 
venus masculins,  en  passant  dans  la  langue  romane;  ils  ont  pris 
par  conséquent  l'article  lo,  comme  les  noms  primitivement  mas- 
culins ;  et  de  même  qu'ils  prenaient  l'article  lo,  ils  ont  pris  le  s  fi- 
nal; c'est  une  conséquence  presque  forcée'.  Jamais  les  lois  de  l'a- 
nalogie, qui  président  à  la  formation  des  langues,  ne  sont  mieux 
suivies  que  dans  l'enfance  de  ces  langues.  Quant  aux  noms 
masculins  eux-mêmes,  ils  avaient  originairement  le  s  pour  la  plu- 
part ;  et  d'ailleurs  c'est  bien  moins  la  présence  de  ce  s  au  nomina- 
tif singulier  que  son  absence  au  nominatif  pluriel,  qu'il  faut  consi- 
dérer. —  Faidit  ne  reconnaît  que  trois  déclinaisons;  il  classe  dans 
la  seconde  tous  les  noms  qui  ne  prennent  pas  le  s  au  nominatif 
pluriel.  Or,  d'après  la  division  des  meilleurs  grammairiens  latins, 
la  seconde  déclinaison  comprend  des  noms  masculins,  féminins  et 
neutres  dont  aucun  ne  prend  de  s  au  nominatif  pluriel. 

La  conservation  du  s  dans  les  mots  où  il  existait  originairement 
résulte,  suivant  moi,  d'un  accident  de  prononciation.  Celle  con- 
sonne finale  devait  plaire  à  la  bouche  des  barbares,  qui  n'ont  ja- 

1  Faidit  remarque  très-judicieusement  que,  suivant  la  grammaire,  les  noms  neu- 
tres latins,  ou  du  moins  la  plupart  d'entre  eux,  ne  prennent  pas  le  s  final. —  Voici 
ses  propres  expressions  :  «  Hic  non  sequilur  vulgare  grammaticam  in  neutris  sub- 
siantivis  ,  quia  secundum  grammaticam  non  débet  poni  s  in  fine.  » 


I  \3 

mais  pu  adopter  le  m  ou  le  mugissement  latin, comme  l'appelle  !><• 
mua.  I  >  ,.>i  nt.Mii'  aujourd'hui  une  lettre  que  les  méridionaux 
prononcent  hcs-volonticrs,  l\ÎQ\\\  sentir  a  la  lin cje$  niots.  Cette 
consonne  a  d'ailleurs  elé  de  i<uii  temps  dans  l'Europe  néolotine  on 
inslrumenl  euphonique  que  le  peuple  allectiorme  encore  ,  el  dont 
leniploi  abusif  constitue  ce  qu'on  a  plaisamment  appelé  velours.  Si 
cette  prédilection  a  pu  faire  conserver  le  .s-  final  latin,  elle  a  dû, 
jointe  à  l'analogie,  en  multiplier  l'usage,  (le  n'est  pas  içj  une  puie 
hypothèse.  Raymond  Vidal  nedit-il  pas  quecerlainsmots  Rallongent 
à  tous  les  cas  par  habitude  de  prononciation  ,  et  parce  qu'ainsi  ils  se 
disent  d'une  manière  plus  agréable?  Les  deux  grammairiens  s'ac- 
cordent aussi  sur  ce  point,  que  tous  les  adverbes  terminés  en  ex 
et  (il  n'y  en  a  guère  d'autres)  peuvent  indifféremment  se  termi- 
ner en  ex  ou  en  exs.  C'est  encore  là  une  question  d'euphonie.  Il  n'est 
pas  hois  de  propos  de  remarquer  que  Faillit  et  Raymond  Vidal  se 
servent  partout  des  mots  dire,  nafler,  et  nulle  part  du  mot  écrire. 
De  l'orthographe,  il  n'en  est  pas  question.  Ce  qui  prouve  deux 
choses  :  1°  que  le  s  final  se  faisait  sentir  dans  la  prononciation  (fait 
qui  milite  en  faveur  de  la  thèse  que  je  soutiens)  ;  2  qu'il  n'y  avait 
pas  à  proprement  parler  d'orthographe  a  cette  époque,  ce^qui 
s'aperçoit  de  reste  à  la  lecture  des  manuscrits. 

Quelques  mots  encore  sur  les  noms  ou  adjectifs  à  double  forme. 
Ici,  dit-on,  l'intention  de  distinguer  le  sujet  du  régime  se  révèle 
bien  nettement.  Si  le  s  ne  s'attachait  pas  à  ces  sortes  de  mots, 
c'est  qu'il  était  inutile.  Cette  objection  ne  me  paraît  pas  plus  fon- 
dée que  la  première,  et  voici  pourquoi  :  c'est  que  tous  les  mots  ro- 
mans à  double  forme  proviennent,  à  quelques  rares  exceptions  près , 
des  déclinaisons  latines  imparisyllabiques.  Telle  est,  à  mon  sens  , 
la  vraie  cause  de  ces  différences,  de  ces  inégalités  dans  les  divers 
cas;  c'est  encore  là  une  ruine  latine.  J'aurai  l'occasion  de  revenir 
plus  tard  sur  celte  question  enexa  i  .inanl  une  série  de  chartes  latines 
ou  romanes,  du  onzième  et  du  douzième  siècle  ,  documents  curieux 
qui  nous  font  assister,  pour  ainsi  dire,  à  la  décomposition  de  la 
langue  latine,  et  où  je  chercherai  la  loi  de  celle  décomposition.  Je 
reprends  l'examen  de  la  grammaire  de  Faidil. 

Voici  comment  il  divise  les  dé< -(maisons  :  la  première  comprend 
tous  les  noms  et  les  adjectifs  terminés  en  a,  lesquels  n'ont  qu'ope 
désinence  pour  le  singulier  et  une  autre  pour  le  pluriel.  —  Tous 
ces  mots  sont  féminins,  à  l'exception  des  suivants  :  prophttq,  gaita, 
esquim<iaifu,  papa. 


144 

La  seconde  déclinaison  renferme  tous  les  mois,  substantifs  ou 
adjectifs,  qui  ne  prennent  pas  le  s  final  au  nominatif  pluriel. 

La  troisième  se  compose  de  tous  les  participes  terminés  en  ans 
ou  en  ens  (participes  présents),  et  de  tous  les  noms  féminins  dont  le 
nominatif  singulier  et  le  nominatif  pluriel  finissent  en  atz.  «  Je  ne 
«  trouve  pas  en  Vulgaire,  ajoute  Faidit,  d'autres  déclinaisons  que 
«ces  trois-là.  » 

Les  mots  indéclinables  forment  une  classe  à  part. 

Dans  cette  division  ne  sont  pas  compris  nommément  les  mots 
féminins  en  or  et  en  on  ;  mais  ils  rentrent  évidemment  dans  la 
troisième  catégorie  avec  les  noms  en  atz  ,  qui  se  déclinent  de 
même.  M.  Raynouard  n'a  pas  cru  devoir  adopter  cette  classification, 
qui  paraît  cependant  très-rationnelle  et  très-claire,  et  qui  a  pour  base 
les  règles  énoncées  plus  haut. 

La  classification  des  verbes  n'est  pas  moins  claire  ;  mais  elle 
était  plus  facile  à  établir.  Faidit  admet  quatre  conjugaisons,  qui  se 
composent,  savoir:  la  première,  des  verbes  en  ar;  la  deuxième,  des 
verbes  en  er;  la  troisième,  des  verbes  en  ire  et  en  endre  ;  la 
quatrième,  des  verbes  en  ir.  —  Il  va  sans  dire  que  tous  les  verbes 
en  re  se  rangent  dans  la  troisième  conjugaison.  M.  Raynouard 
a  modifié  ainsi  cette  division,  et  avec  raison. 

AR,  ER  OU  RE,  IR  OU  IRE. 

Il  n'est  pas  question  dans  le  Donatus  Provincialis  des  verbes  auxi- 
liaires, au  moins  d'une  manière  spéciale;  mais  l'auteur  a  rempli 
cette  lacune  à  l'occasion  des  verbes  passifs ,  dont  la  formation ,  à 
l'aide  des  verbes  auxiliaires,  est  expliquée  dans  le  plus  grand  détail. 
Il  y  a  trois  auxiliaires  dans  la  langue  romane,  et  non  pas  deux, 
comme  le  dit  M.  Raynouard,  qui  confond  à  tort  estar  ,  verbe  com- 
plet, et  esser,  verbe  défectif.  Le  troisième  auxiliaire  est  aver. 

Faidit  conjugue  successivement  les  verbes  de  chaque  classe,  en 
indiquant  avec  soin  les  particularités  qu'offrent  certains  temps  ou 
certaines  personnes.  C'est  ainsi  qu'il  pose  les  règles  suivantes  : 

«  La  première  personne  du  présent  de  l'indicatif  est  double  dans 
les  verbes  de  la  première  conjugaison  :  on  peut  dire  indifférem- 
ment ami  ou  am  (j'aime),  chanti  ou  chan  (je  chante),  etc. 

«  C'est  une  règle  générale  que  la  troisième  personne  du  pluriel 
est  double  dans  tous  les  verbes  et  à  tous  les  temps  ;  elle  peut  se 
terminer  en  en  ou  en  on.  » 

«  La  première  personne  se  double  dans  tous  les  verbes,  au  temps 
présent  de  l'indicatif  seulement  ;  on  peut  donc  dire  :  eu  senti  ou  eu 


145 

|e  8608  .  ni  dUn  OU  9tl  tWc;  nuiis  il  \aut  mieux  diie  k  ptaj 
court  que  le  plus  long.  » 

«  Los  verbes  de  toutes  les  conjugaisons  se  ressemblent  (c'est- 
à-dire  ont  une  désinence  identique)  au  futur;  car  tous  se  termi- 
nent ainsi  :  amarai,  ras,  ara,  amarem,  retz,  ran  ou  amarau.  » 

«  L'impératif  des  verbes  de  la  première  conjugaison  se  termine 
en  a  bref  a  la  seconde  personne.  » 

Faidil  reconnaît  un  optatif  en  roman,  et  indique  les  terminaisons 
qui  caractérisent  les  divers  temps  de  ce  mode.  Il  entre  à  ce  sujet 
dans  de  minutieux  détails,  et  fait  connaître  les  formes  doubles  qu'af- 
fectent plusieurs  verbes  au  présent  de  l'optatif,  comme  voler,  qui 
fait  voîgra  ou  volria  ;  tener,  qui  fait  tengra  ou  tenria,  etc.,  etc. 

Il  se  borne  à  indiquer  le  présent  et  le  prétérit  imparfait  de  l'infi- 
nitif. «  Quant  aux  autres  temps,  dit-il,  ils  ne  sont  pas  usités  en  Vul- 
gaire, ou  très-peu.  »  Il  ajoute  :  «Je  n'ai  pas  besoin  non  plus  de  par- 
ler du  passif,  car  il  se  reconnaît  partout  par  l'emploi  de  ce  verbe: 
sum,  es,  est  ',  qui  veut  le  nominatif  avant  et  après  lui.  » 

«  Les  verbes  de  la  seconde,  de  la  troisième  et  de  la  quatrième 
conjugaison  sont  fort  divers.  Exemple:  euescriu  ou  euesertvi,  tu 
escrius  ou  tu  escrives ,  cel  escri  ou  escriu,  etc.,  etc.  »  Remarquez 
que,  malgré  la  différence  caractéristique  des  désinences ,  prove- 
nant de  l'imitation  latine,  le  grammairien  conjugue  les  verbes 
avec  les  pronoms,  comme  nous  le  faisons  maintenant.  M.  Ray  nouant 
n'a  pas  cru  devoir  adopter  ce  système. 

Il  serait  trop  long  de  traduire  ici  toutes  les  observations  impor- 
tantes de  Faidit  sur  les  verbes  :  on  pourra  les  lire  dans  le  texte, 
ou  dans  la  grammaire  de  M.  Raynouard ,  où  elles  se  trouvent 
reproduites  presque  textuellement.  Il  n'est  pas  une  règle  de 
quelque  valeur  qui  ait  échappé  à  la  sagacité  de  notre  gram- 
mairien ,  beaucoup  plus  complet  sous  ce  rapport  que  son  con- 
frère Raymond  Vidal.  Il  traite  le  chapitre  des  noms  et  celui  des 
verbes,  c'est-à-dire  les  deux  plus  difficiles,  de  manière  à  se  faire 
pardonner  l'accès  d'amour-propre  qui  lui  prend  à  la  fin  de  son  ou- 
vrage. Les  autres  chapitres  sont  loin  d'être  aussi  satisfaisants; 
mais  Faidil  pensait  sans  doute  comme  Raymond  Vidal,  que  les 
mots  qui  n'ont  qu'une  forme,  comme  l'adverbe,  la  conjonction,  la 
préposition  ne  méritent  pas  un  examen  détaillé.  C'est  peut-être  la 
raison  qui  lui  a  fait  omettre  complètement  la  préposition  et  l'inter- 

1   II  cilc  i<  i  li  s  loniM  .s  l.iiines. 


14(5 

jection,  qui  sonl  mentionnées  seulement  pour  mémoire  dans  son 
énuméralion  des  diverses  espèces  de  mots. 

La  grammaire  de  Faidit  se  termine  par  un  nmano  assez  long, 
qui  a  fait  dire  à  M.  Raynouard  '  :  «  Ce  qui  rend  le  Donatus  Provin- 
«  cialis  un  monument  très-précieux  et  très-uiile,  c'est  qu'il  y  est 
«  joint  un  dictionnaire  de  rimes  pour  la  poésie  romane.  Non-seule- 
«  ment  il  indique  un  très-grand  nombre  de  mots  romans,  mais  eu- 
«  core  il  présente,  dans  la  plupart  des  rimes,  différentes  inflexions 
«  des  verbes,  et  toutes  les  terminaisons  qui  fournissent  les  rimes 
«  sonl  distinguées  en  brèves  (eslreil)  et  en  longues  [larg).  » 

Si  je  n'avais  vu  dans  le  Donatus  Provincialisque  ce  genre  d'uti- 
lité, je  ne  le  publierais  pas  aujourd'hui,  et  surtout  je  n'en  retran- 
cherais pas  le  dictionnaire  de  rimes.  Il  m'a  semblé  que  cette  partie 
de  l'ouvrage  ne  pouvait  servir  maintenant  qu'à  la  lexicographie,  et 
c'est  ce  qui  m'a  déterminé  à  la  distraire  de  la  partie  purement  gram- 
maticale. La  même  raison  m'a  fait  retrancher  de  la  grammaire 
elle-même  les  longues  nomenclatures  de  verbes  qu'elle  contient, 
et  que  l'on  pourrait  publier,  avec  la  traduction  latine  qui  les  ac- 
compagne, dans  un  recueil  où  seraient  réunis  les  divers  monu- 
ments encore  inédits  de  la  lexicographie  romane  du  moyen  âge. 


IL 

LA  DRE1TA  MANIERA   DE  TROBAR. 

Raymond  Vidal,  l'auteur  de  ce  traité,  je  dirais  presque  de  cet  art 
poétique,  si  je  n'en  consultais  que  le  titre,  a  inscrit  son  nom  en 
tête  de  son  ouvrage.  Il  débute  par  où  finit  Hugues  Faidit,  par  l'a- 
pologie de  sa  science  et  de  son  livre.  Mais  il  se  tire  de  celte  tâche 
difficile  avec  plus  d'esprit  que  son  confrère.  Il  ne  défie  pas  la  cri- 
tique ;  il  ne  lui  jette  pas  le  gant,  comme  Faidit,  en  s'écriant  :  Qui 
osera  le  ramasser?  11  cherche  à  deviner  les  reproches  que  l'on 
pourra  lui  adresser,  et  les  repousse  d'avance  par  des  raisonne- 
ments qui  ne  sonl  pas  sans  valeur.  Il  admet  du  reste  qu'il  a  pu  se 
tromper,  manquer  de  mémoire  ou  même  d'intelligence.  On  ne 
peulpas  tout  savoir,  dit-il  avec  naïveté.  Je  le  laisse  parler  lui- 
même. 

■   Monum.  de  la  long,  rom.,  p.  clh  ;  Choix  des  poésies  orig.  des  Troub.,   t.  II. 


I'«T 

a  Je  me suis  aperçu,  moi  Kaymomi  Vidal,  ci  j'ai  remarqué  que 

«  bien  peu  de  gens  oui  su  ou  savent  ia  \raie  manière  et  (rou< 

Si  pourquoi  je  veux  faire  ce   livre  p«»ur  faire  connailre  à  ceux 
I  qui  voudront  l'apprendre  quels  sont  les  troubadours  don!  les  poé 
i  giei  el  loi  enseignements  sonl  les  meilleurs.   Si  je  m'étends  an 
«  peu  trop  mit  certains  points,  que  je  pourrais  Irailer  plus  brièvc 
«  ment,  ne  vous  eu  élonnez  pas.  Les  préceptes  de  la  science  qui 
i  sont  exposés  trop  brièvement  prêtent  à  Terreur  et  à  la  discussion. 

•  Aussi  je  ne  me  ferai  pas  scrupule  d'allonger  tel  passage  que  Ton 
<(  pourrait  abréger.  Si  j'omets  quelque  chose,  si  je  me  trompe  sur 

•  quelque  point,  ce  sera  peut-être  par  oubli  (car  je  n'ai  vu  ni  cn- 
«  tendu  toutes  choses  de  ce  monde],  peut-être  aussi  sera-ce  par 
«  erreur  d'intelligence.  C'est  au\  habiles  à  me  reprendre.  Il  ne 
«  manquera  pas  de  gens,  je  le  sais,  qui  trouveront  a  redire  a  mon 
»  ouvrage  ou  qui  s'écrieront  :  «  Il  auraitdû  ajouter  ceci  ou  cela,  » 
«  lesquels  ne  sauraient  pas  Seulement  en  faire  le  quart ,  s'ils  ne 
«  trônaient  ia  besogne  aussi  bien  préparée.  » 

C'est  en  ces  termes  que  débute  notre  grammairien.  Il  faut 
avouer  que  quelques-unes  de  ses  idées  sont  d'un  grand  sens  et  em- 
pruntent un  certain  charme  à  la  singularité  de  leur  forme.  Il  y  a 
telle  pensée  dans  ce  court  passage  qui  rappelle  des  vers  de  Boilcau. 
Uavmond  Vidal  connaît  tout  le  mérite  de  la  brièveté;  mais  il 
craint  recueil  signalé  par  le  poète  : 

J'évite  d'être  long  et  je  deviens  obscur , 

Il  ne  veut  pas  : 

Aux  Saumaises  futurs  préparer  tics  tortures. 

Enfin  sa  dernière  réflexion  n'est  que  la  paraphrase  de  ce  vers  si 
connu  : 

T.a  critique  est  aisée  et  l'art  e&l  d  ificile. 

I/espril  el  le  bon  sens  sont  choses  assez  rares  dans  les  ouvrages  du 
moyen  âge  pour  mériter  l'attention  ,  quand  on  les  y  renconlre. 
i  ne  ( -raindrai-je  pas  de  reproduire  ici  lout  le  prologue  de 
celle  grammaire,. en  m  efforçant  de  traduire  la  pensée  plutôt  que 
les  mots.  iiaymond  Vidal  continue  ainsi  : 

«  Après  cela,  il  y  aura  i\es  habiies   qui,  quoique  mon  ouvrage 

Suit  bon,  sauront  y  faire  des  améliorations  ou  des  additions.  C'esl» 

«  qu'il  est  très  difficile  de  trouver  une  pro  ludion  assez  savante  et 

<  /  Mipérieuie,  pour  «|u'un  homme  habile  ne  puisse  l'amélio- 


148 

«  rer  ou  y  ajouter.  C'est  pourquoi  je  vous  dis  qu'il  ne  faut  rien  re- 
«  trancher  ni  rien  ajouter  à  une  œuvre,  dès  qu'elle  est  satisfaisante 
«  et  qu'elle  marche  bien.  » 

Remarquez  la  justesse  de  cette  pensée  :  il  ne  faut  pas  loucher  à 
l'intégrité  d'un  ouvrage;  lorsque  l'ensemble  en  est  bien,  il  faut 
l'accepter  avec  ses  défauts  et  ses  qualités,  sans  y  rien  ajouter,  sans 
en  rien  retrancher.  Que  dirait  de  mieux  un  critique  moderne? 

Voici  d'autres  observations,  entremêlées  de  traits  satiriques, 
qui  seraient  encore  de  mise  aujourd'hui  : 

«  Les  troubadours  sont  trompés  à  l'endroit  de  leur  science]:  je  vais 
«  vous  en  dire  le  comment  elle  pourquoi.  Il  y  a  des  gens  privés  d'en- 
«  tendement,  qui,  après  avoir  écouté  une  bonne  chanson,  feront  sem- 
«  blantde  la  comprendre  fort  bien  et  n'y  entendront  rien  ;  ils  se  croi- 
«  raient  déshonorés  s'ils  disaient  qu'ils  n'y  entendent  rien.  Par  ainsi, 
«  ils  se  trompent  eux-mêmes  ;  car  c'est  montrer  le  plus  grand  sens 
«  du  monde  que  de  demander  et  de  vouloir  apprendre  ce  qu'on 
«  ne  sait  pas.  Ceux  qui  ont  de  l'entendement,  lorsqu'ils  ont  ouï  un 
f  mauvais  troubadour,  lui  feront  par  politesse  l'éloge  de  sa  chanson  ; 
«  et  s'ils  ne  veulent  pas  le  louer,  lout  au  moins  ils  ne  voudront  pas 
«  le  critiquer.  C'est  ainsi  que  les  troubadours  sont  trompés  ;  et  la 
«  faute  en  est  à  leurs  auditeurs  ;  car  c'est  un  des  plus  grands  mérites 
«  du  monde  que  de  savoir  louer  ce  qu'il  faut  louer,  et  blâmer  ce 
a  qu'il  faut  blâmer. 

«  Ceux  qui  croient  être  des  gens  enlendus  et  qui  ne  le  sont  pas, 
«ne  veulent  pas  apprendre  par  oulrecuidance,  et  ainsi  ils  demeu- 
«rent  dans  leur  erreur.  Je  ne  dis  pas  que  je  puisse  rendre  habiles 
«  et  enlendus  tous  les  hommes  du  monde  ;  mais  si  je  n'ai  pas  celle 
«  prétention,  je  veux  du  moins  faire  ce  livre  pour  un  certain 
«  nombre.  » 

Cet  avertissement  au  lecteur  du  treizième  siècle  vaut  bien,  a 
mon  sens,  plus  d'une  préface  de  fraîche  date  ;  il  se  recommande 
par  une  franchise  et  une  liberté  de  pensée  qui  ne  se  cache  sous 
aucune  formule.  On  n'y  lit  de  compliments  à  personne;  et  il  s'y 
trouve  des  vérités  pour  le  plus  grand  nombre.  On  peut  se  faire  une 
idée,  par  ce  seul  morceau,  de  l'auteur  et  de  l'ouvrage.  Raymond 
Vidal  n'est  pas  seulement  un  grammairien,  un  savant  comme  Fai- 
dit  ;  c'est  un  littérateur,  un  critique,  dans  le  sens  moderne  du  mot. 
Il  ne  se  borne  pas  à  éplucher  des  pronoms,  et  à  écosser  des  adverbes, 
comme  l'a  dit  plaisamment  un  spirituel  académicien;  il  entremêle 
ses  leçons  de  grammaire  de  préceptes  plus  relevés  sur  la  con> 


149 

position  et  le  style,  de  réflexions  sur  la  langue  limousine,  sur  le 
mérite  absolu  e(  relatif  de  cet  Idiome,  de  considérations  sur  les 
sources  de  l'inspiration  poétique.  Aussi  serais-je  tenté,  pour  réstt- 
mer  son  livre,  d'en  traduire  ainsi  le  titre,  avec  toutes  les  réserves 
d'usage  :   lé  )l<nntel  du   Troubadour. 

EcontotiS  ce  qu'il  dit  du  gai  savoir  et  de  la  popularité  de  la 
chanson  : 

a  Chrétiens,  Juifs  et  Sarrazins,  empereurs,  princes  et  rois,  ducs, 
«  comtes  et  vicomtes,  comtors  et  vavassors,  clercs,  bourgeois  et 
«  vilains,  tous,  petits  et  grands,  emploient  chaque  jour  leur  enten- 
«  dément  à  trouver  et  à  chanter,  soit  qu'ils  veuillent  composer,  soit 
•  qu'ils  veuillent  comprendre,  soit  qu'ils  veuillent  parler,  soit  qu'ils 
«  veuillent  entendre.  11  n'est  pas  de  lieu  si  retiré  et  si  solitaire,  dès 
«  qu'il  y  a  des  hommes,  peu  ou  prou,  où  l'on  n'entende  Pun  ou 
«  l'autre,  ou  tous  ensemble  chanter.  Les  bergers  de  la  montagne 
a  n'ont  pas  de  plus  grand  plaisir  que  le  chant.  Tous  les  malheurs  et 
«  toutes  les  joies  de  ce  monde  sont  chantés  par  les  troubadours,  et 
«  il  n'est  pas  de  trait  malin,  dès  qu'un  troubadour  Ta  mis  en  rimes, 
«  qui  ne  soit  rappelé  tous  les  jours  ;  car  trouver  et  chanter  c'est 
«  ce  qui  met  en  mouvement  tous  les  sentiments  vifs  et  élevés1.  » 

C'est  à  peu  près  ainsi,  mais  avec  beaucoup  moins  de  simplicité, 
que  débutent  les  Leys  d'amor.  Il  est  curieux  de  comparer  le  ton 
pédantesque  qui  règne  dans  cette  introduction,  et  l'éloge  pesant 
qu'on  y  fait  du  gai  savoir  et  de  la  chanson,  avec  le  style  gracieux 
et  facile  de  Raymond  Vidal.  Voici  comment  s'exprime  l'auteur  ou 
plutôt  le  compilateur  des  Leys  d'amor  : 

«Comme  l'a  dit  le  philosophe,  tout  le  monde  veut  avoir  la 
«  science ,  d'où  naît  le  savoir  ;  car  du  savoir  naît  l'instruction  ; 
«de  l'instruction,  le  sens;  du  sens,  le  bien-faire;  du  bien-faire, 
«  le  mérite;  du  mérite,  la  louange  ;  de  la  louange,  l'honneur;  de 
«  l'honneur,  l'estime;  de  l'estime,  le  plaisir;  et  du  plaisir,  la  joie 
«  et  l'allégresse.  Or,  comme  l'a  dit  Caton  et  comme  le  prouve  l'ex- 
«  périence,  tout  homme  avec  la  joie  et  l'allégresse,  quand  l'occa- 
«  sion  s'en  présente ,  supporte  et  endure  mieux  toute  espèce  de 
«  peine,  c'est-à-dire  toutes  les  misères,  toutes  les  angoisses  et  les 
«  tribulations  par  lesquelles  il  nous  faut  passer  dans  cette  vie.  Gé- 

1  II  y  a  dans  le  texte  :  «  car  trobar  et  chanlar  sont  movemens  de  totas  galliar- 
dias.»  Il  faut  désespérer  de  traduire  de  semblables  phrases.  J'ai  essayé  vainement 
de  rendre  toute  l'étendue  du  mol  galliardias,  qui  est  loin  de  signifier  gaillardises, 
dans  le  sens  que  nous  donnons  à  cette  expression. 


150 

«  nùralement  avec  la  joie  et  l'allégresse,  l'homme  devient  meil- 
«  leur  dans'ses  actions,  et  sa  vie  est  plus  régulière  que  lorsqu'elle 
«  s'écoule  dans  la  tristesse.  En  effet,  de  môme  que  la  joie  et  l'allé- 
«  gresse  réconfortent  le  cœur  et  nourrissent  le  corps,  conservent 
«  l'énergie  des  cinq  sens,  le  jugement,  l'intelligence  et  la  mémoire, 
«  de  même  le  chagrin  et  la  tristesse  absorbent  le  cœur,  flétris- 
«  sent  le  corps,  dessèchent  les  os  et  déduisent  les  facultés  susdites. 
«D'ailleurs,  il  plaît  c»  Dieu,  noire  souverain  maître,  seigneur  et 
«  créateur,  que  l'on  se  voue  à  son  service  avec  joie  et  allégresse  de 
«  cœur,  suivant  le  témoignage  du  Psalmiste  qui  dit  :  «  Chantez  et 
«  réjouissez-vous  en  Dieul  d» 

Cet  éloge  de  la  gaie  science  était  évidemment  son  oraison  funè- 
bre ;  il  n'y  manque  rien  pour  le  rendre  digne  de  la  chaire,  pas 
même  le  texte  sacré  dont  il  offre  le  développement  lugubre. 
C'est  pourtant  par  des  gaillardises  de  cette  légèreté  que  les  sept 
bourgeois  toulousains,  fondateurs  des  jeux  Floraux,  espéraient  faire 
revivre  le  gai  savoir  et  les  amours.  Si  quelque  troubadour  se  fût 
avisé,  aux  beaux  temps  de  la  poésie  romane,  de  réciter  pareil  ser- 
mon devant  la  comtesse  de  Die  ou  la  comtesse  de  Narbonne,  on  l'eût 
à  coup  sûr  traduit  devant  une  cour  d'amour,  et  jugé  sévèrement 
comme  un  méchant,  capable  d'attrister  toute  la  Langue  d'oc.  Mais 
à  l'époque  où  s'écrivait  ce  morceau  didactique,  les  vrais  trouba- 
dours n'existaient  plus,  et,  pour  parler  le  langage  du  poète  auquel 
ils  doivent  tant ,  —  les  chants  avaient  cessé  ! 

J'ai  dit  que  Raymond  Vidal  donnait  sur  son  idiome  de  précieux 
renseignements,  qu'il  en  appréciait  le  mérite  absolu  et  relatif.  11  en 

*  Segon  que  dis  !o  philosopha  ,  (ut  ii  home  del  mon  desiron  haver  sciensa  ,  de 
la  quai  nays  sabers  ,  de  saber  conoysspnsa  ,  de  conoyssensa  sens,  de  sen  be  f-ir, 
de  be  far  valors,  de  valor  lauzors  ,  de  lauzor  honors,  d'honor  pretz,  de  pretz  pla- 
zers  ,  et  de  plazer  gaug  et  alegriers.  E  car  segon  que  dits  Catos  ,  e  certa  experiensa 
ho  moslra,  tots  homs  ab  gaug  ed  alegrier,  quan  locs  e  temps  ho  requier,  porta 
mielhs  e  suefri  tôt  maniera  de  trabalh,  c'es  a  saber  las  miserias  ,  las  angustias, 
e  las  tribulacios  pcr  las  quais  nos  cove  passar  en  la  presen  vida  ;  e  regularmen  ab 
aytal  gaug  e  alegrier  hom  en  deve  miels  en  sos  bos  fayls,  e  sa  vida  melhura  trop 
niels  que  ab  tristicia.  Qar  aissi  com  gaug,  e  alegriers  cofortal  cor ,  e  noyris  lo 
cors,  conserva  la  vertut  d'els  .v.  sens  corporals,  el  sen,  l'entendement ,  et  la 
m?moria  :  ay.«si  ira  ,  e  tristicia  colon  lo  cor,  gasta  lo  cors  et  segals  osses  ,  e  désira 
las  ditas  v«rluts.  E  quar  a  Deu  nostre  sobira  maeslre,  senhor  e  creator  platz , 
qu'om  fassa  lo  sieu  servezi  ab  gaug  ed  ab  alegrier  de  cor,  segon  que  fa  testimoni  lo 
Psalroista  que  dits  :  Cantats ,  e  alegrats  vos  en  Deu. 

(Crescimbeni ,  Istor.  délia  volg.  poes.,  vol.  II,  p.  an.) 


loi 

trace  aussi  la  géographe  m  lui  donnant  le  nom  de  langue limou- 
sine. Celle  dénomination  csl  connue  ;  elle  esl  employée  par  lei  .m 
leurs  espagnole  ci  italiens;  mais  je  ne  sache  pas  qu'op  la  trouve 

dans  les  écrivains  frai.cais  du  moyen  Age*  Durante  «li  I  à  ce  sujet  : 

Ai  quèm  Romànam  nostn\  Litoosinam  appfllaven  non  modo 
I(ah\svd  et  Hispani  prm$ertimi  opttd  |Wfl  <H"  w  utu  fuit.  etc.  '. 
a  Par  langue  limousine,  il  faut  entendre,  dit  Raymond  Vidal, 
i  celle  que  l'on  parle  en  Limousin,  en  Provence,  en  Amergne  cl  en 
«  (Jiiercy.  Aussi ,  «joule- il ,  quand  je  parlerai  du  Limousin,  il  fau- 
sdra  entendre  tons  ces  pays,  et  tous  les  pays  voisins  et  intenné- 
«  diaires.  Tous  ceux  qui  sont  nés  et  qui  ont  été  élevés  dans 
«pays  on!  le  parler  naturel  et  régulier;  à  moins  toutefois  que  l'un 
«  d'eux  ne  s'en  écarte  pour  le  besoin  de  la  rime  ou  pour  loule  autre 
«  cause.  Celui-là  est  le  plus  instruit  qui  se  soumet  aux  règles  du 
«  langage.  Du  reste,  ceux  qui  le  font  dévier  et  qui  le  dénaturent 
«  ne  croient  pas  faire  aussi  mal  qu'ils  font  :  ils  s'imaginent  parler 
«  encore  leur  langue.  » 

Ces  détails  géographiques  sont  d'un  grand  intérêt  :  ils  prouvent 
que  la  langue  romane  méridionale  se  divisait  en  plusieurs  dialectes, 
ce  qui  n'a  pas  été  élabli  jusqu'ici.  En  revanche,  on  a  beaucoup  dis- 
cuté sur  la  question  de  savoir  si  la  langue  d'oc  l'emportait  sur  la 
langue  d'oil,  et  sur  cel  autre  problème,  beaucoup  plus  intéressant  : 
la  littérature  du  Midi  a-t-elle  précédé  celle  du  Nord?  la  seconde 
doit-elle  quelque  chose  à  la  première?  etc.,  etc.  Il  ne  m'appartient 
pas  d'émettre  une  opinion  dans  de  si  graves  débats.  Je  laisse  parler 
Raymond  Vidal,  qui  pourra  peut-être,  d'une  manière  indirecte, 
éclairer  cette  matière  litigieuse,  et  dont  le  jugement  ne  sera  pas 
suspect  de  partialité. 

«  La  langue  française  vaut  mieux,  dit  il,  et  est  plus  agréable  pour 
«  faire  romans  et  pastourelles  ;  mais  celle  du  Limousin  est  préfé- 
«  rable  pour  faire  vers  \  chansons  et  sirventes.  Dans  lous  les  pays 
«  de  notre  langage,  les  chants  en  langue  limousine  jouissent  d'une 
«  plus  grande  autorité  que  ceux  d'aucun  autre  idiome.  » 

Ce  passage  si  clair  et  si  net  me  paraît  d'une  haute  imporluuc.  . 
Il  y  est  fait  une  large  part  à  la  langue  française,  et  par  qui?  par 


*  Prœfat.  ad  Gloss    med.  et  infun.  la  t.,  p.  xxxviu. 

*  Vers,  du  l.ntin  venus.  Ce  mot  ne  doit  pas  êlre  pris  dans  le  sens  qu'il  avp.il 
quelquefois  en  lalin  et  qu'il  ■  en  frjinçais;  il  désigne  une  eiptee  de  poésie  qui  por- 
i.iit  oc  nom.CYsi  ni  une expreaftiou  technique  àt  la  poétique  rooiaiic. 


152 

tin  enfant  du  Midi,  il  faut  bien  le  remarquer,  par  un  littérateur  qui 
paraît  avoir  été  versé  dans  la  connaissance  des  deux  langues^  Ce 
n'est  pas  là  ce  patriotisme  de  clocher  qui,  depuis  un  certain  temps, 
a  percé  trop  souvent  dans  la  science.  Qu'on  lise  tous  les  ouvrages 
de  philologie  du  moyen  âge  publiés  depuis  un  demi-siècle  en  Eu- 
rope ;  il  en  est  peu  qui  renferment  un  jugement  aussi  impartial  ; 
il  n'en  est  pas  un  peut-être  qui ,  par  ses  tendances  ou  par  son  but 
avoué,  ne  puisse  servir  à  la  biographie  de  son  auteur,  en  indiquant 
à  point  nommé  le  pays  qui  l'a  vu  naître,  et  jusqu'à  la  province  à 
laquelle  il  doit  le  jour.  Les  exemples  seraient  faciles  à  citer; 
mais  la  liste  en  pourrait  sembler  trop  longue. 

L'opinion  de  Raymond  Vidal  acquiert  d'autant  plus  de  poids,  et 
mérite  un  examen  d'autant  plus  sérieux,  qu'il  fait  preuve,  en  ma- 
tière de  linguistique  et  de  littérature,  d'un  savoir  et  d'un  goût 
vraiment  remarquables  pour  son  temps.  Le  passage  suivant ,  qui 
renferme  implicitement  une  définition  fort  exacte  du  mot  dialecte, 
alors  inusité ,  prouve  que  notre  grammairien ,  s'il  ignorait  le  mot, 
se  faisait  une  juste  idée  de  la  chose  : 

«  Il  y  a  des  gens  qui  prétendent  que  les  mots  porta,  pan  et  vin  * 
«  ne  sont  pas  limousins,  parce  qu'on  ne  les  dit  pas  seulement  en  Li- 
ce mousin,  mais  aussi  dans  d'autres  pays.  Ces  gens-là  ne  savent  ce 
«  qu'ils  disent;  car  tous  les  mots  que  l'on  dit  en  Limousin  autre- 
«  ment  que  dans  les  autres  pays,  tous  ces  mots,  dis-je,  sont  propres 
«  au  Limousin.  » 

En  d'autres  termes,  c'est  la  différence  de  prononciation  qui 
constitue  les  dialectes,  et  qui  fait  que  tel  mot,  prononcé  d'une 
certaine  façon,  est  propre  à  certain  idiome,  bien  que  ce  mot  se 
trouve,  sous  des  formes  différentes  [d'autras  guisas),  dans  un  ou 
dans  plusieurs  autres  idiomes. 

Voici  encore  une  observation  du  même  genre ,  qui  atteste  la 
sagacité  et  la  finesse  d'observation  de  Raymond  Vidal  : 

à  Tous  ceux  qui  disent  amis  pour  amies  et  mei  pour  me  font 
«  une  faute.  C'est  encore  une  faute  de  dire  :  mantenir,  contenir, 
«  retenir;  car  ce  sont  là  des  mots  français,  qu'on  ne  doit  pas  mêler 
«  à  la  langue  limousine,  pas  plus  qu'aucun  autre  mot  irrégulier 2.» 


1  Porte  ,  pain,  vin. 

a  II  y  a  dans  le  texte  paraidas  biaisas,  des  mots  de  biais  ,  c'est-à-dire  des  mots 
qui  n'ont  pas  la  forme  régulière,  des  expressions  anormales.  L'adjectif  roman  biais, 
biaisa  a  été  omis  par  M.  Raynouard  dans  son  Lexique. 


isa 

s  détails  minutieux  se  trouvent  à  la  fin  de  la  grammaire  de 
Vidal,  à  peu  prèi  comme  les  dictionnaires  de  locutions  vicieuses 
lerminenl  souvent  aujourd'hui  les  traités  de  ce  genre.  El  de  même 
que  nos  auteurs  de  rudiments  se  donnent  volontiers  le  plaisir  de 
relever  dans  no  écrivain  classique  quelques  peccadilles  gramma- 
ticales, ainsi  Raymond  Vidal  note  soigneusement  plusieurs  fautes 
de  langue  échappées  aux  plus  célèbres  troubadours,  à  Bernard  de 
Venladour,  par  exemple,  auquel  il  reproche  précisément  l'emploi 
du  mot  amis,  qui  est  français.  Le  fameux  Pierre  Vidal,  son  homo- 
nyme ,  peut-être  son  père,  est  accusé  par  lui  d'avoir  dit  galisc 
pour  galesc.  Toutefois  il  ne  s'exagère  pas  l'importance  de  ces 
fautes;  il  en  cherche  même  la  cause  avec  bonne  foi  :  t  Je  crois 
«  bien,  dit-il,  que  ces  mots  peuvent  avoir  cours  dans  certains  pays, 
«  où  Ton  s'en  sert  naturellement,  (per  la  nalura  de  la  terra),  mais 
«  ce  n'est  pas  une  raison  pour  qu'un  homme  entendu  et  qui  a  de 
t  l'instruction  parle  de  travers  et  dise  mal.  » 

Encore  une  fois,  toutes  ces  observations  attestent  un  esprit 
juste,  fin,  exercé,  et  une  délicatesse  de  critique  qu'on  n'est  pas 
disposé  à  prêter  à  un  écrivain  didactique  du  treizième  siècle. 
Quelle  différence  entre  Raymond  Vidal  et  son  confrère  Faidit!  Ce 
dernier  est  un  grammairien  complet,  c'est-à-dire  exact  et  lourd  ; 
il  est  savant;  mais  c'est  un  savant  imitateur,  qui  a  grand'peine  à 
voler  de  ses  propres  ailes.  Vidal  n'est  pas  moins  savant  :  il  cite 
aussi  la  grammaire  latine,  mais  il  ne  la  calque  pas,  et  en  général 
il  la  rappelle  avec  discernement.  Il  sait  son  antiquité  ;  mais  il  sait 
aussi  ses  troubadours.  Il  a  une  érudition  nationale,  si  j'ose  m'expri- 
mer  ainsi;  et  c'est  par  là  surtout  qu'il  l'emporte  sur  Faidit;  c'est 
par  là  qu'il  se  montre  neuf  et  original.  Au  lieu  de  dogmatiser  avec 
la  science  d'autrui,  et  de  comparer  à  tout  propos  et  hors  de  pro- 
pos l'idiome  vulgaire  à  la  langue  latine,  il  cite  à  l'appui  de  chaque 
règle  importante  un  ou  plusieurs  passages  empruntés  aux  trouba- 
dours du  Limousin,  de  l'Auvergne  ou  du  Quercy,  à  Bernard  de  Ven- 
tadour,  à  Giraud  de  Borneil,  a  Peyrols.  Qu'a-t-on  fait  de  plus  et  de 
mieux  depuis?  N'est-ce  pas  là  la  seule  méthode  rationnelle?  L'A- 
cadémie de  la  Crusca  a-t-elle  composé  autrement  son  célèbre  dic- 
tionnaire? 

Le  choix  de  celte  méthode  fait  honneur  au  jugement  de  Ray- 
mond Vidal,  à  l'indépendance  de  son  esprit.  Ce  n'était  pas  un 
de  ces  philologues  qui  ne  voient  rien  hors  de  l'antiquité  ;  il 
n'aurait  pas  tourmenté,  comme  on  l'a  fait  depuis,  la  langue  de 
r.  11 


154 

Démosthène  et  celle  de  Cicéron  ,  voire  même  celle  de  Moïse ,  pour 
en  faire  sortir  directement,  et  sans  s'inquiéter  des  intermédiaires, 
la  langue  de  Racine,  de  Bossuet  et  de  Voltaire.  Et  ce  n'est  pas 
ici  une  admiration  d'éditeur,  qui  se  passionne  pour  son  auteur. 
Transportez- vous  à  l'époque  où  écrivait  notre  grammairien  ;  sup- 
posez pour  "un  instant  que  vous  parlez  la  langue  limousine,  et  cela 
purement,  d'une  manière  satisfaisante  :  puis  oubliez-vous  un 
peu  ;  laissez  échapper  quelque  expression  incorrecte  en  sa  présence, 
et  vous  l'entendrez  vous  demander  :  «  Où  ei  quand  les  bons  trou- 
«  badours ont-ils  employé  cette  expression?  »  C'était  là  son  cri- 
térium; il  n'en  reconnaissait  pas  d'autre.  Je  n'invente  rien,  je  tra- 
duis : 

«Pour  moi  quand  j'entends  parler  des  gens  de  ce  pays,  de  ceux 
«  qui  ont  un  langage  reconnu  bon,  mais  qui  se  gâtent  et  se  servent 
«  de  mauvais  termes,  je  leur  demande  où  les  bons  troubadours  les 
«  ont  employés.  » 

Mais,  s'il  considère  les  ouvrages  des  bons  auteurs  comme  les 
vraies  sources  du  langage  pur,  il  ne  s'aveugle  pas  sur  les  fautes 
qu'on  y  peut  trouver,  et  ne  se  gène  guère  pour  en  dire  son  opinion. 
Nous  l'avons  vu  déjà  relever  des  expressions  étrangères  ou  vicieuses 
dans  les  poésies  de  Pierre  Vidal  et  de  Bernard  de  Ventadour.  Il  ne 
les  tient  pas  quittes  pour  si  peu ,  et  les  lance  vertement  au  sujet  de 
certains  temps  des  verbes  dont  les  flexions  ne  leur  étaient  pas  très- 
familières,  à  ce  qu'il  paraît,  non  plus  qu'au  grand  nombre  des 
troubadours.  Ils  confondaient  fréquemment ,  suivant  notre  gram- 
mairien, la  troisième  personne  du  singulier  du  présent  de  l'indi- 
catif avec  la  première,  sur  quoi  il  leur  donne  la  leçon  suivante  : 

«  Vous  devez  savoir  que  trai,  atrai,  estrai,  retrai,  sont  du  pré- 
t  sent  de  l'indicatif,  et  de  la  troisième  personne  du  singulier.  On  doit 
t  les  employer  ainsi,  et  dire  par  exemple  :  aqel  trailocaval  deles- 
«  table  (il  tire  le  cheval  de  l'étable),  ou:  aqel  retrai  bonas  novas  (il 
t  rapporte  de  bonnes  nouvelles),  ou  encore  :  aqel  s' estrai  d'aco  qe  a 
«  convengut  (il  s'écarte  de  ce  dont  il  est  convenu) ,  et  enfin  :  aqel 
c  atrai  gran  ben  al  sieu  (il  joint  un  grand  bien  au  sien).  A  la  pre- 
t  mière  personne  on  dit  :  Jeu  trac  lo  caval  del  estable  (je  tire  le 
c  cheval  de  l'étable),  etc.,  etc.  > 

Ce  passage,  fort  utile  pour  les  troubadours  qui  ne  savaient  pas 
leurs  conjugaisons,  est  aussi  de  quelque  intérêt  pour  nous,  en  ce 
qu'il  précise  par  des  exemples  simples  et  clairs ,  le  sens  du  verbe 
traire  et  de  trois  de  ses  dérivés,  lesquels  ne  sont  pas  toujours  d'une 


intelligence  facile,  malgré  ta  connaissance  de  tour  èlymolo 
C'est  pour  corriger  les  troubadours,  que  Vidal  s'esl  donné  la  peine 
d'établir  la  dbttnclion  qui  précède;  il  a  avancé  que  bon  nombre 

d'enhe  em  s'élaieni  mépris  sur  ce  point  :  Gdèle  <i  son  SNslômc,  il 
die  (Mi  preuve  de  celle  assertion,  des  vers  de  Bernard  de  Venta- 
dour,  el  les  eile  en  indiquant,  comme  on  le  fait  encore,  le  premier 
vende  la  pièce  à  laquelle  il  les  emprunte.  LesMss.des  troubadours 
m 'disent  toutes  les  fautes  qu'il  signale,  el  pour  une  bonne  raison, 
c'est  que  ces  fautes  sont  dues  aux  exigences  de  la  rime.  On  sait  que 
les  poètes  de  l'époque  n'étaient  pas  fort  scrupuleux  à  ret  endroit; 
mais  Raymond  Vidal  est  intraitable,  et  ne  veut  pas  que  la  gram- 
maire se  prête  ,  même  en  poésie ,  à  des  concessions  qui  la  désho- 
norent. 

La  rime  est  une  esclave,  el  ne  doit  qu'obéir. 

Il  le  dit,  ou  peu  s'en  faut  :  «  Bien  des  gens  objecteront  peut-être 
«  qu'avec  trac  et  retrac  la  rime  n'irait  pas.  A  ces  gens  là  on  peut  ré- 
«  pondre  que  c'est  au  troubadour  à  chercher  des  rimes  qui  ne  soient 
«  pas  irrégulières,  et  qui  ne  faussent  pas  les  personnes  des  verbes.  » 

Si  Ton  peut  penser  que  Raymond  Vidal  en  signalant ,  dans  son 
prologue,  les  inconvénients  d'une  trop  grande  brièveté,  se  rappe- 
lait le  brevis esse laboro  d'Horace,  on  ne  croira  sans  doute  pas  que 
ce  précepte,  relatif  à  la  rime,  soit  une  réminiscence.  Raymond 
Vidal  y  tient ,  et  avec  raison  ;  il  en  reproche  l'oubli  à  Giraud  de 
Borneil ,  dans  une  bonne  chanson,  à  Peyrols ,  à  Pierre  Vidal,  et  au 
troubadour-évêque,  à  Folquet  de  Marseille  lui-même.  «Je  vous 
«  ai  prouvé,  ajoute-t-il,  que  beaucoup  de  bons  troubadours  ont  fait 
t  des  fautes  :  que  cela  vous  serve  de  leçon.  Gardez-vous  des  mau- 
«  vais.  C'est  bien  assez  des  expressions  vicieuses  que  l'on  pourrait 
«  rencontrer  dans  les  meilleurs ,  si  l'on  voulait  bien  les  y  cher- 
«  cher.  » 

Raymond  Vidal  annonce  dès  son  début  qu'il  n'est  ni  maître  ni 
parfait  (ce  sont  ses  expressions),  mais  qu'il  en  dira  assez  en  pre- 
nant son  bon  sens  pour  guide,  pour  qu'à  l'aide  de  ses  leçons  on 
puisse  composer  sans  scrupule  (ses  tota  vergoigna).  Il  tient  parole; 
et  les  preuves  qu'il  donne  de  son  sens  et  de  son  goût  sont  tellement 
multipliées  dans  cet  opuscule,  qu'il  faudrait  le  traduire  presque  en 
entier  pour  les  rapporter  toutes.  Quelques  mots  encore.  Notre 
grammairien  termine  son  traité   par  des  observations  générales, 


156 

par  des  conseils  aux  poètes,  qui  valent  la  peine  d'être  appréciés. 

c  On  doit  se  garder,  dit-il,  de  faire  une  chanson  ou  un  roman 
t  dans  un  langage  incorrect  ou  en  mélangeant  des  mots  de  deux 
«  idiomes.  » 

Avec  de  tels  principes,  que  devait-il  penser  de  ce  descort  de 
Rambaud  de  Vaqueiras,  où,  selon  Crescimbeni  \  la  première 
stance  est  en  roman,  la  deuxième  en  toscan,  la  troisième  en  fran- 
çais, la  quatrième  en  gascon,  la  cinquième  en  espagnol  et  la 
sixième  en  ces  cinq  idiomes  mélangés?  Il  n'en  aurait  pas  eu  meil- 
leure opinion,  quand  il  n'y  aurait  vu,  comme  M.  Daunou,  «  que  du 
t  provençal  entremêlé  d'expressions  empruntées  à  d'autres  lan- 
«  gués,  à  peu  près  comme  dans  les  poëmes  macaroniques ,  où  la 
«  phrase  latine  est  parsemée  de  mots  étrangers 2.  » 

Raymond  Vidal  ne  se  borne  pas  à  donner  des  leçons  de  gram- 
maire aux  meilleurs  troubadours  ;  il  ne  leur  enseigne  pas  seule- 
ment l'art  de  parler  correctement,  il  appelle  encore  leur  attention 
sur  les  règles  de  la  composition.  Il  veut  que  les  chansons  comme 
les  romans  aient  de  l'unité,  se  tiennent,  s'enchaînent  au  fond 
comme  dans  la  forme  ;  il  veut  de  la  suite  dans  les  idées  et  dans  le 
style  ;  et  certes  ce  précepte  n'était  pas  inutile  aux  poëtes  du  moyen 
âge.  Plût  à  Dieu  qu'ils  l'eussent  médité  et  suivi  !  Aussi  n'est-on 
pas  tenté  de  voir  là  une  règle  banale,  un  lieu  commun  de  rhéto- 
rique. En  celte  occasion  comme  ailleurs,  Raymond  Vidal  ne  par- 
lait sans  doute  que  par  expérience ,  et  je  voudrais  croire  que  ce 
passage  lui  fut  inspiré  par  la  lecture  de  quelque  épopée  aux  pro- 
portions gigantesques ,  que  sa  conscience  de  grammairien  lui  fît 
seule  un  devoir  d'achever. 

Je  ne  sais  trop  pourquoi,  ayant  tant  et  de  si  belles  occasions 
d'exercer  sa  critique  et  de  déployer  une  juste  sévérité  ,  il  a  été  si 
malencontreux  dans  le  choix  du  coupable.  Il  voulait  reprocher  à 
quelque  poète  le  défaut  de  suite  :  il  n'avait  qu'à  prendre;  mais  il 
a  eu  la  main  malheureuse,  et  ses  reproches  ne  sont  pas  fondés,  du 
moins  littérairement  parlant.  Il  s'avise  de  trouver  mauvais  et  con- 
traire à  la  saine  logique  le  trait  suivant  de  Bernard  de  Ventadour. 
Ce  troubadour,  comme  il  arrivait  souvent  à  ses  confrères  en  poésie 
et  en  amour ,  eut  à  se  plaindre  un  jour  des  rigueurs  de  sa  dame. 


■   lstor.  délia  volg.  poes.,  t.  II.  Vite  de  P.  prov.,  p.  56. 

a  Disc,  sur  l'étal  des  lettres  au  treizième  siècle.  Hist.  litt.,  t.  XVI,  p.  202. 


i:>7 

De  là  une  chanson  ;  cet  les  troubadours  chantaient  leurs  peinei 
eomme  leurs  plaisirs,  et  «iussî  volontiers1. 
Jusque-là  t<>ui  esl  conforme  aux  ni  et  coutumes  de  l'époque. 

Voici  le  mal  :  «  Dans  les  quatre  premiers  eouplcls  de  celle  ehan- 
«  son,  dit  Vidal,  Bernard  de  Venladour  répète  qu'il  aime  tant  sa 
«  dame,  que  pour  rien  il  ne  s'en  pourrait  séparer,  et  ne  s'en  sépa- 
«  rerait.  Et  dans  le  cinquième  couplet  (notez  bien  ceci),  dans  le 
«  cinquième  couplet,  il  dit  :  Me  voici  maintenant  échu  en  partage 
«  aux  autres  femmes;  Tune  d'elles  peut ,  si  bon  lui  semble,  me 
«  prendre  à  son  service2.  » 

C'est  là  ce  que  Raymond  Vidal  appelle  défaut  de  suite3.  A  mer- 
veille! Mais  d'où  vient  la  faute?  de  l'esprit  ou  du  cœur?  à  qui  s'en 
prendre? au  poète  ou  à  l'amant?Le  bon  grammairien  n'a  eu  souci 
de  cette  abstraction  ;  il  s'est  adressé  tout  droit  au  poète,  son  justicia- 
ble, lequel,  s'il  eût  vécu,  n'eût  pas  manqué  sans  doute  de  décli- 
ner sa  compétence  sur  ce  point,  et  de  demander  renvoi  devant  une 
cour  d'amour,  qui  l'eût  acquitté,  je  vous  le  jure ,  tant  était  facile  et 
indulgente  la  jurisprudence  de  ces  tribunaux  !  Il  y  a  môme  tout  lieu 
de  croire  que  le  jury  féminin  se  serait  égayé  quelque  peu  aux  dé- 
pens du  pauvre  critique.  Aussi,  où  a-t-il  été  se  fourvoyer?  qu'a- 
vait-il affaire  de  reprendre  cette  palinodie?  Le  mouvement  est 
brusque;  je  l'avoue;  la  transition  n'est  pas  ménagée;  d'accord. 
Mais  c'est  inconstance,  c'est  humeur  volage  de  troubadour,  qui 
échappe  à  la  critique  littéraire,  môme  quand  elle  se  traduit  en 
chansons.  On  devine  facilement  que  Raymond  Vidal  n'avait  pas  mé- 
dité sur  le  sentiment  comme  sur  les  conjugaisons  ,  qu'il  n'en  con- 
naissait pas  tous  les  modes  et  toutes  les  variations.  Le  trait  final 
du  poète,  qui  ne  trouve  pas  grâce  aux  yeux  du  sévère  grammai- 
rien, n'est  qu'une  boutade  charmante  jetée  à  dessein  à  la  fin  de  'a 
pièce;  c'est  une  feinte  du  troubadour,  qui  veut  piquer  au  vif  la  ja- 
lousie de  sa  dame;  ou  plutôt  c'est  le  résultat  soudain  d'un  de  ces 
accès  de  dépit  qui  surviennent  au  milieu  des  transports  de  la  [dus 
vive  passion.  Molière,  qui  savait  tous  les  secrets  du  cœur,  a  mis  dans 
la  bouche  d'Alcesle  dépité ,  et  poussé  à  bout  par  les  coqucli 

'  G  lie  chanson  est  celle  qui  commence  par  ce  vrrs  : 

Ben  m'an  perdu t  de  lai  vas  Vnuctlor. 

»  A  las  aulrassui  ueimais  esclinjjul/. 

Car  unam  pot,  sis  vol,  a  soi  ops  train*. 

1  Razons  mal  conliuuadas  cl  ruai  seguidas. 


158 

de  Célimène  un  langage  analogue  à  celui  de  Bernard  de  Venla- 
dour.  Alceste  ne  s'écrie  pas,  il  est  vrai,  avec  la  fatuité  cavalière  qui 
distingue  le  troubadour,  l'homme  à  bonnes  fortunes  :  Me  voici  à  la 
disposition  des  autres  femmes!  mais  il  va  trouver  Élianle  et  lui  dit  : 

Vengez-moi  de  ce  trait  qui  doit  vous  faire  horreur  : 

ÉLIAWTE. 

Moi ,  vous  venger  ?  comment  ? 

ALCESTE. 

En  recevant  mon  cœur'. 

Bernard  de  Ventadour,  soit  dit  en  passant,  se  permet  souvent 
dans  ses  poésies  ces  sorties  brusques  et  ces  palinodies  inattendues; 
mais  il  commence  d'ordinaire  par  des  doléances  et  des  menaces,  et 
finit  par  des  protestations  d'amour,  ce  qui  est  plus  naturel.  La  chan- 
son Estât  ai cum  hom  esperdutz2  est  un  exemple  assez  curieux 
de  ce  genre  de  rétractation.  Elle  se  termine  d'une  façon  très-ten- 
dre ,  bien  que  le  second  couplet  soit  tout-à  fait  dans  le  style  de  celui 
qui  encourt  le  blâme  de  Raymond  Vidal. 

t  Je  m'étais  rendu  à  une  dame,  dit  le  poète  ,  qui  ne  m'aima  ja- 
mais de  cœur;  et  je  m'en  suis  aperçu  un  peu  tard.  Oui,  j'ai  perdu 
mon  temps  dans  un  fol  espoir;  mais  patience  !  Je  suivrai  son  exem- 
ple :  je  serai  l'amant  de  qui  bon  me  semblera  ;  j'irai  partout  porter 
mes  hommages  et  l'inconstance  de  mon  cœur.  » 

On  peut  trouver  à  i  edire,  comme  Raymond  Vidal  nous  l'a  prouvé, 
à  ces  revirements  soudains  ;  mais  à  coup  sûr  un  tel  procédé  est  plus 
innocent  que  celui  dont  Rambaud  d'Orange  recommande  l'emploi 
aux  amants  maltraités.  Écoutez  cette  gentillesse  du  troubadour  en 
belle  humeur  : 

«  Voulez-vous  gagner  des  dames?  Quand  vous  leur  demanderez 
de  vous  faire  honneur,  si  elles  vous  font  une  réponse  défavorable, 
si  elles  se  montrent  avares  de  leur  amour,  prenez-vous  à  les  mena- 
cer; que  si  elles  vous  font  une  réponse  pire,  donnez-leur  du  poing 
par  le  nez3 !  » 

Que  dirai-je  encore  de  notre  grammairien?  qu'il  a  été  plus 
heureux  ailleurs,  comme  on  a  déjà  pu  le  voir,  et  que  ses  remarques 
intéressantes  compensent  avantageusement  la  méprise  comique 

1  Misanthrope,  acte  TV,  se.  II. 

>  Voyez  le  Lexique  roman  de  M.  Raynouard,  t.  I  {Choix  de  poésies),  p.  329. 

»■  Rambaud  d'Orange  :  Assalz  sai  (famor.  (Ihid..,  p.  3a5.) 


159 

dans  laquelle  il  est  tombé.  Du  rcsle,  il  ne  faut  pas  s'attendre  aie 
trouver  aussi  complot  que  Faidil ,  si  ce  n'est  peut-ôlro  sur  la  pré- 
tendue distinction  dos  sujets  et  des  régimes.  On  a  déjà  dû  plus  haut 
appmior  le  soin  i?ec  lequel  il  a  traité  celle  grave  malière.  Quoi 
qu'il  on  Boji,OQ reconnaît  partout  danç  son  ouvrage  le  mémegenre 
de  supériorité ,  celui  que  donne  le  bon  sens,  le  goût  et  l'esprit. 


III. 

NOTICE  DES  MANUSCRITS,  OBSERVATIONS. 

Il  existe  deux  versions  du  Donalus  Provincialis,  Tune  romane, 
l'autre  latine.  On  connaît  trois  Mss.  de  la  version  romane,  qui  sont 
conservés  :  l'un  à  la  bibliothèque  Laurentienne,  à  Florence,  l'autre 
à  la  bibliothèque  Riccardi,dansla  même  ville,  et  le  troisième  à  la 
bibliothèque  Ambrosienne  de  Milan.  La  version  latine  se  trouve, 
ainsi  que  le  traité  de  Raymond  Vidal,  dans  un  autre  Ms.  de  la  bi- 
bliothèque Laurentienne,  et,  à  Paris,  dans  le  Ms.  7534  (  ancien 
fonds  latin)  de  la  bibliothèque  du  Roi1. 

Je  publie  les  deux  versions  du  Donatus  Provincialis,  et  la  gram- 
maire de  Raymond  Vidal  d'après  une  copie  des  deux  Manuscrits  de 
la  bibliothèque  Laurentienne2,  et  d'après  le  Manuscrit  de  la  bi- 
bliothèque du  Roi.  Je  ne  parlerai  que  de  ces  trois  Mss.,  lesseuls  sur 
lesquels  je  puisse  donner  des  renseignements  certains. 

Le  premier,  celui  qui  renferme  la  version  romane  de  l'ouvrage 
de  Faidit,  appartenait  autrefois  aux  archives  de  l'OEuvre  de  Santa 
Maria  delFiore,  l'église  cathédrale  de  Florence.  Il  a  été  transporté 
récemment  à  la  bibliothèque  Laurentienne,  où  il  est  conservé 


1  f^oyez  M.  KaynouarJ  ,  Choix  des  poésies  orig.  des  Troub. ,  t.  II.  Monwn.  de 
la  lang   rom.,  p.  cl. 

»  Je  dois  cette  copie  à  l'obligeance  d'un  jeune  artiste  de  mes  amis ,  M.  Bou- 
rette,  qui  l'a  fait  exécuter  à  Florence  d'après  mes  indications  ,  par  un  copiste  dont 
je  ne  saurais  louer  l'habileté.  Heureusement  la  version  laiine  du  Donalus  Provin- 
cialis m'a  aidé  à  restituer  le  texte  provençal,  et  vice  vend.  Quant  au  traité  de 
Raymond  Vidal ,  le  Ms.  de  la  Bibliothèque  du  Roi  m'a  servi  à  corriger  les  erreurs 
de  la  copie  florentine,  et  réciproquement.  J'ai  profité  également  de  quelques  cita- 
tions faites  par  des  savants  italiens ,  pour  donner  aux  textes  toute  la  correction 
possible. 


m 

îeo 

sous  le  N°  187.  Ce  Ms.  est  en  parchemin,  et  d'une  écriture  du 
XIIIe  siècle  ,  au  jugement  d'un  des  bibliothécaires  florentins. 
Crescimbeni,  qui  en  avait  une  copie,  en  fait  mention  dans  son  his- 
toire de  la  poésie  vulgaire1.  Bastero  en  a  cité  des  fragments  assez 
longs  dans  Pouvrage  curieux,  mais  inachevé,  qui  a  pour  titre  La 
Crusca  Provenzale2.  Voila  tout  ce  que  je  sais  de  ce  manuscrit. 

Celui  qui  contient  la  version  latine  du  Donatus  Provincialis  et  le 
traité  de  Raymond  Vidal  est  conservé  à  la  bibliothèque  Lauren- 
tienne  sous  le  N °  42  (  Pluteo  XLI  ).  Il  a  été  décri t  avec  le  plus  grand 
soin ,  comme  presque  tous  les  Mss.  de  cette  bibliothèque ,  dans  le 
précieux  catalogue  de  Bandini 3.  C'est  d'après  cette  description 
surtout  qu'il  est  permis  d'apprécier  approximativement  l'époque  à 
laquelle  ont  pu  être  composés  les  deux  ouvrages  que  je  publie. 
J'en  extrais  les  points  principaux. 

Le  Ms.est  un  in-4°,en  parchemin, des  premières  années  du  quator- 
zième siècle.  Il  est  à  deux  colonnes,  avec  litres  et  initiales  en  rouge, 
et  se  compose  de  quatre-vingt-douze  feuillelsecrits.il  contientd'abord, 
du  fol.  lau  fol.  67,  des  poésies  de  plusieurs  troubadours  et  leurs  bio- 
graphies. Le  Donatus  Provincialis  latin  commence  au  fol.  67,  et 
se  termine  au  fol.  78.  Entre  celle  grammaire  et  celle  de  Raymond 
Vidal,  qui  va  du  fol.  79  au  fol.  83,  se  trouve  une  nomenclature  de 
mots  romans,  rangés  par  ordre  alphabétique  et  traduits  en  Italien. 
On  lit  la  mention  suivante  après  la  grammaire  de  Raymond  Vidal  : 
Petrus  Berzoli  de  Eugubio4  fecit  hoc  opus.  Viennent  ensuite 
deux  ouvrages  écrits  en  français  :  l'un  est  un  poème  sur  les  vices 
et  les  vertus  des  femmes  ;  l'autre  est  un  recueil  de  moralités,  bien 
connu  sous  ce  titre  :  Le  livre  de  Sènèque,  et  dont  il  existe  plusieurs 
versions  en  roman  du  Midi  et  du  Nord.  Celle-ci  est  française  et 
datée  de  la  manière  qui  suit  :  Deo  grattas.  Amen.  Anno  Domini 
millesimo  trecentesimo  X.  indict.  VHï,  tempore  domini  démentis 
papœ  V.  die  XXVIII  mensis  Martii  5. 

Il  résulte  de  cette  date  et  de  la  place  occupée  dans  le  Ms.  par 

\  Istor.  délia  volg. poes.,  vol.  II,  part.  I,  p.  27.  Venezia,  \<j3i. 

a  La  Crusca  Prowenzale ,  ovvero  le  voci,  frasi ,  e  manière  di  dire  clic  la  genti- 
lissima  ,  e  célèbre  lingua  Toscana,  ha  preso  dalla  Provenzale ,  etc.  Opéra  di  An- 
tonio Bastero ,  vol.  I ,  prefaz,  p.  a,  109,  1 10  et  passim. 

3  Catal.  cod.  Mss.  Bibliot.  Mediceœ  Laurentianœ ,  t.  V,  p.  166.  —  Ed.  Bandi- 
nius.  Florenliœ,  1778,  in-fol. 

4  Eugubio  ou  Gubio,  ville  d'Italie,  au  pied  de  l'Apennin. 

5  Catal.  cod.  Mss.  Bibliot.  Med.  Laurent.,  t.  V,  p.  167. 


loi 

l'ouvrage  auquel  elle  m  rapporte,  que  II  composition  <l<i  nos  deui 
grammaires esl  intérieure  h  l'an  1310,  Voilà  un  (ail  certain,  au- 
quel  on  peul  ajouter  quelques  conjectures.  Et  d'abord  remarquez 
que  1»'  Ms.  se  divise  en  deui  parties  bien  distinctes.  La  mention 
qu'on  lil  au  fol.  82  indique,  ce  me  semble,  qu'il  se  terminait  là 
dans  rorigine,  et  qu'on  a  profité  postérieurement  des  feuillets 
blancs  pour  y  ajouter  les  deux  opuscules  désignés  CÎ-deSfUS.  L'Ita- 
lien Berxoli  n'est  évidemment  qu'un  co;  isle,  un  compilaleur,  qui, 
enjoignanl  à  un  florilegium  de  poésies  romanes  deux  grammaires 
«le  la  langue  des  troubadours,  a  eu  pour  but  de  faire  une  espère  de 
Cours  de  l il lèralure provençale,  où  l'exemple  fût  réuni  au  précepte. 
il  a  lui-môme  enrichi  ce  recueil  d'un  petit  glossaire  roman-ila- 
lien  ;  car  c'esl  à  lui  qu'il  faut  attribuer  sans  doute  le  seul  ouvrage 
anonyme  qui  se  trouve  dans  cette  partie  du  Ms1.  Or  si  Berzoli  a 
dû  composer  ce  recueil,  en  Italie,  avant  l'an  1 310,  il  est  vraisembla- 
ble que  les  deux  grammaires  qui  en  font  partie  n'étaient  pas  toutes 
récentes.  Je  puis  donc  avancer  sans  témérité  que  ces  deux  gram- 
maires sont  du  treizième  siècle.  Je  ne  chercherai  pas  à  leur  assi- 
gner une  date  plus  précise:  les  éléments  chronologiques  me  man- 
quent, et  d'ailleurs  la  question  n'est  pas  d'un  grand  intérêt.  Je  dois 
cependant  rapporter  ici  une  hypothèse  de  Crescimbeni  qui  ferait 
remonter  la  composition  du  Donatus  Provinciales  à  l'époque  où  vi- 
>  ait  le  troubadour  Gui  d'Uissel,  c'est-à-dire  aux  premières  années 
du  treizième  siècle. 

Crescimbeni  raconte,  d'après  Nostradamus,  comment  ce  trouba- 
dour, après  s'être  signalé  par  des  attaques  audacieuses  contre  les 
puissants  de  l'époque  et  notamment  contre  la  cour  de  Rome,  se 
laissa  intimider  ou  corrompre,  et  promit  au  légat  du  Pape  de  ne 
plus  faire  de  sirventes  ;  la  même  promesse  fut  arrachée  à  ses  deux 
frères  Eble  et  Pierre  d'Uissel  et  à  leur  cousin  Elie.  Sur  quoi  ils  fu- 
rent cruellement  raillés  par  un  troubadour  d'Arles,  appelé  Jacques 
de  La  Molle  (Jacobus  de  Mota),  poëte  renommé  et  homme  fort 
indépendant,  qui,  suivant  le  moine  des  Iles  d'or,  était  l'auteur 
dune  description  des  tombeaux,  pyramides,  obélisques  et  autres 
monuments  anciens  existant  alors  en  Provence.  Ce  Jacques  de 

1  On   sait  qu'au  treizième  el  au  quatorzième  siècle  la  poe'sie  provençale  était 
ùuc  des  Italiens,  el  cultivée  par  beaucoup  d'entre  eux.  Le  troub.idour  Bar- 
il.' I  mi  Zorgi ,  par  exemple,  dont  M.  Raynouarda  publié  plusieurs  pièces  ,  ét^it 
un  Italien.  Les  bibliothèques  d'Italie  conservent  encore  nu  ,i.«  .»«■/.  grand  nombre  de 
Mss.  des  troubadours,  qui  sont  pour  la  plupart  du  treizième  siècle. 


162 

La  Moite,  ajoute  Crescimbeni,  pourrait  bien  être  le  même  que  celui 
dont  il  est  fait  mention  a  la  fin  du  Donatus  Provincialis,  dont  l'au- 
teur dit  avoir  composé  son  ouvrage  precibus  Jacobi  de  Mota1. 
Getle  conjecture  n'a  rien  d'invraisemblable;  mais  ce  n'est  qu'une 
conjecture. 

En  voici  une  autre  du  même  genre  que  je  crois  pouvoir  hasar- 
der. N'y  aurait-il  pas  identité  entre  le  grammairien  Raymond  Vidal 
et  le  troubadour  connu  sous  le  nom  de  Raymond  Vidal  de  Resau- 
dun  ?  rien  n'empêche  de  le  croire  ;  mais  on  ne  saurait  le  prouver, 
puisque  la  vie  du  troubadour  nous  est  aussi  peu  connue  que  celle 
du  grammairien.  Cependant  en  comparant  les  œuvres  de  l'un  et  de 
l'autre,  on  trouve  un  rapprochement,  un  indice  favorable  à  la  supr 
position  que  j'avance.  On  ne  connaît  que  qualre  pièces  assez  éten- 
dues du  troubadour  Raymond  Vidal  ;  dans  l'une  de  ces  pièces, 
qui  est  une  nouvelle,  il  cite  fréquemment  des  passages  des 
autres  troubadours,  ce  qui  prouve  une  érudition  assez  étendue. 
C'est  là  une  des  qualités  de  notre  grammairien,  qui  cite  aussi  les 
troubadours  :  de  plus  les  troubadours  cités  par  le  poêle  sont  à  peu 
près  les  mêmes  que  ceux  dont  le  grammairien  invoque  l'autorité 
ou  critique  la  négligence.  C'est  là  sans  doute  un  faible  argument; 
mais  je  n'ai  pas  cru  pouvoir  le  négliger. 

J'ai  prouvé  que  le  traité  de  Raymond  Vidal  et  la  version  latine 
du  Donatus  Provincialis  appartiennent  au  treizième  siècle;  ce  qui 
doit  être  vrai,  à  plus  forte  raison,  pour  la  version  romane  de  ce  der- 
nier ouvrage,  s'il  ressort  de  la  comparaison  des  deux  textes  que 
cette  version  est  l'original.  Quelques  mots  suffiront  pour  lever  toute 
incertitude,  tout  doute  à  cet  égard.  Dans  les  nombreux  passages 
où  le  grammairien  cite  des  exemples  à  l'appui  de  ses  préceptes,  le 
texte  latin  est  presque  toujours  incomplet.  Si  quelquefois  les  mots 
romans  y  sont  reproduits,  le  plus  souvent  ils  n'y  sont  qu'indiqués 
par  un  pronom  démonstratif  ou  par  le  mol  sic,  qui  renvoie  au  texte 
roman,  comme  si  ce  texte  était  placé  en  regard.  Cette  seule  parti- 
cularité suffirait  pour  faire  reconnaître  l'original.  Mais  il  s'y  joint 
une  circonstance  étrange,  c'est  que  les  exemples  romans,  lorsqu'ils 
sont  reproduits,  le  sont  en  latin  et  non  sous  leur  forme  propre.  La 


Di  Giamo  Moita  noi  troviamo  f'atta  mermone  in  fine  del  Donato  Provenzale.. 
ove  l'antore  appellato  Ugo,  dice  d'averlo  composto  ,  precibus  Jacobi  de  Motta  : 
se  pure  questo  non  è  diverso  dal  citato  d&l  Nostradama.  {Istor.  délia  volg.  poes., 
vol.  II  ,  part.  I,  p.  7i.) 


m 

réunion  de  ces  deoi  preuves  est  convaincante;  car  comment  suppo- 
ser, 1°  qu'on  ait  pu  composer  une  grammaire  originale  en  indi- 
quant  1rs  exemples  qui  appuient  les  règles  par  les  mots  hœcou  sic, 
sans  autre  désignation;  *-"  qu'on  ail  essayé  de  confirmer  ou  d'e- 
claircir  les  règles  d'une  grammaire  romane  en  citant  des  exemples 
latins?  Ces  deux  faits  s'expliquent  au  contraire  très-facilement,  si 
l 'on  admet  que  le  Donatus  Provincialis  a  été  d'abord  composé  en 
roman.  On  comprend  en  effet  que  le  traducteur  n'ait  pas  pu  ou 
n'ait  pas  voulu  reproduire  en  latin  les  exemples  romans,  et  se  soit 
contenté  de  renvoyer  au  texte  original  par  les  mois  indicalifs  hœc 
ou  sic.  On  comprend  également  qu'il  ait  Iraduit  ces  exemples,  soit 
par  distraction,  soit  pour  montrer  la  différence  des  deux  idiomes, 
soit  enfin  pour  donner  la  valeur  des  mots  pris  en  eux  mêmes,  sans 
se  préoccuper  de  leur  rapport  avec  la  règle  qu'ils  servent  à  confir- 
mer ou  à  développer.   Aulre  preuve  non  moins  sûre  :  il   arrive 
souvent  que  le  mot  roman  cilé  comme  exemple,  est  Iraduit  en  la- 
tin, non  par  son  équivalent,  mais  par  une  expression  d'un  sens  beau 
coup  plus  étendu;  l'espèce  est  traduite  par  le  genre  :  le  texte  dit 
Rheims;  la  traduction,  civilas.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  bizarreries, 
j'ai  cru  devoir  publier  celle  traduclion  qui  est  peut-être  l'œuvre 
de  Faidit  lui-même,  et  qui,  par  cela  seul  que  les  exemples  y  sont 
souvent  traduits,  facilitera  beaucoup  l'intelligence  du  texte.  S'il 
est  aisé  en  effet  de  saisir  le  sens  des  phrases  dans  un  ouvrage  didac- 
tique de  ce  genre,  il  l'est  beaucoup  moins  de  pénétrer  la  signifi- 
cation des  mots  isolés  qui  servent  de  paradigmes. 

Je  n'ai  rien  à  dire  du  Ms.  delà  bibliothèque  du  Roi  qui  contient 
cette  traduction  latine,  et  la  grammaire  romane  de  Vidal.  C'est 
une  copie  partielle  et  fautive  du  Ms.  de  Florence,  qui  m'a  élé 
précieuse  cependant  pour  établir  les  textes. 

Malgré  ce  secours ,  ils  présentent  encore  quelques  défectuosités, 
qui  heureusement  ne  nuisent  pas  au  sens.  La  plupart  de  ces  im- 
perfections d'ailleurs  appartiennent  aux  Mss.  originaux  ,  puis- 
qu'elles sont  identiques  dans  les  doubles  copies  que  j'ai  entre  les 
mains.  C'est  ainsi  qu'on  apercevra  dans  les  deux  textes  romans 
des  traces  de  la  langue  et  de  l'orthographe  italienne,  que  l'on  re- 
trouve dans  tous  les  Mss.  des  troubadours  exécutés  en  Italie.  C'est 
un  fait  curieux  à  noter,  et  qui  prouve  toute  l'instabilité  de  l'ortho- 
graphe au  moyen  âge ,  si  toutefois  il  est  permis  d'appeler  orthogra- 
phe la  traduction  capricieuse  de  la  prononciation,  la  représentation 
arbitraire  de  la  parole,  la  peinture  incertaine  el  mobile  de  la  voix, 


164 


On  pourra  remarquer  aussi ,  surtout  dans  le  texte  du  Donatus 
Provincialis ,  un  mélange  assez  fréquent  de  mots  latins,  qui  s'ex- 
plique par  la  prédilection  qu'avait  Faiditpour  la  langue  et  la  gram- 
maire latines.  Je  n'ai  pas  signalé  ces  mots  partout  où  ils  se  ren- 
contrent, non  plus  que  les  mots  ou  les  formes  italiennes ,  pour  ne 
pas  multiplier  des  notes  inutiles  à  la  plupart  des  lecteurs. 

Je  dois  avertir  aussi  que  je  n'ai  pas  suivi  dans  l'impression  le 
système  de  M.  Raynouard ,  qui  a  détaché  les  affixes  des  mots  qui 
les  précèdent,  pour  faciliter,  a-t-il  dit,  l'intelligence  des  textes. 
Voici  les  motifs  qui  m'ont  déterminé  à  rejeter  ce  système  :  S'il 
est  vrai  que  l'emploi  des  affixes  a  été  un  des  caractères  de  la  langue 
romane ,  s'il  était  dans  la  nature  de  cette  langue  de  combiner  cer- 
tains mots  dans  la  prononciation  et  dans  l'écriture ,  c'est  lui  ôter  un 
de  ses  caractères,  c'est  la  dénaturer  que  de  détacher  les  mots  ainsi 
unis.  La  dénomination  d'affixe  devient  un  non-sens  avec  un  pareil 
système,  qui,  s'il  est  faux  en  théorie ,  n'est  guère  utile  en  pratique, 
et  a  le  grave  inconvénient  d'isoler  des  consonnes,  qui  ne  savent  sur 
quel  appui  se  reposer.  J'ajouterai  à  cette  raison  l'autorité  de 
l'exemple  qu'a  donné  M.  Fauriel ,  dans  sa  belle  publication  de 
la  chronique  des  Albigeois. 

Il  ne  me  reste  qu'à  indiquer  les  ouvrages  où  il  est  fait  mention 
des  deux  grammaires  ou  de  l'une  d'elles ,  les  auteurs  qui  en  ont 
invoqué  l'autorité ,  et  les  témoignages  qui  s'y  rapportent.  Avant 
qu'elles  fussent  connues  en  France  de  Sainle-Palaye  et  de  M.  Ray- 
nouard, ces  grammaires  avaient  été  consultées  par  plusieurs  savants 
italiens;  par  Ubaldini,  qui  cite  le  Donatus  Provincialis  dans  la  table 
des  Document?,  d'Amore  de  Barberini1  ;  par  Redi,  l'un  des  mem- 
bres de  l'académie  de  la  Crusca,  qui  s'en  autorise  souvent  dans  les 
savantes  notes  de  son  dithyrambe  intitulé  Bacco  in  Toscana2  ;  par 
Salvini,  qui  y  renvoie  dans  ses  commentaires  sur  Pétrarque3  ;  par 
Crescimbeni,  qui  en  rapporte  quelques  passages,  et  qui  en  avait  une 
copie,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut4;  enfin,  par  Rastero ,  qui  en 


1  Federigo  Ubaldini,  tavol.  docura.  amor.  Baiberin.  aile  voci  accollo,  atiera, 
btgordare,  gautata  ,  moscare ,  ostare ,  trovare ,  etc. 

2  Francesco  Redi ,  Bacco  in   Toscana ,    Ditir.  con  le  annotazioni  ,    fogl.   1 1  \y 
19',,  25a,  253,  a5£,  2*6  et  262.  —  Napot.  1687;  in-12. 

Anton.  Maria  Salvini,  Pros.  Toscan.,  lez.  2/I,  car.  3ia., 
4  Istor.  délia  volg.  poes.,  vol.  II,  part.  I,  p.  27  el  71. 


(i(c  plusieurs  fragmenls  assez  étendus'.  C'est  d'après  ce  dernier 
que  j'ai  donne  au  Unité  de  Raymond  Vidal  un  titre  qui  se  trouve 
MBfl  doute  dans  le  Ms.  de  Florence ,  mais  que  les  copies  ne  repro- 
duisent pas.  Voici  le  passage  auquel  je  l'ai  emprunté  : 

«  Kamondo  Vidal,  nel  suo  libro  litolalo  :  la  Dreita  Maniera  de 
Trobar  (la  diritta  maniera  di  (rovare,  cioè  poetare  2).  » 

Il  dit  ailleurs3,  en  parlant  de  la  grammaire  de  Faidit  : 

«  Quesla  nostra  gramalica  credo ,  che  sia  la  prima ,  che  sia 
slala  fat  la  tra  le  lingue  volgari.  » 

Sainte-Palaye  n'a  connu  que  le  Ms.  très-moderne  de  la  Biblio- 
thèque du  Roi  ;  il  s'en  est  servi  pour  son  glossaire  de  la  langue  des 
Troubadours4.  Quant  à  M.  Raynouard ,  j'ignore  s'il  a  eu  copie  des 
M>s.  italiens  dont  il  a  donné  l'indication;  mais  ce  qu'il  dit  de  nos 
deux  grammairiens  prouve  qu'il  a  lu  leurs  ouvrages  au  moins  dans 
le  Ms.  de  la  Bibliothèque  du  Roi  qu'il  désigne  sous  le  n°  7700,  et 
qui  est  actuellement  inscrit  au  catalogue  sous  le  n°  75345. 

1   Crusca  Provenzale  t  p.  a,  5,  \\,  109  et  110. 
»  Jbid.,  p.  5. 

3  Ibid.,  p.   110.  —  Voici  un    autre  passage  du  même   auteur:  «  '  L   Donatus 
«  Provincialis ,  o  chiunque  sotio  tal  nome  e  lilolo  ,  alludendoa  quel  Doualo  ,  cli 
«  alla  prinî'  arle  degnb  porter  mano  scrisse  la  brève  ed  antica  Gramalica  proven- 
«  zale  ,  o  calalana  ,  ch'  è  tuti'  uno ,  che  mauoscrilla  si  conserva  nella  libreria  Me- 
«  dicea  Laurenziana  ,  e  in  Santa-Maria  del  Fiore  di  Firenze.  »  (  IbtJ.,  p.  a.) 

4  Glossaire  Je  la  langue  des  Troubadours,   Ms.  de   la  Bibl.   du   Roi,   t.  I. 
Catal.  des  ouvrages  cités. 

5  Y oyez  Choix  des  poésies  orig.  desTroub.,  t.  II.  —  Monum.  de  lalang.rom., 

p.  CL. 


F.  GLESSARD. 


1CÔ 


INCIPIT  DONATUS  PROVINCIALE 


Las  oit  partz  que  om  troba  en  gramatica1,  troba  om  en  vul- 
gar  Provenzal ,  zo  es  :nom,  pronom  ,  verb,  adverbe  ,  particip, 

CONJUNCTIOS  ,  PREPOSITIOS  ,  INTERJECTIOS. 

Nom  es  apelatz  per  zo  que  significa  substanlia  ab  propria  qua- 
litat  o  ab  comuna;  e  largamen  totas  las  causas  a  lasquals  Adams 
pauset  noms  poden  esser  noms  apelladas.  E  a  nom  cinq  causas  : 

SPECIES,  GENUS,   NOMBRE,  FIGURA,  CAS. 

Species  o  es  primiliva  o  es  derivativa.  Primitius  es  apelatz  lo 
nom  que  es  per  se,  e  no  es  vengutz  d'alqun  nom  ni  d'alqu  verb,  si 
cum  es  bontaz.  Derivatius  nom  es  aquel  que  ven  d'altre  loc ,  si 
cum  bos,  que  ven  de  bontat,  que  bos  non  pot  om  esser  ses  bontat. 

Octo parles  orationis  quse  inveniuntur  in  grammatica,  inveniuntur  in 
ê  vulgari  Provinciali  aliquando  pro  majori  parte,  videlicet  :  nomen,  pro- 

NOMEN,  VERBUM,   ADVEKBIl'M,  PARTICIPIUM,    CONJUNCTIO,  PRjEPOSITIO   et 
1NTERJECTÏO. 

Nomen  ideo  dicitur,  quia  significat  substanliam  et  qualilatem  pro- 
priam  vel  communera;  et,  largo  modo,  omnia  quibus  Adam  imposuit 
nomina  possuntnomina  appellari.  Nomini  accidunt  quinque:  species, 

GENUS,   NUMERUS,  FIGURA  et  CASUS. 

Species  vel  est  primitiva,  vel  derivativa.  Primitivum  nomen  est  illud, 
quod  per  seest,  et  n  u  derivaturab  aliquo  nomine  vel  ab  aliquo  verbo, 
sicut  est  bonilas.  Derivativum  nomen  est  illud,  quod  venil  ab  aliquo 
loco,  sicut  bonus,  qui  denomitiatura  bonilale,  quia  bonus  non  potestesse 
siue  bonitate. 

»  Gramatica.  Suppléez  latina  ici,  et  partout  ou  ce  mot  se  trouve  ainsi  employé 
0an8  un  sens  absolu. 


Gknis  r>  <!»•  cinq  marieras:  masrulis,  feminîs,  nculris ,  eOflÉtU* 
omnis.  Masculis  es  aquel  que  tperta  I  las  mascUtfl  CtUMfl 
men .  si  cum  fofl>  mais,  fais,  Feminis  69  aquel  cjuo  porta  a  las 
causis  feminils  solamen,  si  cum  bond,  Ix-la,  mal*  g  fa/sa.  Nettril 
os  aquel  que  no  perle  al  un  ni  al  autre,  si  cum  gauM  I  to»«  Mas 
nici  no  MG  lo  Yulgars  la  gramatica  ;  els  neulris  subslontius  se 
dizen  lici  cum  si  fossen  masculis,  si  cum  aici  :  «  grans  es  lo  bes 
que  aquest  m'a  fait.  »  e  «  grans  es  lo  mais  que  m'es  reognl  de 
lui.  »  Comun  son  aquelh  que  perlenen  al  mascle  e  a  la  fembra 
ensems,  si  cum  son  li  parlicip  que  fenissen  in  ans  vel  in  i ;\s  ; 
qu'eu  pose  dire  :  «  aquest  cavalers  es  prezans,  aquesta  domna  es 
presnns,  aquest  cavalers  es  avinens,  aquesta  domna  es  avinens.» 
Mas  el  nominatiu  plural  se  camjan  d'ailant  que  conven  a  dire  : 
«  aquelh  cavaler  son  avinen,  aquelas  donas  son  avinens.  »  Omnis 
es  aquel  que  perte  al  mascle  e  a  la  fembra  e  al  neutri  ensems  ; 
q'eu  pose  dire  :  «  aquest  cavaliers  es  plasens,  aquesta  dona  es  pla- 
zens ,  ie«  aquest  bes  m'es  plaisens.  » 


Gênera  sunt  quinque  :  masculinum,  feminimim,  neutrum,  com- 
mune et  omne.  Masculinum  nomen  est  illud,  quod  pertinet  masculinis 
rébus  tantum  :  bonus,  malus,  falsus.  Feminimim  est  illud,  quod  per- 
tinet rébus  femininis  tantum,  sicut  :  bona,  formosa ,  mata  et  falsa. 
Neulriim  est  illud,  quod  non  pertinet  masculiuo  neque  feminino,  sicut 
gaudium  et  bonum.  Sed  hic  non  sequitur  Vulgare  grammalicam  [in  neu- 
tris  substantivis,  quia,  secundum  grammatham,  non  débet  poni  s  in 
fine,  sicut  hic  :•]«  Magnum  est  bonum  quod  iste  mihi  fecit;  —  mag- 
num est  malum  quod  mihi  eveuit  per  illum.  »  Communia  sunt  i  1  la , 
quœ  pertinent  masculino  et  feminino  simul,  sicut  sunt  participia  de- 
sinentia  in  ams  vel  in  EMU,  quia  possum  dicere  :  «  Iste  miles  est  lauda- 
hilis;  —  ista  domina  est  laudabilis, —  iste  miles  est  aptus, —  ista  do- 
mina est  apla.  » —  Sed  in  nominativo  plurali  tantummodo  mutatur, 
quia  oportet  dicere  :  «  Isti  milites  sunt  apli  —  ilhe  domina?  sunt  optae.  » 
Omnis  est  illud  quod  pertinet  masculino,  feminino  el  neutro  simul , 
quia  possum  dicere  :  «  Iste  miles  est  placens ,  —  ista  domina  est  pla- 
cens,  —  islud  bonum  est  mihi  placens.  • 


«  Les  mots  places  entre  [  ]  ne  sont  pas,  comme  on  lo  voit,  la  traduction  de  la 
phrase  romane  correspondante.  Il  y  a  ici  une  proposition  de  plus,  savoir  qva 
les  noms  neutres  latins  ne  pNttnfft  pas  les  à  la  fin,  ce  qui  nVsi  vrai  que  d'une 
partie  de  ces  noms. 


168 

Nombres  es  singulars  o  plurals  :  singulars ,  quan  parla  d'una 
causa  solamen  ;  plural ,  quan  parla  de  doas  o  de  plusors. 

Feigura  o  es  simpla  o  composta  :  simpla ,  si  cum  coms  ;  com- 
posta ,  si  cum  vescoms,  qu'es  parz  composta,  zo  es  apostiza  de 
ves  e  de  coms, 

Li  cas  son  seis  :  nominatius ,  genitius ,  datius ,  accusatius,  vo- 
catius,  ablatius.  Lo  nominatius  se  conois  per  lo  ,  si  cum  :  «  lo  reis 
est  venguts.  »  Genitius  per  de,  si  cum  :  «  aquest  destrers  es  del 
rei. »  Datius  per  a,  si  cum  :  «  mena  lo  destrier  al  rei.  »  l  Accu- 
satius per  lo  ,  si  cum  :  «  eu  vei  lo  rei  armât.  »  E  no  se  pot  co- 
noisser  ni  triar  l'accusatius  del  nominatius  sino  per  zo  qu'el  nomi- 
natius singulars ,  quan  es  masculis,  vol  s  en  la  fi,  e  li  autre  cas  nol 
volen  ;  el  nominatiu  plural  nol  vol ,  e  tuit  li  altre  cas  volenlo  en 
lo  plural. 

Pero  lo  vocatius  deu  semblar  lo  nominatius  en  totas  las  dictions 
que  finissen  in  ors  ,  et  en  las  autras  dictions  qu'ieus  dirai  aici  : 
Deus,  reis,  francs,  pros>  bos,  cavaliers,  canzos.  Et  els  altres  locs, 
on  lo  vocatius  non  a  s  en  la  fi ,  si  es  el  semblans  al  nominatiu ,  al 


Numerus  est  singularis  vel  pluralis  :  singularis,  quando  loquitur  de 
uno  solummodo;  pluralis,  quando  loquitur  de  duobus  vel  pluribus. 

Figura  vel  est  simplex,vel  composita  :  simplex,  sicut  in  hac  dictione 
cornes  ;  composita,  sicut  in  hac  dictione  vicecomes,quad  est  pars  composita, 
id  est  apostiza  a  vice,  cornes. 

Casus  sunt  sex  :  nominativus,  genitivus,  dativus,  accusativus,  vocati- 
vus et  ablativus.  Nominalivus  cognoscitur  per  hanc  syllabam  lo  ,  verbi 
gratia  :  «  Rex  venit.  »  Genitivus,  verbi  gratia  :  «  Iste  destrarius  est  ré- 
gis. »  Dativus,  verbi  gratia  :  «  Duc  desirarium  régi.»  Accusativus,  verbi 
gratia  :  «  Ego  vidi  regem  armatum.  »  Et  non  potest  discerni  nec  cog- 
nosci  accusativus  a  nominativo,  nisi  per  hoc  quod  nominativus  singu- 
laris, quando  est  masculini  generis  [vel  communis,  vel  omnis] ,  vult  s  in 
fine  dictionis,  et  alii  casus  nolunt,  et  nominativus  pluralis  in  fine.  Et 
alii  casus  volunt  s  in  plurali. 

Tamen  vocativus  débet  esse  pluralis 2  nominativo,  in  omnibus  dictio- 
nibus  quœ  desinunt  in  hanc  syllabam  or  ,  et  in  aliis  dictionibus  quas 
dicam  hic  :  Deus,  rex,  liber  vel  curialis,  probus,  bonus,  miles,  cantio.  Et 
in  aliis  locis,  ubi  vocativus  non  habet  s  in  fine,  est  similis  nominativo, 

Le  morceau  qui  précède  est  cité  par  Bastero ,  Crusca  Provtnzale ,  p.  109. 
»  Pluralis.  (  sic).  Lisez  :  similis. 


16? 

neohi  en  Mltta  et  efi  leiras,  que  dcu  «ver  aiUils  e  iaoU§coin  l«> 

nominaliii ,  irait  sol  s  en  la  li. 

Pero  de  la  régla  on  fo  dit  desus  quel  nominatius  <  as  no  vol  l  on 
la  ii,  (juan  es  plurals,  voilh  Iraire  fors  tolz  los  feminis,  que  non 
es  dit  mas  solamen  dels  ma>culis  e  dels  neulris;  que  sun  semblait 
el  plural  per  lotz  locs ,  si  lot  s'es  conira  gramalini. 

E  lai  on  fo  dit  del  nominaliu  singular  que  vol  s  perlot  a  la  fi, 
voilh  Iraire  fors  totz  aquelz  que  fenissen  en  aire,  sicum  :  enpcralre, 
amaire,  et  en  E1RE  ,  si  cum  :  Peire,  beueire,  radeire ,  tondeirey 
penefieire ,  fencheire ,  bateire ,  joteire ,  prendeire,  teneire,  et  en 
IRE,  sicum  :  traire,  consentire,  escar/iire,  estremire,  jerire,  gro- 
nire;  mas  albires  vol  S  e  eonssires  e  désires. 

E  devetz  saber  que  tut  aquelh,  qu'ieus  ai  dit,  don  lo  nominatius 
singulars  fenis  en  aire  et  en  eire  ,  finissen  tolz  lor  cas  singulars 
en  dor,  trait  lo  vocalius,  qe  sembla  lo  nominatius,  si  cum  es  dit 
desus. 

E  de  la  régla  del  nominaliu  singular,  que  vol  s  a  la  fi,  voilh  ancar 
traire  fors  :  maestre,  prestre,  pastre,  sener,  melker,  peier,  sordeiery 


ad  minus  in  syllabis  el  in  lileris,  quas  débet  habere  taies  et  tôt  quant™ 
numinativus,  exceplo  solummodo  s  in  fine. 

Tamen  de  régula  ubi  fuit  diclum  superins,  quod  nominal ivus  casus 
non  vnlt  s  in  fine  diclionis,  qnando  est  plnralis  numeri,  volo  exci- 
père  omnes  dictiones  feminini  geueris ,  quia  non  est  dictum  nisi  de 
masculinis  et  de  neutris,  quas  sunt  similes  in  plurali  per  omnia  loca, 
quamvis  sit  contra  grammalicam. 

Kl  ubi  fuit  dictum  de  nominalivo  singulari  quod  vult  s  semper  in  fine , 
volo  excipere  omnia  illa  nomina  quœ  finiunt  in  aire,  verbi  gratia  : 
imper  for,  amator,  et  in  hac  dictione  eire,  verbi  gratia  :  Pelrus,  potalor, 
qui  radit  barbas,  lonsor  ,  pictor,  fictor  ,  percussor,  qui  fréquenter  concubit , 
qui  libenter  accepit,  lenax;  et  in  hac  dictione  ire,  verbi  gratia  :  tradi- 
tor,  qui  consentit,  derisor,  cautus ,  cum  armis  percussor,  quod  fréquenter 
grunnit.  Sed  ab  illa  régula  excipiuntnr  ista  tria  \ 

Et  debetis  scire  quod  omnes  dictiones  supradiclae,  de  quibus  nomi- 
nativus  singularis  finit  in  aire,  et  in  eire,  et  in  ire,  finiunt  omnes 
alios  casus  singulares  in  dor,  excepto  vocativo,qui  est  similis  nomina- 
tivo,  sicut  dictum  est  superins. 

Et  de  illa  régula  quae  dicit  quod  nominativus  .singularis  vult  s  in 
fine  dictionis,  volo  adhuc  excipere  istas  dictiones  :  magister,  presbyter. 


1   La  traduction  des  trois  mots  albires,  conssire$  el  desires  mnnnnr. 

i.  i2 


170 

maier,  meure ,  sor,  bar,  genser,  leuger,  greuger,  et  totl  los  ajectiu* 
neutris,  quan  sun  pausat  séries  sustantiu  ,  si  cum  :  «  mal  m'es.  » 
«  greu  m'es.  »  «  fer  m'es.  »  et  «  griu  m'es.  »  «  Estranh  m'es  q'el 
aia  dit  mal  de  me.  » 

E  voil  en  traire  fors  encar  dels  pronoms  alcus ,  si  cum  :  eu,  tu, 
et,  qui,  aquel,  ilh,  cel,  aicel,  aquest,  nostre,  vostre ,  que  no  volon 
s  en  la  fi,  e  sun  del  nominatiu  singular. 

Très  declinazos  son  :  en  nominatiu  ♦  cas  de  la  premeira  fenis  en 
a,  et  tut  li  alfre  cas  eissamen,  del  singular  devetz  entendre;  car  el 
plural  volon  li  cas  s  en  la  fin  traslut.  Tut  li  adjectiu  femini  dels 
quais  lo  nominatius  singulars  fenis  en  a,  si  cum  es  :  bona,  bêla, 
cointa,  gala  seguen  aquella  meisma  régla.  — E  tut  aquelh  de  la 
prima  declinazo  sun  femini,  trait  :  propheta,  gaita,  esquiragaita , 
papa.  Pero  propheta  e  papa  no  volon  s  el  nominatiu  plural,  mas 
en  totz  los  autres  cas  lo  volun.  Ceih  qe  fenissen  in  ans  vel  in  ens, 
quan  s'ajusten  ab  masculi  substantiu  no  lo  volun.  —  De  la  prima 
declinazo  es  savieza,  cortesia,  dreitura,  mesura,  et  tut  l'autre  que 


vaslor,  dominus,melior,pejor,deterior,  major,  minor,  soror,  baro,pulchrior, 
levior,  gravior;  et  omnia  nomina  adjectiva  neutri  generis  excipiuntur 
ab  illa  régula,  quae  ponuntur  sine  substantivo,  verbi  gralia  :  «  Malum 
est  mihi,  — grave  est  mihi, —  ferum  est  mihi, —  alienum  est  mihi  quod 
ille^dixerit  malum  de  me.  » 

Et  volo  excipere  adhuc  aliqua  pronomina,  verbi  gratia  :  ego,  lu,  iUe, 
qui,  illi  \e\ille,  Me  iste,  noster,  vesler,(\i\<£  nolunt  s  in  fine  dictionis,  et 
su nt  numeri  singularis. 

Très  declinationes  sunt.  In  nominativo,  casus  prima?  declinationis 
finit  in  a,  et  omnes  alii  casus  similiter  in  singulari,  debetis  intelligere; 
quia  in  plurali  volunt  omnes  casus  s  in  fine.  Omnia  adjecliva  feminini 
generis,  quorum  nominativus  singularis  finit  in  a,  verbi  gratia  :  bona, 
pulchra,apta,  lœta,  sequuntur  eamdem  regulam  supra  dictam.  Et  omnes 
dictiones  primse  declinationis  sunt  feminini  generis,  excepto  propheta, 
papa  ■  ;  tamen  nolunt  s  in  nominativo  plurali,  sed  in  aliis  omnibus  ca- 
sibus  volunt.  Dictiones  finientes  in  ans  vel  in  ens,  quando  conjungun- 
tur  cum  feminino  substantivo,  volunt  in  vocativo  s  in  fine  ;  quando 
conjungunlur  cum  masculino  substantivo,  nolunt.  —  Primœ  declina- 
tionis est  :  sapientia,  curialitas,juslilia,  mensura,  [sicut]  omnia  alia  no- 
mina fiuienlia  in  a,  sive  sint  adjectiva,  sive  substantiva. 

*  Lfs  mots  gatta,  esquiragaila  ne  sont  pas  traduits.  Leurs  équivalents  dan» 
l'ancien  français  sont  gaitie  et  eschauguaite  ou  eschargait?. 


171 

fenissen  en  \  ,  sion  adjectiu  <>  substanliu.  De  la  seconda  :  Deus, 
ssgnêr,  maestre,  e  lut  li  nom  brevemen  que  no  volun  s  el  nomi- 
naliu  plural,  et  en  lolz  los  autres  ras  lo  volon.  De  la  terza  sun 
tut  li  participque  fenissen  in  ans  et  in  ens,  el  lui  li  nom  don  lo 
nominaiius  singulars  el  nominaiius  plurals  fenissen  in  atz  e  sun 
femini  generis,  si  cura  :  bontatz,  beutatz,  santatz,  amistatz,  e 
moul  d'autre.  EnYulgar  non  trop  mas  d'aqueslas  très  manieras  de 
declinazos  qu'ieu  ai  dit  desus. 

Sun  d'aulra  manera  nom  que  no  se  declinon  ,  si  cum  es  vers 
ab  totz  sos  compost,  et  lut  li  adjectiu  que  fenissen  in  os,  si  cum 
amoror,  enyeiot,  trait pros  e  Los.  —  E  tuit  aquel  que  fenissen  in 
as  larg  no  se  declinon  nis  mudon ,  sion  substanliu  o  adjectiu,  si 
cum  :  fias,  pas,  vas,  ras;  e  cortes  sec  aquela  régla  mezeisma  ,  e 
pes,  contrapes,  sirventes,  cens,  encens,  deves,  mes,  borzes,  descibles, 
marques,  bres,  gles,  cornes,  escomes  e  près  ab  lolz  SOS  compostz.  — 
E  tuit  li  nom  provincial  *  que  fenissen  in  es,  si  cum  Frances,  An- 
gles, Genoes,  Polhes;  et  tut  aquest  sobredit  fenissen  in  es  estreit. 
—  D'aquels  que  fenissen  in  es  larg,  confes. — Encaras  d'aquels 


Desecunda  sunt  ista  nomina  :  Deus,  dominus  et  magislcr,  et  omnia  nomioa 
que  nolunts  nominativo  plurali,  in  fine  diclionis,  sed  in  omnibus  aliis 
casibus,  volunt.Terliae  dedinationis  sunt  omnia  participia  desinentia  in 
ans  vel  in  ens,  et  omnia  quorum  nominativus  singularis  et  nomina- 
livus  pluralis  desinunt  in  atz,  et  sunt  feminini  generis;  verbi  gratia  : 
bonilas,  pulchritudo,  sanilas,  amicilia,  et  plura  alia  nomina.  In  Vulgari 
noninvenio  nisi  très  modos  declinationurn,  quos  dixi  superius. 

Et  sunt  alterius  generis  nomina,  quœ  non  declinantur,  sicut  est  versus, 
cum  omnibus  suis  compositis,  et  omnia  adjectiva  desinentia  in  us, 
verbi  gratia  :  amorosus,  invidus,  excepto,  probus,  bonus.  Et  omnes  illae 
dictiones  quae  desinunt  in  hac  syllaba  larga  [as]  non  declinantur  neque 
mutanlur,vel  sint  nomina  subslantiva  vel  sint  adjectiva,  verbi  gratia: 
Nasus,passus,  tumulus,  rasus  ;  et  urbanus  sequilur  illam  et  eamdem  re- 
gulam,  et  pondu*,  conlrapondus,  canlio  facta  viluperio  alicujus,  census,  in- 
census,  locus  de  fendus,  mensis ,  burgensis,  discipulus,  marchio,  lignum  quo 
aves  capiunlur,  glis,  animal,  provocatus  et  caplus  cum  omnibus  suis  com- 
positis; et  omnia  nomina,  quœ  derivantur  a  provinciis,  quœ  desinunt 
in  hac  syllaba  [es],  verbi  gratia  :  Francigena,  Anglicus,  Genuensis,  Âpulus; 
et  omnia  ista  nomina  supradicta  desinunt  in  hac  syllaba  [es]  slricta. — 
De  hiis,  quœ  desinunt  in  hac  syllaba  larga,  est  indeclinabilis  eonfessus. 

1  Tuit  li  nom  provincial.  Tous  les  noms  de  provinces,  de  pays. 


172 

que  in  as  larg  fenissen  no  se  declinon  bas,  cas,  gras,  clas,  las, 
mas.  Tais  es  mescaps,  Acs,  fais,  bautz,  dechautz,  cautz,  falz;  en- 
cautz,  fars,  ars,  martz,  latz,  glatz,  patz,  aus,  claus,  laus,  raus, 
ais,  caiSjfais,  lais,  tais,  brais,  Clavais,  melhz,  fems,  tems,  Rems. 

—  In  ers  larg  :  guers,  dispers,  Bezers,  Lumbers.  —  In  ers  estreit: 
ders,  aers,  aders,  —  gris%  paradis,  Damis,  assis,  Paris,  ris,  vis, 
berbiz,  —  ops,  —  Polz,  avolz,  —  douez,  — poutz,  soutz,  —  cors, 
mors.  —  In  ORS  larg  :  cors,  socors,  ors,  resors,  —  crotz,  notz,  potz, 

—  reclus,  conclus,  confus,  pertus,  Dedalus,  Tantalus,  us,  fus,  Ar- 
tus,  Cerberus.  E  tut  aquest  que  ai  dit  desus  no  se  declinon  nis  mu- 
don,  ni  en  singular  ni  en  plural,  e  coren  per  totz  cas  egalmen. 

Pronomen  es  aici  apelatz  quar  es  en  loc  de  propri  nome 
pausatz,  e  demostra  cerla  persona ,  si  cum  :  eu,  tu,  el,  cel, 
aicel,  aquel,  aquest,  eu  mezeisme,  tu  mezeisme,  el  mezeisme,  eu  es- 
teus,  tu  esteus,  el  esteus,  eu  eis,  tu  eis,  el  eis,  meus,  teus,  seus,  nostre, 
vostre.  e  per  zo  es  ditz  pausatz  en  loc  de  propri  nom,  qe  s'ieu 
die:  c<  eu  suivengutz,»  no  mi  besogna  dir:  «  eu  Jacme  suivengutz;» 


Adhuc  de  hiis  quœ  in  hac  syllaba  [as]  larga  desinunt,  non  declinanlur 
ista  :  Bassus,  casus,  pinguis,  concordia  campanarum ,  lassus  A.  Talia  sunt 
ista  :  praiium  paucorum  contra  mullos,  castrum,  falsus 2,  discalcialus,  pro 
calce,  pro  falce,  fuga  jactus,  farcitus,  arsus,  dies  Marlis,  neœus  vel  nodus, 
glacies,  lœtus,  pax,  vellus,  clausus,  pro  laude  vel  pro  stagno,  tabula,  gêna, 
onus,  dulcis  cantus,  animal,  clamor  avium,  castellum,  melius,  fmus,  tem- 
pus,  civitas,...  dispersus,  civitas,  castellum  In  hac  syllaba  stricta  :  evec- 
tus,  erectus,...  vel  proprium  nome  a  viri,  civitas,  risus,  visus,ovis,  opus,pro- 
prium  n< men,..,  dulcis,  vulgare  trolanorum,...  corpus,  morsus,...  cursus, 
auœilium,  ursus,  desurgo,...  crux,  nux,  puUus,  reclusus,  confusus,  foramen, 
proprium nomen,  proprium  nomen,  usus...janiiorinferni.  Et  omnia  ista  no- 
mina  supradicta  sunt  indeclinabilia,  nec  mutantur  in  singulari  neque 
in  plurali  et  currunt  ita  per  omnes  [casus]. 

Pronomen  est  ita  appellatum  ,  quia  loco  proprii  nominis  ponitur  et 
ostendit  certam  personam ,  verbi  gratia  :  ego,  tu,  ille,  ille,  ille,  isle,  ego 
ipse,  tu  ipse,  ille  ipse....  suus,  noster  et  vester.  Et  ideo  dicitur  positus  in 
loco  proprii  nominis,  quia  si  ego  dico  :  «  ego  veni,  »  non  oportet  di- 
cere:  «  ego  Pelrus  veni;  »  «  ego  video  quod  tu  venisti,  »  non  oportet 

Le  mot  mas  n'est  pas  traduit;  il  répond  au  mot  de  la  basse  latinité'  mansus. 
2  Le  mot  bautz,  qui  signifie  trompeur,  n'est  pas  traduit  non  plus.  lien  est  de 
même  de  plusieurs  autres  mots  dans  les  nomenclatures  qui  suivent.  Pour  oe  pas 
hérisser  le  texte  de  notes ,  j'indique  les  lacunes  par  des  points. 


173 

—  «  eu  vei  qc  lu  es  vengutz,  »  n<>  mi  besogna  dire  :  «  eu  vei  que 
lu  Peires  es  vengulz,  S'en  die  :  «  aicel  ej  vengutz,  »  el  moslri  ib 
la  ma  oab  l'oiln,  nom  besogna  «lire  :  «  Joans  es  veoguU.  »  E  ppr 
KO  son  apelal  pronom  démonstratif  quar  demnslrrn  ferla  persota. 

\ii;i;is  es  apelati  quar  es  cum  modU  et  formis  et  Umpori* 
bus,  e  significa   alcuna  causa  far  o  suffrir ,  si  cum  :  «  eu  bat  » 

e  «  eu  sui  balulz.1» eu  soffre  olcuna  causa.  —  Cinc  sun  li 

modi  delà  verbes  :  endicalius,  imperalius,  optalius,  conjunctius, 
iniiuilius. 

Endicalius  es  apelalz  quar  demostra  lo  fait  que  om  fai,  si  cum 
es  :  «  eu  chant,  eu  escriu.  » 

Imperalius  es  aquel  que  om  comanda,  si  cum  es  :  «  aporta  pan, 
aporla  vin.  » 

Oblalius  es  qar  désira,  si  cum  :  «  eu  volria  amar.  » 

Conjunctius  es  qar  ajusta  doas  razos  ensems,  si  cum  en  aquest 
loc  ;  «  cum  eu  amei  fortmen,  tortz  es  si  no  sui  amatz.  » 

Infinilius  es  apelatz,  quar  no  pausa  terme  ni  fi  a  zo  qe  ditz,  si 
cum  :  «  eu  voill  amar.  » 


dicere  :  «  ego  video  quod  tu  Petrus  venisli.  »  Item,  si  ego  dico  :  «  ille 
venit ,  »  et  illum  ostendo  cum  manibus  vei  cum  oculis,  non  oportet  di- 
cere :  «  Petrus  venit.  »  Et  ideo  appellantur  pronomina  demonstrativa, 
quia  oslendunt  certain  personam. 

Verbum  appellatur  quia  cum  modis  et  temporibus  significatur  ali- 
quid  facere  vei  pati,  verbi  gratia  :  «  ego  percutio  et  ego  percutior.  »  Si 
ego  percutio,  ego  facio  aliquid.  Si  ego  percutior,  ego  patior  aliquid. 
Quinquesuntmodi  verborum:  indicativus,  imperativus,optativus,  sub- 
junctivus  et  infinilivus. 

Indicativus  appellatur,  quia  indicat  aliquid  quod  homo  facit,  verbi 
gratia  :  «  ego  canto,  ego  scribo.  » 

Imperativus  appellatur  ille  qui  imperal,  verbi  gratia  :  «  affer  panem.  » 
Optativus  appellatur,  quia  optât,  verbi  gratia:  «  ego  vellem  amare.  » 
Subjunctivus  appellatur,  quia  conjungit  vei  apprehendit  duas  ralio- 
nes  simtil,  sicut  in  hoc  loco:  «  cum  ego  diligam  fortiter,  injustum  est, 
si  non  diligor.  » 

Iufiùitivus  appellatur,  quia  non  ponit  terminum  nec  finem  his  quaj 
dicit,  verbi  gratia  :  «  ego  volo  amare.  »  Et  unusquisque  de  quinque  mo- 

1  II  y  a,  ici  dans  le  texte  roman,  une  lacune  qui  n'existe  pas  dans  la  traduction 
latine.  Voici  le  sens  des  mots  passés  :  Si  je  bats,  je  fais  une  action.  Si  je  sut* 
battu,...  etc.  (La  fin  de  la  phrase  se  trouve  dans  le  texte.) 


174 

E  cascun  dels.  cinc.  modis  qu'ieu  ai  dît  desus  deu  aver.  cinc. 
femps  :  presen,  prétérit  non  perfeit,  prétérit  perfeit,  prétérit  plus 
que  perfeit  e  futur. 

Quatre  conjugazos  son  :  lut  aquel  verb,  l'infînitius  dels  quais 
fenis  en  ar,  si  cum  amar,  chantar,  ensenhar,  son  de  la  prima 
conjugazo.  De  l'autras  très  conjugazos  sun  tan  confus  Tinfinitiu  en 
Vulgar  que  coven  a  laissarla  gramatica,  edonar  autra  régla  no- 
vella.  Perqe  platz  a  mi  que  aquel  verbe  que  lor  infinitiu  fan  fenir 
in  er,  si  cum  es  aver,  tener,  clever,  sion  de  la  segonda  conjugazo. 
Aquelh  que  fenissen  in  ire,  et  aquel  que  fenissen  in  endre,  si  cum 
dire,  escrire,  tendre,  contendre,  défendre,  sion  tuit  de  la  terza. 
Aquel  que  fenissen  in  ir,  si  cum  sentir,  dormir,  auzir,  de  la 
quarta. 

Lo  presens  tems  del  indicatiu  de  la  prima  conjugazo  se  dobla  en 
la  prima  persona,  que  pose  dir  ami,  o  pose  dir  am;  chanti  o  chan; 
plori  o  plor,  soni  o  son;  brami  o  bram,  badalhi  o  badalh.  —  La  se- 
gonda persona  in  as  fenis,  si  cum  tu  amas.  —  la  terza  in  a,  si 
cum  cel  ama.  Aici  fenis  en  las  très  personas  el  singular  del  tems 
presen  del  indicatiu,  et  el  plural  :  nos  amam,  vos  amatz,  celh 
amen  o  amon.  et  aizo  es  gênerais   régla  que  la  terza  persona  del 


dis  supra  dictis  débet  habere  quïnqiie  tempora  :  prœsens  ,  prœteritum 
non  perfectum,  prœteritum  perfectum  ,  prœteritum  plusquam  perfec- 
tum  ,  et  futurum. 

Quatuor  conjugationes  sunt.  Omnia  illa  verba  quorum  infinilivus 
desinit  in  hac  syllaba  [in  ar],  verbi  gratia  amare,  canlare  et  docere,  sunt 
prima?  conjugationis  secundum  Vulgare.  De  aliis  tribus  conjugationi- 
bus  sunttanlum  confusi  iufinitivi  modi,  in  Vulgari,  quod  oportet  di- 
miltere  grammaticam,  et  dare  aliam  regulam  novam.  Unde  placet 
mihi  quod  illa  verba,  quorum  infinitivus  desinit  in  hac  syllaba  [er] 
sicut  est  :  habere,  lenere ,  debere,  sint  secundœ  conjugationis.  Illa  quœ 
desinunt  in  hac  syllaba  [ire],  et  illa  quae  desinunt  in  istis  [endre,  otre], 
sicut  :  dicere,  scribere,  tendere,  contendere  et  defendere  sint  omnia  tertiœ 
conjugationis.  Illa  quœ  desinunt  in  hac  syllaba  [ir]  verbi  gralia  :  sen- 
tir e,  dormir  e,  audire,  sint  quartœ. 

Prœsens  tempus  indicativi  prima?  conjugationis  duplicatur  in  prima 
persona,  quia  possum  dicere  sic....,  vel  possum  dicere  sic...,  vel  sic... 
Secunda  persona  in  as  desinit,  verbi  gratia  : ....  ille  amat.  Ita  desinunt 
très  persona?  in  singulari  temporis  prœsentis  indicativi  et  in  plurali  : 
amamus,  amatis,  amant  vel  sic...  Et  hoc  est  generalis  régula  quod  tertia 
persona  pluralis  duplicalur  in  omnibus  verbis,  secundum  Vulgare,  et 


175 

plural  se  dobla  per  tolz  verbes  e  per  tolz  tem>,  que  p6l  tenir  <>in 
en  o  in  on  ;  8  la  prima  persona  dobla  se  en  tolz  verbes,  el  temspre- 
sendel  indiealiu  solamen,  si  rum  :  eu  senti  û  011  sens,  eudizio  eu  (tic, 
Mas  miel/  es  a  dir  lo  plus  rnrl  quel  plus  long. 

El  prêterai  non  perfeil  del  indiealiu  :  amava,  vasj  va;  amavam, 

animât:,  aeen  o  nron. 

El  prétérit  perfeit  :  amei,  es,  et;  amen,  etz,  eren  vel  ameron. 

El  prétérit  plus  que  perfeit  :  eu  avia  amat,  ias  amat,  ia  amat, 
iarn  at,  iaz  at,  ien  vel  ion  at. 

El  futur  son  semblan  tut  li  verbe  en  totas  las  conjugazos,  que 
tut  fenissen  aici  :  amarai,  rets,  ara,  amarem,  relz,  ran  vel  amarau. 

El  emperatiu  tut  aquel  de  la  prima  conjugazo  fenissen  in  a 
cslreit,  si  cum  :  chanta,  bala,  viula;  en  la  segonda  persona  enten- 
dalz,  qar  inperatius  non  a  prima,  que  om  no  pot  comandar  a  si 
eis.  En  la  terza  persona  fenis  toztems  in  e,  si  cum  :  élance,  saute, 
tombe.  El  plural  fenis  in  atz,  si  cum  :  cavalghatz,  anatz,  trotatz; 
eavalguen,  anen,  troten. 

El  obtaliu  fenissen  tait  li  verbe  de  la  prima  conjugazo  in  era  vel 

in  omnibus  temporibus,  quia  potest  fiuire  sic,  [excepto  fuluro  quia  po- 
test  finire  tic.]  Prima  persona  duplicalur  in  omnibus  verbis,  in  tempore 
presenli  indicativi  tantiim  ,  [excepto  ai,  sai,  quia  non  duplicalur  in 

prima  persona]  verbi  gratia  :  «  ego  senlio  vel  sic »  Sed  meliusest  di 

cere  brevius  monosyllabum  quam  disyllabum. 

In  praeterito  imperfecto  indicativi  a  barbaro  :  amabas,  amabat,  amaba- 
mus,  amabalis,  amabant  vel  sic. 

In  prœterito  perfecto  :  amavi,  amavisli,  arnavit,  amavimus,  amavisti*, 
amaverunt  vel  amavere. 

In  prasterito  plus  quam  perfecto  :  amaveram,  amaveras,  amaverat,  ama- 
veramus,  amaveraïts,  amaverant. 

In  fuluro  sunt  similia  omnia  verba  in  omnibus  conjugationibus,  in 
Vulgari,  quia  omnia  desinunt  ita  :  amabo,  amabis,  amabit,  amabimus, 
lis,  etc. 

Imperativo  omnia  verba  primae  conjugationis  desinunt  in  hac  littera 
[a]  stricta,  verbi  gratia  :  canla,salla,viela,  videlicet  in  secunda  persona, 
quia  imperativus  caret  prima  persona,  quia  nullus  potest  prœcipere 
sibi  ipsi.  In  tertia  persona  desinit  semper  in  hac  littera  [e],  verbi  gra- 
tia: ducat  choream,  sallet,  cadat  vel  ludal sallando.In  plurali  desinit  in  bac 
syllaba  [atz]  et  habet  primam  personam,  quam  in  singulari  non  habet, 
verbi  gratia  :  equilemus,  ambulemus,  trotemus,  equitelis,  ambuletis,  trolelis, 
tquitent,  ambulent,  Irolent. 

In  oplativo  desinunt  omnia  verba  primae  conjugationis  in  hac  syllaba 


176 

in  ia  ;  e  de  totas  las  conjugazos  comunalmen,  si  cum  :  «  volunters 
amaria,  ras  vel  rias,  arriéra  vel  Ha.  El  plural  :  amaram  vel  riam, 
aratz  vel  riatz,  amaren  vel  rien.  Item  :  dissera  vel  diria,  diceras 
vel  rias,  disera  vel  diria,  diceram  vel  riam,  diceratz  vel  riatz,  ren 
vel  rien.  Pero  aquel  que  son  de  la  quarta  conjugazo,  don  l'infinitius 
fenis  in  m  solamen,  fan  l'obtatiu  in  ira  vel  in  irria,  iras  vel  in 
irias,  ira  vel  in  iria,  irarn  vel  iriam,  iratz  vel  iriatz,  iren  vel  irrâ/i. 
Et  sun  alcun  allre  verbe  que  sun  fors  d'aquesta  régla,  si  cum  : 
voler,  tener,  poder,  saber,  aver,  conoisser,  dever;  que  voler  fenis 
la  prima  persona  del  obtatiu  en  volgra  vel  volria,  la  segonda,  gras 
vel  rias,  volgra  vel  ria,  volgram  vel  riam,  volgratz  vel  riatz,  vol- 
gren  vel  rien.  —  tengra  vel  tenria.  — pogra  o  poria.  —  auria  o 
agra.  —  conoiseria  o  conogra.  —  degra  o  deuria.  —  segra  o  ^ei- 
£7v'tf .  —  plagra  o  plairia.  pagra  o  paisseria.  —  begra  0  beuria. 
—  valgra  o  valria.  —  mogra  o  mouria.  —  colgra  o  colria.  —  rco- 
£7yz  o  nozeria.  —vengra  o  uenria.  —  E  quascus  d'aquel  sobredilz 
deu  fenir  en  singlar  et  en  plural  et  personas,  de  tan  cum  s'aperten 
al  presen  del  obtatiu  si  cum  es  dit  desus  pleneiramen  de  voler. 

El  prétérit  plus  que  perfeit  del  obtatiu  fenissen  tuit  in  es 
estreit,  si  sun  de  la  prima  conjugazo,  si  cum  :  «  bon  fora  qu'eu 
agîtes  amat,  tu  agesses  amat,  cel  agues  amat.  »  et  aquest  solamen 


[era]  veljin  hac  [ia]  finiunt,  et  duplici  modo  pronuntiantur  in  omnibus 
conjugationibus  generaliter,  verbi  gratia  :  utinam  amarem,  vel  ita, amares 
amaret,amaremus,  Usèrent  ;  utinam  dicerem,  diceres,  ret,  diceremus,  dicerelis, 
reni.Tamen  illa  verba  quœ sunt  quarta? conjugationis, quorum  infinitivus 
desinit  in  hac  syllaba  [iR]tantum,  sicut  dormire,des\mt  optativus  in  prima 
personain  iREM,velut  dormirem;  in  secunda, dormires;  in  te rti a, dormi/ret, 
dormiremus,  lis,  rent.  Suntaliqua  alia  verba  quse  sunt  extra  istam  regu- 
lam,  verbi  gratia  :  velle,  tenere,posse,  sapere,  habere,  cognoscere,  debere  et 
pluraalia;  quia  velle  desinit  in  prima  persona  praesentis  optativi  in  : 
utinam  vellem,  les,let,  vellemus,  tir,  vellent;  —  utinam  tenere  possem,  haberem, 
cognoscerem,  deberem ,  sederem ,  placer em,  pascerem,  biberem,  valerem,  move- 
rem,  colerem,  nocerem,  venirem. 

Et  unusquisque  supradictorum  débet  fin  ire  in  singulari  et  in  plurali 
et  in  personis,  quantum  perlinet  ad  prœsentem  optativi,  sicut  superius 
plenius  continetur  in  hoc  verbo  velle. 

In  prœterito  plusquam  perfeclo  optalivi,  desinunt  omnia  in  hac  syl- 
laba stricta  [es],  sicut  :  bon  fora  q'eu  agues  amat,  luaguesses  amat,  nos  agues- 
sem  amat,  vos  aguessetzamat,  cel  aguessen  amat;  illa  quorum  infinitivus  de- 


177 

que  fenissen  lor  enflriit in  m   indue   et  in  n m:,  si  mm  :  | 
prendre,  tendre,  que  sun  scniMan  «mi  aqueM   lœ  8  la  prima  conju- 
fctXO,  cl  cl  prrierit  perfeit,  etel  prétérit  non  pcrIVil  <Iel  conjunctiu, 
si  cinn  podetz  V€i8f  airi  :  cum  en  cnntes,  tu  cant0*9Hj  ùelcèu 

cnntcsscm,  euntessctz,  cuntessen  vel  cuntesson  ; cum  eu  tendes,  tu 
(endesses,  ce/ ternies,  tendessem,  (cndcssetz,  feu  dessert  vel  tcndesson. 
llem  in  prœlerilo  imperfecto:  cum  eu  âmes ,tu  ameses ,  eel  mues. 

91,  essetz,  esseti  vel  esson. 

El  futur  del  obtaliu  fenissen  tut  aquel  de  la  prima  conjugazo  in 
E  si  cum  aici  :  Deus  vol  ha  qu'eu  aine,  tu  âmes,  ce!  urne,  aman, 
an/et  z,  amen  vel  aman. 

El  presens  del  conjunctiu  es  altretals.  Pero  lo  prétérit  non  per- 
feitz  del  conjunctiu  essemblans  al  prétérit  non  perfeitz  del  indi- 
catiu,  et  es  contra  gramatica,  si  cum  en  aquest  loc  :  «  S'ieu  te 
donava  mil  marcs,  sérias  lu  mos  hom?  » 

El  prétérit  perfeit  del  conjonctiu  :  cum  eu  aia  amat,  aias  amat, 
aia  amat,  aiam  amat,  aiatz  amat,  aien  vel  aion  amat. 

Lo  prétérit  plus  que  perfeitz  del  conjunctiu  es  semblans  ad  aquel 
del  obtaliu. 

El  futur  del  conjunctiu  :  cum  eu  aurai  amat,  ras  at,  ra  at,  rem 
at,  auretz  amat,  rail  at,  vel  aurait  amat. 

siiiit  in  hac  sjllaba  [endre]  vel  in  hac[iuRE]  :  «  bon  fora  q'euages  tendut, 
tu  aguesses  tendut ,  cet  agues  tenant,  nos  aguessem  tendut,  vos  aguesselz  tendut, 

ecl  aguessen  tendut sicut    poteslis   videre    hic  :  cum  can- 

taret,  cantaremus,  lis,  rent.  Iterum  modi  conjunctivi  in  praeterito  im- 
perfeclo  :  cum  amarcm,  res,  ret,cum  amaremus,  tis,  rent*. 

In  futnro  optativi  desinunt  omnia  illa  verba,  quae  sunt  prima?  conju- 
gationis,  in  hac  litera  [e],  verbi  gralia  :  ulinam  amem,  es,  et,  amemus,  élis, 

ent,  vel  sic.  Et  praesens  conjunctivi  est  similis  praeterito , 

et  est  contra  grammaticam,  sicut  in  hoc  loco  :  «  Siego 

libi  donaremmi'le  marchas,  esses-ne  meus  homo?  » 

In  praeterito  perfecto  conjunctivi  :  cumamaverim,  ris,  rit,  amaverimus, 
tis,  rinl. 

Praeteritum  plusquam  perfectum  conjunctivi  est  similis  praeterito 
plusquam  perfecto  optativi. 

In  futnro  conjunctivi  dicitur  ita  :  cum  amavcro.amaverù,  rit,ama 
verimus.  [Inspiciat  lector  in  hujusniodi  modis  et  temporibus,  et  consi- 

■  Ce  paragraphe  est  liè.s-tle'ftciuetix  ,  comme  on  peut  le  voir,  cL  dc  coi  rr.spotul 
pa»  an  texte  roman. 


178 

El  presen  del  enfiniliu,  arnar.  —  El  prétérit  non  perfeit,  aver 
amat.  —  Dels  autres  tems  del  enfiniliu  no  m'entremeti,  qar  non  an 
loc  en  Vulgar,  se  no  pauc. 

Ni  del  Passiu  nom  besogna  dir,  qar  pertot  se  tria  per  aquest 
verbe  sum,  es,  est1,  que  vol  nominaliu  cas  denan  se  et  après,  si 
cum  :  eu  sui  amatz,  tu  est  atz,  cel  es  atz,  nos  em  amat,  etz  at, 
s  un  at.  —  eu  era  amatz,  ras  atz,  ra  atz,  nos  eram  at,  eratz  at 
eren  vel  eron  amat.  —  eu  fui  atz,Just  atz,fo  atz,  nosfom  at,foz  at, 
foren  vel  ero.  —  eu  avia  estât  amatz,  avias  estât  at,  avia  estât  at, 
nos  aviam  estât  at,  'vos  aviatz  estât  at,  cel  avien  vel  avion  estât  at. — 
eu  serai  amatz,  ras  atz,  ra  atz,  rem  at,  retz  at,  ran  vel  rau  at.  — 
Imperatiu  :  sias  tu  amatz,  sia  cel  amatz,  siam  nos  at,  siatz  vos  at, 
sian  vel  sion  celh  amat.  — »  Obtatiu  :  per  mo  vol  eu  séria  amatz, 
rias  atz,ria  atz,  riam  vel  ramat,  riatz  vel  ratz  at,  rien  vel  ron  amat. 
—  Prétérit  plus  que  perfeit  :  per  mo  vol  eu  agues  estât  amat, 
esses  stat  atz,  es  stat  atz,  essem  stat  at,   essetz  stat  at,  essen  vel 

défret  quœverba  débet  proferre  in  vulgariProvincialis  linguœ.Eumdem 
sensum  habent  ista  verba  quantum  sua  in  suo  vulgari*]  de  aliis  tem- 
poribus  inhnitivi  nolo  me  intromiltere,  quia  non  habent  locum  in  Vul- 
gari,  nisi  paru  m. 

Nec  de  passivo  non  oportet  dicere  ita  prolixe,  sicut  superius  de  ac- 
tivo;  sed  aliquantum  doctrina  simplicior,  quia  hoc  verbum  plane  dis- 
tingnitur,  quod  vult  nominativum  casum  ante  se  et  post,  Verbi  gratia  : 
Amor,  ris,  lur,  amamur,  amamini,  amantur.  Amabar,  baris,  vel  amabare, 
balur,  amabamur,  amabamini,  amabanlur.  Amaius  sum  vel  fui,  es  vel  fuisli, 
est  vel  fuit,  sumus  vel  fuimus,  eslis  vel  fuistis,  sunt,  fuerunt  vel  ère.  Amaius 
eramve\fueram,  eras  vel  fueras,  erat  vel  fuerat,  amali  eramus  vel  fueramus, 
eratis  vel  fueratis,  erant  vel  fuerant.  Amabor,  amaberis  vel  amabere,  lur, 
amabimur,  amabimini.  Amer  amer e,  lur,  amemur,  amemini,  amentur.  Uti- 
nam  amarer,  vel  fora,  amareris,  vel  foras,  amarelur,  vel  fora,  amaremur. 
{Tune  duplicatur  m]  vel  foram,  amaremini  vel  foralz ,  amarenlur  vel/b- 
ran.  Prœterilo  plus  quam  perfecto  :  ulinam  amaius  essem  vel  fuissem, 
esses  vel  fuisses,  essenl  vel  fuissent,  ulinam  amali  essemus  vel  fuissemus, 

1  Sum,  es,  est.  Le  grammairien  cite  ici  les  formes  latines,  et  non  les  formes  ro- 
manes qui  sont  siii,  iest,  ou  est,  es. 

»  Celte  note  du  traducteur  est  curieuse.  Elle  prouve  qu'il  s'est  lassé  de  repro- 
duire en  latin  les  mots  romans,  ou  qu'il  a  senti  toute  l'inutilité  de  cette  reproduc- 
tion, qui  n'apprend  rien.  —  On  a  déjà  dû  remarquer  plus  haut  qu'il  a  répété  les 
mots  romans  au  lieu  de  les  traduire;  et  cela  parce  que  l'emploi  du  verbe  auxiliaire 
Avoir  le  déroulait,  et  rendait  impossible  la  traduction  littérale. 


17!» 

èëèùn  atat  at.  —  El  futur  :  Dcu.s  volha  qu'teu  tia  amatty  tia* 
timatz,  tia  atz}  siam  amatz,  êlatz  atf  tien  vel  tion  at, —  Lo  présent 
dti  con junclia  es  alirriais  si  metetz  âenan  oumf  lai  dû  dit/  per  mo 

roi.  —  Kl  prrlcri!  non  perfeit  del  conjuncliu  :  coin  eu  foi  amatz, 

i/«M,  emat)  etz  at<  josscn  at  vel /".v.w>//.  —  Kl  prétérit 

perfeit:  cum  eu  nia  estât  amatz  jutai  tat  atz,  aià  tôt  diz,  niant  stat 

ut,  aiatz  stat  at,  aien  vel  aion  stat  ornât.  —  Lo  prétérit  plus  que 

perfeit  del  conjuncliu  tolribfa  aquel  del  oblaliu,  si  melelz  Déiiè 

vola  en  loc  de  cum.  — El  fulur  :  cum  eu  aurai  estât  amatz,  muas 
estât  amatz,  aura  stat  atz,  rem  estât  at,  rez  estât  at,  ruu  vel  aurait 
estât  at.  —  L'enfenilius  del  Passiu  non  a  loc  en  Vulgar. 

Li  verbe  de  la  segonda,  e  de  la  terza,  e  de  la  quarla  conjugazo 
son  moût  divers,  si  cum  :  eu  escriu  o  escrivi,  tu  e&crius  o  escrives, 
cel  escrio  escriu.  —  eu  die  o  (/ici,  tu  dis  o  dizes,  cel  ditz. —  eujenisc 
ojenisj  tu  Jenisses,  celfenis. —  El  plural  fan  lut  cm,  etz,  en  vel  on. 
Et  aquel  qu'eu  ai  dit  son  de  lerza;  e  degra  avan  dir  de  la  segonda, 
si  cum  :  eu  ai,  tu  as,  cel  ha. —  eu  tenh  o  teni,  tu  tes  o  tenes,  cel  te. 
—  eu  sai,  tu  saps,  cel  sap. —  eufenhofenhi,  tu  fenhz  ojenhes,  cel 
f'enh.  Aulretals  es,penh,  senh,  cenh,  estrenh,  enpenh,  et  en  plural 
em,  etz,  en  vel  on. 

estetit  vel  fuisselis,  essent  vel  fuissent;  ulinam  amer,  ameris,  vel  amere,  lur. 
— Prœsensconjunctivi  est  similis  fu1urooptativi,posila  hac  dictionecum 
loco  ulinam.  In  praeterito  perfecto  conjunctivi  :  cum  amarer,  amareris 
vel  amarere,  relur,  cum  amaremur,  amaremini,  rentur.  In  pneterilo  per- 
fecto :  cum  amalussim  vel  fuerim,  lus  sis  vel  fueris,  lus  sil  vel  fueril,  amati 
simus  vel  fuerimus,  silis  vel  fucrilis,  sinl  vel  fuerinl.  Pneterilum  plus  quani 
perfectum  coujunclivi  est  similis  pneterito  plus  quam  perfecto  opta- 
tivi,  posito  cum  loco  ulinam.  In  futuro  :  cum  amalus  cro  vel  fuero,  eris 
vel  fueris,  crit  vel  fueril,  cum  amali  erimus  vel  fuerimus,  erinl  vel  fuerinl. 
Inûnitivus  passivi  non  habet  locum  in  Vulgari  [nisi  amari]. 

Verbasecundae  et  tertiaî  et  quartœ  conjuration  is  sunt  mullum  di\< 
vi'rbi  gratia  :  scribo;  duplicatur  enim  ibi  prima  persona;  et  hic  similiter 
duplicatur  prima  et  secunda,  tertia  vero,  non.— Finio  (et  hic  similiter 
duplicatur),  finis,  finit.  In  plurali  desinunt  omnia  in  hac  syllaba  :  fini- 
fuiitis,  finiunl  ;  et  ilh  quœ  dixi  superius  sunt  de  la  lerza.  Yidelicet, 
quia  sic  ordo  postulat,  de  secunda,  verbi  gratia  :  habeo,  habet,  bel;  sa- 
pio,  tapis,  sapil;  teneo,  (duplicatur)  tenes,  (duplicatur  in  secunda  per- 
i  tenes;  fingo,  (duplicatur  in  prima  peraona  e|  secunda  similiter) 
inujis,  il.  Ta  lia  sunt  ista  :  pingo,  lenco,  cingo,  slringo,  impingo,  pingimus, 
pingilis,pingunl'. 

4  L'emburras  qu'a  éprouve  notre  traducteur  dans  le  parngraphe  précèdent,  s'e*t 


180 

El  prétérit  imperfect  del  indicatiu  et  futur,  et  en  futur  del  obtaliu 
et  el  presen  del  conjunctiu  sun  senblan  tuit  H  verbe  de  la  segonda 
etdelaterza  et  de  la  quarta  conjugazo  ;  quel  prelerit  non  perfeil  fan 
tut  :  ia,  ias,  ia;  el  plural  :  iam,  iatz,  ien  vel  ion.  Del  indicatiu  enten- 
datz  generalmen.  Del  conjunctiu  a  la  vegada  quan  si  es  pausatz 
denan,  si  cum  aici  :  «  s'eu  avia  mil  marcs,  eu  séria  ries  om.  » 

El  futur  del  indicatiu  :  rai,  ras,  ra,  rem,  retz,  ran  vel  rau. —  El 
futur  del  obtatiu,  et  el  presen  del  conjunctiu  :  a,  as,  a,  am,  atz, 
an  vel  on,  si  cum  :  Deus  volha  qeu  escriva,  tu  escrwas,  cel  escriva, 
escrivam,  -vatz,  vel  eschrivan  vel  esckrivon. 

Inpraeterito  perfeclo  indicalivi,  in  prima  persona,  i,  et  in  secun- 
da,  ist,  per  la  maior  part,  si  cum  :  eu  dissi,  tu  dissist. —  eu  escrissi, 
tu  escrissist.  —  eu  tengui,  tu  tenguist.  —  eu  dormi,  tu  dormis  t.  — - 
eufezi  \e\Ji,  tujezist;  eufeissi,  tufeissist.  Mas  en  la  terza  persona 
del  singular  son  moût  divers,  si  cum  :  dis,  escris,  teng,  dormi,  fetz, 
feis  ;  e  tuit  aqueldon  Tinfenitiu  fenis  en  m  solamen,  si  cum  :  au- 
zir,  sentir,  cubrir,  soffrir,  que  no  se  poden  doblar,  si  cum  se 
doblatifc'r,  dire;  escrir,  escrire,  fan  la  prima  persona  et  la  terza  en 
i,  et  la  segonda  en  ist  el  prétérit  perfeit  del  indicatiu,  et  el  plural 

Inpraeterito  imperfecto  indicativi  et  in  futuro, sunt  similia  omnia 
verba  secundae  et  tertiae  et  quartse  conjugationis,  quia  omnia  praeterita 
imperfecta  desinunl  ita:  fingebam,  bas,  bat,  fingebamus,  lis,  bant  (dupli- 
catur  in  tertia  persona  indicativi). 

Débet  intelligi  generaliter  de  conjunctivo  aliquando,  quando  hœc 
dictio  si  ponitur  ante,  sicut  hic  :  «Si  haberem  mille  marchas,  ego  es- 
sem  dives  homo.  » 

In  futuro  indicativi,  ibo,  ibis,  il,  ibimus,  lis,  bunl.  In  futuro  optalivi  et 
in  prsesenti  conjunctivi  desinunt  sic,verbi  gratia  :  ulinam  scribam,  as, 
al,  scribamus,  lis,  bant. 

...Promajori  parte,  verbi  gratia:  egodixi,  diœisli;  ego  scripsi,  sti;lenui, 
sli;  feci,  sli;  finxi,  sli.  Sed,  in  tertia  persona  singulari,  sunt  raultum 
diversa,  verbi  gratia  :  dixit,  scripsit ,  lenuit ,  dormivit,  fecit,  finxit.  Et 
omnia  illa  quorum  infinitivus  desinit  in  hac  syllaba  [ir]  tantum,  verbi 
gratia  :  audire,  sentire,  cooperire,  suslinere,  quse  non  possunt  duplicari 
infinitivo  sicut  duplicatur  dicere,  scribere,  finiunt  prima  persona  et 
tertia  in  hac  liltera  [i]  et  secunda  in  hac  syllaba  [ist],  scilicet  in  prœ- 

accru  dans  celui  ci  :  aussi  est-il  fort  obscur  et  offre-t-il  un  mélange  singulier 
de  traductions,  de  notes,  de  mots  romans  et  de  mots  latius.  II  résulte  de  cette  con- 
fusion, que  ce  passage  est  beaucoup  moins  clair  que  celui-ci  du  texte  ci-dessus. 
C'est  là  le  sort  de  beaucoup  de  traductions. 


181 

in  /,  if:,  iren  vel  non;  e  l'autre,  que  no  son  daqcst  senblan,  fan 
cm,  etej  m  w\  tm\  non  de  la  segonda  e  de  la  terza  conjugazo,  si 
cum  agrem,  ngn-rz,  ugrcn  vr'  àgron}  el  singular  si  rum  li  autre, 
Irait  la  Icrza  persona. 

Très  sun  que  fan  la  terza  persona  <1H  prclcrit  prrfril  in  oc  el 
singular  :  p<>(\  "<><',  tnoc}  «'1  quarlz  68  ploc — in  i;c:  dent:, 

/xtrcc,  aparcc,  erre. —  in  ec  eslreit:  bec,  lec,  sec,  tec, 
dec,  —  in  RUP  :  dcccup,  conveup,  croup.  —  in  AUP  :  saup,  caup.  — 
in  eis  :  tcis,  jeis,  $èisypeU>  cmpcis,  cstrcis,  dcstreis,  constreis,  estrcis, 

atreis in  ENC  estreil  :  sovcnc,  venc,  avcnc,  muntcnc,  sostenc.  — 

in  es  estreit  :  mes,  près,  ques.  — in  et  larg  :  vmquet,  seguct,  per- 
scguct,  conscguet,  mésguet,  rcspoudct,  pcrdcl,  (cudrt,  batet,  pen- 
det,  tlesceriflet,  femlct,  vcudct,  fotet,  cscondet,  eiiccndct  :  que  fan 
tnl  lo  prétérit  perfeit  enleiramen  si  cum  li  verbe  de  la  prima  con- 
jugazo, et  si  sun  elh  de  la  segonda  ;  e  respondet  e  tondet,  seguen 
aquela  eissa  régla.  —  In  ac  :  plac,  pac,  mentac,  ac.  — in  is  :  asis, 
cscris,  dis,  ris,  sumris,  exquis.  Pero  tut  aquist  seis  sobredit  poden 
esser  semblan  en  prima  persona  et  en  terza  el  prétérit  perfeit.  — 
In  uis  :  destruis.  Ânquara  in  ERC  :  su/ri  o  soferc,  ubri  o  uberc, 


terito  perfecto  indicativi,  et  in  plurali  ita  [i,  itz,  iren  vel  moi*].  Et 
alia  verba,  quœ  non  sunt  istis  similia,  finiunt  ita  [ïm,  etz,  en  vel  on],  in 
plurali,  sicut  suntsupradicta,  duplicata  infinitivo,  vel  sintsecundae  vel 
tertiœ  conjugationis,  \erbi  gratia  :  habuimus,  islis,  erunt  vel  ère.  In  sin- 
gulari,  sicut  alia  verba,  excepta  tertia  persona. 

Tria  sunt  quœ  desinunt  in  tertia  persona  prœteriti  perfecti  in  [oc],  in 
singulari:pofutï,  movit,  nocuil;ei  quartum  esipluit  in  prœterito.— Divilias 
amisit..,apparuit,  crevit,  —  bibil,  licuii,  sedit,  lenuit,  debuit.  Praeterita  in  eup  : 
decepit,  concepit,  convaluil,  —  sapuil,  cepil,  Unxit,  finxit..,  impcgit,  aslrinxit, 
conslrinxil,  idem'*,  conslrinxit,  exlendit,  nalus  est.  Praeterita  [in  enc]  :  re- 
cordalus  fuit,  venit,  evenil,  palrocinalus  est,  sustinuit  ',  —  misit,  remisit, 
quœsivil,—  vieil,  seculus  est,  eonseculus  est,  miscuit,  respondil,  perdidit,  te- 
tendit,  percussil,  suspendit,  descendit,  divisit,  vendidit,  futuil,  abscondit, 
incendit,  quorum  desinit  prœleritum  perfectum  intègre  sicut  verba 
primai  conjugationis,  quamvis  siot  secundo;;  et  respondil  eltotondit  se- 

quitur  eamdem  regulam.  —  Placuil,  pavit habuit.  —  Sedit,  scripsit, 

dixit,  risit,  subrisil,  inquisivil  possunt  esse  similes  in  prima  persona  et 
in  tertia,  in  prœlerito  perfecto.  —  Deslruxil,  (persona  tertia)  quipassut 
est,  idem,  aperuit,idem,  cooperuit,  idem,  cucurril.  Hac  syllaba  [ers]  Uersit, 

1  Idem.  —  Le  traducteur  veut  dire  :  même  sens  que  le  molprécédent. 


182 

vubri  o  cuberc,  corec. —  in  ers  larg  :  ters,  esters. —  in  ers  estreit  : 
tiers,  aders,  aers.  —  in  ARS  :  espars,  ars.  —  in  OC  estreit  :  conoc, 
desconoc,  reconoc.  —  in  ois  estreit  :  ois,  perois,  jois.  —  in  olc  larg  : 
vole,  tolc,  colc,  mole,  dolc.  —  in  os  larg  :  fos,  apos,  despos.  —  in  os 
estreit  :  escos,  ros.  —  in  ols  larg:  sols,  absols,  vols,  revols.  —  in 
ORS  larg  :  tors,  destors,  retors.  —  in  EUS  estreit  :  teus,  preus.  —  in 
AIS  :  complais,  plais,  frais,  refrais,  a/rais,  sofrais,  trais,  atrais, 
retrais,  contrais,  périrais,  sostrais,  atais.  —  hiAUS  :  claus. 

E  per  zo  ai  fait  tant  longa  paraula  de  la  terza  persona  del  pré- 
térit perfeit,  qar  maier  confusios  era  en  aquela  qe  en  totas  las 
autras,  qar  per  la  maior  part,  la  prima  persona  fenis  en  i,  e  la  se- 
gonda  in  ist  (del  prétérit  perfect  del  indicatiu  entendatz,  on  per  la 
maior  part  la  prima  e  la  segonda  persona  sun  senblans.)  Del  prétérit 
non  perfeit  de  la  segonda  e  de  la  terza,  et  de  la  quarta  conjugazo 
tut  son  d'un  senblan,  si  cum  esditdesus:  ia,  ias,  ia,  iam,  iatz, 
ien  vel  ion. 

El  prétérit  plus  que  perfeit,  tut  aquelh,  don  l'infinilius  fenis  in 
endre,  vel  in  ondre,  vel  in  otre,  si  cum  :  tendre  (conpost l),  pren- 
dre (conpost), —  in  erre,  decebre  (conpost), — fendre,  pendre  (con- 

extersit.  In  hac  syllaba  [ers  estreit]:  erexit hac  syllaba  [ars],  sparsit, 

arsit.  Hac  sillaba  [oc],:  cognovit,  ignoravit,  recognovit.  Hac  sillaba  [ois]  : 
unxit,  perunœit,  vinœit.  In  hac  sillaba  [olc]  :  voluil,  abslulit,  coluil, 
moluit,doluit.  Hac  syllaba  [os]  :  fodil,  apposuil,  deposuit.  Hac  syllaba  [os]  : 
excussit,  abscondit,  prœdam  excussit,  segelem  lotondil.ïlac  syllaba  [ols]  : 
solvil,  absolvit,  voluit,  revoluit.  Hac  syllaba  [ors]  :  torsit,  dislorsit,  relorsit. 

Hac  syllaba  [eus]  :  timuit ,  conqueslus  est fregit,  consolalus  est, 

humiliavil ,  defuil ,  Iraxit,  allraxit,  narravit,  debellare  fecit,  valde  Iraxit, 
subripuit,  expedivit Hac  svllaba  [  a  us],  clausit. 

Et  ideo  feci  tam  prolixum  sermonem  de  lerlia  persona  praeteriti  per- 
fecli,  quia  major  confusio  erat  in  il  la  quam  in  omnibus  aliis  per- 
sonis,  quia,  pro  majori  parte,  prima  persona  desinit  in  hac  littera  [i]  et 
secunda  in  hac  syllaba  [ist].  De  praeteritoindicativi  intelligas,  ubi,pro 
majori  parte,  prima  et  secunda  persona  sunt  similes.  De  praeterito 
imperfecto  secundse  et  tertiae  et  quartae  conjugationis,  omnia  verba 
sunt  similia,  sicut  dictumest  superius. 

In  prœterito  plus  quam  perfecto  omnia,  illa  verba  quorum  infinitivus 
desinit  Ha,  in  endre  vel  in  [ondre]  :  tendere  (composilu m),  prendere 
(compositum),  decipere   (compositum),  findere,   pendere  (composilum), 

*  Conpost.  —  Le  grammairien,  en  plaçant  ce  mot  à  la  suite  de  quelques  "verbes, 
veut  dire  :  et  tous  les  composés  de  ce  verbe. 


183 
po«i>. —  mètre  conpost),  boire  (conposl),  reepondre,  foire,  —  ri  m 

ni,  |j  cum:  ewtTy  /»>'/''/■,  (crier,  s<ibet\  dcvcr,  sun  senMan  a  la  prima 

conju^ozo.  mudat  at  in  n;  cl  aquelh  don  IVnliniiius  rend  '"  "<. 
mudat  at  in  rr,  trail  1res  que  muden  at  in  iimii  :  panier,  jonher, 
on/icr;  e  >e:cr,  mudal  at  in  isT.  E  Irait  prendre,  e  mètre  ah  lor 
eonposl,  que  mmlen  at  in  es.  E  trail  eseondre,  (at  in  os.)  K  Irait 

prnhcr,  fcnhrr,  empenher,  feu/ter,  cru/ter  ab  lot/.  SOS  eonpost,  que 

muden  at  in  emiit,  et  atenher  eissamen.  trait  estren/ier  ab  tolz 
sos  conpost  que  muda  at  in  eit,  si  cum  :  eu  avia  amat,  eu  avia 
saubut,  pogut,  eonogut,  tengut,degiit% — euavia  auzit,  legit,  escrit, 
dit,  —  eu  avia  jwes,  mes,  — poinht,  oinht,  fotiht,  —  estreit,  des- 
treit, —  feinkt, peinktj  teinht,  ceinht,  empeinht. 

El  futur  del  indicatiu  sun  semblans  tolas  las  quatre  conjugazos: 
rai,  ras,  ra,  rem,  retz,  ran  vel  rau.  E  la  segonda  persona  del  im- 
peraliu  fenis  aici  cum  la  terza  persona  del  presen  del  indicatiu 
singular,  trait  aquest  verbe  saber,  que  fa  sapckas  el  emperatiu. 
El  emperatius  de  la  prima  fenis  in  a  en  seconda  persona  ;  en  terza 
in  e  ,  si  cum  :  ama  tu,  ame  cel,  amem  nos,  amats  vos,  amen  cel  o 
amon.  Et  eslo  futurs  del  emperaliu  tais  cum  lo  presens. 

Lopresens  del  optatiu  vol  en  totas  conjugazos,  trait  la  prima, 
generalmen  fenir  en  ria,  rias,  ria,  riam,  riatz,  rien  vel  rion.  El 
prétérit  plus  que  perfeit  fenis  in  a  gués ,  aguesses,  a  gués,  a  gués- 
sem,  aguessetz,  aguessen  vel  aguesson,  ajustât  ut  en  la  fin,  en  tolas 

millere  (compositnm),  perculere  (compositum),  respondere el  in  bac 

syllaba  [En],verbi  gratia  :  habere,  posse,  lencre,  sapere,  debere,  snnt  similia 
primae  conjugationis,  mutata  syllaba  hac  at  in  dt,  el  Ma,  quorum  in- 
finitivus  desioil  in  hac  [in],  syllaba  mulata  [at  in  it].  Ab  régula  exci- 
pinntur  1res,  ubi  loco  at  ponilur  onht  :  pungere,  jungere,  umgere.  Exci- 
pilur  et  videre  ;  mulat  [at  in  ist].  Et  boc  exeepto  prcndere,  et  hoc  verbo 
exeepto  millere,  cum  omnibus  suis  composais,  qua?  imitant  [at  in  es]. 
Exeepto  etiam  exculere ,  qui  mulat  [vt  in  os].  Et  exceptis  his  :  pingere, 
fingere,  impingere,  lingere,  cingere, cum  omnibussuis  compositis,  quae  mu- 
tant [at  in  emht] verbi  gratia  :  amaveram,  sciveram,  polueram,  cog- 

noveram,  lenueram,  debueram,  habueram,  audieram,  legeram,  icripseram, 
dixeram,  ceperam,  miseram,  punxcram,  unxrrani,  vin.rcram,  slrinxeram, 
finxeram,  pinxeram,  linxeram,  cinxeram,  impegeram. 

...Âmabo,  amabis,  bit,  amabimw,  lis,  bunl  ;  ama,  muet,  amotoie,  amenf. 

Praesensoptath  i  in  omnibus  conjugationihus  sicui  :ulinamamarem. 

rr$ ,  ret,amarevi  t; ulinam amavissem ,  set,  sel;  amavissemus,  lis,  sent, 

iddita  hac  syllaba  [ci  ,  in  fine,  in  omnibus  persoois,  si  verbum  est  i©- 


184 

personas,  si  lo  verbes  es  de  la  seconda  conjugazo  o  de  la  terza  ;  si  es 
de  la  quarta,  it.  Pero  segon  que  lo  prétérit  plus  que  perfeit  del 
indicatiu  es  formatz,  sun  tuil  li  prétérit  plus  que  perfeit  format, 
ajustât  agues  el  cap,  si  cum  :  s' eu  agues  saubut:  s'ieu  agues  tengut, 
perdut,  conogut,  pogut;  syeu  agues  ausit,  escrit,  dormit ;  délit, 
avuit,  si  cum  se  conte  plus  pleneramen  desus. 

El  prétérit  plus  que  perfeit  del  indicatiu  \  el  futur  del  obtatiu , 
el  presens  del  conjunctiu  sun  semblan,  que  fenissen  :  a,  as,  a, 
am,  atz,  an  vel  o,  si  cum  :  eu  sia,  tu  sias,  cel  sia,  cum  nos  siam, 
dos  siatz,  cel  si  an  vel  s  ion. 

El  prétérit  non  perfeit  del  conjunctiu ,  si  es  de  la  segonda  o  de  la 
terza  :  es,  esses,  es,  essem,  essetz,  essen,  cum  de  la  prima,  si  cum  : 
cum  eu  agues,  tuaguesses,  cel  agues,  cum  nos  aguessem,  vos  agues- 
setz,  celh  aguessen  vel  aguesson.  Si  es  de  la  quarta ,  is ,  isses ,  is, 
issem,  issetz,  issen  vel  isson,  si  cum  :  eu  dormis,  tu  dormisses,  cel 
dormis,  cum  nos  dormissem vel  dormisson. 

Lo  prétérit  perfeit  del  conjunctiu  :  aia  ut,  aias  ut,  aia  ut,  aiam 
ut,  aiatz  ut,  aien  vel  aian  ut ,  si  es  de  la  segonda  o  de  la  terza  con- 
jugazo, si  cum  :  eu  aia  tendut,  tu  aias  tendut,  cel  aia  tendut,  nos 

■> 

cundœ  conjugationis;  si  prima?,  at;  si  tertiœ,UT;  si  est  quarlse,  it.  Primo 
secundum  formationem  prœteriti  plusquam  perfecti  indicativi,  for- 
mantur  alia  praeterita  plusquam  perfecta,  posita  hac  dictione  agues,  el 
cap,  loco  avia,  verbi  gratia  :  si  scivissem,  si  lenuissem,  et  sic  de  singulis  : 
agues  perdilum,  cognilum...  si  audissem,  et  sic  de  singulis  :  dormilum; dé- 
structura, vituperatum,  sicut  plenius  continelur\ 

Et  prœteritum  plusquam  perfectum  indicativi,  et  futurum  optativi, 
et  prœsens  conjunctivi  sunt  similes,  in  secunda,  et  in  tertia,  et  in 
quarta  conjugatione  ,  quse  desinunt  ita  :  dicam,  dicas,  cat,  dicamus,  Us, 
cant,  verbi  gratia  :  cum  sim,  sis,  sit;  cum  simus,  silis,  sint.  In  prœterito  in- 
perfecio  conjunclivi,  si  est  secundœ  videlicet  conjugationis,  vel  tertiœ: 
cum  halerem,  res,  ret,  haberemus,  Us,  veut,  sicut  in  prima  conjugatione 
dictum  est,  verbi  gratia  :  cum  haberem,  res,  ret,  haberemus,  Us,  rent.Si  est 
delà  quarta,  verbi  gratia  :  cum  dormirem,  resy  ret;  in  plurali  :  cum  dor- 
miremus,  Us,  rent.  Hoc  duplici  modo  potest  dici  videlicet  secundœ  et 
tertiœ  conjugationis  :  prima  persona  [aia  ut],  secunda  [ta*  ut],  tertia 
[ata  ut].  In  plurali,  prima  persona  [aiamut],  secunda  [aiatz  ut],  tertia 
[aten  vel  aion  ut],  si  est  secundae  vel  ter  lise  conjugationis,  verbi  gratia  : 
cum  tetenderim,  tetenderis,  tetenderit ;  in   plurali,  prima   persona,  cum 

*  Ce  paragraphe  est  aussi  obscur  et  aussi  défectueux  que  ceux  qu'on  a  déjà  lus 
plus  haut.  Les  mêmes  causes  ont  produit  la  même  confusion. 


auun  tcndut,  1101  aiatz  tendutz,  eelh  aion  vel  aien  tendu  t.  —  Si  CS 

de  la  quarta,  muda  11  in  M  ,  si  nim  :  eu  aia  sentit,  tu  tuas  sent,  / , 
rel  (lia  sentit ,  nos  aiam  sentit ,  VOê  (tint:  sentit  ,  eelh  aien  vel  aion 
sentit. 

Lo  prétérit  plus  que  perfeit  del  conjuncliu  fè  tais  cum  del  ob- 

(alill.  Kl  flltlir  CUin:  eu  aurai  tenant,  tu  auras  tenant ,  eel  aura  ten- 
ant, nos  aureni  tcngitt,    vos  auretz  tengut,  eelh    auran    vel  aurai/ 

fen^ut.  si  es  de  la  segonda  e  de  la  terza.  Si  es  de  la  quarla,  muda 
tt  in  it. 

Del  infiniliu  es  ditz  assalz  dessus,  al  coraenzamen  dels  verbes. 
Lo  Passius  de  las  autras  conjugazos,  si  cum  es  dit  de  la  primera 
sia  totz  per  ordre,  fors  que  en  la  segonda  et  en  la  terza  muda  at 
in  ut,  et  en  la  quarta  at  in  it. 

Et  aquist  sun  li  verbe  de  la  prima  conjugazo  : 


(Suit  une  longue  nomenclature  de  verbes  de  la  première  conju- 
gaison y  rangés  par  ordre  alphabétique.) 

De  la  segonda  conjugazo  : 

(Suit  une  liste  sans  ordre  de  verbes  de  la  deuxième  et  de  la  troi- 
sième conjugaison.) 

Tut  li  verbe  sobredit,  don  Tinfinitius  fenis  in  er,  sun  de  la  se- 
gonda conjugazo,  e  lut  li  altre  de  la  terza,  d'aquel  loc  en  sai  on 
fenissen  celh  de  la  prima. 

De  la  quarta  sun  : 

(Suit  la  liste  d'un  grand  nombre  de  verbes  de  cette  conjugaison.) 

telendcrimus ;  secunda,  letenderilù;  persona  terlia ,  letnderunt.  Si 
est  quai  ne  conjugalionis,  videlicet  mutata  hac  syllaba  [ut  in  it], 
verbi  gratia  :  cum  senlicrim,  in  singulari  prima?  persona?;  secunda, 
ris;  tertia,    senticrit ;ia  plurali ,  senlicrimus... 

Prœteritum  plusquam  perfectum  conjunctivi  est  laie  quale  optativi. 
Dicit  ila  in  futnro  :  cum  tenucro,  lenueris,  rit,  tenuerimus.  Débet  ita  inlel- 
ligi,  si  est  secunda?  vel  tertia?  conjugalionis;  si  est  quarta?,  mulata  hac 
syllaba  lt  in  it.  De  infinitivo  dictum  est  satis  superius.  In  principio 
cumcœpi  loquide  verbis  passivisaliarum  conju^ationum,  sieut  dépri- 
ma dictum  est ,  sit  totum  per  ordinem  ;  excepto  sit  quod  in  secunda  et 
terlia  conjugatione  mutât  hanc  s\llabam  at  in  \  i. 

Omnia  verba  supradicta ,  quorum  infinitivus  finit  in  hac  s}  llaba  [er]  , 
sunt  secunda?  conjugalionis;  et  omnia  alia  verba  sunt  tertia?  conjuga- 
lionis, videlicet  ab  illo  loco  ubi  finiunt  prima?  conjugalionis. 

i.  13 


186 

1  Adverbes  es  apellatz,  qar  josta  lo  verbe  deu  esser  pausatz,  si 
Clim  :  «  Eu  die  ver-amen,  se  tu  non  vas  tost,  eu  te  batrei  mala- 

merim  w Die  es  verbum.  Veramen,  adverbium  affirmandi.  Vas  es 

verbe.  Batrei,  verbum.  Tost,  malamen,  adverbia  qualitalis. 

Al  adverbe  pertenen  très  causas  :  species,  significalio  et  figura. 
Malamen  ven  de  mal,  e  per  zo  es  derivalivae  speciei,  quar  ven 
d'autre.  Tost  es  primitivae  speciei,  quar  no  ven  d'autre.  Malamen 
signifia  qualitat,  et  bonamen,  etfrancamen  et  temerosamen.  Mas 
saber  deves  que  luit  li  averbe  que  fenissen  in  en,  poden  fenir  in 
enz,  si  besogna,  qu'eu  pose  dir  malamen  o  malamenz.  E  sun  autre 
averbe  que  signifien  temps ,  si  cum  :  er,  or,  aras  o  ar,  Vautrer, 
dema,  ja,  a  la  vegada,  adonc,  mentre,  ogan,  antan,  tart,  totz- 
temps,  man.  —  L'autre  signifian  ajustamen  ,  si  cum  essems.  L'autre 
demostramen ,  si  cum  veus  me,  velvos.  L'autre  afermamen,  si 
cum  :  veramen,  certamen.  L'autre  loc,  si  cum  :  aici,  aqui,  clins, 

Adverbium  dicilur,  quia  statjuxta  verbum  et  semperjungiturverbo, 
verbi  gralia  :  «ego  dico  veraciter  nisi  vadas  cito,  ego  te  percutiam  maie.» 
—  Hœc  dictio  [dtc]  verbum.  Hœc  dictio  [malamen]  adverbium.Hœc  dictio 
[vas]  est  verbum,  et  hœc  [balrei]  est  verbum.  Hœ  dune  dictiones[[£osf, 
malamen]  adverbia.  Ad  adverbium  pertinent  tria  :  species,  significalio 
et  figura.  Hœc  dictio  [malamen]  derivatur  a  malo,  etideo  est  derivativœ 
speciei,  quia  derivatur  alio.  Hœc  dictio  [malamen]  signifîcat  qualitatem, 
et  hœc  [bonamem],  et  hœc  [  francamen],  et  hœc  [temerosamen].  Sed  scire 
debetisquodomnia  adverbia  quœ  desinuntin  hac  syllaba  [en],  possunt 
finire  in  hac  syllaba  [enz],  si  necesse  est,  quia  possum  dicere  sic  [ma- 
tameri],  vel  sic  [malamenlz].  Et  sunt  alia  adverbia  quœ  significativa  sunt 
temporum,  verbi  gratia  :  hodie,  modo  vel  idem  2,  nuper,  cras...  aliquando, 
hocanno,  alio  anno,  dum,  sero,  semper,  mane,  lune—  Alia  significativa  ad- 
junctionis,  verbi  gratia,  simul.  Alia  démonstrations,  verbi  gratia  :  ecce 
me,  ecce  ille.  Alia  affirmalionis,  verbi  gratia  :  veraciter,  cerle.  Alia  loci, 

1  Le  texte  roman  et  la  traduction  latine  du  doivatus  provuncialis  ne  sont  pas 
renfermés  dans  le  même  Ms.,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut  ;  mais  le  Ms.  roman  con- 
tient ici  une  traduction  laiine  interlinéairc.  Le  Ms.  latin  offre  la  même  singularité , 
ci  à  partir  du  même  endroit,  c'est-à-dire  que  le  texte  provençal  s'y  trouve  inséré 
dans  les  interlignes.  Je  n'ai  pas  cru  devoir  reproduire  celte  disposition  des  deux 
textes,  qui  est  loin  d'être  commode;  je  me  suis  borné  à  intercaler  entre  [  ],  dans 
la  traduction  latine,  les  mots  romans  que  désignent  les  pronoms  hœ ,  hœc,  et  que 
le  copiste  ou  le  traducteur  ne  s'est  pas  donné  la  peine  de  répéter,  parce  qu'ils  se 
trouvent  placés  au-dessus  ou  au-dessous  de  ces  pronoms  indicatifs. 

■*Idtm  veut  dire  encore  ici  :  même  sens  que  le  mot  précèdent. 


187 

tlefors,  délai,   <lc:,ii,  irnon,  <n<al,  sus,  jus.  L'autre  com- 

parai in.  BJ  <*UU1  :    plus,  mais,  ruaurmrn . 

Participiu  es  dilz,  qur  pren  l'una  jiari  M  nom  e  l'autra  del 
?eit>e.  Del  nom  rele  eas  el  genus;  de  vtfbfe  rdcn  tftfttpfl  e  si i^nî- 
Bcatio;  del  an  el  del  autre  nombre  et  figura,  el  <1  ai/<>  ai  dit 
a»aiz  el  nom  et  el  verbe;  mas  saber  devetz  que  tuit  li  particip 
fenissen  en  ans,  o  en  ens,  o  eu  atz,  o  en  itz,  o  en  itz,  si 
cum  :  amans y  presanz,  plasenz,  suffrens,  conogutz,  retëngutz% 
auzitz,  peritz%  enganatz%  despolhatz. 

CoiuuNCTios  es  apeîlada  qar  ajosta  l'un  mot  a  l'autre,  si  cum  : 
«  eu  et  lu  et  el  devem  disnar  ensems.  »  Et  las  unas  son  copu- 
lalivas,  e  las  aulras  ordinativas,  si  cum  :  derenan,  cTaqui  cnan, 
(Caqul  en  reire.  Las  aulras  asimilativas ,  si  CUm  :  autres/,  atsi 
cum,  si  cum,  quais. 

verbi  gratin  :  hic,  intus,  foris  ,  ill  c,inde,  idem,  sursum,  àeorsum,  sursum, 
sublus.  Alia  comparativa  :  magis ,  minus,  maxime. 

Participium  dicilur, quia  capil  partem  nominis,  partemque  verbi.  A 
nomine  recipit  casus  et  gênera;  a  verbo  retinet  tempora  et  significatio- 
nes  ;  ab  ut  roque  nimierum  et  figuraui,et  de  istis  dixi  satis  in  nomine 
et  in  verbo  ;  sed  scire  debvtis  quod  omnia  participa  finiunt  in  liac 
dietione  [axs]  vel  in  bac  [ens]  vel  in  hae  [utz,  itz].  vei  bi  gra I ia  -.amans, 
apprecians.  apprecialus,  placent,  paliens,  cognilus,  retenlus,audilus,  perilus, 
deceptus,  despolialus . 

Coxjunctio  dicitur  quia  jungit  unnra  dictionem  cum  alia,  verbi  gra- 
tia  :  «  ego,  tu  et  ille  debemus  prandere  simul.  »  Et  quœdam  sunt  copula- 
tivae,  et  aliœ  sunt  ordiuativae,  verbi  gratia  :  de cœlero,idem,olim.  Alia?  sunt 
assimilalivae,  verbi  gratia  :  sicul,  sic  ut,  verbi  gr alia,  quasi. 


C'est  ici  que  se  termine  la  partie  purement  grammaticale  du 
Donatds  provincialis  ;  ce  qui  suit  est  du  ressort  de  la  proso- 
die, et  Ton  y  passe  sans  transition.  11  y  a  évidemment  lacune  dans 
manuscrit,  à  moins  de  supposer  que  le  grammairien,  pour  épar- 
gner la  patience  du  lecteur,  comme  il  le  dit  plus  bas,  à  la  fin  de 
son  Rimario,  a  volontairement  passé  sous  silence  la  préposition 
et  V interjection.  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  deux  chapitres  manquent 
à  l'ouvrage,  qui  se  termine,  comme  je  l'ai  dit,  par  un  diction- 
naire de  rimes,  où  sont  rappelées  çà  et  là  quelques  règles  de  la 
grammaire,  relatives  aux  désinences  uniformes  de  certains  temps 
des  verbes.  Il  serait  inutile  de  reproduire  ici  ces  règles,  qui  se 


188 

trouvent  déjà  plus  haut,  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes,  et 
dont  le  rappel  n'a  eu  pour  but  que  d'éviter  de  longues  nomen- 
clatures. 

Voici  ce  qu'on  lit  à  la  fin  du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Lau- 
rentiennè  : 

Et  hsec  derythmis  dicta  sufficiant,  non  quod  plures  adhuc  nequeant 
inveniri,  sed,  ad  vitandum  lectori  fastidium,  finera  operi  meo  volo  im- 
ponere,  sciens  procul  dubiolibrum  meum  œmulorum  vocibus  laceran- 
dum,  quorum  est  proprium  reprehendere  quœ  ignorant.  Sed  si  quis  in- 
Yidorum  in  me»  prsesentia  hoc  opus  redarguere  prœsumpserit,  de 
scientia  mea  tantum  confido,  quod  ipsum  convincam  coram  omnibus 
manifeste,  sciens  quod  nullus  ante  me  tractavit  ita  perfecte  super  his, 
necadunguem  ita  singula  declaravit.  Civis  Ugonominor,  qui  librum 
composui  precibus  Jacobi  de  Mol  a  et  domini  Corani  Zuchii  de  Sterlleto, 
ad  dandam  doctrinam  vulgaris  Provincialis,  et  ad  discernendum  verum 
a  falso  in  dicto  vulgare  '. 

Au  commencement  du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Ambro- 
sienne,  dit  M.  Baynouard 2,  on  lit  : 

«  Incipit  liber  quem  composuit  Hugo  Faidit,  precibus  Jacobi  de  Mona 
et  domini  Conradi  de  Sterleto,  ad  dandam  doctrinam  vulgaris  Provin- 
cialis, ad  discernendum  inter  verum  et  falsum  vulgare.  » 


1  Fragment  cilé  par  Bastero,  Crusca  Provenzale,  p.  i  io;  et  par  M.  RaynouarcI, 
Choix  des  poésies  orig.  des  iroub.,  t.  II,  p.  clii. 
a  Ibid. ,  à  la  note. 


IXPL1CIT  LIBER  D0NAT1  PROVINCIALIS. 


1 89 


11. 


LA  DREITA  MANIERA  DE  TROBAR 


Per  so  qar  ieuRaimonz  Vidais  ai  visl  et  conegut  que  pauc  d'ornes 
sabon  ni  an  saubuda  la  drecha  maniera  de  trobar,  voill  eu  far 
aquest  libre  per  far  conoisser  et  saber  qals  dels  trobadors  an  mielz 
trobat  et  mielz  ensenbat  ad  aqelz  qel  volran  aprenre ,  com  devon 
segre  la  drecha  maniera  de  trobar.  Pero  s'ieu  ialongi  en  causas  qe 
porria  plus  leumens  dir ,  nous  en  deves  meravellar;  car  eu  vei  et 
cobosc  qe  mant  saber  en  son  tornat  en  error  et  en  (enso  qar  eran 
tant  breumens  dig.  Per  q'ieu  alongarai  en  lai  luec  qe  porria  plus 
breumenlz  hom  dir  ;  et  si  ren  i  lais  o  i  fas  errada  ,  pot  si  ben  avenir 
peroblit  ;  qar  ieu  non  ai  leis  vistas  ni  auzidas  lolas  las  causas  del 
mon  ,  o  per  fallimenlz  de  pensar.  Per  qe  totz  hom  prims  m'en  deu 
rasonar,  pois  conoissera  la  causa.  Ieu  sai  ben  que  mant  home  i 
blasmeran ,  o  diran  :  *  aital  ren  i  degra  mais  melre ,  »  qc  sol  lo 
quart  non  sabrian  far  ni  conoisser,  si  non  o  trobessen  tan  ben  asses- 
mat.  Aulresi  vos  dig  qe  homes  prims  i  aura,  de  cui  enlen,  si  lot  s'cs- 
tai ben,  qei sabrian i)ien  meilhorar  o  mais  melre;  qe.greu  trobares 
negun  saben  tan  fort  ni  tan  primamenz  dig,  qe  uns  hom  prims  no  i 
saubes  melhurar,  o  mais  melre.  Per  qu'ieu  vos  dig  qe  en  negnna 
ren,  posbasta  ni  ben  ista,  non  devon  ren  oslar  ni  mais  melre. 

Éloge  ou  gai  savoir.  —  Tolas  gensCrislianas,  Jusieuas  et  Sara - 
Binas,  emperador,  princeps,  rei,  duc,  conte,  vesconle,  contor,  vah  a  - 
sor,  clergue,  borgnes, vilans,  paucs  cl  granz,  melon  loi/,  jorns  lor  en- 
4endimenten  trobar  et  en  chanlar,  o  qen  volon  Irobar,  o  qen  volon 
enlendre,  o  qen  volon  dire,  o  qen  volon  auzir,  qe  greu  seres  en  loc 
negun  lan  privai  ni  lantsol,  pofl  g6Bfl  i  a,  paucaso  moulas,  qeades 


190 

non  aufas  canlar,  un  o  autre,  o  tôt  ensems,  qe  neis  li  pastor  delà 
monlagna  lo  maior  sollatz  qe  ill  aian  an  de  chantar  ;  et  luit  li  mal 
el  ben  del  mont  son  mes  en  remembransa  per  trobadors;  et  ja 
non  trobaras  mot  un  mal  dig  ,  pos  trobaires  Fa  mes  en  rima,  qe  lot 
jorns  en  remembranza  [non  sia  mes]  ;  qar  trobars  et  chantars  son 
movemenz  de  totas  galliardias. 

En  aqest  saber  de  trobar  son  enganat  li  trobador  et  dirai  vos  com 
ni  per  qe.  Li  auzidor  qe  ren  non  inlendon,  qant  auzon  un  bon  chan- 
tar, faran  semblant  qe  fort  ben  l'entendon  et  ges  no  l'entendran, 
qe  cuieran  so  qelz  en  lengues  hom  per  pecs  si  dizon  qe  non  l'en- 
tendesson  :  en  aisi  enganan  lor  mezeis,  qe  uns  dels  maior  sens  de! 
mont  es  qi  demanda  ni  vol  apenre  so  qe  non  sap  ;  et  sil  qe  enlen- 
don,  qant  auzion  un  malvais  trobador,  per  ensegnament  li  lauzaran 
son  chantar;  et  si  nolo  volon  lauzar,  al  menz  nol  volran  blasmar; 
et  aisi  son  enganat  li  trobador,  et  li  auzidor  n'an  lo  blasme  ;  car  una 
de  las  maiors  valors  del  mont  es  qui  sap  lauzar  so  qe  fai  a  lauzar, 
et  blasmar  so  qe  fai  a  blasmar. 

Sill  qe  cuion  entendre,  et  non  entendon,  per  otracuiament  non 
aprendon,  et  en  aisi  remanon  enganat.  Ieu  non  die  ges  qe  toz  los 
homes  del  mon  puesca  far  prims  ni  entendenz,  ni  qe  fassa  tornar 
de  lor  enveitz  senz  plana  paraola.  Pero  anc,  die  vos,  non  fes  tan 
gran  errorper  qeben  i  sia  escoutatz,  ni  ben  puesca  parlar,  qe  non 
traga  alcun  home  qe  o  entendra.  Per  qe,  si  lot  ieu  non  entent  qe 
totz  los  puesca  far  entendentz,  si  vueill  far  aqest  libre  per  l'una 
parlida. 

Aqest  saber  de  trobar  non  fou  anc  mais  ni  ajostalz  tan  ben  en  un 
sol  luec,  mais  qe  cascun  n'ac  en  son  cor,  segon  que  fon  prims  ni 
entendenz.  Ni  non  crezas  que  neguns  hom  n'aia  istat  maistres  ni 
perfaig  ;  car  tant  es  cars  et  fins  le  saber  qe  hanc  nuls  homs  non  se 
donet  garda  del  tôt.  So  conoissera  totz  homs  prims  et  entendenz 
qe  ben  esgard  aqest  libre.  Ni  eu  non  die  ges  qe  sia  maistres  ni  par- 
faitz,  mas  tan  dirai  segon  mon  sen  en  aqest  libre,  qe  tolz  homs  qi 
Tëntendra,  ni  aia  bon  cor  de  trobar,  poira  far  sos  canlars  ses  tola 
vergoigna. 

De  la  langue  limousine.  —  Totz  hom  qe  vol  trobar  ni  entendre 
deu  primierament  saber  qe  neguna  parladura  no  es  naturals  ni 
drecha  del  nostre  lingage,  mais  aqella  de  Franza*  et  de  Lemosi 


«  Biistcro  lit  ainsi  ce  passage,  qu'il  a  cite  :  «Tol&  hom  qe  vol  trobar  ni  entendre 


m 

el  de  Proenza  e  d'Alvergna  el  de  Caeffim.  Pei  qe  leu  vos  die  qe 
ajaal  ren  parlerai  de  Lemoéie,  aje  lotii  Bstai  terne  attentai  et 

lotas  lor  vezinas,  el  lolns  relias  qe  son  entre  ell.ts.  Kl  loi  l'ome  qe 
en  iqeUai  aonl  \\M  m  norit,  ai  la  parladura  naiural  et  drecha,  mas 
cani  uns  dels  eieii de  la  parladura  per  ma  rima,  qe  i  aorà  nei 
lier,  o  per  autra  causa.  Mielz  conois  cels  qe  a  la  parladura  recone- 
guda,  el  noncuian  tan  mal  far  cou  fan,  cantlajellan  de  sa  nalura, 
amao  caiao  qe  lors  lengages  sia.  Per  q'ieu  vuell  far  aqest  libre, 
per  far  conoisser  la  parladura  a  cels  qe  la  sabon  drecha  ,  et  per 
ensennar  a  cels  qe  non  la  sabon. 

La  Parladura  Krancesca  vol  mais  et1  plus  avinenz  a  far  romanz 
et  pasturellas  ;  mas  cella  de  Lemosin  val  mais  per  far  vers  et 
causons  el  servantes;  et  per  tolas  las  terras  de  noslre  lengage  so  de 
maior  aulorilat  li  cantar  de  la  lenga  Lemosina  que  de  neguna  aulra 
parladura ,  per  q'ieu  vos  en  parlarai  primeramen. 

Manl  home  f>on  qe  dizon  qe  porta  ni  pan  ni  vin  non  sonparao- 
las  de  Lemosin ,  per  so  car  hom  las  dilz  autresi  en  aulras  terras 
coin  en  Lemosin;  et  sol  non  sabon  qe  dizon;  car  totas  paraolas  qe 
dilz  hom  en  Limosin  d'autras  guisas  que  en  aulras  terras,  aqellas 
son  propriamenz  de  Lemosin.  Per  q'ieu  vos  die  qe  totz  hom  qe 
vuella  trobar  ni  entendre  deu  aver  fort  privada  la  parladura  de 
Lemosin  ,  et  après  deu  saber  alqus  de  la  nalura  de  gramatica ,  si 
fort  primamenz  vol  trobar  ni  entendre;  car  Iota  la  parladura  de 
Lemosin  se  parla  naturalmenz ,  et  per  cas  et  per  genres,  et  per 
temps ,  et  per  personas  ,  el  per  motz  ,  aisi  com  poretz  auzir  aissi , 
si  ben  o  escoutas. 

«  deu  primierament  saber  qe  neguna  parladura  non  rsnaturals  ni  drela  de!  noslre 
«  lengatge,  mas  aquela'dé  Lemosi,  ede  Proenza  ,  e  d'Alvergna,  c  de  Caersin.  » 
Celte  leçon  est  probablement  conforme  au  texte  du  Ms.  original  ;  peut-être  cepen- 
dant est-ce  une-correction  de  Bastcro.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  ainsi  qu'il  faut  lire 
ou  corriger  celte  pbrase  avec  lui.  L'addition  du  mot  Franza  ne  peut  être  qu'une 
erreur  de  copiste  :  elle  forme  un  véritable  non-sens,  et  une  contradiction  avec  plu- 
sieurs passages  de  celte  grammaire,  et  notamment  avec  le  suivant,  que  Bastero  a 
également  cité  :  «  Tnyt  aquel  qe  dizon  :  amis  per  amies ,  cl  moi  per  me,  etc.,  tut 
«  fallon  ,  qe  paraulas  son  Franzesas  e  no  las  deu  hom  mesclar  ab  Lemosinas.  »  Ce 
qui  signifie  :  «  Tous  ceux  qui  disent:  amis  pour  amies  et  mo<  pour  me.  etc.,  font 
«  une  faute;  car  ce  sont  des  mots  français  que  l'on  ne  doit  pas  mêler  avec  ks  mots 
«  Limousins.  »  Ce  passage  ne  permet  pas  de  laisser  subsister  ici  le  mot  Franza,  qui 
te  trouve  dans  noire  copie,  et  dont  la  suppression  est  d'ailleurs  une  affaire  de  bon 
sens.  (  Vvyrz  Basiero,  Cuis  a  P/menzale  ,  pr<  t.  p.  j  et  39.) 
*  Suppléez  es  (est).. 


192 

Parties  du  discours.  —  Totz  hom  qe  s'enlenda  en  gramatica 
deu  saber  qe  og  partz  son  de  qe  totas  las  paraolas  del  mont  si  tra- 
son ,  so  es  a  saber  del  nom  ,  et  del  pronom  ,  et  del  verb  ,  et  del 
averbi,  et  del  particip,  et  de  la  conjunctio,  et  de  la  prepositio, 
et  de  la  interjectio. 

Per  tôt  aiso  qe  ieu  vos  dich ,  deves  saber  qe  las  paraolas  i  a  de 
très  manieras  :  las  unas  son  ajectivas  et  las  autras  substantivas ,  et 
las  autras  ni  l'un  ni  l'autre.  Ajectivas  et  substantwas  son  totas  acellas 
qe  an  pluralilat  et  singularitat ,  et  mostron  genre,  et  persona ,  et 
temps ,  o  sostenon ,  o  son  sostengudas ,  aisi  con  son  sellas  del  nom 
et  del  pronom  et  del  particip  et  del  verb  j  mas  cellas  del  averbi 
et  de  la  conjunctio,  et  de  la  prepositio  ,  et  de  la  interjectio ,  per 
car  singularitat  ni  pluralitat  non  an,  ni  demostron  genre,  ni  per- 
sona, ni  temps,  ni  sostenon  ni  son  sostengudas ,  ni  son  ni  l'un  ni 
l'autre ,  et  podes  las  appellar  neutras. 

Las  paraulas  adjectivas  son  com  :  bons,  bels,  bona,  bella,  fortz, 
vils,  sotils,  plazens,  sojjrenz,  am,  vau,  grasisc,  engresisc,  o  cant  a 
o  qe  fai  o  qe  suffre  ;  et  son  appelladas  adjectivas,  car  hom  no  las  pot 
portar  ad  entendement,  si  sobre  substantius  non  las  geta. 

Las  paraulas  substantivas  son  aiso  com  :  bellezza,  bonezza,  cava- 
liers, cavals,  dompna , poma ,  ieu,  tu,  mieus,  tiens,  sai  estait,  et  to- 
tas las  autras  del  mont ,  qe  demostron  substantia  visibil  e  non 
visibil  ;  et  aiso  an  nom  substantivas ,  car  demonstran  substantia,  et 
sostenon  las  ajectivas,  aisi  com  qi  dizia  :  «  Reissui  d'Aragon,  o  :  ieu 
sui  ries  noms.  » 

Las  paraulas  adjectivas  son  de  très  manieras  :  las  unas  son  mas- 
culinas,  et  las  autras  femininas,  et  las  autras  comunas.  Las  mas- 
culinas  son  aisi  com  bons,  bels,  et  totas  cellas  qe  hom  ditz  en 
l'entendiment  del  masculin  ;  et  no  las  pot  hom  dir  mas  ab  sub- 
stantiu  masculin.  Las  femininas  son  aisi  com  bona,  bella,  et  totas 
cellas  qe  hom  ditz  en  entendiment  del  féminin  ;  et  no  las  pot  hom 
dir  mas  ab  substanliu  féminin.  Las  comunas  son  aisi  com  :  fortz, 
vils,  sotils,  plasenz,  suffrenz,  am,  vau,  grasisc,  et  mantas  d'autras 
qe  n'i  a  d'aqesta  maniera.  Et  son  pero  appelladas  comunas,  car 
hom  las  pot  dir  aitan  ben  a  substanliu  masculin  com  ab  femenin, 
vel  a  féminin  com  a- masculin,. et  com  ab  comun  ;  car  aitan  ben 
n'i  a  de  très  manieras  com  de  las  substantivas.- 

Las  paraulas  subsiantivas  femininas  son  :  bellezza,  bonezza, 
dompna,  Roma,  et  totas  las  autras,  qe  demostran  substantia  fe- 
minina.  Las  masculinas  son  :  cavaliers,  cavals,  et  totas  las  autras 


103 

qe  demoîHmn  subslanlia  mascnlina.  Comunas  son  totas  aqestas  : 
/<•({,  */u\  estais  ta,  ci  totns  las  nuiras,  don  si  pol  dettàstrar  aitan 
ben  bonis  com  remua,  aisi  coin   ïfétgeà;  car  liom  pot  béfl  dir  : 
ces  es  aijt'st  homs,  o  :  aquestafetftna. 


Noms.  —  Primieramenlz  vos  parlerai  (ici  nom  cl  de  las  paraolas 
qe  son  delà  sieua  substantia,  com  las  ditzhom  en  Lemosin.  Saber 
(levés  qel  nom  a  sine  declinalions,  el  qascuna  d'cllas  a  dos  nom- 
bres, so  es  a  saber  b  singular  el  plural.  Lié  singulars  parla  d'una  el 
nominaliu,  el  genitiu,  el  datiu  et  vocaliu  et  el  ablatin. 

Apres  lot  aisi  deves  saber  qe  grammalica  fai  genres,  so  es  a 
saber  le  masculins  el  féminins,  et  neutris,  et  es  comun.  Mas  en 
Romans  totas  las  paraolas  del  mont,  adjeclivas  o  subslantivas, 
son  masculinas,  o  femininas,  o  comunas  o  de  luns  entendemenz, 
aisi  com  ieu  vos  ai  dig  desus.  En  petit  us  en  fora,  qe  pol  liom 
abreviar,  per  rason  del  neutri,  el  nominaliu  el  vocaliu  singular, 
aisi  com  qui  volia  dir  :  bon  m'es  car  m'aves  onrat ,  o  :  mal  m'es 
car  m'aves  tengut , — bel  es  aiso;  et  autresi  van  tuit  cill  d'aqest 
semblant.  Et  dar  vos  n'ai  eisemple  dels  masculins  et  dels  fémi- 
nins. En  gramalica  es  arbres  féminins,  et  cors  es  neutris;  et  dilz 
los  liom  en  Romans  masculins.  En  gramalica  fai  hom  masculin 
(imor-,  et  mar  neutriu  ;  et  ditz  los  féminins  en  Romans.  Autresi 
tolas  las  paraulas  del  mont  son  masculinas,  o  femininas,  o  co- 
munas et  de  luns  entendemenz  en  Romans.  D'aqest  dos  cas  en 
fora,  qe  ieu  vos  ai  dich,  qe  son  neutriu  per  abreviar.  Esliers  non  tro- 
baretz  neguna  paraula  substantiva  que  liom  puesca  dir  en  neutri, 
mas  solamenz  las  ajeclivas,  aisi  com  ieu  vos  ai  dig,  el  nominaliu 
el  vocaliu  singular,  car  ja  non  trobares  autre  cas  negun. 

Hueimais  deves  saber  que  totas  las  paraulas  del  mont  mascu- 
linas, qe  s'alagnon  al  nomen,  etcellas  qe  liom  ditz  en*  l'entende- 
ment del  masculin,  subslantivas  et  adjeclivas,  t'ahmgan  en.  \i. 
cas,  so  es  a  saber  :  el  nominatiu  singular,  el  genitiu,  el  daliu,  et 
en  raciisatiu,  et  en  l'ablaliu  plural;  et  s\ibrevion  en.  vi.  cas ,  so 
-aber  :  lo  genitiu,  et  el  daliu,  el  el  acusatiu,  el  él  ablatiu  sin- 
gu'ar,  et  el  nominaliu  et  elvocatiu  plural.  Alongat  âpelli  ieu 
canl  hom  dilz  :  cavaliers,  cuvais,  et  autresi  de  tolas  las  attiras  pa- 
raulas del  mon.  Siom  dizia  :  h  cavalier  es  ï>enguT;  o  mal  mi  fes 
lo  caval ,  o  bon  gap  Vescut,  mal  séria  dich,  qel  nominaliu  singu- 
lar alongar  si  deu  ,  si  lot  hom  dis  per  us  :  pué  vèngitt  es  lo  cavalier. 


194 

o  mal  mi  jes  lo  caval ,  o  bon  sap  Vescut.  Et  el  nominatiu  plural 
deu  hom  abreviar,  si  tolz  hom  dis  en  motz  luecs  :  vengut  son  los 
cavaliers  y  o  mal  mijeron  los  cai'als,  o  bon  mi  sabon  los  escutz. 
Aulresi  de  lolas  las  paraulas  masculinas  s'alongon  tuit  li  vocatiu 
singular,  et  s'abrevion  luit  li  vocaliu  plural.  Li  vocaliu  singular 
s'alongon,  aulresi  con  li  nominaliu. 

Et  eu,  per  so  qe  ancaras  n'aias  maior  enlendement,  vos  en  tro- 
barai  senblan  dels  Irobadors ,  aisi  con  o  an  menât  sobrel  nomi- 
naliu cas  singulars,  et  sobrel  nominaliu  plural,  et  sobrel  vocatiu 
singular,  et  sobrel  plural,  per  so  car  aqest  q^re  cas  son  plus  des- 
leu  per  entendre  a  cels  que  non  an  la  parladura  qe  als  autres,  qe 
Tan  drecha  ;  car  li  catre  cas  singular,  so  es  le  genilius,  el  dalius, 
et  Pacusatius,  et  l'ablalius  s'abrevien  per  lolas  las  terras  del  mon  ; 
et  li  catre  cas  plural,  so  es  a  saber  lo  genilius,  el  datius,  et  l'acu- 
saliiis,  et  l'ablalius  s'alongon  per  tolas  las  terras  del  mon  ;  mas 
perso  qe  li  nominatiu  el  vocatiu  singular  non  s'alongan,  mas  per 
cels  que  an  la  drecha  parladura,  ni  li  nominaliu  plural  non  s'abre- 
vion, mas  per  cels  que  an  la  drecha  parladura. 

EnBernartz  del  Ventedor  dis  : 

Bien  s'estai,  donpna,  ardimenz  •, 

et  dis  en  autre  luoc  : 

Bona  dompna,  vostre  cor  genz  ». 

En  G.  de  Sain  Leidier  dis  : 

Dompna  ,  ieu  vos  sui  raessagiers  3. 

et  en  autre  luoc  dis  : 

Non  sai  cals  es  le  cavaliers  4. 


'  Ce  vers  se  trouve  dans  la  pièce  .qui  commence  par  es  mots  :  Ab  joi  mou  lo 
ver*.  —  Voyez  M.  Raynouard ,  Choix  des  poésies  orig.  des  Troub. ,  t.  III,  p.  ^3, 
où  on  lit  : 

Ben  estai  a  domna  ardimens. 

•  Même  piècr.  —  Voici  la  leçon  de  M.  Raynouard  : 

Belha  domp/ia ,  '1  vostre  cors  gens. 

»  C'est  le  premier  vers  de  la  chanson  publiée  par  M.  de  Rochegtide;  Parnas. 
Occit.,  p.  283. 

■'.  Même  chanson.  —  On  lit>b  au  lieu  de  le  dans  M.  de  Roehegude. 


195 

En  G.  del  Borneill  dis: 

E  poli  dtl  ■»•!  nom  roi  la  faite 

luit  aquist  nomiiialiu  toron  singttlar  alongat. 

V raus  donaraisenblanlz  dels  vocalius  en  un  luec  : 

I'.i  vos  doiipn.i  pros,  franche  et  <l    Ira  i  cire  '. 
en  autre  luoc  dis  : 

[>.  ii  B  dos  ;inz, 
Bels  t  ois  |  n  /.iiu7,. 

Araus  donrai  senblanz  dels  nominatius  plurals,  com  s'abrevion. 
En  B.  del  Ventadom  dis  : 

Skber  potion  P<  i  atin  cl  Norman. 

et  en  G.  del  Borneill  dis  : 

Ei  sil  fag  sjn  gentil  5. 

araus  donrai  semblant  dels  vocalius  plurals.  En  B.  del  Ventadom 
dis  : 

Ar  me  con>illia'.z,  senhor  V 

Esliers  vos  vuell  far  saber  qe  una  paraula  i  a  masculina,  ses  plus, 
qe  s'alonga  el  nominatiu  et  el  vocaliu  singular  et  en  toz  Ios  plurals, 
so  es  a  saber  :  malvaz, 

Ausit  aves  com  hom  deu  menar  las  paraulas  masculinas  en  abre- 
viamen  et  en  alongamen.  Araus  parlarai  de  las  femininas  et  de 
lolascellas  qehom  dis  en  entendement  en  féminin. Saber  deves  que 
las  paraulas  femininas  i  a  de  1res  manieras  :  las  unas  que  fenissen 
en  a,  en  aisi  com  :  dompna,  poma,  bella,  et  manias  aulras  paraulas 
que  fenisson  en  or  ,  en  aisi  com  :  amory  color,  lauzor.  d'autras  n'i 
a  que  feneisson  en  ON ,  en  aisi  com  :  chanson ,  saison  ,  faison  f 
oc/taison. 

Saber  devesqelolascellasqe feneisson  en  a,  adjectivas  et  subslan- 

'  Giraud  de  llorneil  :  Can  erris  la  fresca.  —  J'ai  ivsfilué  ces  deux  vers  d'après  le 
Mi.  de  la  Bibl.  royale,  suppl.  fr.,  r>°  3o3q. 

»  Je  n'ai  pu  rf  trouver  ces  ver>  ni  les  deux  rita'ions  quisuivent.  La  dernière  ne  m<- 
paraît  pas  appartenir  à  Bernard  de  Ventadoor. 

*  Giraud  de  Borneil  :  Len  chansoncta.  Ms.  dr  la  Rio!  royale,  u»  ao3?,  foî.  - 
^0,  roi.    i . 

»  ro)  ,■:  M.  Raynoaard  ,  l.  III  ,  p.  SS. 


196 

tivas  aisi  com:  donpna,  poma,  s'abrevian  en.  vi.  cas  singulars,  et 
alongan  si  en  los.  vi.  cas  plurals. 

Las  autras  que  feneisson  en  or  ,  en  aisi  com  amor,  color,  lauzor, 
et  aqellas  qe  feneisson  en  on  ,  aisi  com  chanson,  sazon,  ucaison, 
s'alongon  en.  vin.  cas  so  es  a  saber:  el  nominatiu  etel  vocatiu  sin- 
gular, et  en  toz  los  cas  plural,  et  abrevion  si  el  genitiu,  et  el  datiu, 
et  en  l'acusatiu,  et  en  l'ablatiu  singular. 

Et  per  so  car  li  nominatiu  singlar  son  plus  salvalge  a  cels  que 
non  an  la  drecha  parladura  qe  toz  los  autres,  et  darai  vos  en  sen- 
blan  dels  trobadors. 

N  Arnautz  de  Merueill  dis  : 

Sitn  destrenhelz,  dona ,  vos  et  amors  '. 

et  manz  d'autres  qe  n'  i  a,  qe  ieu  porria  dir.  Mas  en  una  paraula 
o  en  duas,  qe  ieu  diga per  senblan,  pot  entendre  toz  homs prims  totas 
las  autras. 

Estiers  vol  vuel  dir  qe  paraulas  i  a  qe  s'alongon  en  toz  los  cas 
singulars  et  plurals,  en  aisi  com  :  delechos,joios,  volontos,  ris,  gris, 
vils,  lis,  cors,  o?*s,  las,  nas,  res,  gras,  près,  confes,  engres,  temps, 
geins,  fais,  reclus,  conclus,  ars,  spars,  convers,  envers,  romans 
enans,  e  noms  propres  d'ornes  et  de  terras,  aisi  con  :  Paris,  pais, 
Ponz,  et  manlz  autres  qe  n'i  a,  qe  remanon  el  es'gardament  d'omes 
prims.  Encars  i  a  de  paraulas  qe  s'alongon  per  totz  los  cas  singulars 
et  plurals  per  us  de  parladura,  et  car  si  dizon  plus  avinnenmenz, 
aisi  com  :  emperairis,  chantairis,  badairïs,  et  totas  cellas  qe  son 
d'aqest  semblant. 

Autras  paraulas  î  a  qe  hom  pot  abreviar,  car  son  acusatiu  sin- 
gular, et  en  aqest  cas  mezeis,  pot  los  hom  alongar  per  us  de  parla- 
dura, aisi  com  qui  volia  dir:  ieu  mi  j'ai  gai,  o  :  ieu  mi  tengper 
pagat,  et  en  aisi  es  dig  per  cas  ;  et  dis  hom  ben  :  ieu  mi  fat  gais,  o  : 
ieumitencperpagatz.  Et  en  aisi  ditzlosboms  per  us  de  parladura,  et 
tolz  aqels  d'aqest  semblant. 

Encara  vuell  qe  sapchatz  qe  el  nominatiu  et  el  vocatiu  singular 
dilz  hom  totz,  et,  en  (otz  los  autres  cas  singular,  ditz  hom  tôt; 
et  en  nominatiu  et  el  vocaliu  plural  dilz  hom  tut,  et  en  totz  los 
autres  cas  plurals  ditz  hom  totz. 

Saber  deves  qe  paraula  i  a  del  verb  qe  dilz  hom  aisi  com  del 
nomen,  so  es  a  saber  los  en  nominatiu ,  aisi  com  qui  volia  dir  : 

'  Vojez  M.  R;iynou;\td ,  t.  HT,  p.  227.  —  J'ai  resluué  ce  vers  d'après  sa 
leçon. 


mai  mi  fui  Variais,  o  :  bon  sap  le   venirs ;  el   ai,  ilongan  et 

s'ubrevian  coin  li  masculin. 

Las  paraulas  substantivas comunas,  qant  lasdilz  hom  per  mascu- 
lins, s'alon-au  etabrevian  aisi  con  li  masculin;  etcant  si  dizon  per 
féminins,  s'alongan  et  s'abrevianaisi  comli  féminin  (je  non  l'enns- 
sen  en  a. 

En  vostre  cor  devetz  saber  que  tuit  li  adjecliu  comun,  so  es  a 
saber  :  Jortz,  vils,  sotils,p/azc/iz,so//rc/iz,  de  calqe  parlqc  sian,  o 
nom  o  parlicip,  s'alongan  el  nominatiu  et  el  vocatiu,  sian  omas- 
(  ulin  o  féminin,  aisi  con  qui  volia  dir  :  Jortz  es  le  chavals,  o  :  Jortz 
es  li  donna,  o:  Jortz  es  li  chansons;  et  en  totz  los  autres  cas  alon- 
gan  si  et  s'abrevian,  aisi  com  li  substantiu. 

Sapchatz  qe  uns  s'alonga  el  nominatiu  singlar ,  et  per  totz  los 
autres  cas,  ditz  hom  un  ;  et  el  nominatiu  et  el  vocatiu  plural  ditz 
hom  (lui,  trei,  et  en  lot  los  autres,  dos,  très;  et  en  lot  los  autres 
nombres  entro  a  .c.  ditz  hom  per  totz  d'una  guiza  ;  mas.  ce, 
ccc.,cccc.,d.,1.dc,  .dcc,  .dccc,  dcccc,  s'abrevion  el  nominatiu 
cas  plural ,  et  alongon  si  en  totz  los  autres. 

Parlât  vos  ai  de  las  paraulas  masculinas  et  femininas,  con 
s'alongon  et  s'abrevion  en  cascun  cas.  Araus  parlarai  de  cellas 
qe  son  del  senblan  al  nominatiu  et  al  vocatiu  singular,  et  a  totz  los 
autres.  Primieramen  vos  dirai  las  femininas  :  el  nominatiu  el  vo- 
catiu singlar,  ditz  hom  :  ma  donna,  sor,  necza,  gasca,  garza,  et, 
en  totz  los  autres  cas  singulars,  ditz  hom  :  mi  dons,  seror,  boda  ', 
gascona,  garsona,  et  en  totz  los  cas  plurals  dis  hom  :  dompnas, 
serors,  bodas,  gasconas,  garsonas. 

Dels  masculins  podes  auzir  oimais.  El  nominatiu  et  el  vocatiu 
singular  ditz  hom  :  conpags,  Peires,  Bos,  bailes,  Ebles,  laires,  bre- 
ses,  gascs,  gars,  Caries,  Ugos,  Guis,  Miles,  Gaines,  Folqes,  Ponz, 
Bemiers,  dos,  catz,  et  en  tôt  los  autres  cas  singulars,  et  el  nomina- 
tiu et  el  vocatiu  plural  ditz  hom  :  conpaignon  ,  Peiro,  Bozow,  bal- 
lon, Eblon,  lairon,  breton,  gascon,  garson,  Carlon,  Ugon,  Guison, 
Milon,  Ganellon,  Fol  con  ,  Ponson ,  Bernison,  don,  chaton.  Et  el 
genitiu,  et  el  datiu,  et  el  acusatiu,  et  en  Tablatiu  plural  ditz  hom  : 
conpagnons,  Perons,  bretons,  barons,  bailons,  Eblons,  lairons,  bre- 
castons.  Per  so  car  Irobares  una  paraula  dicha  en  doas  guisas, 
devetz  sercar  lolz  los  cas. 

Per  totas  aquestas  deves  saber  qe  el  nominatiu  et  el  vocatiu 

1  Botta.  Suppléez  :  ne.  Ncboda  correspond  à  necza  (nièce). 


198 

singular  dis  hom  :  nepos,  abas,  pastres,  pestres,  senhers,  coms, 
vescoms,  enfans,  homs,  cierges,  tos,  et  el  geniliu,  et  el  daliu,  et 
en  l'acusaliu,  et  en  l'ablaliu  singular,  et  el  nominatiu,  el  el  vo- 
caliu  plural  dilz  hom  :  segnor,  conte,  vesconte,  enfant,  home,  bot  *, 
abat.  Et  el  geniliu,  et  el  daliu,  et  en  l'acusaliu,  et  en  Fablaliu 
plural  dilz  hom  :  segnors,  contes,  enfanz,  homes,  botz.  Aulresi  si 
trobatz  d'aulres  a  senblans  d'aqest,  vos  deves  pensar  et  esgardar 
qe  en  aisi  los  deu  hom  dir. 


Noms  verbaux.  —  Dels  nomens  verbals  i  a  de  très  manieras , 
aisi  com  emperaii -es,  chantaires,  violaires,  et  en  aisi  con  grasieires, 
jauzieires ,  et  en  aisi  com  entendeires ,  -valeires ,  deveires;  aqest  et 
luit  l'autre  d'aqesta  maniera  qe  n'i  a  motz,  qe  si  dizon  en  aisi  el 
nominaliu  et  el  vocaliu  singular,  so  es  emperaires,  e\  grazieires,  et 
entendeires,  et  aulresi  d'aqest  senblar  ;  et  el  geniliu,  et  el  daliu,  et 
en  l'acusaliu,  et  en  l'ablaliu  singular  ,  et  el  nominatiu  et  el  vocaliu 
plural  dilz  hom  :  emperador,  jauzidor,  entendedor,  et  el  geniliu,  et 
el  daliu,  et  en  l'ablaliu  plural  dilz  hom  :  emperadors,  jauzidors, 
entendedors,  aisi  com  lo  masculins. 

Si  so  son  li  adjecliu  comun  qe  varion  el  nominatiu,  et  el  vo- 
catiu  singular  ab  los  autres.  El  nominaliu  et  el  vocatiu  singlar 
ditz  hom  ab  qalqe  substanliu,  sian  masculin  o  féminin  :  maires , 
menres,  meillers,  bellazers,  gensers,  sordeiers,  priers  ;  et  en  lotz  los 
autres  cas  dilz  hom  :  maior,  menor,  melhor,  bellazor,  gensor,  sor- 
deior,  prior,  breus  et  loncs,  aisi  com  els  substanlius  masculins. 

Pronoms.  — Per  so  qe  dels  verbs  vuele  parlar,  vos  dirai  aisi  las 
paraulas  del  pronomen ,  con  dizon  en  cascun  cas.  El  nominatiu  et 
el  vocatiu  singular  dilz  hom  :  aqels,  cels,  els,  autres,  cest,  mot,  et 
en  lotz  los  autres  cas  singulars  ditz  hom  :  aqest,  cestui,  lui,  autrui, 
et  el  nominatiu ,  et  el  vocatiu  plural  ditz  hom  :  ill,  cill,  aqill, 
aqist,  autre,  cist,  miei,  siei,  et  en  totz  los  autres  cas  plurals  dilz 
hom  :  cels,  lors,  aqest,  autres,  aicels,  cest,  los,  mos,  sos. 

Auzit  aves  dels  masculins,  ara  vos  dirai  dels  féminins.  El  no- 
minaliu, et  el  geniliu,  et  el  daliu,  et  en  l'acusaliu,  et  el  vocaliu, 
et  en  l'ablatiu  singular,  ditz  horn  :  ella,  cella,  autra,  aqesta,  la,  sa, 

1  Bot.  Il  faut  lire  :  nebot  (nevea).  On  '.rouve  pourtant  des  exemples  de  celle 
forme  abrégée. 


ma,  et  en  toiz  los  cas  pi  ara  fa  ditz  hom  :  ellas,  eellai,  outras.  Aqeslas 
son  collas  qe  hom  dis  |>lns  d'una  «jui/a  en  (olz  locs. 

Lu  paraulas  del  pronom  son  nqoslas  :  miens,  drus,  sicus,  nos- 
«M  alongonsi  et  s'abrevion  aissicon  li  mas< -ulin.  Las  fcmininas 
son  :  nUêtêOy  tieua,  sieiia,  nostru,  iu)str(i;  et  alongon  si  et  s'abrevion 
aisi  eon  las  femininas  del  nomen. 

Eé  aiso  qe  vos  ai  dig  entro  aisi  podetz  aver  entendut  com  si  mena 
hom  las  paraulas  del  nomen,  et  del  parlicip,  et  del  pronomen  ;  et 
alongan  si  et  abrevian.  Ara  vos  parlarai  del  adverb  et  del  conjunc- 
liu,ctdel  preposiliu,  et  del  inlerjectiu. 


Adverbes. — Las  paraulas  del  averbi  pot  hom  dire  longas  o 
breus,  qe  an  mestier,  aisi  com  ditz  hom  :  mai  o  mais,  largamen 
O  largamenz,  bonamen  o  bonamenz,  eissamen  o  eissamenz,  aut- 
ramen  O  autramenz. 


Conjonctions,  prépositions,  interjections. — Aulresi  ditz 
hom  d'aqesla  maniera  las  paraulas  del  conjunctiu  et  del  preposiliu 
et  del  interjecliu,  et  totz  homs  prims  pot  leu  entendre,  car  lola 
via  et  en  lolz  luecs  las  ditz  hom  d'una  guiza. 


Verbes. —  Hueimais  vos  parlarai  del  verb. — En  la  primiera  per- 
sona  del  singular  dilz  hom,  sut,  et  en  la  segonda  ditz  hom,  iest,  et 
en  la  terza  hom,  es.  En  la  primiera  persona  del  plural,  ditz  hom, 
em,  en  la  seconda,  est,  en  la  terza  ditz  hom,  suri.  Per  so  vos  ai  parlât 
d'aqestas  1res  personas,  car  mant  trobadors  an  messa  l'una  en  Iuec 
de  l'autre. 

Paraulas  i  a  del  verb  en  qe  an  fallit  los  plus  dels  trobadors,  aisi 
con  :  trai,  atrai,  es  trai,  retrai,  cre,  mescre,  rescre,  descre,  pai'i, 
suffri,  traï,  -vi.  Per  so  car  en  aqestas  paraulas  1res  an  fallit  loplus 
dels  trobadors  vos  en  parlarai  a casliar  los  trobadors  els  entendedors. 

Saber  devetzqe  trai*  atrai,  estrai,  retrai  son  del  présent,  et  del 
indicaliu  et  de  la  terza  persona  del  lingular  ,  e  deu  los  hom  dir 
aissi  con  qi  dizia:  aqel  trai  lo  cnvnl  del  rstable,  o  :  aqel  refrai  bo- 
nds nouas,  o  :  aqel  s'estrai  (Vaco  qe  a  convenant,  et  :  aqel  atrai 
gran  ben  al  sieu.En  la  primiera  persona  dilz  hom:  ieu  traclocaval 
del  estable ,  o  :  ieu  rrtrac  bonus  novns\  o  :  ieu  m*  es  trac  d'aiquo  qe 
ai  convenant,  o  :  ieu  ut  rue  gran  ben  aïs  miens. 


I 


200 

Pero  EnB.  del  Ventedor  mes  la  terza  persona  per  prima  en  dos 
cantars.  L'uns  ditz  : 

Ara  can  vei  la  fuella 
Jos  dels  arbres  cazer  *. 

Et  Pautres  ditz  : 

Ara  no  vei  luzir  soleill a. 

Del  primier  cantar  fon  li  falla  en  la  cobla  qe  ditz  : 

Encontral  dampnatge 
E  la  pena  qHeu  trai3. 

Et  degra  dire  trac ,  car  o  dicis  en  prima  persona ,  on  hom  deu  dire 
trac.  En  l'autre  cantar  fon  li  falla  en  la  cobla  qe  ditz  : 

Ja  ma  dompna  nos  meravelh 

Sil  prec  qern  don  s'amor  nim  bai 

Contra  la  foldat  q'ieu  reirai  4. 

Autresi  degra  dire  aisi  retrac ,  qe  de  la  terza  persona  es  trai 
et  retrait  qe  aitan  mal  es  dig  :  «  Ieu  trai  per  vos  gran  mal,  »  o  qi 
dizia  aqel  :  «  Retrac  de  dos  gran  mal.  » 

De  leu  pot  esser  qe  i  aura  d'ornes  qe  diran  en ,  com  si  pogra 
dire  trac  ni  retrac,  qe  la  rima  non  anava  en  aisi.  Als  disenz 
pot  hom  respondre  qel  trobaires  degra  cercar  motz  et  rimas  qe 
non  fossan  biaisas  ni  falsas  en  personas  ni  en  cas.  —  Trai,  estrai 
si  dizon  en  aquella  guiza  mezeis.  —  A  aitan  ben  son  del  présent 
indicatiu  et  délia  terza  persona  del  singular  e  cre,  e  mescre,  et 
descre.  En  la  prima  persona  ditz  hom  :  crei,  mescrei,  descrei. 
Aitan  mal  isti  qi  diz  :  «  aquel  crei,  »  et  qi  ditz  :  «  ieu  ve ,  »  con 
qui  ditz  :  «  aqel  vei.  »  En  la  prima  persona  ditz  hom  vei  ;  en  la  terza 
ditz  hom  ve.  Autresi  en  la  prima  persona  ditz  hom  :  «  ieu  crei,  » 
et  en  la  terza  persona  :  «  aqel  cre.  »  Et  aulresi  devon  dir  tut  li  autre 
d'aqesta  razon 


1   Voyez  M.  Raynouard  ,  Choix  des  poésies  orig.  des  Troub.,  t.  ITI,  p.  62,  où 
on  lit  : 

Lanquan  vey  la  fuelha 
Jos  dels  albres  cazer. 

a  Restitué  d'après  le  Ms.  de  la  Bibl.  royale,  7614,  fol.  5a  r°. 

3  Voyez  M.  Raynouard,  t.  III ,  p.  6a. 

4  Ms.  761A,  fol.  54  r°. 


m 

Mas  En  G.  del  Borneill  i  t'alli  en  una  bona  chanson  qe  diti  : 

ni'.ilen  fM  i.iMiiui.  u 

i  okan  v.tlfn  •. 
En  aqella  cobla  qe  dilz  : 

De  nucn  mi  van  milen 
Per  sobrardimm 
En  bruda 
Mentaguda 
Qena  irai 
Vas  lal  «isnhï. 

Àqest  qe  es  de  la  terza  persona  mes  en  la  prima ,  on  hom  deu 
dire  crei. 

Autresi  en  blasmei  En  Peirol,  qe  dicis  : 

El  .mi  la  lan  qui;  a  la  mia  i  ■ 
Qan  vei  mon  dan  ,  ges  mi  mezeis  non  er»;  ». 

En  B.  del  Ventedorn  que  dicis  : 

Toias  las  dot  et  laa  mescrc  ». 

En  autre  luec  dicis  : 

A  per  pauc  de  jui  nom  recre  4. 

Tut  aqist  :  ère,  mescre,  recre,  son  de  la  terza  persona  del  sin- 
gular,  et  del  indicaliu;  et  car  il  los  an  ditz  en  la  prima  per- 
sona, on  hom  deu  dire  :  crei,  mescrei,  recrei,  son  fallit. 

Autresi  suffri,  feri,  traïy  nori,  et  tolas  las  paraulas  d'aqesta 
maniera  son  del  présent  perfag  del  indicaliu,  et  de  la  primiera 
persona  del  singular,  et  en  la  terza  ditz  hom  :  partie ,  feric , 
traie,  noric,  Per  qe  En  Folquetz  iffailli  qe  dicis  en  la  terza 
persona  traï,  en  aqesta  canson  que  dilz  : 

A  !  can  gent  venz  el  ab  cant  pauc  d'afan  5. 

1  Voyez  celle  pièce  dans  le  Ms.  de  la  Bibl.  royale,  7G1&,  fol.  a?  r*\  —  J'ai 
rcsiilué  d'après  ce  Ms.,  cl  d'aprè*  le  Ms.  ao33  ,  suppl.  IV.,  les  vers  cilés  ici ,  dont 
le  texte  était  inintelligible. 

*  Peyrols  :  Moût  m'entramis.  Ms.  7614  ,  fol.  89  r°. 

5  Ce  vers  se  trouve  dans  la  pièce  :  Quan  ,vey  la  lauàela.  Voyez  M.RaynouarJ, 
t.  III.  p.  68. 

4  Voyez  M.  Raynouard ,  t.  III,  p.  67.  —  Quan  par  la  /lors. 

5  Cette  pièce  est  de  Folquet  de  Marseille. —  Voyez  M.  Raynouard  ,  t.  III 
p  161.  —  Voici  sa  leçon  : 

Ai!  quant  genl  vens  et  ab  quant  pauc  d'afan... 
On  trobarelz  mais  tnnt  de  bona  fe 
Q'anc  negus  botn  se  mezeis  non  (ray. 

1.  1* 


I 


202 

En  aqella  cobla  qe  ditz  : 

On  trobares  mais  tan  de  hon»  le, 
C'ancmais  nuls  liom  si  ineseis  non  Irai. 

Aqest  trài  dicis  el  en  la  terza  persona ,  on  hom  deu  dir  traie. 
El  en  la  primiera  persona  ditz  hom  trdi,  et  aulresi  de  totz  los 
autres  d'aqesla  maniera,  et  trairai  vos  en  senblan. 
En  PeireJVidais  dicis  en  la  terza  persona  : 

Carlizandris  moric 
Per  sos  sers  qVnriquic; 
El  rei  Daires  feric 
A  mon  cel  qel  noiric  '. 

Àilan  mal  seiia  dig  qi  dizia  :  «  aqel  vi  un  hom  ,  »  o  :  «  aqueljeri 
un  hom,,  »  con  qi  dizia  :  «  ieu  vie  un  home ,  »  o  :  *  ieu  feric  un 
home.  Autresi  de  totz  los  autres  d'aq;esla  maniera. 

Assatz  podes  entendre,  pos  ieu  vos  ai  proat  per  tantz  bons  tro- 
badors  qe  son  faillit,  gardais  dels  malvatz  qe  n'i  trobaria  hom  qi 
o  cercava,  qe  delsmelhors  n'atrobaria  hom  assaiz  mais,  qi  berto 
volia  cercar  primamentz,  de  malvasas  paraulas  mal  dichas. 

Las  autras  paraulas  del  verb,  per  so  car  ieu  non  las  poiria  sens 
gran  affan,  totz  hom  prims  las  deu  ben  esgardar.  Et  eu  cant  aug 
parlar  las  gents  d'aqella  terra,  e  demant  a  cels  que  an  la  parladura 
reconoguda  e  ques  gaston,  on  li  bon  Irobador  las  an  dichas;  car 
nul  gran  saber  non  pot  hom  aver  menz  de  gran  us  de  sotileza. 

Per  aver  mais  d'entendemen  vos  vuoil  dir  qe  paraulas  i  a  don 
hom  pot  far  doas  rimas  aisi  con  :  leal,  talen,  vilan,  chanson, 
fin.  Et  pot  hom  ben  dir,  qi  si  vol  :  liait,  talan,  vila,  chanso,fi. 
Aisi  troba  qe  o  an  menât  li  trobador;  mas  primiers,  so  es  leal, 
talen,  chanson,  son  li  plus  dreig.  Vilan,  fin,  suffren  miels 
alegramen. 

Dig  vos  ai  en  qal  luec  del  nomen  dis  hom  melhur  o  peior, 
aisi  con  qi  volia  dir  :  «  ieu  melhur,  »  o  :  «  ieu  peiur.  »  Tôt  hom 
prims  qe  ben  vuelha  trobar  ni  entendre,  deu  ben  aver  esgardada 
et  reconoguda  la  parladura  de  Lemosin  el  de  las  terras  enlorn , 
en  aisi  con  vos  ai  dig  en  aqest  libre,  et  qe  las  sapia  abreviar, 
et  alongar,  et  variar,  et  dreg  dir  per  totz  los  luecs  qe  eu  vos 
ai  dig  ;  et  deu  ben  gardar  qe  neguna  rima ,  qe  li  aia  mestier, 


1    Voyez  dans  le  Ma.  de  la   Bibl.  royale,  suppl.   fr.  ao32,  fol.  3i  r°,  col.  i.,  la 
fièce  :  Ben  via  a  gran  dolor. 


an 

non  la  metra  fora  de  la  proprfotal,  ni  de  son  cas,  m  4e  mm 
genre,  ni  de  son  nombre,  ni  de  sa  part,  ni  de  son  mol,  ni  <l<  m 
persona,  ni  de  son  alon^amen,  ni  de  son  abrevïamen. 

Per  aqi  mozeis  »l<iu  gardar,  si  vol  far  un  canlar  o  un  romain 
qe  diga  rasons  et  paranlas  i onlinnadas,  et  proprias  et  avinentz, 
<■!  (je  sos  cantar  o  sos  romans  non  sion  de  paranlas  biaisas  ni 
de  doas  parladuras,  ni  de  razons  mal  continuadas,  ni  mal 
leguîdas. 

Aissi  corn  B.  del  Venledorn  qe  en  primieras  qatre  coblasd'aqel 
chanlar  qe  ditz  : 

Ben  m'an  perdut  de  lai  vas  Ventedor  '. 

a  ditz  qe  «  tant  amava  sa  dompna  qe  per  ren  non  s'en  poiria  partir 
ni  s'en  parliria.  »  El  en  la  quinla  eobla  dilz  : 

A  l.iS  nuiras  nui  u<  îuja.s  PSCASUt  , 

Car  unam  pot,  sis  vol ,  a  son  ops  traire. 

1  vl  lug  aqill  qe  dizon  :  amis  per  amies,  et  mei  per  me  an  fallit,  et 
mantenir,  contenir,  retenir,  tut  fallon,  qe  paraulas  son  Franzezas, 
et  no  las  deu  hom  mesclar  ab  Lemosinas,  aqestas  ni  negunas  pa- 
raulas biaisas.  Dicis  en  P.  Vidal  Verge  per...  •,  e galisc  per  ga- 
lesc.  Et  En  Bernartz  dicis  :  amis  per  amies,  et  chastui  per  chastic. 
Et  crei  ben  qe  sia  terra  on  corron  aitals  paraolas  per  la  natura  de 
la  terra.  Etges  per  tôt  aiso  non  deu  hom  dir  sas  paraulas  en  biais 
ni  mal  dichas,  neguns  hom  qe  s'entenda  ni  sotileza  aia  en  se. 

Et  ieu  non  puesc  ges  aver  auzidas  lotas  las  paraulas  del  mon, 
mas  en  so  qe  a  estai  dig  mal  permanz  trobadors,  ni  las  malvasas 
rasons.  Pero  gran  ren  en  eug  aver  dig  en  lant  per  qe  totz  homs 
prims  s'en  poiria  aprimar  en  aqest  libre  de  trobar,  o  d'entendre,  o 
de  dir,  o  de  respondre. 

*    Voyez  M.  Raynouard,  t.  III,  p.  72.  Les  trois  vers  cites  ici  y  sont  un  peu 

différents  ;  les  voici  : 

Ben  m'an  perdut  lai  enves  Ventudom... 
A  las  auiras  sui  aissi  eschagulz  ; 
Laquai  se  vol  me  pot  a  sos  ops  traire. 

»  Bastcro,  qui  cite  ce  passage  [Criisca  Provtmalr ,  pref.  p.  39  )  ,  le  lit  ainsi  : 
•  m  tuyl  aquel ,  qp  dizou  :  amis  per  amies,  c  moi  per  me,  etc.,  lui  fallon  ,  ifo 
paraulas  son  FranttMa,  e  no  las  deu  liom  mesclar  a  Lemosinas.  » 

1  Mot  passe  dans  le  Ms. 


DEUX  CHARTES 


INÉDITES 


DE    CHARLES-LE-CHAUVE. 


Les  deux  chartes  que  nous  publions  ici,  pour  la  première  fois,  sont 
tirées  des  archives  de  l'église  d'Autun.  La  première,  celle  qui,  par 
ses  indications  chronologiques,  s'annonce  comme  la  plus  ancienne, 
est  une  confirmation  des  biens  appartenant  au  monastère  de  saint 
Andoche.  Elle  a  été  copiée  à  Autun,  par  M.  Léon  Lacabane,  d'après 
un  cahier  en  parchemin  ,  d'une  belle  écriture  du  dixième  siècle, 
contenant  plusieurs  chartes  de  ce  siècle  et  du  précédent. 

Ce  diplôme  a  été  douué  sur  la  prière  SAdalgarius,  évéque  d'Autun. 
Le  protocole  est  ainsi  conçu  :  In  nomine  sanctœ  et  individuœ  Triai- 
latis,  Karolus  gratia  Dei  rex.  On  lit  à  la  fin  :  Eriveus  notarius,  ad  vi- 
cem  Conskiri  episcopi\  recognovit. — Datum  pridie  kal.  aprilis  indict.IIIt 
anno  VIII  régnante  Karolo  gloriosissimo  rege. 

Le  style  de  la  pièce,  parfaitement  semblable  à  celui  des  diplômes  de 
Charles-le-Chauve,  désigne  tout  d'abord  ce  monarque  comme  l'auteur 
de  la  charte  qui  nous  occupe.  Et  en  effet,  la  date  de  la  huitième  année 
du  règne  et  lintervention  de  l'évêque  Adalgarius  dans  l'acte  ne  per- 
mettent de  l'attribuer  ni  à  Charles-le-Gros,  qui  n'a  pas  régné  plus  de 
cinq  ans,  ni  à  Charles-le-Simple,  dont  le  règne  a  commencé  précisé- 
ment en  893,  l'année  même  de  la  mort  d'Adalgarius  *. 

*  Voyez  Gall.  Chist.,  lomr  IV,  col,  369. 


206 

îci  se  présentent  d'insolubles  difficultés.  Et  d'abord  la  huitième  an- 
née du  règne  de  Charles-le-Chauve,  qui  s'étend,  suivaut  la  manière  de 
compter  la  plus  ordinaire,  du  20  juin  847  au  20  juin  848,  correspond 
aux  indictions  10  et  11  et  nullemeut  à  l'indiclion  3.  De  plus,  Adalga- 
rius,  évèque  d'Autun,  a  été  promu  à  cette  dignité  seulement  en  875,  la 
trente-sixième  année  du  règne  de  Charles-le-Chauve.  Cette  date  est 
certaine,  elle  est  consignée  dans  les  actes  d'un  concile1. 

Il  est  vrai  que,  suivant  les  bénédiclins,  il  y  a  six  manières  de  compter 
les  années  du  règne  de  Charles-le-Chauve.  Une  seule  semble,  au  premier 
coup  d'œil,  diminuer  les  difficultés  que  présente  la  date  de  notre 
charte.  S'il  y  était  question  du  règne  de  Chai  les- le-Chauve  en  Lor- 
raine, règne  qu'on  peut  faire  commencer  au  mois  d'août  869,  le  di- 
plôme qui  nous  occupe  aurait  été  donné  le  31  mars  877.  A  cette  épo- 
que Adalgarius  était  évèque  d'Autun,  et  Charles-le-Chauve  vivait  en- 
core. Mais  l'année  877  ne  cadre  pas  avec  la  troisième  indiction.  De 
plus,  la  charte  est  simplement  datée  de  la  huitième  année  du  règne; 
or,  quand  Charles-le-Chauve  compte  par  les  années  de  son  règne  en 
Lorraine,  il  a  soin  de  le  spécifier2.  Enfin,  en  877  Charles  était  empe- 
reur depuis  deux  ans,  et  depuis  deux  ans  il  en  prenait  le  titre  dans  ses 
diplômes  5. 

Nous  ne  sommes  pas  moins  embarrassés  du  nom  des  deux  person- 
nages qui  figurent  dans  la  souscription  ;  l'un  et  l'autre  sont  tout  à  fait 
inconnus.  L'évêque  ConsMrus  surtout,  qui,  d'après  la  place  qu'occupe 
la  signature  dans  l'acte,  semblerait  avoir  eu  la  dignité  de  chancelier, 
nous  paraît  suspect  à  juste  titre;  mais  nous  n'insistons  pas  sur  cette 
difficulté,  le  copiste  du  dixième  siècle  ayant  très-bien  pu  lire,  dans  l'o- 
riginal qu'il  avait  sous  les  yeux,  Conskiri  au  lieu  de  Gauslini,  nom  de 
l'archichancelier  qui  figure  dans  les  diplômes  de  Charles-le-Chauve  à 
partir  de  l'an  867. 

Quelle  que  soit  du  reste  l'opinion  qu'on  adopte  sur  l'authenticité  de 
cette  charte,  il  ne  faut  pas  oublier  que  la  copie  sur  laquelle  la  trans- 
cription en  a  été  faite  remonte  au  dixième  siècle.  C'est  donc  une  pièce 
fort  ancienne;  et  les  nombreux  noms  de  lieu  qu'elle  renferme  en  font 
un  document  géographique  d'une  certaine  importance.  C'est  celte  seule 
considération  qui  nous  engage  à  la  publier. 

L'authenticité  du  second  diplôme,  qui  est  daté  du  24  février  852, 
nous  paraît  à  l'abri  de  toute  objection.  Il  a  aussi  été  copié  par  M.  La- 
cabane,  mais  sur  l'original ,  et ,  en  l'imprimant  nous  avons  encore  cet 
original  sous  les  yeux.  Malheureusement  l'état  de  vétusté  du  parche- 


•  Voyez  Gall.  Chist.,  u  IV,  col.  367.   . 

»  Voy.  Hist.  de  France,  tome  VIII ,  page  63o,  63a,  634,  635,  6/jo,  64 1,  etc. 

*  Voy.  ibid.,  pages  648,  64$  et  suivantes. 


mm  .i  rcnducomplrtement  mutiles  tel  ellurls  <|<ie  H0ttl  a\ons  tnilspoin 
l«i  déchiffrât  en  »<>n  entier. 

il  renferme  une  continuation ,  donnée  par  Châtie*  i« -chauve ,  «i  un 
échange  de  bien!  immeubles  fait  paf  acte  doublé  entre  un  BéftninOdil" 
gariufl  et  !«•  comic  Warin,  ce  dernier  paralasanl  fcgir  en  qualité  do  pa- 
tron d'une  relise. Cette  pièce  fournil,  aussi  l>ien  que  la  première, d'utiles 

h  nsei-ueinenis  pour  la  géographie  antienne  de  la  France?  mais  ce  <pn 
ajoute  encore  à  son  intérêt,  c'est  le  nom  d'un  personnage  éminenl,  qui 
a  joué  un  rôle  important  dans  l'histoire  des  fils  de  Charlemagne. 

Warin,  comte  de  Màcon,  de  Châlon  et  d'Aulun,  puis  duc  d'Aqui- 
laine  et  de  Toulouse',  suivit  d'abord  le  parti  de  Louis-le-Débonnaire 
contre  ses  enfants  révoltés  Vaincu  dans  Chàlon,  en  833  ,  par  Lothaire, 
il  abandonna  le  parti  de  l'empereur  pour  suivre  celui  de  Louis,  roi  de 
Bavière.  Après  la  mort  de  Louis,  il  racheta  celte  trahison  par  les  servi- 
ces qu'il  rendit  à  Charles-le-Chauve.  Ce  fut  au  comte  Warin  que  ce 
monarque  dut,  en  841,  la  mémorable  victoire  de  Fontenai  en  Puisaie, 
et  plus  tard  la  paisible  possession  de  l'Aquitaine. 

Ce  personnage,  nommé  vir  inluster  Warinus  cornes  dans  un  diplôme 
de  Louis-le-Débonnaire,  de  l'an  825,  JVarinus  inluster  cornes  dans  un 
autre  diplôme  de  Charles-le-Chauve,  de  l'an  849*,  est  sans  aucun 
doute  le  même  qui  figure  dans  notre  charte,  avec  la  qualification  sui- 
vante :  Dilectus  et  amabilis  nobis  cornes ,  vir  illusler,  Werinus.  Outre  les  ti- 
tres que  nous  lui  avons  donnés ,  les  auteurs  de  Y  Art  de  vérifier  les  dates 
lui  attribuent  celui  de  comte  d'Auvergne  ;  mais  en  cela  ils  ne  sont  d'ac- 
cord ni  avec  D.  Vaissette  ni  avec  eux-mêmes5.  Si  notre  diplôme  n'ap- 
porte aucun  élément  nouveau  pour  la  solution  de  ce  petit  problème 
historique,  il  fournit  au  moins  une  correction  pour  Y  Art  de  vérifier  les 
dates ,  dont  les  auteurs  n'ont  trouvé,  au  delà  de  l'an  8504,  aucune  trace 
de  l'existence  du  comte  Warin.  Il  résulte  de  la  charte  que  nous  pu- 
blions qu'il  vivait  encore  le  24  février  852. 

Nous  avons  tâché  de  retrouver  autant  que  possible  le  nom  moderne 


*   Voir  les  Preuves  de  Vhist.  de  la  maison  de  Vergy,  page  6,  et  l'Art  de  vérifier 
les  Dates,  tome  II,  page  4^4  «  édii.  in-fol. 

a  Voy.  les  Preuves  de  L'hist.  de  la  maison  de  Vergy,  pages  6  et  8. 

3  Voy.  l'Art  de  vérifier  les  Dates,  tome  II ,  pages  4^4  el  349    ~"  Ibid.,  p.  29, 
et  l'Hist.  du  Languedoc ,  tome  I  ,  page  720,  col.  2. 

4  Ils  auraient  dû  dire  au  delà  de  l'an  819,  car  la  charte  qu'ils  avaient  en  vue  , 
el  qui  est  publiée  dans  les  Preuves  de  V Uist.  de  la  maison  de  Vcrgy ,  page  80 
est  datée  du  7  des  kalendes  de  juillet,  la  dixième  année  du  règne  de  Charles-le- 
Chauve,  ce  qui  revient  au  a5  juin  8^9.  —  D.  Vaisselle  avance  (Hist.  de  Long,. 
tome  I,  page  751,  col.  1  )  que  le  comle  Witrin  ■mil  exist.-  jusqu'en  856,  n> 
a'eu  rapporte  aucune  |>reuve. 


208 

des  lieux  qui  sonl  mentionnés  dans  les  deux  chartes.  Ce  travail  était 
assez  difficile  surtout  pour  la  seconde,  dans  laquelle  le  nom  du  pagus 
est  complètement  illisible.  De  plus,  pour  établir  avec  quelque  certi- 
tude une  synonymie  de  ce  genre ,  il  faudrait  avoir  du  Maçonnais  et  des 
contrées  voisines,  celte  connaissance  parfaite  et  détaillée  qu'on  ne 
peut  guère  attendre  que  d'un  érudit  du  pays.  Nous  prions  donc  le  lec- 
teur de  considérer  les  notes  topographiques  mises  au  bas  des  pages 
comme  de  simples  conjectures.  Celles  qui  nous  ont  paru  un  peu  plus 
incertaines  que  les  autres  sont  accompagnées  d'un  point  de  doute. 


I. 


In  nominesanclae  et  individuœ  Trinitalis,Karolus  gralia  dei  rex. 
Si  ecclesiasticas  sanctionnes,  atque  earura  décréta  noslro  confirma- 
mus  ediclo,  procul  dubio  regiœ  celsitudinis  morem  exequimur, 
atque  apud  aeternam  retribulionem  hoc  ad  emolumenlum  nostrae 
anima;  nullo  tenus  ambigimus  pertinere.  Quamobrem  notum  fieri 
volumus  omnibus  Dei  et  sanclœ  ecclesise  fidelibus,  preesentibus  sci- 
licet  alque  futuris,  quoniam  dum,  ex  consueludine,  loca  sanctorum, 
quadragesimali  tempore,  causa  orationis  Augusluduno  résidentes, 
circumiremus,  venium  est  ad  cœnobium  sanclee  Mariée  semper 
virginis ,  sanctique  Andochii ,   infra  muros   praelibatee   civitatis 
conslruclum,  quo  grex  monialium  humilis  altitonanti  domino  fa- 
mulari  cernilur.  Qui,  cum  proprio  episcopo,  cognomenlo  Adalga- 
rio,  accedentes  ad  nostram  stiblimitatem,  precalisuntut  décréta  et 
praecepta,  quœ  ab  antecessoribus  nostris  Francorum  regibus  de  rébus 
earumdem  fuerant  adsecutœ,  renovaremus,  et,  juxta  regiam  con- 
suetudinem,  ex  praedicti  ioci  rébus  nostrae  auctoritatis  praeceptum 
fieri  juberemus.  Sunt  siquidem  res  ejudem  loci  in  circuilu  ipsius, 
prata  scilicet,  cum  duabus  terrae  culturis,  quas  Adalgarius,  sancli 
Nazarii  iEduensis  ecclesia?  anlistes,   eidem   contulit   loco,  cum 
duobus  famulis,  Ricfredo  et  Teullanno,  et  sororibus  ejusdem,et 
utriusque  sexus  servienles,  qui  cum  preenominati  monaslerii,  ut 
mos  exigit  nuptiarum,  vincti  sunt  famulis.  Est  et  in  Tornetrensi 
pago  ',  Quinciacus  2  villa,  ad  supradictam  pertinens  potestalem; 

Le  Tonerrois  appelé  ordinairement  Tovnodorensis  pagus. 
2  II  y  a  plusieurs  localités  de  ce  nom  en  Champagne  et  en  Bourgogne,  une  entre 
antre  à  deux  lieues  de  Tonnerre,  où  fut  établie,  en  n33,  une  abbaye  de  Tordre 
de  Citcaux. 


209 

cum  (lual'us  eodestif,  (iiianun  una  in  honore  sancli  Martini,  nKera 
in  vénérations  sancli  (iermani  habetur  consrcrata,  et  cum  omnibus 
qns  ad  eam  perlinere  videniur.  Est  et  in  Matisconensi  pago  villa 
Sélornaena  '.  in  qua  est  ecclesia  in  memoriam  beali  Pauli  aposloli 
•  rata;  cum  mancipiis  ulriusque  sexus,  cum  terris  cullis  et 
incullis.  Ilahclur  eliam  et  in  pago  Belnensi  villa  quai  dicitur  Loi  -, 
qua»  habet  ecclesiam  in  laude  domini  sanclique  Salurnini  fun- 
dalam.  Kst  et  in  pago  Cabilonense  villa  quœ  dicitur  Wani 
quam  Winricus  dédit  sanctae  Mariae  et  sanlo  Andochio,  loco  se- 
pullura?.  Est  in  eodem  comitalu  villa  Marsolius4,  qua?  habel  eccle- 
siam in  honore  sancli  Romani  dedicatam;  cum  famulis  ulriusque 
sexus,  terris  cullis  et  incullis.  Item,  in  pago  Augusludunensi,  villa 
qiur  nuncupatur  Ciresius  5,  in  quo  est  ecclesia  in  honore  sancti 
Martini  consecrala,  habens  famulos  utriusque  sexus,  terras  cultas 
et  incullas.  In  Morvinno  G  etiam  habentur  villœ,  quarum  una  ap- 
pellalur  Saviliacus 7,  altéra  Vilarus  8;  cum  servientibus  ulriusque 
sexus,  cum  terris  cullis  et  incullis.  Ilem  in  eodem  territorio  sunt 
cellulae  duœ  Aleias9  atque  Castres10,  habenles  famulos  utriusque 
sexus,  terras  et  incullas  (sic).  Est  et  in  comitalu  Auguslidunensi 
villa  nomine  Curciacus",  quae  habet  capellam  in  honore  et  vene- 
ralione  sancti  Ferrucii  consecratam,  habens  famulos  utriusque 
sexus,  terras  cullas  et  incullas.  Item,  in  comitalu  eodem,  in  villa 
qua?  vocitatur  Fajola12,  praedium  quod  dédit  Andréas,  illustris  vir, 


*  Salornay-sur-Guye  ,  canton  de  Cluny,  arrondissement  de  Maçon. 

*  Ou  Lollus  d'après  une  charte  de  Charles-Ie-Cl;auve.  Gall.  chr.,  instr.,  col.  56. 
Serait-ce  Laleue,  arrondissement  de  Chalon-sur-Saône  ? 

3  Le  Grand  Varennes,  canton  et  arrondissement  de  Cliâlon. 

4  Meursault,  canton  de  Beaune. 

5  Ciry,  Cirensis  villa,  dans  le  Charolais,  donné  en  Sf\o  par  le  comte  Eccard  à 
l'abbersé  de  Saint-Andoohe.  Kagul,  Statistique  du  département  de  Saône-et- 
Loire.  Mâcon ,  i838. 

«  Le  Morvan. 

7  Savilly,  arrondissement  de  Beaune,  canton  de  Liernais. 

*  Yillars-Fontaine,  même  arrondissement,  canton  de  Nuits  ;  ou  Villar,  com- 
mune de  Dampicrre,  eu  Morvan. 

9  Aihe'e,  de'partement  de  la  Mièvre  ? 

>°  Lieu  inconnu. 

11  Curgy,  arrondissement  d'Autun.  Le  clocher  et  une  partie  de  la  paroisse  de 
Curgy  ont  res5orti  de  la  justice  de  Saint-Andoche  jusqu'au  siècle  dernier.  (Bagut, 
l.c) 

11  Lieu  inconnu. 


210 

sanlae  Mariae  sanctoque  Andochio,  pro  filia  sua  quae  in  monastico 
habitu  ibidem  deputata  est.  Habetur  etiam  in  pago  Avalense  villa 
qu»  appellatur  Ormenciacus  l ,  quae  nuper  ex  praedicti  cœnobii 
Gatrarum  donis  preedictœ  potestati  addicta  est.  Preeterea  est  in 
comitatu  Augustudunensi,  villa  quae  a  nonnullis  vocatur  Dorna  2, 
sacrata  in  honore  sancti  Juliani  martyris  incliti,  cum  capella  et  cella 
sibi  subjecta.  Item,  in  eodem  territorio,  alia  capella  in  sancti  Pa- 
(ricii  veneratione  locata.  Insuper  etiam  villam  Neriacum  3,  cum 
omnibus  quae  ad  eam  perlinere  noscuntur.  Quin  immo  villam  quae 
Villaris4  ab  incolis  dicitur,  cum  omnibus  quae  ad  eandem  villulam 
aspiciunt.  Adhuc  etiam  et  Criciacum  villam 5,  quantum  Sewinus 
cornes  et  Teotrada  in  eo  visi  sunt  habere.  Item,  in  aiio  loco  ipsius 
pagi,  mansi  quinque;  et  in  vicaria  Viriaco6,  fiscalia  quae,  per 
donum  Karoli  régis,  preedictus  Sewinus  et  conjux  ejus  Teotrada 
consecuti  sunt.  Itemque  in  eodem  comitatu,  in  villa  quae  vocatur 
Peredus7,  vineae  duee  quae  simili  modo  praelibati  viri  Sewini  ejus- 
que  uxoris  dono  largitae  sunt.  In  villa  Crios  8,  in  pago  Autisiodo- 
rensi,  mansi  quinque,  cum  famulis  utriusque  sexus,  cum  terris  et 
incultis.  Est  etiam  et  capella  in  comitatu  Cabillonensi,  supra  flu- 
vium  Duinam,  sacrata  in  honore  sancti  Marlialis.  Item  in  comitatu 
Augustudunensi,  mansi  no vemquostenuit  Odelardusin  precariam, 
et  in  pagoBelnensi,  eccîesiamVetus  Vicum 9.  In  villa  Chaton  40mansi 
oclo.  In  eodem  pago,  in  Ruminiaco  villa  '*,  mansus  unus.  In  pago  Ca- 
billonensi, in  villa  Nanto12,  vinea  una;in  villa  Mont15,  vinea  una 


1  Ormancey,  commune  de  Mont-Saint- Jean  (Côte-cTOr.). 
a  Saint-Julien-sur- D'heune  (  Saône-et-Loire  ) ,    arrondissement  d'Aulun,  ou 
Dorne,  département  de  la  Nièvre. 
3  Inconnu. 

*  Le  département,  de  la  Mièvre  renferme  deux  localités  du  nom  JeVillars,  aux- 
quelles pourrait  convenir  la  dénomination  latine  de  Villaris. 

5  Cressy-sur-Somme ,  arrondissement  d'Autun,  où  fut  transféré  le  concile  tenu 
d'abord  à  Autun ,  en  666. 

6  Viry,  canton  et  arrondissement  de  Charolles. 

7  Paray-le-Monial,  en  Charolais,  ordinairement  appelé  Paredum. 

*  Cry,  arrondissement  de  Tonnerre? 
»  "Viévy,  arrondissement  de  Beaune  ? 
'°  Chatin  (Nièvre)? 

"  Remigny,  arrondissement  de  Châlon. 

»«  Nanton,  même  arrondissement. 

,a  Mont,  arrondissement  de  Charolles. 


111 

(|iuim<H>mbaldiisd<Mlil  saiirhe  Maria-  ;  in  \  i< nias  \illn  ',  vinra  mm, 
Kl  in  BeloeOfipafO,  in  Yililla2,  pnrdium  qund  Ha^rmlialdus  dcdil 
sa  ne  (a*  Maria',  loco  sepullurœ.  In  pago  Tornedrensi,  in  villa  Polo 
liaco*,  fiaea  nna,  campos,  selicum,  farinarii.  In  Aimnstinliim'iri 
pago,  ad  Aziacum  4  villam,  mansus  unus  cum  servienlibus,  pralis, 
i  ampis,  silvis,  quœ  Ilermengardis  comelissa  sancin  Yndochio, 
pro  remedio  suac  animœ  et  filiorum  illius,  (dedil).  Itemqnr,  m 
(omilatu  Augustudunensi,  capella  Balman5,  dedicala  in  honore 
>aii(  li  Alain  icii.  In  pago  Belncnsi,  in  Givriaco c  villa,  mansi  quinque. 
Inler  Lausiam  et  Aguseium7,  silva  ad  saginandos  porcos  absque 
numéro;  in  codem  monte,  pars  silvœ  quœ  vocalur  Centorius8.  In 
comilalu  Augusludunensi,  in  villa  quœ  dicitur  Campus  Lon- 
vinea,  prata  et  campos;  in  Nolliaco40,  clausum  cum  masnilo  el 
vinea.  Nos  autem,  ad  exortationem  sive  deprecationem  jam  dicti 
Adalgarii  praesulis,  sub  cujus  regimine  praefalum  degebat  cœno- 
bium,  alque  caeterorum  Gdelium  noslrorum,  jussimus  taie  prœcep- 
lum  fieri,  ut  omnia  quae  superius  comprehensa  habenlur  et  ea  quae 
retro  habebant  et  quœ  postmodum  quoeumque  modo  impetrare 
poluerint,  perpetualiter  et  indissolubiliter  teneat  concio  praelibata  et 
aeternaliler  possideat.  Ut  autem  hujus  nostrae  cessionis  regale  prae- 
ceplum  pleniorem ,  in  Dei  nomine,  capiat  firmilatis  vigorem , 
anuli  nostri  impressione  subter  jussimus  iusigniri.  Aclum  apud 
praiibalam  urbem  >Eduam  féliciter  in  domino.  Amen. 

.  R 

Signum  Karoli  glonosi  régis  :  k— <&>— s 

Eriveus  nolarius  ad  vicem  Conskiri  episcopi  recognovit.  Dalum 


•  Peut-être  fallait  il  lire  Nicedas,  Nicey,  arrondissement  de  Dijon. 

■  La  Villotte  (  Yonne),  ou  \  illettc-sur-Ource  (Cote  tl'Or). 

•  Poilly-snr-le-Serain ,  arrondissement  de  Tonnerre. 

4  Anzy-lc  Duc,  diocèse  d'Autun,  département  de  Saône-et- Loire,  appelé  en 
latin  Anzeium,  Enziacum ,  Aziacum.  Rabut,  Statistique  du  département  de 
Saône-et- Loire. 

5  La  Balme,  arrondUvineni  de  Lruhans  (SaAne  e;-I.oire). 

■  Givry,  dans  le  département  de  l'Yonne. 
7  Loisia  et  Augisef,  dans  le  Jura  ? 

•  Dans  la  Charte  de  Lharles-lc  Chauve ,  que  DOOI  itOftl  <  ilee  d'après  le  ÛmHim 
Christiana,  cette  forêt  est  nommée  Ctntupcrta. 

•>  Longcbamp ,  ■rroadUteaieait  de  Dijon. 

*°   Ncuilly  ,  irrundisatmcnt  de  Joigny  .  Yonne). ' 


212 
pridie  kal.aprilis,  indict.  ni.  anno  vin.  régnante  Karolo  gloriosis 


II. 

24febr.832.  in  nomine  sanctae  et  mdividuae  Trinitatis ,  Karolus  gratia  Dei 
rex.  Si  enim  ea  quae  fidèles  regni  nostri ,  pro  eorum  oportunita- 
tibus  inter  se  commulaverint  nostris  confir  [mamus  edictis  re- 
giam  ]  *  consuetudinem  exercemus.  Itaque  nolum  sit  omnibus 
fidelibus  sanctae  Dei  ecclesiae  et  nostris,  praesentibus  scilicet  atque 
futuris,  quia  dilectus  et  amabilis  nobis  cornes,  vir  illuster,  We- 

rinus,  culminis  nostri  adierit  sublimitatem  , 

Odulg quasdam  res  pro 

ambarum  partium  oportunitate  inter  se  commutassent.  Dédit  nam- 
que  memoratusWerinus  cornes  ea  ratione  sanctae  Mariae,  partibus 

jam  dicti  Odulgarii ,  in  pago 

mansum  unum  Rada.  .  .  .  vocatur  Yeronna,  et  in  alio  loco,  in 
eodem  pago,  in  villa  quae  dicitur  Cortis  Geingulfi  2,  mansa  quat- 
tuor,  et  in  tertio  loco,  in  eodem  pago,  in  villa  quae  dicitur  Pu- 

teolus3  mansum  unum 

in  compensalione  ejusdem  merili  dédit 

praedictus  Odulgarius  et  uxor  sua  Beliardis,  in  jus  ecclesiaslicum 
adhibendum,  partibus  sanctae  Mariae  vel  Werini  comitis,  de  eo- 
rum proprio  mansa  duo  et  villarem  unum  cum  farinario  in  jam 
dicto  pago  in  villa  quae  vocatur  Bullientes  4  ;  et  in  alio  loco  ,  in 
eodem  pago,  in  villa  quae  vocalur  Torciacus 5,  mansum  unum;  et 
in  tertio  loco,  in  ipso  pago,  in  vilia  quae  dicitur  Cancelladus 6, 
mansa  duo  ;  et  in  alio  loco,  in  eodem  pago,  in  villa  quae  vocatur. 

, mansa 

duo;  et  in  alio  loco,  in  jam  dicto  pago,  in  villa  quae  dicitur  Cal- 
ciacus  7,  octavum  mansum  et  alias  quasdam  res  ;  et  in  alio  loco, 

1  Voyez  Mabillon,  De  re  diplom.^  page  53 1. 

»  Courtangy,  au  sud  de  Montbard.  Ce  lieu, qui  est  marqué  sur  la  carte  de  Cassi- 
ni,  ne  se  trouve  point  dans  le  nouveau  Dictionnaire  des  Postes. 

3  Ce  nom  pourrait  s'appliquer  à  Tune  des  trois  communes  qui  portent  le  nom 
de  Poiseuil,  dans  le  département  de  la  Côte-d'Or. 

4  Bouilland,  arrondissement  de  Ueaune. 

*  Torcy,  arrondissement  de  Sémur  (Côte-d'Or). 

6  Chanceaux,  même  arrondissement. 

7  Chassey,  même  arrondissement  ? 


213 

m  eodem  pago,  in  villa  quae  voca(ur  Orcadus  *,  mansum  unum  ;  et 

in  eodem  pago,  in  loco  qui  dicilur  (Asinarus2)  mansum 

et  duas  commulaliones  pari  Icnore 

CODSCriptas,  manibusquc  bonorum  hominum  roboralas,  nobis  ad 
relegendum  obtulit,  sed  pro  intégra  firmilate  pctiit  cclsiludinis 
nostrae  praeceplum  desuperfieri.  Cujus  ergo  preceis  assensum  prae- 
bentes,  hoc  allitudinis  noslrae  praeceplum  fieri  jussimus,  per  quod 
praecipimus  atque  firmamus,  ut  quidquid  pars  juste  et  ralionabi- 
liler  alteri  contulit  parti,  sicut  in  jam  dictis  commutationibus  ple- 
nius  conlinetur,  jure  firmissimo  teneat  atque  possideat.  Et  ut  haec 
noslrae  aucloritalis  praeceptio  pleniorem  semper,  in  Dei  nomine, 
obtineat  vigorem,  de  anulo  nostro  subler  eam  jussimus  sigillari. 
Gislebertus  notarius  ad  vicem  Hludovici  recognovit  et  subscripsit. 

(Locus  sigilli.) 

Data  vi  kal.  marlii,  anno  xii,  indiclione  xv,  régnante  Karolo 
glorioso  rege.  Actum  Karisiaco  villa  régis  Palatii,  in  Dei  no- 
mine féliciter.  Amen. 

1   Orches,  arrondissement  de  Bcauna  (Côle-d'Or)  ? 

•  Ce.  mot,  s'il  est  bien  lu,  désigne  peut-être  Asnières-en-Montagne,  ;irrou  di-ie- 
nient  de  Clialillon  (Côte-d'Or). 

H.  Géraud. 


914 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

HISTOIRE  DE   PROVINS,   par  M.  Félix  Bourquelot.    18.H9,  ^1"  vol.j  iu-6» 
de  4^£  pages.  Prix  :  7  fr.  5o  c.  —  Chez  Lebeau,  à  Provins  ;  el  à  Paris,  chez  Te 
chener,  place  du  Louvre,  12,  et  chez  Dumoulin,  quai  des  Augustins. 

L'auteur  de  ce  livre,  abandonnant  la  routine  commode  suivie  par  un  trop  grand 
nombre  d'écrivains  qui  font  de  l'histoire  locale  un  tableau  difficile  à  saisir,  où 
chaque  ordre  de  faits  occupe  une  place  distincte,  où  tout  est  séparé,  tout  est 
scindé,  s'est  conformé  à  l'ordre  chronologique  des  événements.  Après  avoir  dé- 
brouillé le  chaos  toujours  pénible  des  origines  celtiques,  romaines  et  mérovin- 
giennes, M.  F.  Bourquelot  est  arrivé  à  conclure  que  la  ville  de  Provins  ne  pré- 
sente aucune  trace  d'existence  aux  époques  romaine  et  gauloise.  Il  a  montré,  par 
l'examen  des  Commentaires  de  César,  des  Annales  de  Saint-Bertin,  des  funé- 
raires et  de  quelques  autres  documents,  qu'sigendicum  doit  être  Sens  plutôt  que 
Provins;  quant  aux  vieilles  et  pittoresques  fortifications  de  cette  ville  qu'on  at- 
tribuait aux  Romains,  quant  à  la  célèbre  tour  de  César,  ce  sont  des  constructions 
postérieures  au  onzième  siècle. 

C'est  au  temps  de  Charlemagne  que  Provins  est  nommé  pour  la  première  fois 
dans  nos  annales,  et  dès  lors  on  voit  s'y  développer  celte  vie  forte  et  puissante 
qni,  au  treizième  siècle,  plaça  Provins  au  premier  rang  des  villes  commerciales. 
M.  Bourquelot  a  décrit  avec  méthode  et  clarté  cet  accroissement  qui  s'opère  à 
l'ombre  du  pouvoir  des  comtes  de  Champagne.  On  avait  cru  que  les  privilèges 
municipaux  de  Provins  dataient  seulement  de  l'an  iî3o;  l'historien  de  Provins  a 
prouvé  que,  dès  1190,  le  comte  Thibault  abonna  cette  ville  pour  la  somme 
de  600  livres ,  et  que  du  reste  les  chartes  communales  de  Provins ,  comme  la  plu- 
part de  celles  qui  émanent  des  comtes  de  Champagne,  ne  renferment  que  des 
concessions  fort  incomplètes  et  toujours  chèrement  achetées.  Mais  à  peine  la  capi- 
tale de  la  Brie  a-t-elle  atteint  le  dernier  développement  de  ses  libertés  communales, 
qu'elle  se  trouve  avec  toute  la  Champagne  absorbée  dans  la  monarchie  fran- 
çaise. Événement  désastreux  pour  la  province,  qui  fit  descendre  la  ville,  jadis 
animée  par  la  présence  des  comtes,  de  son  ancienne  splendeur  à  l'humble  état 
où  elle  végète  aujourd'hui.  M.  Bourquelot  a  terminé  son  volume  par  l'apprécia- 
tion de  l'importance  de  Provins  à  l'époque  de  sa  prospérité  5  il  a  tenié  de  recon- 
struire à  force  d'études  l'ancienne  cité,  de  retrouver  sa  physionomie  première  ; 
il  a  fait  parcourir  au  lecteur  ses  rues ,  ses  places  ,  ses  monuments  ;  il  Fa  conduit 
dans  ses  palais ,  dans  ses  églises  ,  dont  il  a  rétabli  les  formes  défigurées  ;  il  l'a  fait 
pénétrer  dan^  ses  vieux  souterrains,  dans  ses  tourelles  fortifiées.  Puis  il  a  présenté 
le  tableau  du  commerce  et  de  l'industrie  provinoises,  des  foires  importantes  delà 
Brie;  il  a  rendu  à  Provins  son  titre  oublié  de  ville  de  loi;  enfin,  sou  dernier  cha- 
pitre est  consacré  à  un  traité  fort  complet  de  la  monnaie  royale  et  baroniale  de 
Provins,  longtemps  en  usage  par  toute  la  France  et  imitée  même  en  Italie. 

Tel  est  le  résumé  de  ce  que  renferme  le  premier  volume  de  l'histoire  de  Pro- 
vins. Le  plan  de  ce  livre  nous  a  paru  sage  et  bien  entendu  ,  les  faits  el  leurs 
résultats  y    sont    discutes    avec  soin  et  toujours  appuyés  sur    des  témoignages 


,  U«  .a  ituni,  ieal  toujoui  la  partie  .ireiicolu^i'i  - 

Mvmi?«,  au  miliiu   de-,  inuiiumciils  «Iim  rits,  el  dans  ci  tic  «iludr, 
l'aulfur  f.iil  prouve  |l  roini r.| u.i l > I c ■-  eu  trcbéologj 

tioml    vulwmr  dé    VhUtoHtéi    l'rmins  cuiui.ndr.i  In   (in    <\ 
i s . i s  JOOT»,  div.rs  (  l.apiirrs  Ifléctatll   101  Iw  ">"  I  ovinoia ,   Irtir»  vii'ilji-s 

superstitions  populaires  .  l'ori,Mnis.-nion  muni'  ip  de  de  M  \ill<-:  enfin  un  <  Itoix  de 
pièces  juslMit  ;itiv«*8. 

n   i; 

CHRONIQUE. 

De  nombreuses  inscriptions  ont  eu  lieu  pour  le  cours  de  premier» 
année  del'Ecole  des  Chartes,  qui  doit  s'ouvrir,  à  la  Bibliothèque  royale 
le  8  janvier  prochain. 

—  Lorsqu'en  1837  M.  Fauriel  eut  publié,  dans  la  Collection  des  do- 
cuments inédits  SUR  l'histoire  de  Francb,  l'Histoire  de  la  croisade 
contre  les  hérétiques  albigeois,  écrite  en  vers  provençaux,  par  un  poète 
contemporain,  M..  Guizot,  alors  ministre  de  l'instruction  publique,  in- 
formé qu'il  existait  «  dans  divers  recueils  manuscrits  de  la  Bibliothèque 
«  royale,  et  notamment  dans  l'immense  collection  de  Doat,  une  foule 
«  d'actes,  de  chartes,  de  transactions  de  toute  espèce  relatifs  à  la  croisade 

<  albigeoise,  et  surtout  la  plus  grande  partie  des  procès-verbaux  de  l'in- 
quisition de  Toulouse,  »  ordonna  d'en  former  une  collection  spéciale 

destinée  à  révéler  au  monde  savant  «  ce  qui  nous  reste  de  plus  suret  de 

<  plus  curieux  pour  l'histoire  des  doctrines,  de  l'organisation  reli- 
««  gieuse,  des  mœurs  des  Albigeois,  de  leurs  relations  avec  leurs  frères 
«  d'Italie,  »  el  enfin  de  la  guerre  terrible  qui,  en  anéantissant  ces  reli- 
gionaires,  porta  un  coup  si  funeste  à  la  civilisation  du  midi  de  la  France. 

La  direction  du  recueil  fut  confiée  à  l'habile  et  savant  éditeur  de  la 
chronique  en  vers,  et  le  ministre  lui  adjoignit  deux  élèves  distingués 
de  l'École  des  Chartes,  MM.  Géraud  et  de  Fréville,  qu'il  chargea  d'en 
recueillir  les  matériaux  et  de  seconder  M.  Fauriel  dans  cette  publication. 
Depuis  deux  ans  MM.  Géraud  et  de  Fréville  ont  consacré  tous  leurs 
efforts  à  justifier  la  marque  de  confiance  dont  ils  avaient  été  honorés; 
l'exploration  qui  leuraété  confiée  est  loin  d'être  terminée,  mais  ils  ont 
déjà  réuni  et  annoté  des  matériaux  plus  que  suffisants  pour  former 
trois  ou  quatre  volumes  de  documents  inédits. 

Une  décision  ministérielle,  aussi  rigoureuse  qu'imprévue,  vient  de 
les  révoquer  en  suspendant  leurs  travaux  à  partir  du  |,r  jauvier  1840. 
Il  est  impossible  de  deviner  les  motifs  d'une  pareille  mesure.  Elle 
blesse  non-seulement  les  intérêts  de  deux  jeunes  gens  dont  ou  bri If 
l'avenir,  en  leur  retirant  le  modeste  emploi  qui  leur  avait  été  accord», 
sans  alléguer  contre  eux  le  moindre  sujet  de  plainte,  mais  encore  ceux 
de  tous  les  amisde  la  science,  qui  attendent  a\er  impatience  un  reçut  il 
solennellement  promis. 

MM.  Géraud  et  de  Fré\ille  sont  en  instaure  auprès  de  M.  I.inunsli. 
de  1* instruction  publique.  Il  y  a  lieu  d'espérer  <i'»«' l« BWWt «mi  le#a 


216 

Frappés  sera  révoquée,  ou  que  du  moins,  si  des  motifs  que  nous  ignorons 
s'opposent  momentanément  à  la  continuation  du  recueil  auquel  ils  co- 
opèrent, le  minisire  utilisera  les  connaissances  pratiques  dont  ils  ont 
fait  preuve,  en  leur  permettant  de  consacrer  leurs  efforts  à  Tune  des 
grandes  collections  qui  s'exécutent  sous  ses  auspices. 

Lorsque  Ton  se  plaint  généralement  du  décousu  de  la  Collection 
des  monuments  inédits  dans  laquelle  des  fragments  isolés,  quiauraient 
pu  être  édités  par  des  libraires,  ont  trop  souvent  pris  la  place  de  ces 
vastes  recueils  que  le  gouvernement  seul  peut  publier,  le  moment 
serait  bien  mal  choisi,  ce  nous  semble,  pour  détruire  une  collection 
importante,  dont  les  travaux  préparatoires  sont  déjà  fort  avancés. 

Ne  serait-il  pas  regrettable,  en  effet,  de  voir  un  recueil  utile,  conçu 
et  ordonné  par  M.  Guizot,  et  pour  l'exécution  duquel  le  nom  de  M.  Fau- 
riel  donnait  toutes  les  garanties  désirables,  arrêté  par  l'illustre  écri- 
vain, qui  en  faisait,  il  y  a  deux  ans,  dans  le  Journal  des  savants  (année 
1837,  p.  414),  un  si  juste  et  si  brillant  éloge  !  Mais  il  n'en  sera  pas  ainsi; 
car  nous  ne  pouvons  renoncer  à  l'espérance  de  retrouver  dans  le  mi- 
nistre actuel  de  l'instruction  publique  cette  haute  intelligence  de  tout 
ce  qui  touche  aux  intérêts  littéraires  et  scientifiques,  cet  amouréclairé 
des  lettres  et  de  ceux  qui  les  cultivent,  qui  distinguaient  si  éminem- 
ment l'ancien  secrétaire  perpétuel  de  l'académie  française,  et  qui  ont 
fait  saluer  avec  tant  de  joie  son  avènement  au  ministère. 

—  M.  le  ministre  de  l'intérieur  a  adressé,  les  8  août  et  8  octobre  1839i 
à  MM.  les  préfets,  deux  circulaires  relatives  à  l'organisation  des  archives 
départementales.  Les  mesures  prescrites  dans  ces  deux  circulaires 
seront  un  véritable  bienfait  pour  la  science.  Nous  regrettons  que  l'a- 
bondance des  matières  ne  nous  permette  pas  d'en  reproduire  aujour- 
d'hui le  texte;  mais  nous  ne  voulons  pas  renvoyer  à  un  autre  numéro 
l'expression  de  notre  gratitude,  pour  la  part  que  M.  le  ministre  a  bien 
voulu  faire  aux  anciens  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes. 

—  M.  le  ministre  de  la  guerre  a  chargé,  il  y  a  quelques  mois,  M.  de  Mas- 
Latrie,  élève  pensionnaire  de  l'Ecole  des  Chartes,  de  rechercher  dans 
les  différents  ports  de  la  Méditerranée,  les  documents  qui  peuvent  jeter 
quelque  jour  sur  les  relations  qui  ont  existé  au  moyen  âge  entre  le 
midi  de  la  France  et  les  Etals  barbaresques.  M.  de  Mas  Latrie  est  de 
retour  à  Paris,  après  avoir,  dans  une  première  tournée,  visité  les  ar- 
chives de  Marseille  et  de  Toulon.  Il  a  trouvé  dans  celles  de  la  chambre 
de  commerce  et  de  l'hôtel-de-ville  de  Marseille  des  pièces  nombreuses 
et  fort  intéressantes  pour  l'histoire  de  notre  commerce  avec  les  Arabes 
d'Afrique.  Plusieurs  titres  du  treizième  siècle  constatent  qu'il  y  avait 
à  cette  époque,  malgré  toutes  les  animosités  nationales  des  chrétiens 
et  des  musulmans,  des  relations  assez  régulières,  et  même  assez  souvent 
une  correspondance  écrite  entre  les  commerçants  de  Marseille  et  ceux 
de  la  côte  d'Afrique.  II  se  propose  d'adresser  prochainement  au  mi- 
nistre un  rapport  qui  fera  connaître  les  premiers  résultats  de  l'impor- 
tante et  honorable  mission  qui  lui  est  confiée. 


FORMULE  INÉDITE 


En  me  livrant  à  l'examen  d'un  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
royale,  qui  contient  la  loi  salique  et  quelques  autres  lois  anciennes, 
j'ai  trouvé  une  formule  du  genre  de  celles  dont  Bignon,  Sirmond, 
Baluze,  Mabillon,  Goldasl,  etc.,  ont  recueilli  un  nombre  très- 
considérable. 

Les  recherches  et  les  vérifications  que  j'ai  faites  le  mieux  qu'il 
m'a  été  possible,  me  portant  à  croire  que  ce  petit  document  était 
inédit,  il  m'a  paru  qu'il  y  aurait  quelque  utilité  à  l'insérer  dans  la 
Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes. 

Je  dois  commencer  par  une  description  sommaire  du  manuscrit, 
dans  lequel  cette  formule  n'occupe  que  la  dernière  page.  Ce  ma- 
nuscrit a  appartenu  autrefois  à  Colbert,  n°  4059  ;  acquis  par  la  Bi- 
bliothèque royale,  il  y  a  été  catalogué  longtemps  sous  le  n°  5189, 
3.  3;  il  porte  maintenant  le  n°4629. 

Le  premier  document  qu'il  contient  est  la  Lex  salica,  mais  d'une 
rédaction  très-différente  de  celles  qu'avaient  publiées  dès  le  seizième 
Siècle  du  Tillet  et  Hérold,  et  dans  les  siècles  suivants  F.  Pithou, 
Bignon,  Baluze,  Eccard  et  Feuerbach.  Ce  texte  a  pour  l'ordre  des 
matières  et  le  nombre  des  titres  une  très-grande  ressemblance  avec 
celui  qu'on  trouve  dans  le  tome  II  du  Thésaurus  de  Schiller;  ce- 
pendant il  fournit  beaucoup  de  variantes  que  je  m'occupe  de  re- 
cueillir; il  se  rapproche  beaucoup  plus  d'un  texte  de  la  même  loi 
salique  qu'on  trouve  dans  le  manuscrit  4409  (ancien  fonds)  dont 
aucun  éditeur  n'avait  aussi  fait  usage. 

Malheureusement  pour  ce  qui  concerne  l'objet  des  recherches 
auxquelles  je  me  livrais,  le  manuscrit  est  mutilé,  plusieurs  feuillets 
en  sont  perdus,  et  la  lex  salica  ne  commence  même  à  être  lisible 
qu'au  titre  xxviu  :  Si  quis  messem  alienam,  répondant  feu  j  6  du 
litre  xxix  des  éditions  de  du  Tillet,  Pithou,  Bignon  et  Baluze  ;  an 
|  5  du  litre  xxvn  de  l'édition  d'IIérokl  et  de  Feuerbach  ;  an  g  ô  du 
titre  xxvi  de  l'édition  d'Ecrard. 

i.  i:> 


218 

Immédiatement  après  la  loi  salique  se  trouvent  : 

1°  Un  édit  de  Childebert,  commençant  par  les  mots  Cum  in  Dei 
rumine,  imprimé  dans  un  grand  nombre  d'éditions  de  la  loi  salique, 
et  dans  les  collections  de  Baluze,  de  Canciani  et  de  M.  Pertz  ; 

2°  Un  petit  traité  latin,  par  demandes  et  réponses,  de  Trinilale  et 
de  Virtutibm.  J'ignore  s'il  a  été  imprimé; 

3°  Un  petit  document  intitulé  :  Incipit  philosophi  ikuditio  cum 
(sic).  C'est  un  travail  par  demandes  et  par  réponses.  Le  catalogue 
imprimé  n'en  fait  pas  mention; 

4°  Le  second  capitulaire  de  803,  et  le  second  de  805  qu'on  trouve 
dans  toutes  les  collections  ; 

5°  La  Lex  Ribuariorum  (Ripuariorum),  très-connue  et  souvent 
imprimée  ; 

6°  Un  Tractatus  de  Orthographia,  que  les  auteurs  du  catalogue 
imprimé  de  la  Bibliothèque  royale  déclarent  anonyme;  c'est  un 
extrait  d'Isidore  de  Séville,  Origin.,  lib.  I,  cap.  xxvi; 

7°  Une  préface  ou  épître  dédicatoire  d'un  livre  sur  la  morale, 
composée  de  phrases  tirées  des  livres  saints  :  j'ignore  si  cet  écrit 
assez  insignifiant  a  été  imprimé  ; 

8°  Une  épitaphe  en  vers  d'un  inconnu,  et  par  un  auteur  ano- 
nyme, qui  n'offre  aucun  intérêt  ; 

9°  Des  vers  latins  que  le  catalogue  attribue  aussi  à  un  anonyme, 
mais  qui  sont  de  Fortunat  (édit.  de  Luchi,  livre  VII,  pièce  6). 

La  formule  dont  je  vais  parler,  non  indiquée  dans  le  catalogue, 
est  sur  le  dernier  verso,  dont  le  reste  est  rempli  par  quelques  lignes 
latines  sur  les  époques  auxquelles  le  soleil  entre  dans  chaque  signe 
du  zodiaque. 

Le  manuscrit  est  attribué  au  dixième  siècle  par  le  catalogue, 
mais  il  paraît  être  du  neuvième.  Voici  le  texte  de  la  formule,  tel 
que  je  l'ai  lu  ,  ligne  pour  ligne  : 

Consuetudinis  lecû  indulgentia  prestans  ut  quo 
cienscùq;  unicuiq;  insticate  parte  ad  versa  vel 
_p_  neclientia  aliq  casu  fragllitatis  ëtiger'  opor 
tit  eu  auribus  publiées  innotisci.  Igit'  opti 
me  defensor  uel  curia  puplica  seo  et  cuto  clerorù 
sci  stephani  ac  uiris  magnifias  betorice  ciuitatis 


210 

Ego  îili  cmaoeaa  m  pego  bitorico  in  ailla  illa  cogfi 

catisobtimc.  ilclor  illi  liitorice  ciuitatis  seo  et 
tlloprofçflsore  vel  alie  qu&pluris  me  obidiente 

ûro  ilt       propterea  sugirendo  vobis  deposco  ut 
pietatis  urï  triduû  apensionis  secundû  lege 
consuetudinis  quod  ego  ibidë  custodiui  ])ie 
tatis  urâe  mihi  adfirmare  deberilis  quod 
ita  et  fecistis  ut  de  id  quod  in  ipsa  struiïita 
habebat  insertum  tune  tëpore  uestre 
raisericordia  nostra  defensionë  ui  adju 
toriû  ut  lex  n  periat  erigat  potius  qua 
inledat  stibulationë  subnexa. 

Voici,  je  pense,  comme  on  peut  lire  ce  texte,  dont  je  n'ai  pas  du 
reste  le  projet  de  corriger  la  mauvaise  latinité.  Les  personnes  qui 
ont  lu  les  formules  angevines  publiées  par  Mabillon,  et  celles  d'Au- 
vergne publiées  par  Baluze,  ont  dû  y  trouver  une  latinité  bien  plus 
corrompue  que  dans  notre  petit  document,  et  môme  des  passages 
beaucoup  plus  difficiles  à  expliquer,  par  suite  de  l'incorrection  des 
textes. 

Consuetudines  legum  indulgentiam  praestant  ut  quotiescumque 
uuicuique  instigante  parte  adversâ,  velper  negligentiam  aliquam,  ca- 
sus  fragilitatis  contigerit,  oportet  eum  auribus  publicis  innotesci. 
Igitur,  optime  defensor,  vel  curia  publica  seu  et'  ...clerorum  sancti 

1  Le  manuscrit  porte  très-lisiblement,  comme  je  l'ai  imprimé  plus  haut,  cuto, 
au-dessus  de  ut ,  le  copiste  a  mis  des  lettres  qui  sont  oa  ne  ou  rio  ,  ou  même  ria. 
Le  mol  qui  suit ,  et  que  j'écris  clerorum  ,  étant  un  peu  effacé,  on  pourrait  suppo- 
ser Je  rerum.  Cependant  je  crois  que  clerorum  est  le  vrai  mot;  mais  ne  pouvant 
deviner  le  précédent,  je  le  laisse  ici  en  blanc.  Si  on  veut  lire  cuncto ,  les  mot» 
cuncto  clerorum  désigneront  le  corps,  l'ensemble,  la  réunion  des  prêtres  de  S.iin4  - 
Etienne  ,  qui  était  l'église  métropolitaine  et  qui  peut-être  avait  une  partici- 
pation à  la  juridiction  volontaire  de  la  curie.  On  serait  dans  une  hypothèse  à  peu 
près  semblable  ,  si  cuto,  avec  les  lettres  dont  il  est  surmonté,  est  lu  curialo;  ce 
mot  curiatus,  d'après  Ducange,  h.  v.,  signifie  curia  ,  senalus. 


220 

Stephani  ac  viri  magnifia  Biturica?  civitatis,  ego  ille  commanens  in 
pago  Bituricae  civitatis,  seu  et  illo  profensore  i  vel  alii  quam  plures , 
me  obediente  ,  yirô  illo  2  :  propterea  suggerendo  vobis  deposco  ut  pie- 
tatis  vestri  triduum  apensionis,  secundum  legem  consuetudinis  quod 
ego  ibidem  cnstodivi,  pietatis  vestiœ  mihi  adfirmare  deberitis,  quod 
ita  et  fecistîs  ut  de  id  quod  in  ipsa  instrumenta  habebat  insertum  tune 
tempore  vestram  misericordiam  nostram  defensionem  velut  adjuto- 
riuin  ut  lex  non  pereat,  eiigat  potiùs  quàm  inlaxlat  stipulationem 
subnexam. 

L'objet  de  ce  document  est  déjà  connu  par  des  formules  du  même 
genre  dont  je  vais  bientôt  présenter  l'indication. 

L'état  imparfait,  et  je  pourrais  dire  provisoire  de  la  société  sous 
la  première  race,  exposait  très-souvent  les  propriétaires  à  des  pil- 
lages, à  des  incendies  dans  lesquels  leurs  litres  étaient  détruits. 

On  n'avait  pas  encore  institué  de  fonctionnaires  dépositaires  des 
minutes  des  actes;  les  conventions  écrites  n'étaient  dans  la  réalité 
que  des  sous  seings  privés,  dont  chacun  des  contractants  avait  un 
exemplaire,  ou  une  partie  de  l'original. 

Il  était  donc  convenable  de  procurer  à  ceux  qui  avaient  perdu 
leurs  titres  des  moyens  de  suppléer  à  cette  perte. 

Dans  la  législation  romaine,  une  constitution  de  l'empereur 
Gordien,  de  l'an  250  (Cod.  Justin.,  deFide  instrum,  1.  5),  avait, 
pour  des  cas  semblables,  dérogé  au  droit  commun  et  admis  les 
preuves  par  témoins 3. 

Soit  par  tradition  de  cette  législation  romaine,  ce  qui  est  très- 
vraisemblable,  soit  parce  que  les  mêmes  besoins  conduisent  natu- 
rellement à  adopter  des  remèdes  semblables,  on  prit  chez  les  Francs 
des  mesures  propres  à  réparer  la  perte  des  documents 4. 


«  J'entrerai  plus  bas  dans  quelques  détails  sur  ce  mot. 

*  Les  lettres  ill ,  avec  un  trait  transversal  sur  les  deux  //,  peut  signifier  illustri , 
illustrissimo ,  et  la  trace  de  quelques  lettres  grattées  ferait  conjecturer  qu'on  avait 
écrit  illustri.  Mais  je  pense  que  c'est  à  dessein  que  le  grattage  a  été  fait  :  les  mots 
me  obediente  viro  illo,  signifient  :  moi,. votre  obéissant  homme  un  tel.  Les  for- 
mules ne  contiennent  en  général  aucun  nom  propre  ;  mais  à  la  place  où  il  devrait 
s'en  trouver,  sont  les  pronoms  ille  ,  Ma. 

>  On  pourrait  conjecturer,  d'après  quelques  expressions  assez  obscures  de  la 
première  formule  publiée  par  Baluze ,  Miscellanea  ,  t.  VI ,  p.  5L6 ,  qu'il  aurait 
existé  une  constitution  d'Honorius  et  Théodose  sur  le  même  objet. 

4  Les  législations  modernes  offrent  des  exemples  de  mesures  de  cette  espèce.  Je 
me  borne  à  citer  celle  que  la  Convention  prescrivit  par  une  loi  du  2  floréal  an  tir, 


221 

(  (lui  qui  avait  éprouvé  l'accident  don(  il  routai!  prévenu 
suites  faisait  attester  par  des  personnes  dignes  de  fol  de  son  canton 
les  cuises (jui  iraient  fait  périr  ses  litres,  ce  « n r i l >  lavaient  «lu 
contenu  de  ees  titres,  et  des  droits  on  des  Mena  qu'ils  loi  attri- 
boaienL 

Celle  soi  le  de  procès-verbal  était  présentée  au  roi,  qui  l'homolo- 
guail  et  donnait  un  ordre  appelé,  suivant  Flodoard  ',  prœèêptum  âê 
charlis  combustis. 

On  trouve  dans  le  livre  1er  de  Mareulfe,  sous  le  n"  84;  la  Rêlatio 
pagemium  ad  regem  êireeta,  et,  j-ous  le  n»  35,  le  Prœceptutn  régis. 

Les  recueils  historiques  nous  ont  conservé,  à  la  date  de  663',  un 
doeuinenl  Irès-remarquable  relativement  aux  titres  de  propriété  du 
monastère  de  Bèze. 

La  chronique  de  Bèze  atteste  que,  durant  les  troubles  arrivés 
sous  Chlotaire  III,  les  biens  de  cette  abbaye  furent  ravagés,  que  les 
litres  des  donations  qu'on  lui  avait  faites  furent  enlevés  et  perdus  en 
grande  partie  ;  que  l'abbé,  pour  réparer  ce  malheur,  eut  recours 
à  Sichelon  qui,  sous  le  titre  de  duc,  avait  l'administration  de  la 
Bourgogne,  le  priant  d'obtenir  du  roi  des  lettres  qui  remédiassent 
à  la  perte  des  titres.  On  voit  par  la  charte  citée,  que  Sichelon  s'a- 
dressa aux  maires  du  palais  ;  que  le  roi,  sur  le  compte  qui  lui  en  fut 
rendu,  délivra  un  diplôme  en  l'année  664,  portant  que,  vu  qu'il 
est  constant  que  l'abbaye  de  Bèze  a  été  pillée  par  des  brigands,  et 
que  ses  chartes  ont  été  enlevées,  il  veut  que  tout  ce  qui  sera  prouve 
avoir  été  concédé  à  celte  abbaye  lui  soit  assuré ,  et  même  il  faii  dans 
ce  diplôme  l'énumérationdes  biens  dont  elle  devait  jouir. 

La  formule 46de  l'appendice  de  xMareulfe  constate  qu'on  pouvait 
aussi  s'adresser  au  comte  qui,  après  avoir  vérifié  les  faits  avec  l'as- 
sistance des  hommes  dont  était  formé  le  malluui,  délivrait  une  or- 
donnance propre  à  suppléer  aux  titres  perdus  :  on  appelait  celte 
ordonnance  appe  finie. 

Bignon,dans  ses  notes  sur  cette  formule,  a  cherché,  sans  pouvoir 
la  trouver,  l'élymologie  du  mot  appemris,  et  va  jusqu'à  croire  qu'il 
faut  le  corriger  en  y  substituant  à  pari  on  à  paribus. 

Le  respectdùà  ce  Bavant  n'oblige  pas  à  adopter  une  opinion  qu  il 
est  loin  d'avoir  justifiée,  et  le  refus  d'\  accéder  ne  m'impose  pas 


l-oiir  réparer  par  la    même  voie  d'affu lus  la  perle  an  iti  îfil,  dc- 

iruits  dans  la  guern-  de  la  Vendée. 
1   I/ist.  Eeclcsicr,  ficm.,  lil).  II, C.   17. 


222 

môme  rigoureusement  l'obligation  de  trouver  une  étymologie  ac- 
ceptable, surtout  si  ce  mot  appartenait  à  l'ancienne  langue  des 
Francs.  Mais  je  crois  qu'on  peut  l'expliquer  en  le  rattachant  à  ap- 
pendere,  appensus,  parce  qu'on  faisait  des  affiches  pour  donner  de 
la  publicité  à  la  demande  et  même  appeler  des  contradicteurs. 
C'est  en  effet  ce  que  prouve  la  28e  des  Formulée  veteres  pu- 
bliées par  Sirmond,  où  l'on  voit  que  la  demande  était  rédigée  en 
double  exemplaire  ut  una  in  foro  publico  in  ipsa  civitate  sit 
afficta;  ce  que  constate  encore  une  autre  formule  32  du  recueil  de 
Mabillon. 

Le  document  que  je  donne  est  même  plus  précis  ;  en  employant 
les  mots  triduum  appensionis ,  il  prouve  que  le  fait  de  cette  affiche 
s'appelait  appensio,  d'où  on  aura  fait  appennis. 

La  formule  27e  de  l'appendice  de  Marculfe  contient  le  Prœcep- 
tum  régis  rendu  sub  testificatione  bonorum  hominum;  mais,  dans 
le  recueil  de  Mabillon,  il  existe  trois  formules  d'appennis,  31,  32 
et  33,  où  l'on  voit  que  l'information  préalable  avait  lieu  devant  la 
curie  ;  sans  doute  lorsqu'il  en  existait  comme  à  Angers  où  ces  for- 
mules ont  été  faites. 

On  trouve  deux  autres  formules  sur  le  même  sujet  dans  celles 
que  Baluze  a  publiées,  Miscellanea,  t.  VI,  pages  546  et  suiv. 

Tout  légal  que  fût  ce  mode  de  réparer  les  pertes  de  titres  détruits, 
on  ne  peut  se  dissimuler  qu'à  une  époque  d'ignorance  on  a  pu  très- 
souvent  insérer  dans  les  actes  nouveaux  des  formules,  des  expres- 
sions qui  n'étaient  pas  en  usage  à  l'époque  de  la  confection  primitive 
des  actes  qu'on  était  dans  la  nécessité  de  refaire. 

Notre  histoire  contemporaine  nous  offre  des  exemples  qui  peu- 
vent servir  à  excuser  les  rédacteurs  des  nouveaux  litres  dits  appen- 
nis. Lorsque  les  notaires,  les  greffiers  ont  délivré,  depuis  la  cessation 
du  régime  de  la  république,  des  expéditions  d'actes  ou  de  jugements 
passés  en  1793  et  années  suivantes,  ils  les  ont  intitulées  Bonaparte, 
premier  consul;  Napoléon,  empereur;  Louis,  Charles, roi  de  France, 
et  ils  n'ont  pas  dû  faire  autrement,  puisque  des  lois  leur  comman- 
daient ces  espèces  d'anachronismes. 

On  ne  doit  donc  pas  toujours  juger  avec  une  extrême  sévérité 
d'anciennes  chartes  où  se  trouvent  quelques  énoncialions  qui  ne 
cadrent  pas  exactement  avec  les  faits  ou  les  usages  du  temps  auquel 
ces  chartes  paraissent  se  rapporter,  parce  que  souvent  ces  ana- 
chronismes  sont  le  résultat  des  mesures  prises  pour  réparer  la  perte 
de  documents  qu'on  savait  avoir  existé  réellement,  et  dont  on  faisait 


après  roup  de  nouyelel  rédactions  déni  lesquelles  l'ignoi 
leribet  ou  notaires  inlroduisail  ces  expressions  que  des  critiques 

lropsé\cres  ont  piises  pour  des  preuves  île  fausseté. 

Brequigny  .1  l'ait  a  ce  sujel  dans  ses  Prolégomènes,  pages  v  et 
1  1  \\\,  des  réflexions  très-judicieuses  qu'on  peut  consulter*. 

I.epelil  document  que  je  >iensdc  transcrire  semblerait,  au  pre- 
mier coup  d'eril  n'a\oir  d'autre  mérite  que  celui  d'êlre  inédit,  car 
il  ne  nous  apprend  rien  de  nouveau  sur  les  mesures  employées  pour 
réparer  les  pertes  des  actes  de  propriété,  et  même  il  est  moins 
complet  que  les  autres  formules  citées  plus  haut.  Il  peut  cependant 
avoir  quelque  utilité  sous  deux  rapports. 

1°  11  constate  l'existence  ou  la  continuation  d'existence  d'une 
curie  à  Bourges.  Nous  avions  bien  quelques  indications  favorables 
à  l'ancienne  indépendance  municipale  de  celte  cité,  et  M.  Ray- 
nouard  les  a  rassemblées  à  la  page  182  du  tome  11  de  son  Histoire 
du  droit  municipal;  mais  la  plupart  des  preuves  qu'il  adonnées 
ne  sont  que  de  la  troisième  race,  et  celles  qui  concernent  les  deux 
autres  sont  à  peu  près  insignifiantes  quant  au  régime  municipal 
proprement  dit.  On  ne  trouve  même  dans  aucun  des  documents 
relatifs  à  Bourges  qu'a  cités  M.  Baynouard  les  mots  curia,  de- 
fensor. 

Nous  avons  maintenant  la  preuve  que  Bourges  doit  être  mise 
sur  la  même  ligne  qu'Angers  et  d'autres  cités  où  de  très-anciens 
documents  attestent  pendant  la  première  race  l'existence  de  curies 
et  de  défenseurs. 

2°  Notre  document  nomme  un  fonctionnaire  municipal  connu 
sous  le  nom  de  profensor  (probablement  pour  prodefensor).  Ce 
mol  ne  se  trouve  dans  aucun  glossaire,  ni  même  dans  aucun 
document  imprimé.  Mais  on  lit  dans  les  formules  lui  et  liv  de 
l'appendice  de  Marculfe,  le  mol  professore,  qui  a  sans  doute  la 
même  signification,  parce  qu'il  est  dans  la  même  place  et  pour  le 
même  objet.  Peut-être  est  ce  le  mot  profensore  mal  écrit2. 
Ce  qui  est  surprenant,  c'est  que  ni  Ducange  ni  ses  continuateur* 
n'aient  expliqué  ce  mot  professor,  qu'ils  avaient  pu  lire  dans  Mai 

1  Voir,  dans  le  môme  ouvrage,  la  uote  de  la  charte  GO 

■  J'ai  vc>ifie  ces  deux  formules  dans  le  maiui.s>  1  il  de  la  Bibliothèque  royale 
muais  qu'elles  portent  très-lisiblement  professorc  j  niai 
que,  daoa  celle  que  je  public,  /'tnfensore  est  i  •  rit  Irèi  lUiblemi  m,    aua  rju'i 
possibilité  de  »*y  mépreudre. 


224 

culfe;  M.  de  Savigny  (trad.  fr.,  2e  édit.,  t.  I,  p.  213,  noie  c)  est 
le  seul,  à  ma  connaissance,  qui  y  ait  fait  attention;  il  ne  l'a  pas 
expliqué  parce  qu'il  l'a  considéré  comme  écrit  par  erreur.  Mais  une 
erreur  dans  les  deux  formules  de  l'appendice  de  Marculfe  serait  peu 
concevable;  et  notre  formule,  en  donnant  profensore,  explique, 
selon  moi,  la  difficulté.  11  s'agit  du  substitut  du  defensor,  appelé 
profensor  par  une  syncope  dont  les  exemples  ne  sont  pas  rares*. 

3°  Enfin,  le  document  nous  apprend  que  l'usage  était  que  l'af- 
fiche de  la  demande  durât  trois  jours,  ce  qui  était  déjà  indiqué 
seulement  par  les  deux  premières  des  formules  que  Baluze  a 
publiées  dans  le  tome  VI  de  ses  Miscellanea. 

Je  ne  peux  offrir  des  conjectures  certaines  sur  l'époque  à  laquelle 
cette  formule  a  été  rédigée. 

Parle  style  et  les  usages  qu'elle  constate,  elle  ressemble  à  celles 
dont  nous  avons  déjà  des  collections  2.  Mais  les  actes  ou  protocoles 
dont  ces  collections  sont  composées  ont  vraisemblablement  été 
faits  à  des  époques  très-différentes.  La  preuve  qu'on  aurait,  par 
une  sorte  de  hasard ,  que  telle  formule  est  de  telle  époque,  ne 
prouverait  rien  pour  les  autres. 

J'ai  dû  faire  cette  observation  afin  de  prouver  que  je  n'ai  pas 
manqué  de  bonne  volonté  pour  rechercher  l'époque  à  laquelle 
pouvait  être  attribuée  la  formule  que  je  publie,  et  même  l'espèce 
d'impossibilité  d'un  succès  dans  de  semblables  recherches. 

PARDESSUS. 


1  On  pourrait,  je  le  reconnais  ,  soutenir  la  leçon  de  l'appendice  de  Marculfe  , 
prqfesso^e  ,  en  supposant  qu'il  existait  dans  les  curies  un  fonctionnaire  ou  greffier 
chargé  de  recevoir  les  déclarations,  prqfesstones.  Mais  celte  interprétation  me 
paraîtrait  bien  conjecturale,  la  place  de  ce  mot,  l'expression  seo  (seu)  et  Me  pro- 
fensore  ,  après  la  désignation  du  defensor,  me  paraissent  indiquer  un  substitut  de 
ce  magistrat. 

a  ic  Formules  de  Marculfe  ,  en  deux  livres  ;  2°  Formules  d'un  auteur  incertain , 
autrement  dites,  appendice  de  Marculfe  ;  3°  Formules  publiées  par  Bignon  ; 
4°  Formules  publiées  par  Sirmond  ;  5°  Formules  publiées  par  Lindenbrog  ;  6°  For- 
mules publiées  par  Baluze,  dans  les  Capitulaires  avec  toutes  les  précédentes; 
7»  Formules  publiées  par  Mabillon;  8°  Nouvelles  formules  publiées  par  Baluze  , 
d.<ns  ses  Miscellanea ,  t.  VI. 

Je  ne  parle  pas  d'autres  formules  publiées  par  Eccard  et  Goldast  ;  encore  moins 
de  Formulée  de  episcopatu,  rituales,  excommunicationum,  qu'on  trouve  dans  les  re- 
cueils, mais  dont  l'objet  est  étranger  à  celles  que  j'ai  indiquées  plus  haut. 


DOCUMENTS  HISTORIQUES 

INÉDITS, 

TiRÉS  DES  ARCHIVES  DE  POITIERS. 


La  Revue  française  publia,  au  mois  de  décembre  1838,  un  do- 
cument culinaire  de  Van  1301,  que  j'avais  traduit  et  commenté 
d'après  une  pièce  originale  conservée  dans  les  archives  de  Poi- 
tiers. Les  mêmes  archives  m'avaient  fourni ,  quelques  années  au- 
paravant ,  une  lettre  également  inédile  et  d'un  assez  vif  intérêt 
historique,  écrite  par  le  R.  P.  Cotton,  confesseur  de  Henri  IV. 
J'avais  dû  les  copies  de  ces  différentes  pièces  à  la  correspondance 
amicale  de  M.  Louis  Rédet,  élève  de  l'École  des  Chartes ,  et  archi- 
viste paléographe  du  département  de  la  Vienne.  Il  en  remplit  les 
fonctions  à  Poitiers  avec  un  zèle  et  une  intelligence  qui  Pont  mis  en 
grande  considération  parmi  les  hommes  instruits  de  la  province. 
C'est  lui  qui  fait  le  dépouillement  de  Pimmense  collection  historique 
laissée  par  Dom  Fonleneau,  et  qui  en  rédige  les  tables  dont  la  pu- 
blication formera  plusieurs  volumes.  J'anticipe  aujourd'hui  sur  sa 
part  de  rédaction  à  la  Ribliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes  en  fai- 
sant connaître  quatre  pièces  qu'il  a  bien  voulu  m'envoyer  encore, 
après  les  avoir  copiées  sur  les  originaux  tirés  tout  récemment  des 
mêmes  archives  où  ils  étaient  restés  ensevelis  jusqu'à  ce  jour. 

La  première  est  datée  du  lundi  après  le  dimanche  des  Rameaux, 
l'an  du  Seigneur  1270.  Comme  cette  date  précède  le  jour  de 
Pâques,  pour  la  rapporter  au  système  grégorien,  il  faut  substituer 
1271  à  1270.  Ce  n'est  point  le  premier  original  de  cette  pièce  que 

•dent  les  archives  de   Poitiers,  c'est  une  «  Copie  donnée 
i  le  sceau  établi  à  Poitiers  pour  les  contrais  par  monseigneur  le  duc 


22G 

«  de  Berri  et  d'Auvergne,  comte  de  Poitiers,  de  Boulogne  etd'Au- 
«  vergne,  le  28  octobre,  l'an  du  Seigneur  1396  [.  » 

Celte  pièce  pourrait  servir  d'argument  en  faveur  de  la  surabon- 
dance apparente  des  formules  de  garantie  qui  se  multiplient  dans 
nos  anciennes  chartes  pour  consolider  le  droit  de  possession.  Bar- 
thélémy de  l'Isle  Bouchard,  seigneur  de  Gençay,  dut  regretter  de 
ne  pas  posséder  un  litre  ainsi  rédigé,  constatant  le  droit  dont  il 
jouissait,  de  percevoir,  en  certaines  circonstances  majeures, le  dou- 
ble de  la  redevance  annuelle  que  lui  payait  en  blé  et  en  argent 
le  prieuré  de  Gizay.  Ces  circonstances  ne  laissaient  pas  que  d'être 
nombreuses;  c'était  :  lorsqu'il  élait  fait  chevalier,  lorsqu'il  mariait 
sa  fille,  lorsqu'il  se  croisait ,  lorsqu'il  avait  à  payer  sa  rançon,  s'il 
était  fait  prisonnier  ;  comme  aussi  (cela  est  moins  clair  pour  nous) 
a  l'occasion  des  actes  de  main-morte,  d'acquisition  ou  de  conquest  ; 
et  pour  les  autres  cas  d'assistance  et  de  devoirs  ordinaires  des  vas- 
saux envers  leurs  seigneurs. 

< Premissa  pecuniam  et  bladum,ad  novam  miliciam,  et  filiam 

«  maritandam,  ad  crucem,  ad  redemptionem  prisionis,  ad  mor- 
«  tuam  mamm,  ad  acquisicionem  seu  conquestum  et  ad  alia  auxi- 
«  lia  seu  consueta  deveria  dominorum,  debere  dupplicari.  » 

Malgré  le  constant  usage  de  ce  droit,  ceux  qu'il  grevait  ainsi 
d'un  double  impôt,  c'est-à-dire  les  religieux,  l'abbé,  l'assemblée 
conventuelle,  le  prieur  et  les  vassaux  du  monastère  de  Saint-Cy- 
prien,  contestèrent  ce  droit  à  leur  seigneur,  qui  n'avait  que  la  tra- 
dition à  leur  opposer,  t  Religiosis,  abbate  et  conventu  dicti  monas- 
«  terii  sancti  Cypriani ,  et  priore  dicti  loci ,  et  hominibus  prions 
«  predicti  in  contrarium  asserentibus.  »  Nous  voyons  dès  lors  poin- 
dre cette  tendance  à  saper  le  droit  de  possession  dans  sa  base  par 
des  raisonnements  très-spécieux,  tendance  que  La  Fontaine  a  carac- 
térisée avec  une  précision  si  plaisante  : 

Je  voudrais  bien  savoir,  dit-elle  ,  quelle  loi 

En  a  pour  toujours  fait  l'octroi 
A  Jean  ,  fils  ou  neveu  de  Pierre  ou  de  Guillaume, 

Plutôt  qu'à  Paul,  plutôt  qu'à  raoi. 
—  Jean  Lapin  allégua  la  coutume  et  l'usage  : 
Ce  sont ,  dit-il ,  leurs  lois  qui  m'ont  de  ce  logis 
Rendu  maître  et  seigneur,  et  qui,  de  père  en  fils, 
L'ont  de  Pierre  à  Simon  ,  puis  à  moi,  Jean  ,  transmis. 

1  Datum  pro  copia ,  sub  siqillo  apud  Pictavis  ad    contraclus  constitulo,  pro 
domino  duce  Bituricensi  et  Alvergnie,  comité  Pictavcnsi ,  Bolonie  et  Alvcrgnie  , 


M  fe*t  curieux  devoir*  ni  mitieti  «lu  treizième  siècle,  le  seigneui 
deGençaj  jouer  ria-tflaAe  ses  fassatii  le  rélc  modeste  du  Lapin 
El  la  ïàb\é. 

Les  prétentions  des  moines  ne  se  bornaient  pas,  en  cll'et,  a  l'abo- 
lition du  double  impôt  dans  les  cas  précités.  Par  un  autre  usage, 
ils  devaient  encore  tous  les  ans  à  leur  seigneur  un  repas  donné  à 
quatorze  personnes  de  sa  maison.  On  peut  supposer  qu'à  une  époque 
beaucoup  plus  ancienne  ce  repas,  établi  sans  doute  en  reconnais- 
sance de  quelque  service,  dut  élre  assez  somptueux  et  assez  a- 1  râ- 
ble pour  élre  considéré  comme  une  fête  par  les  officiers  du 
seigneur  de  Gençay,  et  comme  une  forte  dépense  pour  les  religieux 
du  prieuré  de  Gizay.  Ceux-ci,  voulant  très-probablement  arriver 
par  gradation  à  l'abolition  de  celte  coutume  onéreuse,  s'appliquè- 
rent par  une  suite  d'empiétements,  qui,  s'ajoutant  à  la  tradition,  en 
étaient  à  la  fin  devenus  eux-mêmes  des  coutumes  intégrantes,  s'ap- 
pliquèrent, dis-je,  à  rendre  ce  repas  à  peu  près  insupportable. 
Voici  comme  ils  s'y  prirent:  les  termes  de  l'engagement  primi- 
tif auquel  remontait  la  tradition  se  bornaient  probablement  a  l'obli- 
gation d'un  repas  fourni  tous  les  ans  par  le  prieuré  à  quatorze  per- 
sonnes de  la  maison  du  seigneur  ;  et  c'est  dans  ces  termes  généraux 
que  cette  charte,  si  minutieuse  de  détails ,  comme  nous  le  verrons 
plus  bas  dans  l'exposé  des  transactions  utiles  au  prieuré,  présente 
d'abord  l'obligation:  «  Quoddam  prandium  annuum  costamale,  seu 
quamdam  comeslationem  annuam  costumaient  ad  quatuordecim 
personas  (antummodo  de  servienUbus  nostris.  »  Mais  comme  la  Ira- 
dition  ne  spécifiait  pas  quand  et  comment  ce  repas  annuel  serait 
servi,  les  religieux,  avec  le  temps ,  avaient  fini  par  faire  passer  en 
usage  de  le  servir  sans  sauces,  et,  ce  qui  était  pire,  dans  l'hiver  (il 
est  même  probable  qu'ils  n'en  choisissaient  pas  le  jour  le  moins 
froid),  de  plus,  toutes  les  portes  ouvertes  et  sans  feu  ni  paille  : 
«  Sine  ùjne>  sinepalea,  sînesalsa,  et  apertis  ostiis  domus,  et  tempore 
hyemali.»  Or,  lors  même  que  les  mets  eussent  été  abondants  et  choi- 
sis, il  est  probable  qu'avec  de  telles  conditions  les  officiers  du  m  i- 
gneur  de  (icnçay  durent  peu  insister  pour  conserver  <  e  privil 

D'ailleurs  l'abandon  de  ce  repas  ne  tirait  pas  à  grande  consé- 
quence, en  comparaison  des  avant nges  très-réels  de  l'impôt  doublé 


wiu°  menais  oclubria,  auno  Domini  millesiitoo  triceniCMtno  ûonage«io)0 
sexto. 


228 

dans  les  cas  que  nous  avons  énumérés  plus  haut,  et  qui  étaient,  eu 
quelque  sorte,  dans  le  droit  commun  d'alors.  Mais  l'absence  de 
titres  obligea  le  seigneur  de  Gençay  à  faire  remise  du  tout,  en  se 
contentant,  pour  unique  dédommagement,  d'une  modique  rede- 
vance annuelle  de  dix  sous. 

Dans  la  charte  qui  constate  cette  transaction ,  les  prieurs  de 
Gizay  assurent  leur  droit  nouveau  avec  l'exubérance  de  précautions 
usitée,  comme  nous  le  disions,  dans  ce  genre  d'actes,  et  dont  les 
motifs  même  du  gain  de  leur  cause  devaient  leur  faire  sentir  alors 
toute  l'utilité.  A  ce  point  de  vue,  la  traduction  d'un  passage  de 
cet  ancien  litre  me  paraît  offrir  un  intérêt  réel ,  d'autant  plus  qu'on 
aborde  rarement  la  traduction  de  ces  vieux  documents;  on  les 
cite,  pour  plus  d'authenticité,  dans  le  texte  même,  dont  le  style 
barbare  éloigne  bien  des  lecteurs  qui  y  trouveraient  souvent  une 
abondante  source  d'instruction. 

«  Nous  avons  tenu  quittes  et  dégagés ,  et  de  nouveau  tenons 
«  quittes  et  dégageons  entièrement,  tant  en  notre  nom  qu'en  celui 
«  de  nos  héritiers  et  successeurs,  lesdits  religieux  et  ledit  prieur,  de 
«  l'obligation  annuelle  dudit  repas  et  de  ladite  fourniture  de  vi- 
te vres,  ne  nous  réservant  sur  ledit  prieuré,  pour  nous  ni  pour  au- 
«  cun  des  nôtres  de  nos  héritiers  ni  successeurs,  en  quelque  occa- 
«  sion  ou  par  quelque  motif  que  ce  soit,  absolument  rien  du  droit 
«  au  susdit  repas  ou  à  la  susdite  fourniture  de  vivres,  ou  à  toute 
«  aulre  quelconque.  Nous  les  en  tenons  quittes,  dis-je,  moyennant 
«  la  somme  de  dix  sous  de  monnaie  courante,  que  le  prieur  de 
«  Gençay  ou  son  fondé  de  pouvoirs,  selon  qu'il  se  trouvera  audit 
«  prieuré,  nous  paiera  annuellement  à  nous  ou  à  nos  successeurs, 
«  la  veille  de  Noël,  comme  somme  substituée  audit  repas  annuel 
«  et  à  ladite  fourniture  annuelle  de  vivres;  de  telle  sorte  que  si  les 
«  dix  sous  susdits  ne  sont  pas  payés  tous  les  ans  à  nous,  à  nos  hé- 
«  ritiers  ou  successeurs,  il  sera  loisible  à  nous,  à  nos  héritiers  ou 
«  successeurs,  de  réclamer  cet  équivalent  des  temps  passés.  De 
«  plus,  nous  avons  tenu  quittes  et  dégagés,  tenons  quittes  et  déga- 
«  geons  à  toujours  lesdits  religieux,  prieur  et  vassaux,  de  doubler 
«  ladite  redevance  de  dix  livres  et  ladite  fourniture  de  blé  ou  fro- 
«  ment,  et  nous  renonçons  au  droit  de  réclamer  en  double  ledit  blé 
«  et  ladi'e  somme  dans  les  cas  où  nous  prendrions  la  croix,  serions 
«  fait  chevalier,  et  tous  autres  cas  et  circonstances  énoncés  ci- 
«  dessus  et  autre  quelconque  où  nous  pouvions  réclamer  le  double 
«  desdites  sommes  d'argent  et  fourniture  de  blé.  » 


M9 

Nos  lecteurs  irouféroDl  efacore  probablement  plusieun 
réflexions  à  tirer  de  cette  ohartd  curieuse,  octroyée  en  1_7<). 


Près  de  deux  siècles  après,   «  le  quatorziesme  jour  de  juillet, 

«  rente  de  monseigneur  saint  Ciprien  ,  mil  quatre  cent  cinquante 
«  el  ungjusques  au  d.  jour  et  teste,  mil  quatre  cent  cinquante  el 

«  deu\)),  la  ville  de  Poitiers  dépensa  dans  le  cours  de  Tannée,  en 
frais  publics  qualifiés  «  aucunes  besoignes,  affaires  el  réparations 
«  deladile  ville  »  une  somme  de  qualrc-vingt-treize  livres  quatre 
sousdeuv  deniers,  dont  Jehan  Boylesve,  receveur  de  la  ville,  jus- 
tifia soigneusement  l'emploi  détaillé.  C'est  le  contenu  de  la  pièce 
intitulée  :  «  Parties  de  deniers  mis  et  despencez  par  le  commande- 
ce  ment  et  ordonnance  de  Nous  Hugues  Decouzay  ,  lieutenant  de 
«  Poictou,  maire,  en  reste  présente  année,  de  la  ville  de  Poicliers, 
«  Henry  Blandin,  esleu  en  Poictou  sur  le  fait  des  aydes ,  Pierre 
«  Maurrat,  Guillaume  Retty  et  Godefroy  Paluz,  bourgois,  el 
«  commis  à  la  distribution  des  deniers  de  ladite  ville.  » 

Ce  mémoire,  approuvé  par  ces  magistrats,  dont  trois  y  ont  ap- 
posé leurs  signatures,  offre  plusieurs  particularités  intéressantes  , 
dont  quelques-unes  môme  se  rapportent  à  l'histoire  générale  de 
la  France.  Tels  sont  les  articles  suivants  : 

«  Item  par  l'ordonnance  de  messeigneurs  de  la  ville ,  le 
«  \xi\e  jour  d'aoust ,  à  un  chevaucheur  qui  apporta  les  lettres 
«  du  Roy,  comme  Baonne  estoit  françoys  c\  s 

«  Item  pour  le  feu  qui  fut  fait  devant  Noslre- 
«  Dame-la -Grant,  à  cause  desd.  nouvelles,  et 
«  pour  pain  et  vin,  pour  ce  que  l'on  fit  table  ronde 
«  par  l'ordonnance  du  conseil  m  v 

«  Item  pour  la  despence  que  Jamel ,  Gervain  el 
a  moy  fismes  le  vjejour  de  septembre  à  Lezignen  , 
«  où  nous  fusmes  parler  à  monseigneur  le  maire 
«  par  le  commandement  de  messieurs  de  la  ville  xn     vi* 

«  Item  à  Jehan  de  la  Fontaine,  par  le  comman- 
«  dément  de  monseigneur  le  maire  ,  pour  cerlai- 
«  nés  leclres  qu'il  avait  fait  pour  la  ville  wvii     vi 

Nous  voyons  en  effet,  dans  l'histoire  du  règne  de  Charles  Vil , 
que  le  comte  de  Dunois,  nommé  lieutenant  et  capitaine  général 
pour  le  roi,  partit  de  Tours  au  mois  d'avril  145.1,  réduisit  entière- 
ment laGuienne,  conquête  qu'il  termina  par  la  prise  de  Baronne, 


230 

au  mois  d'août.  Ici  le  budget  de  la  ville  de  Poitiers  nous  conserve 
la  trace  des  fêtes  qui  se  célébrèrent  dans  le  royaume  à  la  nouvelle 
de  ces  victoires  si  éminemment  nationales. 

Echo  fidèle  de  la  situation  des  peuples  dans  leurs  intérêts  comme 
dans  leurs  affections ,  cette  comptabilité  municipale  nous  montre , 
après  les  fêtes  du  triomphe,  les  maux  alors  surtout  inséparables  de 
la  guerre. 

«  Item  à  Jenin  Martin  ,  pour  porter  lectres  au  Roy  et  à  monsei- 
«  gneur  du  Mayne  à  Taillebourg,  pour  faire  en  aler  les  gens  d'ar- 
«  mes  d'entours  Poicliers,  qui  faisoient  merveilleux  maux    xxx 8 

«  Item  à  Colin  de  Senon,  pour  son  cheval  qui  mena  le- 
€  dit  Jenin  pour  six  jours  xv 

Bientôt  Charles  VII,  que  nous  venons  délaisser  à  Taillebourg  , 
revient  vainqueur  dans  la  Touraine  en  passant  par  ie  Poitou.  Le 
retentissement  de  sa  présence  se  fait  sentir ,  de  plus  d'une  façon , 
dans  nos  parties  de  deniers. 

«  Item  au  prevost  à  la  crye  et  autres  sergens  le  xxvie  jour  de 
«  novembre,  pour  faire  crier  que  les  vivres  n'enchérissent  pour  la 
«  venue  du  Roy  ni 9  iv d 

«  Item  à  Chaneroche  pour  porter  certaines  lettres 
«  à  monseigneur  le  maire,  lequel  estoit  à  Tours  de- 
€  vers  le  Roy,  et  luy  baillay  au  Palays  xxvn    vi 

La  ville  de  Poitiers  paraît  avoir  profité  du  séjour  du  roi  à  Tours 
pour  solliciter  des  mesures  favorables  à  ses  finances.  En  effet,  pen- 
dant que  la  cour  est  dans  cette  ville,  le  maire  de  Poitiers  ne  la 
quitte  point,  et  il  y  reçoit  plusieurs  messages. 

«  Item  à  Pierre  Denys,  sergent ,  pour  porter  lectres  à  monsei- 
«  gneur  le  séneschal,  maistre  Estienne  Chevalier  et  à  monseigneur 
«  le  maire ,  à  Tours ,  touchant  le  fait  d'avoir  argent  sur  le  double- 
«  ment  et  tiercement  des  fermes  xl  s 

Toutefois  les  Poitevins  se  gardèrent  bien  de  faire  intervenir  l'au- 
torité royale  dans  leurs  démêlés  avec  l'amiral.  Là,  on  les  voit  payer 
sans  contestation  l'amende  à  laquelle  ils  avaient  été  condamnés  en- 
vers ce  grand  officier. 

«  Item  ay  baillé  à  Guillaume  Rogier  pour  bailler  à  maistre 
«  Jehan  Le  Gay  pour  ungdeffault  en  quoy  la  ville  estoit  condemp- 
«  née  envers  monseigneur  l'admirai  pour  les  guetz  de  cheniche 

XXVIII8  vi d 

Les  autres  sommes  sont  principalement  pour  l'entretien  des 
portes  de  ville,  ponts  et  chaussées,  notamment  des  ponts  Saint- 


2'\ 

Ladre  cl  du   Kochereuil  .  qui  exigeaient  «les  réparations  Irèf  ii 

qaentee;  al  ensuite  pour  lei  côrémooiei  publiques,  rai  grande* 

îV'i.'s  <ie  la  religion,  Voici  ca  qui  fal  alloué  pour  ca  genre  de  de- 
penses  fe  Pâques  de  4552: 

«  Ilem  à  Etienne  Brigon,  menuisier,  pour  avoir  fait  la  rone  de- 

\;mi  NoslreDame  t1    x  '' 

«  Item  à  Champdiver  pour  avoir  painl  lad. 
«  roue  vin      \ 

«  Item  à  Jehan  Lequex,  sergier,  pour  avoir 
t  demy  cent  de  cire,  laquelle  fut  mise  en  lad. 
«  roue  vin '  \ 

i  Item  à  Bertrand  Margot  pour  quatre  loyses 
«  et  demye  de  pavé  qu'il  a  fait  à  la  Boucherie, 
«  dessoulz  et  environ  les  bancs  de  la  ville  xi. 

«  Ilem  pour  le  disner  des  sergens  le  lende- 
«  main  de  Pasques  xi. 

€  Item  pour  le  disner  des  coustres  de  Nos- 
«  Ire-Dame,  ledit  jour  xV 

«  Item  pour  porter  la  chayne  au  pré  Labasse  \  \ 

«  Ilem  pour  deux  torches,  poysans  chascune 
«  quatre  libvres  qui  furent  portées  devant  l'y- 
«  mageNostre-Dame,  compris  xxdque  eurent 
«  deux  hommes  qui  portèrent  lesd.  torches  xxi     vm 

«  Item  pour  nectoyer  les  chemins  pour  aler 
«  en  lad.  procession  entours  lad.  ville  xxvi     vm 

Un  autre  jour,  qui  n'est  pas  daté,  la  ville  donna  au  provincial  des 
frères-mineurs  un  repas  considérable,  à  en  juger  par  le  détail  des 
provisions  : 

«  Item  fut  donné  par  l'ordonnance  de  messeigneurs  de  la  ville  au 
«  provincial  des  frères-mineurs  deux  chevreaux  coustans  vin  *  iv  \ 
«  une  douzaine  pouletz  et  une  douzaine  pigeons,  coustans  w  ; 
«  pour  iv  oysons  x%  et  pour  un  mouton  vms  iv(l;  et  pour  \\ 
«  potz  de  vin  xvi8  vmd;  et  pour  cinquante  grans  miches  \  m  i\ 
«  pour  ce,  pour  toute  lad.  despence  \i.\i    vm'1  » 

C'est  par  tous  ces  genres  de  détails  que  les  anciennes  charte* 
nous  fournissent  sur  la  vie  de  nos  pères  ces  mille  notions  particu- 
lières qui,  par  leur  comparaison  avec  les  grands  événements  con- 
temporains, nous  montrent  seulement  alors  ces  derniers  dans  tout 
leur  jour  et  avec  leur  parfaite  compréhension. 


232 

La  troisième  pièce  va  nous  faire  passer  de  l'administration  delà 
commune  dans  les  luttes  de  la  chicane.  Cette  pièce  n'est  postérieure 
a  la  précédente  que  de  vingt  ans.  tlle  est  également  en  français , 
et  datée  du  14  juillet  1472.  Elle  constate  : 

Les  mauvais  traitements  auxquels  Jehan  Sigoyn,  sergent  du  roi, 
déclare  avoir  été  en  butte,  de  la  part  des  détenteurs  d'un  champ,  en 
possession  duquel  frère  André  Boulyé,  prieur  de  Monstreuil-Bonnin, 
avait  été  mis  par  les  privilèges  royaux  de  l'université  de  Poitiers. 

«  Pour  estre  presens  à  la  notification  d'icelles,  je  queray  avecques 
«  moy  messire  Jacques  de  Lancières,  prebstre,  messire  Pierre  Ri- 
«  boleau  et  Georges  Nyot.  Et  ce  fait,  nous  transportasmes  en  la 
«  dicte  pièce  de  lerre,  où  illecques  nous  trouvasmes  Giraudeau 
«  Dupuys,  dit  Partion,  lequel  avoit  une  arbaleste  bandée  devant 
«  luy,  qu'il  ne  desbanda  point,  Jehan  Vouillé  qui  avoit  une  arba- 
«  leste  devant  soy,  non  bandée,  lequel  avoit  des  traiz  et  garrotz  à  sa 
«  sainture,  Mathurin  Dupont,  ung  vouge  en  sa  main,  Lelurc  une 
«  javeline,  Jehan  Duterire  ung  vouge  en  sa  main,  et  ung  nommé 
«  Charenton  et  austres,  embaslonnez,  ausquels  et  chascun  d'eulx 
«  je  notlifiay  et  feis  assavoir  la  dicte  sauvegarde,  et  leur  feis  les  inhi- 
«  bitions  et  défenses  en  telz  cas  appartenantes.  Et  aussi  leur  notli- 
«  fiay  et  feis  assavoir  que  le  dicl  prieur  avoit  eu  la  joyssance  ou  re- 
«  créance  par  la  dicte  sentence  du  droit  et  choses  déclarées  es  dictes 
«lettres,  et  qu'il  ne  le  perturbassent  ni  empeschassent  es  diz 
«  droiz.  Et  ce  pendant  sur  vindrent  illecques  Estienne  Dupont, 
«  George  Charenton  et  autres,  embastonnez,  lesquels  dessus  diz 
«  dirent  audit  messire  Jacques  de  Lancières,  qu'il  saillist  hors  du 
«  ditchampt,  ou  sinon  qu'ilz  l'en  feroient  saillir.  Et  lors  le  dit  de 
«  Lancières  s'en  yssit  hors  du  dit  champt,  et  en  soy  en  yssant,  l'un 
«  d'iceulx  le  bouta  d'un  vouge  ou  javeline  par  le  derrière.  Et  ce 
«  fait,  moy  voyant  leur  malice  je  m'en  yssis  du  dit  champt.  Et  en 
«  moy  issant,  l'un  d'iceulx,  qu'on  dit  estre  des  serviteurs  du  com- 
«  mandeur  de  la  Vausseau,  me  cuida  frapper  par  le  derrière,  d'un 
«  vouge  ou  javeline,  et  frappa  sur  ma  robbe  et  la  croupe  de  mon 
«  cheval.  Et  m'en  alay  en  chemin  du  Roy;  ouquel  chemin  survin- 
«  drent  Jacques  Charron ,  frère  du  dit  commandeur,  une  espée 
«  sainte  et  un  grand  paul  au  coul,  Pierre  Caillon,  ung  espiot  en  sa 
«  main,  ausquelz  d'abundant  je  nottifiay  la  dicte  sauvegarde  et  en 
«  feis  lecture.  Et  après  ce,  deis  audit  de  Lancières  qu'il  me  escrivist 
«  les  noms  et  surnoms  des  dessus  diz,  ainsi  que  je  les  luy  nomrae- 
«  roie.  Et  en  iceulx  escrivant,  vint  Mathelin  Dupont  qui  ousta  d'en- 


i  ire  les  mains  l'escriploire  nu  dil  mesure  Pierre  Ribollcnu.  cl  l'un 
«  de«  serviteurs  «1  n<  iî  i  commandeur  ousta  le  papier  où  escrivoil  les 
«  diz  noms  le  dit  de  Laocières,  Lesquelz  dessus  diz  direnl  eldon- 

nèrenl  plusieurs  paroles  el  menasses  audit  prieur  présent,  el  DOUS 
dirent  plusieurs  parolles,  par  quoi  il  nous  «onvinl  de  partir  d'il- 
«  toque*.  El  l  e  je  certifie  à  tous...  ete.  • 

Il  me  semble  que  cet  exploit  a,  si  l'on  peut  dire,  quelque  chose  de 
pittoresque.  Ces  vilains,  embâlonnés,  armés  de  leurs  vouges  et  ja- 
\elines,  soutenus  par  le  frère  du  commandeur  de  la  Vanneau  et 
par  plusieurs  de  ses  valets;  un  de  ceux-ri  arrachant  le  papier  où 
.(■rivait  le  prêtre  de  Lancières,  tandis  que  Malhelin  Dupont  Ole 
récriloire  des  mains  du  sieur  Ribolleau;  el  le  sergent  Sigoyn,  en 
robe  sur  son  cheval  dominant  cette  scène  :  le  tableau  est  tout  fait, 
et  certes  prêterait  à  des  poses  variées  et  à  de  curieuses  indications 
des  habitudes  du  moyen  âge,  dans  trois  ou  quatre  de  ses  diverses 
conditions  sociales  :  un  chevalier  et  ses  valets,  un  prêtre,  un  bour- 
geois, un  sergent  du  roi,  et  force  vilains. 


Si  le  texte  de  cet  exploit  appelle  involontairement  aussi  des  allu- 
sions comiques,  la  pièce  suivante  nous  paraît  participer  de  la  gra- 
vité et  de  l'intérêt  de  l'histoire,  en  montrant  un  exemple  des  dés- 
ordres excessifs  que  peuvent  entraîner  les  discordes  civiles,  si 
frivoles  qu'en  soient  les  causes,  lorsqu'elles  préoccupent  assez  les 
premiers  de  l'état,  pour  les  empêcher  d'étendre  sur  tout  le  pays  la 
vigilance  de  l'autorité.  Ce  qui  amène  ces  réflexions  est  la  date  de 
cette  pièce,  au  plus  épais  des  troubles  de  la  Fronde,  en  1650.  Pen- 
dant que  le  cardinal  de  Retz  oubliait  si  fort  sa  dignité  dans  Paris, 
quelques  religieux  de  l'ordre  de  Cîteaux  semblent  offrir  au  Pin, 
près  de  Poitiers,  tous  les  excès  d'une  imitation  grossière.  Ils  quit- 
tent le  froc  pour  l'épée,  et  arrivent  à  un  tel  point  d'audace  el  de  dé- 
règlement, qu'ils  chassent  du  couvent  leurs  supérieurs  el  les  fi 
qu'ils  n'ont  pu  débaucher.  Il  y  a  d'utiles  documents  pour  l'histoire 
dans  la  plainte  que  l'abbé  de  Notre-Dame-du-Piu  adressa 
sujet  à  l'ofiicialité  de  Poitiers.  L'irréligion  en  ferait  mai  à  propos 
une  arme  déclamatoire  ;  car  les  désordres  signalés  dans  celle  pièce 
doivent  être  attribués  non  à  la  discipline  -tique,  qui  les  ré- 

prime par  cet  ane,  autant  qu'il  dépend  d'elle  de  le  faire,  mais  à 
l'espèce  d'anarchie  qui  alors,  dans  près  pie  loule  la  France,  était 
v  imime  le  retentissement  des  troubles  de  la  Fronde. 

i.  16 


234 

Le  protocole  du  mandement,  où  l'official  de  Poitiers  s'adresse  à 
tous  les  ecclésiastiques  du  diocèse,  est,  suivant  l'usage,  en  latin  et 
se  borne  à  ces  mots  :  Officialis  Pictaviensis,  universis  et  singulis 
presbyterîs,  curatis  et  non  curatis,  ac  clericis  et  notariis  nobis  sub- 
ditis,  salutem  in  Domino.  Les  conclusions  sont  dans  la  même  lan- 
gue, à  la  suite  du  texte  de  l'enquête,  que  voici  : 

«  De  la  partie  de  Révérend  Père  en  Dieu  dom  Léonard  Gaultier, 
«  docteur  en  théologie  de  la  Faculté  de  Paris,  abbé  de  l'abbaye  de 
«  Nostre-Dame  du  Pin,  ordre  de  Cisteaux,  Nous  a  esté  exposé  que, 
«  ayant  esté  pourveu  de  ladite  abbaye  et  d'icelle  pris  possession, 
«  voulant  mettre  et  establir  en  icelle  les  ordres  nécessaires  tant 
«  pour  la  célébration  du  service  divin  et  conservation  des  droicts  de 
«  la  ditte  abbaye,  il  y  auroit  trouvé  telle  résistance  et  grands  dés- 
«  ordres,  qu'il  a  esté  contrainct  d'en  faire  sa  plainte  à  nos  seigneurs 
«  de  la  cour  du  parlement  à  Paris  ;  lesquels  par  leur  arrest  du  pre- 
«  mier  de  ce  mois  luy  auroient  permis  d'en  informer,  et,  en  exécu- 
«  tion,  octroyé  permission  d'obtenir  de  nous  conquestus  pour  avoir 
«  preuve  des  faits  de  la  plainte,  qui  sont  : 

«  Que  en  icelle  abbaye  du  Pin  il  se  commet  journellement  toutes 
«  sortes  de  désordres  et  dérèglements  contre  et  au  préjudice  de  la 
«  vie  régulière,  et  ce  par  une  habitude  de  longues  années  con- 
«  tractée  par  quidams,  aulcuns  desquelz  ont  tellement  mal  vescu, 
«  qu'ilz  ont  fait  et  commis  plusieurs  crimes  si  subjetz  à  repréhen- 
«  sion,  que  l'ung  des  ditz  quidams,  pour  deux  crimes  divers  et  à 
«  divers  temps  en  a  esté  condemné  à  mort  par  sentence  de  contu- 
«  mace,  et  mis  en  effigie  ;  ce  qui  luy  auroit  causé  absence  de  huit 
«  à  dix  ans,  qu'il  auroit  passé  son  temps  à  porter  les  armes  et 
«  faict  actions  irrégulières;  et  du  depuis  auroit  commis  le  second 
«  meurtre,  dont  seroit  intervenu  jugement  contre  le  dict  quidam, 
«  qui,  continuant  ses  maléfices,  a  menacé  à  thuer  un  homme  de 
«  qualité  pour  l'avoir  repris  de  chose  qu'il  exerçoit  indigne  de  la 
«  profession  du  quidam  ;  lequel  avec  autres  quidams  ont  menacé, 
«  comme  ils  avoient  faict  du  devant,  plusieurs  subjets  fermiers  et 
«  tenantiers,  demeurant  tant  en  la  dicte  abbaye  que  es  environs, 
«  et  qui  auroient  voulu  recognoistre  le  dict  sieur  exposant  et  ses 
«  religieux...  Que  l'un  des  quidams  depuis  un  an  ou  environ  auroit 
«  tiré  un  pistolet  sur  l'un  des  quidams,  et  pour  ce  que  le  coup  n'au- 
«  roit  pas  porté  comme  il  désiroit,  auroit  accuzé  celuy  auquel  il  tiroit 
«  qu'il  estoit  sorcier  et  magicien  d'avoir  empesché  l'effet  de  ce 
«  coup,  et,  indigné  de  ce,  auroit  battu  celuy  auquel  il  tiroit,  et  luy 


•  auroit  donné  «jun util «^  «le  coups  de  pieds  de  basions,  el  contraint 
«  de  s'absenter;  Que  \êi  (jokiami  l'réquentoienl  journellement, 
«qui  que  ce  soit  aulcuns  d'eux,  les  lieux  suspects  el  scandaleux, 

commettant  scandale  avecq  femmes  et  Hlles,  matne  en  l'abbaye 

•  elem  irons  d'icelle,  faisants  des  mariages  avecq  des  domestiques 
«pour  couvrir  leurs  sales  et  impudiques  \ Mie*;  Que  les  quidams 

molestent  et  travaillent  les  tenantiers  d'icelle  abbaye,  exigeant 

d'eux  et  sans  aucun  droit,  leurs  moulons,  volailles  et  autres  com 
«  modilez,  qu'ilz  ne  leur  doibvent,  ce  qu'ilz  font  de  force  et  vinlen. . 
«  et  par  desrizion  ;  de  plus  au  moyen  de  telles  desbauches,  le  ser- 
«  vice  divin  est  délaissé  fort  souvent,  mesme  les  jours  de  tintai  et 
«  dimanches,  la  sainte  messe  est  délaissée  à  dire,  à  plusieurs  jours. 
«  se  contentants  de  faire  sonner  la  cloche,  et  en  demeurant  là,  el 
«  le  temps  employé  à  la  chasse  avecq  chiens  et  armes  à  feu.  Sou- 
«  vent  passent  le  temps  de  nuict  à  boire,  jouer  à  cartes  etàdez  et 
".  et  autres  jeux  deflfendus,  et  là  disent  chansons  lascives,  au  ca- 
«  baret  proche  l'abbaye,  contraignent  les  quidams  les  fermiers  et 
«  tenantiers  d'icelle  abbaye  à  leur  nourrir  chevaux  et  autres  bes 
«  liaux  de  même  espèce,  mesme  des  chiens,  sans  du  tout  récom- 
i  penser  iceux...  Que  les  quidams  se  sont  jaclez  el  vantez  de  thuer 
le  dict  exposant  et  de  lui  envoyer  des  prunes  fondues,  qui  est  de 
«  luy  tirer  arquebusades...  Que  les  quidams  ont  pris  résolution  de 
«  ne  point  admettre  l'exposant  en  ladicle  abbaye  ne  aulcuns  de  sa 
«  part,  sy  icelluy  ne  veult  consentira  certaines  propositions  con- 
i  traires  à  la  reigle  et  qui  tendent  à  un  pur  libertinage.  » 

L'abbé  expose  qu'étant  néanmoins  revenu  avec  les  religieux 
restés  dans  le  devoir,  il  fut  obligé  de  s'en  aller  de  nouveau,  à  la  vue 
de  l'insolence  et  des  excès  qu'il  continuait  à  ne  pouvoir  réprimer, 
les  désordres  qu'il  a  d'abord  énumérés  comme  se  commettant  dans 
le  cabaret  près  du  couvent,  se  commettant  alors  dans  le  couvent 
même.  Il  donne  à  juger  de  la  compagnie  qu'y  admettaient  les 
mauvais  religieux  par  ces  derniers  faits,  détaillés  d'une  manière 
curieuse. 

«  Ki  reçoivent  el  admettent  en  icelle  abbaye  touttes  sortes  de 
«  de  personnes  à  heure  indhue,  non  cogneues  de  l'exposant,  et 
«  avec  iceux  font  excès  de  boire  et  insolances  ordinaires;  et  n'auroit 
I  ozé  l'exposant  les  reprandre,  de  crainte  qu'il  a  qu'ils  n'exécutent 
«  sur  luy  leur  mauvais  dessein,  ce  qui  a  contraint  l'exposant  et  les 
«  religieux  qu'il  a  avecq  lui,  de  se  retirer  à  Poirliers  pour  éviter 
«  la  veue  de  lelz  désordres ,  qu'ils  continuent;  ayant  puis  peu  de 


236 

«  jours  beu  et  consommé  plus  de  trois  hussards  de  vin  qui  appar- 

r<  tenoit  au  dict  exposant ,  disant  en  se  riant  que  c'estoit  le  vin  du 

«  gros  ,  ayant,  pour  ce ,  faict  casser  la  serrure  de  la  porte  de  la 

«  cave,  qui  y  avoit  esté  appliquée  par  ordonnance  de  juge  sécu- 

«  lier.  Et  ont  fermé  la  porte  du  jardin  de  l'exposant  à  icelluy, 

«  faict  refus  de  luy  donner  les  clefs  de  l'abbaye.  De  plus ,  le 

«  27  septembre  dernier,  ung  certain  quidam,  depuis  peu  à  Mon- 

«  Ireuil-Bonin,  assisté  d'un  autre  quidam,  auroil   été  en  icelle 

«  abbaye,    et  après  excès  de  boire  avec  les  quidams,  et  après 

«  longues  conférences  avec  l'un  d'iceux,  seroit  advenu  que  le  6  de 

«  ce  mois  les  quidams  de  Montreuil  seroient  sortis  de  compagnie 

«  vers  le  chemin  qui  conduit  à  la  dicte  abbaye.  Estoit  le  quidam 

«  de  Montreuil-Bonin  armé  d'une  espée  au  coslé  et  d'un  mous- 

«  queton,  veslu  d'un  habit  couleur  minime  avecq  galon  d'or  et 

d  d'argent,  estant  à  pied,  lequel  aguettoit  l'un  des  religieux  qui 

«  lors  demeuroit  en  la  dicte  abbaye,  qui  estoit  monté  sur  une 

«  cavalle  de  poil  alezan  avecq  une  selle  de  vache,  garnie  d'un  siège 

«  de  trippe  de  velours  jaune,  auroit  le  quidam  aguettant  attaqué 

«  ledit  religieux,  qui  avoit  en  croupe  un  jeune  enfant,  luy  disant, 

«  en  jurant  le  nom  de  Dieu  :  «A  bas!  où  voys-tu?»  lui  portant  à 

«  la  gorge  la  bouche  de  son  mousqueton,  et  disoit  le  vouloir  thuer, 

«  s'il  ne  meltoit  pied  à  terre;  ce  que  le  religieux  auroit  esté  con- 

«  trainct  de  faire,  et  le  dict  enfant  aussy.  Et  ce  faict,  le  quidam 

«  auroit  demandé  la  bourse  au  dict  religieux,  et  luy,  ayant  dict 

«  n'avoir  d'argent,  l'auroil,  de  grand'colère,  frappé  du  bout  de  son 

«  mousqueton  par  (rois  diverses  fois,  continuant  ses  blasphèmes. 

«  Et  après  excès  et  grandes  violences,  et  de  crainte  d'être  thué,  le 

«  dict  religieux  auroit  été  contrainct  de  luy  mettre  en  main  la 

a  somme  de  dix  livres  et  quelques  solz,  qui  estoit  l'argent  qu'il 

«  avoit  sur  luy.  Ce  faict,  le  quidam  auroit  monté  sur  la  dicte  cavalle, 

«  emporté  l'argent  dudit  religieux  et  s'en  seroit  allé.  Auroit  le 

«  quidam  faict  deffenses  à  certain  homme  qu'il  auroit  rencontré  en 

«  s'en  allant,  que  s'il  le  descouvroit  et  déposoit  contre  luy,  qu'il 

«  le  thueroit .  Et  combien  que  plusieurs  personnes  sçavent  là  vérité 

«  de  tous  les  faicts  cy-dessus,  circonstances  et  dépendances  d'iceulx, 

«  tant  pour  l'avoir  veu,  sceu  de  science  assez  notoire,  oy  dire  ou 

«  autrement,  que  pour  sçavoir  le  nom  du  quidam  aguettant  com- 

«  plice  et  fauteur  avecq  les  quidams,  ce  néanmoins  par  faveurs, 

«  dons,  promesses  que  font  les  quidams  à  iceux,  crainte  qu'ils  ont 

«  d'eux  et  de  leurs  adhérons,  amitié  ou  autrement,  ne  l'ont  voulu 


237 

«  et  ne  le  veulent  dire,  déposer  ne  réveller,  au  grand  dangei 
•  péril  de  leur  âme,  préjudice  de  l'exposant,  et  en  premier  pi 
n  dicianl  aux  ordres  divins  el  6  l'iniénM  pnbllcq.  El  pour  ce,  offln 
«  de  réreUalions,  nous  a  l'exposant  rc<iuis  le  poivoir  de  notre 
«  remedde  opportun.  » 

Ce  remède  se  borne  à  des  menaces  d'excommunicalion  publiées 
au  prône  de  toutes  les  églises  de  Pofficialilé  de  Poitiers,  contre 
ceux  qui.  connaissant  les  auteurs  des  faits  ci-dessus,  ne  révéleraient 
pas  leurs  noms.  Nous  avons  parlé  de  la  Fronde  comme  étanl  l'occa- 
sion de  ces  graves  désordres;  mais  pour  leur  cause,  pour  les  véri- 
tables germes  de  ce  pervertissement  de  l'esprit  religieux  dans  la 
vie  monastique,  il  faut  remonter  jusqu'à  la  Ligue,  et  voir  dans  de 
pareils  actes  la  prolongation  de  son  influence  désorganisalrice.  A 
une  époque  où  les  communications  étaient  encore  bien  difficiles, 
où  un  même  ordre  d'idées  ne  se  répandait  pas  prompiement  comme 
aujourd'hui  dans  toute  la  nation,  beaucoup  de  mauvaises  létes  dans 
les  provinces  en  étaient  encore,  même  après  Richelieu,  sinon  aux 
passions  fanatiques  de  la  Ligue,  du  moins  au  culte  de  ses  traditions 
d'anarchie,  traditions  toujours  chères  aux  esprits  turbulents  dé- 
tournés de  leur  vocation.  La  Ligue,  sous  plusieurs  de  ses  faces, 
offrait  encore  quelque  expression  du  moyen  âge.  Des  scènes  comme 
celles  dont  l'abbaye  du  Pin  fut  le  théâtre  en  1650  prolongent  les 
derniers  vestiges  de  cette  barbarie  jusquàla  jeunesse  de  Louis  XIV. 

B.    DE  XlVRKT 


Ce  portrait  est  celui  de  Herrade ,  abbesse  de  Landsberg.  Il  a  été 
dessiné  d'après  une  miniature  peinte  sur  l'un  des  derniers  feuillets 
du  Horlus  deliciarum. 

On  trouvera  à  la  page  260  la  transcription  des  vers  tracés  sur  la  pierre 
contre  laquelle  s'appuie  l'abbesse  Herrade.  La  légende  qui  se  voit  au- 
dessus  de  sa  tête  est  conçue  en  ces  termes  :  Hekrat  Hohenburgensis 

ABBAT1SSA     PER    RlLINDAM    ORDINATA    AC    MONITIS    ET    EXEMPLIS    EJUS   1NST1- 
TUTA. 


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's/O/y///. 


NOTICE 


HOI1TUS   DELICIARUM, 


ENCYCLOPÉDIE   MANUSCRITE 


COMPOSÉ!   AL    DOUZIÈME  SIÈCLE   PAR    FIEHIUDE  DE   LAÎ1DSBERG  ,   ABBESSI  DU    MO.IASTÉBK 

DE   HOHK>BOLKG   (  S  AIME-ODILE  >   EN   ALSACE,   ET  CONSIHVEK 

A   LA   BIBLIOTHÈQUE  DE  STRASBOURG  '. 


Le  manuscrit  dont  nous  allons  donner  l'analyse  a  éprouvé  de 
nombreuses  et  bien  déplorables  vicissitudes;  c'est  avec  peine  qu'il 
a  échappé  aux  désastres  réitérés  des  incendies  et  des  révolutions. 
A  la  suite  de  rentière  destruction  par  le  feu  du  monastère  de 
Sainte-Odile  2,  en  154G,  il  avait  été  recueilli  par  l'évéque  de  Stras- 
bourg à  Saverne3;  de  là  il  passa  à  la  chartreuse  de  Molsheim,  et 
plus  tard,  lors  de  la  révolution  française,  à  la  bibliothèque  du  dis- 
trict de  Strasbourg.  A  celte  époque,  un  ami  des  Landsberg  vint  le 
réclamer  au  nom  de  celte  famille,  et  le  11  novembre  4794,  le 
magnifique  volume  que  l'Alsace  regarde,  avec  raison,  comme  un 
de  ses  plus  beaux  monuments,  fut  remis  au  zélé  négociateur  qui, 
dans  l'enthousiasme  de  son  succès,  consacra  ce  glorieux  événement 
par  l'inscription  suivante  placée  sur  la  première  page  : 

«Le  11   novembre  1794,  j'ai  obtenu  de  l'administration  du 

'  Cette  Notice  est  extraite,  en  grande  partie,  du  Mémoire  sur  le  Hortus  deli- 
ciarum  que  nous  avons  présente,  en  1829,  au  concours  des  antiquités  nationales, 
et  auquel  l'Académie  royale  des  inscriptions  et  belles-lettres  a  accordé  l'une  des 
trois  médailles  d'or  attribuées  à  ce  concours. 

■  On  trouve  fréquemment  dans  les  anciens  titres  Otihilia  pour  Odilia,  comme 
aussi  Htrrat  et  Heraca  pour  Herrade. 

*  VoyczW.  Gebweilcr,  Vie  de  sainte  Odile;  Strasbourg,  i5ai. —  Schuttrnhti- 
nier,  Nouvelle  vie  de  sainte  Odile  ;  Strasbourg,  i5o,H.  —  Wnlclis  von  B 
Decasf.bularuni.  Strasbourg,  ift 


240 

«  district  de  Strasbourg  ce  précieux  manuscrit,  composé  par  Her- 
«  rade  de  Landsberg,  et  je  l'ai  remis  en  triomphe  à  Charles,  son 
«  arrière-petit  neveuj,  commandeur  de  Tordre  Teutonique,  mon 
«  estimable  ami  et  ancien  condisciple.  Signé L.  Rumpler,  concitoyen 
«  de  sainte  Odile,  ma  chère  patronne.  » 

Le  succès  de  M.  Rumpler  ne  fut  toutefois  que  momentané; 
l'autorité  revint  sur  la  décision  dont  le  concitoyen  de  sainte  Odile 
était  si  fier,  et  le  livre  d'Herrade  fut  réintégré  dans  la  belle  bi- 
bliothèque de  Strasbourg1. 

Durant  son  séjour  à  Molsheim ,  le  Hortus  Deliciarum  fut  copié 
par  un  des  chartreux 2.  Ainsi  que  le  titre,  que  nous  donnous  ci-des- 
sous en  note,  l'annonce ,  celte  copie  est  incomplète  et  tout  à  fait 
tronquée.  Le  bon  frère  a,  dans  sa  préoccupation  religieuse,  fait 
tomber  ses  nombreuses  coupures  principalement  sur  la  partie 
scientifique  du  livre.  Ne  pouvant  imiter  les  peintures  qui  sont  d'un 
si  haut  intérêt  pour  l'histoire  des  arts,  il  les  a  remplacées  par  des 
passages  analogues  de  la  Bible  ;  il  a  eu  grand  soin,  enfin,  de  sup- 
primer complètement  les  traductions  inlerlinéaires  en  vieux  alle- 
mand, qui  sont  pour  la  philologie  et  la  linguistique  d'un  prix 
inestimable.  Nous  ne  nous  occuperons  pas  davantage  de  cette  copie, 
que  nous  ne  pouvions  du  reste  nous  dispenser  de  mentionner  en 
passant. 

Une  notice  allemande,  donnée  en  1818  à  Stuttgard  par  M.  Moritz 
Engelhardt 3,  a  restitué  au  Hortus  Deliciarum  son  véritable  carac- 
tère, qui  avait  été  jusque-là  méconnu  dans  plusieurs  circonstances. 
Grandidier,  dans  son  Histoire  de  l'église  de  Strasbourg,  en  parle 
comme  d'un  Recueil  de  poésies,  et  nous  ne  tarderons  pas  de  prouver 
que  c'est  bien  plutôt,  ainsi  que  nous  n'avons  pas  hésite  de  l'intituler, 
une  espèce  d'Encyclopédie,  contenant,  en  même  temps  que  des 
poésies,  des  notions  variées  sur  presque  toutes  les  branches  des 

•  Nous  avons  une  dette  de  reconnaissance  à  acquitter  envers  M.  Jung,  savant 
conservateur  de  cette  bibliothèque,  quia  bien  voulu  faciliter  nos  recherches  avec 
le  zèle  éclairé  qui  le  distingue. 

3  Voici  le  titre  de  cette  copie  :  «  Hortus  deliciarum  ex  diversis  script  urae  flori- 
«  bus,  qui  caput  Christi  et  sponsœ  ejus  cingunt  et  ornant,  consitus,  per  Herradem 
«  virginera  et  abbalissam  cœnobii  sanclimonalium  in  monte  sanctœ  Odiliae,  anno 
«  salutis  nostrae  n8o,sed  renovatum  et  in  planiorem  ordinem  redactum,  qui- 
«  busdara  minus  necessariis  hinc  inde  evulsis  et  eradicatis  per  infimum  cartusiu- 
«  nae  familiae  fratrem,  anno  i6g5.  » 

3  Herrad  vert  Landsberg  und  ihr  Wer\. 


L>ït 

connaissances  humaines,  el  donnant,  par  conséquent,  l'étal  de  ces 

connaissances  an  siècle  de  Philippe -Auguste.  M.  le  professeur 
Arnold,  dans  le  Mayasiti  mcycfop4dkjU4  de  Millin  de  1806,  I 
commis  la  môme  fa» te1,  et,  Iprél  lui  encore,  Oberlm  .  Ce  ma- 
nuscrit avait  d'ailleurs  élé  cité  précédemment  par  pkWJeurfl  autres 
ailleurs,  que  nous  nous  contenterons  d'indiquer  en  note3. 

Ou'il  nous  soit  permis  maintenant,  avant  d'aborder  la  description 
du  manuscrit,  de  dire  quelques  mois  indispensables  sur  le  monastère 
où  il  fut  composé ,  et  sur  la  célèbre  abbesse  qui  en  est  l'auteur. 

Les  ruines  de  l'abbaye  de  Hohenburc,  ou,  comme  on  prononce 
aujourd'hui,  d'Hohenbourg,  fondée  au  septième  siècle  par  Odile, 
fille  d'Atlicus4,  duc  d'Alsace ,  couronnent  Tune  des  belles  cimes 
des  Vosges 5,  à  quelques  lieues  de  l'antique  Argentina  (  Strasbourg) , 
à  une  très  courte  distance  de  la  petite  ville  de  Bar,  un  peu  au-dessus 
du  château  de  Landsberg,  et  sur  la  gauche  du  vieux  manoir  d'An- 
dlau.  Les  chroniques  alsaciennes  racontent  les  malheurs  d'Odile 
avec  tous  les  détails  merveilleux  que  l'ingénuité  superstitieuse  et 
crédule  de  l'époque  pouvait  comporter.  Née  aveugle,  elle  éprouva 
de  la  part  d'un  père  barbare  les  traitements  les  plus  rigoureux;  sa 
mère  Bereshinde  ne  put  même  la  soustraire  au  sort  cruel  qui  la 


1    Voyez  Arnold,  Notice  littéraire  sur  les  poêles  d'Alsace. 
a  Annuaire  statistique  du  Bas-Rhin  pour  1807. 

3  Gallia  christiana,  t.  V.  —  Schoepflin,  Alsalia  illustiata  —  Bruschius, 
Chronologia  monasteriorwn  y  i55o.  —  Crusius,  Annal,  suevicœ,  i5g5.  —  Bemhard 
Herzog,  Elsasische  chronik.  —  Spekle,  Collectan.  m$s.,  \5-jo.  —  Ruyr,  Sainctes 
antiquités  de  la  Vosge,  i633. 

On  peut  s'étonner  que  M.  Ebert  n'ait  pas  parlé  du  Horlus  deliciarum  dans  son 
excellentTraité  des  manuscrits,  publié  à  Leipzig,  en  i8a5,  sous  ce  titre  :  Zur  hand- 
schriftenkunde.  M.  Schoenmann  n'en  dit  rien  non  plus  dans  son  traité  intitulé  : 
Versuch  eines  vollstaendigen  Systems  der  Diplotnatik. 

4  Le  duc  Adalric  (Athic  ou  Elhic)  était  fils  de  Luitheric  ou  Leutericli,  un  des 
seigneurs  les  plus  distingués  de  la  cour  des  rois  Francs.  Le  roi  Sigebert  II  épou&a, 
dit-on,  sa  belle-soeur  Hiuonehilde.  Adalric  fut  le  chef  d'un  grand  nombre  de  mai- 
sons souveraines.  Dans  la  ligne  masculine,  on  rencontre  les  ducs  de  Lorraine,  la 
maison  impériale  de  Habsbourg,  les  comtes  deFlandres  et  de  Roussillon  elles  mar- 
graves de  Baden.  La  femme  de  Robert  le  Fort  était,  suivant  quelques  généalogistes, 
«le  la  descendance  d'Adalric  qui  résidait  ordinairement  à  Obt r-Enheim  (Obcrnay 
près  Strasbourg. 

5  Cette  montagne,  qui  s'appelait  primitivement  Allitona,  est  connue  aujourd'hui 
sous  le  nom  de  montagne  de  Sainte-Odile.  C'est  encore  on  lieu  de  pèlerinage  très- 
fréqurnté,  aux  fêles  de  la  Pentecôte  surtout. 


2kl 

menaçait  qu'en  l'envoyant  au  prieuré  de  Beaume- les -Dames, 
pour  l'y  confier  à  la  sollicitude  d'une  abbesse  de  ses  amies1.  Les 
soins  que  la  pauvre  fille  y  reçut  lui  firent  recouvrer  la  vue,  et  après 
une  foule  d'événemenis  miraculeux  que  nous  ne  saurions  rapporter 
ici,  elle  obtint  de  son  père  que  le  château  de  Hohenbourg  serait 
accordé  à  sa  piété  qui  le  destinait  à  devenir  l'asile  des  vierges 
vouées  avec  elle  au  service  du  Seigneur.  Elle  fonda  également,  un 
peu  plus  tard,  le  monastère  de  Niedermunster,  situé  au-dessous 
de  Hohenbourg,  et  dont  sa  nièce  Gundelinde  devint  abbesse  à  sa 
mort.  Odile  et  ses  compagnes  édifièrent  longtemps  la  contrée  par 
leur  vie  régulière,  et  l'église  reconnaissante  entoura  de  l'auréole 
de  la  sainteté  la  céleste  fille  de  Bereshinde.  Les  disciples  de  sainte 
Odile  se  distinguèrent  particulièrement  par  leur  goût  pour  les 
lettres  et  les  sciences,  qu'elles  cultivèrent  avec  succès.  Les  noms 
de  Rélinde  2,  d'Herrade*  et  de  Gerlinde4  furent  bientôt  répétés 
avec  respect  par  l'Europe,  charmée  du  profond  savoir  des  abbesses 
d'Hohenbourg.  Herrade  surtout  mérita  bien  de  son  siècle  en  com- 
posant le  Hortus  Deliciarum,  recueil  intéressant  des  éléments 
littéraires  et  scientifiques  les  plus  variés,  code  de  sagesse  où  l'ab- 
besse  prévoyante  et  éclairée  avait  su  réunir  tout  ce  qui  pouvait 
contribuer  à  l'enseignement  de  ses  filles  et  à  leur  affermissement 
dans  la  plus  saine  morale.  Herrade,  issue  de  la  noble  famille 
alsacienne  de  Landsberg,  succéda,  en  1167,  à  Rélinde,  femme 
également  renommée  par  son  savoir  et  par  sa  piété,  qui  de  l'ab- 
baye de  Berg,  près  de  Neubourg,  sur  le  Danube,  avait  été  appelée 
en  1141  à  la  direction  d'Hohenbourg.  C'est  par  Rélinde  qu'Her- 
rade  fut  initiée  à  la  culture  des  lettres  et  des  beaux-arts.  Plusieurs 


1  Vie  de  sainte  Odile,  par  un  religieux  de  Tordre  des  prémontrés.  Ce  fut  un  mo- 
nastère de  cet  ordre  qui  s'établit,  après  l'incendie  de  i546,  sur  l'emplacement  oc- 
cupé auparavant  par  les  religieuses  de  Sainte-Odile. 

a  Bruschius,  déjà  cité,  et  D.  Albrecht  (Histoire  d'Hohenbourg)  donnent  les 
poésies  attribuées  à  cette  abbesse. 

3  Herrade  ou  Herrat,  comme  on  l'orthographiait  autrefois,  succéda  à  Rélinde, 
«  cujusy  dit  le  pape  Lucien  III,  normam  sludii  fideliter  in  omnibus  bonis  secuta 
«   est.  »  (Gallia  christ.,  vol.  V.) 

4  Gerlinde,  abbesse  de  Hohenbourg  en  1273,  a  laissé  plusieurs  poèmes  latins  qui 
existaient  encore  en  iSai.  Gebweiler  en  parle  dans  sa  Vie  de  sainte  Odile,  écrite 
à  cette  époque.  C'est  à  tort  que  Grandidier  l'a  confondue,  ainsi  que  le  remarque 
M.  Engelhardt,  avec  Edelindc  de  Landsberg  qui  était  abbesse  de  Sainte  Odile 
en  1200. 


L'Ï.J 

fondations  pieuses  et  utiles  pour  la  contrée  témoignent  du  tèle 
qu'elle  apport.nl  à  accomplir  ses  saintes  ronclions.  Dans  la  dernn  i  e 
■ODée  de  H  vie,  en  1195,  elle  eut  la  consolation  d'adoucir  l'exil 
et  la  captivité  de  Sibylle,  veuve  de  Tancrède,  roi  de  Sicile,  qui  fut 
en\o\ee  a\ee  ses  deux  filles  à  llohenbourg,  après  l'envahissement 
de  ses  élats  par  l'empereur  Henri  VI,  et  pendant  qu'on  <  re\ait  le» 
yeux  à  son  fils,  retenu  captif  a  Ems.  Ilerrade  mourut  le  i25  juillet 
1195,d  après  le  nécrologe  d'Hohenbourg,  conservé  à  Ktival  depuis 
la  destruction  du  couvent  par  l'incendie  de  1546.  Ln  monument  en 
pierre,  érigé  au  douzième  siècle  dans  le  cloître  du  monastère, 
représente  sainte  Odile  offrant  le  Hortus  Deliciarum  à  son  père 
Alticus,  tandis  que  saint  Léger1  le  lient  dans  Tune  de  ses  mains, 
et  que  Rélinde  et  Herrade  le  portent  surmonté  d'une  Vierge  et  de 
l'enfant  Jésus. 

Le  manuscrit,  échappé  comme  par  miracle  aux  catastrophes  qui 
tant  de  fois  apportèrent  la  désolation  parmi  les  religieuses  de 
Sainte-Odile,  se  compose  de  trois  cent  vingt-quatre  feuillets  ou  six 
cent  quarante-huit  pages  grand  in-folio,  sauf  quelques  cahiers 
plus  petit  in-folio,  qui  paraissent  avoir  été  ajoutés  postérieurement. 
Il  n'est  daté  ni  au  commencement  ni  à  la  fin  ;  mais  dans  l'intérieur 
se  rencontrent  deux  dates  assez  éloignées  Tune  de  l'autre,  puisque 
la  première,  qui  indique  qu'Herrade  s'occupait  déjà  de  la  rédaction 
de  son  livre  avant  d'avoir  succédé  à  Rélinde,  est  de  1159  et  l'autre 
de  1175.  Il  est  écrit  sur  vélin,  en  beaux  caractères  (minuscule 
allemande),  et  dans  le  latin  en  usage  au  douzième  siècle.  Il  est 
en  outre  orné  d'une  foule  de  peintures  souvent  assez  correctes,  et 
quelquefois  même  élégantes.  Les  extraits  dont  il  se  compose  sont 
en  général  tirés  de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testament,  de  saint 
Augustin,  saint  Isidore,  saint  Grégoire,  saint  Léonard,  Rupertus, 
Honorius  d'Autun,  Pierre  Lombard,  Rède,  Clément  Romain,  An- 
selme, évéque  de  Cantorbery,  Fréculfe,  Eusèbe  de  Césarée,  saint 
Jérôme,  saint  Jean-Chrysoslôme,  Ives,  évéquede  Chartres,  Maxime, 
Méthodius,Smaragdus,  Pierre Comeslor,  Léon  Ier,  saint  Irénée,  etc. 
Nous  avons  vérifié  la  plupart  de  ces  citations,  et  nous  les  avons 
trouvées  rapportées  avec  une  exactitude  parfaite.  Les  dissertations 
sur  la  cosmologie,  la  chronologie,  l'astronomie,  la  géographie,  la 
mythologie ,  l'agronomie  et  autres  sciences,  sont,  en  grande  partie, 
empruntées  à  un  recueil  intitulé  :  Aurea  gemma,  qui  a  beaucoup 

■  Siinl  Léger,  évéque  d'Aulnn,  clait  le  f»rand  oncle  de  sainle  Otlilr. 


244 

de  rapport  avec  le  livre  de  Imagine  mundi  d'Honorius  d'Autun. 

Sur  le  verso  du  premier  feuillet  se  trouve  le  cantique  d'invoca- 
tion inlitulé  : 

«  Rythmus  Herradis  abbatissœ  per  quem  Hohenburgenses  vir-* 
«  gunculas  amabili  1er  sala tat  etadverisponsifidemdilectionemque 
«  salubriter  invitât.»  Ce  cantique  se  compose  de  vingt -cinq 
strophes;  nous  ne  donnons  que  les  deux  premières,  la  huitième, 
la  dixième,  la  onzième,  les  vingt-deuxième,  vingt-troisième  et 
vingt-quatrième. 


Salve,  cohors  virginum 
Hohenbur  gensium, 
Albens  quasi lilium, 
Amans  Dci  filiuai. 

Herrat  devolissima 
Tua  fidelissima 
Mater  et  ancillula 
Canlat  tibi  ta  mica. 

Chris  tus  parât  nuptias 
Miras  per  delicias; 
Hune  expectes  principem 
Te  servando  virginem. 

Chris  tus  odit  macula», 
Rugas  spernit  velulas, 
Pulchras  vult  virgunculas, 
Turpes  pelltl  feminas. 

Fide  cum  turlurea 
Sponsum  istum  reclama, 
Ut  tua  formositas 
Fiat  perpesclaritas. 

Vale  casta  concio, 
Mea  jubilalfo; 
Vivas  sine  crimine 
Christum  semper  dilige. 

Sil  hic  liber  utilis 
Tibi  delectabilis, 


145 

vrs  volvrrc 
Ifunr  in  tuo  peclor<\ 

Ne  more  slrulhineo 
Sùrrrpat  ohlivio, 

Il  ne  vi;im  déserts 

Antcquam  proreniaf* 

Amen  ,  amen  ,  amen, 

Amen,  amen,  amen,  etc.,  etc. 

Le  but  qu'Herrade  s'est  proposé  en  composant  son  livre  se  lrou\  e 
expliqué  dans  l'espèce  de  préface  qui  vient  immédiatement  après 
le  cantique  d'invocation.  Nous  transcrivons  textuellement  ce  mor- 
ceau : 

«  Item  prosa  per  Hrrradcm  ■bfttbttam  predictis  virgunculis  causa  cxliortaiionis 
«  composita. 

«  Herrat,  gratia  Dei,  Holtenburgensis  ccclesioc  abbatisfa  licel  indigna,  dulcissi- 
«  mis  Christi  virginibus  in  eadem  ecclcsia  quasi  in  vinea  Domini  fideliter  laboran- 
«  tibus,  gratiam  et  gloriam  quarn  dabil  Dominus.  Sanctitali  vestrae  insinuo 
«  quod  hune  librum  qui  intitulatur  ortus  delieiarum  ex  diversis  sacre  et  philo - 
'<  sophice  scripture  floribus,  quasi  apicula  ,Deo  inspirante,  comporlavi  et  ad  lau- 
«  detn  et  ad  honorent  Christi  et  ecclesie  causaque  dileclionis  vestre  quasi  in  unum 
n  mellifluum  favum  compaginavi.  Qua  propter  in  ipso  libro  opportet  vos  sedulo 
<(  gratum  querere  paslum  et  melliiis  slillicidiis  animum  reficere  lassum  ,  utsponsi 
«  blandiciis  semper  occupalc  et  spirilualibus  delictis  saginale  (impinguate  ») 
'  transiloria  secure  percurratis  et  elerna  felici  jocunditatc  possidealis,  meque 
u  per  varias  maris  semitas  periculose  qradienlem,  fructuosis  orationibus  vestris  a 
«  terrenis  affectibus  muigatam  una  vobiscum  ia  amorem  dilecti  (Christi1)  retlri 
«  sursum  trahalis.  Amen.  » 

Suivent  des  extraits  dont  l'objet  est  suffisamment  indiqué  par  les 
suscriplions  qui  précèdent  chacun  d'eux.  Le  premier  porte  pour 
titre  de  Deo  creatore  ;  le  second,  de  Angelis  ;  le  troisième,  de  decem 
Nomimbus  Dei;  le  quatrième,  de  Deo  et  Creatione  mundi;  le  cin- 
quième, de  Sancta-Trinitate;  le  sixième,  de  Proprirtair  rt  [ncrmi- 
mutabilitate  Dei;  le  septième,  Quod  vera  immortalita*  m  solo 
creatore  sit;  le  huitième,  Quod  nihilpossit  substantiah'ter  implore 

«  Dans  le  manuscrit,  le  mot  impinguate  rsl  ajoute  en  glose  <tu-dessns  du  mol 
$nç,inale. 

1   Christi  est  ajouté  de  m  tri. 


2Ï0 

mentem  hominis  nisi  creatrix  Trinitas  ;  le  neuvième,  de  Sancta- 
Trinilate. 

A  ces  premières  notions  sur  l'existence  et  la  nature  de  la  Divi- 
nité, ainsi  que  sur  nos  principales  croyances  religieuses,  succèdent 
des  dissertalions  fort  curieuses.  Des  figures  de  démonstration  ac- 
compagnent la  plupart  des  chapitres,  dont  nous  citerons  seulement 
les  suivants  : 

De  Ortis  et  Agris,  de  Finibus  agrorum  et  de  illorum  Divisionibus, 
de  Cultura,  de  Itineribus,  de  Glebis  et  Aquis.  Les  autres  se  rap- 
portent plus  ou  moins  directement  au  système  de  l'univers,  à  la 
géographie  et  à  la  physique  du  globe,  tels  qu'on  les  entendait  à 
celle  époque.  Herrade  y  traite  de  plusieurs  matières  importantes, 
ainsi  que  l'indiquent  les  titres  suivants  :  de  Terra,  de  Nominibus 
regionum,  de  Insulte  et  de  Nominibus  illarum ,  de  Montibus ,  de 
Inferioribus  terrœ ,  de  Fluviis  infernalibus ,  etc.  Parlant,  dans 
l'un  d'eux,  des  étoiles  filantes,  l'abbesse  combat  l'opinion  populaire, 
et  suit  celle  d'un  astrologue  qu'elle  ne  nomme  pas,  mais  qui  assure 
que  ce  phénomène  est  produit  par  le  vent,  lequel,  agitant  l'élher, 
en  fait  tomber  des  étincelles  brillantes  comme  des  étoiles.  Les  pas- 
sages suivants,  cités  au  hasard,  seront  lus  avec  intérêt. 

«  Omnis  ornatus  mundi  in  duobus  consistit,  in  situ  et  motu.  Situs 
«  est  in  terrenis.  Motus  est  in  superis. 

«  Aer  est  spacium  a  terra  ad  lunam.  Elher  a  luna  usque  ad  celi 
«  firmamenlum. 

«  Mundus  dicitur  quod  in  sempilerno  motu  sil.  Ut  celum,  sol, 
«  luna,  aer,  maria. 

«  Oriens  (osteriche)  ab  exortu  solis,  vel  anathole,  vel  eous. 
«  Occidens  (westerriche)  vel  disis,  quodfaciatoccidere.  Septentrio 
«  (norder)  vel  arctos  a  septem  slellis  que  in  ipso  rotanlur.  Unde  et 
«  vertex  proprie  dicitur,  eo  quod  vertitur.  Meridies  (sundert)  vel 
«  mesembria,  quod  ibi  sol  médium  faciat  diem.  » 

Un  zodiaque  fort  bien  dessiné  se  fait  remarquer  au  verso  du 
folio  11.  Les  noms  des  douze  signes  sont  écrits,  à  part,  de  la 
manière  suivante  : 


bra.          es.          pio.            rus. 

Est.     Li       Ari       Scor       Tau 

pittarius. 

Sa 

ni. 

Gémi 

Duodecim 

cornus.        cer.           qnarius.      n. 

Capri       Can       A           Le 

ois 

Pis 

eo. 

Vir 

signa. 

Dans  celte  notation  évidemment 

aslroloe 

inné.   I 

es  signes  ai 

247 

d'après  leur  arrangement  normal  devraient  se  suivie  fafcp  l'ordre 
que  voit  i  : 

I  2  3  4  *  6 

Libra,  Soprpip,  Sigillarios,  Capricornus,   Aquarius,  Pfeefe« 

7  8  9  #  «0  II  12 

Aries,  Tanins,  Gemini,  Cancer.  Léo,  Virgo, 

sont  conjugués  par  couples,  de  six  en  six,  de  façon  à  produire 
une  Combinaison  que  nous  rendrons  plus  sensible  en  l'Inscrivant 
ainsi  : 

Il  7     2 

Libra.  —  Aries. 

2    5  8    4 

Scorpio.  —  Tau  rus. 

r>    5  9    6 

Sagiltarius.    —  Gemini. 

4  7  10     8 

Capricornus.  —  Cancer. 

5  9  II     10 

Aquarius.       —  Léo. 

6  II  12     12 

Piscis.  —  Virgo. 

Le  premier  chiffre  indique  la  marche  et  le  rapport  des  signes 
d'après  leur  ordre  naturel  ;  le  second ,  qui  forme  dans  la  co- 
lonne de  gauche  la  série  des  nombres  impairs,  et  dans  celle  de 
droite  la  série  des  nombres  pairs,  est  celui  qui  résulte  de  la 
notation  d'Hcrrade,  laquelle,  présentée  numériquement,  se  ré- 
sume au  premier  aspect  par  ces  nombres  : 

1-7-2-8-3-9 
4    _    io  -    5    -    11    -    G    -    12 

En  lisant  de  suite,  d'abord  les  noms  de  la  première  colonne, 
puis  ceux  de  la  seconde,  les  douze  signes  se  trouvent  dans  leur 
véritable  ordre  et  rangés  par  saisons  en  partant  de  Libra  (signe 
de  l'équinoxe  d'automne),  qui  est  accouplée,  dans  la  notation 
d'Herrade,  à  Aries  (signe  de  l'équinoxe  de  printemps),  de  mémo 
que  Capricornus  (  signe  du  solstice  d'hiver  i.  IY-i  ft  Gmm0  (signe 
du  solstice  d'été)  '. 

1  Dans  un  autre  travail  nous  reviendrons  sur  le  zodiaque  du  Horius  ei  sur  I  i 
notation  qui  l'accompagne. 


2kH 

lue  sphère  tracée  plus  loin  est  accompagnée  de  l'explication 
suivante:  «  Quinque  zone  vel  circuli,  id  est  partes  sunt  due  habita- 
it biles,  très  inhabitabiles.  Temperate  sunt  habitabiles,  relique  in- 
«  habitabiles.  Zone  vel  circuit  celi  quinque  sunt.  Primus  arcticus. 
«  Secundus  terrinus  tropicus.  Tercius  himerinus ,  qui  a  latinis 
«  equinoxialis  dicitur.  Quartus  antarcticus.  Quintus  cimerinus  ; 
«  latine  vero  hiemalis  vel  brumalis.  » 

Herrade  donne  ensuite  une  rose  des  vents  où  les  douze  vents  sont 
marqués  de  la  manière  suivante.  Ces  noms  étant  altérés  au  point 
d'être  parfois  méconnaissables,  nous  avons  soin  de  les  rétablir 
d'après  la  belle  Géographie  ancienne  des  Grecs  du  professeur  alle- 
mand Fr.-Aug.  Ukert  \  et  l'excellent  Manuel  de  géographie  an- 
cienne de  M.  le  docteur  Sickler^.  Le  grec  était  une  langue  tout  à 
fait  ignorée  au  douzième  siècle;  on  ne  saurait  donc  être  surpris 
de  le  voir  si  maltraité  sous  la  plume  de  notre  bonne  abbesse,  qui 
ne  faisait  d'ailleurs  que  reproduire  les  appellations  alors  en  usage. 

1°  Boreas (N.)      Boreas. 

2°  Mesquias  pour  Meses (N-N-E.)  Aquilo. 

3°  Quesquias  pour  Caccias (E-N-E.)  Vulturnus. 

4°  Apelliores  pour  Apeliotes (E.)       Subsolanus. 

5°  Eurus .  (E-S-E.)  Eurus. 

6°  Stinbrias3 (S-S-E.)    Euronotus. 

7°  Ausier. (S.)       Auster. 

8°  Junoletus  pour  Libonolus (S-S-O.)  Notus. 

9°  Zips  pour  Libs.  .  .  .  , (O-S-O.)  Africus. 

10°  Zephirus  pour  Zephyrus (0.)       Zephirus. 

11°  Argetes  pour  Argesles (0-N-O.)  Chorus. 

12°  ïriquias  pour  Thrascias (N-N-O.)  Circius. 

Le  verso  du  folio  16  est  occupé  par  l'image  d'un  microcosme. 
L'homme,  nouvellement  créé,  a  la  tête   rayonnante  et  entourée 


*  Géographie  der  Griechen und  Eoemer  von  denfruhesien  Zeiten  bis  auf  Pto- 
lemaeus,  bearbeilet  von  Fr.  Au  g.  Ukert,  B ibliothekar  und  P  rqf essor  zu  Gothc- 
Weimar,  1816. 

2  Handbuch  der  alten  Géographie  von  Sickler.  Cassel,  1  83^. 

3  Malgré  nos  efforts,  il  nous  a  été  impossible  de  retrouver  l'analogue  de  cette 
dénomination,  M.  Ukert,  et  après  lui  M.  Sickler,  donnent  pour  lèvent  S.-S.-E. 
1rs  noms  à' Euronotus  et  de  Phœnix,  le  premier  selon  Sénèque,  r t  le  second  selon 
Pline. 


849 

epl  planètes  alors  connues;  ses  bras  sont  étendus,  ses  jambes 
enfermées  dans  an  cercle  ;  la  lerre  est  représentée  par  un  monti- 
cule, sur  lequel  une  chèvre  broute  des  ronces  ;  l'eau,  Pair  et  le  feu 
Égurenl  au  quatre  coins  do  ce  t;iMeau  pour  montrer  leur  grandi! 
influence  sur  l'homme. 

Satisfaite  d'avoir  donné  aux  religieuses  de Hohenbourg  ces  pre- 
mières notions,  Ilerradc  s'occupe  de  les  instruire  dans  Phisl 
sacrée.  Un  tableau  représente  le  premier  homme  et  la  première 
femme  après  le  poché  originel  ;  Adam  laboure  et  Eve  file  au  fuseau. 
Les  événements  les  plus  marquants  de  l'Ancien  Testament  pa- 
raissent ainsi  successivement  sous  les  yeux  du  lecteur,  très-souvent 
d'une  manière  tout  a  fait  grotesque. 

Les  allégories  et  les  paraboles  occupent  une  grande  place  dans 
l'ouvrage  de  la  bonne  abbesse,  où  le  sacré  et  le  profane  sont  par- 
fois plaisamment  entremêlés.  C'est  ainsi  que  les  représentations 
mythologiques  succèdent  aux  tableaux  religieux,  et  que  l'on  voit 
par  exemple  les  muses  encadrées  dans  des  médaillons,  mais  sans 
leurs  attributs,  si  nous  en  exceptons  Uranie.  Les  neuf  sœurs  sont 
revêtues  du  costume  féminin  usité  au  douzième  siècle. 

Parmi  les  allégories  dont  il  vient  d'être  question,  Tune  des  plus 
curieuses  est  sans  contredit  celle  de  la  philosophie  et  des  sept  arts 
libéraux.  La  figure  principale  porte  trois  têtes  dont  chacune  est 
surmontée  de  l'un  de  ces  trois  noms  :  «  Ethica,  Logica,  Physica.» 
Les  autres  figures  représentent,  avec  des  attributs  analogues,  la 
Grammaire,  la  Réthorique,  la  Dialectique, la  Musique,  l'Arithméti- 
que,la  Géométrie  et  l'Astronomie.  Socrate  et  Platon  sont  de  la  par- 
tie. Chaque  personnage  a  sur  l'épaule  un  oiseau  noir,  représentant 
l'esprit  immonde,  qui  semble  lui  chuchoter  dans  l'oreille;  l'in- 
scription suivante  annonce  la  répugnance  qu'Herrade  avait  pour  les 
poètes  païens  chantant  les  faux  dieux.  «Isli,  immundii  spirilibus 
«  inspirait,  scribunt  arlem  magicam  et  poelicam,  Ucet  fabulosa 
«  commenta.  •  Cette  inscription  se  trouve  répétée  dans  le  texte. 
La  fuite  de  Lolh,  Esaii  et  Jacob  avec  ses  gants,  Joseph  \  endo  par 
ses  frères,  l'histoire  entière  de  Moïse  et  du  peuple  de  Dieu,  depuis 
le  buisson  ardent  jusqu'à  la  venue  de  Jésus  Christ,  viennent,  à  la 
suite,  dans  l'ordre  chronologique.  A  l'occasion  du  passage  de  la 
mer  Rouge, des  renseignements  intéressants,  extraits  de  r 
gpmma,  sont  donnés  mit  certaines  dénominations  géographiques 
en  langue  allemande  du  temps.  Nous  ne  «itérons  en  ce  moment 
que  les  suivants  :  hier  ou  Danubius,  Tunoivc  ;  Rolanus,  Boten; 
i.  17 


250 

Renus,  Rine\  Arrivée  à  la  naissance  du  Sauveur,  Herrade  salue 
la  crèche  de  l'Enfant-Dieu  par  son  cantique  De  nativitate  Domini: 

Leto  leta  concio 
Cinoël  resonat  tripudio. 
Cinoël  hoc  in  natalilio 

Cinoël ,  Cinoël , 

Noël ,  Noël ,  Noël , 

Noël ,  Noël ,  Noël ,  Noël,  etc. 

A  la  suite  de  ce  cantique  s'en  trouve  un  autre  dont  nous  ne  re- 
produisons que  la  première  strophe,  et  seulement  pour  donner 
une  idée  de  la  poésie  qui  se  chantait  alors  : 

Sol  orilur  occasus  nescius 
El  filiae  lit  paler  filius. 
O  !  o!  o!  pro  populo, 
O!  o!  o!  o!  o!  o! 

Nous  ne  reproduirons  de  même  que  les  deux  premières  strophes 
du  cantique  sur  la  circoncision  dont  le  refrain  ne  choquait  pas,  à  ce 
qu'il  paraît,  la  chaste  ingénuité  de  nos  jeunes  nones  : 

Anni  novi  prima  die 

Filius  virginis  Marias 

Morem  geril  nataliae, 
Dum,  dum  ,  dum  circumcidi  sustinuil 
Tn  quo  non  fuit  dignum  quid  abseidi. 
■ 

Anni  novi  die  feslo, 

Pater  et  Spiritus  adesto^ 

Et  fac  ut  &it  nobis  presto 
Qui,  qui,  qui  circumcidi  sustinuil 
In  quo  non  fuit  dignum  quid  abseidi. 

L'enfance  et  l'adolescence  de  Jésus-Christ,  toutes  les  époques 
marquantes  de  sa  mission  divine  et  l'histoire  des  apôtres,  donnent 
lieu  à  une  suite  de  tableaux  fort  curieux.  Par  un  anachronisme  qui 

*  Nous  avons  ajouté  l'e  final  pour  obtenir  la  prononciation  allemande, 


m 

se  reproduit  a  chaque  page  du  livre  d'Herrade,  la  vierge  Marie 
ainsi  que  les  autres  femmes  qui  accompagnèrent  Jésus-Christ  jus- 
qu'au pied  de  croix,  sont  habillées  en  religieuses  dans  celui  de  ces 
tableaux  où  Jésus-Christ,  prêt  à  expirer,  recommande  sa  mère  à 
saint  Jean. 

La  sagesse  de  Salomon,  le  fameux  Vanitas  vanitatum,  le  char 
de  la  Luxure  tout  d'or  et  de  pierreries,  la  roue  de  la  Fortune  et 
l'échelle  de  la  Charité  offrent  encore  des  allégories  très-plaisantes. 

A  propos  du  Vanitas  vamtatum,  nous  dirons  deux  mots,  en  pas- 
sant, du  jeu  intitulé  Ludus  monstrorum  qui  se  trouve  représenté 
à  la  page  215  du  manuscrit.  Deux  hommes,  séparés  par  une  table, 
tiennent  de  chaque  main  les  extrémités  de  deux  cordes  sur  lequelles 
sont  suspendues  deux  petites  poupées,  costumées  en  chevaliers  et 
armées  de  pied  en  cape,  qui  se  battent  entre  elles  par  suite  du  mou- 
vement que  les  deux  joueurs  donnent  aux  cordes  en  les  lâchant  et 
en  les  tirant  à  eux.  Nous  ne  saurions  mieux  comparer  ce  jeu,  pour 
rendre  la  description  qui  précède  plus  sensible,  qu'à  ces  planches 
sur  lesquelles  nos  petits  savoyards  font  rencontrer  deux  poupées, 
en  agitant  du  genou  la  corde  qui  les  traverse.  Du  reste  les  inscrip- 
tions ou  moralités  que  nous  donnons  ci-après,  indiquent  parfaite- 
ment le  but  philosophique  du  jeu,  qui  n'est  peut-être  qu'une  épi- 
gramme  contre  les  tournois,  les  parades  de  guerre. 

INSCRIPTION    PLACÉE    AU-  DrsSTJS  DE   LA    TABLE. 

Spernere  tnundum;  ipemcre  nullum;  spernerc  srse; 
Spernere  sperni  se  :  quatuor  hœc  boiia  sont. 

INSCRIPTION  PLACÉE  SUR  LE  DEVANT  nE  LA  TABLE. 

In  ludo  monstrorum  designatur  vanilas  vanitalum. 

INSCRIPTION   PLACÉE  AU-OESSOLS  DE  LA   TABLE. 

Unde  superhil  homocujus  concepiio  culpa, 

Nasci  pena ,  labor  vita,  necessc  mori. 
Vana  salus  hominis,  vauum  dccus ,  urania  van.»  ■ 

Inter  vana  niliil  vanius  est  hominf. 


*   Dans  la  Notice  de  M.  Engclhardt  on  a  imprime  ce  vers  ainsi  . 
\  .ma  salus  liominis,  vanus,  decus,  orooia  v.mi.i. 
Cest  a  tort,  ainti  qu'il  est  facile  de  s'm  assurer  à  la  simple  lecture. 


252 

Posi  homincm  verrais,  posl  verracm  fil  cinis,  ebeu  ! 
Sic  in  Don  homiiii  m  verlitur  onmis  liomo. 


Nous  ne  passerons  pas  sous  silence  l'allégorie  ingénieuse  des  trois 
sirènes.  L'une  chante,  l'autre  joue  de  la  flûle,  la  troisième  pince 
de  la  harpe.  Elles  ont  des  ailes,  des  bandeaux  sur  leurs  têtes,  et 
leurs  corps  sont  enveloppés  de  longues  robes  qui  ne  laissent  aper- 
cevoir que  leurs  mains  et  le  bas  de  leurs  jambes  qui  se  terminent 
en  serres  d'oiseaux  de  proie. 

1er  Tableau.  —  Les  sirènes  endorment  par  leurs  sons  ravissants 
l'équipage  d'un  vaisseau. 

2e  Tableau.  —  Les  sirènes  sautent  à  bord  du  vaisseau,  et,  après 
avoir  massacré  les  imprudents  nautoniers,  les  jettent  à  la  mer. 

3e  Tableau.  —  Ulysse  passant  près  de  là  arrive  précipitamment 
sur  sa  barque  qui  est  conduite  par  un  moine  :  il  se  fait  attacher  au 
mût  avec  ses  compagnons. 

A  l'occasion  des  allégories  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure  et 
de  celle  qui  précède  immédiatement,  on  lit  la  moralité  suivante  : 
«  Salomon,et  rota  fortune,  et  scala  (caritatis),  et  syrene  admo- 
«  nent  nos  de  contemptu  et  amore  Christi.  » 

Une  longue  dissertation  sur  l'Église  succède  à  l'histoire  des  si- 
rènes. C'est  en  même  temps  un  traité  de  morale  et  un  recueil  de 
préceptes  sur  les  divers  états  de  la  société,  et  sur  les  devoirs  res- 
pectifs des  individus  de  toutes  les  classes  envers  la  société,  ou  plutôt 
envers  Y  Église,  qui  est  le  véritable  centre  vers  lequel  Herrade  fait 
aboutir  les  rayons  de  son  système  social.  Elle  y  règle,  d'après  le 
Speclaculum  Ecclesiœ,  la  conduite  que  doivent  tenir  les  juges,  les 
riches,  les  pauvres,  les  chevaliers.  «  Milites,  dit-elle,  sunt  brachia 
«  Ecclesiœ,  quia  debent  eam  ab  hostibus  defendere...  a  rapinaet 
fornicatione  se  custodire.  Dans  un  livre  destiné  par  une  abbesse  à 
déjeunes  nones ,  cette  maxime  a  droit  de  surprendre.  Vient  en- 
suite le  tour  des  marchands,  des  paysans.  «  Rustici,  dit  encore 
«  Herrade  (d'après  le  Spectaculum),  qui  agrumeolunt,  pedes  sunt 
«  Ecclesiœ,  quia  eam  pascendo  portant,  etc.  »  Ainsi,  d'après  ces 
axiomes,  l'Église  est  un  corps  dont  les  paysans  sont  les  pieds  et  les 
gens  de  guerre  les  bras.  Dans  le  même  chapitre,  les  laboureurs  qui 
ne  payeraient  pas  la  dîme  sont  menacés  de  la  gelée,  de  la  grêle,  de 
la  sécheresse,  de  la  peste  et  de  tous  les  fléaux  possibles. 

La  même  dissertation  contient  encore  des  renseignements  sur 
les  lieux  sacrés  et  leurs  dénominalions;  sur  l'Église  romaine  et  sa 


253 

aouveraiuelé;  sur  ta  mal  ci  m  puissance  f sur  les  apostals ;  sui  1rs 
dignités;  sur  les  ministres  de  l'Église; fur  les  contempteurs  du 
inonde,  conlsny  êsgsi  wmndit  sur  Le  jugement  de  PÉgtisc  qui  dis- 
cerne Ke  bien  <  i  «■  mal. 

La  bonne  abbesse  donne  ensuite  un  pelil  poGmc  eonlre  l'usure 
et  la  simonie.  Les  peintures  qui  accompagnent  ces  vers  repréxn 
teni, entre  antres  coupables,  le  serviteur  d'Elisée,  «  qui  turpelucrum 
«  accipiats  leprùtus  faetui  est.  »  On  voit  successivement  le  lépreux 
tourmenté  par  des  douleurs  affreuses,  et  rendu  à  la  santé  par  Dieu 
qui  lui  jette  de  l'eau  bénite  avec  un  goupillon.  Un  oiseau  s'envole 
au-dessus  de  lui  et  deux  autres  sont  posés  sur  son  bras.  Ensuite  l<" 
lépreux  a  genoux  coupe  le  cou  à  un  oiseau  (une  colombe  sans  doute) 
que  Dieu  lient  de  la  main  gauche,  et  dont  le  sang  tombe  dans  un 
rase;  près  du  vase,  on  voit  une  espèce  de  cuve  composée  de 
douves  et  cerclée,  au-dessus  de  laquelle  est  écrit  «  Miscricordia.  » 
Par  une  ouverture  pratiquée  vers  l'extrémité  supérieure  de  cette 
cuve,  le  sang  tombe  dans  le  centre  d'un  cercle  au  milieu  duquel 
est  écrit  «  Caritas».  Le  tout  est  supporté  par  un  fond  bleu  qui 
figure  les  flots  du  Jourdain.  Le  lépreux  est  peint  des  couleurs  les 
plus  livides  et  couvert  de  taches  rouges  el  noires. 

Un  beau  tableau  à  compartiments  et  ornements  en  or,  représen- 
tant la  cour  céleste  ou  la  sainte  cité,  vient  après  une  longue  dis- 
cussion sur  l'Antéchrist  et  l'époque  de  sa  venue.  Jésus  Roi  des  Rois 
occupe  le  haut.  Au-dessous  sont  rangés,  les  vierges,  les  apôtres,  les 
martyrs,  les  confesseurs,  les  prophètes,  les  patriarches,  les  céliba- 
taires, les  époux,  elc.  Tout  ce  monde  est  étage  sur  neuf  degrés. 

Plusieurs  autres  peintures  représentent  la  conflagration  des  cieux 
et  du  monde,  la  résurrection,  le  jugement  dernier  et  enfin  l'enfer. 
Celte  dernière  est  très-remarquable  par  son  analogie  frappante 
avec  la  Tentation  de  saint  Antoine  par  Callot.  Une  circonstance  aus- 
si singulière  surprend  au  premier  abord,  mais  elle  s'explique,  lors- 
qu'on songe  que  Callot,  étant  de  Nancy,  aura  facilement  pu  prendre 
connaissance  du  Hortus  deliciarum,  réfugié  de  son  temps  soit  à 
Saverne,  soit  à  Molsheim1.  C'est  du  moins  lavis  que  nous  avons 
cru  pouvoir  émettre  à  cet  égard  dans  le  Bulletin  universel  des 
sciences  de  Juillet  1830,  où  il  a  été  dit  par  erreur  que  le  manuscrit 


«  Callot  a  vécu  de  i5<)l  à  iG35.  D'après  le  ic'm  Walclis,le  manuscrit 

était  encore  à  Saverne  en  1609.  On  ignore  l'époque  précise  de  sa  translation  de 
S.tveme  à  Molsheim. 


254 

avait  été  conservé  à  Sainte-Odile  même,  jusqu'à  la  révolution 
française. 

On  retrouve  un  peu  plus  bas  le  microcosme  dont  nous  avons  déjà 
parlé.  Au  revers  du  folio  apparaissent  deux  figures  symboliques  ou 
chimères,  au  bas  desquelles  se  lisent  les  inscriptions  suivantes  : 

SOVS    LA    PREMIÈRE    CHIMERE. 

Latrans ,     vir ,       cervus ,     equus ,    aies,  scorpio,     catus, 

Dente,       manu,  cornu,      pede,       pectore ,    rétro,         velungue, 
Mordo,     cedo,    pelo,        ferio ,       trudo,        neco ,         scindo.  * 

SOUS    LA    SECONDE    CHIMERE. 

Bos,   lepus,   aies,   equus,  homo ,  serpens ,    pavo,   leo ,   grus, 
Pes,  caput,    os,    peclus,    manus ,    ilia,    cauda ,    juba,    crus. 

On  trouve  encore,  à  la  suite  de  plusieurs  traités  de  discipline  et 
de  morale,  un  catalogue  des  Papes  finissant  à  Clément  III2,  plu- 
sieurs calendriers,  des  cantiques,  des  poésies  avec  ou  sans  musique, 
à  une  ou  à  plusieurs  voix.  La  musique  est  écrite  d'après  la  Méthode 
de  Gui  d'Arezzo  ;  la  ligne  rouge  est  prise  pour  F,  et  la  jaune  pour 
C  ;  les  notes  sont  a,  6,  c,  d,  e,f9g,  a;  des  accents,  des  points,  de 
petits  crochets  simples  et  doubles  servent  à  marquer  la  durée  des 
temps.  Les  dernières  peintures  du  livre  représentent  le  mont  Ho- 
henburc,  qualifié  par  Herrade  de  Dellifer  (id  esf,dit-elle,su&liwm3). 
On  voit,  dans  Tune,  sainte  Odile  recevant  de  son  père  la  clef  du  mo- 
nastère de  Hohenbourg.  Dans  l'autre  figurent  les  portraits  de  Re- 
linde,  d'Herrade  et  d'un  assez  grand  nombre  de  leurs  compagnes. 

Sous  le  rapport  de  la  linguistique,  le  Hortus  peut  servir  comme  de 


«  Pour  que  ces  vers  offrent  un  sens,  il  faut  les  lire  ainsi  :  Latrans  dente  mordo  ; 
vir  manu  cedo;  cervus  cornu  peto,  etc.,  etc. 

3  Par  une  erreurde  Herrade,  Lucius  III,  avec  lequel  elle  eut  cependant  tant  de 
rapports,  est  désigné,  dans  cette  liste,  sous  le  titre  de  Lucius  II. 

3  Sans  doute  par  allusion  à  l'un  des  surnoms  d'Appollon.  C'est  du  moins  la 
seule  explication  que  nous  puissions  donner  sur  un  mot  très  lisiblement  écrit,  qui 
ne  se  trouve  dans  aucun  dictionnaire.  La  définition  id  est  sublimis,  ajoutée  par 
Herrade,  prouve  bien  que  le  mot  était  inusité,  et  empêche  de  supposer  une  erreur 
de  copiste  par  suite  de  laquelle  dellifer  aurait  été  écrit  au  lieu  de  stellifer,  par 
exemple,  mot  trop  connu  et  trop  significatif  par  lui-même  pour  pouvoir  comporter 
l'interprétation  d'Herrade. 


jsaire  pour  près  de  douze  cents  vieux  mots  allemands  que 
l'ahhesse  ji  ajoutes,  en  interligne,  au-dessus  d'autant  «le  mol* 
latins,  sans  doute  dans  rinten t ion  de  rendre  l'intelligence  de 
ces  derniers  plus  facile  à  ses  noues'.  Outre  ceux  que  nous  avoua 
déjà  rapportés,  nous  citerons  encore  quelques-uns  des  noms  qui 
liè«fn0H(  les  dnuz  !  mois  de  l'année.  Pour  la  plupart,  ils  sont  con- 
formes à  la  nomenclature  donnée  par  Eginhard,  mais  plusieurs  que 
\oiei  diffèrent. 

Januarius  est  intitulé  à  la  fois  Win termanot  (mois  d'hv 
étonne  dans  Eginhard,  et  JLermanot  (mois  de  Vannée,  moi 
l'année  commence).  JiERMANOT  ne  se  trouve  pas  parmi  les  dénomi- 
nations données  par  Meidinger,  d'après  Goldast,  Mono  et  Grimm, 
dans  son  Dictionnaire  étymologique  et  comparatif  des   langues 
teuto-ijothi<iues,  qui  a  paru  à  Francfort  en  1833. 

Februarius,  Hornunc,  (mois  des  cornes).  Cette  traduction  nous 
semble  préférable  à  celle  de  mois  de  boue  qu'on  trouve  dans  nos 
auteurs.  Horn  signifie  en  allemand  corne;  et  c'est  en  effet  par  des 
cornes  qu'on  indiquait  les  fêtes  dans  les  calendriers  runiques.  Or 
c'est  durant  ce  mois  que  tombaient  les  principales  fêles  que  les 
peuples  du  Nord  célébraient  surtout  en  vidant  leurs  cornes  en 
l'honneur  des  Dieux5. 

Maius,  que  les  Bretons  armoricains  nomment  Maë,  est  intitulé 
par  Herrade  Meie;  Eginhard  le  nomme  Winnemanoth  que  Mei- 
dinger  traduit  par  mois  de  la  jouissance,  et  que  d'autres  auteurs 
traduisent  aussi  par  mois  de  l'amour. 

Junius,  appelé  par  Eginhard  Prahmanot  (mois  brillant),  est  in- 
litulédu  nomdeBRACHMANOT  (mois  du  dé [richement),  qui  est  encore 
en  usage  aujourd'hui. 

Augustus ,  qu'Eginhard  traduit  par  Aranmanoth,  est  marqué 
Aernimanot  {mois  de  la  récolte,  de  la  moisson). 

Dêcember,  que  le  même  auteur  intitule  Uelmanolh  (mois  saint), 
est  nommé  Hertemanot  (mois  dur,  âpre).  Meidinger  ne  donne  ni 
cette  dénomination,  ni  celle  qui  précède. 

Considéré    par   rapport  à  la  Chronographie  ■  ,   le   mamis,  rit 

'  Nous  avons  faii  de  celle  importante  et  curieuse   partie  du  Horius  deLciaiwn, 

l  d'un  travail  spécial. 
'  fiarllioiiu.,  Je  Dunorum  contemplu  moriis. 

J  Les  Allemands  sont  depuis  plusieurs  années  en  possession  du  mol  de  CaUn- 
tlanoçraphie  pris  dans  le  sens  où  nous  employons  celui  de  chrouographic.  C'est 


256 

d'Herrade  contient  plusieurs  combinaisons  de  chronologie  mathé- 
matique fort  curieuses.  Un  calendrier  orbiculaire  a  particulière- 
ment fixé  nos  regards.  Ce  calendrier  se  distingue  par  sa  belle  exé- 
cution. Le  centre  du  cercle  contient  le  cycle  de  19  ans,  l'indication 
des  Pâques,  le  nombre  des  jours  depuis  Noël  jusquà  la  Quadragé- 
sime,  et  celui  des  semaines  jusqu'à  YAvent.  Herrade  indique  avec 
détail  la  manière  de  s'en  servir.  Parmi  les  préceptes  qu'elle  donne 
à  ce  sujet  se  remarque  le  suivant  :  «  Ubi  autem  ipsa  virgula  supra 
«  in  modum  Y  formatur,  dies  egyptiaca  notatur  ».  On  sait  que 
l'usage  des  jours  égijptiens  ou  malheureux,  condamné  par  saint  Au- 
gustin1 et  par  plusieurs  conciles,  ne  disparut  totalement  qu'au 
treizième  siècle.  Comme  ces  jours  sont  marqués  dans  les  calen- 
driers de  diverses  manières,  à  partir  du  quatrième  siècle  où  l'on 
commence  à  les  rencontrer,  nous  n'attachons  pas  d'intérêt  à  indi- 
quer ici  dans  quel  ordre  Herrade  les  a  classés. 

A  la  suite  de  ce  calendrier  se  trouve  un  longue  table,  dressée 
en  1175,  d'après  le  grand  cycle  dionysien  de  532  ans.  Cette  date 
de  1175  est  l'une  de  celles  que  nous  avons  mentionnées  lorsque 
nous  nous  sommes  occupé  de  l'âge  du  manuscrit.L' autre  se  trouve 
dans  la  préface  d'une  méthode  en  cent  seize  vers  hexamètres,  au 
moyen  de  laquelle  on  peut  déterminer  la  Quadragésime  de  chaque 
année.  Nous  citons  cette  préface  et  les  premiers  vers  de  la  méthode 
en  question  comme  exemple,  et  dans  le  but  de  faire  connaître  cette 
singulière  composition. 

VERSUS    AD    INVENTE*' OC  M    1NTERVALLUM    A    DIE    NATALIS    DOMINI    USQUC    AD 
QUADRAGESIMAM. 

«  Quicumque  a  die  nalalis  Douiini  usque  ad  quadragesirnam  iatervallum  cerlis- 
«•irae  scire  voluerit,  légat  hos  versiculos,  quorum  unaquaeque  diclio  unum  conti- 
net  annum,  praedictum  terminum  oslendendo.  Et  si  diligenter  litteras  computave- 
rit,  tôt  septimanas  inveniet  quoi  litteras  in  dictione;  quot  vero  puncta  supra  dic- 
tionem  invenerit,  lot  dies  ultra  septimanas  computatas  esse  non  dubitet;  si  autem 
nullum  punctum  supra  dictionem  reperieril,  diem  nalalis  Domini  in  dominica  eve- 
nisse  pronuntiamus.  Si  autem  ab  aliquo  qureratur  quo  lempore  factum  sit,  anno 
\iillesimo  centesimo  quinquagesimo  nono  ab  incarnatione  Domini.  » 


Entre  cette  instruction  et  le  premier  vers  se  trouve  rayée,  à  l'en- 

moins  sous  le  titre  de  Calmdariograi 
rvatoire  impe'rial  de  Vienne,  a  publié  en 
1  Commentaire  sur  l'epftre  aux  Galatcs, 


du  moins  sous  le  titre  de  Calenàariographie  que  M.  Littrow,  directeur  de  l'ob- 
servatoire impérial  de  Vienne,  a  publié  en  i8a8  un  ouvrage  justement  estimé. 


257 

m  rouge,  l'obserratiofi  wlvanle1.  «  Prhnum  vn-suw,  ><•// 
•ûompoiitor  »  protUtmùUti  à  secundo  ineipt  onnoi  numéral*. 

Les  B  marquent  les  années  bissextiles. 

i<  •         •••••       ••••      ••• 

Composilor  sapiens    dix  relus  asperiore 

i     .  .  » .  il 

Scribil  confurmans  incertos  gaudia  inonslrans. 

•  a  •  »  •  •  •  .  •  " 

Disponil  inirabiliter    pra?scntia  clarans. 

•  •••      •••  »  »  •   H 

Moesiificat  rcprobum  devolio  judicioruro. 

••••••    •  •»••         ••••  •••B 

Increpai  clutos  devutorum  valitudo,  elc,  etc. 

Si  le  Hortus  deliciarum  a  été  considéré,  par  plusieurs  auteurs  esti- 
mables nommés  au  commencement  de  celte  Notice,  comme  un  sim- 
ple Recueil  de  poésies,  ce  n'a  pu  élre,  ainsi  qu'on  est  à  mémo  d'en 
juger  maintenant,  que  par  l'extension  Irès-exagérée  d'une  figure 
de  rhétorique  qui  permet  de  prendre  la  partie  pour  le  tout.  Les 
poésies  n'occupent,  enefï'el,  qu'une  très-faible  partie  du  manuscrit. 
Elles  comprennent,  outre  le  chant  d'invocation  dont  nous  avons 
rapporté  les  premières  strophes, 

1°  Un  Rhythmus  de  monte  Ilokcnburc  ; 

Hoc  in  monte 

Vivo  fonte  a 
Potantur  oviculae. 

£sum  vitae 

Sine  lite 
Conge6tant  apiculae. 

Nectar  clam  m 

Scripturaruni 
Potant  liberaliter. 

Bibant,  bibant, 
Vivant,  vivant, 
Omnes  aelcrnaliter,  etc.,  etc. 

»  Herrade  a  ainsi  rayé  à  l'encre  rouge  plusieurs  passages,  qu'elle  avait  d'a- 
bord changes,  ou  qu'elle  a  ensuite  juge  convenable  de  supprimer. 

»  Herrade  fait  allusion  à  la  fontaine  de  Sainte-Odile,  dont  l'eau ,  renommée 
pour  la  guérison  des  maux  d'yeux,  attire  un  grand  concours  de  pèlerius. 


258 
2°  Un  autre  Rliythmus  de  monte  Hohenburc; 

Hune  ad  montem , 

Yitae  fontem 
Derivavit  gralia  , 

TJbertatis 

Caslilatis 
Irrorans  solalia  ,  etc.,  etc. 

3°  Cinq  cantiques  sur  la  Naissance  du  Sauveur,  dont  le  premier 
commence  ainsi  : 


Ecce  venit  ex  Sion, 
Qui  castiget  Babilon, 
Et  corululcet  Gabaon 
Et  exterminet  Amon, 
Eloi  eleison. 

De  Sion  exivit  lex 

Quam  dicta  vit  regum  rcx. 

In  Judea  mansit  fex  ; 

Et  in  genlibus  est  lex 

Baptizata  gaudet  plebs,  etc.,  etc. 

4°  Un  cantique  sur  la  Circoncision,  dont  nous  avons  rapporté 
deux  strophes  ; 

5°  Un  autre  cantique  sur  l'enfance  de  Jésus-Christ; 

G0  Un  Rhtjthmus,  de  eo  quod  Adam  de  vetito  porno  comedit. 
Nous  ne  pouvons  résister  au  désir  de  transcrire  quelques  passages 
de  ce  curieux  poëme  que  l'on  peut  attribuer  à  Herrade,  puisque  la 
source  où  elle  aurait  pu  le  puiser  n'est  pas  indiquée  : 

Die  quadam 

Dam  stat  Adam 
Domo  delectabili; 

Venit  ater 

Necis  pater 
Vultu  cum  terribili  : 

Et  ad  Evam 

S  tans  ad  levani 
Inquit  voce  debili  : 


Audi  me  mulier,  qOM  dil   UM  I  M  "<'  i 

De  fruclu  comede  tilii  |>n>liil»iio}  etc.,  etc. 


Eva  crédit 
Et  obedit 
Fallacibus  monitis  ; 
Monet  virum, 
Quod  est  miruii) . 
Ut  frualur  vetilis. 
Ille  fa  vil 
Et  donavit 
Mortem  posi  se  genilis. 
Cadil  qui  steterat,  qui  vixit  moritur, 
In  iram  gaudium  ,  pro  dolor  !  vertilnr  , 
Nunc  fletus  subeunt,  risus  deponilur,  ctcn  eic. 


7°  Un  Rhythmus  de  primo  homine; 


Primas  par  en  s  Iiominum 

Lumen  cernens  ccelicum  t 
Ita  fuit  conditus 
Coetus  ut  angelicus 

Consors  esset  illiu» 

Ac  foret  perpetuus,  etc.,  etc. 


8°  Deux  autres  poèmes  dont  l'un  :  de  Domino  nostro  Christo, 
et  l'autre  :  de  Duodccim  prœciosis  lapidibus,  commencent  ainsi  : 


Cives  coelestis  patriae, 
Régi  regum  conduite, 
Qui  est  supernus  anifex 
Civitatis  TJranicae; 
In  cujus  aedificio 
Talis  constat  fonda  lio. 

laspis  colore  viridi 

Virorem  praefert  fidei,  «te,  etc. 

9°  Un  poôme  De  lapsu  carnis,quo  lahilitrhomo  ascala  cari- 
tatis  ; 


260 

Hoc  melro  lactus,  sic  corporis  inspice  lapsus 

Ul  quis  sis  teneas  et  quod  habes  limeas. 
Débilitas  carnis  acietn  lurbat  rulionis 

Protrabit  ad  vitium  ,  ducit  ad  exitium. 
Si  perpendit  bomo  quis  sit  vel  cujus  imago 

Ycl  quo  décident,  quove  loco  fucrit, 
Sivc  quod  eveniet ,  perfectus  ad  omnia  fiet. 

Omne  malum  nolet,  seJ  bona  cuncta  volet,  etc.,  etc. 

10°  Plusieurs  épigrammes  dont  nous  rapporterons  la  suivante 
qui  a  pour  titre  :  Quid  sit  vita  pudica  ; 

In  noctem  prandes,  in  lucem,  turgide,  coenas, 

Multimodoque  mades  nocte  dieque  mero  5 
Cumque  cuti  studeas,  uxorem  ducere  non  vis. 

Cur  nolis,  dicis  :  «  vita  pudica  placet.  » 
Turgide,  mentiris  j  non  est  baec  vita  pudica. 

Vis  dieam  quid  sit  vita  pudica?  Modus. 

11°  Plusieurs  poèmes ,  tels  que  celui  de  Divite  et  Lazaro, 
de  fonte  salcruce  sanctificato ,  etc.,  qui  doivent  être  tirés  du  Spé- 
culum Ecclesiœ  ; 

12°  Enfin  deux  poèmes  contenus  sur  le  dernier  folio  du  livre  : 
l'un,  De  contemptu  mundi  ;  et  l'autre  intitulé,  Hœcsunt  opprobria 
mundi.  Nous  transcrivons  les  premiers  vers  du  poëmeDe  contemptu 
mundi>  en  ayant  soin  de  nous  conformer  à  la  manière  dont  les 
rimes  des  deuxpoëmes  sont  notées  sur  le  manuscrit  : 


Mundus  abit  sine  munditia  nec  sorde  carebi  \ 

Illius  hic  in  amicilia,  qui  corde  manebi  ) 

Cuncta  ruunt,  velut  unda  fluunt,  nihil  est  sine  naev 

Quid  vaiiabile,  quid  nece  labile,  coepit  ab  aev 

Vita  brevis ,  velut  aura  levis ,  non  est  diuturn      \ 

Mors  sitiens  ,  mors  esuriens,  nos  claudit  in  urn  (    "  etc.,  etc. 


Les  quatre  vers  suivants  sont  inscrits  sur  la  table  de  pierre  qui 
accompagne  l'image  en  pied  d'Herrade  de  Landsberg.  L'abbesse  les 
adresse  à  ses  compagnes  : 

O  nivei  flores  ,  dantes  virtutis  odores, 
Semper  divina  pansantes  in  tbcoria, 


161 

PuIvCN  U  nvim  COOlftBplO,  I  iirnh   relu, 

Que  ii tint-  ibtcOBMMù  1  l'onsum. 


Nous  présenterons,  en  terminant,  un  relevé  des  noms  de  femnlej 
qui  surmontent  la  série  deporlraHsdonl  nous  avom  parlé  plu  haut, 
e(  dont  le  titre  est  :  Congregatio  teligiosa  temporibtu  Rilindii  et 
Herrutdit  abatissarum  in  domini  tervieio  in  Hokenburt  caritaUvt 

aclinala. 

Des  désignations  de  lieu  ont  été  écrites  en  interligne  au-deanu 
de  ceux  de  ces  noms  qui  s'appliquent  a  plusieurs  religieuses.  Nous 
en  donnons  la  liste  alphabétique,  bien  moins  pour  imprimer  ici  les 
fastes  de  Sainte-Odile,  que  pour  offrir  au  lecteur  une  nomenclature 
qui  pourra  être  de  quelque  utilité  comme  renseignement  philolo- 
gique ,  généalogique  et  géographique. 


Aba.  —  Adelheit  de  Bilrit.  —  Adelheit  de  Enlringen.  — Adelheit  de  Floch- 
berg.  —  Adelheit  de  Louben.  —  Adelheit  de  Veimingen.  —  Agnes  de  Muzichc  '. 

—  Agucs  de  Spiizingcn. —  Anna.  —  Bersini.  —  Bcrlha.  —  Chrislina.  — Cle- 
mentia.  —  Cuniguni.  —  Edellint  de  Gund< lwingrn.  —  Edellint  de  Hagenowe  ». 

—  Gerdrut  de  A  ndela  3  —  Gerdrut  de  Argcn  tinu  4.  —  Gerdrut  de  Bouch  5.  —  Ger- 
drut de  Kreienhciin.  —  Gerdrut  de  Weimingen.  —  Guota.  —  llazicha.  —  Hede- 
wie  de  Argeniina.  —  Iledewic  de  Emmendoif.  —  Iledewic  de  K.;izeiistein.  — He- 
dewic  deTrulilelinge  ■'.  —  Heilvvicde  Egen.sheim.  —  Heilwic  deEistete.  —  Ileui- 
ma.  —  Ilerra».  —  Hiltegunt.  —  lia.  —  Junta.  —  Juta.  —  Lukart  de  Loofe.  — 
LuLart  de  Wendenbacli.  —  Maelhilt  de  Knoringeu  7.  —  Macthilt  de  Sneiten.  — 
Methilt  de  Ehenheim.  —  Methilt  de  Ni'phe.  —  Melhilt  de  Taleheim.  —  Marc,.- 
reta.  — (>  lilia.  —  Offemia.  —  Richinza  de  Trennelen.  — Richinza  deAVerde.  — 
Riliul.  —  Sibilia.  —  Uticha.  —  Willebirc. 


Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  nous  occuper,  dans  celte  notice 
qui  est  avant  tout  littéraire,  des  peintures  du  Horlus  deliciai  iun 
dans  leurs  rapports  avec  l'histoire  des  arts,  des  costumes,  des  ar- 
mures, des  meubles  et  des  ustensiles  ;  car  elles  offrent,  à  ces  divers 
litres,  de  bien  précieux  renseignements  sur  les  mœurs,  les  habi- 
tudes et  les  usages  du  douzième  siècle. 


'S' 


Alexandre  Le  Noblb. 


1   Mutzig  (Bas-Rhin).  —  »  Haguennu  (Bas-Rhin).  —  3  Andelau  (Bas-Rhin).  — 
4  Strasbourg.  —  5  (Moselb).  — 6  Drulingcn  ?  (Bas-Rhin).  —  -Îlaul-Rhin. 


NOTICE 

HISTORIQUE  ET  BIOGRAPHIQUE 

M.'B 

JACQUES   BRUNIER 

CHANCELIER   li'lll  M  BE  Il  T  II,    UMl'IUN   DE  YIIWOls. 


TSHÎX 


Un  homme  dont  l'existence  a  été  mêlée  à  plusieurs  des  grands 
événements  de  son  siècle,  l'un  des  principaux  négociateurs  d'un 
trailé  auquel  la  France  doit  une  de  ses  plus  belles  provinces,  n'a 
pas  même  obtenu  l'honnetlr  d'une  mention  spéciale  dans  ces  vastes 
colonnes  de  la  Biographie  universelle,  où  tant  de  noms  obscurs  ont 
trouvé  place.  Je  veux  essayer  de  réparer  cet  oubli  en  donnant 
quelques  détails  puisés  à  des  sources  authentiques  sur  la  vie  de 
Jacques  Brunier,  chancelier  d'Humbert  II,  dernier  souverain  in- 
dépendant du  Viennois  et  du  Dauphiné,  et  sur  les  faits  historiques 
auxquels  il  a  pris  part. 

Au  quatorzième  siècle,  deux  frères,  du  nom  de  Brunier  ou 
Brunyer  (Brunerii) ,  occupaient  un  rang  distingué  à  la  cour  d'Hum- 
bert II.  L'aîné  s'appelait  (iuillaume,  c'était  un  homme  de  guerre, 
un  brave  chevalier,  qui  périt  en  1346  avec  Henri  son  fils,  à  la  fu- 
neste bataille  de  Crécy,  en  combattant  dans  les  rangs  d'une  troupe 
d'élite,  que  le  Dauphiné  avait  envoyée  au  secours  de  la  France'. 
Le  second,  nommé  Jacques,  se  livra  à  l'étude,  et  devint  docteur  ès- 
lois.  Le  quatorzième  siècle  a  été  la  première  époque  du  déclin  <!<• 
la  féodalité;  déjà  le  droit  tendait  à  se  substituer  à  la  force,  et  l'in- 
fluence des  juristes  commençait  à  l'emporter  sur  celle  des  hommrs 

'    Liste  <l   -  <  hevaliers  dauphinois  tués  à  la  bauill'  M   .  de  I.i  hihlio 

iliique  de  Grenoltlc 


264 

d'armes.  Alors  on  vit  des  descendants  de  noble  race  étudier  la  ju- 
risprudence, et  occuper  les  postes  élevés  de  la  magistrature  en 
prenant  le  titre  de  chevalier  és-lois,  comme  souvenir  de  leur  origine 
guerrière. 

L'existence  politique  de  Jacques  Brunier  commence  à  l'avéne- 
ment  d'Humbert  II,  et  son  histoire  se  confond  avec  celle  de  ce 
prince,  dont  il  fut  le  compagnon  le  plus  fidèle,  et  le  serviteur  le 
plus  dévoué.  Humbert,  fils  du  dauphin  Jean  et  de  Beatrix  de  Hon- 
grie, avait  succédé,  en  juillet  1333,  àGuigues,  son  frère  aîné,  tué 
au  siège  du  château  de  la  Perrière,  en  Savoie.  Mais  il  ne  prit 
possession  de  ses  États  qu'à  la  fin  de  cette  année,  car  au  moment 
de  la  mort  de  son  frère,  il  résidait  à  Naples  auprès  du  roi  Robert, 
son  oncle  maternel,  et  il  y  avait  épousé,  l'année  précédente,  Marie 
de  Baux,  petite-fille  de  ce  roi  par  sa  mère\ 

À  l'époque  de  son  avènement,  le  Dauphiné  était  livré  aux  plus 
grands  désordres.  La  guerre  avec  le  comte  de  Savoie  dévastait  les 
frontières,  et  dans  l'intérieur  du  pays  les  querelles  de  deux  puis- 
santes familles,  les  Alleman  et  les  Aynard,  partageaient  la  noblesse 
en  deux  partis  acharnés,  qui  se  combattaient  à  outrance.  Au  milieu 
de  cette  anarchie,  la  justice  devenait  impossible  à  rendre  ;  les  juges, 
oppresseurs  des  faibles,  se  trouvaient  désarmés  devant  les  grands 
coupables  ;  les  droits  du  souverain  étaient  méconnus,  et  les  taxes 
ne  se  levaient  pas  ou  n'entraient  point  dans  les  coffres  du  Dauphin. 

Dès  qu'Humbert  fut  arrivé  dans  ses  Etats,  il  s'occupa  de  remé- 
dier à  tant  de  maux.  Voulant  d'abord  assurer  la  paix  au  dehors  et 
au  dedans,  il  traita  avec  le  comte  de  Savoie 2,  soumit  par  les  armes 
quelques  seigneurs  rebelles  3,  et  força  les  deux  grandes  familles 
féodales  qui  fomentaient  la  guerre  civile  à  terminer  leurs  différends 
par  les  voies  légales.  Il  comprit  ensuite  que  le  rétablissement  de 
l'ordre  ne  pouvait  être  consolidé  que  par  une  bonne  administration 
de  la  justice,  et  l'un  de  ses  premiers  actes  fut  une  ordonnance  par 

1  L'illustre  famille  provençale  des' sires  de  Baux  élait  alliée  aux  rois  de  France. 
Une  branche  de  cette  famille  possédait  le  comté  d'Avellino  dans  le  royaume  de 
Naples,  une  autre  la  principauté  d'Orange.  Le  roi  Robert  avait  assigné  à  Hum- 
bert, en  faveur  de  son  mariage,  une  rente  de  mille  onces  d'or  à  prendre  sur  le 
royaume  de  Sicile.  Acte  du  26  juillet  i33-2.  Jrch.  F.  car.,  '277,  i5. 

a  Traité  du  7  mai  1 334- 

3  En  i334,  il  présida  lui-même  le  conseil  où  fut  condamné  François  de  Bar- 
donnenchequi  avait  excité  une  révolte  dans  le  Briançonnais.  Mémoires  pour  l'his- 
toire du  Dauphiné.  Preuves,  act.  3o. 


865 
laquelle  il  réprima  l'abus  qui  s'était  introduit  de  pactiser  p<>ur  les 

crimes  avee  les  ju^es,  et  de  se  soustraire  aux  peines  por  une  taie 

proportionnée  mi  délits  \ 

Néanmoins  cea  sages  mesures  n'eurent  pns  d'abord  toute  leur 
efficacité  faute  d'une  autorité  centrale  »  laquelle  on  pût  recourir 
pour  en  réclamer  l'exécution  ;  il  y  pourvut,  en  créant  à  Saint-Mar- 
cellin  un  conseil  supérieur  ou  conseil  delphinal,  qui  recevait  les 
appels  de  toutes  les  juridictions  de  la  province,  sans  aucune  excep- 
tion 2.  Enfin,  comme  des  désordres  aussi  invétérés  exigeaient  une 
surveillance  rigoureuse  et  continuelle,  il  institua  une  commission 
de  quatre  membres  chargés  de  réprimer  tous  les  abus,  et  de 
remettre  en  vigueur  les  droits  du  souverain3. 

Jacques  Brunier  fit  partie  de  cette  commission,  qui  fut  investie 
des  pouvoirs  les  plus  étendus.  Les  commissaires  devaient  recher- 
cher les  malversations  commises  par  les  receveurs  des  deniers 
publics,  les  administrateurs  du  domaine  et  les  officiers  de  justice, 
recouvrer  les  biens  usurpés,  et  rétablir  les  taxes  tombées  en  désué- 
tude; ils  pouvaient  destituer  les  châtelains,  les  juges,  les  officiers 
de  tout  genre,  et  les  remplacer  par  d'autres  ;  leur  inspection  s'éten- 
dait même  sur  les  places  fortes  pour  vérifier  si  elles  étaient  bien 
pourvues  de  munitions,  si  les  garnisons  y  étaient  au  complet,  si  la 
garde  s'y  faisait  exactement;  enfin  ils  devaient  dresser  un  inven- 
taire des  biens  et  revenus  du  prince,  et  un  recensement  général 
des  habitants. 

Le  travail  de  celte  commission  dura  près  de  deux  ans,  et  servit 
de  base  aux  ordonnances  par  lesquelles  Humbert  réforma  en  1340 
son  gouvernement  et  sa  maison4.  Le  conseil  supérieur  du  Dauphiné 
fut  compris  dans  cette  réorganisation,  et  transféré  à  Grenoble  avec 
des  attributions  nouvelles.  11  devint  à  la  fois  une  cour  de  cassation 
et  un  conseil  d'état.  Outre  qu'il  recevait  les  appels  de  toutes  les 
juridictions  du  pays,  c'était  de  lui  qu'émanaient  tous  les  actes  de 
l'administration  supérieure  pour  la  justice,  la  guerre  et  les  finances  ; 
il  jugeait  en  dernier  ressort  les  plaintes  portées  contre  les  ma 
trats  et  tous  les  autres  fonctionnaires;  en  un  mol,  on  pourrait  dire 


1   Mcm  pour  T  ht  st.  du  Dauph.,  p»g    i53. 

Ordonn.  du  aa  février  1 3^7- 
1  Ordonn.    du  7  novembre  i338.  Electo  quontMdmm   commissaiiorum  ail  ni 
formanàum  plurimos  abusus  et  inqtiisiionts  faciendm*  si.per  ju:  hus  dtlphirudtbui' 
4   Mcm.  pour  Vhisl    tlti  Dnuph   |*T.,  «cl.   «£9  M  i5o. 

1.  18 


-2m 

qif  Humbert  se  déchargea  entièrement  sur  ce  conseil  du  gouver- 
nement de  ses  états,  en  lui  interdisant  seulement  d'aliéner  aucune 
partie  du  domaine  sans  autorisation  spéciale  *. 

Une  ordonnance  du  6  avril  1340  fixa  le  nombre  des  conseillers 
à  six,  et  appela  Jacques  Brunier  à  siéger  dans  ce  tribunal  suprême, 
dont  la  création  était  en  partie  son  ouvrage.  Dès  lors  on  voit  son 
nom  associé  à  tous  les  actes  du  gouvernement  d'Humbert;  il  figure 
notamment  dans  un  édit  très-important  sur  le  fait  des  monnaies, 
en  date  14  juillet  1340. 

Tandis  qu'Humbert  s'appliquait  ainsi  à  rétablir  l'ordre  dans  ses 
états  par  de  bonnes  lois  et  de  sages  institutions,  de  fâcheux  démêlés 
avec  la  puissance  ecclésiastique  vinrent  troubler  sa  tranquillité,  et 
furent  la  première  cause  des  malheurs  qui  affligèrent  le  reste  de 
sa  vie. 

Vienne  était  la  ville  la  plus  considérable  du  Dauphiné;  mais  le 
dauphin  n'y  exerçait  presque  aucun  pouvoir;  l'autorité  réelle  y 
était  partagée  entre  l'archevêque  et  le  chapitre,  qui  avaient  chacun 
de  leur  côté,  dans  la  ville,  leur  juridiction,  leurs  droits  féodaux  et 
leurs  forteresses2.  Cette  singulière  division  de  pouvoirs  existait  dans 
la  plupart  des  villes  épiscopales  au  moyen  âge,  et  il  en  résultait 
entre  les  évêques  et  les  chanoines  des  démêlés  qui  dégénéraient 
souvent  en  violences  ouvertes. 

En  1337,  l'archevêque  de  Tienne  étant  brouillé  avec  son  cha- 
pitre, Humbert  voulut  profiter  de  l'occasion  pour  étendre  ses  droits 
de  suzeraineté,  et  se  présenta  comme  médiateur.  Le  chapitre 
accepta  son  arbitrage;  mais  l'archevêque  s'y  refusa,  et  des  gens 
du  peuple,  qu'on  prétendit  excités  par  le  prélat,  ayant  attaqué  et 
insulté  quelques  seigneurs  de  la  suite  du  dauphin,  ce  prince  appela 
auprès  de  lui  des  troupes,  qui  s'emparèrent  de  tous  les  forts  de  la 
ville,  et  pillèrent  le  palais  de  l'archevêque.  Afin  de  donner  à  cette 


Ce  conseil,  qui  a  rendu  les  plus  grands  services  au  Dauphiné,  fut  maintenu 
par  les  rois  de  France,  mais  avec  des  attributions  restreintes  et  remplacé  ensuite 
par  le  parlement  de  Grenoble  qui  a  subsisté  jusqu'en  1789. 

a  Le  dauphin  était  même  tenu  à  hommage  envers  l'archevêque  de  Vienne.  Par 
un  traité  conclu  en  129/,  entre  Philippe  le  Bel  et  Humbert  1",  ce  dernier  promit 
pour  lui  et  ses  successeurs  de  faire  hommage  lige  au  roi  de  France,  sauf  la  fidélité 
et  hommage  qu'ils  devaient  à  l'empereur,  au  roi  de  Sicile,  à  l'archevêque  de,  Vienne, 
aux  évêques  du  Puy  et  de  Grenoble,  etc.  Ardu  F.,  car.  277,  5.  (Note  communi- 
quée par  M.  de  Stadler.) 


m 

inlenenlion  Bmée  un  caractère  légal*  llumhcif  m  hcla  ensuite  par 
un  acte  solennel  les  droits  du  chapitre,  cl,  pour  plus  de  sûreté,  se 
fit  recevoir  chanoine,  en  prenant  dans  la  cnlhédrale  le  surplis  et 

l'annuisse  \ 

Gel  expédient  n'eut  pas  le  succès  qu'il  en  espérait  ;  la  popularité 

élail  alors  tout  entière  du  côté  du  cierge  a.  Le  pri'-lat  dépossède 
leoça  contre  Humhert  les  foudres  de  l'église,  et  la  ville  de  Fhriainfl 
se  prononça  pour  l'archevêque,  dont  elle  relevait  en  partie.  Les 
bourgeois  firent  des  courses  sur  les  terres  d'Humbert,  abattirent 
les  piliers  de  sa  justice,  et,  pour  marque  de  mépris,  firent  traîner 
dans  leurs  rues  fangeuses  son  écusson  attaché  à  la  queue  d'un 
âne. 

Le  dauphin,  furieux  de  ces  outrages,  assiégea  la  ville,  et  la  prit 
par  capitulation  le  14  février  134-2.  Lorsqu'il  y  fut  enlré  avec  ses 
chevaliers,  il  fit  rassembler  tous  les  habitants  dans  la  principale 
église  :  là  on  leur  donna  lecture  d'un  long  mémoire  où  se  trouvaient 
exposés  tous  les  griefs  du  dauphin  contre  eux;  à  chaque  article  ils 
étaient  obligés  de  crier  qu'ils  se  reconnaissaient  coupables,  et  de 
faire  amende  honorable  aux  pieds  du  prince,  présent  à  cette  scène. 
Le  mémoire  se  terminait  par  l'appréciation  en  argent  de  chacun 
de  ces  nombreux  griefs  ;  la  somme  totale  était  énorme,  elle  mon- 
tait à  100,000  florins  d'or,  pour  indemnité  des  dommages  commis, 
pareille  somme  pour  les  frais  de  la  guerre,  et  500,000  marcs 
d'argent  pour  les  injures  et  paroles  irrespectueuses3.  Jacques 
Brunier  figure  parmi  les  témoins  de  cet  acte,  monument  curieux 
des  mœurs  féodales. 


1   Mti.n.  j  qur  Chut,  du  Dauph.,  pr.  act.  129  et  i3o. 

a  Humbert  cependant,  pour  se  concilier  les  esprits,  avait  promulgué,  en  sep- 
tembre i3£i,  deux  ordonnances  dont  l'une  affranchissait  ses  sujets  de  plusieurs 
contributions  onéreuses,  et  l'autre  assignait  aux  monastères  le  quart  des  amendes 
perçues  sur  leur  territoire  en  réparation  des  dommages  que  lui  ou  ses  ancêtres 
avaient  pu  leur  causer. 

Ces  sommes  surpassaient  évidemment  la  valeur  de  tout  cfl  que  les  habitants 
pouvaient  posséder  ;  car  l'année  suivante,  Humbert  vendit  le  Dauphinc  entier  pour 
iao,ooo  florins.  Cependant  il  leur  demanda  lui-même  s'ils  trouvaient  lYstim.ition 
trop  forte  :  ils  répondire'nt,  librement,  dit  l'acte,  qu'elle  leur  paraissait  lrès-ju>t.\ 
et  jurèrent  sur  l'Évangile  de  payer  eauciemenl  les  sommes  exigées,  ce  qu'ils  ne 
firent  point,  comme  nous  le  verrons  plus  bas.  Les  articlesde  la  capitulation  traient 
été  rédigés  pur  Amblard  d>:  Beau  m  ont,  protonotaire  du  dauphin.  lfist.geneai.de 
la  maison  de  Beau/non  t.  1,  p.  \Tfj. 


f 


268 

Vers  la  On  de  la  môme  année,  il  fut  élevé  à  la  dignité  de  chan- 
celier, en  remplacement  de  Jean  de  Cors,  évêque  de  Tivoli,  qui 
unissait  à  ces  hautes  fonctions  celle  de  confesseur  du  prince. 

Le  chancelier  était  dans  l'ordre  civil  le  premier  dignitaire  de 
l'état;  c'était  lui  qui  répondait  à  toutes  les  requêtes  adressées  au 
prince,  et  qui  nommait  à  tous  les  emplois  ;  il  avait  200  florins  de 
gages,  et  suivait  partout  le  dauphin1.  Humbert  sentit  la  nécessité 
d'appeler  à  ce  poste  éminent  l'habile  jurisconsulte  dont  les  conseils 
l'avaient  déjà  si  bien  servi.  Il  en  avait  alors  plus  besoin  que  jamais, 
car  sa  position  était  devenue  fort  embarrassante. 

L'archevêque  de  Vienne,  après  l'avoir  excommunié,  avait  porté 
ses  plaintes  au  pape  Benoît  XIII,  qui  résidait  à  Avignon.  Le  pape, 
comme  on  devait  s'y  attendre,  prit  le  parti  de  l'archevêque,  main- 
tint l'excommunication,  et  condamna  le  dauphin  à  rétablir  les 
choses  dans  l'état  où  elles  étaient  avant  cette  querelle,  en  indem- 
nisant le  prélat  et  ses  vassaux  de  tous  les  dommages  qui  leur  avaient 
été  causés3.  Heureusement  pour  Humbert,  Benoît  XIII  mourut 
sur  ces  entrefaites,  et  Clément  VI,  qui  lui  succéda  le  9  mai  1342, 
apporta  dans  cette  affaire  des  dispositions  plus  conciliantes.  Il  au- 
torisa le  confesseur  du  prince  à  l'absoudre  des  censures  ecclésias- 
tiques, sous  la  condition  de  soumettre  tous  ses  droits  au  jugement 
du  saint-siége,  et  d'expier  ses  fautes  en  employant  des  sommes 
considérables  en  bonnes  œuvres 3.  Ce  fut  pour  obéir  à  cette  injonc- 
tion qu'Humbert  fonda  dans  l'année  même,  à  son  château  de 
Montfleury,  une  congrégation  de  filles  nobles,  qui  devint  le  plus 
célèbre  monastère  du  Dauphiné;  dans  l'acte  de  fondation,  en  date 
du  23  décembre  1342,  Brunier  est  nommé  en  qualité  de  chancelier. 

Les  frais  de  ces  guerres  et  de  ces  procès,  les  indemnités  et  les 
aumônes  exigées  par  le  pape  avaient  ruiné  les  finances  d'Humbert, 
et  des  chagrins  domestiques  étaient  venus  aggraver  le  fâcheux  état 
de  ses  affaires.  Il  n'avait  eu  de  Marie  de  Baux  qu'un  seul  fils,  qui 
mourut  en  1335,  à  l'âge  de  deux  ans4,  et  la  santé  de  la  dauphiné 

1  On  entretenait  constamment  à  la  cour  un  cheval  pour  lui,  un  pour  son  secré- 
taire, un  pour  son  écuyer  et  un  pour  son  sommelier.  Ord.  de  i3£o. 

*  Bulle  du  20  novembre  i34o. 

3  Bulle  du  32  juillet  13^2. 

«  Ce  fils,  nommé  André,  était  né  le  7  septembre  i333,  et  avait  été  fiancé  peu  de 
mois  avant  sa  mort  avec  Blanche  d'Évreux,  fille  de  Philippe,  roi  de  Navarre  ;  le 
traité  de  mariage  e&t  du  19  août  i335.  Celte  princesse  devint  reine  de  France  en 
eponsant  Philippe  de  Valois  en  1  349. 


lit»  * 

no  lui  permettait  pu  d'espérer  d'autre*  eafestf.  n  «  t m 1 1  plus  sou- 
leou  dans  les  fatigues  de  la  vie  publique  par  l'espoir  de  léguer  le 
fruit  de  ses  travaui  h  un  héritier  de  son  sang,  il  songea  i  n  délifter 
<lu  fardeau  de  la  puissance.  Au  moyen  Age  il  fallail  des  hommes  de 
fer  pour  porter  le  sceptre;  la  vie  des  souverains  nYl;iit  qu'uni-. 
lotie  continuelle,  et  Humbert  n'avait  pas  l'âme  assez  fortement 
trempée  pour  soutenir  ces  combats  de  tous  les  jours.  Dèf  1337  il 
avait  fait  proposer  son  héritage  à  Robert,  roi  de  Sicile1.  Ces  offres, 
froidement  accueillies,  n'eurent  pas  de  suite;  alors  il  commença  à 
tourner  ses  regards  vers  la  maison  de  France,  avec  laquelle  plu- 
sieurs liens  de  famille  lui  donnaient  d'étroites  relations.  Son  frère 
aîné  Guigues  avait  épousé  Isabelle,  fille  de  Philippe-le-Long  ;  lui- 
même  était  neveu  par  sa  mère  de  la  reine  Clémence  de  Hongrie, 
\  cuve  de  Louis  Hulin ,  et  cette  princesse  en  mourant  l'avait  institué 
son  légataire  universel2.  En  1339  il  fit  un  voyage  à  Paris,  où  il 
logea  dans  un  hôtel  qui  lui  appartenait,  sur  la  place  de  Grève,  et 
qu'on  nommait  l'Hôlel-aux-Piliers3.  Ce  fut  probablement  pendant 
ce  voyage  que  furent  jetées  les  premières  bases  du  traité  qui  assura 
le  Dauphiné  à  la  France4.  Dans  l'hiver  de  1313,  Humbert,  appelé 
à  la  cour  du  pape  par  ses  démêlés  avec  l'église,  rencontra  à 
Avignon  Jean,  duc  de  Normandie,  et  fils  aîné  du  roi  Philippe  de 
Valois.  Là,  les  négociations  furent  reprises  sous  les  yeux  des  deux 
princes,  et  les  conditions  du  traité,  définitivement  arrêtées  par  la 
médiation  du  saint- siège.  Humbert  avait  amené  a  Avignon  le 
chancelier  Brunier,  qui  fut  un  des  principaux  agents  de  cette 
importante  négociation5,  et  lorsque  tout  fut  convenu,  il  l'envoya  à 

■  Propositiones  habitas  inter  Uumbertum  Delphinwn  et  Robertum  regem  Sici- 
lice  ilf.  transferendo  Delpliinam  in  dictum  regem  sub  cerlis  conditionibus.  Meta. 
pour  l'hist.  du  Dauph.,  pr.  act.  1 10. 

a  Testament  de  Clémence  de  Hongrie,  reine  de  France,  en  date  du  5  octobre 
i3aH.  Item  instituons nostre  hoir  universel  Ymberl  Dauphin^  Jils  de  nosl/e  $ve<-  la 
Dauphiné. 

3  Cet  hôtel,  appelé  ensuite  la  Maison  du  Dauphin,  devint  plus  lard  l'hôlel-de- 
I  îllf  de  Paris.  Sauvai,  Antiquités  de  Paris,  tome  II,  p.  8j. 

4  Philippe  de  Valois  l'attacha  dès  lors  à  gagner  par  des  pensions  les  personnages 
influents  de  la  cour  d'IIumbcrt.  Amblard  de  Beaumoul,  protouolaire  ou  secrétaire 
intime  du  dauphin,  fil  hommage  au  roi,  le  7  jain  ère  de 
•joo  li»T.  qui  lui  avait  clé  assignée  sur  le  trésor  à  litre  de  fief.  Hist.  généal.  de  la 
maison  de  Beaumont.  I,  p.  \i\. 

5  Le  nom  du  chancelier  figure  dans  une  ordonnance  sur  le  fait  des  mon» 
datée  d'Avignon  le  2  3  février  1  V|3. 


270 

Paris  avec  six  commissaires,  pour  soumettre  l'acte  à  la  ratification 
du  roi. 

Cette  ratification  nese  fit  pas  longtemps  attendre.  L'acte  futsigné 
«  au  boys  de  Vincennes  le  23  avril  1343,  par  le  roy  en  son  grant 
«  conseil,  R.  de  Molins  « ,  par  Mons.  le  Dalphin,  à  la  relacion  et 
«  de  la  volonté  et  commandement  exprès  de  Mons.  par  Humbert 
«  sgr  de  Thoire  et  de  Villars,  Humbert  de  Choulay  sgr  de  Lullins, 
«  Amblard  sgr  de  Beaumont,  Guigues  de  Morges  sgr  de  l'Espine 
«  chevaliers,  Jaque  Brunier,  chancelier  du  Dalphinel,  frère  Jaque 
«  Rivière,  commandeur  de  Marseille  et  Jacquemet  de  Dye  dit 
«  Lappo  conseillers,  procureurs  et  messages  à  ce  députez  par  le 
«  dict  Mons.  le  Dalphin  2.  » 

Par  cet  acte  Humbert  reconnaissait,  en  cas  de  mort  sans  enfants, 
pour  héritier  de  tous  ses  états  Philippe  duc  d'Orléans,  second  fils 
de  Philippe  de  Valois  et  pour  prix  de  cette  cession,  le  roi  promet- 
tait de  lui  payer  120,000  florins  en  trois  ans.  Humbert  se  réservait 
la  jouissance  de  ses  états  pendant  sa  vie;  mais  il  remettait  immé- 
diatement plusieurs  forteresses  au  roi  pour  garantie  de  ses  enga- 
gements. Il  se  réservait  en  outre  10,000 livres  de  rente  perpétuelle 
sur  plusieurs  terres  du  Dauphiné  et  quelques  autres  avantages. 

Dans  un  touchant  préambule,  il  explique  les  motifs  qui  déter- 
minèrent sa  résolution  :  «  sçavoir  faisons,  dit-il,  que  comme  à  la 
«  divine  grâce,  à  laquelle  humaine  nature  ne  puet  ne  doit  con- 
«  tester  ne  soy  désespérer  d'icelle,  n'ait  plu  pourvoir  à  nous  Dal- 
«  phin,  dessus  dict  de  fécondité  de  lignie  descendant  de  nostre 
«  corps  par  laquelle  l'unité  et  tranquillité  de  nos  terres  et  subgiez 
«  se  puissent ,  après  noz  conserver  et  garder,  et  pour  ce ,  nous 
«  doubtans,  que  si  par  le  temps  advenir  ne  nous  en  estoit  pourveu, 
«  nos  dictes  terres  et  subgiez  puissent  venir  en  grans  divisions  et 
«  descors ,  desirans  à  tout  nostre  pouvoir  obvier  aux  grans  dom- 
«  mages,  adversités  et  périls  qui  en  pourraient  advenir,  et  voulans 
«  pourveoir  comment  la  unité  et  paisibles  et  seurs  gouvernemens 
«  de  nos  diz  terres  et  subgiez  puissent  après  nous  demourer,  con- 
te fians  que  à  l'aide  de  Dieu,  sous  la  protection  et  faveur  de  nostre 
«  très  chier  seigneur  et  cousin  le  Roy  de  France,  nos  diz  subgiez  et 
«  terres  pourront  estre  soutenus  et  gardés  de  toutes  telles  adver- 
«  sites  et  périls,  nous  avons,  etc..» 

«  Reynaut  de  Molins,  chanoine  de  Paris  et  secrélaire  du  roi. 
■  Arch.  F.,  car.  277,  17. 


-7  1 

No  historiens  paraissent  en  général  s'être  mépris  sur  le  sens  de 
retraité.  On  ,1  du  souvent  que  le  Dauphiné  toi  réuoi  a  la  - 
ronne  de  France  sopj  la  seule  condition  que  les  fila  aînés  de  nos 

rois  prendraient  1»'  titre  de  dauphin.  Telle  n'était  pas  l'intention 
des  négociateurs;  on  voit  au  contraire  par  le  texte  môme  de  Pacte, 
que  tous  leurs  efforts  tendaient  à  maintenir  L'indépendance  «le  leur 
I.  Ce  lui  dans  celle  vue  qu'Humbert  reconnut  pour  son  succes- 
seur, non  le  roi,  ni  môme  l'héritier  présomptif  de  la  couronne, 
mais  le  duc  d'Orléans  qui,  n'étant  point  appelé  à  régner  sur  la 
France ,  devait  prendre  le  titre  de  dauphin  !  et  fonder  une  nou- 
velle dynastie  dauphinoise  séparée  de  la  monarchie  française 
quoique  issue  du  sang  de  nos  rois. 

11  fut  même  stipulé  par  un  article  spécial  que  le  Dauphiné  ne 
seroit  et  ne  pour oit  jamais  estre  uni  et  adjousté  à  la  couronne  de 
France ,  fors  tant  que  l'empire  y  seroit  uni.  Ainsi  l'orgueil  na- 
tional des  dauphinois  ne  voulait  reconnaître  d'autre  souverain  étran- 
ger qu'un  empereur.  Ils  eurent  aussi  le  soin  de  garantir  leurs  droits 
et  le  dict  Mous.  Philippe  fut  tenu  de  garder  et  maintenir  à  tous- 
jours  mais  perpétuellement  toutes  les  libertés,  franchises,  privi- 
lèges, bons  us  et  coustumes  du  Dauphiné  2. 

Le  patriotisme  des  négociateurs  semblait  avoir  tout  prévu  ;  la 
force  des  choses  rendit  bientôt  ces  précautions  inutiles.  Jean  n'a- 
vait vu  qu'avec  peine  une  si  riche  succession  assurée  à  son  jeune 
frère.  Il  représenta  au  roi  qu'on  ne  pouvait  sans  danger  pour  la 
sûreté  de  l'état  laisser  un  prince  du  sang  possesseur  d'une  province 
qui  par  sa  situation  était  la  clef  du  royaume  du  côté  des  Alpes. 
Philippe  de  Valois  se  rendit  à  ces  raisons  et  permit  è  son  fils  de 


•  Voici  le  passage  du  traite  relatif  à  ce  titre  ;  «  Letlict  Mous.  Philippe  ci  celui 
«  qui  sera  Dalphin  ou  ses  hoirs  et  successeurs  au  Dalphiné  se  appelleront  et  seront 
«  tenus  de  faire  soy  appeler  Dalpliio  de  Viennois  et  porteront  les  armes  dudicl  Dal- 
«  phine  escartelées  avec  les  armes  de  France  et  ne  laisseront  ni  ne  pourront  Ittttier 
«  le  nom  de  Dalpliin  ni  les  dictes  armes.  » 

a  Mézeray,  suivi  en  cela  par  la  plupart  des  historiens  qui  sont  venus  aprè-  loi, 
dit  que,  dès  Tan  i3'|3,  Tlumherl  awûi  fuit  donation  au  roi  Philippe  de  ses  sei- 
gneuries du  Dauphiné,  à  la  charge  qu'elles  seraient  incorporées  pour  jamais  •■-  i<i 
couronne  de  France.  Le  traité  porte  précisément  le  contraire.  Le  mèu 
indique  pour  cause  de  la  donation  d'Humhert  les  inquiétudes  qu'il  éprouvait  dt\s 
continuelles  attaques  a" Amcdét  VI,  comte  de  SaiVÎCt  dit  le  comte  Vei 

n  paix  avec  la  Savoie  depuis  le  traité  de  i33j,  et  en  i3£3,  Amédec  VI,  en- 
<  orr  mineur,  venait  de  su»  céder  a  son  père  mort  dans  celle  mette  UU 


272 

retourner  à  Avignon  pour  entamer  de  nouveaux  pourparlers  avec 
Humbert.  Jean  eut  recours  à  l'influence  du  pape,  toute-puissante 
sur  cette  âme  timorée,  et  obtint  un  second  traité  qui  transférait  sur 
sa  propre  tête  l'héritage  du  Daupbiné. 

Cet  acte  passé  à  Avignon  le  7  juin  1344  en  présence  de  Clé- 
ment VI  *  ne  fut  point  signé  par  Jacques  Brunier  ;  il  était  resté  à 
Paris  pour  suivre  l'exécution  du  premier  traité  et  il  n'en  revint  qu'a 
la  fin  de  l'année  1344  2.  En  général  dans  toutes  ces  négociations , 
Brunier,  toujours  dévoué  à  son  pays  et  à  son  maître,iut  l'homme  du 
Dauphin  et  le  défenseur  des  intérêts  du  Dauphiné.  L'homme  de  la 
cour  de  France,  l'agent  secret  de  Philippe  de  Valois  auprès  d'Hum- 
bert,  c'était  Amblard  de  Beaumont  dont  le  roi  s'empressa  de  payer 
les  services,  tandis  que  Brunier  ne  fut  l'objet  d'aucune  munifi- 
cence royale  3.  Ce  rôle  de  patriotisme  et  de  désintéressement  est 
pour  la  mémoire  du  chancelier  un  titre  plus  honorable  que  la  fa- 
veur de  la  cour. 

Un  seul  fait  explique  au  surplus  l'acquiescement  d'Humbert  à 
toutes  les  volontés  de  Philippe.  Ses  finances  étaient  dans  un  tel  dé- 
sordre, qu'il  n'avait  pu  même  payer  les  dépenses  que  lui  et  ses 
envoyés  avaient  faites  à  Paris.  Le  28  mai  \3ri5,  il  écrivit  à  Messei- 
gneurs  de  la  chambre  des  comptes  du  Roy,  une  lettre  contresignée 
par  Brunier  dans  laquelle  il  lespriaitd'avancer  quelque  argent  sur  le 
prix  de  la  cession  du  Dauphiné  pour  payer  à  certaines  bonnes  gens 
de  Paris  les  dettes  que  lui  et  ses  députés  y  avaient  contractées  dans 
leurs  voyages. 

Par  son  traité  avec  le  roi  de  France,  Humbert  se  trouvait  dé- 


1  Le  traité  est  daté  d'Avignon,  en  la  chambre  de  nostre  dict  seigneur  le  pape. 

a  Le  premier  acte  où  figure  en  cette  année  le  nom  du  chancelier  est  une  charte 
en  faveur  du  prieur  de  Saint-Robert  de  Cornillon  datée  du  29  octobre  i34£.  Un 
acte  du  7  février  de  la  même  année  porte  cette  mention  :  Cum  appositione  secreti 
nostri  Delphinensis  in  absentia  cancellarii  nostri. 

3  Par  lettres  datées  de  juillet  1 343,  deux  mois  après  le  traité,  Philippe  de  Valois 
avait  assigné  à  Amblard  de  Beaumont  six  cents  livres  de  rente  en  remplacement 
desquelles  Charles  de  France,  premier  dauphin  de  race  royale,  lui  assura  en  i3^9 
la  possession  du  château  de  Beaumont  en  Trièves.  Le  même  prince  confirma  cette 
donation  par  lettres  du  16  juillet  i35i  où  il  s'exprima  ainsi  :  Consideratione  ha- 
bita ad  prcedictum  dominum  Amblardum  dominum  Belli  monlis  militent  fidelem 
noslrum  carissimum  qui  circa  translationem  Delphinatus  prcedicli  in  nos  factam 
a  principio  medio  et  ejfectualiter  in  effectu  lotis  sollicitudinibus  laboraverit.  (Note 
communiquée  par  M.  Lacabane.) 


chargé  de  ses  soucis  les  plu>  misants.  Kassuré  pour  I  avenir  mit  l<- 
M>rt  de  ses  sujets,  délivré  pour  le  présent  de  ses  emharras  pécu- 
niaires ,  il  ne  s'occupa  plus  que  de  calmer  les  scrupules  de  sa  con 
science.  Les  censures  ecclésiastiques  qu'il  avait  encourues  l'avaient 
laissé  en  proie  à  des  terreurs  superstitieuses,  et  quoique  le  pape 
l'eût  relevé  de  l'excommuniation,  il  ne  croyait  pas  avoir  assez  fail 
pour  expier  ses  torts  envers  l'église.  Dans  l'esprit  de  ce  siècle,  la 
plus  méritoire  des  bonnes  œuvres,  la  plus  efficace  des  expiations, 
c'était  la  guerre  sacrée  contre  les  infidèles.  Humbert  crut  que  ci- 
grand  devoir  lui  restait  encore  à  remplir,  et  son  traité  avec  la  France 
eut  sans  doute  en  partie  pour  but  de  lui  procurer  les  moyens  d  y 
satisfaire. 

Au  mois  de  janvier  1345  il  s'était  engagé  à  fournir  dix-huit  vais- 
seaux au  prince  Louis  d'Espagne  qui  voulait  aller  conquérir  les  îles 
Fortunées,  dont  le  pape  lui  avait  d'avance  octroyé  la  royauté  à  la 
charge  d'en  convertir  les  habitants  idolâtres  '.  Cette  expédition 
n'eut  pas  lieu;  mais  il  se  présenta  bientôt  pour  Humbert  une  occa- 
sion plus  sérieuse  d'accomplir  ses  pieuses  intentions.  L'Europe 
commençait  alors  à  s'émouvoir  des  progrès  et  de  la  puissance  des 
Turcs  dont  les  hordes  sauvages  couvraient  l'Asie  Mineure,  mena- 
çant d'un  côté  les  débris  de  l'empire  grec  presque  réduit  à  la  ville 
de  Constantinople,  et  de  l'autre  les  établissements  desFrancs  dans  la 
Morée  et  l'Achaïe.  En  13H,  le  roi  de  Chypre  s'étant  ligué  avec 
les  Vénitiens,  les  Génois  et  les  chevaliers  hospitaliers  de  St-Jean- 
de-Jérusalem  nouvellement  établis  à  Rhodes,  avait  repris  sur  ces 
barbares  la  ville  de  Smyrne.  Mais  peu  de  mois  après,  le  17  jan- 
vier 1345,  les  confédérés  éprouvèrent  sous  les  murs  de  cette  ville 
une  défaite  complète  ;  Pierre  Zéno ,  amiral  de  Venise ,  le  légat  du 
pape  et  un  grand  nombre  de  chevaliers  de  Rhodes  périrent  dans  la 
mêlée2.  Cet  événement  jeta  la  consternation  dans  l'Europe  chré- 
tienne et  le  cri  d'alarme  des  catholiques  d'Orient  retentit  doulou- 
reusement dans  le  cœur  du  chef  de  l'église.  Clément  VI  prêcha 

'    Ment,  pour  llùst.  du  Dauph.,  pr  act.  aoo.  Les  lies  Fortunées  ou  Canari 
turent  conquises  qu'en  lijoa  par  Jean  de  Bethencourt,  gentilhomme  normand,  qui, 
après  avoir  extermine  les  indiftèues,  tint  ces  pays  en  fief  de  U  couronne  de  Cas- 
tille. 

3  Lan  de  vérifier  les  datet  compte  parmi  les  morts  Martin  Z.u  liuric,  pendrai 
des  troupes  du  pape.  Cependant  une  bulle  du  \\  Étal  calendes  de  septtmlm 
parle  du  capitaine   Zarliaric,  commandant   WOW    une   -.ilere   du    p*p«   d.ms   If 
Levant. 


274 

une  croisade  contre  les  Turcs  et  engagea  tous  les  princes  à  y  pren- 
dre part. 

L'annonce  de  celte  expédition  exalta  l'enthousiasme  d'Humbert. 
Désabusé  des  grandeurs,  prêt  à  renoncer  au  monde,  il  crut  encore 
voir  s'ouvrir  devant  lui  une  carrière  de  gloire,  et  il  s'empressa  d'a- 
dresser au  pape  une  requête  pour  lui  demander  d'être  mis  à  la  tête 
de  la  croisade  :  «  Supplie  à  vostre  sainteté,  disait-il ,  son  humble  fils 
«  Humbert  Dalphin  devienne,  que  il  vous  plaise  à  li  octroyer  à  eslre 
«  capitain  de  ce  saint  voyage  contre  les  Turcs  et  les  non  féaux  à  l'é- 
«  glise  de  Rome  et  que  tous,  tant  hospitaliers  comme  tous  autres 
«  li  ayent  etdoyent  obeïr  par  terre  et  par  mer.1» 

Il  s'engageait  dans  cette  requête  à  entretenir  à  ses  frais  cinq 
galères,  un  corps  de  mille  arbalétriers  et  trois  cents  hommes 
d'armes,  parmi  lesquels  il  devait  y  avoir  douze  bannerets  et  cent 
chevaliers.  Il  ne  demandait  de  délai  que  jusqu'à  la  Saint-Jean 
pour  être  prêt  à  s'embarquer. 

Le  pape  qui  avait  trouvé  tous  les  souverains  assez  indifférents 
à  son  appel ,  accepta  cette  offre  avec  joie. 
"  Par  une  bulle  du  7  des  calendes  de  juin  (25  mai  1345),  il 
nomma  Humbert  capitaine-général  du  saint-siége  et  chef  de  l'ar- 
mée chrétienne  contre  les  Turcs 2.  Mais  il  réduisit  à  cent  hommes 
d'armes  le  contingent,  beaucoup  trop  considérable  pour  ses  forces, 
que  ce  prince  avait  promis  de  fournir,  et  il  exigea  de  lui  le  vœu  de 
soutenir  la  guerre  pendant  trois  ans  sans  revenir  en  Europe.  Le 
roi  de  Chypre,  la  république  de  Venise  et  les  Hospitaliers  furent 
invités  à  joindre  leurs  armes  aux  siennes.  Humbert  prêta  le  ser- 
ment requis  et  reçut  de  la  main  de  Clément  VI  l'étendard  de  l'é- 
glise, qui  fut  porté  devant  lui  dans  une  procession  solennelle  à 
travers  les  rues  d'Avignon. 

Il  n'avait  pas  atlendu  la  bulle  pour  se  préparer  au  départ.  Dès 
le  23  mai ,  il  avait  fait  avec  les  patrons  de  Marseille,  pour  la  loca- 
tion de  quatre  galères  armées,  un  traité  où  Brunier  figure  comme 
témoin.  En  même  temps,  pour  se  procurer  de  l'argent,  il  mit  sur 
ses  sujets  une  taxe  extraordinaire,  que  les  coutumes  féodales  au- 
torisaient tout  seigneur  à  lever  lorsqu'il  parlait  pour  la  croisade. 
Il  exhorta,  en  outre,  les  villes  et  les  barons  à  contribuer  volontai- 


•  Mém.  pourthist.  du  Dauph.,  pr.  act.  2o5. 
Capitaneus  générales  sanctee  sedis  aposiolicœ  el  dux  exerciliis  chrislianorum 
contra  Turcos. 


:27:> 

rotaient,  et  pour  les  j  déterminer,  il  offrit  de  leur  tendre  dél  pH 

viléges  et  des  droits  de  justice;  il  employa  les  menaces  pour 
ectdrqaer  des  jaifi  et  dés  Lombarde  mttte  florins  d*6r  ;  erïfln ,  ne 
ménageant  rien  dans  l'ardeur  de  son  zèle,  il  (il  publier  qu'il  em- 
mènerait à  ses  frais  en  sus  du  contingent  fixé  par  le  pape,  les 
chevaliers  el  les  écuyers  qui  voudraient  le  suivre  jusqu'au  nombre 
de  deu\  cents  '. 

Ses  plus  sages  conseillers  voyaient  avec  douleur  cette  folle  en- 
treprise qui  ruinait  le  pays.  Mais  Humbert  exalté  par  des  espé- 
rances chimériques  n'écoutait  pas  leurs  remontrances,  et  Jacques 
Brunier  se  résigna  à  lui  donner  la  preuve  d'un  dévouement  sans 
bornes,  en  partageant  avec  lui  les  dangers  de  la  croisade.  La  dau- 
phine  ,  malgré  sa  faible  santé,  voulut  aussi  accompagner  dans  ce 
lointain  pèlerinage  un  époux  qu'elle  aimait  tendrement. 

Henri  de  Yillars,  archevêque  de  Lyon,  fut  institué  vicaire  gé- 
néral pour  gouverner  le  Dauphinô  en  l'absence  du  prince ,  et  on 
lui  laissa  pour  le  diriger  dans  son  administration  une  instruction 
très-détaillée,  qui  fut  sans  doute  en  grande  partie  l'ouvrage  de 
Brunier,  dont  elle  porte  le  nom  2. 

Malgré  l'empressement  d'Humbert,  la  durée  des  préparatifs  dé- 
passa le  terme  convenu  ,  et  ce  fut  seulement  le  3  septembre  1345 
qu'il  put  s'éloigner  de  Marseille.  Les  quatre  galères  qu'il  avait 
louées,  et  quatre  autres  qui  appartenaient  au  pape  composaient 
toute  sa  flotte  ;  on  voit  que  l'armée  des  eroisés  était  peu  nombreuse  ; 
aussi  leur  chef  comptait-il  principalement  sur  le  secours  des  Vé- 
nitiens. Pour  s'en  assurer  par  lui-même ,  il  débarqua  à  Livourne 
et  se  rendit  à  Venise  en  traversant  la  Toscane,  où  des  lettres  du 
pape  qui  recommandaient  la  croisade  attirèrent  sous  ses  drapeau \ 


1    Mem.  pour  l'hist.  du  Dauph.,  pr.  act.  009,  ai  1  et  219. 

»  La  date  de  cette  pièce  est  ainsi  conçue  :  Acla  gesta  el  publicala  per  nos  fue- 
runt  omnia  supra  dicta  in  insula  quœ  est  prope  porlum  Massiliœ  (sans  doute 
Pile  où  est  aujourd'hui  le  Lazaret)  die  secunda  mensis  septembres,  ann.  i3£5.  Le 
Ie'  septembre,  Humbert  avait  déjà  écrit  à  Henri  de  Yillars  pour  lui  rappeler  que, 
par  Je  nouveau  traité  du  7  juin  1 3^4»  la  succession  du  Daupliiné  était  dévolue 
à  Jean  duc  de  Normandie  el  non  plus  à  Philippe  duc  d  (  )rlians,  que  le  pap« 
dégagé  de  leur  serment  ceux  qui  avaient  juré  de  maintenir  le  premier  traité  de 
1313,  et  que  tous  les  sujets  du  dauphin  devaient  prêter  un  nouveau  serment  don- 
forme  au  second  traité.  Celle  letlre  est  contresignée  par  Brunier  :  per  dominum  m 
<  onsilio,assisteniibus  dominiscancellario  et  Ambiardo  domino  Jiellimontis  cxpedi- 
inm.  Arch.  F.  car.  288,  i5.  (  Pièce  communiquée  par  M.  <l<  St  aller.) 


276 

quelques  centaines  de  Florentins  et  de  Pisans.  Le  doge  l'accueillit 
avec  de  grands  honneurs,  inscrivit  son  nom  sur  le  livre  d'or  des 
nobles  de  Venise,  et  fit  avec  lui  un  traité  d'alliance  *  ;  mais  il  ne 
lui  donna  qu'une  galère,  qui  le  rejoignit  à  l'île  de  Négrepont,  où 
il  arriva  vers  la  fin  de  novembre. 

Avec  si  peu  de  ressources ,  il  était  difficile  de  tenter  de  grandes 
entreprises  ;  aussi  les  résultats  de  la  croisade  furent-ils  sans  im- 
portance. Un  historien  du  Dauphiué  prétend  qu'Humbert  contribua 
à  la  levée  du  siège  de  Caffa  ;  c'est  évidemment  une  erreur.  Cnffa , 
l'ancienne  Théodosie,  appartenant  alors  aux  Génois,  est  située 
dans  la  Crimée ,  au  fond  de  la  mer  Noire,  et  il  ne  paraît  pas  que  la 
petite  flotte  d'Humbert  ait  jamais  passé  les  Dardanelles.  Yoici  ce 
qu'il  y  a  de  plus  vraisemblable  sur  les  événemens  de  cette  croisade 
dont  on  n'a  aucune  relation  authentique. 

Après  avoir  passé  l'hiver  en  négociations  et  en  préparatifs, 
Humbert  au  retour  du  printemps  unit  ses  forces  à  celles  d'Hugues, 
roi  de  Chypre,  et  des  chevaliers  de  Rhodes  ;  et  ils  se  portèrent  en- 
semble au  secours  de  Smyrne  que  les  Turcs  serraient  de  près.  Le 
2i  juin ,  il  fut  livré  aux  environs  de  cette  ville  un  combat  qui  dura 
un  jour  et  une  nuit ,  et  après  lequel  les  Turcs  furent  repoussés 
dans  les  montagnes.  La  cour  d'Avignon  fit  rédiger  un  bulletin  em- 
phatique de  cette  bataille  ,  et  l'envoya  dans  tous  les  monastères , 
afin  d'exciter  le  zèle  des  fidèles  et  d'en  obtenir  des  contributions 
plus  abondantes.  Ce  bulletin,  dont  un  exemplaire  a  été  retrouvé 
dans  l'abbaye  de  Longchamp,  était  sous  forme  de  lettre  adressée 
par  le  roi  de  Chypre  à  Jeanne,  reine  de  Sicile  et  de  Jérusalem  2. 
On  y  faisait  dire  à  ce  prince,  que  :  «  les  croisés  au  nombre  de 
«  200,000  étaient  rassemblés  dans  un  plain  entre  Smyrne  et  haut 
«  lieu,  lorsque  l'armée  des  Turcs,  au  nombre  de  1,200,000  vint 
«  fondre  sur  eulz  du  hault  des  montagnes.  »  Le  combat  dura 
toute  la  journée,  et  vers  le  soir  les  chrétiens  accablés  par  le  nom- 

1    Me'ni.  pour  l'hist.  du  Dauph.,  pr.  act.  23  i. 

*  Arch.  M.  car.  io5.  Cette  pièce  a  été  publiée  par  M.  Michèle t,  Histoire  de 
France,  vol.  III,  page  190.  Mais  il  n'a  point  recherché  à  quel  événement  elle  se 
rapportait.  J'ai  examiné  aux  archives  la  pièce  originale;  c'est  une  copie  du  qua- 
torzième siècle  qui  ne  porte  aucun  caractère  authentique  eLqui  paraît  même  avoir 
clé  faite  avec  peu  de  soin  ;  car  on  a  écrit  sur  les  deux  fices  du  parchemin,  ce  qui 
n'était  point  d'usage  alors,  et  l'écriture  du  v°  se  trouve  en  sens  inverse  de  celle  du 
i°.  Ces  remarques  viennent  à  l'appui  de  ce  que  je  dis  plus  bas  de  Terreur  probable 
de  la  date. 


IT7 

bw  el  li  fatigue  n'attendaient  plus  que  1,1  nerl ,  i  ta  tarei  vc- 
«  MM  contre  eulz  nussi  dé>iraus  M  boire  leur  sang  ,  comme 
«  ebiens  sont  désiraus  de  boire  le  MDg  des  lièvres.  »  Dans  celle 
extrémité  «  les  chevaliers  de  Jê>us- Christ  commencièrent  de  cucr 
«  ensemble  a  crier  à  fOh  enrouée  de  leur  grant  labeur  el  foi  blesse  : 
«  oh  Irez  doulz  fils  de  la  riergt  Marie,  veuillez  nos  cuers  si  en 
«  vous  confirmer  que  nous  puissions  pour  l'amour  de  voslre  glo- 
«  rieux  nom  le  loyer  de  marlyre  recevoir.  Lois  soudainement  de 
«  vanl  les  lentes  apparus!  suz  un  1res  blanc  cheval  si  Irez  hauli 
«  que  nulle  beste  de  si  grant  hauteur  n'est,  un  homme  en  sa  main 
«  portant  bannière  en  champ  plus  blanche  que  nulle  rien  ,  avec 
i  une  croiz  vermeille  plus  rouge  que  sanc  *  et  esloit  veslu  de  peuz 
«  (peaux)  de  charnel  et  avoit  très  grant  et  longue  barbe  et  megre 
«  face  clere  et  reluisant  comme  le  soleil.  »  Ce  cavalier  n'était  rien 
moins  que  saint  Jean-Baplisle  dont  la  fête  se  célébrait  ce  jour-là  : 
il  se  mit  à  la  tête  des  croisés,  qui  ranimés  par  ce  secours  inattendu, 
s'élancèrent  contre  les  Turcs  et  combattirent  toute  la  nuit  au  clair 
de  la  lune.  «  Et  le  jour  venu,  ajoute  le  roi  de  Chypre,  les  Turcs 
«  qui  estoient  demeurés,  s'enfuirent  si  plus  que  ne  les  veismes  el 
«  ainsy  par  l'aide  de  Dieu  nous  eûmes  victoire  de  la  bataille.  »  Ce 
miracle  ne  fut  pas  le  seul  ;  la  plaine  étant  couverte  de  morts,  «  les 
«  croisés  voulurent  querre  et  dénombrer  les  corps  des  sainz  mar- 
«  tirs  tués  dans  le  combat;  et  quand  ils  vinrent,  ils  trouvèrent 
«  au  chief  de  chascun  corps  des  crestiens  un  lonc  fust  sanz  wran- 
«  ches  (branches)  qui  avoit  au  coupel  une  Irez  grant  fleur  blanche 
«  comme  un  oiste  (hostie)  que  l'on  consacre  et  en  ceste  fleur  avoit 
«  escript  de  lettres  d'or  :  je  suis  creslien.  »  On  célébra  ensuite  sur 
le  lieu  même  l'office  des  morts ,  qui  fut  accompagné  par  les  chœurs 
des  anges  qu'on  entendait  dans  le  ciel ,  «  el  a  donc  nous  enseve- 
«  leismes  les  corps,  c'est  à  savoir  3052  jouste  la  cité  de  Tesbayde 
m  qui  fut  jadis  une  cité  singulière  2,  laquelle  avec  le  pais  d'ileuc 

»  Il  est  à  renitrqu'  r  que  ces  couleurs  étaient  celles  de  1  i  bannière  des  Templiers. 

a  II  y  avait  dans  l'Asi» -Mineure  deux  villes  portant  le  nom  de  Théhes.  L'une 
riait  située  près  de  Milet,  l'autre  dans  une  vaste  et  fertile  plaine  qui  s'étend  depuis 
le  fond  du  golfe  d'Adramyli  jusqu'au  pied  du  mont  Ida.  C'est,  selon  toute  appa- 
rence, dans  cette  plaine  que  s'est  livré  le  combat  dont  il  est  ici  question.  Quoi- 
qu'elle «oit  éloignée  de  Smyrne,  sa  position  géographique  est  bien  entre  cette 
ville  et  les  montagnes.  Au  midi  de  la  plaine  et  sur  la  route  qui  y  conduit  de 
Smyrne,  est  .située  la  ville  df  Pergame,  dont  les  Turcs  s'étaient  »-m  parés  depuis 
i336  ;  c'était  de  ce  point  fortifié  qu'il*  m-n  coOffiiM  par  Ici  croi- 


178 

«  environ  nous  tenons  pour  nous  et  pour  loïaulz  crestiens ,  et  les 
«  charroignes  des  mescréanz ,  si  comme  nous  les  poimes  nombrer 
«  furent  plus  de  73,000  \» 

La  relation  se  termine  par  ces  mois  :  «  Et  ledict  miracle  advint 
«  en  l'an  de  grâce  1347.  »  Il  y  a  évidemment  ici  une  erreur  de  date  ; 
car  nous  verrons  plus  bas,  qu'au  printemps  de  1347,  une  trêve  fut 
conclue  entre  les  chrétiens  confédérés  et  les  Turcs  de  l'Asie-Mi- 
neure  ;  il  ne  put  donc  y  avoir  de  bataille  à  cette  époque.  Au  con- 
traire ,  il  est  certain  qu'en  1346 ,  les  croisés  eurent  une  affaire 
avec  les  Turcs  près  de  Smyrne.  Car  ,  les  mémoires  de  Pilali ,  se- 
crétaire d'Humbert,  disent  qu'au  mois  de  septembre  de  cette  année, 
la  nouvelle  se  répandit  d'un  avantage  remporté  par  le  dauphin  sur 
les  infidèles  aux  environs  de  celle  ville  2. 

La  prétendue  lettre  du  roi  de  Chypre  est  un  exemple  curieux 
des  publications  par  lesquelles  le  clergé  tâchait  de  ranimer  l'en- 
thousiasme, alors  très-refroidi ,  des  fidèles  d'Europe  pour  les  croi- 
sades. Mais  à  travers  les  amplifications  mystiques  du  récit,  il  est 
facile  d'entrevoir  que  l'affaire  fut  sanglante  et  peu  décisive.  Du 
moins ,  le  champ  de  bataille  resta  aux  confédérés,  et  l'honneur  des 
armes  chrétiennes  fut  vengé  de  la  défaite  subie  l'année  précé- 
dente. 

Les  croisés  ne  poussèrent  pas  plus  loin  leurs  avantages.  L'argent 
leur  manquait;  le  pape  ne  pouvait  plus  lever  les  décimes  de  la 
guerre  sainte;  car  toute  l'Europe  était  en  armes,  et  les  Anglais 
ravageaient  la  France  ,  le  plus  riche  des  pays  catholiques.  Ce  fut 
au  mois  d'août  de  cette  année,  que  se  livra  la  funeste  bataille  de 
Crécy,  où  périt  l'élite  de  la  noblesse  française,  et  le  pape  clans  une 


ses,  et  ce  fut  sans  doute  pour  les  prendre  à  revers  dans  celte  position,  que  le  roi 
de  Chypre  et  les  croisés  vinrent  débarquer  au  fond  du  golfe  d'Adramyti.  L'an- 
cienne ville  de  Thèbes,  qui  existait  dès  le  temps  de  la  guerre  de  Troie,  était  située 
a  l'extrémité  nord  est  de  la  plaine  où  Ton  en  voit  encore  quelques  ruines.  Etienne 
le  géographe  dit  que  son  véritable  nom  était  Thétmiies,  ce  qui  répond  bien  à  celui 
de  Thesbaïde  que  donne  la  relation. 

•  Tous  ces  nombres  sont  d'une  exagération  ridicule.  L'armée  des  croisés  ne 
pouvait  être  de  plus  de  20  à  3o,ooo  hommes,  et  il  n'est  guère  supnosable  que  celle 
des  Turcs  ait  été  de  plus  du  double.  La  perte  des  chrétiens  a  pu  être  en  effet  de 
3,ooo  hommes;  mais  celle  des  musulmans  est  hors  de  toute  vraisemblance. 

'  On  voit  par  la  correspondance  d'Humbert  avec  le  pape,  qu'il  fallait  environ 
deux  mois  pour  recevoir  en  France  des  nouvelles  de  l'Asie  Mineure;  ainsi  la  date 
donnée  par  Pilati  concorde  bien  à  fixer  L'époque  de  la  bataille  à  la  tin  de  juin. 


+ 

bulle  adressée  a  Homberi  .  le  fétiche  naïvement  de  la  grande 
grâce  que  Dieo  lui  avtll  fai tt»  de  ne  point  s'y  être  trouvé  '. 

Apirs  la  combal  dé  Smyrne,  les  confédéré!  se  séparèrent,  i  e 
roi  de  c.ln  pre  el  les  Vénitiens  retournèrent  chel  «u\ ,  et  Humbert, 
dont  le  caractère  ne  brillait  point  par  la  constance  et  rénei 
écrîTil  au  pape  qu'il  ne  voyait  pour  soriir  honorablement  de  celle 
entreprise)  d'autre  moyen  que  de  traiter  avec  les  Infidèles.  Il  de- 
manda en  même  temps,  d'être  dispensé  de  conlinuer  la  guerre 
jusqu'au  lerme  fi\é  par  son  vœu  et  de  convertir  celte  obligation  en 
un  pèlerinage  au  saint  sépulcre.  Le  pape,  fatigué  de  fournir  de 
l'argent  pour  la  croisade ,  accueillit  ces  ouvertures  avec  empresse- 
ment ;  par  une  bulle  du  mois  de  décembre,  il  autorisa  Humbert  à 
conclure  une  trêve  avec  les  Turcs,  et  à  revenir  en  Europe  après 
avoir  visilé  ,  si  cela  lui  convenait ,  les  lieux  saints  de  la  Palestine. 

Dans  l'intervalle  ,  les  chaleurs  de  l'automne  avaient  fait  éclater 
des  maladies  contagieuses  parmi  les  faibles  restes  de  l'armée  chré- 
tienne. Humbert  quitta  les  côtes  de  l'Asie-Mineure  et  vint  prendre 
ses  quartiers  d'hiver  chez  les  Hospitaliers  dans  l'île  de  Rhodes  -. 
Ce,  il  tomba  malade  lui-même,  et  n'espérant  plus  de  revoir  sa 
patrie,  il  fit  le  29 janvier  1347  un  testament  par  lequel ,  entre 
beaucoup  d'autres  dispositions,  il  légua  à  Jacques  Brunier,  son 
chancelier,  pour  lui  et  ses  héritiers,  à  perpétuité,  en  récompense 
des  services  qu'il  avait  rendus,  tant  en  deçà  qu'au  delà  des  mers  , 
une  rente  de  400  florins  payables  en  cinq  ans  3. 

Par  le  même  acte,  il  institua  Jacques  Brunier  pour  l'un  de  ses 
exécuteurs  testamentaires ,  et  afin  de  prouver  le  repentir  de  ses 
fautes,  il  adjoignit  à  ces  exécuteurs,  au  nombre  de  six,  l'arche- 
vêque de  Vienne ,  avec  qui  il  avait  eu  de  si  fâcheux  démêlés. 

Son  amour  pour  ses  sujets  se  manifesta  encore  dans  une  lou- 

1  Bulle  donnée  à  Avignon  le  14  des  calendes  de  septembre  i%6. 

*  ïl  ptrall  qu'en  s'cloignant  de  .Smyrne  il  rencontra  la  flotte  des  Génois  occupée 
au  siège  de  Chio,  et  qu'il  fut  dépouillé  par  eux  de  srs  che\aux,  harnais  el  joyaux. 
Ce  fait,  dont  aucun  historien  du  Dauphiné  n'a  parlé,  et  auquel  la  correspondance 
du  pape  avec  Humbert  ne  fait  aucune  allusion,  résulte  d'une  pli  -rieuse 

découverte  par  M.  Lacabane,  et  qu'on  trouvera  ci  après  avec  les  éclaircissements 
que  j'y  ai  joints.  Poy.  plus  loin  ,  p.  ib*\. 

3  Item  lego  dont.  Jacobo  Brunerii  legum  doclori  etmiliti,  canccllario  nteo,  pro 
se  et  hœredibus  suis,  pro  gratis  serviciis  suis  ruihi  per  ipsum  impensts  taux  in  purtt  • 
bus   ultramarinis  quant  in  parttbus  cismannis  tmUUM  JhftnOé  anri  annui  Vt 
MM  mero  et  ntt.itu  iinperin  et  omnimoda  juriêdû  ifom  i 


i 


280 

(•haute  recommandation  qu'il  adressa  en  leur  faveur  à  Philippe  de 
Valois  et  au  duc  de  Normandie  désigné  pour  succéder  au  litre  de 
dauphin  \ 

Ce  testament  n'eut  point  d'effet ,  parce  qu'Humbert  recouvra  la 
santé.  Mais  la  dauphine,  dont  la  faible  constitution  avait  été  ébran- 
lée par  des  secousses  au-dessus  de  ses  forces,  fut  atteinte  à  son 
tour  par  la  contagion  ,  et  mourut  à  Rhodes  vers  la  fin  de  mars.  Ce 
dernier  coup  abattit  tout  à  fait  le  courage  d'Humbert  ;  il  ne  songea 
plus  à  visiter  les  lieux  saints  et  ne  pensa  qu'à  retourner  directe- 
ment dans  sa  patrie  ;  cependant  toujours  scrupuleux,  il  ne  voulut 
point  partir  avant  que  le  pape,  par  une  bulle  spéciale  du  19  mars 
1347,  n'eût  autorisé  son  confesseur  à  le  relever  de  ses  vœux. 

Il  alla  débarquer  à  Venise  et  se  rendit  de  cette  ville  à  Milan,  ou 
il  conclut,  le  16  août,  un  traité  d'alliance  avec  les  Visconti,  qui  en 
étaient  seigneurs,  et  d'autres  princes  italiens 2.  Le  chancelier  Bru- 
nier  futun  des  signataires  de  ce  traité.  Le  Dauphin,  de  retour  dans 
ses  états,  après  deux  ans  d'absence  ,  arriva  à  Grenoble  vers  la  fin 
de  septembre  4347,  et,  le  22  octobre  suivant,  étant  à  Romans ,  il  fit 
encore  don,  par  un  acte  spécial,  à  son  chancelier  d'une  somme  de 
2000  florins,  pour  récompenser  le  dévouement  que  ce  fidèle  servi- 
teur lui  avait  montré  dans  le  voyage  d'outre-mer. 

Humbert  avait  à  peine  touché  les  rivages  d'Europe  que  tous  ceux 
qui  l'entouraient  le  pressèrent  de  se  remarier.  Son  traité  avec  le 
roi  de  France  ne  devait  avoir  d'effet  qu'autant  qu'il  mourrait  sans 
enfants,  et  la  mort  de  la  dauphine,  en  lui  permettant  de  contracter 
de  nouveaux  liens,  lui  laissait  l'espérance  de  voir  naître  un  héritier 
de  son  sang.  Les  petits  princes  ses  voisins  désiraient  tous  cet 
événement;  car  ils  n'avaient  vu  qu'avec  peine  le  traité  qui  assurait 
au  roi  de  France  l'héritage  du  Dauphine,  et  plaçait  près  d'eux  un 
monarque  aussi  redoutable  ;  le  pape,  surtout,  était  inquiet  d'un  ac- 

1  Item  eidem  domino  régi  et  ilii  qui  in  Dalphinaltim  successenl  cum  iota  mentis 
nffectione  recommendo  fidèles  (onsiliarios  meos  ,  baronts  ,  banneretos,  nobiles  et 
tdios  quoscunque  de  terra  Dalphinali,  eidem  supplicans  qualenus  eosdem  in  smu 
gratiœ  retinere  digneluret  bonos  usus  patriœ  Delphinalis  observarivelit. 

*  Pactiones  et  alliguntiœ  domini  Delphini  cum  Joanne  archiepiscopo  Mediola- 
nensi  et  Luchino  domino  Mediolanifratr ibus  neenon  cum  domino  3/archione  Mon- 
lis  Ferrati  tam  nomine  suo  quam  Marchionis  Saluliarum.  Ce  traité  avait  pour  but  de 
résister  aux  attaques  du  comte  de  Savoie,  qui,  le  mois  précédent,  avait  remporté 
une  victoire  dans  les  plaines  du  Milanais;  la  paix,  conclue  au  commencement  de 
i.'i/,8,  rendit  celte  confédération  inutile. 


281 

croissemont  de  puissance  ijui  établissait  II  monarchie  frnti 

portes  d'Avignop;  et,  <in< »ï<|ii«^  pour  ménager  lea  b<»nne>grâccsde 
Philippe  de  Valois,  il  eûl  beaucoup  contribué  ty  la  conclusion  «lu 
trait ô ,  il  ne  demandai!  pas  mieux  que  de  le  \<»ir  rester  sans  i 

Dès  le  mois  de  mai  L347,  Clément  VI,  on  adre.^ant  à  Hnmberl 
des  compliments  de  condoléance  sur  la  mort  de  Marie  de  Baui , 
l'engageait  à  chercher  une  seconde  épouse  qui  pût  lui  donner  une 
nombreuse  postérité.  '  Le  dauphin  avait  personnellement  peu  d'in- 
clination pour  ces  projets.  Il  avait  aimé  sincèrement  sa  première 
femme,  qui  était  morte  par  dévouement  pour  lui,  et,  fatigué  <1< m 
vicissitudes  d'une  vie  agitée  ,  il  ne  souhaitait  plus  que  de  finii 
jours  dans  un  cloître.  Cependant,  obsédé  à  Avignon  par  les  soll in- 
talions de  tous  ceux  qui  étaient  intéressés  à  ce  que  le  Dauphinéne 
restât  pas  sans  héritier  direct,  il  consentit  à  ce  que  Ton  traité!  pour 
lui  d'un  second  mariage. 

Après  quelques  démarches  inutiles  auprès  de  la  sœurd'Amédée, 
comte  de  Savoie2,  les  négociateurs  jetèrent  les  yeux  sur  Jeanne , 
fille  aînée  du  duc  de  Bourbon.  Ce  mariage ,  en  rattachant  le  Dau- 
phiné  à  la  France  sans  lui  faire  perdre  son  indépendance,  semblait 
concilier  tous  les  intérêts.  La  demande  d'Humbert  fut  agréée,  et 
l'on  envoya  de  part  et  d'autre  des  députés  à  Lyon  pour  discuter  les 
conditions  du  contrat,  qui  fut  signé  dans  cette  ville,  le  24  juin  1348. 

Le  chancelier  Brunier  était  membre  de  la  députation,  et  prit  part 
à  la  rédaction  de  cet  acte  que  les  ratifications  des  deux  princes , 
données  dès  le  mois  suivant,  semblaient  rendre  inattaquable.  Mais 
Philippe  de  Valois  n'avait  pu  voir  tranquillement  une  proie  si  ri- 
che échapper  de  ses  mains.  Le  duc  de  Bourbon ,  attiré  à  Paris ,  se 
vit  flatté  ,  circonvenu ,  menacé  par  toute  la  famille  royale.  Pour 
achever  de  l'ébranler,  on  lui  fit  entrevoir  l'espérance  de  donner 
pour  époux  à  sa  fille  l'héritier  futur  du  trône  de  France,  Charles, 
fils  du  duc  de  Normandie,  qui  mérita  plus  tard  le  nom  glorieux  de 
Charles-le-Sage.  Dès  lors  le  duc  de  Bourbon  n'Iiésila  plus,  et  ne 
s'occupa  qu'à  chercher  les  moyens  d'amener  une  rupture  qui  lui 
permît  de  retirer  sa  parole  sans  déshonneur. 


1    Ad  contrahendum  matrimonium  cum  aligna  mtilicre  apt.i  et  ul  n  <i  de  qua, 
âonante  Dio,  numerosam  prolem  suscipcrel. 

»   Tractalio   habita   de  matrimonio    iruum'o   uiter   Hnmbcittun    Delplun  . 
Blancham  sororem  Amedœi   comilis  Sabaudiœ.  Mëm.  pour  lliist  ilu  Dftuph.,  pr 

■ici. 

i.  19 


282 

D'abord  il  demanda  que  le  mariage  fût  différé  jusqu'à  la  Tous- 
saint ,  sous  prétexte  des  dangers  d'une  maladie  contagieuse  qui 
régnait  dans  le  midi  de  la  France.  Cette  maladie  était  la  fameuse 
peste  de  1348,  qui  sévit  avec  une  extrême  violence  dans  le  Dau- 
phiné  et  le  comtat  d'Avignon.  Le  motif  était  plausible  ;  Humbert 
consentit  au  délai '  ;  mais  le  mois  de  novembre  arriva,  et  la  fiancée 
ne  parut  point.  Le  pauvre  dauphin  s'aperçut  enfin  qu'il  était  joué  ; 
on  l'avait  instruit  des  intrigues  de  Paris,  et,  le  1er  décembre,  il  dé- 
clara, par  devant  notaire,  aux  fondés  de  pouvoir  du  duc  que,  las 
d'attendre  l'accomplissement  d'une  promesse  sans  cesse  éludée,  il 
se  regardait  comme  délié  de  ses  engagements,  et  déliait  également 
le  duc  des  siens,  sans  cesser  de  conserver  pour  lui  les  mêmes  sen- 
timents d'amitié  qu'auparavant2. 

La  négociation  de  ce  mariage ,  que  l'influence  de  la  cour  de 
France  rendit  impossible,  fut  la  dernière  affaire  importante  dans  la- 
quelle Jacques  Brunier  servit  son  souverain.  Il  paraît  certain  qu'il 
mourut ,  pendant  les  ravages  de  la  peste ,  dans  l'automne  de  1348  ; 
la  déclaration  de  rupture  du  1er  décembre  est  signée  par  son  suc- 
cesseur dans  la  dignité  de  chancelier,  François  de  Parme,  seigneur 
d'Apremont. 

Si  l'on  examine  l'esprit  des  actes  auxquels  Brunier  prit  part,  et 
l'ensemble  de  sa  conduite ,  on  verra  que  le  trait  le  plus  saillant  de 
son  caractère  fut  un  dévouement  absolu  pour  son  prince,  et  un  zèle 
inébranlable  pour  les  intérêts  de  son  pays.  Le  désir  de  maintenir 
l'indépendance  du  Dauphiné  se  manifeste  dans  toutes  les  stipula- 
tions du  traité  de  1343,  qui  fut  en  grande  partie  son  ouvrage.  Celui 
de  1344,  qui  affaiblissait  ces  garanties  en  faisant  passer  la  suc- 
cession d'Humberl  sur  la  tête  de  l'héritier  présomptif  de  la  cou- 
ronne de  France,  fut  négocié  directement  à  Avignon  entre  le  dau- 
phin et  le  duc  de  Normandie,  en  l'absence  du  chancelier.  Enfin, 
Brunier  prit  la  part  la  plus  active  aux  négociations  du  second 
mariage  qui  devait  conserver  le  Dauphiné  comme  état  indépen- 
dant, et  sa  mort,  arrivée  sur  ces  entrefaites,  fut  peut-être  une  des 
principales  causes  qui  empêchèrent  ce  projet  de  se  réaliser  de  ma- 
nière ou  d'autre. 

En  effet ,  privé  des  [conseils  de  cet  habile  ministre ,  qui ,  depuis 

«  Conventio  habita  inter  dominum  Delphinumet  procuratores  domine  ducisBor- 
bonesii.  2  août  1348. 

2  Proteslatio  Humberti  Delphini.  Mém.  pour  Tins»,  t'u  Dauph  ,  pr.  acl.  a64- 


dii  ans,  ne  l'avait  jamais  quitté,  qui  avai!  braré  avec  lui  le 
delà  croisade,  el  sur  lequel  il  se  reposai!  du  soin  delouli 
faires,  Bumberl  sembla  se  reconnaître  incapable  de  porter  | 
temps  le  poidsde  la  souveraineté.  Quelques  mois  plus  tard,  le  pénul- 
tième jour  de  mars  1349,  il  abandonna  ses  états,  dès  son  vîvanl ,  h 
Charles,  fils  atné  du  duc  de  Normandie  '.  son  dernier  acte  de  puis- 
sance fui  une  preuve  de  son  affection  constante  pour  ses  sujets;  il 
fit  dresser,  en  cinquante  et  un  articles,  la  liste  de  leurs  franchises 
et  de  leurs  libertés,  dont  il  exigea,  de  la  part  du  nouveau  dauphin, 
la  confirmation  solennelle.  Cette  grande  charte  du  Dauphiné  8 
jusqu'en  1789,  la  base  du  droit  public  de  la  province. 

Cette  même  année,  le  dauphin  Charles ,  le  premier  (ils  de  France 
qui  ait  porlé  ce  titre2,  épousa  Jeanne  de  Bourbon,  et  s'empara  ainsi 
tout  à  la  fois  des  états  et  de  la  fiancée  de  son  faible  et  malheureux 
prédécesseur.  Humbert,  retiré  dans  un  cloître,  sous  l'habit  des  li- 
res prêcheurs  de  l'ordre  de  Saint -Dominique,  fut  décoré  par  le 
pape  du  vain  titre  de  patriarche  d'Alexandrie,  et,  poursuivi  jusqu'à 
la  fin  par  un  sort  malencontreux,  il  mourut  en  chemin,  le  22  mai 
1355,  au  moment  où  il  allait  prendre  possession  de  l'évéché  de 
Paris,  dont  l'administration  lui  avait  été  confiée. 

Ainsi  s'éteignit  la  dynastie  des  dauphins  de  Viennois,  qui  avait 
jeté  un  certain  éclat  dans  le  moyen  âge  :  elle  finit  comme  la  plu- 
part des  dynasties  finissent,  par  un  prince  bon  ,  mais  dénué  «le 
force.  Souverain  sans  états,  général  sans  armée,  époux  sans  enfants, 
évéque  sans  diocèse,  dévot  et  excommunié,  aimant  ses  sujets  < 
écrasant  d'impôts  ,  sans  en  être  plus  riche  ,  Humbert  réunit  dan- 
sa vie  toutes  les  misères  et  toutes  les  contradictions  de  la  faibli 
La  sagesse  de  Jacques  Brur.ier  soutint  seule  les  derniers  jours  de 
celte  nationalité  expirante  dont  il  s'efforça  en  vain  d'assurer  Pave- 
nir,  et  qui  mourut  avec  lui. 

J.  de  PÉTIGNY. 


1  Ce  imite  fat  ratifie  dant  une  astembli  e  •olennelli  aUlei 

,  et  le  prince  Charles  y r«:rut  de*  maine  même  d'Haubert  rinr< 
Daaphiné  pai  ,  l'anneau,  Il  h 

*  Mézeraydit  à  toriqueJtan,  Sleaiaé  de  Philippe  d<  r  <{ui 

porla  le  tilre  de  dauphin. 


284 


ADDITION 


A   LA  NOTE  2  DE  LA  PAGE  279;  DOCUMENT  INÉDIT  TIRÉ  DU  VOL.    16  DES 

MÉLANGES  DE  CLAIRAMBAULT  ,   FOL.   677.    COPIE  DU  TEMPS , 

SUR  PARCHEMIN. 


A  nos  seigneurs  de  la  chambre  des  comptes  du  Roy  nostre  sire  à  Paris,  supplie 
humblement  Jehan-Michiel,  sergent  d'armes  du  Roy  nostredit  Seigneur,  comme 
aprez  ce  que  feu  de  bonne  mémoire  Messire  Ymbert,  jadis  Dalphin  de  Viennois,  pour 
le  temps  qu'il  esloit  capitaine  des  Chrestiens  contre  les  Thurs,  ot  perdu  certains 
chevaux,  joiaulx,  harnois  et  autres  pluseurs  biens  qui  lui  furent  robezet  pilliez  en 
mer  par  les  pyrates  et  Janevois  qui  li  avoient  esté  députez  par  le  commun  de 
Jannes  pour  lui  conduire  en  xxix,  galées;  Le  dit  Messire  Ymbert  a  son  vivant 
eust  envoyé  par  devers  le  Duc  de  Janes  ij.  evesques  qui  y  furent  par  l'espace 
de  trois  mois  pour  savoir  se  il  peusscnt  avoir  et  recouvrer  les  chevaux  et  biens 
dessus  dis ,  lesquels  Evesques  ne  porent  avoir  droit  ne  raison  d'yceulx  Jane- 
vois ;  et  pour  ce  que  aprez  la  mort  duditfeu  Messire  Ymbert  les  dis  biens  apparte- 
noient  et  appartiennent  au  Roy  nostre  sire  a  cause  de  son  Dalphiné  de  Vien- 
nois, pour  yceulx  avoir  et  recouvrer  le  dit  suppliant  comme  procureur  du 
Roy  nostre  dit  Seigneur,  ançois  quil  eust  receu  le  gouvernement  de  son  roiaume, 
eust  esté  destiné  et  envoie  par  devers  le  dit  Duc  de  Jannes  ;  lequel  suppliant  fist 
faire  certaines  informacions  sur  les  coulpables  et  sur  tout  le  commun  de  Jannes, 
en  requérant  par  plusieurs  foiz  le  dit  Duc  au  palais  de  Jannes,  que  il  lui  feist 
droit  et  raison,  et  que  il  lui  feist  rendre  comme  au  procureur  etc.,  les  chevaux, 
biens  et  joiaux  dessus  dis;  et  aprez  ce  que  le  dit  Duc  de  Jannes  ol  longuement  fait 
demourer  le  dit  suppliant  en  produisant  ses  témoins  pour  faire  certaine  informacion 
par  devant  certains  commissaires  en  la  court  dudit  Duc  de  Janne's,  devant  les 
quelx  il  prouva  clerement  son  intencion,  et  que  le  Duc  de  Jannes  li  eut  promis  par 
plusieurs  fois  à  faire  raison  et  justice  ;  Il  convint  que  le  dit  suppliant  feist  oster 
î'empeschement  que  on  disoit  avoir  esté  mis  es  dis  biens  par  la  chambre  du  Pape  ; 
et  pour  ce  vint  le  dit  suppliant  à  Paris, et  de  Paris  s'en  râla  à  Avignon  et  y  demeu- 
ra xi.  semaines  en  poursivant  ;  et  fut  la  cause  plaidoiée  en  la  chambre  du  Pape  par 
Messire  Anseau  Choquart,  et  I'empeschement  osté  àplain;  et  d'illeuc  s'en  repaira 
à  Jannes  pour  poursuir  et  requérir  les  dis  chevaux  et  joiaulx  }  et  fïnablement  le  dit 
suppliant  fut  féru,  batu  et  ot  un  de  ses  dens  brisié  en  sa  bouche,  son  mante!  des- 
chiré  et  fut  boulé  hors  du  palais  de  Jannes,  et  le  convint  partir  soudainement,  si 
comme  il  puet  estre  sceu  par  plusieurs  Français  de  la  court  du  Roy,  qui  lors  estaient 
à  Jannes;  Et  par  le  pourchaz  fait  lors  par  le  dit  suppliant,  appert  clerement  que  les 
Jannevois  et  commun  de  Jannes  sont  tenus  coulpables,  conveincus  et  attains  à 
rendre,  restituer  et  paier  les  biens  et  joiaulx  dessus  dis,  tant  par  les  dites  infor- 
macions comme  par  lettres  de  la  chambre  du  pape  et  instrumens  publiqs  sur  ce 
fais  j  et  comme  les  choses  dessus  dites  aient  esté  et  soient  faites  et  perpétrées  ou 
contempt  et  vitupère  du  Roy  nostre  sire,  grief  et  préjudice  du  dit  suppliant,  et  que 


285 

M  dit  lait  li'  dil  Mi|i|>li,inl   |  entendu     par    I 

lui  litlme  conunuellen»  m  ,  <  i  ait  moult  ir.de  et  detpenda  d 

doeamagiet  de  gi  lonl  il  n'ot  oncjnet  tocnne  rettitudon,  el  i 

pour  lei  detpens  qu'il  tvoit  W  il  pour  dealers  qu'il  tvoil  eus] 

pour  poursivir  ladite  betoigne,  ledit   suppliant   fa  .ht-  si.  /   p 

irtda  l'.ipc,  ,i  Avignon  par  l'espace  <!<•  tcpl  semaines,  coin]  I  il  eust 

voulu   prendre  m  in.  florins  qui  lui  lurent  offert,  il  n\  r  Irdii 

finit  injurie/,  ne  emprisonne/;  Que  considérées  les  i 
prouvées,  et  dont  il  appcrl  comme  dil  est,  et  PttCtrnement  que  |. 
•OUI  bien   tenu/.,  car  du  gtuing  cpie  il  firent  par  les  «bevaux  et  barnoi.s,  tOfl  /.  vin. 
jours  il  prindrent  el  gaaingnerent  Tille  de  Soi  (ou  Sio),  qui  leur  vault  i  li  <-<  un  Bfl 
rendus  à  demies  lxx  m.  Ilorins  :  il  suit  mawdé  au   Séneschal  de  Car<  assoone,  au 
Bailly  de  >arbonne,  au  Clialtellain  d'Ai^ues-mortes  el  a  chatCtin  d'eolt  ou    > 
lient  tenants  et  mcsmcmenl  commis,  .se.  mestier  est,  audit  inppliant  que.  t" 
latinevois  el  leurs  biens  quelconques  qui  seront  trouvez  ou  royaume  de  France  en 
leurs  juridictions  el  ressors,  soient  prins,  détenu/  et  arreste/.,  leurs  corps  prison- 
niers el  leurs  biens  exécutez  et  exploiclie/  jusque*  à  plaine  satiffacion  et  restilu- 
ciou  de  xx  m.  florins  et  plus  pour  les  biens  et  choses  dessus  dites,  tant  au  roy 
noatre  dit  seigneur  comme  audit  suppliant,  el  que  ce  soit  par  voie  de  marche  ou 
autrement  le  plus  hastivement  quils  porra  eslre  fait  selon  Tordenance  de  \ 
ç;rant  discrecion. 

Item  scpplie,  comme  le  Roy  nostre  dit  seigneur  pour  le  temps  qu'il  attoi 
geut  le  Hoiuume,  eust  promis  el  donne  audit  suppliant  la  tierce  partie  de  toulce 
qui  vendroit  et  isiroit  du  pourchaz  dessus  dil,  presens  Monseigneur  le  chancel- 
lier,  Monseigneur  H.  de  Roche  et  Messirc  Bertrand  Du  Clos;  et  pour  ce  soil  bdit 
suppliant  aventuré,  emprunté  et  fait  finance  pour  lui  sizime  à  poursuivre  ladite 
besoigne,  dont  il  est  moult  endebtez,  et  le  don  fait  comme  dessus  soil  rappelle: 
qlb  sur  tout  ce  vous  plaise  pourveoir  audit  suppliant  de  remède  convenable. 


Celte  requête  ne  porte  point  de  dale;  mais  elle  doit  avoir  élé 
niée  à  la  chambre  des  comptes  au  commencement  du  règne 
de  Charte*  V;  car  ce  roi  fut  le  premier  prince  de  la  maison  de 
France  qui  porta  le  litre  de  dauphin,  et  ce  fut  lui  qu'Homberl 
institua  son  héritier  par  l'acte  de  donation  du  mois  de  mars  1341 
çilé  plus  haut.  On  voit  dans  la  requête  que  la  commission  de 
poursuivre  le  recouvrement  des  efiets  enleréi  à  Humberl  par  Les 
Génois  avail  été  donnée  an  sergent  Michel,  lorsque  Charles  Y  n'était 
encore  que  régent  du  royaume,  c'esl-ô-dire  ayan|  l'année  i 
époque  de  son  avènement  à  la  couronne.  Le,  mm^hi  .Michel  dil 
lui-même  que  sa  mission  dora  quatorze  mois;  la  requête  n*a  donc 
pu  être  présentée  que  dans  les  années  1361  00  l 


286 

Maintenant  il  reste  a  vérifier  à  quelle  époque  s'était  passé  le  fait 
qui  donna  lieu  à  la  poursuite,  c'est-à-dire  le  pillage  des  effets 
d'Humbert.  La  requête  offre  à  ce  sujet  une  donnée  précise,  en 
disant  que  les  Génois,  du  gain  qu'ils  firent  par  lesdits  chevaux  et 
harnois,  prirent,  huit  jours  après,  l'île. de  Soi  ou  Scio.  Or,  on  sait 
qu'une  flotte  génoise  débarqua  des  troupes  dans  l'île  de  Chio  le 
1G  juin  1346,  et  que,  le  3  septembre  de  la  même  année,  ces  troupes 
s'emparèrent  du  château,  qui  leur  assura  la  possession  de  toute 
Fîle.  C'est  évidemment  h  la  prise  de  cette  forteresse  que  se  rapporte 
l'indication  donnée  parla  requête,  et  par  conséquent  le  pillage  des 
effets  d'Humbert,  qui  précéda  de  huit  jours  cet  événement,  dut 
avoir  lieu  vers  le  27  août  1346. 

A  cette  époque,  Humbert,  abandonné  par  ses  alliés,  el  désespé- 
rant de  pouvoir  suivre  son  entreprise  avee  les  restes  d'une  armée 
affaiblie  parle  combat  meurtrier  du  24  juin  et  par  les  fièvres  conta- 
gieuses que  la  chaleur  de  la  saison  commençait  à  répandre  parmi 
les  croisés,  quittait  les  côtes  de  l'Asie -Mineure  pour  se  retirer  à 
Rhodes.  Le  sergent  Michel  énonce  un  fait  inexact  en  disant  que  le 
commun  ou  la  république  de  Gênes  avait  député  vingt-neuf  galères 
pour  conduire  le  dauphin.  La  correspondance  du  pape  avec  Hum- 
bert et  les  autres  documents  contemporains  prouvent  clairement 
que  les  Génois  ne  prirent  aucune  part  à  la  croisade.  Ils  étaient 
alors  en  état  d'hostilité  flagrante  avec  les  Vénitiens,  et  il  suffisait 
qu'IIumbert  se  fût  allié  à  ces  derniers  pour  que  les  Génois  le  con- 
sidérassent comme  ennemi.  Cependant  nous  voyons  par  une  bulle 
donnée  à  Villeneuve-lèz-Avignon,  le  7  des  calendes  de  juin  1346, 
que  le  pape  avait  fait  équiper  à  Gênes  quatre  galères  pour  le  service 
de  la  croisade,  et  s'était  engagé  à  les  entretenir  à  ses  frais;  mais 
cette  bulle,  et  plusieurs  de  la  même  année,  nous  montrent  Humbert 
et  Clément  VI  s'adressaient  des  plaintes  réciproques  sur  le  défaut 
de  paiement  de  la  somme  promise. 

Lorsque  les  croisés  arrivèrent  dans  le  Levant,  en  1345,  l'île  de 
Chio  appartenait  à  l'impératrice  Anne  de  Savoie,  tutrice  de  Jean 
Paléologue,  son  fils,  encore  enfant,  auquel  le  grand  Domestique 
Cantacuzène  disputait  la  couronne.  Humbert  avait  prié  le  pape  de 
s'interposer  auprès  de  cette  princesse  pour  qu'elle  remît  entre  ses 
mains  l'île  de  Chio  pendant  les  trois  ans  que  devait  durer  l'expé- 
dition, afin  d'assurer  aux  croisés  un  port  et  une  retraiie  en  face 
de  l' Asie-Mineure.  Pendant  qu'on  entamait  celte  négociation,  les 
Génois,  craignant  que  leurs  rivaux  les  Vénitiens,  alliés  d'Humbert, 


281 

rendissent  ainsi  maîtres  de  Chio,  envoyèrent  une  Botte,  qui 
s'empara  de  l'île  à  force  ouverte*  Lea  vingt-neuf  galères  dont 
parle  i<"  sergent  Michel  étaient  sans  doute  «elles  qui  composaient 
celte  Botte,  et  il  est  probable  qu'au  moment  ou  Bomber!  s'éloignait 
de  Smyrne,  les  patrons  Génois  des  galères  du  pape  n'ayant  point 
reçu  la  solde  promise,  profitèrent  <lu  voisinage  de  leurs  compa- 
triotes pour  se  payer  par  leurs  mains,  en  prenant  les  cheveu  et 
les  effets  précieux  du  chef  de  la  croisade.  L'envoi  de  deui  évéques 
au  doge  de  Gênes  pour  réclamer  ces  effets  n'est  mentionné  par 
aucun  historien  du  Oauphiné.  Quant  à  ïempcschement  mis  pur  hi 
chambre  du  pape  sur  les  objets  saisis,  il  s'explique  par  la  revendi- 
cation d'une  somme  de  12,000  florins  que  Clément  VI,  dans  une 
bulle  du  mois  d'août  1340,  avait  réclamée  du  dauphin  immédiate- 
ment après  son  abdication. 

11  semble  au  reste  que  la  malencontreuse  destinée  d'Humberl 
se  soit  étendue  même  après  sa  mort  aux  affaires  où  son  nom  se 
trouvait  mêlé;  car  on  ne  saurait  imaginer  une  mission  plus  fâ- 
cheuse que  celle  de  ce  pauvre  sergent  Michel,  battu  a  Gènes, 
emprisonné  à  Avignon,  obligé  d'emprunter  pour  faire  son  voyage, 
et  n'ayant  pas  même  la  consolation  d'obtenir  du  roi  de  France  «les 
représailles  conlre  les  Génois.  En  effet,  l'histoire  ne  nous  apprend 
pas  que  Charles  Y  ait  jugé  à  propos  de  déclarer  la  guerre  à  la 
république  pour  venger  les  injures  de  son  procureur. 

J.  DE  1». 


CANTIQUE    LATIN 


\   i  \  r. loi  m: 


D'ANNE    MUSNÏEK 


HEROÏNE  Dl    DOUZIEME  SIECLE. 


Le  cantique  latin  qu'on  va  lire  ,  rappelle  un  événement  histo- 
rique dont  le  souvenir  était  encore  populaire  en  Champagne,  il  y  a 
quelques  années.  S'il  faut  en  croire  la  tradition,  à  la  fin  du  dou- 
zième siècle,  vers  1175,  un  complot  avait  été  tramé  contre  les 
jours  du  comte  de  Champagne  Henri-le-Libéral.  Le  crime  allai! 
s'accomplir,  trois  chevaliers  attendaient  dans  le  palais  du  prince 
le  moment  favorable  pour  le  frapper.  Mais  une  femme,  Anne 
Musnier,  a  entendu  les  paroles  sinistres  qu'échangent  entre  eux 
les  conspirateurs;  elle  appelle  le  chef,  l'éloigné  de  ses  complices, 
et  le  frappe  d'un  poignard  avant  même  qu'il  ait  pu  songer  à  se 
défendre.  Les  deux  autres  accourent  au  bruit;  elles  les  attaque, 
et,  couverte  de  blessures,  lutte  longtemps  avec  une  incroyable 
énergie.  Enfin  les  assassins  sont  arrêtés,  l'héroïne  sauvée1. 

Ce  fait  si  curieux  n'a  été  rapporté  ni  par  les  historiens,  ni  par 

«  Cel  événement ,  suivant  la  tradition,  s'est  accompli  dans  la  ville  de  Provins, 
en  Brie,  dont  Anne  Musnier  parait  avoir  été  originaire.  M.  Grillon,  dans  ses  Mé- 
moires Ms.,  lui  donne  pour  théâtre  le  palais  des  comtes  de  Champagne,  dont  on 
voit  encore  les  restes  à  Provins;  Sainte-Foix  part.»i,'«-  le  .-nniment  de  M.  Grillon. 
On  trouve,  pendant  plusieurs  jiècles,  dans  la  capitale  <!<  la  Brie,  des  membres  de 
la  famille  d'Anne,  qui  élait  mariée  à  un  certain  I  Petrus  Lin- 

gonensis  ou  de  Lingonis,  présent  à  tics  actes  du  conue  Henri  ,  de  i  I 
et  regardé  comme  le  beau-père  d'Anne:  Girard  d  fin  en  l3oij 

de   Langres,  nommé   dans   un  procès-verbal  «le  1  j  i5 ,  lor-  , 
de  l'archevêque  de  Sens,  Henri  deSavoisy,  prennent 
dans  les  églises  de  Pro\ins;  Guillaume  de  Langrcs,  curé  de  Gimbrob,  M  i5u»,  cit. 


290 

les  érudits  do  la  Champagne.  Pilhou,  Moissant,  Camusat,  Baugier, 
Desguerrois,  l'ont  passé  sous  silence.  Le  récit  en  a  seulement  été 
conservé  dans  les  Essais  sur  Paris,  de  Sainte-Foix\  et  dans  le 
Traité  de  la  Noblesse  d'André  dé  la  Roque2.  Le  cantique  que 
nous  publions,  et  qui  paraît  remonter  au  commencement  du  trei- 
zième siècle,  est  un  témoignage  de  l'admiration  que  dut  inspirer 
aux  contemporains  Anne  Musnier,  cette  nouvelle  Judith,  sauvant  la 
vie  d'un  prince  justement  chéri.  Sous  ce  point  de  vue  déjà,  il  mé- 
rite une  attention  sérieuse,  surtout  lorsque  Ton  considère  combien 
peu  d'anciens  chants  historiques  sont  parvenus  jusqu'à  nous3.  En- 
tièrement composé  de  versets  de  la  Bible,  revêtu,  malgré  l'absence 
du  rythme,  d'une  forme  éminemment  poétique,  il  constitue  dans 
son  ensemble  un  petit  drame  plein  de  mouvement  et  de  vie  ;  et  ces 
particularités  sont  en  sa  faveur  de  nouveaux  et  puissants  motifs 
d'intérêt.  D'ailleurs,  il  a  l'avantage  de  se  rattacher  à  la  question 
assez  ardue  des  institutions  nobiliaires  sur  laquelle  il  reste  encore 
bien  des  recherches  à  faire  et  bien  des  points  à  éclaircir. 

Le  centon  fait  à  la  gloire  d'Anne  Musnier  nous  a  été  conservé 
par  un  savant  et  intègre  religieux,  M.  Nicolas  Billate4,  qui  en 
donne  lui-même  la  date  approximative,  d'après  l'examen  du  ma- 
nuscrit où  il  l'a  trouvé  :  Opus,  dit-il,  fere  totum  ex  Scripturœ  sa- 
crée verbis  contextum ,  circiter  anno  1200,  aucthore  anonymo. 
Malgré  cette  asssertion  d'un  homme  dont  la  bonne  foi  n'est  pas 
douteuse,  l'antiquité  de  ce  monument  a  trouvé  quelques  conlradic- 


•  Tome  III  ,  page  icjfî,  3e  édit. 
a  In-~4°>  1710,  page  242. 

3  L'abbé  Leboeuf  en  a  reproduit  quelques-uns;  l'un  d'eux  esl  relatif  à  Hugues, 
fils  de  Charlemagne  (  Rec.  de  div.  écrits  pour  servir  d'éclaircissements  à  Fhist.  de 
Froncé).  — Mabillou  a  fait  imprimer  dans  ses  Ann.  benedict.  (tome  III,  p.  692) 
un  cantique  du  moine  Hucbold ,  intitulé  :  Hymnus  de  sancto  Theodorico.  — 
D.  Bouquet  a  publié  (  tome  X ,  p  oj  )  une  pièce  intitulée  :  Rhylhmus  satiricus  de 
temporibus  Roberti  régis  ,  etc. 

4  Billate,  né  à  Rclhel,  chanoine  régulier  de  l'Hôtel-Dieu  et  de  Saiat-Quiriace 
de  Provins,  fut  exilé  comme  coupable  de  jansénisme,  à  l'abbaye  de  Dilo,  près 
Briénon,  et  y  mourut  à  cinquante-cinq  ans  de  douleur  et  de  misère  (1748).  Il  avait 
fait  d'immenses  recherches  sur  la  ville  de  Provins,  et  même  commencé  son  his- 
toire ;  mais  ses  écrits  ,  presque  tous  inédits ,  ont  été  dispersés  ,  et  il  ne  reste  guère 
que  quelques  pièces  copiées  par  lui,  parmi  lesquelles  est  notre  cantique.  Une  autre 
copie  de  ce  monument  historique  existe  dans  les  Ms.  de  M.  Ythier  (  HisU  des  il- 
lustres de  Provins  )  ;  mais  elle  paraît  avoir  été  faite  sur  celle  de  M.  Billate. 


291 
leurs.  Qoellfl  premr.  a-l-on  dit,  M.  Billalc  nous  l'nurnit-il  dl 

qu'il  avance?  Le  manuscrit  original  n'existe  plos,  el  lon(  examen, 

Imite  vêriliralion  sou!    par  conséquent    impossibles  Lecaotlqi 

la  gloire  d'Anne  Afushier  ne  serait-il  pas  un  mon  eau  oomj 
après coup,  pour  justifier  les  prétentions  illégitime*  d'une  famille 
qui  a\ ait  usurpé  la  noblesse?  L'auteur  anonyme  de  cette  comno- 
Bition  nous  dit,  il  esl  m  ai,  que  le  tait  s'esl  accompli  de  son  lenq  s»/ 1 
ce  [ail  esl  arrivé  vers  1 175,  d'après  Sainte*Foix:  Ecceopusfaçtum 
esl  fa  d&êbuê  nostrii;  cl  plus  loin  :  A  Domino  faclum  eti  iêtud,  si 
est  mirabile  in  oculis  nostris.  .Mais  ces  paroles  mêmes  ne  .sont  elles 
pas  un  plége  habile  pour  abuser  la  crédulité  du  Irrieur '.' 

Malheureusement,  le  style  du  monument  ne  peut  nous  conduire 
à  aucune  induction  favorable  ou  contraire  a  son  aulhencité.  Les 
phrases  qui  le  composent  se  trouvent  toutes,  comme  nous  l'avons 
dit,  dans  l'Ancien  et  dans  le  Nouveau-Testament.  Peut-être,  cepen- 
dant, pourrait-on  regarder  comme  le  caractère  d'une  certaine  an- 
cienneté le  mot  miles  pris  de  l'acception  de  chevalier  qu'il  avail 
exclusivement  au  moyen  âge,  tandis  qu'il  n'est  jamais  employé 
dans  la  Bible  que  pour  désigner  un  soldat.  En  outre,  l'expression 
de  cou  vira  principis  ,  et  celle  de  signantes  annulo  meo,  quoique 
appartenant  toutes  deux  au  langage  biblique,  rappellent  des  habi- 
tudes du  moyen  âge,  et  par  conséquent  affaiblissent  le  soupçon 
d'une  contrefaçon  moderne.  En  effet,  si  un  faussaire  avait  été  l'au- 
teur de  celte  pièce,  il  est  certain  qu'il  ne  lui  eût  donné  la  formr 
du  cenlon  que  dans  la  crainte  de  revêtir  son  récit  d'expressions 
impropres  pour  le  temps  auquel  l'action  s'est  passée.  Or,  comment 
supposer  que  dans  son  choix  des  versets  bibliques,  le  hasard  l'eût 
fait  tomber  précisément  sur  ceux  qui  pouvaient  faire  équivoqur 
aux  douzième  et  treizième  siècles? 

Mais  il  esl  d'autres  points  sur  lesquels  la  discussion  peut  jeter 
de  plus  vives  lumières.  Sainte-Foix  affirme  que  des  lettres  de  no- 
blesse furent  accordées  par  Henri  à  Anne  Musnier  dont  le  coui 
lui  avait  sauvé  la  vie,  à  son  mari  et  à  sa  postérité.  De  la  Roque  si- 
gnale aussi  l'existence  de  ces  lettres,  et  notre  texte  contient  à  cet 

fard  ces  paroles  remarquables  :  Tu  vocabvris  nobilis  virago juj la 
lecrelum  quod  non  Itccat  hnmutare;  sit  quoque  nobilis  vir  tUUS, 
et  secleat  cum  senatoribus  terrœ.  Srribite  ergo  litteras,  signa 
annulo  meo.  Ainsi,  en  prenant  nobilis  dans  le  sens  de  rtoM  , 
trouve  dans  ces  versets  renonciation  précise  de  lettres  de  nobfc 
données  en  faveur  de  l'héroïne  et  de  son  mari.  Or,  une  grave 


292 

jeclion  s'élève  contre  ce  fait.  Les  anoblissements  par  lettres  ne 
paraissent  avoir  commencé  qu'à  la  fin  du  treizième  siècle,  et  les 
lettres  de  noblesse  octroyées  par  Philippe-le-Hardi  à  Raoul  l'Or- 
fèvre, vers  4271,  sont  les  premières  de  ce  genre  qu'on  reconnaisse 
comme  authentiques.  Il  est  donc  possible  que,  pour  appuyer  une 
noblesse  imaginaire,  on  ait  fabriqué,  longtemps  après  l'événement 
de  1175,  le  cantique  triomphal  qui  parle  assez  catégoriquement 
de  l'anoblissement  d'Anne  Musnier  et  de  son  mari  Gérard  de 
Langres. 

Ce  raisonnement  ne  donne  naissance  qu'à  une  conjecture.  D'ail- 
leurs, on  ne  doit  pas  oublier  que  quelques  écrivains,  instruits  et 
de  bonne  foi,  font  remonter  jusqu'au  roi  Robert  l'origine  des  ano- 
blissements par  lettres  ,  et ,  bien  que  la  charte  de  ce  prince  du 
24  juin  1008,  rapportée  par  d'Hosier,  laquelle  déclare  nobles  et  de 
noble  race  Denis  et  Louis  Jacquot,  natifs  de  Rourgogne,  soit  fort 
suspecte;  bien  qu'on  regarde  comme  supposées  les  lettres  d'a- 
noblissement données  en  1095,  par  Philippe  Ier  à  Eudes  le  Maire, 
pour  avoir  accompli  à  sa  place  le  vœu  de  visiter  le  saint  sépulcre, 
et  le  vidimus  (1361)  d'une  charte  de  Henri-le-Libéral  qui  conférait 
la  noblesse  à  la  famille  des  Rureau,  on  n'en  conviendra  pas  moins 
que  les  controverses  élevées  sur  ces  documents  ne  donnent  pas  le 
droit  de  nier,  a  priori,  l'authenticité  de  lettres  de  noblesse  anté- 
rieures au  treizième  siècle. 

Une  autre  circonstance  qu'on  pourrait  nous  objecter,  c'est  l'exis- 
tence d'un  titre  qui  octroie  d'importants  privilèges  à  la  famille 
des  Musnier,  sans  que  ces  privilèges  présentent  le  caractère  d'un 
anoblissement.  Voici  le  texte  d'une  charte  de  Henri-le-Libéral, 
tel  qu'on  le  trouve  copié  dans  une  pièce  manuscrite  de  la  biblio- 
thèque du  roi  (cabinet  du  Saint-Esprit)  : 

Ego,  Henricus,  Irecensis  cornes  palalinus,  prœsentibus  et  futuris  nolum  fieri 
volo,  me,  Girardum  lingonensem  ,  et  Humbertum  Fagnerellum  et  eorum  haeredes 
et  haeredibus  maritagio  conjungentes,  concessisse  liberos  esse  in  perpetuum  ab 
omni  taillia  et  exaclione,  exercitu  et  equitatu,  per  viginti  solidos  singulis  annis 
solvendos  in  elemosinariamea,  die  sancto  Veneris,  unusquisque  per  decem  solidos, 
neque  per  alium  se  justiciabunt  in  aliquo,  nisi  praesens  ego  ipse  affuero.  (HJ5.) 

Cette  charte  fut  confirmée  en  1198  par  Thibault,  fils  de  Henri, 
puis  par  Philippe-le-Long  en  1319,  par  Jean  en  1361,  par  Char- 
les VI  en  1397,  par  Charles  IX  en  1567,  et  par  Louis  XIII  en  1630. 
«  Mais  la  confirmation  de  Thibault,  remarque  le  copiste  qui  nous 


993 

on.srrvr   la  charte  de  Hciin,  n'est    que   pour  ledit  Girard  <1<- 

«  Langre  el  Ane  Musniers  sa  femme  e(  leurs  descendants  fa  per- 
«  priuiii',  ne  se  doit  payer  par  an  que  cinq  soi/,  par  plaque  p$i 
«  sonne,  el  au  lieu  du  grand  vendredy,,  se  <1< > î i  pslre  |e  jom  de 

«  l'anniversaire  du  comte  llenn  ,  son  père,  pour  cslre  employa 

■  luminaire  d'icelu\  ;  en  voicy  les  termes  :  liisuper  lihnos  prafah 
«  Girardi  et  Musuen'tv  uxnris  suw  cl  purcnlum  conon,  in  }>n- 
«  petuam  cleniosinaw  dedi  thesaiiro  ccclcsi<v,  unumijucnuiur  }>r<> 
•  (juiiujue  solidis  situjulis  annis  sulcendis  die  mmircrsni n  pu/ris 

■  «Mi;  pro faciemlis*.  Au  commencement  de  ces    lettres   de 

«  Thibault,  est  répété  le  contenu  des  lettres  d'Ilenn.» 

Si  la  noblesse  d'Anne  Musnier,  de  Gérard  de  Langres  et  de  leurs 
descendants  n'est  fondée  que  sur  ces  pièces,  on  ne  peut  s'empêcher 
de  reconnaître  qu'elle  présente  tous  les  caractères  d'une  usurpation, 
et  il  faut  approuver  l'arrêt  rendu  en  16()8,  par  lequel  les  rejetons 
de  l'héroïne  furent  déboutés  de  leurs  prétentions  nobiliaires,  lors 
de  la  réformation  des  nobles  dans  la  généralité  de  Champagne.  La 
charte  de  Henri-le-Libéral  ne  paraît  en  effet  renfermer  qu'un 
affranchissement  de  services  et  de  tailles.  On  aurait  su  plus  tard 
en  tirer  un  autre  parti  ;  on  l'aurait  fait  passer  pour  lettres  de  no- 
blesse, et  notre  cantique  aurait  été  imaginé  dans  le  but  de  donner 
plus  de  force  à  des  assertions  mensongères. 

J'avoue  néanmoins  qu'il  me  reste  encore  des  présomptions  favo- 
rables à  l'ancienneté  de  cette  pièce.  On  ne  voit  pas  en  effet  qu'elle 
eût  présenté  une  grande  utilité  à  des  faussaires  ;  les  femmes  de  la 
lignée  d'Anne  Musnier  s'attribuaient  non-seulement  le  droit  d'a- 
noblir leurs  enfants ,  mais  celui  même  d'anoblir  leurs  maris,  et  le 
cantique  fait  uniquement  mention  de  la  noblesse  d'Anne  et  de 
Gérard  de  Langres.  Et  puis  comment  comprendre  que  les  tribu- 
naux devant  lesquels  s'agita  dès  le  XVe  siècle  la  question  de  la 
noblesse  de  leur  famille  eussent  pu  prendre  des  titres  d'affran- 
chissement pour  des  lettres  de  noblesse?  Cependant ,  en  1429  et 
1441,  Jean  Marcon,  veuf  d'Agnès-le-Tartrier  et  Agnelotte  Cons- 


1  De  la  Roque  rapporte  ainsi  les  leltrrs  de  Henri  le-Libéral  :  «  Et  eorum 
lireredes  maritagio  contingentes  in  prrpetuum  immunes  esse  ab  ornni  tailtia ,  .snl>- 
ventione ,  imposilione,  exaelione,  exercitu  et  cquilatu  et  alla  srrvitute  sou  rrdi- 
hentia  quacumque;  neque  per  alium  se  justiciahunt  in  aliquo,  ni>i  prSMDf  6gO 
IpM  affnero;  et  solvent  singulis  annis,  proremeclio  anim.» 
rnm.  quinque  solidos  in  cleemosinario  meo.  » 


294 

tant,  femme  de  Colinet  de  Bury,  obtinrent,  en  qualité  de  rejetons 
de  notre  héroïne,  des  sentences  qui  confirmaient  formellement 
leurs  prérogatives  nobiliaires.  On  produisit  à  la  commission  pour 
la  réformation  des  nobles,  une  sentence  du  12  avril  1486,  donnée 
au  profit  de  Jacques  Perresin,  et  contenant  la  reconnaissance  des 
mêmes  droits  l.  Que  résulte-t-il  de  ces  faits?  Que  les  pièces  citées 
plus  haut  avaient  réellement  au  moyen  âge  la  valeur  d'un  ano- 
blissement, ou  qu'il  a  existé  d'autres  titres  sur  lesquels  ont  été  basés 
les  jugements  de  1422,  1441  et  1486.  Et,  en  vérité,  quand  on  con- 
sidère que  le  bienfait  de  Henri-le-Libéral  s'adresse  à  Guillaume 
Fagnereau  et  à  Gérard  de  Langres,  et  que  le  personnage  auquel 
il  semblait  destiné  est  complètement  oublié  ;  qu'Anne  Musnier 
partage  seulement  dans  le  titre  de  Thibault  V  la  faveur  accordée  à 
son  mari,  et  que  la  cause  de  cette  concession  2,  qu'on  s'attendait 
naturellement  à  y  trouver,  n'est  dans  une  charte  ni  dans  l'autre  ; 
enfin  ,  que  le  privilège  émané  du  comte  de  Champagne,  restreint 
par  la  condition  d'une  redevance  annuelle,  n'a  pas  le  caractère  de 
récompense  donnée  à  un  éminent  service,  on  est  disposé  à  penser 
que  d'autres  titres  de  noblesse,  perdus  sans  doute  en  1668,  établis- 
saient particulièrement  la  noblesse  des  Musnier,  tandis  que  les 
pièces  trouvées  à  la  bibliothèque  du  roi  déchargeaient  seulement 
cette  famille  de  certaines  prestations.  On  sait  que,  lors  de  la  réfor- 
malion  de  la  noblesse,  de  fort  illustres  et  anciennes  familles  fu- 
rent dégradées,  parce  que  leurs  titres  n'existaient  plus. 

Dans  cette  hypothèse,  il  serait  permis  de  croire  à  l'authenticité 
de  notre  cantique,  qu'il  nous  paraît  difficile  de  renverser  histori- 
quement. Mais,  s'il  était  prouvé  que  les  prétentions  des  Musnier  ne 
reposent  que  sur  une  fausse  interprétation  des  lettres  de  1175  et 
1198,  les  termes  du  centon  à  la  gloire  d'Anne  Musnier  pourraient 
encore  s'accorder  avec  le  sens  restreint  de  ces  titres  ;  car,  dans  un 
très-grand  nombre  de  cas,  le  mot  nobilis  désigne  simplement  au 
moyen  âge  un  ingenuus  et  un  liber,  et  l'acceplion  d'homme  libre 
appliquée  à  notre  texte  est  tout  à  fait  dans  l'esprit  des  chartes  de 
Henri-le-Libéral  et  de  Thibault  son  fils. 


1  Les  armes  du  la  famille  des  Musnier  étaient  d'azur  au  lion    d'or  avec  celle 
devise  :  vincit  om«ia. 

2  De  la  Roque  parle  cependant  d'un  exposé  des  motifs,  dans  lequel   l'héroïsme 
d'Anne  serait  rappelé. 


295 


IWNÀÎ  MlSMKIl  NlUVINENSIS  KUMlIUM, 


<  ANTICUM  TRIUMPHALE  ET  GRATIARUM  4CTIONI8J 

OB    INCOLl  MITATKM     UEMlir.I  ,    ILLUSTRI8    nni.K    ET    CAMI'AMl      <  OMITI8 
IIULS   111  UOIIMS  BENEFACTO  8ERVATAM   '. 


Audite  ha?c,  omnes  gentes;  auribus  percipite  omnes  qui  liabitati« 
orbem  {Psalm.  48,2); 

Quique  terrigenae  et  filii  kominum  ,  simul  in  unum  ,  dives  et  pau- 
per  (  Psalm.  48,  3), 

Venite  et  videte  opéra  Dei  tenibilis  in  operis  suis  {Psalm.  65,  5). 

Ecce  opus  factum  est  in  diebus  nostris,  quod  nemo  credetcumnar- 
rabitur  {Habac.  1,5). 

ïrati  très  milites  voluerunt  insurgere  in  dominum  suum  et  occi- 
dere  eum  (Esth.  2.  21), 

Sedentesin  insidiisin  occultis,  quasi  leo  in  spelunca  sua  {Psalm.  10, 
9). 

Erat  autem  mulier,  cui  nomen  Anna,  quas  noverat  regere  familiam 
etgubernare  domum  {Job,  10,  13), 

Confidebat  in  ea  cor  viri  sui  {Prov.  31,  11),  nec  erat  qui  loqueretur 
de  ea  verbum  m  al  uni  {Judith,  8,8); 


Peuples,  écoutez  tous,  prêtez  l'oreille,  habitants  de  ce  globe; 

Enfants  delà  terre,  fils  des  hommes,  tous  ensemble,  riche  et  pauvre, 

Venez  et  voyez  les  œuvres  de  Dieu,  de  Dieu  terrible  dans  ses  œuvres! 

Voici  :  Un  fait  s'est  accompli  en  nos  jours  que  personne  ne  croira  quand  on 
le  raconteia. 

Trois  chevaliers  mécontents  se  révoltèrent  contre  leur  seigneur  et  voulurent 
le  tuer; 

Ils  tramaient  leur  complot  dans  l'ombre,  comme  le  lion  dans  sa  caverne. 

Mais  alois  vivait  une  femme,  nommée  Anne,  qui  savait  gouverner  sa  famille 
et  mener  sa  maison; 

Le  cœur  de  son  mari  se  confiait  en  elle,  et  il  ne  se  trouvait  personne  qui  dit 
du  mal  de  sa  conduite  ; 

1   S  C  in  schcdis  D.  Killate. 


296 

Supra  modum  millier  mirabilis,  et  bonorum  memoria  digna. 

Repleta  erat  sapientia,  etfœmineac  cogitationi  animum  masculinum 
inserens  (2  Mac.,"*  21). 

Cuni  que  intellexisset  cogitationes  eorum,  et  curas  diligentius  per- 
vidisset  (Esth.,  12,2.), 

Didicit  quod  conaretur  in  Henricum  principem  mittere  manus 
(Esth.,  12,  2),  et  quod  ei  certa  mors  impenderet  (Esth.,  13,  2),  et 
confugit  ad  Dominum,  pavens  periculum  quod   imminebat 

{Esth.M,  1). 

Et  ingressa oratorium  suum  et  prosternens  se  {Judith,  9,  1),  oravit 
ut  dirigeret  viam  ejus  ad  liberationem  principis  {Judith,  12,  8), 

Dicens  :  «  Domine,  adjuva  mesolitariam,  et  cujus  prêter  te  nullus 
«  est  auxiliator  alius  {Esth.,  14,  3); 

«  Mémento  ,  Domine  ,  comitis  Henrici  ,  et  omnis  mansuetudinis 
ejus  (Psalm.  131,  \)  ; 

«<  Libéra  eum  de  manu  conjuratorum,  et  erue  me  a  timoré  meo 
(Esth.,  1419). 

«  Quomodo  enim  potero  sustinere  necem  et  interfectionem  princi- 
«  pis  mei  (Esth.,  8,  6j  ? 

«  Tribue  sermonem  compositum  in  ore  meo,  in  conspectu  leonis,  ut 
«  ipse  pereat,  et  caeteri  qui  ei  consentiunt  {Esth.  14,  13). 

«  Erige  brachium  tuum  sicut  ab  initio ,  et  allide  vil  tutem  eorum 
«  in  virtute  tua  (Judith,  9.  11). 


Femme  admirable  au  delà  de  toute  expression,  et  digne  du  souvenir  des  gens 
debien. 

Elle  était  remplie  de  sagessejet  dans  une  âme  de  femme  elle  enserrait  ta 
courage  d'un  homme. 

Anne  comprit  la  pensée  des  traîtres  et  devina  leur  dessein;  elle  vit  qu'il 
s'agissait  de  porter  la  main  sur  le  comte  Henri  et  qu'une  mort  certaine  lui  était 
destinée;  alors  dans  la  crainte  du  péril  qui  le  menaçait  elle  se  réfugia  vers  le 
Seigneur; 

Et  étant  entrée  dans  son  oratoire,  prosternée  contre  teire,  elle  se  mit  à  prier 
Dieu  qu'il  dirigeât  ses  pas  et  l'aidât  à  délivrer  le  prince, 

Disant  :  «  Seigneur,  viens  à  mon  aide,  je  suis  seule  et  je  n'ai  que  toi  pour 
«  soutenir  ma  faiblesse. 

«  Souviens-toi,  Seigneur,  du  comte  Henri  et  de  toute  sa  mansuétude! 

«  Délivre-le  des  mains  des  conjurés,  et  tire-moi  de  la  crainte  où  je  suis! 

«  Et  comment  pourrais -je  supporter  l'assassinat,  la  mort  de  mon  prince? 

«  Mets  dans  ma  bouche  des  paroles  adroites  quand  je  serai  en  présence  du 
«  lion,  afin  qu'il  périsse,  lui  et  ses  complices  ! 

«  Etends  ton  bras,  comme  tu  fis  au  commencement,  et  écrase  leur  force  sous 
«  ta  force: 


207 

«  Da  mihi  in  aninio  constantinm  ut  contemnam  illos,  et  virtulcm 
Ht  cvertam  illos  (Judith,  9,  M). 

Blil  enim  lioc  memoriale  nominis  tui  cmn  manus  fœminœ  dfje- 
i  il  illos  {Judith,  9,  15). 
.<  Irrii.it  super  eos  fonnido  et  pavor  ,  liant  immobiles  quasi  l.ipis 
(jEjW.,15,  16)  i 

Bvaginabo  gladium  nieum;  interficieteosmanus  mca  {l-'xnd.,  15,  9); 
«<  confringam  illos,  nec  poterunt  «tare  ,  cadent  subtus  pedes  meos 

/',./////.  i;,  :;<)). 

«  Auferes  spiritum  eorum  et  déficient,  et  in  pulverein  suam  rever- 
«  tentur  (Psalm.  103,  29). 

Confirma  me,  Domine  Deus,  et  respice  in  hac  hora  ad  opus  ma- 
«  nuum  nieariim  (Judith,  13,  7), 

«  Et  hoc ,  quod  credens  per  te  posse  fieri  cogito  ,  sine  timoré  perfi- 
«<  ciam  {Judith,  13,  7).  >» 

Cumque  cessasset  clamare  ad  Dominum,  surrexit  de  loco  in  quo 
jacebat  prostrata(/u</i/A,  10,  1), 

Et  accincUgladiosubtersagum(/«rf/c.,3, 16),  profectaestadlocum 
insidiarum  (Josuc,  8,9). 

Ecce  isti  discumbebant  comedentes  et  bibentes,  et  quasi  festum 
diem  célébrantes  (1  Rcg.,  30,  16). 

Anna  igitur  dixit  ad  ducem  conjuratorum  :  «  Verbum  secretum 
«  habeo  ad  te  (Judic,  3,  19).  » 


«  Donne  à  mon  âme  la  constance  afin  que  je  les  méprise,  et  le  courage  afin 
c  que  je  les  renverse. 

c  Ce  sera  un  signe,  qui  fera  souvenir  de  ton  nom,  que  la  main  d'une  femme 
«  ait  terrassé  ces  hommes  redoutables. 

«  Que  sur  eux  fondent  la  crainte  et  la  terreur,  qu'ils  deviennent  immobiles 
«  comme  la  pierre! 

«  Je  tirerai  mon  glaive  du  fourreau,  ma  main  les  tuera,  je  les  broyerai,  et  ils 
«  ne  pourront  se  tenir  debout,  et  ils  tomberont  sous  mes  pieds. 

«  Tu  leur  ôteras  le  souffle,  et  ils  s'évanouiront,  et,  poussière,  ils  retourneront 
«  en  poussière. 

«  Affermis  mon   cœur,  Seigneur  Dieu,  et  jette  à  cette  heure  les  yeux  sur 
«  l'œuvre  de  mes  mains; 

«  Ainsi,  j'accomplirai  sans  crainte  une  action,  qu'avec  ton   aide  je  ne  trois 
«  pas  au-dessus  de  mes  forces.  » 

Et  lorqu'elle  eut  cessé  de  crier  au  Seigneur,elle  «éleva  du  lieu  où  elle  gi 
prosternée, 

Et  ceignant  un  glaive  sous  sa  robe,  elle  partit  pour  le  lieu  où  se  trouvaient 
les  traîtres. 

Or  ils  étaient  à  table,  buvant  et  mangeant,  et  comme  s'ils  eussent  I 
jour  de  fête. 

Anne  dit  donc  au  oh-f  des  conjurés  :  «  J'ai  à  ta  parltr  en  secret.  • 

20 


298 


# 


Qui  statim  surrexit,  et  egressus  est  ad  eam,  relictis  omnibus  qui 
circa  eum  erant  (Judic,  3,  19  et  20). 

Extenditque  illa  manum,  et  tulit  sicam  de  femore  suo  (Judic,  3, 

21), 

Infixitque  eam  in  ventre  tam  valide,  ut  capulus  sequeretur  ferrum 
in  vulnere  Judic,  3,  21  et  22). 

At  ille  ,  ictum  morti  consocians  ,  defecit  et  mortuus  est  (Judic,  4, 

21). 

Volvebatur  ante  pedes  ejus,  et  jacebat  exanimis  et  miserabilis  (Ju- 
dic, 5,  27);  horruerunt  socii  constantiam  fœminae  et  audaciam  ejus 
{Judith,  16,  12). 

Cumque  invenissent  ducem  in  sanguine  suo  volutatum,  decidit  su- 
per eos  timor,  [Judith,  14,  4), 

Et  turbati  sunt  animi  eorum  valde  (Judith,  14,  17),  et  fugit  mens 
et  consilium  ab  eis  {Judith,  15,  1). 

Et  factus  est  clamor  incomparabiJis  in  medio  civitatis  (Judith ,  14  , 
18),  et  accepit  unusquisque  vir  arma  sua,  et  egressi  sunt  cum  grandi 
strepitu  et  ululatu  [Judith,  14,  7); 

Et  concurrerunt  ad  eam  omnes,  a  minimo  usque  ad  maximum  , 
quoniam  sperabant  eam  jaiu  esse  mortuam  [Judith,  13,  15). 

Et  statim  conclamantes  dixerunt  :  «  Numquam  talis  res  facta  est  » 
(Judic,  19,  30j. 

Et  non  dimiserunt  transire  queinquam;  nullus  conjuratorum  eva- 
dere  potuit  {Judic. ,  3,  28  et  29). 

Dixit  autem  Anna  ad  omnem  populum  :    «  Audite  me ,  fratres 


Il  se  leva  aussitôt, et  sortit  avec  elle,  laissant  tous  ceux  qui  l'entouraient. 

Alors,  elle  étendit  la  main,  et  tirant  son  poignard  de  sa  cuisse, 

Elle  l'enfonça  avec  tant  de  force  dans  le  ventre  du  conspirateur  que  le  f«r 
entra  dans  la  plaie  jusqu'à  la  garde 

Lui,  frappé  à  mort,  tomba  et  expira. 

Il  était  étendu  aux  pieds  d'Anne,  et  gisait  sans  vie,  dans  un  état  à  faire 
pitié;  les  conjurés  frémirent  de  la  constance  de  cette  femme  et  de  son  audace. 

Lorsqu'ils  virent  leur  chef  baigné  dans  son  sang,  la  crainte  descendit  sur  eux  ; 

Et  leurs  cœurs  furent  violemment  troublés,  et  ils  perdirent  l'esprit  et  le 
conseil. 

Et  il  s'éleva  une  clameur  incomparable  au  sein  de  la  cité,  et  chaque  homme 
saisit  ses  armes,  et  ils  sortirent  avec  un  grand  bruit  et  des  cris  effrayants; 

Et  ils  coururent  tous  vers  elle,  depuis  le  plus  petit  jusqu'au  plus  grand, 
parce  qu'ils  la  croyaient  déjà  morte. 

Et  aussitôt  ils  s'écrièrent  :  «  Jamais  rien  de  tel  ne  s'est  fait.  » 

Et  ils  ne  laissèrent  passer  personne,  aucun  des  conjurés  ne  put  s'évader. 

Or,  Anne  dit  au  peuple  assemblé  :  «  Écoutez-moi,  mes  frères,  et  rendez  grâce 


299 
«  {Judith,  14.  1),  latrdate  Domtnum  noslrum  Deum,  qui  interfccii 

«  in   manu  nna  lioshin  prinupis  nostri  bat  die  {Judith.   13,  I"  <  I 

«<   FfottM  ol  inimirus  prssimus  iste  CSt,  CUJUS  1 1  iiiiclit.-is  rcdmidas&Ct 
«•  in  populum  '/.s///.,  (>  et  4).  >» 

El  narratif  insidiaa  conjuratoium  principes!)  jugulare  cupientium 
(Ksth.,  6,  2),  etapprelienderunt  eos  alligandos  in  compedilms  , 
cios  eoruin   in  inanicis  ferreis,  ut  fierci  m  eil  judiciuitl  COntcriptUin 
(Psalm.  I4î),  8  et!)). 

Universi  autein  adorantes  Dominum,  dixeruntad  Annain  :  «<  Il 
««  dixitte  Dominus  in  virtute  tua,  quia  ad  niliilum  per  te  redegit  iiu- 
«  micos  nostros. 

«  Et  machinationes  pessimas  quas  excogitaverunt  contra  Henricum 
«  irritas  fecit  (Es th.,  8;  3)  ; 

«  Per  manu  m  fœmina?  percussit  illos  Dominus  Deus  noster  (Ju- 
dith, 13,  19). 

«  Sic  pereant  omnes  inimici  principes  {Judic.  ,  5,  51)! 

«  Qui  autein  diligunt  eum,  sicut  sol  in  ortu  suo  splendet,  ita  rtiti- 
«  Uni  (Judic,  5,  31)! 

««  Deficiant  proditoresa  terra,  ita  ut  non  sint  (Psalm.,  103,  35)  ! 

«  Fiant  sicut  fœnum  tectorum,  quod,  priusquamevellatur,  exaruit 
(Psalm.  128,6)!  >» 

Cum   vero    Anna    moras    faceret ,  sollicitus    erat    maritus  ejus 
(Tob.,  10,  1). 


«  au  Seigneur  notre  Dieu  qui  par  mes  mains  a  mis  à  mort  en  ce  jour  l'ennemi 
«  de  notre  prince. 

«  Voilà  l'infâme  dont  la  cruauté  devait  rejaillir  sur  le  peuple.  » 

Et  elle  leur  raconta  les  complots  des  conjurés  et  leur  projet  d'égorger  le 
comte  Henry  ;  et  ils  se  saisirent  d'eux,  les  chargèrent  de  chaînes  et  mirent  ■ 
leurs  complices  des  menottes  de  fer,  en  attendant  qu'on  prononçât  contre  eux 
un  jugement  légal. 

Tous,  adorant  le  Seigneur,  dirent  à  Anne  :  •  Dieu  t'a  hénie  dans  ta  vertu, 
«  puisqu'il  s'est  servi  de  toi  pour  anéantir  nos  ennemis, 

«  Et  rendre  vaines  les  exécrables  machinations  qu'ils  méditaient  contre 
«  Henry. 

«  Par  la  main  d'une  femme  le  Seigneur  les  a  frappés. 

-  Ainsi  périssent  tous  les  ennemis  du  prince! 

■  Mais  que  ceux  qui  l'aiment  resplendissent  comme  le  s  leil  brille  à  son 
•  lever  ! 

«  Que  les  traîtres  disparaissent  de  la  terre,  de  sorte  qu'il  n'en  reste  plus! 

-  Qu'ils  deviennent  semblables  au  foin  des  toits  qui  se  dessèche  avaot  d'étie 
-  arraché!  •• 

Cependant,  comme  Anne  tardait  à  revenir,  son  mari  était  inquiet, 


300 

Nesciebat  enim  quod  factum  fuerat ,  et  anxiatus  cœpit  cogitare  si 
quid  ci  adversi  accidisset. 

Tune  praecurrentes  quidam  venerunt ,  et  nuntiaverunt  ei  universa 
quœ  acciderant  (  1  Mac,  16,  21  et  4,  26). 

Quo  audito  abiit  ad  locum,  non  enim  credebat  eis  (1  Mac,  4,  27). 

Audiens  autem  vidensque  Annam,  impletus  est  stupore  et  extasi  in 
eo  quodconiigerat  illi  (Act.  op.,  3,  10). 

Et  dixit  ei  uxor  :  «  Dextera  Domini  exaltayit  me,  dextera  Domini 
«:  fecit  virtutem  (Psalm.  117,  17). 

«  Non  morietur  princeps,  sed  vivet  (  Psalm.  117,  17) ,  bono  animo 
«<  gratiam  reddamus  Deo  qui  praecinxit  me  virtute  ad  belluin ,  et  po- 
«  suit  ut  arcum  brachia  mea;  supplantavit  insurgentes  in  mesubtus 
«  me;  sitnomen  ejusbenedictum  in  sœcula  {Psalm.  17,55  et  17,  40)  !  >» 

Henricus  autem  cornes,  habita  de  illis  quœstione,  confessos  jussit 
duci  ad  mortem  (Esth.  12,  3)  ; 

Et  appensus  est  quilibet  eorum  in  patibulo  (Esth.,  2,  23)  h 

Sic  nefarii  bomines,  uno  die  ad  inferos  descendentes,  reddiderunt 
patriœ  pacem  quani  turbaverant  (Eslh.,  13,  7). 

Et  quod  gestum  erat  scriptum  est  in  commentariis,  et  rei  memoria 
litteris  tradita  (Esth.  ,12,4). 


Car  il  ne  savait  pas  ce  qui  s'était  passé,  et,  dan-  son  anxiété,  il  commença  à 
craindre  qu'il  ne  lui  fût  survenu  quelque  malheur. 

Alors,  quelques-uns  accoururent  vers  lui  et  lui  racontèrent  tout  ce  qui  était 
arrivé. 

A  cette  nouvelle  il  s'en  alla  au  lieu  indiqué,  car  il  ne  croyait  pas  à  leur  récit. 

La,  entendant  et  voyant  Anne  elle-même,  il  resta  stupéfait  et  dans  l'extase 
de  son  aventure. 

Et  sa  femme  lui  dit  :  «  La  droite  du  Seigneur  m'a  élevée,  la  droite  du  Seigneur 
"  a  fait  mon  courage. 

«  Le  comte  ne  mourra  pas,  il  vivra  ;  rendons  avec  confiance  grâce  au  Seigneur 
«  qui  m'a  ceinte  de  vertu  pour  le  comb.t,  a  tendu  mes  bras  comme  un  arc;  il 
«  a  mis  à  mes  pieds  ceux  qui  se  levaient  contre  moi;  que  son  nom  soit  béni  dans 
«  les  siècles  !  » 

Cependant  les  coupables,  après  avoir  subi  la  torture,  avouèrent  leur  crime; 
le  comte  Henry  les  fit  conduire  à  la  mort, 

Et  chacun  d'eux  fut  suspendu  au  gibet. 

Ainsi,  dans  le  même  jour,  ces  impies,  descendant  aux  enfers,  rendirent  à  la 
patrie  la  paix  qu'ils  avaient  troublée. 

Et  ce  qui  s'était  fait  fut  écrit  dans  les  commentaires,  et  on  consigna  dans  des 
annales  le  souvenir  de  l'événement. 


1   Suivant  une  autre  version  ,  ils  furent  tirés  à  quatre  chevaux. 


301 

l  i  itque  ? ir  Anne  jucundus,  et  gaudium  bujm  victoric  celebravit 
cum  [lia  (Judith,  16,  24). 

I\u«  -milnis  aiilciii  ejtis  nova  lux  oiiri  visa  est,  gaudiutli,  hODOI  et 
tripudiura  (  Esth.x  8,  K>). 

El  In -iK'ilixci mit  eam  omîtes,  una  vote  dicentes  :  <•  Tu  {;l<>i  ia  nostia, 
«  lu    Initia  viri  lui,  tu  honoi  ilii  rnth  pnpuli  tui  (Judith,  1.'),  10)1 

-  Et  in  dotno  ptincipis  magna  cris,  cl  noincn  luuin  DOIllilubiUir 
..  iu  tota  terra  [Judith,  11,21). 

•«  Quia  fecisti  viriliter,  et  confoitatuin  est  cor  tnum,  co  quod  piin- 
»  cipein  noatrum  amaveris,  manua  Doinini  conl'oi  tavit  te,  et  idée 
«  benedicta  in  aMernutn  (Judith,  15,  11). 

«  lîenedicta  tu  inter  mulieres  ,  et  benedicatis  in  tabeinaculo  luo 
iJuduh^y,  24). 

«  Dominus  custodiat  te  ab  omni  inalo,  custodiat  introituiu  luutn  «  i 
«  exituin  tuuin  [Psalm.  12,  8). 

«  Ksto  sicut  vitis  abundans  in  lateribus  doinus  tua?,  tilii  lui ,  sicui 
«  novellaj  olivaruin,  in  circuitu  menas  tua*   Psalm.  lll7,  3). 

«  Beoedicat  tibi  Doininus  de  cœlo  ,  et  videas  bona  omnibus  diebui 
«•  rite  tua  (Psalm.  127,  3)î 

«  Et  videas  lilios  filioruin  tuoniiu.  et  abundanliam  in  tunibus  luis 
{Psùlm.  1-27,  6  et  121,  7)! 

«  Hcnedictus  Dominus,  qui  non  deditpiincipen»  in  captioneindcnti- 
««  bus  conjuratorum  (Psa^m.  123,  6). 


Et  le  mari  d'Anne  était  content, et  il  célébra  avec  elle  la  joîe  de  s.»   victoire. 

Un  nouvel  astre  semblait  naître  pour  ses  parents,  une  nouvelle  vie  de  joie, 
d'honneur  et  d'allégresse; 

Et  ils  la  bénirent  tous,  s'écriaut  d'une  voix  unanime  :  «  Tu  es  notre  gloire, 
u  les  délices  de  ton  mari,  l'honneur  de  ton  peuple. 

«  Tu  seras  grande  dans  la  maison  du  prince,  et  ton  nom  s<  i  a  i  <  p<  t«  par  toute 
u  la  terre, 

«  Parce  que  tu  as  fait  virilement;  et  ton  cœur  a  été  fort  parce  que  lu  aimait 
<•  notre  prince;  la  main  du  Seigneur  t'a  soutenue,  c'est  pourquoi  tu  stras  berne 
i  dons  lYternih', 

«  B.nie  entre  les  femmes,  et  bénie  dans  la  maison. 

«  Que  Dieu  tegarde  de  tout  mal,  qu'il  te  garde  lorsque  tu  entres  et  lorsque 
«  tu  sors  ! 

«  Que  ton  sein  soit  fécond   comme  la  vigne,  et  que   t<*  (ils  soient    ra 
«  autour  de  ta  table  comme  les  rejetons  de  l'oli\  iei  • 

(i  Oue  Dieu  te  bénisse  du  haut  du  ciel,  et  que  tous  les  jours 
•  des  jours  de  bonheur  ! 

a  Que  tu  voies  les  enfants  de  tes  enfants,  et  l'abondance   dans   tes  Biali 

I  Béni  M>it  le  Seigneur  qui  n'a  pas  livré  le  prince  en  proie  aux  «lents  des 
<t  conjurés  ! 


302 

««  Anima  ejjus,  sieul passer,  ereptn  et  de  laqueo  venaniium,laqiieus 
"  eontritns est,  et  nos  liberati  snm'tis  (Psal/n.  123,7).  » 

Omnisque  civitas  gaudebat  in  01  gants  et  cilharis,  juveues  et  virgi- 
nes,  senes  ciiin  junioribus  (Judith,  15,  15), 

Dicentes  :  <«  Hymnnm  novum  cantemus  Domino,  liyinumn  novum 
«  Deo  nostio  {Judith,  16,  15;. 

«<  Salvatae  sunt  delicia?  nostrae,  quia  de  cœlo  dimicatuin  est  contra 
«  perfidos  (Judic,  5,  20;. 

«  INova  bella  elegit  Dominus,  ut  redimeret  nos  ab  inimicis  nostris 
(///^*6-.,5,8). 

♦<  Sm  rexit  Anna,  mater  patrise  ;  uxor  Gerardi  percussit  et  confodit 
«  eos  pugione  (Judith,  16,  7  et  8). 

«  Dieebant  se  occisuros  gladio  comitem  Henrieuin  [Judith,  16,  b). 

«  Dominus  aufem  omnipotens  notuit  eos  et  tradidit  eos  in  manus 
«  fœinina?  (Judith,  16,  7  . 

«  A  Domino  factum  est  islud  ,  et  est  mirabile  in  oculis  nostris 
(Marc. ,12,  11). 

«  Ista  est  solemnis  dies  quam  nulla  unquam  delebit  oblivio  ;  exsul- 
«<  temus  etlanemur  in  ea  (Esih.  9,  28). 

«  Seribantur  bsec  in  generatione  altéra,  et  populus  qui  creabitur 
m  laudabit  Dominum  (Psalm.,  101,  19). 

«  Narrentur  jubilatio  Domini  et  clementia  in  principem  nostrum 

(Judith,  5,  ii)  r 


<«  Sa  vie,  ainsi  que  le  passereau,  a  été  arrachée  du  filet  des  chasseurs,  le  lacs  a 
«  éle  déchiré  et  nous  avons  été  délivrés.  » 

Et  toute  la  ville  exprimait,  sa  joie  sur  les  orgues  et  les  cithares,  les  jeunes 
garçons  et  les  jeunes  vierges,  les  vieillards  avec  les  enfants, 

Disant  :  «  Chantons  un  hymne  au  Seigneur,  un  hymne  nouveau  à  notre 
«  Dieu  f 

««Notre  prince,  les  délices  de  son  peuple,  a  été  sauvé,  parce  que  le  ciel  a 
«  combattu  contre  les  perfides. 

«  Le  Seigneur  a  fait  choix  de  nouveaux  guerriers  pour  nous  tirer  des  mains 
«  de  nos  ennemis. 

«  Soudain  s'est  levée  la  mère  de  la  patrie;  la  femme  de  Gérard  les  a  frappés 

•  et  les  a  percés  de  son  poignard. 

«  Ils  disaient  qu'avec  leur  glaive  ils  tueraient  le  comte  Henry  ; 
«  Mais  le  Seigneur  tout-puissant  a  connu  leurs  desseins  et  les  a  livrés  aux 
mains  d'une  femme. 

««  Cela  a  été  fait  par  le  Seigneur,  et  c'est  un  prodige  opéré  sous  nos  yeux. 
Il  a  brillé  ce  jour    solennel   que    l'oubli    n'effaceia    jamais;    chantons  et 

•  i «-jouissons-nous   en  foi. 

«  Quela  miraculeuse  délivrancedeHeiuy  soit  écrite  pour,  d'au  très  générations, 
«  et  îe  peuple  qui  naîtra   louera  le  Seigneur. 

-«  Qi.'.'on  raconte  la  bonté  du  Seigneur  et  sa  clémence  pour  notre  prince! 


303 

Ouam  i<ti  ibili.i  suiit  ojhi  i  tu  i    Domine ,  m  multiiudim-  \  ii 

■  ium(Psalm.  65,J3)! 

»  l'i.u  m.inus  tua  taper  rirum  (lestera  lue,  et  super  Bliarn  botni 
a  nis  qaean  confirmaeti  tibi  {Ptalm.  79,  16).  » 

Dijtit  aiiicin  Henricua  ad  A  imam  :  «  Spontc  obtnlisti  snimam  luam 
••  ad  periqulum;  benedic  Domino  [Judic.t  65,  2). 

•<  l>ciu'cluta  es  tu,  filia,  •  Domino  Deoexcelso,  pr;i  omnibus  mtnie- 
i  ibui  super  terrain  {Judith,  13,  23). 

«  Benedictus  Dominas  qui  te  diiexit  in  vulnera  inimicorum  mco- 

■  ru  m  {Judith,  13,  24). 

■  Hodie  nomen  tuutn  ita  magnificavit  ut  non  recédât  laus  tua  de 

■  ore  hominuin  {Judith,  13,  25). 

«  Quia  non  pepercisti  anima?  tuae  ut  averteres  angustias  et  tribula- 
«  tionein  getieris  lui  [Judith,  13,  25). 

«  In  Omni  gente  quœ  audierit  nomen  tuum  ,  magniticabitur  vit  lus 
«  tua  (Judith,  13,31). 

«  Tu  vocaberis  nobilis  virago,  juxta  decretum  quod  non  liceat  im- 
«  niiitare  [Dan.,  6,  15). 

a  Sitquoque  nobilis  inportis"  vir  tuas,  et  sedeat  cuin  senatoribus2 
«  terra?  (Prov.,  31,  23)! 

«  Scribite  ergo  litteras  sicut  vobis  placeat  ,  signantes  annulo  meo 
{Est h.,  8,8). 


«  Combien  tes  œuvres  sont  terribles,   Seigneur,  dans  l'omnipotence  ât  t;i 
«  justice! 

«  Que  ta  main  plane  sur  Pbomme  de  ta  droite,  et  sur  le  fils  de  l'homme  que 
«  tu  as  rendu  fort  pour  ton  service.  » 

Or,  Henry  dit  à  Anne  :  «  De  toi-même  tu  as  offert  ta  vie  au  péril;  béni*  le 
«  Seigneur  ! 

«  Tu  es  la  fille  bénie  de  Dieu,  le  sublime  Seigneur,  au-dessus  de  toutes  les 
«  femmes  de  la. terre. 

«  Béni  est  le  Seigneur  quia  guidé  ton  bras  pour  terrasfer  mes  ennemis! 

«  Il  a  tellement  glorifié  ton  nom  aujourd'hui,  que  ta  louange  sera  sans  cesse 
«  dans  la  bouche  des  hommes, 

«  Parce   que  tu    as   sacrifié  tes  jours  pour  détourner   les  malheurs  et  les 
«  tribulations  de  tes  semblables. 

I  Chez  toute  nation  qui  aura  entendu  ton  nom  ton  courage  sera  i 

■  Ou  t'appellera  la  noble  femme  forte,  en  vertu  d'un  décret  indestructible. 

<>  Oue  ton  mari  soit  noble  aussi  au  milieu  des  cours,  et  qu'il  prenne  place 
«  pu  miles  grands  de  la  terre. 

1  Porta  signifie   quelquefois  le  lonltcn  que   l'on   p<  rt«  <1  une   ville, 

qurlqui  f>is  la  garde  de  celte  porte  ,  quelquefois  i  nfin  la  ooor  du  prlnrt  ,  coatiu 

<  In-/,  les  Orientaux. 

a  Stnator  a  la  mémo  étjrwoiogle  M"1'  *%»••»■,  q'ii  ■  «  '«   '   ,im'  (l"  5'  "  " 


304 

«  Sic  enim  honorabitur  quemcumque  voluerit  princeps  honorare 
(&£&.,  6,  9). 

Fama  autem  nominis  Année  crescebat  quotidie ,  et  per  cunctorum 
ora  volitabat(jEj/A.,  9, 4). 

Vir  autem  ejus  factus  est  magnas  in  conspectu  populi  ,  a  die  illa  et 
deinceps  (Dan.,  13,64). 

Erat  enim  conviva  principis  ' ,  et  honoratus  super  omnes  amicos  ejus 
{Dan.,  14,  1). 

Mandatumque  est  historiis,  et  annalibus  traditum  coram  principe 
(Esth.,  2,  23). 


«  Rédigezdonc  des  lettres  sousielle  forme  qu'il  vous  plaira, voilà  monanneau 
«  pour  les  signer. 

«  Aim  soit  honoré  celui  auquel  le  prince  aura  voulu  faire  honneur.  » 

La  gloire  du  nom  d'Anne  croissait  chaque  jour  et  volait  de  bouche  en  bouche. 

De  ce  jour  là  son  mari  devint  pour  jamais  grand  devant  le  peuple;  car  il 
était  convive  du  prince,  et  honoré  par-dessus  tous  ses  amis. 

Et  on  confia  à  des  chroniques  la  mémoire  de  l'événement,  et  il  fut  inscrit  dans 
les  annales  en  présence  du  prince. 

1  La  loi  salique,  tit.  £3,  §  G,  si  guis  liomanum  hominem  convivam  régis  occi- 
dent, cl  la  loi  des  Bourguignons  accordaient  un  privilège  au  convive  du  roi. 
C'est,  suivant  Saxon  le  grammairien,  lih.  Xî,  Primant  régis  fumitiaritalem 
aiieptus. 

Félix  BOURQUELOT. 


VERS    INÉDITS 


DE   CHAHLEMAGNE 


M.  Maxime  de  Montrond,  anciea  élève  de  l'École  des  Charles,  nous  adresse 
ces  vers,  qu'il  a  trouves  dans  un  voyage  littéraire  en  Italie,  entrepris  par  les 
ordres  de  M.  le  ministre  de  l'Instruction  publique.  Voici  en  quels  termrs  il  an- 
nonçait à  M.  le  ministre  son  intéressante  découverte  : 


«  ...  II  nous  a  été  doux  de  retrouver  dans  ces  belles  archives  de 
l'abbaye  du  Mont-Cassin ,  si  curieuses  encore  malgré  leurs  pertes 
successives,  quelques  souvenirs  littéraires  de  l'un  de  nos  plus 
illustres  monarques.  Charlemagne  avait  visité  le  célèbre  monastère 
fondé  par  saint  Benoît.  De  retour  dans  son  royaume,  il  n'oublia 
point  les  habitants  de  ce  pieux  asile.  Au  milieu  même  des  gran- 
deurs et  de  l'éclat  de  la  puissance ,  il  songeait  avec  plaisir  au  calme 
et  à  la  paix  de  ce  séjour  ;  et  le  royal  poète  appelant  à  son  aide  la 
muse  latine ,  adressait  à  l'un  de  ses  hôtes  des  vers  pleins  de  grâce , 
conservés  comme  un  trésor  dans  les  archives  du  couvent.  — 
«  Chez  vous,  disait  le  grand  roi  en  terminant  son  épîlre  familière, 
«  un  repos  assuré  est  offert  aux  âmes  fatiguées...  Là,  règne  une 
«  pieuse  paix,  une  humilité  sainte,  et  la  plus  belle  union  entre 
«  tous  les  frères.  A  chaque  heure  du  jour,  des  cantiques  de 
«  louanges ,  des  chants  d'amour  divin ,  s'élancent  de  concert  vers 
«  le  trône  du  Christ.  O  mes  vers!  allez,  et  dites  au  Père  et  à 
«  tous  ses  disciples  :  Salut,  prospérité.  »  Nous  avons  copié  fidè- 
lement cette  épîlre  latine  de  vingt-cinq  vers  hexamètres.  Les  neuf 
derniers  sont  imprimés  dans  V Histoire  du  Moiit-Cassin,  par  Ci.it— 
loin.  Mais  nous  croyons  les  seize  autres  encore  inédits.  Nous 
sommes  heureux  de  les  faire  connaître,  et  de  rattacher  à  la  cou- 
ronne du  grand  monarque  celle  petite  (leur  poétique  cueillie  sur 
la  montagne  où  repose  le  corps  du  patriarche  des  moines  d'Oi  ci- 
dent.  » 


306 

VERSUS  CAROLI   MAGNI 
AD  PAULUM  DIACONUM  MONACHUM  CASINENSEM 

EX  MS.  COD.   CASINENS.   ABBATI^E. 


Christe,  pater  mundi,  secli  radiantis  origo, 
Annue  nunc  voto  ?  ut  queam 1  tua  mystica  dona 
Dicere,  quse  nobis  solita  clementia  prœstes2, 
Atque  salutiferam  patribus  perferre  salutem. 

5  Surge ,  jocosa ,  veni ,  mecuoi  fac  i  fistula  ,  versus  ; 
Iucipe  quamprimum  méritas  persolvere  grates , 
Et  cordis  plectro  tu  die  vale  fratribus  almis 
Dulcia  qui  nobis  doctrine  niella  ministrant , 
Carminibusque  suis  permulcent  pectora  nostra. 

10  Curre  per  Ausoniœ,  non  segnis  epistola,  campos5. 


1  Le  vers  serait  plus  régulier  avec  posùm  ut,-  mais  la  sy nérèse  queam  se  conçoit 
et  doit  rester. 

5  Je  lirais  volontiers  prœstct  au  liou  de  prœstes  ;  cependant  on  trouverait  des 
exemples  de  poètes  barbares  qui  ont  fait  bref  l'a  long  de  l'ablatif  lorsqu'il  est  pré- 
cédé d'une  voyelle.  Celte  faute  est  perpétuelle  dans  un  poeme  sur  la  Genèse, 
publié  clans  le  tome  IX  de  V  Ampiissima  CoUeclio ,  cl  faussement  attribué  à  Ju- 
vencus,  d'après  le  Ms.  de  Corbie  ,  où  il  a  été  pris. 

3  Ce  mouvement  se  retrouve  dans  une  outre  épître  de  Charlemagne  à  Paul  Dia- 
cre ,  imprimée  dans  le  t.  "V,  p.  4T  l  des  Script.  Rcr.  Franc.  : 

Ad  faciem  Pauli  venerandam  perge  per  urbes  , 
Per  montes,  silvas,  llumina,  lustra,  pete. 

Le  composé  gratifiais ,  employé  dans  noire  vers  12,  s'y  trouve  aussi  : 

Graliticam  Christi  permiseranlis  opcui. 


:M7 

Ktqae  neo  Petro  ctrtam  dileclo  salutem' 
Gratificas  laudes  die  et,  pro  carminé  IjcIo 
Qaod  michi  jamdudum  placidùm  direxérh  illc. 
[ode  p(M-  egregiam ■  prœsolld  ;»dem 

i5  Adriani.  landeni  lVtri  loca  sancta  rogando, 
Pro  me  proque  mois  visitata3  relinque  silenles4. 
Ilinc  celer  egrediens  facili,  mea  ( -aria,  volala 
Per  sylvas,  colles,  valles  quoque  pracpete  cursu, 
Aima  Deo  cari  Benedicti  lecla  require, 

20  Colla  mei  Pauli  persoepe  amplecte  bénigne  : 
Est  nam  certa  quies  fessis  venientibus  illuc  ; 
Hic  olus  hospitibus,  pisces,  hic  panis  abundans, 
Pax  pia ,  mens  humilis,  pulchra  et  concordia  fratnmi , 
Laus,  amor,  et  cultus  Christi  simul  omnibus  horis: 

2J  Die  Patri  et  sociis  cunctis  :  Salvete,  valete. 


1  I/o  du  datif  bref?  Faule  de  quantité  qu'on  ne  se  permettait  pas  au  neuvième 
siècle.  Je  l'accepterais  cependant  si  elle  pouvait  faire  un  sens.  Je  crois  qu'il  faut 
lire  :  curiam  dicentloi  cm  tus  dans  l'acception  barbare  de  brevis. 

*  Une  déebirure  du  M*,  rend  pour  ce  passage  toute  lecture  impossible.  Il  ne 
pouvait  ^uère  y  avoir  autre  chose  que  réfèrent  te. 

■  Faule  de  quantité  tout  à  l'ail  conforme  aux  habitudes  de  ce  temps,  où  1  on 
avait  perdu  l'ai  <  -ru  tua  lion  latine. 

<  Silentes  n'a  pas  de  sens;  il  faut  lire  silenter,  adverbe  employé  dc.s  le  qu.n 
siècle  par  le  poéle  Juvencus:  (/list.  Evung.,  III,  46a.) 

Qua  pin  gui  A  eollu  tiUnter 

Aimiine  Jordanis  viridis  prarumpil  ainocmx 


308 


REMARQUES. 

Les  neuf  derniers  vers  de  celte  épîlre  ont  été  publiés,  non-seulement 
par  Gattola  * ,  mais  encore  par  Fabricius  2  et  par  Mari 3  ;  ils  ont  été  men- 
tionnés dans  les  Annales  de  tordre  de  saint  Benoît*  et  dans  Y  Histoire 
littéraire  de  France  s.  Mais,  ni  Gattola,  ni  Fabricius,  ni  Mari,  ni  les  bé- 
nédictins français  n'avaient  eu  connaissance  du  Ms.  que  M.  de  Mont- 
rond  a  eu  entre  les  mains.  C'est  par  Léon  de  Marsi  que  leur  a  été  fourni 
le  fragment  qu'ils  ont  rapporté  ou  cité. 

Léon  de  Marsi,  Léo  Manicanus^  évêque  d'Ostie,  écrivit  au  douzième 
siècle  une  chronique  du  Mont-Cassin,  dans  laquelle,  parlant  des  rela- 
tions littéraires  qui  ont  existé  entre  Charlemagne  et  Paul  Diacre,  il 
rapporte,  entre  autres  pièces  de  vers  adressées  par  le  roi  franc  au 
grammairien  lombard  6,  dix  hexamètres  dont  les  huit  premiers  sont 
identiquement  les  mêmes  que  les  17-19  et 21-25  de  la  copie  de  M.  de 
Montrond.  Quant  aux  deux  derniers,  ils  se  composent  de  notre  vingt- 
cinquième  légèrement  modifié,  et  d'un  autre  que  nous  n'avons  pas.  Les 
voici  : 

Colla  mei  Pauli  gaudendo  amplecte  bénigne 
Dicito  raultoliens:  Salve,  paler  oplime,  salve. 

Pour  compléter  les  renseignements  bibliographiques  qui  se  ralta 
client  à  l'objet  de  notre  publication,  j'ajoute  que  frère  Angelo  délia 
Noce,  Napolitain,  dans  l'édition  qu'il  a  donnée  de  Léon  de  Marsi7,  si- 
guale  un  Ms.  du  mont  Cassin,  coté  257,  où  il  a  trouvé,  dit-il,  un  texte 
plus  élendu  de  l'épître  de  Charlemagne  à  Paul  Diacre,  commençant 
par  ce  vers  : 

Christe,  pater  mundi,  saeclî  radianlis  origo,  etc. 
Il  se  borne  à  cette  courte  indication  que  les  auteurs  de  XHistoirc  litté- 


1   Histoire  du  Mont-Cassin,  t.  I,  p.  17. 

a   Bibl.  med.  et  inf.  latinitatis ,  éd.  Mansi,  t.  I,  p.  344  • 

3  Joh.  Bapt.  Marus,  De  Viris  illustribus  Casinensibus,  c.  8,  p.  169. 

4  T.  II,  p.  280. 

5  T.  IV,  p.  /jo7. 

«  Plurimum  illicongralulans  Carolus,  salis  affabiles  et  jocosas  Hueras  melrice 
composkas  misit.  »  [Chron.  Casin.,  1.  I,  c.  i5.) 

7  Celte  édition  est  celle  qu'a  reproduite  Muratori,  Script.  Rer.  ItuL,  t.  IV. 


3  >'» 

rwVront  reproduite  dans  leur  article  Chatîêmagne ■• .  Ce  Ms.  257  eut 
précisément  celui  dont  M.  de  Montrond  a  rail  usage. 

Nous  avons  du  reproduire  te  titre  sécotaire  écrll  en  tête  de  cette  épi 
tre;  mais  l»*  lecteur  sait  déjà  combien  pen  il  est  exact,  L«svers  de<  i 

lemagne  no  s'adressent  pas  Uniquement  à  Paul  Diacre, et  <  Ysl  sansdoute 
pour  cette  raison  que  Léon  de  Mars!  et  son  commentateur  Angelo.  t.us 
déni  bënédiclina  et  exclusivement  occupés  de  ce  qui  pouvait  relever 
la  gloire  de  leur  ordre,  ont  négligé  la  partie  que  nous  offrons  comme 
inédite.  Avant  de  parvenir  aux  hôtes  pacifiques  du  IMont-(  assin.  l'en- 
voi du  roval  poète  devait  le  recommander  en  passant  à  deux  de  ses 
familiers,  Pierre  et  Adrien  :  Meo  Petro  gratifions  laudes  die;  inde  /><■/ 
ègregiam prœstttis  œdem  Adriani.  Ge  Pierre  ne  peut  être  que  le  célèbre 
Pierre  de  Pise,  le  maître  de  grammaire  de  Cliarlemagne,  dont  la  muse 
affectueuse  plutôt  qu'inspirée,  se  réservait  tout  entière  aux  relations 
d'intime  amitié  qu'il  entretenait  avec  son  disciple  et  Paul  Diacre. 
Quant  au  prœsul  Adrien,  c'est  le  pape,  premier  de  ce  nom,  qui  lui 
aussi  prodiguait  les  vers  louangeurs2  autant  que  les  bénédictions,  afin 
de  remercier  le  roi  franc  de  ses  complaisances  pour  le  siège  aposto- 
lique. Ainsi  les  noms  des  trois  plus  illustres  littérateurs  italiens  du 
huitième  siècle  se  trouvent  réunis  dans  le  même  monument,  et  cette 
circonstance  n'est  pas  ce  qui  recommande  le  moins  notre  publication. 

Il  y  a  peu  de  chose  à  dire  sur  la  date  de  cette  épitre.  Combinant 
toutes  les  données  fournies  par  les  neuf  vers  qu'il  connaissait,  Mabillon 
lui  a  assigné  l'an  787  pour  terme  de  sa  composition3.  Il  suffit  de  consi- 
gner ce  résultat,  afin  de  ne  pas  répéter  à  l'iofini  ce  qui  a  été  dit  une 
bonne  fois.  J'ajoute  seulement  que,  comme  après  son  retour  d'Italie, 
au  mois  de  mai  787,  Cliarlemagne  passa  le  reste  de  l'année  entre  le 
Rhin  et  le  Danube,  c'est  d'Allemagne  que  cette  lettre  a  été  envoyée, 
probablement  de  Worms  ou  d'Ingelheim. 

Je  voudrais  pouvoir  établir  aussi  mathématiquement  les  droits  litté- 
raires de  Charlemagne  sur  ces  vers  et  en  général,  sur  tous  ceux  dans 
lesquels  on  le  trouve  parlante  la  première  personne.  Son  ba 
poétique,  réduit  aux  pièces  de  cette  nature,  consiste  en  quatre  mor- 
ceaux de  peu  d'étendue  (celui  que  nous  complétons  y  compris),  contre 
lesquels  la  critique  moderne  a  porté  un  arrêt  trop  rigoureux  peut- 
être.  Cest  Lambecius  qui  a  soulevé  les  premiers  doutes,  en  refusant  au 
monarque  barbare  l'honneur  d'avoir  composé  les  distiques  qu'il  fit 
écrire  en  lettres  d'or  sur  le  psautier  du  pape  Adrien*.  L'illustre  < n 

*  T.  IV,  Le. 

1  Voy.  Script.  Rer.  franc  ,  t.  V,  p.  4o3. 

3  Annal,  ord.  S.  Ben.,  1.  C. 

4  LanbecilM,  Comment,   ât    Jiil>l.   Cvs.   J'irulcb.,  I.  i,  t.   »5.  —    S(r'/>t.  rer. 

l'mruic.  V.  ]».  !\Of.  ,  cl   Pin  fat    p.    XXIV. 


310  ! 

tique  a  cru  reconnaître  dans  cette  dédicace  l'ouvrage  d'un  certain  Da- 
gulfe,  calligraphe  du  palais,  qui  a  écrit  le  psautier  de  sa  main,  et  Ta 
fait  suivre  d'un  épilogue  en  vers  de  sa  composition.  Les  Bollandistes  ' 
ont  consacré  une  longue  dissertation  à  établir  que  Charlemagne  n'est 
pas  l'auteur  de  l'épitaphe  du  pape  Adrien,  laquelle  se  lit  encore  à 
Rome  et  présente  ce  vers  significatif: 

Fost  pâtre  tri  lacrymans  Karolus  ha?c  carmina  scripsi. 

Fabricius  a  été  plus  loin.  Rapportant  dans  sa  Bibliothèque  de  la  basse 
latinité  tous  les  vers  attribués  à  Charlemagne,  il  a  permis  à  qui  voudrait 
<Yy  reconnaître  la  veine  d'Alcuin  ;  et  la  part  qu'il  a  bien  voulu  laisser 
à  Charlemagne,  c'est  d'avoir  fourni  des  pensées  que  le  moine  anglo- 
saxon  aurait  asservies  au  mètre.  Quels  sont  donc  les  motifs  de  cette  in- 
crédulité générale?  Est-ce  le  témoignage  d'un  chroniqueur  italien  cité 
par  Lambecius,  lequel,  panant  de  l'épitaphe  du  pape  Adrien,  dit  que 
Charlemagne  la  fit  faire  en  France,  Jîerijussit2?  Mais  il  est  évident  que 
ce  chroniqueur  n'a  voulu  parler  que  de  l'exécution  matérielle  de  l'é- 
pitaphe, et  les  termes  dont  il  se  sert  n'apprennent  rien  sur  le 
poêle.  Est- ce  la  découverte  faite  par  Duchesne  dans  les  manu- 
scrits d'Alcuin,  de  cette  même  épitaphe  d'Adrien  et  d'une  épître  en 
vers  élégiaques  adressée  encore  à  Paul  Diacre  au  nom  de  Charle- 
magne3 ?  Mais  les  éditions  du  moyen  âge  sont  si  pleines  de  confusion 
et  si  dénuées  de  critique,  que  l'insertion  d'une  pièce  dans  les  œuvres 
de  tel  ou  tel  auteur  ne  suffit  pas  pour  prouver  qu'elle  appartient  à  cet 
auteur.  Est-ce  la  ressemblance  qu'il  y  a  entre  les  vers  de  Charlemagne 
et  ceux  d'Alcuin?  Mais  tous  les  vers  de  cette  époque  se  ressemblent, 
qu'ils  soient  d'Alcuin,  de  Théodulfe,  de  Paul  Diacre,  ou  de  qui  l'on 
voudra.  Il  faut  désespérer  de  reconnaître  les  poètes  du  neuvième  siècle 
à  leur  style,  car  alors  il  n'y  avait  plus  de  style,  mais  seulement  un  fonds 
d'expressions  banales  et  de  formules  de  langage  que  chacun  agençait 
suivant  un  procédé  reçu.  Quel  obstacle  y  a-t-il  à  ce  que  Charlemagne 
ait  quelquefois  recueilli  et  cousu  ensemble  ces  pièces  d'une  poésie 
toute  fabriquée  ?  Son  biographe  Eginhard  donne  une  assez  haute  idée 
de  la  culture  de  son  esprit  pour  qu'on  puisse  lui  laisser  le  mérite  de 
ces  faciles  exercices  de  versification4. 

Je  n'ose  pas  beaucoup  insister  sur  l'autorité  de  Léon  de  Marsi,  dans 

1  Acta  S.  S.  Jun.  VII,  p    109. 

a  Voy.  Comm.  Bill.  Cûes.  Vmdeb.,  1.  c.  Voici  le  texte  de  celle  chronique: 
«  Epitaphiuui  (Karolus)  aureis  lillcris  in  marmore  conscriptuen  jussit  in  Francia, 
«  fieri,  ut  illud  partibus  Romrc  iransnûlteret.  » 

3  Voy.  Alcuini  uptra,  p.    1720. 

4  Vita  Karoli  magni ,  c.  q5  :  «  Latinam  (  linguam  )  ita  didicit  ut  œque  ilta  ac 
pairia  lingua   orare  esset  solilus ;  graecam  vero  melius  intelligere   quam  pronun- 


le  passage  que  j'ai  rapporté  ci-dessus1,  el  ou  >l  constate  la  propi 
de  Cbariemagne  sur  les  vert  qu'il  adressai!  à  Paul  Dlai  re.  il  est  posai 
Me  que  cel  bistorieo  ait  jiigé  uniquemehl  d'après  la  teneur  des  épi 
qu'il  a \ a i t  sou!  les  yeui,  el  sans  se  poser  la  question  de  1  «*n t*  authenti- 
cité. <  «pendant  la  tradition  peut  a  \  <  »  i  i  -  aussi  influé  pour  quelque  chose 
Mir  son  opinion,  il  est  une  autorité  qui  prouverait  au  besoin,  non  pas 
que  Cbariemagne  ait  lait  des  vers,  m  [a  que  l'opinion  commune  au 
onzième  siècle  le  regardait  comme  capable  d'en  avoir  composé,  i 
combien  ce  onzième  siècle  a  divagué  sur  le  compte  du  grand  empereur; 
mais  puisque  les  critiques  modernes  n'appuient  leur  exclusion  que  sur 
des  mollis  assez  vagues,  et  qu'ils  Poni  pressentie  plutôt  que  prou 
sentiment  poursentimedt,  j'aime  autant  celui  des  hommes  qui  vivaient 
deux  cents  ;>ns  après  Charlemague.  Or,  dans  la  Chronique  de  Ttirpin, 
il  est  raconté  que;  lorsque  le  comte  Théodoric  vint  annoncer  an  roi  le 
trépas  de  Roland  (jn'il  venait  de  trouver  expirant  dans  la  gor^e  de  Ilon- 
cevaux,  Cbariemagne,  après  avoir  laissé  échapper  sa  douleur  en  longs 
gémissements,  fit  la  complainte  de  son  cher  palatin-.  L'auteur  rap- 
porte ce  chant  de  deuil,  et,  chose  singulière, ce  morceau,  entièrement 
dénué  de  la  couleur  chevaleresque,  n'est  empreint  que  de  l'esprit  sé- 
vère et  dévot  du  neuvième  siècle.  Le  voici  : 

Tu  patriam  repelis,  nos  irisle  sub  orbe  n-linquis; 
Te  lenel  aula  nilens  ,  nos  berymosa  dirs, 


«  litre  poteral.  Artrs  libérales  sludiosissime  coluil.  a  —  Ibid.  aG  :  «  Lcgendi  alque 
«  psulleodi  discipliuam  diligeulissime  eniendavil;  erat  enira  utriusque  admodum 
«  eruditus.  » 

Le   témoignage  des   poêles  s'accorde  avec  celui  d'Eginhard.  Wigbod,  dans  1- 
l.  V,  p.  4«4  >  des  Script,  rcr.  jranc.  : 

Quin  et  veridici  quae  plurhna  iraclalores 
Exposuere  suis  myslcria  digna  libellis, 
Haec  tu  cuncta  tenens,  animo  sitiente  bibisti. 
Nec  si  quid  sacrum  antiqui  cecinere  prophetae 
Te  latet  :  agnoscis  leges  el  commaia  servas , 
Alque  aliéna  luo  couiniendas  carrnina  canlu. 

Et  Engelbcrt,  ibid  ,  p.  38g. 

Yincit  et  eloquii  magnum  dulcediue  Marcum 
Alque  suis  diclis  facundus  ccdii  Homcrus. 

Que  ne  peut-on  prendre  les  poêles  à  la  lellre  ! 

*  Voy.  ci-dessus,  p.  3oP,  noie  6. 

»  N'ayant  pu  me  procurer  aucune  des  éditions  de  celle  chronique, 
le  plus  ancien  Ms.  de  la  Bibt.  royale,  u°  G187,  fol.  8a. 


312 

Sex  qui  lustra  gerens  octo  bonus  insuper  annos, 

Ereptus  terrrc ,  juslus  ad  aslra  redis. 
Ad  paradisiacas  epulas  te  cive  reducto, 

Unde  gémit  mundus,  gaudet  Iiabere  polu?. 

«  His  et  aliis  verbrs,  ajoute  le  chroniqueur,  Karolus  Rodlandum  luxit 
quamdiu  vixit.  » 

Pour  eu  revenir  à  notre  épUre,  il  me  semble  que  Charlemagne  l'a- 
dressant à  des  hommes  qui  étaient  ses  amis  et  ses  maîtres,  qui  savaient 
mieux  que  personne  l'étendue  de  ses  connaissances,  on  ne  peut  guère 
admettre  qu'il  se  la  soit  fait  dicter  pour  se  donner  auprès  d'eux  le  mé- 
rite d'un  talent  qu'il  n'aurait  pas  possédé.  D'un  autre  côté,  lorsque  les 
littérateurs  de  ce  siècle,  constitués  en  Académie  par  les  soins  du  mo- 
narque franc,  le  reconnurent  lui-même  pour  leur  chef  et  lui  décernè- 
rent le  surnom  de  David,  il  me  semble  encore  que  le  choix  de  ce  titre, 
toute  part  faite  à  la  flatterie,  impliquait  au  moins  quelques  essais 
poétiques  de  la  part  de  celui  à  qui  ils  en  faisaient  honneur. 


LES   MARQUES 

1)1      LA 

MAGISTRATURE  DE  LANGRES. 


L'ailtetir  de  Lettres  sur  l'Histoire  de  France,  M.  Augustin  Thierry, 
prépare  eu  ce  moment,  au  milieu  de  l'attente  générale,  une  collection 

de  documents  relatifs  à  l'histoire  du  tiers-état.  Celte  entreprise  gran- 
diose, la  plus  grave  peut-être  et  la  plus  imposante  des  monographies 
que  puisse  embrasser  l'historien,  a  vivemeut  frappé  l'attention  publique, 
et  les  premiers  volumes  de  cette  œuvre  éminemment  nationale  sont 
impatiemment  attendus  par  tous  les  hommes  éclaires.  Quelle  histoire 
en  effet  plus  propre  à  conquérir  d'universelles  sympathies  au  sein  de 
notre  époque,  que  celle  où  se  dérouleront  l'origine  et  l'accroissement 
de  ces  institutions,  de  ces  principes  d'indépendance  ou  de  sociabilité 
qui  furent  le  prix  du  sang  de  nos  pères  et  qui  sont  l'orgueil  de  notre 
temps?  Mais  si  le  tableau  de  ces  institutions  à  travers  les  siècles,  doit 
présenter,  dans  son  ensemble,  un  grave  spectacle  et  un  thème  fécond 
en  philosophiques  enseignements,  combien  aussi  les  parties  intérieures 
de  l'œuvre  n'offriront-elles  pas  de  détails  pittoresques  et  ne  révéleront- 
elles  pas  de  traits  piquants? 

Voici  un  document,  d'un  intérêt  fort  circonscrit  du  reste,  qui  se 
rattache  à  ce  dernier  genre  de  détails.  Nous  l'avons  trouvé  dans  les 
archives  municipales  de  la  ville  de  Langres,  tout  nous  porte  à  croire 
qu'il  est  inédit;  et,  quelque  humble  qu'en  soit  l'importance,  il  ne  nous 
a  pas  paru  tout  à  fait  indigne  d'attention  *. 

«  9  septembre  1717.  — Cejourd'hui,  neuf  septembre  mil  sept  cent  dix  sept,  ma- 
«  dame  Boudrot,  veuve  de  deffunct  Boudrot  a  maire,  a  restitue'  a  MM.  de  ville  !♦* 
«  portrait  du  roy  à  présent  régnant,  avec  un  cadre  doré  *; —  plus  quatre  eoodollei 
«  d'argent  qui  ont  esté  données  à  l'iiostel  de  ville  par  feu  monsieur  de  Cliarmoulue, 
«  lesquelles  gondolles  représentent  le  quatre  vins,  scavoir  :  vin  de  linge,  vin 
«  de  lyon,   vin  de    mouton,    vin    de    cochon  ;   armoriées  des  armes    dudit    <l  t 

1  Les  archives  municipales  de  la  ville  de  Langres  se  composent  d'un   nombre 
considérable  de  titres  dont  quelques-uns  ne   manquent  pas  d'importanev 
montent  à  une  époque  reculée,  Elles    sont  confiées  spécialement  à  la  sollicitude 
éclairée  de  M.  Migneret,  qui  en  a  publié  une  partie  dans   l'histoire  de  celte  \illr  ; 
Histoire  de  Langres,  i83&,  in  8". 

'  «  169».  Louis  Boudrot,  président  de  l'élection,  maire  perpétuel. 
«  1717.  Etienne  Dcieccy  de  Changey.  ici.  » 

(Extrait  d'un  catalogue  des  maires  de  Langres  ;  Hisl.  Je  Langres  par  M.  Migneret.) 

3  II  existait  autrefois  à  l'hôtel-de-  ville  de  Langres  uue  salle   dite  dos   roi>     I 
France,  où  ces  derniers  étaient  représentés  soit  en  tableras*  .suit  M  .sculptures.  J'ai 
vu  un  certain  nombre  de  ces  portraits  qui  subsistent  encore,  mai.- 
etpour  la  plupart  relégués  dans  la  poussière. 

1.  21 


314 

«  funct  au  fond  desdiies  gondolles;  —  treize  cimaises  ',  sçavoir  :  six  de  chacune 
«  irois  pintes,  trois  de  chacune  deux  pintes,  et  quatre  <'e  chacune  une  pinte  ou  en- 
«  virou,  lesquelles  sont  armoriées  aux  armes  de  la  ville  5  — plus  une  petite  cimaise, 
«  —  un  marteau  de  cuivre  pesant  environ  une  livre,  pour  servir  à  éveiller  le  guet 
«  et  garde  ,  —  un  anneau  auquel  sont  deux  clefs ,  —  un  coffre  de  bois  de  chesne 
«  fermant  à  une  serrure,  dans  lequel  sont,  sçavoir  :  un  devant  d'autel  en  loille 
«  d'argent  doublé  d'une  toille  blanche,  —  le  ciel  en  toille  d'argent  avec  sa  frange 
«  d'or  et  d'argent,  —  la  manchette  en  toille  d'argent,  —  une  pièce  en  toille  in- 
«  dienne  pour  servir  de  fond  au  dessus  du  days,  —  deux  petits  rideaux  de  toille 
«  d'argent  pour  mettre  aux  deux  costés  du  days,  —  deux  grosses  pommes  de  raisin 
«  rouge  et  blanc  pour  servir  à  mettre  sous  le  days,  —  une  nappe  ouvrée  de  quatre 
«  aulnes  de  long  pour  servir  à  l'autel,  —  six  rubans  rouges  à  rosettes.  » 

Au  dos  est  écrit  :  «  Mémoire  des  marques  d'honneur  de  la  magistrature,  que  l'on 
»  a  coutume  de  porter  chez  M.  le  maire.  » 

(Archives  de  l'hôtel-de  ville  de  Langres,  19e  tiroir,  liasse  17e,  pièce  21e.) 

Tels  étaient  donc,  au  commencement  du  dix-huitième  siècle,  les  in- 
signes municipaux  de  la  ville  de  Langres.  Comme  on  le  voit,  la  plupart 
des  objets  composant  ces  insignes, symboles  de  l'autorité  du  maire  et 
des  échevins,  trouvent  dans  le  texte  une  interprétation  facile.  La  cou- 
tume de  porter  solennellement  des  vases  remplis  de  vin  ou  d'un  breu- 
vage quelconque,  était  usitée  dans  une  foule'de  circonstances  analogues 
à  celles  dont  il  s'agit  ici.  En  Bourgogne  et  en  Champagne  où  la  culture 
Je  la  vigne  constitue,  pour  maint  endroit,  le  principal  objet  de  la  for- 
tune et  de  l'industrie  publiques,  cet  emblème  jouait  un  rôle  à  la  fois 
plus  caractéristique  et  plus  général.  Il  est  constant  que  beaucoup  de 
petites  villes  appartenant  aux  anciens  diocèses  de  Langres  et  de  Troyes, 
parmi  lesquelles  je  citerai  notamment  Vendeuvre,  se  servaient  de  pa- 
reils insignes,  lors  des  cérémonies  municipales.  A  Bar-sur-Aube,  on 
voit  encore  à  l'hôtel-de-ville  deux  grandes  cimares  d'étain  qui  por- 
tent la  date  du  siècle  dernier.  Interrogez  la  tradition,  elle  vous  dira 
que  la  coutume  antique,  à  l'entrée  des  princes  ou  des  personnages 
éminents,  était  de  leur  offrir  le  vin  dans  ces  vases. 

Mais  le  lecteur  n'aura  pas  manqué,  sans  doute,  de  remarquer  les 
singulières  expressions  que  contient  ce  passage  où  il  est  question  de 
quatre  gondoles  représentant  les  quatre  vins,  savoir  :  vin  de  singe,  vin 
de  Lyon,  vin  de  mouton,  vin  de  cochon.  C'est  vainement  que  nous  avons 
tenté  d'expliquer  ces  dénominations  étranges.  Aussi  bien  que  pour 
nous,  cette  phrase  est  restée  une  énigme  pour  l'historien  de  Langres, 
homme  de  goût  et  d'étude  qui  joint  à  la  connaissance  des  témoignages 
écrits  celle  des  traditions  locales.  Il  ne  lui  est  jamais  arrivé  de  rencon- 
trer, si  ce  n'est  clans  cette  même  pièce,  la  bizarre  formule  qu'on  vient 
de  lire. 

VALLET  de  V1RIVILLE. 

1  Cette  expression  est  encore  connue  dans  l'ancienne  province  de  Champagne. 
La  cimaise,  appelée  dans  quelques  localités  cimarc,  était,  comme  la  gondole,  une 
urne  ou  vase  destiné  à  recevoir  un  liauide. 


u.» 


BULLETIN  B1BL10GKAIMIIOUE. 

La    COLLECTION    DE   DOCUMENTS  INÉDITS    RELATIFS    É  L'HIS- 
TOIRE DE  l'KANCL,  publia  pwordrt  «lu  Hoici  par  les  «oins  de  M.  Inm 
de   l'Instruction    publique,    vient    de   s'au-menter    <le  deux  volumes    nom 
le    premier    volume    dff    Olim    publié    par    M.  le  comte    Bcugnot,  et  le   |, 
volume  de  la  Correspondance  Jev  rois    et  reines  de  France,  publie  par  M    Cham- 
pollion-Figeac.  Nous  croyons  faire  une  chose  utile  et  agréable  à   no»  l«  t 
leur  faisant  connaître  les  divers  ouvrages  dont  se  compose  «I   |  I    <  i  Ut  haportMlfl 
collection.  En  voici  la  liste  dans  Tordre  chronologique  de  leur  publication 

!•  Journal  des  états  généraux  de  France,  tenus  à  Tours,  en  1 4&4*  sous  le  | 
de  Charles  VIII,  publie  par  M.  A.  Bernier  ;  i  vol.  in-q".  —  x>  Procès-verbaux  des 
s-ances  du  conseil  de  régence  du  roi  Charles  Vlll  pendant  les  mois  d'août  i 
janvier  1 485,  publics  par  le  même  ;  1  vol.  in-£°.  —  3°  Négociations  relatives  à  la 
succession  <£  Espagne  sous  Louis  XIV,  publiées  par  M.  Mignet  ;  t.  I  et  II,  in-4<>. 
—  4°  Mémoires  militaires  relatifs  à  la  succession  d'Espagne  $ous. Louis  XI F,  pu- 
bliés par  M.  le  lieutenant  général  Pelet.  Tom.  I,  II  et  III,  in-4°,  avec  un  volumi- 
neux allas  grand  in-folio.  —  5°  Ouvrages  inédits  dy  Abailard,  pour  servir  à  l'hi  - 
toire  de  la  philosophie  scolastique  en  France,  publiés  par  M.  Yicior  Cousin 
i  vol.  in-4°  —  ()°  Histoire  de  la  Croisade  contre  les  hérétiques  albigeois ,  écrite  en 
vus  provençaux  par  un  poète  contemporain,  traduite  et  publiée  par  M.  C.  Fau- 
riel  ;  ï  vol.  in- Ln  avec  une  carte.  —  70  Paris  sous  Philippe- le- Bel,  d'après  des  do- 
cuments originaux  et  notamment  d'après  le  rôle  de  la  taille  de  l'an  «292,  publie 
par  M.  H.  Géraud;  1  vol.  in-  4°  avec  a  plans.  —8°  Règlements  sur  les  arts  et  métiers 
de  Paris,  rédigés  au  treizième  siècle,  et  connus  sous  le  nom  de  Livre  des  métiers 
d'Etienne  Boileau,  publiés  par  M.  G.-B.  Depping;  1  vol.in-4°.  — <)°  Relations  de? 
ambassadeurs  vénitiens  sur  les  affaires  de  France  au  seizième  siècle,  recueillies 
et  traduites  par  M.  N.  Tomaséo  5  a  vol.  in-4". —  «o°  Chronique  des  durs  de 
Normandie,  par  Benoît,  trouvère  anglo-normand  du  douzième  siècle,  publiée  par 
M.  Francisque  Michel;  t.  I  et  II,  \x\-L°.  —  1  i°  Correspondance  de  llcnn  d'Escou 
bleau,  deSourdis,  archevêque  de  Bordeaux,  chef  des  conseils  du  roi  en  l'armée  na- 
vale, etc.,  publiée  par  M.  Eugène  Sue  ;  3  vol.  in-4°.  —  1  a°  Chronique  de  Bertrand 
duGuesclin,  par  Cuvelier,  trouvère  du  quatorzième  siècle,  publiée  p.ir  M  h.  Cliar- 
riére;  1  vol.  in-4°. —  i3°  Archives  administratives  de  la  ville  de  Reims,  OoHecHoa 
de  pièces  inédiles  pouvant  servira  l'hisloiredc  la  cité,  publiée  par  M.  Pierre  Variu  , 
1  vol.  en  deux  parties  in- &°.  —  1  \°  Chronique  du  religieux  de  Saint- Denis,  con- 
lenant  le  règne  fie  Charles  VI,  de  i38o  à  i'pa,  publiée  en  latin  et  traduite  par 
M.  L.  Bcllaguet,  précédée  d'une  introduction  par  M.  de  B  irant'vTom.  I,  in-4*. — 
i5°  Lettres  de  rois,  reines  et  autres  personnages  des  cours  de  France  r 
terre,  depuis  Louis  VII  jusqu'à  Henri  IV,  tirées  des  archives  de  Londi 
quigny,  et  publiées  par  M.  Champollion-Figeac.  Tom.  I,  de  1 16a  à  i3oo,  in  \*.  — 
lO»  Les  Olim,  ou  Registres  des  arrêts  rendus  par  la  Cour  du  Roi,  depuis  vtiui 
Louis  jusqu'à  Philippe-le-Long  inclusivement,  publiés  par  M.  le  comte  Beuguot. 
Tom   I,  in  4  \  de  ia54  à  1273. 


316 

Nous  reviendrons  plus  lard  sur  ceux  des  volumes  annoncés  ci-dessus,  qui  vien- 
nent de^paraître;  et  nous  nous  ferons  un  devoir  de  tenir  toujours  nos  lecteurs  au 
courant  de  tout  ce  qui  inte'ressera  cette  collection  si  éminemment  nationale. 

A  côté  de  ces  grands  travaux  exécutés  sous  les  auspices  du  gouvernement,  à 
l'aide  de  fonds  spéciaux  votés  par  les  Chambres,  et  qui  doivent  auoir  pour  résultat 
de  mettre  successivement  au  jour  tous  les  documents  inédits  de  notre  histoire,  nous 
croyons  devoir  mentionner  les  publications  d'une  société  qui,  avec  un  but  et  des 
ressources  beaucoup  plus  modestes,  rend  de  véritables  services  aux  études  histori- 
ques. Nous  vouions  parler  des  publications  de  la  Société  de  L'Histoire  de  France, 
créée  surtout  dans  le  but  de  reproduire  et  de  populariser  les  documents  historiques 
déjà  imprimés,  mais  dont  les  éditions  sont  rares  ou  peu  en  harmonie  avec  l'état  actuel 
de  la  science.  Voici  les  ouvrages  qui  jusqu'à  ce  jour  ont  été  publiés  par  ses  soins: 

i°  VYstoire  deli  Normant  et  la  Chronique  de  Hobert  Viscart,  par  Aimé,  moine 
du  Monl-Cassin,  publiées  pour  la  première  fois  par  M.  Cha.mpollion  Figeac  ;  i  vol. 
in-8°.  —  2°  Histoire  ecclésiastique  des  Francs,  par  Grégoire  de  Tours,  texte  latin 
et  traduction  française  en  regard  par  M.  Guadet  et  Taranue;  4  vol.  gr.  in-8°.  — 
3°  Lettres  du  cardinal  Mazarin  à  la  reine,  à  la  princesse  Palatine,  etc.,  écrites 
pendant  sa  retraite  hors  de  France  en  i65i  et  i65a,  publiées  par  M.  Ravenel; 
«  vol.  in- 8°.  —  4°  Mémoires  de  Pierre  de  Fénin  ,  publiées  par  mademoiselle  Du- 
pont; i  vol.  in -8°  — 5°  La  conqueste  de  Conslantinoble,  par  Villehardouin,  pu- 
bliée par  M.  Paulin  Paris;  i  vol.  in-8°  avec  une  carte.  — 6°  Orderici  Vitalis 
Historiœ  ecclesiasticœ,  publié  par  M.  Auguste  Le  Prévost.  —  ^°  Correspondance 
de  l'empereur  Maximilien  Fr  et  de  Maguerite  d'Autriche  sa  fille,  gouvernante  des 
Pays-Bas,  de  1507  à  i5ig,  publiée  par  M.  Leglay;  a  vol.  in-8°  avec  fac-similé 

Indépendamment  de  ces  éditions,  la  Société  a  publié,  depuis  son  origine,  un 
bulletin  mensuel  qui  est  maintenant  réduit  à  une  feuille,  mais  qui  pendant  les 
deux  premières  années  était  beaucoup  plus  étendu. 

Enfin  1' Annuaire  historique,  publié  par  la  Société  depuis  l'an  1837,  est  un  ma- 
nuel de  renseignements  dont  Futilité  incontestable  a  valu  à  ce  petit  recueil  le  suf- 
frage de  toutes  les  personnes  adonnées  aux  études  historiques. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  faire  connaître  tant  d'utiles  travaux  autrement 
que  par  une  simple  énuméralion.  Dans  nos  prochaines  livraisons  nous  rendrons 
compte  de  celles  de  ces  publications  qui  nous  paraîtront  d'une  véritable  impor- 
tance, et  nous  enregistrerons  avec  soin  tous  les  nouveaux  services  que  la  Société  de 
l'Histoire  de  France  ne  peut  manquer  de  rendre  à  la  science. 


Ml 

CIIUOMOI  E. 

Nous  avons  annoncé  l'ouverture  du  cours  de  première  ann.  , 
lï.cole  n>\aledes  Chartes,  professe  par  M.  C.uerard    I.a  liste  des  élèves 
inscrits    pouf  <e  cours  a  ele  arrêtée  le  lô  janvier  dernier  par  le  prési- 
dent de  la  commission.  31.  Pardessus.  Les  OftjSJOttffMOtl  au  lilredY, 
pensionnaires  sont  au  nombre  de  quarante-quatre.  Plusieurs  candi 
s'étant  présentés  après  l'époque  fixée  pour  la  clôture  de  la  liste,  n'ouï 
pu  se  faire  inscrire. 

—  Par  arrêté  de  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique,  en  date 
du  29  janvier  dernier,  M.  H.  Géraud,  qui,  avec  M.  deFréville,  travail- 
lait sous  la  direction  de  M.  Fauriel  au  Recueil  sur  les  Albigeois,  a  été 
Chargé  de  coopérer  à  la  publication  des  Cartulaires  sous  la  direction 
de  M.  Guérard. 

—  D'honorables  encouragements  ont  déjà  accueilli  notre  entreprise 
naissante.  Plusieurs  membres  de  l'Académie  des  Inscriptions,  à  la  tète 
desquels  il  faut  placer  le  savant  président  de  la  commission  de  l'École 
des  Charles,  out  bien  voulu  nous  communiquer  des  articles  importants. 
ISous  nous  empressons  de  leur  offrir  ici  l'expression  de  notre  vive  re- 
connaissance. C'est  aussi  un  devoir  pour  nous  de  témoigner  toute  no- 
tre gratitude  à  M.  le  ministre  de  l'Instruction  publique  qui,  non  con- 
tent d'applaudir  à  la  formation  de  la  société  de  l'École  des  Chartes,  a 
souscrit  pour  trente  exemplaires  au  recueil  qu'elle  publie,  et  a  bien 
voulu  faire  connaître  en'  ces  termes  la  décision  qu'il  a  prise  :  «  Je  suis 
«  heureux  d'avoir  pu  donner  à  la  société  cette  preuve  de  1'inlérêt  que 
«  mérite  cette  utile  et  savante  publication.  » 

—  Le  27  décembre  dernier,  M.  le  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie 
des  inscriptions  et  belles-lettres  a  lu  à  cette  compagnie  un  rapport  sur 
les  travaux  de  ses  commissions  pendant  le  second  semestre  de  l'année 
1839.  Nous  empruntons  à  ce  document,  publié  dans  le  Journal  des  sa- 
vants (ann.  1839,  p.  746  et  suiv.),  quelques  renseignements  qui  nous 
semblent  de  nature  à  intéresser  nos  lecteurs. 

L'Académie  a  résolu  de  publier,  en  dehors  du  recueil  consacré  aux 
travaux  de  ses  membres,  une  autre  collection  de  format  in-4°,  sous  le 
titre  de  Mémoires  des  savants  étrangers,  dont  chaque  volume  se  com- 
posera moitié  de  Mémoires  lus  dans  les  séances  de  l'Académie  par  des 
personnes  étrangères  à  la  compagnie,  moitié  des  travaux  choisis 
parmi  ceux  qu'on  envoie  tous  les  ans  pour  concourir  aux  trois  médailles 
d'or  accordés  aux  meilleurs  ouvrages  sur  les  lotiqoi  noies. 

Ceol  vingt  pages  du   premier  volume  de  ..    nouveau    recueil  e\i 
déjà  en  bonnes  feuilles  ou  en  épreuves. 


318 

Le  tome  XX  del' Histoire  littéraire  de  la  France  doit,  conformément  à 
une  décision  de  l'académie,  paraître  en  1841  ;  onze  articles  et  le  com- 
mencement d'un  douzième  sont  déjà  imprimés.  Vingt-sept  autres  no- 
tices, dont  quelques-unes  ont  été  lues  à  l'Académie,  sont  prêtes  pour 
l'impression.  Ce  volume  correspondra  aux  quinze  dernières  années  du 
treizième  siècle.  L'Académie  avait  fait  réimprimer  en  18301e  douzième 
volume  del1 Histoire  littéraire,  qu'on  ne  trouvait  plus  dans  le  commerce. 
Le  tome  XI  est  à  son  tour  devenu  si  rare,  qu'il  a  été  jugé  nécessaire 
d'en  donner  une  deuxième  édition. 

L'impression  du  texte  et  des  tables  du  vingtième  tome  de  la  collection 
des  Historiens  de  France  est  terminée;  tous  les  préliminaires  sont  rédi- 
gés et  livrés  à  l'Imprimerie  royale.  Mais  la  découverte  récente  d'un 
manuscrit  qui  avait  échappé  aux  premières  recherches,  donnera  lieu 
à  l'addition  de  plusieurs  feuilles,  et  par  conséquent  à  quelque  retard. 
Néanmoins  on  annonce  que  le  volume  pourra  être  publié  avant  le 
1er  juillet  prochain. 

Le  premier  et  peut-être  aussi  le  deuxième  tome  de  la  collection  des 
historiens  des  croisades  seront  livrés  au  public  cette  année.  Le  tome  Ier 
de  cette  collection  doit  renfermer  en  1136  pages  l'ouvrage  de  Guillaume 
de  Tyr.  On  a  déjà  1000  pages  en  bonnes  feuilles;  les  136 autres  sont  en 
épreuves  ou  en  composition.  Les  tomes II  et  III  contiendront  les  Assises 
de  Jérusalem,  dont  il  existe  en  ce  moment  120  pages  en  bonnes  feuilles, 
et  96  en  épreuves. 

La  publication,  dans  le  courant  de  l'année  1840,  du  vingtième  tome 
de  la  collection  des  ordonnances  des  rois  de  France  est  assurée.  Les 
préliminaires  et  le  corps  de  l'ouvrage  sont  entièrement  imprimés  ; 
et  ÏM.  le  marquis  de  Pastoret  a  livré  la  copie  des  tables.  Ce  volume  ren- 
ferme les  ordonnances  de  Charles  VIII,  depuis  le  14  mai  1487  jusqu'en 
décembre  1497. 

On  espère  qu'il  ne  faudra  pas  plus  de  neuf  ou  dix  mois  pour  ache- 
ver et  mettre  au  jour  le  tome  V  de  la  Table  chronologique  des  chartes  et 
diplômes,  table  qui  doit  correspondre  aux  années  1213  à  1243.  L'Impri- 
merie royale  en  a  déjà  120  pages  en  bonnes  feuilles  ou  en  épreuves,  et  les 
40  suivantes  en  copies.  Tout  le  surplus  est  prêt  à  lui  être  livré;  et  les 
index  alphabétiques  ou  bibliographiques  se  rédigent  au  fur  et  à  mesure 
de  l'impression.  Le  sixième  volume  est  en  très-grande  partie  rédigé  : 
on  a  déjà  recueilli  et  disposé  plus  de  1,600  des  articles  qu'il  doit  com- 
prendre. On  sait  que  l'exécution  de  cet  ouvrage  important,  dirigé  par 
le  savant  président  de  la  commission  de  l'Ecole  des  Chartes,  estconfiée 
aux  soins  de  trois  anciens  élèves  de  cette  école,  MM.  Teulet,  Schneider 
et  de  Montrond. 

Enfin  l'Académie  est  en  mesure  de  faire  paraître  en  1840  la  deuxième 
section  du  tome  XIV  de  ses  Mémoires;  la  première  section,  réservée 


314 

pour  l'histoire  <i<-  l'Académie,  ne  doit  être  publiée  qu'après  Ici  deux 
evitiei  <iu  tome  xv. 

Parmi  les  travaux  Importants  qui  sonl  sons  presse,  nous  devons  n 

tioonerencorc  une  belle  collection, celle  de  Dtpiomata,  Cha 

■ht  .  et,  .,  «fnftj  (\allo-l:r<uifi< us  spc  t<utti<i.O\\  sait  que  ce  recueil, 

poiii  lequel  irai!  été  formé  au  siècle  dernier  le  cabinet  des  chartes,  et 

dOOt  la  publication  avait  été  commencée  par  Hrcquigny  et  La  Poil-  1 1  i 
Tlieil,  était  resté  interrompu  depuis  17!)l.  La  reprise  de  ce  tnu.nl  p.n 
I'  \i  ulemieest  un  véritableévénementlittéraire  I,Yditeur,M. Pardessus, 
a  beaucoup  agrandi  le  plan  de  Bréquigny,  en  insérant  tons  les 
cumens  législatifs  dans  la  collection  qui  lui  est  confiée.  Plus  de  cent 
pages  sont  déjà  imprimées,  et  l'on  peut  dire  que  le  monument  dont 
il  a  jeté  les  bases  sera  à  la  hauteur  de  la  science,  et  digne  du  corps  il- 
lustre sous  les  auspices  duquel  il  va  paraître. 

—  Le  13  décembre  1839,  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres 
a  élu  MM.  Vitet  et  Eyriès,  académiciens  libres,  eu  remplacement  de 
MM.  Michaud  et  Eusèbe  Salverle. 

Le  10  janvier  dernier,  elle  a  fait  choix  de  M.  le  marquis  de  Villeneuvc- 
Trans,  pour  remplacer,  en  la  même  qualité,  M.  le  duc  de  Blacas. 

Enfin  le  7  février  dernier,  MM.  Pertz,  bibliothécaire-archiviste  du 
roi  de  Hanovre,  Avelino,  conservateur  du  musée  de  Naples,  et  Grepp<>, 
vicaire  général  du  diocèse  deBelley,ont  été  nommés  correspondants  de 
l'Académie. 

—  L'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres,  dans  les  séances  du 
mois  dejanvier  et  de  février,  a  résolu  plusieurs  questions  qui  se  rappor- 
taient aux  deux  grands  prix  fondés  par  le  baron  Gobert., On  sait  que  le 
premier  de  ces  deux  prix  accorde  une  somme  de  10,000  francs  à  l'auteur 
de  l'ouvrage  le  plus  savant  ou  le  plus  profond  sur  l'histoire  de  France, 
et  le  second  une  somme  de  1000  francs  à  l'auteur  de  l'ouvrage  qui  ap- 
prochera le  plus  du  premier.  Le  concours  ouvert  l'année  dernière  n  Vi- 
vait présenté  aucun  résultat  :  quatre  ouvrages  avaient  été  examines  ; 
l'Académie,  tout  en  rendant  justice  au  mérite  de  chacun  d'eux  en  par- 
ticulier, n'avait  pas  jugé  convenable  de  décerner  le  premier  prix,  et 
s'était  contenté  de  proposer  au  ministre  le  partage  é^al  de  la  somme 
de  10,000  francs  entre  M.  le  marquis  de  Villeneuve-Trans,  auteur  de 
YHistoire  de  saint  Louis,  3  vol.  in-8",  —  M.  Monteil.  auteur  de  V  Histoire 
des  Français  de  divers  états,  pendant  le  dix-septième  siècle,  —  M.  Yarin, 
éditeur  des  Archives  municipales  de  la  ville  de  Reims,  1  vol.  in- 4°,  —  et 
M.  La  Ferrière,  auteur  de  V  Histoire  du  Droit  français,  Jvol.  in  s  Mais 
cette  proposition  ne  fut  pas  accueillie  par  le  ministre  de  l'instruction 
publique;  il  voulut  que  cette  somme  de  10,000  francs  lût  capitale 
que  les  intérêts  fussent  réunis  au  total  du  prix  annuel  (pie  Ton  aurait 
a  décerner  les  années  suivantes. 


320 


Ainsi,  dans  cette  position,  l'on  n'avait  pu  rien  statuer  relativement  au 
second  prix  ou  accessit.  L'Académie,  prenant  cetle  circonstance  en 
considération,  a  décidé  que  les  volumes  présentés  l'année  dernière 
pourraient  encore  cetle  année  disputer  Yaccessit  avec  les  nouveaux  vo- 
lumes que  l'on  présenterait.  El  quant  au  concours  pour  le  premier 
prix,  il  demeure  exclusivement  ouvert  pour  les  ouvrages  publiés  depuis 
l'année  1839  jusqu'au  1er  avril  1840,  pourvu  que  ces  ouvrages  aient, 
avant  le  terme  fixé,  été  déposés  au  secrétariat  de  l'Académie.  La 
commission  choisie  dans  le  but  d'examiner  les  volumes  présentés 
au  concours,  et  de  faire  un  rapport  sur  le  mérite  de  chacun  d'eux,  se 
compose  de  MM.  Pardessus,  P.  Paris,  Magnin  et  Monmerqué,  auxquels 
se  réunissent  les  membres  du  bureau,  MM.  Raoul  Rochette,  prési- 
dent, V.  Leclerc,  vice-président,  et  Daunou,  secrétaire  perpétuel. 

Les  ouvrages  présentés  au  concours  sont  jusqu'à  présent  :  1°  l'His- 
toire littéraire  de  la  France,  par  M:  J.  J.  Ampère,  2  vol.  in-8°  ;  2°  l'Ar- 
chéologie maritime,  par  M.  Jal  ;  3°  l'Ancien  Bourbonnais,  commencé 
par  M.  A.  Allier  et  continué  par  MM.  Batissier  et  Michel  ;  4°  l'Histoire  de 
Jeanne  de  Valois,  par  M.  Pierrequin  de  Gembloux;  5°  l'Histoire  de  la 
première  croisade,  par  M.  Prat;  6°  les  Journées  mémorables  de  la  révo- 
lution française,  par  M.  le  vicomte  Walsh  ;  7°  l'Anjou  et  ses  monuments, 
par  MM.  Godard-Faultrier  et  Hawke;8°  les  Chanls  populaires  de  la 
Bretagne,  par  M.  de  La  Villemarqué. 

—  Dans  sa  séance  du  mois  de  juillet  1840,  la  Société  des  Antiquaires 
de  Normandie  décernera  une  médaille  d'or  du  prix  de  300  fr.  au  meil- 
leur mémoire  sur  le  sujet  suivant  : 

«  Quel  fut  l'étal  de  la  féodalité  sous  la  domination  des  ducs  de  JNfor- 
«  mandie  ?  Quelle  fut  son  influence  sur  l'organisation  féodale  dans  le 
«  reste  de  l'Europe  ?  » 

Les  mémoires  devront  être  envoyés  avec  les  formalités  d'usage  au  se- 
crétaire de  la  Société,  à  Caen,  rue  des  Jacobins,  avant  le  15  juin  1840. 

—  La  Société  royale  des  Sciences  de  Copenhague  (classe  d'histoire) 
a  mis  au  concours  pour  le  mois  d'août  1840  le  sujet  suivant  : 

Constat abrogato  a  Clémente  V,  ponti/ice romano ^instante Philippo IV, 
Galliœ  rege,  initio  sœculi  XI  F,  Temptariorum  ordine,  cum  damnatœ 
hujus  militiœ  fratribus  in  diversis  regionibus  diverse  actum  esse.  Desi- 
deratur  igitur  ut  exponatur  quomodo  et  quas  ob  causas  abrogatus  Tem- 
ptariorum ordo  in  diversis  extra  Galliam  Europœ  civitatibus  habUus  et 
tractatus  sit,  nec  non  exploretur  quatenus  et  quomodo  abolitus  ille  ordo 
cum  aliis  societatibus  coaluerit  autper  alias  continuatus  sit. 

Le  prix  sera  une  médaille  en  or  de  la  valeur  de  50  ducats  danois 
(473  fr.  50  c.  de  France).  Les  mémoires  devront  être  adressés  à  M.  Oer- 
sted,  secrétaire  de  la  Société.  Ils  pourront  être  rédigés  en  latin,  fran- 
çais, anglais,  allemand,  suédois  ou  danois. 


RESTITI  TION 


D'UN    POEME   BAKBAKK 


VII   A  I  IF     A     l> 


ÉVÉNEMENTS  1)1'  RÈGNE  DE  CHILDEBERT  I'* 


Il  y  a  quelque  temps  qu'en  faisant  des  recherches  sur  l'histoire 
des  rois  de  France  de  la  première  race ,  et  particulièrement  sur 
les  saints  évoques  qui  occupèrent  alors  une  place  éminente  dans 
le  monde  politique ,  je  fus  frappé  de  plusieurs  singularités  qu'offre 
la  vie  de  saint  Droctovée ,  premier  abbé  de  Saint-Germain  de 
Paris.  La  biographie  de  ce  personnage  a  été  publiée  pour  la  pre- 
mière fois  dans  les  Acla  SS.  ord.  S.  Bencd.  sur.  /,  p.  252,  et  un 
extrait  en  a  été  inséré  par  D.  Bouquet,  tome  III  des  Historiens 
des  Gaules  et  de  la  France,  p.  436.  On  donne  pour  auleur  . 
écrit  Gislemar,  moine  du  neuvième  siècle,  conséquemment  p< 
rieur  de  trois  cents  ans  au  personnage  dont  il  a  retracé  la  vie.  I)«' 
quels  matériaux  Gislemar  a  t-il  fait  usage?  C'est  là  ce  qu'il  im- 
porte d'examiner.  En  général,  les  hagiographes  des  temps  méro- 
vingiens sont  sobres   de   louanges  en   faveur    des  rois  de   leur 
époque.  La  vie  de  saint  Droctovée  contient  un  panégyrique  pom- 
peux de  Cbildeberl.  Si  ce  panégyrique  n'esl  point  de  Gislemar, 
qui  n'avait  guère  intérêt  à  réhabiliter  un  prince  flétri  pom 
cruautés  par  l'histoire,  il  faut  que  l'hagiographe  ait  reproduit 
textuellement  un  monument   littéraire   contemporain  du  fils  de 
Glovis.  De  quelle  nature  était  ce  monument?  A  la  première 
lare  de  ce  qui  le  rapporte  à  Childeberl  dans  la  lie  de  saiaH  I» 
i 


322 

lovée ,  je  fus  frappé  du  retour  fréquent  des  mômes  assonances  : 
l'emphase  des  expressions  m'avait  mis  sur  la  voie  de  la  poésie;  je 
reconnus  d'abord  des  rimes ,  puis  des  divisions  métriques;  enfin  , 
après  un  travail  très-court ,  je  parvins  à  restituer,  sans  changer 
pour  ainsi  dire  un  mot  au  texte  que  j'avais  sous  les  yeux ,  une  suite 
de  strophes  en  latin  barbare,  composées  dans  le  goût  des  plus 
anciennes  proses  de  l'église  catholique ,  et   renfermant ,   avec 
l'éloge  de  Childebert  et  le  récit  de  l'élévation  de  saint  Germain 
au  siège  épiscopal  de  Paris ,  la  narration  de  la  campagne  de  Chil- 
debert en  Espagne,  et  la  description  de  l'église  de  Saint-Vincent 
qui  fut  plus  lard  Saint-Germain-des-Prés.  Pour  arriver  à  ce  ré- 
sultat,  il  m'avait  suffi  de  ne  pas  tenir  compte    des  glosés   ou 
scholies  que  Gislemar  avait  introduites  dans  son  texte  pour  le  rendre 
plus  complet,  d'écarter  aussi  quelques  expressions  ajoutées  ou 
substituées  ça  et  là,  afin  de  donner  au  discours  l'allure  de  la  prose, 
enfin ,  de  rétablir  l'ordre  des  mots  du  poème  souvent  interverti 
par  le  même  motif.  J'aurais  pu ,  en  poussant  plus  loin  les  restitu- 
tions, remplir  les  lacunes  que  je  rencontrais  de  distance  en  dis- 
tance; mais  j'ai  évité  avec  soin  tout  ce  qui  pouvait  donner  à  mon 
travail  l'apparence  d'un  arrangement  arbitraire ,  et  j'ai  pensé  que 
ce  qui  reste  du  texte  original  suffirait  pour  que  les  lecteurs  les  plus 
sceptiques  en  reconnussent,  sans  aucune  hésitation,  l'ordonnance 
poétique. 

Après  avoir  ainsi  rendu  à  la  lumière  ce  monument  d'une  poésie 
intéressante  par  sa  barbarie  même,  j'ai  cherché  s'il  n'en  existait 
pas  de  semblables  et  d'aussi  anciens ,  et  je  n'ai  trouvé  que  les  vers 
sur  l'expédition  de  Chlotaire  II  contre  les  Saxons ,  cités  dans  la  vie 
de  saint  Faron  ,  par  Hildégaire,  évêque  de  Meaux  soiis  Charles-le- 
Chauve.  (Acta  SS.  ord.  S.  Bened.  sœc.  //,  p.  610,  Dom  Bouquet, 
tome  III,  p.  505,  Hist.  litt.,  tome  III,  p.  453).  Ces  vers  sont 
ainsi  conçus  : 

De  Chlotario  est  canere  rege  Francorum 

Qui  ivitpugnare  in  gcntem  Saxonum. 

Quam  graviter  provenisset  missis  Saxonum , 

Si  non  fuisset  inclytus  Faro  de  gente  Burgundiorum. 

(  tt  in  fine  hujus  carminis  :  ) 

Quando  veniunt  missi  Saxonum  in  terram  Francorum, 
Faro  ubi  erat  princeps , 


iiiMmrlu    II.  i   II   ms.  uni  per  iill.rin    Mrl.lni  «in. 

n    iut.  iii.  lantor  i  reg*  Iran,  onun 

Au  premier  abord,  ces  vers  semblent  beaucoup  plus  barb; 
que  ceui  de  la  rie  de  sainl  Droctovée;  on  n'y  reconnaît  poinl  de 
mesure:  mais  la  transcription  en  est  certainement  fautive,  Faro 
ubi  nat  principe  (ou  plutôt  prœsul) ,  nYst  évidemment  poinl  nn 
vers,  niais  une  glose.  On  parvient  aisément  à  restituer  la  mesure 
et  la  coupe  des  autres  lignes  : 

De  Chlotario  KgQ  <<;t  <  :m<  I*  Fraiironiin 
Qui  pu<;natum  ivit  in  [joiitetn  Saxonuni  . 

et  l'on  reconnaît,  non  sans  élonnement,  ce  qui  devint  pins  Un  | 
l'alexandrin  des  chansons  de  Geste;  la  ressemblance  s'étend  même 
jusqu'au  retour  prolongé  des  mêmes  rimes,  que  les  poêles  du 
cycle  de  Charlemagne  et  leurs  imitateurs  multiplient  autant  qu'il 
leur  est  possible  de  le  faire. 

L'auteur  de  la  vie  de  saint  Faron  ajoute  à  l'extrait  de  ce  poésie 
celte  observation  importante,  que  les  vers  en  l'honneur  de  Chlo- 
laire  II,  en  raison  de  leur  rusticité  même,  volaient  de  bouche  en 
bouche ,  et  que  les  femmes  les  chantaient  en  dansant  et  en  bat- 
tant des  mains  :  Ex  qua  Victoria  carmen  publicum  juxta  rtistici- 
tatem  per  omnium  pêne  volitabat  ora  ita  OfmanKttm»  fmmiwtqmà 
choros  inde  plaudendo  componebant. 

La  coupe  du  poème  conservé  dans  la  vie  de  saint  Droctovée  n"e>t 
pas  précisément  la  même;  autant  qu'on  peut  en  juger,  d'après  11 
restitution,  il  se  compose  principalement  de  petites  strophes  de 
quatre  vers,  ayant  chacun  huit  syllabes  à  rimes  croisées;  le 
second  et  le  quatrième  riment  constamment  :  il  y  a  plus  d'irrégu- 
larité dans  la  rencontre  des  assonances  du  premier  et  du  troisième 
vers  :  l'exemple  de  celte  liberté  se  retrouve  dans  la  poésie  lyrique 
des  Italiens.  Quelquefois  il  m'a  semblé  que  les  vers  de  toute  IBM 
strophe,  au  lieu  de  huit  syllabes,  n'en  avaient  que  sept.  Deux 
fois  le  poète,  encouragé  par  la  facilité  de  la  rime,  a  prolong» 
strophes  d'un  cinquième  et  d'un  sixième  vers.  A  plusieurs  reprises 
tnssi,  la  série  des  strophes  octosyllabiques  se  trouve  interrompue 
par  des  alexandrins  dont  quelques-uns  riment  deux  fois,  à  If 
césure  et  à  la  fin  des  vers.  EnGn,  le  texte  donné  par  Gislemar  m'a 
conduit  deux  fois  encore  à  supposer  l'aggroupement  de  vers  de  me- 
sures variées,  ce  qui  ferait  remonter  6  ce!    antique    monumni 


ririlroduclion  des  vers  libres,  sinon  dans  notre  langue,  au  moins 
dans  noire  poésie  nalionale  :  mais  ceci  n'est  qu'une  conjeclure  à 
laquelle  il  m'est  impossible  de  tenir  bien  sérieusement.  En  tous 
cas ,  on  conçoit  plus  naturellement  encore  que  pour  le  poème 
composé  en  l'honneur  de  Chlotaire  II,  que  le  nôtre  ait  été  chanté 
dans  les  rues  et  sur  les  places  du  Paris  mérovingien  :  sa  forme , 
en  effet,  se  prête  admirablement  à  une  telle  destination.  J'ajou- 
terai que  l'expédition  de  Childebert  en  Espagne  a  précédé  de  près 
d'un  siècle  celle  de  Chlotaire  II  contre  les  Saxons.  Le  poème  que 
j'ai  restitué  joint  donc  au  mérite  de  l'étendue  celui  d'une  plus 
grande  ancienneté.  La  marche  n'en  manque  pas  d'un  certain  mou- 
vement ,  et  l'on  ne  peut  guère  douter  qu'il  n'ait  été  composé  sous 
l'influence  même  des  événements  qu'il  raconte.  A  défaut  d'autre 
preuve,  je  pourrais  citer  les  six  derniers  vers  dont  il  ne  m'a  été 
possible  de  proposer  la  restitution  qu'en  changeant  le  temps  des 
verbes,  et  en  mettant  au  présent  ce  qui  est  à  l'imparfait  dans 
le  texte  donné  par  Gislemar.  Ces  vers  renferment  la  description  de 
l'église  de  Saint-Vincent  :  Fortunat  a  traité  le  même  sujet.  On 
pourra  ,  si  l'on  veut,  comparer  dans  cette  circonstance  les  derniers 
efforts  de  la  poésie  classique  avec  les  premières  tentatives  de  la 
poésie  du  moyen  âge. 

Au  reste,  je  ne  doute  pas  que  les  hagiographes  ne  renferment 
d'autres  monuments  poétiques  de  même  nature  :  mon  but ,  en 
donnant  la  restitution  qu'on  va  lire ,  a  été  principalement  d'éveil- 
ler l'attention  sur  un  genre  de  recherches  dont  le  résultat  inté- 
resse à  la  fois  la  littérature  et  l'histoire.  Déjà  plusieurs  critiques  ont 
accordé  quelque  attention  à  la  poésie  latine  rimée  du  moyen  âge. 
L'abbé  Lebeuf  (Dissertations,  tome  I,  p.  64)  cite  comme  ayant 
composé  en  latin  des  chants  rimes  sur  des  sujets  profanes,  Abailard 
et  son  disciple  Hilaire,  saint  Bernard,  Pierre  de  Blois,  Adam  de 
Saint-Victor,  Hugues  de  Noyers,  évêque  d'Auxerre,  etc..  Gode- 
froy  de  Saint-Viclor  composa  au  douzième  siècle  un  poème  sur  les 
Philosophes  de  Paris ,  en  strophes  de  quatre  alexandrins  mono- 
rimes : 

Addunt  se  socios  qu  dam  Nominales, 

Nomine,  minime  sed  talium  sodales, 

Alii  vicinius  adsunt  quos  Reaies 

Ipsa  nuncupat  res,  quodsunt  vere  taies,  etc..  ' 

1  Lebeuf,  ibid.,  tome  I,  p.  255. 


l.c  biographe  «le  saint  Xhéofrède1  raconte  que  ce(  abbé  avail  com- 
iiii  poGmc  KnliUllé  M'icrologus,  sur  l;i  décadenf  G  «lu  moud.-,  ta 
fera  rimes  de  doue  syllabes  :  Mierologutn  çufctu  de  laptu  mundi 
sanarîo,  déterminai  «♦«  .«'munir  rythmico.  Il  est  à  remarqaer  que 
lit  rie  de  saisi  Théofrède  elle-même  se  compose  d'une  suite  de 
lignes  rimées 

Longo  ilaqm-  confectM  -in», 
Sirvissimo  dcbaccliant*   :id  inUin.i  <  M  njnlur  nimlio. 
I    mil-  tiili-liiini  .i.Ul.ml.    (Iixipuloi  iiim  OOHftglO, 
Sermonc  sancta  produ\it  oracula  beniçniMimo,  etc. 

Il  serait  peut-être  difficile  de  reconstruire  avec  ces  lignes  des 
alexandrins  aussi  réguliers  que  les  vers  oclosyllabiques  de  notre 
poëme  ;  mais  le  texte  du  Spéculum  humanœ  salvalionis,  compo- 
sé, à  ce  qu'on  croit,  dans  le  treizième  siècle,  et  Tun  des  derniers 
monuments  peut-être  de  la  poésie  latine  rimée  du  moyen  âge, 
offre  encore  moins  de  régularité  que  la  vie  de  saint  Tliéofrède, 
production  qui  peut  remonter  au  huitième  siècle  : 

lncipit  spéculum  humaiwe  sulvationis, 
In  tjuo  patet  casus  hominis,  et  modus  repara  tin  m*; 
In  hoc  speculo  pott-st  linnio  considerare, 
Quam  ob  causant  creator  omnium  decrevit  hominem  creare,  etc.. 

Je  trouve  beaucoup  plus  de  correction  sous  le  rapport  de  la  mesure 
dans  le  Rythmus  satyricus  de  temporibus  Roberti  régis,  inséré  par 
Mabillon  dans  ses  Ânalecla,  tome  III,  p.  533,  et  répété  dans  le 
recueil  des  Histoires  des  Gaules  et  de  la  France,  tome  IX,  p.  03. 
Bien  que  les  éditeurs  n'aient  point  coupé  le  texte  en  vers  octosylla- 
biques,  conformément  à  l'intention  présumable  de  l'auteur  de  ce 
poème,  j'y  reconnais  des  couplets  de  quatre  vers  chacun  comme 
les  nôtres,  à  la  différence  que  les  rimes  n'en  sont  point  croisées  : 

Dormivit  rex  in  lectulo 
Landrici  pontificio  : 
Dormit  Bertœ  promissio, 
itur  Burgundio. 

Achitophcl  prosp 
I  i(  Europe  <  .ij.i 

Qui  pejor  lit  quotidi.  . 
Pcriturus  tardissim« 

Il  esl  vrai  que  les  premières  strophes  paraisses   ne  point  rimei  ; 

I    [un.  Ori   S    S  III,  P«  '•  !*•  ***• 


326 

mais  cela  lient  évidemment  à  une  transcription  défectueuse.  Ainsi, 
au  début  de  ce  poôme,  au  lieu  de  : 

Orbis  magni  monarchiam 
Dolus  Landrici  nititur 
Per  energiae  studium 
Solemniter  evertere, 

on  doit  lire  évidemment  : 

Monarchiam  orbis  magni 
Dolus  nititur  Landrici, 
Per  studium  energiae 
Solemniter  evertere, 

La  strophe  suivante  peut  donner  lieu  à  quelques  observations  in- 
téressantes ;  on  lit  dans  le  texte  imprimé  : 

Est  lapis  unus  in  Sion,  quem  dicunt  petram  scandali, 
Quas  cecidit  super  caput  Achitophel  jam  septies. 

Je  propose  la  correction  suivante  : 

Est  lapis  unus  in  Sion, 
Quem  petram  scandali  dicunt, 
Quae  cecidit  super  crines 
Achitophel  jam  septies. 

on  remarquera  les  rimes  Sion  et  dicunt.  Si  ma  restitution  est 
exacte,  il  en  résulte  que  le  latin,  au  onzième  siècle,  était  déjà  pro- 
noncé à  la  française ,  comme  il  le  fut  jusqu'au  dix-septième. 

Quelquefois,  dans  cet  ouvrage,  la  nécessité  de  la  rime  fournit 
des  corrections  dont  les  éditeurs  n'ont  pu  avoir  l'idée,  faute  d'a- 
voir reconnu  la  véritable  disposition  dupoëme;  ainsi  le  manuscrit 
porte  : 

Dolis  armatus  justifer  Henrico  tollit  feminam, 
Prius  Widoni  gratiam  timens  sponsaî  prudentiam. 

Au  lieu  de  justifer,  barbarisme  qui  n'a  pas  de  sens,  Mabillon  a 
proposé  de  lire  furcifer;  mais  la  vraie  leçon  me  paraît  être  celle-ci  - 

Dolis  armatus  vir  nequam 
Henrico  tollit  feminam, 
Prius  Widoni  gratiam, 
Timens  sponsae  prudentiam. 

On  peut  s'étonner  que  l'illustre  bénédictin  n'ait  pas  tenté  de  cor- 
rections, alors  même  que. la  copie  qui  lui  avait  été  fournie  ne  pré- 


lentail  aucun  sent  raisonnable.  \um,  au  lieu  de  ces  deui 

Douter  norltiimos,  cajui  ni  non  tarpiMimtM, 

Multis  est  pastus  (l;i|nl)iis.  non  p|.i<  .  i  I'immi 

qui  ne  s'aperccrr*  aussitôt  qu'il  faut  écrire  : 

n  nosttr  m>\  iuimut, 
Cojui  tenter  tarpiiftiinm 
ftîuttis  est  p'-tu^  darpitia», 

Non  |)l:n  <l    |>i  n\  m.  iimIui* 

renier  est  appelé,  non  seulement  par  le  suis  de  la  phrase,  m.n- 
encore  par  )iosler.  Ces  rimes  redoublées  : 

Eglon  nosler  BOTittinias, 
Cujus  venter  (arpUsimoj 

sont  tout  à  fait  dans  le  goût  de  l'époque.  J'insiste  particulièrement 
ici  sur  la  correction  du  Rythmus  salyricus,  et  sur  la  restitution  de 
sa  forme  primitive,  parla  raison  que  ce  po&me  figure  parmi  les 
monuments  historiques  d'une  époque  qui  n'en  compte  pas  un  Iris- 
grand  nombre.  C'est  là  un  rapport  de  plus  que  cette  œuvre  enigma- 
tique  offre  avec  le  chant  relatif  à  Childèbert,  plus  ancien  d'ailleurs 
de  cinq  siècles,  et  d'une  clarté  parfaite  d'un  bout  à  l'autre.  J'ai 
voulu  montrer  aussi,  par  ces  exemples,  de  quelle  manière  sûre  et 
facile  pourrait  marcher  un  érudil  qui  se  consacrerait  à  la  recherche 
des  monuments  de  la  poésie  latine  rimée  et  populaire  du  mo\en 
âge.  L'histoire  de  la  poésie  française,  qui  doit  tant  à  ces  essais,  ne 
sera  pas  complète,  tant  que  cette  mine  n'aura  point  été  fouillée. 
Celui  qui  se  vouera  à  celte  entreprise  méritera  bien  de  la  science  :  on 
sait  avec  quel  bonheur  la  philologie  moderne  a  rendu  à  la  lumière 
quelques-unes  des  fables  grecques  de  Babrias,  cachées  sou  s  1 1 
prose  de  Planude.  Les  travaux  moins  délicats  et  moins  difficiles  que 
je  propose  à  l'ambition  des  jeunes  ôrudils  de  Y  École  des  Charles, 
peuvent  conduire  peut-être  à  des  résultats  encore  plus  fructueux. 
Pour  en  revenir  au  travail  dont  le  lecteur  va  rire  juge,  je 
donne  ici,  en  regard  l'un  de  l'autre,  le  texte  de  Gislemar  ci 
ma  restitution  :  j'indique,  dansletexlc,  en  caractères  ItalJqBBS, 
ce  que  je  considère  comme  ajouté  par  l'auteur  du  neui  lemc  rie*  le  : 
dans  la  restitution  ,  entre  crochets  ou  par  des  points,  les  lacunes 
comblées  ou  conservées;  cuire  parent  h  i  mois  que  je  pro- 

pose aussi  quelquefois  «le  substituer  à  <  »u\  qu'on  lil  <l,m>  la  prOM 
de  (iislemar. 


.328 


TEXTE. 


lllo  in  tempore  Francigenum  regnum  Childebertus  rex  inclytus 
sua  tenebat  ditione,  qui  torrens  pulcritudinis  fonsque  prsecipuœ 
ubertatis,  spéculum  etiam  exstitit  pielalis  et  aequilatis.  Recolens 
fitenim  viri  sapientis  dictum,  quod  redemptiovirt  propriœ  divitiœ 
sunt, 

non  pluris  habuit  thesaurizare  copiosum  censum  gazarum,  quam 
illum  distribuere  in  usus  egenorum. 


Christo  igitur  erat  subditus,  hostibus  erectus,  Chrislicolis  carus, 
perfidis  invisus: 

Humiles  autem  sibique  parentes  exaltabat,    protervos  atque 
rebelles  forti  dextra  proterebat. 


Religiosis  etiam  Christogue  sinceriter  famulantibus,  non  se  ut 
principem  et  dominum,  quin  magis  exhibebat  ceu  fîdelissimum 
famulum. 


Huic  iiaque  cum  non  fortuitu,  sed ,  ut  creditur,  potius  superno 
nulu  Germanus  bealissimus  occurrisset  aliquando , 


•iL>'.< 


lil  STITUTION 


Qui  torrens  pulcritudinis 
Fonsquc  praecipuae  *  ubertatis , 
Spéculum  etiam  exstitit 
Pielalis 2  etàequHatis. 

Non  pluris  habuit  thezaurisare3 
Copiosum  censum  gazarum, 
Quam  illum  distribuere  4 
...  in  usus  egenorum. 

Chrislo  erat 5  subditus ,  hostibus  erectus 
Christicolis  carus,  perfidis  invisus  : 

Humiles  sibi  parentes 

exaltabat , 

Protervos  atque  rebelles 
Forli  dextra  proterebal. 

Sinceris  Christi  faraulis 
Non  principem  et  dominum , 
Quin  se  magis  exhibebat 
Fidelissimum  famulum. 

Huic  ita  cum  non  fortuitu , 
Sed  potius  nulu  superno, 
Germanus  beatissimus 
Occurrisset  aliquando, 


i  II  faut  lire  praeripuae  font  ubertat,*;  la  poètes  qui  ont  OMMMJfé  I-  M  pJIVM 
hqiw-,  évitent  les  hiatus  et  ne  pratiquent  pas  les  elUi<>n*. 

l'i    pietatit  parait  compter  po-ir  trois  syll  nM    <li|>lithoogOe  <©nu 

dam  mpiosum  .  v.  6,  et   uae  dans  praecipuae ,  v.  2.  Ailleurs:  et  dam  les  mots  sém- 
illantes, il  n'en  est  évidemment  |>;i*  <l<-  ment  :  <  'e*1  I  i  ni 
notre  poète. 

5  Ce  vers  est  beaucoup  trop  lonjj  :  je  ne  tente  pas  de  le  corriger. 
ièw  rt  en  <  m<|  i]  IImmi ,  i  v    la  ai 

Çkt  Ii-ioii  :  J<    ii  :moiii-   qu.    «.m 


330 

ejusque  sanclitatis  prœconium  altollerct populi  multitudo,  prin- 
cepsserenissimusjocundatus  in  Domino,  sanctum  virum  prœsulalu 
Parisiacœ  sedis  sublimavit  illico. 


Decesserat  enim  nuperrime  Ensebius  episcopus  civitatis  prœ- 
dictœ.  Fit  inde  permaximum  tripudium  ecclesiœ ,  quœ  lali  se 
cernebat  donatam  anlistite. 


Gratulabalur  plebeia  turba  quse  tali  rectori  fuerat  commissa. 
Félix*  plane  Lutelia,  quae  dum  nites  Dionysii  macarii  gloria,  hac 
ctiam  ditaris  preliosissima  gemma. 


Procedente  igitur  tempore ,  Childebertus  Hiberorum  regnum 
petiit  cum  valida  expeditione,  junclo  sibi  Chlothario  fratre,  qui 
Caesaraugustam  civilalemaggressi,  undique  eam  vallarunt  valida 
manu  militari. 


Al  cives  urbis  obsessi,  cum  non  quirent  lantœ  resistcre  multi- 
tndinii 


indiclo  jejunio  sibi,  induti  etiam  ciliciis,  cum  lunica  beau  Vin 
centii  martyris  ejusdem  civitatis  olim  archidiaconi,  cum  bymno- 
diis  circuibant  muros  civitatis.... 


Hosles  ignari  quod  obsesssi  agerenl,  dum  eos  civitatis  muros 


334 

Ejosqae  coin  praeconiun 

Allolleret  mullitudo, 
Princèpt.  .  .  .  serenissimus 
Jocundatus  in  domino  , 
Sanclum  virtim  praesulalu 
.  .  .  sublimavit  illico. 

Fit  inde  permaximum  * 
Tripudium  ecclesiae 
Quae  lali  se  cernebat 
Donatam  anlislite. 

gratulabatur  plebeïa  turba, 

Quae  lali  reclori  fueral  commissa. 

Félix  plane  Lutetia, 
Quae  dum  sancti  nites  Dyonisj  glor.ia  , 
Hac  etiam  djtaris  preliosa  gemma. 


Caesarauguslam  aggressi 
Civilatem  [devenerunt], 
Quam  valida  mililari 
Undique  manu  vallarunt. 

At  cives  urbis  obsessi 
Cum  non  quirent  resislere. 


Indicto  jejunio  sibi , 
Et  induli  ciliciis, 
.  .  .  cum  tunica  beati 
.  .  .  Yincenlii  marlyris  , 
.  .  .  muros  cum  bymnodiis 
Circuibant  civilatis. 

....  hostes  ignari 

.  .  .  (juid  obses.vi  agereol . 

Stropbl  <  ii  vers  rie  sopl  >n  IUm  .. 

N        n'avoiu  pas  I nmencemenl  <l<   l'expédition  <l<  Cbildebert  en  I  ^| 


332 

processionaliter  circuire  vidèrent,  putabant  quod  aliquid  male- 
ficii  perpetrarent  ; 


apprehensumque  unum  de  civibus ,  cœperunt  quid  hoc  essel 
perquirere  allentius. 


Qui  ait  :  Tunicam  beati  Vincenlii,  inquit,  deportamus,  et  ut 
nobis  sancli  martijris  precibus  miserealur  Dominus,  flagitamus. 


Quod  cum  relatum  esset  régi  piissimo,  ilexus  ad  misericordiam 
pectore  mitissimo, 


a  Cœsaraugustanis  accipiens  stolam  sancti  levilœ  et  martyris  in 
munere  gratissimo,  una  cum  fratre  se  reddidit  genilivo  solo. 


Veniens  igitur  Parisius  in  suburbii  loco ,  qui  olim  nuncupa- 
batur  Lucoticius,  in  honore  beati  Vincentii  ecclesiam  acceleravit 
construere  propensius. 


Oppresserat  vero  idem  rex  inclytus  dudum  Amalricum  regem 
Gothorum  causa  sororis ,  quam  isdem  Amalricus  cum  consensu 
amborum  fratrum,  Childeberti  videlicet  et  Chlolharii,  in  matrimo- 
niumjunxerat  :  }ed  cum  esset  arianœ  sectœ, 

dumregina  venerabilis  frequentaret  limina  catholicœ  ecclesiœ , 
eam  vir  suus  diversis  contumeliis  afficiebat  quolidie. 

Quem,  ut  prœlibavimus,  rex  christianissimus  opprimens  bellico 
jure, 


\li(|iii(l  malHirii 

Petabtnl  qood  perpétreront* 

umiin 

Apprehensum  «l<'  nvilms 
Coeperunl.  .  .  qnid  hoc  esset 
Perquirere  allenlius. 

«  Tunicam,  inquil,  beali 
»  Vincentii  deportamus , 
»  Ul  nobis  precibus  sancti 
»  Misereaturdominus.  » 

Quod cum  relatum  esset 

Régi  [nostro]  piissimo, 

Flexus  ad  misericordiam 

Peclore  mitissimo  (clemenlissimo?), 

Accipiens  stolam  martyris 
In  muuere  gratissimo, 
l  na  cum  fratre  reddidil 
Se  .  .  .  genilivo  solo. 


Venions  igitur  Parisius , 
...  in  suburbii  loco  , 
Qui  vocatur  Lucoticius, 
Ecclesiam  acceleravit 
Conslruere  propensius. 


Dum  liminajrequentaret 
Ecclesia?  calholicae, 
Eam  vir  contumeliis 
Afficiebat  quolidîè. 

Quem  rex  rhrislianissinms 
Opprimons  bellico  jure, 

Noll\.-||r  I;..  un,      l.islr,,,.,,    I   i<  i   tnill   J    fait    «l.linil    |.     >. 


33  ï 

recepta  sorore  ex  ïoletana  urbe  quam  isdem  Amalricus  sedem 
habebat, 

asportavit  crucem  auream  pretiosis  gemmis  redimitam  nec  non 
ex  opère  Salomonis,  ut  fertur,  triginla  calices,  quindecim  pale- 
nas ,  viginti  quoque  evangeliorum  capsas  ; 


quae  omnia,  ut  vere  princeps  Christo  omnino  dévolus,  maluit  ec 
clesiae  distribuere  potius  quam  retinere  in  proprios  usus. 


Gratia  igitur  vivificœ  crucis  ecclesiam  sanclissimi  martyris,  ubi 
ipsam  cum  aliis  pretiosissimis  ornamentis  delegavit,  in  modum 
crucis  aedificare  disposuit. 


Cujus  basilicœ  opus  mirificum  describere  nobis  videtur  super- 
fluum  :  qualiter  scilicet  dislincia  fenestris,  quibus  pretiosissimis 
marmorum  fulta  columnis,  quove  modo  crispante  caméra  compta 
auratis  laqueariis, 

necnon  parietes,  ut  Ghrisli  decebat  aulam,  quo  décore  nitebant 
pictura  aurei  coloris ,  strato  inferius  pulcbro  emblemate  pavimenti. 


Tectum  vero  ipsius  basilicœ,  adprime  deauralo  cupro  aère ,  re- 
percussum  solis  jubare,  sic  flammigero  rutilabat  fulgore,  qualenus 
intuentium  aciem  reverberaret  nimia  claritudine. 


335 

(<]um  recepU&el  sororein 

El  roletaoa  ( — ridturo?)  urbo, 

v>|x»riavit  (reluïil?,  auream 

Crmrin  prellosis 

Gemmis  redimilam 

Ex  opère  Salomonis, 
Triginla  calices,  quindecim  païen  as, 
Evangeliorum  el  viginli  capsas. 

Quod  totum,  in  Christovere 
Princeps  omnino  dévolus, 
Maluit .  .  .  ecclesiae 
Distribuere  potius 
Quam  .  .  .  retinere 
...  in  proprios  usus. 

Ecclesiam  sancli  martyris , 
Ipsam  ubi  delegavit, 

in  modum  crucis 

Aediiîcare  (conslruere?)  disposuit. 

Illa  fenestris  dislincta  , 
Marmorum  fulta  columnis, 
Crispante  caméra  compta, 
Àuratis  luqueariis, 

[Piclos  habel]  parietes, 
[Sic]  ut  decet  aulam  Chrisli, 
Inferius  stralo  pulchro 
Emblemale  pavimenii. 

Te<  tum  vero  basilicae 
Quod  aes  adprime  deaural, 
Solis  percussum  jubare 
Clariludine  rutilât, 
Sic  ut  oculos  ful^<»i' 
Flammigero  réverbérai. 

CH.  LENORMAN1 


DES 


IMPOSITIONS  PUBLIQUES 


DANS  LA  GAULE, 

DEPUIS  L'ORIGINE  DE  LA  MONARCHIE  DES  FRANCS  JUSQU'A  LA  MORT 
DE  LODIS-LE- DÉBONNAIRE. 


L'Académie  des  Inscriptions  et  belles-lettres  av;iit  proposé  pour  sujet  d'un  prix  de 
4,500  francs,  qu'elle  devait  décerner  en  4836,  la  question  suivante:  Rechercher 
quelles  furent  les  impositions  publiques  dans  les  Gaules,  depuis  l'origine  de  la 
monarchie  des  Francs  jusqu'à  la  mort  de  Louis  -le-  Débonnaire  ;  comment  elles 
furent  établies  et  perçues,  et  quelles  personnes  y  étaient  soumises.  Le  prix  n'a  été 
adjugé  qu'en  4^37.  M.  Guérard ,  au  nom  de  la  commission  chargée  déjuger  le 
concours,  lut  à  l'Académie  le  rapport  que  nous  publions  ici.  Il  peut  être  utile  soit 
à  ceux  des  concurrents  qui  se  décideraient  à  faire  imprimer  leur  travail,  soit  à  toute 
autre  personne  qui  entreprendrait  de  traiter  la  question  proposée  par  l'Académie. 


Trois  mémoires  seulement  ont  été  envoyés  celte  année  au  con- 
cours sur  la  question  des  impositions  publiques  :  il  y  en  avait  eu 
cinq  en  1836,  pour  le  concours  ouvert  déjà  sur  le  même  sujet.  Les 
deux  mémoires  qui  n'ont  pas  reparu  étaient  les  plus  faibles  des 
cinq.  Aujourd'hui,  que  le  nombre  des  concurrents  a  diminué,  le 
mérite  de  leurs  compositions  s'est  beaucoup  accru. 

La  question  proposée  avait  depuis  longtemps  excité  la  curiosité 
des  savants  et  des  publicistes,  et  fait  l'objet  de  leurs  recherches  et 
de  leur  examen.  C'était,  en  effet,  un  point  très-important  à  éclaircir 
dans  notre  histoire ,  que  celui  qui  lient  au  système  financier  en 
usage  sous  les  Francs  des  deux  premières  races  :  il  s'agissait  de 
savoir  si  l'administration  romaine,  en  ce  qui  concerne  les  imposi- 
tions publiques,  avait  été  maintenue  par  les  conquérants  barbares 
de  la  Gaule,  ou  bien  si  elle  avait  été  par  eux  changée  ou  entiè- 
rement abolie;  et,  dans  ce  dernier  cas,  par  quelles  institutions 


:U7 

nouvelles  les  «ikkmiiio  ftmnentété  remplacées,  et  de  qootle  Ma- 
nière avaient  614  asuiréi  lei  lerricei  publics. 

La  solution  de  cette  question  entraîne  après  elle  des  s* 
quences  fort  graves  et  fort  étendues.  Ainsi,  pai -exemple,  le  système 
savant  cl  rompliqué  des  finances  romaines  a-l-il  été  rnnservô  par 
les  Francs?  H  faudra  dès  lors  supposer  dans  C€  peuple  un  génie. 
des  lumières  et  un  degré  de  civilisation  qu'on  serait  bien  aise,  mail 
bien  en  peine  d'apercevoir  dans  ses  annales;  il  faudra,  de  plus, 
admettre  que  les  droits  du  lise  ayant  été  maintenus,  lesdrnih  (fol 
propriétaires,  ou  au  moins  de  la  propriété,  auront  été  respectés  ;  en 
d'autres  termes,  que  la  nation  conquise,  payant  aux  Francs  les 
mêmes  contributions,  ou,  si  l'on  veut,  des  contributions  plus  fortes 
qu'aux  empereurs,  aura  joui,  en  droit,  de  la  possession  paisible  et 
de  la  libre  disposition  de  ses  biens.  De  là  on  devra  conclure  encore 
le  maintien  de  la  curie  et  du  régime  municipal  ;  car  c'était  par  la 
municipalité  surtout  que  le  fisc  atteignait  le  contribuable.  De  là  , 
des  citoyens  plus  ou  moins  libres ,  mais  enfin  des  citoyens  et  non 
des  serfs,  attendu  que  le  serf  acquitte  des  redevances  privées,  non 
des  impôts  publics,  et  qu'il  est  comptable  à  son  maître,  non  au  sou- 
verain. 

Que  si ,  au  contraire  ,  l'impôt  cessant  d'être  une  contribution 
publique,  est  descendu  à  l'état  de  cens,  le  citoyen  ou  contribuable 
sera  descendu  en  môme  temps  au  rang  du  censitaire,  et  aura  ainsi 
passé  de  la  liberté  a  la  servitude.  Alors  il  se  sera  formé  une  nou- 
velle classe  de  personnes,  un  nouveau  gouvernement,  une  nouvelle 
société.  C'est  ainsi  que  le  moyen  âge,  en  brisant  le  lien  politique 
qui  unissait  l'homme  privé  au  pouvoir  central,  a  remplacé  la  patrie 
par  la  seigneurie,  la  loi  par  la  coutume,  la  nationalité  par  la 
féodalité. 

Le  sujet  des  impositions  mis  au  concours  par  l'Académie  est 
donc  un  sujet  très-important  et  très-riche;  aussi  avait-il  été  traité 
par  des  savants  et  des  publicistes  du  premier  ordre.  C'est  en  même 
temps  un  sujet  très-difficile,  sur  lequel  la  plupart  ont  des  opinions 
tout  à  fait  différentes.  Le  nœud  de  la  difficulté  était  dans  la  ques- 
tion de  savoir  si  telle  redevance  payée  au  roi  était  un  MM  m 
un  impôt;  si  le  roi  l'exigeait  en  tant  que  roi,  ou  seulement  et  uni- 
quement en  tant  que  seigneur  ou  propriétaire. 

Les  concurrents,  quoique  souvent  peu  d'accord  entre  eux  sur 
la  manière  d'expliquer  les  mômes  textes,  sont  tous  à  peu  près  du 
môme  avis  sur  le  fond  de  la  question,  et  l'on  peut  dire  que  tous  les 
i.  23 


338 

trois  finissent  par  déclarer  qu'il  n'y  avait  pas  ou  qu'il  n'y  avait 
presque  pas  d'impositions  publiques  sous  les  deux  premières  races. 

L'auteur  du  mémoire  N°  1  s'est  livré  à  de  grandes  recherches, 
qui  lui  ont  fourni  le  moyen  d'enrichir  son  travail  de  nombreuses 
citations.  Il  a  traité  avec  assez  d'exactitude  tous  les  points  de  la 
question. 

Malheureusement  chez  lui  les  discussions  ne  sont  pour  ainsi 
dire  qu'entamées,  et  rarement  mènent-elles  à  quelque  chose  de 
concluant;  quelquefois  aussi  il  manque  de  logique,  et  sa  critique 
est  en  général  un  peu  dépourvue  de  justesse  et  de  précision.  Ces 
défauts  peuvent  tenir,  au  moins  en  partie,  à  la  division  qu'il  a 
adoptée  pour  ce  qui  se  rapporte  aux  impositions  directes.  Après 
avoir  partagé  le  sujet  en  cinq  ou  six  époques,  il  est  forcé,  à  chacune 
d'elles,  de  reproduire  à  peu  près  les  mêmes  arguments,  et  de  tirer 
à  peu  près  les  mêmes  conclusions  ;  ce  qui  l'oblige  chaque  fois  à  être 
court,  et,  en  voulant  être  court,  il  reste  le  plus  souvent  incomplet. 
Il  eût  mieux  valu  peut-être  se  conformer,  pour  la  division  du  tra- 
vail, à  la  division  même  de  la  question,  au  lieu  de  suivre  l'ordre 
chronologique,  et,  plutôt  que  de  traiter  de  tous  les  points  à  toutes 
les  époques,  rassembler  toutes  les  époques  dans  le  même  point. 
Bref,  on  peut  dire  du  mémoire  N°  1  qu'il  aurait  disputé  le  prix,  si, 
dans  ce  travail,  le  mérite  de  la  composition  eût  répondu  à  celui  des 
recherches.  Toutefois,  attendu  que  l'auteur  a  traité  avec  plus  de 
succès,  peut-être  même  avec  une  certaine  supériorité,  tout  ce  qui 
concerne  les  contributions  indirectes;  et  attendu  que,  relativement 
à  la  question  principale,  s'il  n'a  pas  suivi  la  meilleure  voie,  il  est 
pourtant  arrivé  près  du  but,  la  commission  a  été  d'avis  de  lui  ac- 
corder soit  l'accessit,  soit  la  mention  la  plus  honorable. 

Le  mémoire  N°  2  commence  par  un  avant-propos,  dans  lequel , 
après  avoir  passé  en  revue  les  savants  ou  publicistes  français  qui 
ont  traité  le  sujet  mis  au  concours  par  l'Académie,  l'auteur*  ré- 
sume les  opinions  de  chacun  d'eux,  et  les  réduit  à  trois  principales, 
ayant  pour  chefs  Adrien  de  Valois,  Dubos  et  Montesquieu.  Ensuite, 
dans  un  exposé  préliminaire ,  il  examine  quelles  étaient  les  im- 
positions publiques  dans  les  Gaules,  au  commencement  du  cin- 
quième siècle  de  notre  ère.  D'abord  il  expose  le  système  des  im- 
positions chez  les  Romains,  à  cette  époque  qui  précède  immédia- 
tement l'invasion  des  Barbares;  puis  il  passe  aux  Germains,  et 

'  M   Guadet. 


prouve  que,  chez ces  peuples,  it  n  j  avait  pas d'impôts  propres 

dits;  enfin  il   décrit  la  formation   cl   le   caractère   général  .1»-    h 

nation  des  Francs.. 

Cette  portion  du  travail  de  l'auteur  a  pleinement  satisfait  votre 
commission,  sons  le  triple  rapport  de  l'érudition,  de  la  méthode  et 
du  stylé.  C'est  fc  ses  yeux,  sauf  dans  quelque!  délaili  qui  ne 

peut-être  pas  sans  reproche,  c'est,  dis-je,  un  morceau  lrès*sjonel 
très-bien  écrit,  et  particulièrement  une  excellente  lotroduotioa  sa 
mémoire  qu'elle  précède. 

Ce  mémoire  se  distingue  aussi  par  des  qualités  très-rccomni.m 
dables  :  la  disposition  du  sujet  est  régulière  cl  bonne  ;  les  pre 
sont  bien  choisies;  la  discussion  est  habilement  conduite  cl  ne  pré- 
sente rien  d'indécis,  et,  partout  dans  la  manière  de  l'auteur,  on  re- 
marque de  la  sagesse,  de  la  bonne  foi,  du  jugement  et  de  l'in- 
struclion. 

Son  opinion  sur  le  point  capital  de  la  question  est  que  les  impo- 
sitions directes  ont  été  maintenues,  a  l'égard  des  <iallo-Homam>, 
jusque  sous  Dagobert,  sans  que  les  Francs  y  aient  jamaû 
soumis;  que,  d'ailleurs,  l'assiette  et  la  perceplion  en  étaient  irre* 
gulières  et  peu  assurées,  et  que  le  système  romain,  profondément 
altéré  par  la  conquête,  fut  dès  lors  en  pleine  décadence  et  menues 
ruine.  Or,  une  pareille  solution  approche  beaucoup  d'une  néga- 
tion, quand  on  considère  comment  la  question  a  été  posée  par  l'A- 
cadémie; et  nous  n'avons  pas  eu  tort,  en  ce  qui  regarde  le  mémoire 
N°  2 ,  de  dire  que ,  suivant  l'opinion  de  tous  les  concurrents,  il 
n'y  eut  pas,  ou  il  n'y  eut  presque  pas  de  contributions  directes  sous 
les  deux  premières  races. 

Le  mémoire  N°  3  est  précédé  d'un  traité  sur  le  système  des 
impôts  et,  en  quelque  sorte,  de  l'administration  romaine  sou>  h  l 
empereurs;  traité  fort  clair,  fort  savant  et  fort  remarquable  \  Ce 
qu'on  y  lit  de  la  manière  dont  se  faisait  l'assiette  de  l'impôt  former 
est  surtout  digne  de  la  plus  grande  attention.  Suivant  Tailleur, 
qui  paraît  très-versé  dans  le  droit  romain  et  très-ingénieu\  dans 
l'interprétation  des  textes,  cet  impôt  fui,  depuû  Constantin,  I 
sur  le  capital  et  non  plus  sur  le  revenu;  et  toute  pmpi  iété  estimée 
mille  so/jrficonstitua  ce  qu'on  appelait  un  caput,  un  jinjum  h 
inrium.  Cette  valeur  de  l'unité  imposable,  composée  de  mille  scsjsj 
d'or,  n'avait  pas  encore  été  déterminée  :  l'auteur  l'a  découverte  en 

1  L'auteur  (1.   d  mémoire  ed  M    Bandi  dl  Vi    m    d     I 


3iO 

rapprochant  fort  adroitement  un  passage  négligé  jusqu'ici  d'une  loi 
de  Majorien,  des  autres  passages  des  textes  latins  depuis  longtemps 
employés  dans  le  même  cas  par  les  commentateurs.  Cette  décou- 
verte, si  elle  se  confirme,  ouvre  la  voie  à  une  foule  de  questions 
neuves  relatives  à  l'économie  politique  de  l'empire  romain,  et,  par 
rapport  à  quelques-unes  de  ces  questions,  elle  recule  de  beaucoup 
le  terme  où  M.  de  Savigny  s'est  arrêté. 

Pénétrant  ensuite  dans  le  cœur  du  sujet  mis  au  concours,  l'auteur 
démontre  très-clairement  que  le  census  mentionné  dans  les  lois  ou 
dans  les  chartes  n'est  qu'une  redevance  privée  et  domaniale,  et  c'est 
dans  ce  sens  qu'il  explique  parfaitement,  sans  laisser  aucune  incerti- 
tude, le  terra  censalis  du  capitulaire  de  l'année  819.  Il  prouve  que, 
dans  cet  acte,  il  s'agit  d'une  précaire  ou  d'une  terre  donnée  soit  au 
fisc,  soit  à  l'église,  par  une  personne  qui  s'en  est  réservé  la  jouis- 
sance pendant  sa  vie,  moyennant  un  census  assez  modique  qu'elle 
paie  au  donataire.  Ce  texte,  dont  on  se  servait  comme  d'un  puis- 
sant argument  pour  prouver  l'existence  des  impositions  publiques 
sous  les  Carlovingiens,  n'avait  pas  encore  été  expliqué  d'une  ma- 
nière aussi  nette  et  aussi  sûre. 

L'auteur,  qui  s'est  attaché  à  la  lettre  du  programme,  sans  doute, 
parce  qu'étant  un  étranger,  il  n'a  pas  été  informé,  comme  parais- 
sent l'avoir  été  ses  concurrents,  de  l'interprétation  que  l'Académie, 
dans  une  de  ses  séances,  avait  faite  de  ce  programme  ;  fauteur, 
dis-je,  n'a  donné  la  préférence  à  aucune  des  deux  questions  sur 
l'autre,  et  n'a  pas  mis  plus  d'intérêt  à  la  question  des  impositions 
directes  qu'à  celle  des  impositions  indirectes,  En  général ,  dans  sa 
manière  de  procéder,  il  recherche  les  passages  où  il  est  question 
de  census,  de  tributum,  de  vectigal;  puis  il  les  explique,  et  fait  voir 
qu'ils  ont  tous  rapport  à  des  redevances  privées  ;  et  comme  il  ne 
trouve  nulle  part  rien  qui  indique  une  imposition  publique  directe , 
payée  par  un  homme  libre  ,  il  nie  l'existence  d'aucune  imposition 
de  cette  espèce.  Mais  lorsqu'il  aborde  franchement  la  question ,  et 
qu'il  veut  prouver  directement  qu'il  n'existait  pas  d'impôts  fonciers 
ni  d'impôts  personnels,  on  est  forcé  de  reconnaître  que,  relative- 
ment à  toutes  les  autres  parties  de  son  mémoire,  celle-ci  est  fai- 
blement traitée,  et  qu'il  s'y  montre  moins  érudit  et  moins  habile 
qu'à  son  ordinaire.  On  remarque  aussi,  sur  des  points  accessoires, 
des  erreurs  évidentes,  comme  lorsque  les  majores  et  les  judices 
villarum,  qui  généralement  étaient  pris  parmi  les  personnes  de 
condition  servile ,  sont  représentés  comme  des  hommes  libres  et 


Ml 
de  liants  pereonnagea.  Mais  plus  Ma  il  âtaMil  eolre  U  d<  les 

dîmes,  nome  fj  dcriwiv,  une  distinction  qui  n'avait  pas  encore  été 

aussi  bien  faite  par  personne.  J'ajoute,  et  c'est  an  mérite  particulier 
à  ce  mémoire,  que  parloul  lesinititQlkmi  dei  Francs  .N  iopi|spîfBeu  - 
semeui  mises  en  parallèle  avec  celles  des  Romains  qui  semblent 

avoir  avec  elles  quelque  analogie. 

En  résumé,  le  concours  ouvert  par  l'Académie  sur  la  question  des 
impositions  publiques  a  donné  les  résultais  les  plus  satisfaisants.  I  l 
solution  de  cette  question  peut  être  regardée  aujourd'hui  au  moin< 
comme  fort  avancée,  et  résolue  par  les  auteurs  des  mémoires  dans 
un  sens  favorable  à  l'opinion  de  Montesquieu,  et  contraire  à  celle  de 
l'abbé  Dubos,deM.  de  Pasloret,  et,  je  dois  le  dire,  de  M.  Eichhorn, 
qui,  sur  toutes  les  questions  de  droit  public  au  moyen  âge,  jouit 
d'une  grande  et  légitime  autorité  de  l'autre  côté  du  Rhin. 

On  pouvait  encore  alléguer  d'autres  textes  fort  importants  dont 
les  concurrents  n'ont  pas  eu  connaissance ,  ou  du  moins  dont  ils 
ne  se  sont  pas  servis,  par  exemple  : 

1°  La  constitution  de  ClOlaire  ',  de  l'an  560  environ,  suivant  Ba- 
luze  (qui  se  trompe)2,  dans  laquelle  ce  roi,  qui  fait  aux  églises  la 
remise  de  la  dîme  et  des  autres  droits  qu'il  percevait  sur  certaines 
terres  et  sur  certains  revenus,  paraîtrait  avoir  levé  dans  ses  étals 
des  espèces  d'impôts  publics. 

2°  In  passage  de  Grégoire  de  Tours  3,  omis  par  D.  Bouquet, 
dans  lequel,  après  avoir  dit  que  l'empereur  Léon  affranchit  la  ville 
de  Lyon  de  tout  impôt,  parce  que  l'archidiacre  de  celte  ville  avait 
guéri  la  fille  de  cet  empereur,  l'historien  ajoute  :  «  Encore  aujour- 
»  d'hui,  à  trois  milles  autour  de  Lyon,  on  ne  lève  aucun  impôt 
»  public,  tributa  non  redduntuv  in  publico.  » 

3°  Le  diplôme  de  Louis-le-Débonnaire  et  de  Lothaire,  son  fils  \ 
qui  confirment,  en  828,  à  l'abbaye  de  Sainl-Gall  la   D 
faile  a  celle  abbaye  par  le  roi  Pépin  du  census  payé  au  fisc  p.n  des 
hommes  libres  du  Brisgau. 

4°  Le  diplôme  de  Louis-le-Débonnaire5  de  830,  par  lequel 
empereur  cède  à  l'abbaye  de  Reichnau  une  partie  du  census  ou 

«  Capital.,!.  ï,col.  8. 

3  L'acte  ne  peut  être  de  l'an  560,  attendu  qu'il  n'est  pas  émané  de  Clotairc  T,  ma  j 
de  Clotaire  II,  suivant  la  remarque  Sa  Montesquieu. 
3  De  Gloria  confessor.,  63. 
*  Neug.,  tom.  I,  p.  496.  497. 

kopp.  .    ».     I  .     |l. 


342 

Iributum  qu'on  payait  au  fisc  dans  le  comté  de  Conrad ,  plus  la 
dîme  ou  le  dixième  de  la  portion  possédée  par  le  comte  Raban , 
et  le  neuvième  du  tribulum  que  le  Brisgau  devait  au  prince. 

5°  Un  acte  du  concile  assemblé  à  Germigny  en  843,  dans  lequel 
il  est  dit  que  le  défunt  empereur  avait  exempté  l'abbaye  de  Corbion 
(autrement  de  Saint-Laumer)  de  tous  services  royaux  et  de  tous  im- 
pôts publics,  a  cunctis  regalibus  servitiis  et  publicis  vecligalibus 
immunem  fecerat. 

Il  est  sans  doute  à  regretter  que  des  textes  de  ce  genre  n'aient 
pas  été  joints  aux  autres  éléments  destinés  à  résoudre  la  question; 
non  pas  qu'ils  dussent  nécessairement  en  changer  la  solution,  mais 
parce  qu'ils  sont  de  nature  à  fournir  à  des  adversaires  plusieurs 
objections  non  prévenues  par  les  concurrents. 

Observons  toutefois  qu'il  serait  injuste  d'exiger  que  ceux-ci 
eussent  connu  et  relevé  en  deux  ou  trois  ans  tous  les  passages 
relatifs  à  des  redevances  quelles  qu'elles  soient,  passages  extrê- 
mement nombreux,  et  dont  les  tables  placées  à  la  fin  des  collections 
de  textes  accusent  très-rarement  la  présence. 

Leurs  compositions,  d'ailleurs,  sont  plus  et  mieux  que  de  simples 
mémoires,  ce  sont  de  véritables  ouvrages  pour  lesquels  même  une 
somme  bien  supérieure  à  celle  qui  fait  le  fond  des  prix  acadé- 
miques ne  saurait  êlre  regardée  comme  une  indemnité  suffisante. 
Aussi  la  commission,  quoique  frappée  des  inconvénients  et  de  la 
difficulté  de  s'écarter  des  moyens  ordinaires  mis  à  la  disposition  de 
l'Académie,  n'a-t-elle  pas  cru  manquer  à  la  discrétion  imposée  en 
pareil  cas,  en  vous  demandant  de  faire  exception  à  la  règle,  parce 
que  les  mémoires  N°  2  et  N°  3  faisant,  pour  ainsi  dire,  exception 
à  l'usage,  ont  un  genre  et  un  degré  de  mérite  qu'on  a  rarement 
l'occasion  de  récompenser  dans  les  concours.  Elle  est  d'avis  de  dé- 
cerner à  chacun  de  ces  mémoires  un  prix  d'égale  valeur,  en  ob- 
servant seulement  que  le  N°  3  a  fait  preuve  de  plus  de  mérite, 
quoique,  pour  la  manière  dont  il  a  traité  la  question,  il  n'ait  pas 
d'avantage  sur  son  concurrent  *. 

Suivent  les  conclusions. 

Paris,  le  1  -i  juillet  1857. 

GUÉRARD. 


*  Conformément  aux  conclusions  de  ce  rapport,  le  prix  fut  partagé  entre  M.  Baudi 
di  Ycsme  et  M.  Guad«t;  et  il  fut  fait  mention  honorable  du  mémoire  N°  i.  Voy. 
M  cm.  de  l'Acad.  des  Inscr.,  t,  XII,  1 rc  part.,  p,  285. 


FRAGMENT 


»  (  I    MKMOME 

SUR  LES  INVASIONS  DES  NORTIIMANS 

SUR  LES  RORDS  ET  AU  MIDI  DE  LA  LOIRE 

Couronné  en  1839 
PIB  L  Ai;  UU  MIE  DES  INSCRIPTIONS  ET  RELLES-LKTTRES. 


et  les  Northmans  à  Angers.  —  Siège  de  cette  ville  par  Cliarlcs-lc-Chauvc . 

—  Les  Northmans  en  Bretagne.  —  Guerre  civile  de  Pas<  -m-ilit  ii  et  \\  mfaïul, 

comtes  de  Rennes  et  de  Vannes.  —  Les  Northmans 

auxiliaires  de  Pascwethen. 

873-876. 


Les  Northmans  apparurent  l'an  820  dans  l'Aquitaine.  En  813, 
ils  brûlèrent  Nantes,  massacrèrent  lévéquc  Aclartl,  pillèrent  la 
Midi  et  l'Ouest  de  la  France,  de  la  Loire  aux  Pyrénées,  saccagè- 
rent Tours,  Poitiers,  Limoges,  Saintes,  Bordeaux,  Toulouse,  se- 
mèrent partout  le  carnage  et  l'incendie.  Robert-le-Forl  essaya  de 
leur  résister:  Robert  succomba  à  la  journée  de  Brissarlbe  8G6),  et 
rien,  dès-lors,  ne  s'opposa  plus  aux  pirates.  Les  \illes  lurent  ré- 
duites en  ruines,  les  campagnes  en  solitudes.  «Presque  toutes  les 
églises  voisines  de  l'Océan,  dit  un  lémoinconlcmporain.  l'historien 
de  la  fondation  du  monastère  de  Vabres,  sont  dispersées,  l<  - 
dépeuplées,  les  couvents  détruits.  De  nobles  églises  QDl  été  (lum- 
en désert  et  les  arbres  des  forêts  couvrent  maintenant  le 
sommet  de  leurs  murailles.  Aux  bords  de  la  mer,  surtout,  la  lerw 


344 

est  demeurée  inculte,  et  à  peine,  hors  des  donjons  fortifiés,  peut- 
on  rencontrer  quelques  hommes  errants  au  milieu  de  la  soli- 
tude '.  » 

Tel  était  l'état  de  la  France  d'outre-Loire,  telle  sa  misère,  quand 
les  pirates  du  Nord,  las  de  massacres  et  de  pillages,  songèrent, 
pour  la  première  fois ,  à  se  fixer  au  sein  de  cette  malheureuse 
contrée. 

A  la  tête  d'une  des  bandes  qui  stationnaient  à  l'embouchure 
de  la  Loire,  était  un  homme  dont  la  sanglante  renommée  a  eu 
dans  tout  le  moyen  âge  un  sinistre  retentissement  :  Hastrng 

...li  fels 

...  Li  très  horrible,  li  crueaus, 
Li  plus  mais  hom  qui  une  nasquit 
E  qui  al  siècle  plus  mal  fist 3. 

Hssting  (si  pourtant  ce  nom  est  bien  celui  d'un  individu,  et  non 
un  titre  de  dignité)  avait  pris  part  a  la  terrible  expédition  de  843, 
et,  depuis,  rarement  une  année  s'était  passée  sans  qu'il  entraînât 
ses  bandes  au  ravage  des  provinces  méridionales  de  la  Gaule. 

Jusqu'alors  les  invasions  Scandinaves  n'avaient  présenté  que  le 
spectacle  de  pirates  furieux,  tuant  sans  but,  sans  pilié  et  sans  re- 
mords. Quelquefois,  il  est  vrai,  le  fanatisme  religieux  s'élait  mêlé 
à  cette  rage  insensée  ;  les  brigands  s'étaient  faits  apôtres  et 
avaient  grossi  leurs  rangs  des  misérables  serfs,  des  moines  rené- 
gats que  leur  envoyaient  la  faim,  la  débauche  et  la  peur.  Mais  c& 
n'était  plus  du  butin  seulement,  ce  n'étaient  plus  quelques  cen- 
taines d'apostats  qu'il  fallait  à  Hasling  :  c'était  une  domination 
durable  et  glorieuse,  c'était  sa  part  de  la  terre  et  du  soleil  des 
Gaules.  En  moins  d'un  demi-siècle ,  le  génie  aventureux  du  Nord 
avait  parcouru  cette  triple  phase  ;  les  brigands  étaient  devenus 
convertisseurs;  et  les  convertisseurs,  à  leur  tour,  abandonnant 
bien  vite  ces  vains  projets  de  prosélytisme  qui  semblent  réservés 
aux  nations  passionnées  du  Midi,  se  livraient  tout  entiers  à  cet 
instinct  de  concjuête  qui  avait  déjà  produit  la  grande  invasion 
germanique. 

*  Epist.  Agii  Vabrens.  Abbat.,  de  Origine  Mon.  Vabrens.,  ap.  Catell.  in  Hist. 
(.omit.  Tolosanorum,  p.  69. 

2 Chronique  des  ducs  de  Normandie,  par  Benoît  dit  de  Sainte-Maure,  pub.  par 
)>.  Michel,  Paris,  \K)(\,  t.  I,  p.  'JR. 


146 

tfaatiog  a  deviné  le  plan  que  doit,  vingt  ans  plus  tard,  rêalifél  Hol- 
lon.  Il  s'asseoira  dans  une  des  vieilles  et  puissantes  cités  baMiespar 
les  Romains  ;  il  \  fixera  ses  guerriers  avec  leurs  femmes  et  leurs 
enfants,  comme  autrefois  les  trihus  frankes,  dans  les  villes  arra- 
chées ,ni\  Césars.  Il  renonce  l  la  pairie  lointaine;  nouveau  Clovis, 
il  a  rêvé  pour  une  nation  nouvelle  une  nom  elle  domination,  cl, 
comme  les  rois  franks  avaienl  pris  Tournay  pour  menacer  Tri 
Arles  et  Lyon,  il  prend  Angers  à  la  face  de  l'empire  de  Charle- 
magne,  pour  de  là  l'élancer  sur  Paris  et  sur  Toulouse. 

Angers  était  une  ville  importante  et  un  poslc  presque  impre- 
nable. Entourée  de  larges  murailles  élevées  par  les  anciens  maîtres 
du  monde,  elle  dominait  du  baut  de  son  chaHeau,  bâti  sur  le  roc, 
le  cours  de  la  Mayenne,  et  donnait  la  main  à  la  staiion  de  Nani>  s 
et  à  celle  de  la  Sèvre  nantaise  :  Tune,  inépuisable  arsenal  en  cas  de 
défaites;  l'autre,  poste  avancé  au  milieu  du  Poitou.  Hasting  ré- 
solut d'en  faire  son  point  de  départ  pour  la  conquête.  Il  alla  cher- 
cher dans  le  Nord  une  colonie  guerrière,  et  le  temps  que  nécessila 
la  levée  de  celte  armée  de  pirates,  de  femmes  et  d'enfants,  procura 
un  moment  de  répit  au  pays  d'outre-Loire.  Pendant  les  années 
871  et  872,  les  chroniqueurs  ne  font,  en  effet,  menlion  «1  au<  un 
désaslre;  mais,  en  875,  les  Northmans  reparaissent  sur  la  Loire  , 
ils  remontent  le  fleuve,  renversant  sur  leur  route,  villes,  châ- 
teaux, églises  et  monastères,  désolant  les  campagnes;  ils  entrent 
dans  la  Mayenne  et  s'approchenl  d'Angers  \ 

Pas  un  soldat  ne  se  trouva  pour  leur  résister;  depuis  la  mort 
du  duc  d'Anjou,  Robert,  et  du  comle  de  Poilou,  Ranulf,  ces  deux 
provinces  étaient  dépourvues  de  défenseurs.  Aussi,  à  la  nouvelle  de 
l'invasion  imprévue  d'Hasling,  les  habilanls  s'enfuient  et  se  dis- 
persent 2.  Le  barbare  entre  sans  coup  férir  dans  la  ville  déserte  . 
place  ses  barques  sous  la  protection  du  rocher  escarpé  au  pied 
duquel  coule  la  Mayenne,  partage  aux  familles  de  ses  guerriers 
les  maisons  abandonnées,  et  s'occupe  aussitôt  de  multiplier  les 
moyens  de  défense  autour  d'une  place  déjà  formidable  par  sa  po- 


1   Civitatein  Andc^avis  (in  «jua  Normanni  i  qnifousdam  arbibus,  erer*U 

castellis,  nionasicriis  et  ccclegiis  incensis ,  et  agris  in  solitiidinrm  niaetit,  ..  re»idc- 
Lanti...  (Annal.  Berlin,  ad  an   87r>,  ap.  D.  Bouqu.-t.  t    \  II.  f.  U7.) 

3  Andegaviac  civitatem,  civihus  fuga  dilapsis,  vacuam  nperieotes,  ingredinntur. 
[Cbron.  Monaat.  S   Sergii  Andegav. —  Annal.  M»  ttaM. —  (,lu.  R      n<Mrn«r,ap. 

D.  Bouquet,  t    VI.  p. 


346 

sition.  La  ville  était  inattaquable  du  côté  de  la  rivière;  il  fait  creuser 
et  élargir  des  fossés,  élève  de  nouveaux  retranchements,  répare 
les  murs  écroulés,  et,  la  ville  une  fois  fortifiée,  il  laisse  ses  sol 
dats  se  répandre  dans  les  contrées  circonvoisines  pour  les  dévaster  ' . 

La  lâcheté  était  grande  dans  l'empire  de  Charles-le-Chauve,  le 
gouvernement  sans  énergie,  et  les  populations  dans  l'épuisement. 
Trop  souvent  le  fils  de  Louis-le-Débonnaire  était  demeuré  sourd 
aux  cris  de  ses  peuples  expirants.  Tant  de  honte,  d'ailleurs,  s'at- 
tachait déjà  à  son  règne ,  qu'on  pouvait  croire  le  sentiment  de 
l'honneur  national  éteint  dans  son  cœur.  Quant  aux  provinces , 
elles  étaient  si  fractionnées,  si  étrangères  l'une  à  l'autre,  le  danger, 
pour  la  plupart,  était  si  loin  encore,  qu'elles  eussent  sans  doute 
laissé  faire,  se  fiant,  pour  l'avenir,  à  ce  courage  du  désespoir  qui 
sauve  quelquefois ,  ou  à  ce  courage  passif  des  martyrs  qui  use 
l'oppression  et  conserve  les  races  vaincues. 

Pourtant  il  n'en  fut  pas  ainsi.  Charles  se  réveilla  à  la  nouvelle 
de  l'occupation  d'Angers,  celte  peste  enfermée  au  fond  des  en- 
trailles du  royaume  2.  La  Gaule  entière  comprit  avec  lui  qu'il 
s'agissait  du  salut  public,  que  la  soif  de  pillage  des  Northmans , 
irritée  par  le  butin  qu'ils  avaient  déjà  fait,  ne  pouvait  plus  se  sa- 
tisfaire que  par  la  ruine  universelle  3.  On  se  décida  à  écraser  les 
pirates,  et  l'expédition  préparée  contre  eux  prit  le  caractère  d'une 
guerre  générale. 

La  prise  d'Angers  par  Hasting  était,  en  effet,  un  cas  de  guerre 

1  Quam  cum  munitissimam  ,  et  situ  loci  inexpugnabilem  esse  vidissent,  in  lœtitiam 
effusi,  liane  suis  suorumque  copiis  tutissimum  receptaculum  adversus  lacessitas  bello 
gentes  decernunt  Protinus  navib.is  per  Meduanam  fluvium  deductis,  cum  mulieribus 
et  parvulis  suis,  veluti  in  ea  habitaturi  intrant ,  diruta  reparant,  fossas  vallosque 
rénovant,  et  ex  ea  exilientes  repentinis  incursibus  circumjacentes  regiones  dévastant. 
(  Chr.  Mon.  S.  Sergii  Andegav.  ap.  D.  Bouquet,  t.  VI',  p.  55.) 

Tout  ce  passage  est  copié  textuellement  par  les  Annales  de  Metz,  ibid.,  p.  200  ,  et 
par  la  Chronique  de  INantes,  ib . ,  p.  220. 

Northmanni  urbem  Andegavis,  quasi  in  ea  habitaturi,  cum  suis  omnibus  occupant. 
(  Chron.  Sigiberti  Gemblac.  ap.  D.  Bouquet,  t.  VI',  p.  252.) 

Normanni  cum  suis  omnibus  Andegavos  occupant ,  quasi  eam  inhabitaturi.  (Chron. 
SithienseS  Bertini,  ap.  D.  Bouquet,  t.  VII,  p    269.) 

Quod  cum  Carolo  tam  perniciosa  pestis  in  visceribus  regni  inclusa  nuntiata  esset. 
(Chron.  Monast.  S.  Serg.  Andegav.) 

3  Sollicitati  paucarum  civitatum  vel  regionum  direptione  et  ex  prseda  singularum 
quantac  opes  universarum  essent ,  animo  prospicientes  ,  Andegavis  civitatem.  ..  ingre- 
diuntur.  (  Ann    Mettons,  ad.  ann.  875,  ap.  D.  Bouquet,  t.  VI,  p  200.) 


m 

nationale,  prévu  avec  terreur  par  la  dièie  de  Marteo,  an  B4 

Il    \    a\ail    iinasion  du  territoire,   il   \   avait  Lnntireri,   il  y  a\ail 

péril  pour  (oui  le  royaume  :  toul  le.  peuple,  d'un  boni  I  l'antre 
des  Gaules,  devait  se  lever  pour  repoosaar  l'ennemi  publie*.  De 

chacun  des  royaumes  qui  obéissaient  a  Charlcs-le-Chauve ,  ée  la 
Neustrie,  de  l'Aquitaine  et  de  la  Lorraine,  une  armée  formidable 
s'apprêta  à  marcher  sur  les  rives  de  la  Loire,  et  è  éteindre  l'in- 
cendie qui  menaçait  le  pays  entier. 

Charles,  au  milieu  môme  de  cet  cnlhnusia>me  uni\er*el,  M 
démentit  pas  son  caractère  rusé  et  cauteleux.  Il  fit  répandre  lé 
bruit  que  les  Bretons,  suivant  leur  usage,  menaçaient  la  fron- 
tière, qu'il  avait  levé  des  troupes  pour  les  punir,  que  c'était  contre 
eux  qu'il  marchait  avec  toutes  les  forces  de  son  empire  3.  Tandis 
que  les  Norlhmans  rassurés  s'endorment  sur  la  foi  de  cette  fausse 
nouvelle,  les  préparatifs  de  l'expédition  continuent,  mais  a\e«  une 
grande  lenteur,  à  en  juger  par  une  expression  des  Annales  de 
Saint-Berlin  :  Les  Northmans  résidaient  déjà  depuis  îahgtèmpi  << 
Angers*.  Enfin  Charles  se  met  en  campagne  :  chemin  faisant,  il 
apprend  que  son  neveu  Carloman  l'aveugle  s'est  enfui  de  son 
monastère  et  s'est  joint  à  Louis,  roi  de  Germanie.  Ce  fâcheux 
événement  le  trouble  à  peine;  il  continue  sa  route  et  arrive  bientôt 
sous  les  murs  d'Angers 5. 

On  campe,  on  entoure  la  ville  d'une  forte  palissade6.  Des 
ambassadeurs  ,  munis  de  lettres  de  créance  ,  vont  solliciter  le  roi 


*    Fa  volumus  ut  cujuscumque  nostrùwi  homo  ,  in   cujuscumque    n  ;;n<>   *it  ,   <  mu 
tentera  suo  in  bostem ,  vcl  aliis  suis  utilitatibus  pergat  ;   ni-i  talis  r<  ;;ni  invasio  ,  quain 
Lu n tue  ri  dieunt,  quod  absit,  acciderit,  ut  omnis  populus  illuc  rcjjni    ad  rain   r.  |><  I- 
landam  comniunitor  pergat.  (  Convent.   ap.  Marsnam   an.    847,  Adiuinli.it     K 
cap.  V,  ap.  D.  Bouquet,  t.  VIT,  604.) 

a  Illico  ex  omnibus  regnis,  qua;  sua:  ditioni  parebant,  xluti  ad  BMHMM  in<  < •ndnim 
extinguciidum,  exercitum  colligit.  (Cbron.  MttMttt,  >    Seff.  Andegav.) 

3  Carolus  Ini-tnii  drnimti.il  mi»  us  Britaiiniain.  ut  Normaiini  .  qui  And. 
(•ni  uccupaverant ,  non   autumarent   m-  tdvOTMl  mê  iH«"    iluruin  .   n-    ni  alia  loca  in 
quibu»   iia  constringi  non   possent .  aufugcrcnt.    (Annal.   Berlin,    ad  an.   873,    »P' 
D.  Bouqmt.  t.\[,p.U7.) 

'  In  qui  Normaaai  jam  diutiiriin  tnnpnre  residebaut.  |  Ami.  !>•  i 
l'nde  non  ma;;iioprre  est  (  arnlu-.  ronturballU  ;   »ed 

collecta  civiutom  AndegarU    'Anii.il.  Berftia  .<d  tu.  >7~>,  ap.  D.  Bouq  .  I    W 
p.  ||< 

|  n.  li.rlin  ) 


348 

des  Bretons ,  Salomon ,  le  supplier  de  venir  au  plus  tôt  au  secours 
du  roi  des  Franks,  son  bon  cousin  et  compère,  et  de  l'aider  à  ex- 
pulser l'ennemi  commun.  Ils  lui  rappellent  que  plus  d'une  fois  la 
Bretagne  a  été ,  comme  la  France ,  désolée  par  ces  infidèles  du 
Nord.  Le  salut  commun  dépend  du  roi  des  Bretons,  de  ce  prince 
si  brave  et  si  expérimenté  dans  la  guerre,  si  sage  au  conseil ,  si 
fidèle  dans  sa  probité,  si  puissant  par  le  nombre  et  le  courage  de 
ses  guerriers.  En  s'emparant  du  cours  de  la  Mayenne ,  qui  bai- 
gnait dans  ce  temps  les  murailles  d'Angers  du  côté  de  la  Bre- 
tagne ,  il  peut  terminer  la  guerre  d'un  coup. 

Salomon  répondit  gracieusement  aux  envoyés  de  Charles  qu'il 
n'hésiterait  pas  à  amener  toutes  ses  forces  au  secours  du  roi  des 
Francs.  Les  ambassadeurs  quittèrent  sa  cour  pleins  de  joie  et 
rapportèrent  à  leur  maître  la  réponse  du  Breton  \ 

Bientôt,  en  effet,  une  armée  bretonne  ,  forte  de  plusieurs  mil- 
liers d'hommes,  plante  ses  tentes  sur  les  bords  de  la  Mayenne, 
dans  les  prés  qui  s'étendent  de  l'île  de  Saint- Aubin  au  pont  de> 
Treilles.  Elle  était  commandée  parSalomon,  qui  relevait  d'une  dan- 
gereuse maladie,  et  qui,  malgré  sa  faiblesse,  avait  voulu  prési- 
der au  siège  d'Angers.  Salomon  ne  se  présenta  pas  en  personne  à 
Charles-le-Chauve,  mais,  par  son  ordre,  son  fils  Wigon,  escorté 
des  plus  grands  seigneurs  armoricains,  traversa  la  rivière ,  se  ren- 
dit à  la  tente  du  roi ,  s'inclina  devant  lui ,  et,  se  recommandant  à 
sa  Sublimité ,  lui  prêta  serment  de  fidélité  en  présence  des  deux 
nations  2. 

Et  quia  alias  Britannia  per  eosdem  infidèles  Normannos  fuerat  desolata,  et  ob 
bujus  modi  causam  intendebat  habere  et  impetrare  citius  auxilium  Régis  Britonum 
contra  ipsos ,  et  quia  etiam  fluvius  Mcduanae  a  partibus  Britanniee  montra  civitatis 
tune  temporis  alluebat,  Salomoni  Britonum  Régi,  tanquam  viro  in  bellis  experto  et 
strenuo,  in  consiliis  dandis  sapienti,  in  probitatc  fideli  ,  et  in  potentia  belligerorum 
poîenti,  suos  solemnes  legatos  cum  litteris  credentiœ  destinavit  Ipsumque  Salomonem 
tanquam  consanguineum  et  compatrem  amicabiliter  deprecatus  est,  ut  in  ejus  auxilium 
venire  vellet  ad  finem,  ut  communem  bostem  commiinibus  viribus  expugnarent.  Sa- 
lomon autem  visis  et  diligenter  intellectis  legatis  Régis  Caroli  et  eorum  visis  creden- 
tiis,  attentaque  crudelitate  in  regno  suo  per  infidèles  Normannos  multocies  perpetrala, 
praefatis  legatis  amicabiliter  respondit,  quod  Carolo  Gallorum  Régi  in  hujus  com- 
mun! negotio  libentissime  auxilium  prœsiaret,  et  totis  viribus  auxiliaietur.  His  auditis 
legati  cum  magna  lœtitia  a  curia  Salomonis  recesserunt,  el  ea  quae  ab  ipso  audierant, 
Régi  Carolo  rctulerunt.  (Cbron.  Rrioc.  ap.  D.  Morice.  Pr.  de  l'Hist.  de  Bretagne,  t.  I, 
col.  24.) 

Et  dum  Carolns  Rex  in  boc  negotio  occupais  e>sct,  Salomon  filium  sunni  Wigon 


148 

Ce  rail  est  digne  d'attention  :  il  occupe,  dam  l'iiinioirc  des  rcla- 
lions  de  la  France  et  de  la  Bretagne,  une  plate  émlnenle.  Si  km 

authenticité  élail  admise,  il  suffirai!  a  expliquer  la  conspiration 
qui  coula,  deux  ans  après,  la  vie  à  Salomop,  et  il  jetterai!  un 
grand  jour  sur  la  question  encore  incertaine  de  la  cession  «1«  *  r.\r- 
morique  à  Rollon.  Hais  il  ne  faut  pas  onblierqa'il  n'esl  attesté  que 

par  lès  Annales  de  Saint  Berlin,  œuvre  d'un  prêtre  dévoué  à  la 
monarchie  franke;  que  Béginon  et  l'annaliste  «le  Met/,  n'en  font 
point  mention;  que  la  chronique  de  Sainl-Bricux ,  tout  à  l'heure 
si  complète,  si  minutieuse  dans  ses  détails  quand  elle  racontait 
l'ambassade  envoyée  par  Charles-le-Chauve  à  Salomon,  avec 
toutes  les  formes  en  usage  de  souverain  à  souverain,  est  entière- 
ment muette  sur  l'hommage  de  Wigon  au  roi  des  Frank*.  Quoi 
qu'il  en  soit,  la  soumission  prétendue  de  Salomon  ne  produisit 
aucun  effet  sérieux ,  el  ne  larda  pas  à  être  oubliée  au  milieu  de  la 
dissolution  de  l'empire.  Le  faible  Charles-le-Simple  ne  parut  s'en 
souvenir  un  demi-siècle  plus  lard,  que  pour  abandonner  aux  con- 
quérants normands  les  droits  qu'elle  lui  reconnaissait. 

Après  la  jonction  des  deux  armées,  l'attaque  recommença  avec 
une  activité  nouvelle.  Les  Bretons  pressaient  la  ville  du  côté  de  la 
Mayenne,  dont  les  Northmans  avaient  rompu  le  pont,  et  sur  laquelle 
ils  avaient  rangé  leurs  vaisseaux  entre  les  ruines  du  pont  el  l'Ile- 
du-Monl,  qui  depuis  a  pris  le  nom  de  Saint- Aubin.  Les  Franks,  de 
leur  côté,  employaient,  pour  battre  la  place  en  brèche,  de  nouvelles 
machines  inconnues  jusqu'alors,  et  dont  l'usage  avait  probablement 
été  apporté  à  la  cour  de  Charles-le-Chauve  par  les  artistes  qu'il 
faisait  venir  de  Byzancc.  De  part  et  d'autre,  on  se  battait  avec 
acharnement,  les  chrétiens  serrant  étroitement  la  ville,  les  assié- 
gés faisant  pleuvoir  sur  eux,  du  haut  des  tours,  une  pluie  de 
pierres  que  leur  fournissait  la  roche  schisteuse,  facile  à  diviser,  sur 
laquelle  le  châleau  est  fondé.  Mais  le  siège  traînait  en  longueur; 
les  guerriers  d'Hasting  se  battaient  en  hommes  pour  lesquels  il  \ 

ad  eum  cum  Primoribus  Britonum  misit  :  qui  filius  cjin  se  Carolo  «  <>mm< ml irii  .  <-t 
fidelitatem  coram  lidelibus  suis  alla  juravit.  (Annal.  Berlin,  ad  au,  87".  i|>.  I>.  Bou- 
quet, t.  VII.  p.  H  7.) 

La  narration  si  détaillée  de  l'ambassade  de  Charles-le-Chauve  à  Salomon  ne  se  trouve 
que  dans  la  Chronique  de  Saint-Brieux  ;   I* *    \nn..I.  1   «!.•  S.mii  li.  1 1  m  i. '. «  foui  pofel 

nient  ion.  Mais,  si  elle  peut  être  suspectée  de  mensonge,  elle  n'en  est  pui M  |"ccieu*e 

rnniiiM  in;niif<«t;»tion   du   patriotisme  breton,  et  comme  document  pour   li 
plr.niatiqur. 


350 

va  de  la  vie;  tous  les  engins  de  guerre  échouaient  contre  leurs 
imprenables  fortifications  ;#  la  contagion  et  la  famine  décimaient  les 
assiégeants  renfermés  dans  leurs  lignes.  Le  découragement  s'em- 
para de  cette  immense  multitude  ,  et  déjà  l'on  parlait  de  lever  ce 
siège  dirigé  par  deux  rois  en  personne,  et  auquel  avaient  été  con- 
voqués les  peuples  de  trois  royaumes,  lorsque  Salomon  fit  part  à 
Charles-le-Chauve  d'un  plan  hardi  qu'il  venait  de  concevoir1. 

Détourner  la  Mayenne,  mettre  à  sec  les  bateaux  des  pirates  qui 
stationnaient  au  pied  de  la  roche  du  château,  et  y  mettre  le  feu  :  tel 
était  le  dessein  du  roi  des  Bretons.  Les  soldats  travaillèrent  avec 
ardeur  à  ouvrir  la  tranchée.  Un  canal,  d'une  largeur  prodigieuse, 
fut  creusé  de  la  tête  des  prés  voisins  de  l'île  de  Saint-Aubin  jus- 
qu'au pont  de  Maine  ;  la  rivière,  abandonnant  son  ancien  cours,  se 
précipita  dans  ce  nouveau  lit,  et  laissa  les  vaisseaux  des  Northmans 
au  pouvoir  des  Bretons. 

A  la  vue  de  cette  opération ,  qui  anéantissait  leur  dernière  res- 
source, les  assiégés  s'effrayèrent.  Leurs  chefs  demandèrent  à  ca- 
pituler, et  offrirent  humblement  au  roi  des  Franks  une  somme 
énorme,  fruit  de  leurs  rapines,  s'il  consentait  à  leur  ouvrir  passage 
à  travers  son  armée,  et  à  les  laisser  sortir  sains  et  saufs  du 
royaume.  L'armée  refusait  cette  composition  déshonorante  ;  elle 
voulait  en  finir  avec  ces  sacrilèges  persécuteurs  du  Christ  et  des 
peuples  chrétiens.  Mais  une  insatiable  avarice  ,  et  peut-être  aussi 
une  lâcheté  secrète,  dominaient  Charles-le  Chauve.  Déjà,  dans 
une  semblable  occasion  ,  il  avait  laissé ,  sur  la  Marne  ,  s'échapper 
une  bande  de  pirates  qu'il  tenait  sous  sa  main.  Cette  fois  encore 
il  trahit  la  cause  de  ses  peuples.  Tout  ce  que  demandèrent  les 
Northmans ,  ils  l'obtinrent  :  sortir  d'Angers  sans  être  inquiétés ,  à 
jour  convenu,  regagner  une  île  de  la  Loire  en  leur  possession  (pro- 
bablement celle  de  Saint-Florent),  y  rester  jusqu'au  mois  de 
février,  y  ouvrir  —  ce  qu'on  aurait  peine  à  croire ,  si  tous  les 
historiens  ne  l'attestaient  —  un  marché  des  dépouilles  de  la  France 

*  Igitur  ex  omnibus  partibus  urbs  obsidione  circumdata,  niultis  dicbus  undique 
summa  virtute  dimicatur,  nova  et  inexquisita  machinamentorum  gênera  applicantur. 
Sed  conatus  Régis  prosperitatis  effectum  non  obtinuit,  quia  et  loci  faciès  non  facilem 
pra;bebat  ascensum,  et  Paganorum  valida  manus,  quia  pro  vita  eis  res  erat,  summo 
conamine  resistebat.  Exercitus  autem  immensrc  multitudinis  cum  longo  obsidionis 
taedio  et  gravi  pestilentise  morbo  attereretur (Chronicon  Mon.  S.  Serg.  Andegav.) 

Exercitus  vero  cum  longae  obsidionis  tœdio  et  famé  ac  peste  attereretur (Annal. 

Mettens.  ad  ann.  875.) 


351 

toléré  par  le  roi  des  Frtfiks.  Gharfei  i*'ur  iccorda  tout.  Eu*,  de  liai 

.  B'engageaieni  à  ne  rommettre  ni  laisser  commettre» de  lent 

vie,  aucun  ravage  dans  son  royaume.  Ils  juraient  qu'au  m<>îs  de 

terrier,  tous  les  pirates qui  géraient  restés  fidèles  au  coite  d'Odfn 

sortiraient  de  l'rancc  pour  n'y  jamais  rentrer  Ml  ennemis  :<ni\  «pu. 

à  cette  époque,  auraient  déjà  reçu  le  baptême,  e(  qui  voudraient  ft 
L'avenir  rester  siueèrement  attachés  à  la  religion  (  lirélienne ,  se 
rendraient  auprès  du  roi,  et  ceux  qui,  encore  païens,  voudrai»  ni 
< -(«pendant  adopter  la  religion  du  Christ,  seraient  baptisés  lorsque 
Charles  l'ordonnerait  \ 


■   Britones..,  conati  sunt  lluviuni  a  suo  atvco  deviaiv,  ut  eXSiocatO  Battrai!   i 
DAvea  Normannornin  Inradere  poeeent.  Cœperunt  itaque  fossam   mirae  magnitudinis 

ac  latitudinis  aperire.  Quac  rcs  tantac  formidinis  metum  Kormannil  injecit,  ut  absqae 
dilationc  ingentem  pecuniani  Carolo  polliccrentur,  si,  soluta  obsidionc,  c\  suo  i 
liberum   pra-boret  egressum.  Rex  turpi  cupiditatc  suprratus 'pecuniani  rer.  pit,    .1   al. 
obsidionc  !«'<•<  il- ma  bostibus  viam  fecit.  (Chronic.  Mon.  S.  Scrg.  Andcgav.) 

Carolus  viriliter  ac  strenue  oh-idioncin  Nortmannorum  in  gyro  Andcgavis  ciritatis 
exequ.ns,  adeo  Nortmannos  perdomuit,  ut  primorcs  eorum  ad  illmn  \« m m,i.  M 
illi  comni.ndaverint ,  et  sacramenta  qualia  jussit  egerint ,  et  obsides  quo.»  01  quant.»» 
quacsivil  illi  dederint  :  ut  de  civitate  Andcgavis  constituta  die  exirent,  et  in  r.;;no  suo  , 
quamdiu  viverent  (viveret,  suivant  une  leçon  différente)  ,  nec  pradam  facerent ,  nec 
ficri  consentirent.   Pctierunt  autrui  ut  cis   in  quadam  insula  Ligeris  fluvii  usque  in 
mense  februario  residere  ,  et  mercatum  liabere  liccret  :  atque  in  mense  februario,  cjui- 
cumque  jam  baptizati  essent   ex   eis  ,  et  ebristianitatem   de  celcro  veraciter  tenerc 
vcllent,  ad  cum  venirent;   et  qui  adbtic  ex  paganis  christiani  ficri  vcllent,  ipslus  dispo- 
sitione  baptizarentur  :  ceteri  vero  ab  iltius  regno  discederent  ulterius,  sicut  dictuin 
ad  illud  in  nialuni  non  reversuri    (Annal.  Bcrtin.) 
Tune  enim  rex  Carolus  turpi  cupiditate  superatus  ,  pecuniani  a  Norman  1 
et  ab  obsidione  privatim  sub  silenlio  noctis  recessit  turpiter  et  lahonestt  :  sicque  bos- 
til.u»  viam  fecit    (Cbron.  Namnctensc,  ap.  D.  Bouquet,  t.  VIII,  p.  224 .) 

Et  quia  conati  sunt  Britones   Meduanam  fluvium   a  suo  alveo  deviare,  Non 
emnes  egressi  Boni  1  civitate  Karotl  permissione,  ingedtesi  tataen  peetraiim  Carolo 
douantes   (Cbron.  Britannic.  ap.  D.  Bouquet,  t.  VII.  \>.  - 

Scd  pecunia  sibi   à   Normannis   data  ,  egressum  prxbuit  cis,  boc  pacto  ut  ainplias 
(iallias  non  infestaient  :   quod   illi   nequaquam   tenucrunt.   (( .In. m.  l.i.v.   . 
Chenil  script.  Franc,  t.  III,  p.  559.  ) 

Voy.  aussi,  sur  ce  siège,  l'Histoire  de  Bretagne,  de  don»  Morice,  torar   I,   f, 
l'Ili-t.  de  Bretaignc,  de  Bcrir  d'Argent  ré,  2'  éd.  l'aris,  4GI8, 1.  III,  p.  185  et  4  86;  et 
l'.i » 'lin,  Recb.  bistor.  sur  l'Anjou  <t  ».•»  iiioiiiiin.-rit-.  1.  I.  <  h    19,  f.  i 

-t  Sigebcrt  de  Getnbloon  qui   lait  fui  de  l'eppositioa  de  l'armée  au   traite  : 
-  exerrilu.  ..  egressum  ei»  aJMtit    (  Chron.  StgU)    <••  miU  .   i|.    1»    H..ti.|  .  1.  \  II. 
252.) 


352 

Les  clauses  de  ce  traité  déshonorant  pour  Charles-le-Chauve 
furent  jurées  de  part  et  d'autre  :  les  Northmans  donnèrent  tous 
les  otages  ,  prêtèrent  tous  les  serments  que  le  roi  exigea ,  et  lui 
apportèrent  des  monceaux  d'or  enlevés  à  ses  sujets.  II  leva  le  siège 
dans  le  silence  de  la  nuit  ;  les  Northmans  sortirent  menaçants,  et, 
à  peine  eurent-ils  gagné  la  Loire,  qu'ils  ne  songèrent  plus  à  par- 
tir, comme  ils  s'y  étaient  engagés,  et  que  leurs  excès  recommen- 
cèrent plus  atroces  et  plus  impunis. 

Charles  célébra  comme  un  triomphe  la  triste  issue  de  cette  ex- 
pédition. Accompagné  des  grands  et  du  peuple  accourus  de  tous 
côtés,  il  entra  dans  la  ville  qu'il  venait  de  recouvrer,  assista  aux 
magnifiques  cérémonies  de  la  purificalion  des  églises ,  et  à  l'in- 
stallation solennelle  des  corps  de  saint  Aubin  et  de  saint  Lezin,  que 
les  clercs  avaient  enlevés  de  leurs  tombeaux  à  l'approche  des 
Northmans,  et  qui  furent  replacés  dans  leurs  châsses  d'argent.  Il 
fit  des  dons  considérables  à  ces  bienheureux  ,  et  repartit  au  mois 
d'octobre  pour  le  nord  de  ses  étals ,  comblé  des  bénédictions  du 
clergé,  flétri  par  le  mépris  des  peuples. 

Tel  est  le  tableau  que  les  historiens  nous  ont  tracé  de  la  mé- 
morable campagne  d'Angers.  Des  objections  se  sont  élevées  contre 
quelques  circonstances  de  ce  siège ,  et  particulièrement  contre  le 
détournement  de  la  Mayenne  par  Salomon.  Mais  l'accord  unanime 
avec  lequel  les  chroniques  présentent  les  détails  de  cet  événe- 
ment ,  la  mention  expresse  faite  par  la  chronique  de  saint  Serge 
du  changement  du  cours  de  la  Mayenne  (  tune  temporis  murum 
alluebat),  ne  peuvent  laisser  de  doute  sur  la  véracité  de  ce  récit. 

Parmi  les  conditions  de  la  capitulation  d'Angers ,  une  des  plus 
importantes  était  celle  qui  promettait  des  établissements  en  France 
à  tout  païen  qui  se  convertirait  au  christianisme  :  condition  dans 
laquelle  l'observateur  attentif  trouvera  le  germe  du  fameux  traité 
de  Sainl-Clair-sur-Eple.  Malheureusement  l'histoire  ne  nous  dit 
pas  quel  en  fut  le  résultat.  Elle  menlionne  seulement ,  en  876  ,  le 
baptême  de  quelques  Northmans,  que  l'abbé  de  Saint-Martin  de 
Tours,  Hugues ,  marquis  de  France,  présenta  à  Charles-le-Chauve 
au  concile  de  Pontyon.  C'étaient  peut-être  les  néophytes  que  leurs 
compatriotes  avaient  laissés  dans  l'Anjou  et  dans  la  Touraine.  L'em- 
pereur les  combla  de  présents  et  les  renvoya  dans  le  Nord.  A  peine 
furent-ils  revenus  dans  leur  patrie,  qu'ils  oublièrent  toutes  leurs 
promesses ,  et  vécurent,  comme  autrefois,  en  vrais  infidèles  K  On 

1  Interea  baptizati  sunt  quidam  IVortmanni,  ab  Hugone  Abbate  et  Marchione  prop- 


HP  rappelle  le  mol  dmidc  ce* chefs  norlhmans,  auquel,  le  |dui 

île  son  Itapleme,  le  catéchise    ;in;mI    donné   une  <le  ces  grossières 

robes  blanches  destinées  au\  oéophylefl  plébéiens:  «  Voilà  déjà 

«  \ingl  fois  que  je  me  lais  baptiser.,  cl  lOUJOUTtOB  m'a\ail  COQWerl 
«des  robes    les    plus    finefl  et  les  plus   lilam  lies  ;    mais  en     | 
«  une  bonne  pour  des  bouviers,  el  non  pour  (h  -  mir;  riers  ;  si  j 

-1er  nu,  je  jetterais  bien  vile  là  tes  guenilles  aVec  i<»n  (.hrist  '.  », 
Los  païens,  depuis  Louis-le-Débonnaire,  n'avaient  pas  changé. 

Quant  au  reste  des  pirates  échappés  d'Angers,  peu  soucieux 
d'un  traité  que  l'inertie  du  gouvernement  earlovin^ien  el  le>  dis- 
sensions des  Bretons  frappaient  de  nullité,  ils  s'étaient  divisés, 
Les  uns,  suivant  une  chronique  ,  étaient  partis  avec  Hasling  pour 
cette  douteuse  expédition  de  Luna, célébrée  par  Berx  uni.  - 

Maure2;  les  autres  attendaient,  à  l'embouchure  de  !a  Loire,  pillant 
et  dévastant  le  pays,  quels  résultats  amèneraient  les  gravai 
nemenls  qui  s'agitaient  autour  d'eux. 

Protégé  par  Hugues  l'abbé  et  le  breton  Tortulf,  souche  <\vs 
comtes  d'Anjou,  que  Charles-le-Chauve,  en  quittant  les  bords  de 
la  Loire,  avait  fait  forestier3  de  la  forêt  appelée  Nid-du-Merle  (au- 
jourd'hui Nid-1'Oison),  l'Anjou  avait  recouvré  sa  tranquillité.  Bn 
875,  les  habitants  de  Rouen,  menacés  par  les  Norlbmans,  en- 
voyèrent à  Angers  les  corps  de  saint  Laud  el  de  saint  i;<>nlaie, 
comme  dans  le  lieu  le  plus  sûr4  . 

ter  hoc  ad  imperatorem  adducti  ;  et  muncrati  ad  mot  ntlitnint.  El,  ut  ante,  ita  et 
postmoduin  ut  INortmanni  more  pagano  peregerunt.  (Annal.  Bertiniani  td  MM 
ap.  D.  Bouquet,  t.  VII,  p.  \2i.) 

I  Monach.  Gallens.  de  Reb.  bcllic.  Carol.  Magni ,  lib.  II ,  c.  -!),  tp  I>.  Bouquet, 
t.  V.  p.  134. 

'  BexKarolus  cum  praefato  tyranno  (Alstagno)  fœdus  pepigit,  el  hottem  f|Oem  «mu 
ferro  nequibat,  auro  compescuit.   Quo  fœdere  securus,  Alatagonj  I  I  n  terra 

per  oceanum  pelagus  Ita liam  tendens  ,  Lunae  portutn  attigit ,  etc..  (Citron,  anoimu  , 
ap.  Bongars.  Gesta  Dei  per  Francos,  p.  32.) 

3  Qucm  (Tortulfunt)  Carolus  Calvus  co  aniio,  quo  ah  Andcgavis,  cl  a  toto  regno 
suo  Normannos  expulit,  illius  forestae  ,  quac  ÏNidu«.-\I<  ruh  nuneupaïur,  f o  resta - 
rium  constituit.  (El  (lestis  consnlum  Andegav.  auci.  Itonacho  Mlajoria-ltonatterii, 
ap.  Acherium,  t.  IUSpicil.,  p.  257,  BOT.  edit.  Pari-,,  t  723.  ) 

II  faut  bien  se  garder  de  croire  que  les  forestiers  fussent,  à  <  œ  ,  de 
si mp tes  gardes  ou  de  simplet  admintatmleon  «In  mrena  d'une  ' 

souvent  en  même  temps  chargé!  <l<  la  défense  des  frontières.  Baudoin,  premier  comte 
uidre,  avait  le  titre  de  fore» I 
J.  Botictici,  Annal.  d'Aquitaine. 

1.  •  M 


354 

Mais  l'Armorique  était  moins  heureuse.  Son  roi ,  le  glorieux  Sa- 
lomon, s'occupait  a  réparer  l'abbaye  de  Redon  et  les  autres  édifices 
ruinés  par  les  Northmans,  lorsqu'une  vaste  conspiration  éclata  con- 
tre lui.  Le  28juin874,  Salomon  fut  massacré  près  de  Brest,  dans  un 
lieu  qui  resta  flétri  du  nom  de  Mer zer- Salami,  le  Martyre  de  Salo- 
mon ,  par  quelques  grands  seigneurs  ,  irrités  peut-être  de  l'hom- 
mage rendu  par  Wigon  à  Charles-le-Chauve.  La  mort  de  ce  prince 
fut  un  terrible  châtiment.  Comme  il  avait  autrefois  assassiné  sur 
l'autel  même  Herispoë  ,  son  seigneur,  ainsi  fut-il ,  sans  pitié ,  ar- 
raché par  ses  sujets  de  l'enceinte  du  couvent  où  il  s'était  réfugié. 
On  lui  creva  les  yeux ,  et  le  lendemain  il  expira  dans  des  tour- 
ments affreux. 

Les  chefs  de  la  conspiration  qui  arracha  la  vie  à  Salomon  étaient 
deux  de  ses  plus  illustres  capitaines ,  Pascwethen  et  Wurfand , 
tous  deux  fils  du  roi  Nomenoë  et  de  la  reine  Arganlael;  le  premier, 
comte  de  Brouerech  ou  de  Yannes ,  et  gendre  de  ce  Salomon  qu'il 
assassina  ;  le  second,  comte  de  Rennes,  qui  avait  à  venger  la  mort 
d'Herispoe' ,  son  beau-père. 

L'un  et  l'autre  s'étaient  plus  d'une  fois  signalés  contre  les  North- 
mans. 

En  854,  Pascwethen ,  dans  une  descente  des  païens  près  de 
Vannes,  leur  avait  longtemps  disputé  le  terrain  avecl'évêque  Cou- 
rantgenus.  À  la  fin  ,  accablés  par  le  nombre  ,  l'évêque  et  le  comte 
furent  faits  prisonniers,  et  Pascwethen  s'empressa  d'annoncer  son 
malheur  aux  moines  de  Redon.  Quoique  dispersés  par  les  infi- 
dèles*, les  religieux,  reconnaissants  pour  leur  bienfaiteur,  en- 
voyèrent aux  pirates  un  calice  et  une  patène  d'or  pesant  soixante- 
sept  livres ,  pour  la  rançon  du  comte  :  le  prélat  n'obtint  sa  liberté 
qu'au  printemps  suivant 2. 

Wurfand  était  un  héros  à  la  façon  d'Homère,  d'un  courage  de 
lion  et  d'une  force  de  géant.  On  racontait  de  lui  des  traits  extraor- 
dinaires; un,  entre  autres,  qui  rentre  assez  dans  notre  sujet  pour 
trouver  ici  sa  place. 

1  On  trouve  dans  les  actes  de  l'Hist.  de  Bretagne  de  D.  Morice,  t.  I,  col.  298,  un 
privilège  accordé  par  Courantgenus  aux  moines  de  Redon  ,  dans  lequel  il  atteste  cette 
dispersion  :  a  Et  quia  infestantibus  Normannis  sparsim  dispersi  estis » 

»  Hœc  carta  indicat  quod  dédit  Conwoion  Abbas  et  omnes  monachi  Rotonenses 
cs»licem  aureum  et  patenam  auream  pensantes  LXVIIsolidos,  quem  Vinwetem  mona- 
chus  detulit  secum  quando  venit  in  monasterio ,  ad  Pascweten  in  ejus  rcdemptione  de 
Normandis (Act.  de  l'Hist.  de  Bret.,  t.  I,  col.  297.) 


<. 'était  en  869-  Salomon  était  en  gtaarrc  arac  lei  Northn 

>c  bornait  à  les  empêcher  de  ra\ag6l  le.s  cm  irons  de  l,i  Lofa 
occupant  tantôt  Avesac  ,  près  de  Redon ,  tanlAI  des  points  n 
êloigOé&  après  Mi  au  «le  combats  ,  l'imer  mpfljdft  1rs  boititiUf. 

.Mais  Wurfand,  dont  le  courage  ci  Ici  fortef*  wrifadl  une  ex- 
pression  des    Annales  de    Metz,  n'avaient  pas  iië/mu 
In  siens,  supportait  impatiemment  ce  long  repos. 

Un  jour,  probablement  dans  un  de  (es  folins  |f  |  liers  aux  bar- 
bares,  on  parla  de  l'audace  des  Norlbmans ,  de  leur  patiente  in- 
fatigable. «  Eb  bien!  moi,  dit  Wurfand,  je  leur  ferai  \oir  ■  l< M 
((  Bretons  sont  hardis  à  la  fois  et  tenaces.  Que  le  roi  se  relire  avec 
«son  armée,  qu'il  me  laisse  seul  ici  avec  mes  fidèles,  ei  i  non  jours 
«entiers,  je  le  jure,  je  resterai  dans  le  camp,  à  la  face 
«  païens.  »  Ce  fier  propos  de  Wurfand  fut  entendu  par  un  espion 
d'IIasling  et  rapporté  au  cbef  nortbman.  Or  ,  à  quelques  jours 
de  là,  la  paix  fut  conclue  entre  les  Bretons  et  les  infidèles,  et 
Salomon  consentit  à  leur  payer  un  tribut  de  cinq  cents  vaches. 
Les  pirates  avaient  déjà  donné  de  i  o'ages  ,  les  Bretons  pliaient  leurs 
tentes  et  s'apprêtaient  à  partir.  Tout  à  coup  se  présente  au  camp 
de  Salomon  un  député  d'Hasting,  chargé  de  ce  singulier  message: 
«  Il  a  été  rapporté  à  mon  seigneur  que  tu  as  dans  ton  armée  un 
«  guerrier  qui  se  vante  qu'après  ta  retraite  il  osera,  seul  av.  «  les 
«  siens ,  rester  dans  ce  camp.  Si  donc  il  est  vraiment  tel  qu'il  \  eut 
«  paraître,  qu'il  demeure  aujourd'hui  môme  :  mon  maître  veut  le 
«  voir  et  faire  connaissance  avec  lui.  » 

Wurfand  était  présent  ;  le  roi  lui  demande  s'il  est  vrai  qu'il  ait 
prononcé  ces  étranges  paroles  et  qu'il  veuille  les  soutenir.  Il  répond 
que  ce  qu'il  a  avancé  il  prétend  le  prouver  sur-le-champ,  et  aus- 
sitôt il  demande  l'autorisation  de  ne  point  suivre  1  armée.  Kn  \i\n\ 
le  roi  lui  représente  que  sa  fatale  obstination  coulera  la  \ie  ;i  koM 
les  siens ,  que  pour  quelques  vaines  paroles  il  court  à  une  mort 
certaine.  Wurfand  s'emporte;  il  menace,  il  renonce  è  ttfffif 
Salomon,  si  on  ne  lui  accorde  la  permission  de  rester*  Salomon  cède 
à  cette  volonté  indomptable;  mais,  du  moins  il  veut  donner  à  son 
vassal  le  secours  de  quelques-uns  de  ses  gardes.  Wurfand  refuse  : 
s'il  avait  avec  lui  un  soldat  qui  n'appartînt  pas  è  v>  li  lèlêl ,  il  men- 
tirait à  sa  promesse,  et  il  la  tiendra  jusqu'au  bout.  Enfin, Salomon 
part,  suivi  de  toutes  ses  troupes  ;  et  avec  deux  cents  hommes  cu\i- 
ion  ,  Wurfand  reste  impassible  dans  le  camp  abandonne,  non-seu- 
lement  trois  jours,  mais  cinq  jours,  mais  six  nuits  en  lierai.  Il  isling 


350 

admira  ce  grand  courage  et  dédaigna  de  massacrer  celle  poignée  de 
braves.  Pourtant ,  il  voulut  voir  jusqu'où  allait  ce  mépris  prodigieux 
du  danger.  La  sixième  nuit,  il  délivra  un  captif  et  l'envoya  sommer 
Wurfand  de  se  trouver  au  gué  du  torrent  voisin  ,  entre  la  troi- 
sième et  la  seconde  heure  du  jour,  pour  avoir  le  plaisir  de  s'enlre- 
lenir  ensemble  ' .  Sans  retard  ,  le  fier  Breton  ordonne  à  ses  hommes 
de  s'armer,  et  marche  au  lieu  indiqué.  Le  gué  du  torrent  formait 
une  espèce  de  barrière  enlre  les  Northmans  et  lui  :  à  peine  s'en 
est-il  aperçu  qu'il  franchit  le  gouffre  et,  l'arme  au  poing,  s'avance 
au-devant  des  ennemis.  Tant  d'audace  dans  un  guerrier,  tant  de 
dévouement  dans  ses  soldats ,  étonnèrent  les  païens  et  touchèrent 
ces  cœurs  duNord  habitués  aux  exploits  incroyables.  Ils  ne  voulurent 
pas  de  sang-froid  exterminer  de  tels  hommes ,  et  ils  aimèrent 
mieux  ne  pas  quitter  leurs  vaisseaux  que  de  paraître  venir  défier 
ces  deux  cents  braves  préparés  à  tout ,  et  surtout  à  mourir.  Wurfand 
attendit  jusqu'à  la  sixième  heure  ;  alors ,  ne  voyant  rien  venir, 
sa  parole  dégagée  et  au  delà,  il  retourna  dans  ses  domaines,  grand 
comme  un  héros  de  l'Iliade  ou  de  l'Edda. 

Et  son  âme,  disent  les  Annales  de  Metz  après  avoir  raconté  cette 
prouesse  gigantesque ,  son  âme  ne  fut  pas  moins  invincible  contre 
la  mort  que  contre  l'ennemi. 

La  mort, en  effet,  ne  tarda  pas  à  l'atteindre.  Il  ne  survécut  pas 
un  an  au  prince  qu'il  venait  d'assassiner  et  dontPascwelhen  lui  dis- 
putait la  dépouille.  Ces  deux  chefs  avaient  commencé  par  se  par- 
tager le  royaume  ;  mais  la  discorde  ne  larda  pas  à  déchirer  ce  pacte 
sanglant.  La  plus  grande  partie  de  l'Armorique  s'était  déclarée  pour 
Pascwethen: il  désirait  la  guerre.  Elle  éclata  bientôt,  et  de  chaque 
côté  les  compétiteurs  levèrent  des  troupes.  Pascwethen  ,  quoiqu'il 
eût  autour  de  lui  une  multitude  innombrable,  ne  se  crut  pas  encore 
assez  fort;  il  appela  à  son  aide  les  Northmans  qui,  depuis  leur 
retraite  d'Angers,  observaient  avidement,  du  fond  de  leur  station 
insulaire ,  tout  ce  qui  se  passait  sur  le  continent. 

A  sa  voix,  ils  accoururent,  et,  soudoyés  par  un  prince  chrétien, 
mêlés  avec  les  Bretons  chrétiens ,  on  les  vit  marcher  au  premier 
rang  à  la  rencontre  de  Wurfand.  Wurfand  ne  se  fit  pas  attendre  : 


'    «  Ibique  mutais  colloquiis  fruerentur...» 

Tout  ce  récit  est  extrait  de  la  Chronique  de  Réginon  ,  qui  a  été  littéralement 
copiée  par  l'Annaliste  de  Metz.  Voy.  Reginonis  Chronicon  ,  an.  874  ,  ap.  Monumcnta 
Germanise  historica,  éd.  à  Georg.  Ilenric.  Pertz ,  Hannov.  4  826,  t.  I ,  p.  58G  et  587. 


il  \inl  à  eux  dans  les  plaines  \oisines  É€  Union  .  mlârl  péiM  me- 

nait-il  à  sa  suite  un  millier  de  soldais.  Toul  le  reste,  en  voyant  la 

presqu'île  a rmnrieaine entière S6 déelarer  M  faveur  d«    |  i:en, 

avail  déserté  le  parti  <iu  faible  pour  se  jeler  dans  les  rangs  du  plus 
fort.  Le  comte  de  Vannes   avail,  dit -on,   Ironie  mille  homn 
trente  contre  un. Tous  les  fidèles  de  Wurfand  le  suppliaient  d'éviter 
une  luerie  insensée.  Mais  lui ,  toujours  inébranlable  :  i  Non,  mes 
«  braves  compagnons  d'armes,  non,   je  ne  ferai  pis  aujourd'hui 
«  ce  que  jamais  je  n'ai  fnil  :  lourner  le  dos  à  mes  ennemis  el  l( 
«  la  gloire  de  notre  nom.  Mieux  vaut  mourir  noblement  que  \i\n 
«  dans  la  honte.  Et  pourquoi  se  défier  de  la  \  i«  toire  ?  Tenions  du 
«  moins  la  fortune.  Le  salut  n'est  pas  dans  la  multitude;  le  salut 
«  est  en  Dieu'.  » 

Celte  brève  harangue  exalte  le  courage  de  ses  compagnons.  In 
grand  cri  s'élève  aux  cieux,  la  bataille  s'engage  :  W  'urfand,  avec 
une  poignée  de  braves,  se  précipite  au  milieu  du  bataillon  le  plus 
épais,  et  comme  l'herbe  des  prairies  tombe  sous  le  tranchant  de 
la  faux  2,  ainsi  des  rangs  entiers  tombent  sous  le  tranchant  à 
êpée.  Jamais  peut-être  aulant  de  sang  n'avait  été  répandu  dans 
la  Bretagne3.  Les  soldats  de  Pascwethen  se  laissaient  massacrer 
comme  des  troupeaux,  tout  fuyait.  Le  comte  de  Vannes  lui-même, 
avec  quelques  rares  débris  épargnés  par  le  glaive,  s  enfuit  hon- 
teusement. Les  Northmans ,  qu'il  avait  appelés  à  son  secours,  se 
retirèrent  seuls  en  bon  ordre,  entrèrent  dans  le  monastère  de 
Saint-Melaine,  s'y  retranchèrent  suivant  leur  usage,  et,  I  In  tom- 
bée de  la  nuit,  retournèrent,  sans  être  inquiétés,  à  leurs  vaisseaux 
qui  étaient  à  Redon. 

Wurfand  était  victorieux,  mais  il  ne  recueillit  pas  les  fruits  de 
sa  victoire.  Une  maladie  mortelle  vint  arrêter  le  cours  de  iefl 
succès.  Pascwelhen,  à  celte  nouvelle,  s'élance  à  la  poursuite  des 
partisans  de  son  rival.  Mais  Wurfand  respire  encore,  ses  boMaU  le 
portent  au  premier  rang  de  l'armée,  étendu  sur  son  lit  d'agonie  , 
et  l'ennemi  est  taillé  en  pièces.   Ce  fut  la  dernier»'  bataille  de 


1  Annal.  Mcttcn*.  an.  874,  ap.  D   Rouqw  t.  t.  VII,  p.  20< . 

1  Vurfandus  cum  sni*  confrrtissimam  hostium  aciem  irrum|>ii  .  <  i  >< -'uii  l><  rl».i  pr»- 
torum  rcrisa  ante  acumen  faris   radit,  et  uImi  -tati*  dcwp« 

\iciiic.  prostcrnunlur,  ita  ferro  cœdit  strrnitqnc  mun 

Karo  in    il lo   rc^no  in   ullo  pulm   t.uitum    »a»g«lnil  fatMl  i  -'     1'..-: 

tari  ioog  mur*  pumium  viéH       lliid.) 


358 

Wurfand;  en  rentrant  au  camp,  il  expira  entre  les  bras  de  ses 
amis  (877). 

Pascwethen  lui-même  mourut  peu  après,  et  les  Northmans, 
n'ayant  plus  rien  à  craindre,  mirent  la  Bretagne  à  feu  et  à  sang. 
La  désolation  fut  effroyable,  à  en  juger  par  les  termes  de  la  chro- 
nique de  Nantes  :  Les  Danois  et  les  Northmans  arrivent,  brûlent 
les  villes  et  les  châteaux,  les  églises,  les  monastères ,  les  maisons, 
ravagent  le  pays  et  dépeuplent  la  Bretagne  entière,  en  long  et  en 
large,  jusqu'à  ce  que  cette  malheureuse  contrée  se  trouve  réduite 
en  un  vaste  désert  et  en  une  solitude  épouvantable  !. 

Nantes ,  qui  s'était  relevée  de  ses  ruines,  et  où  résidait  l'évêque 
Landran,  fut  livrée  aux  flammes.  L'évêque  prit  la  fuite  et  alla 
trouver  Charles-le-Chauve,  suppliant  sa  Grandeur  de  lui  assigner 
un  coin  de  terre  où  il  fût,  dans  ce  temps  d'orages,  à  l'abri  de  la 
férocité  de  ces  diables  d'Enfer  2.  Charles  lui  donna  un  refuge  dans 
cette  même  ville  d'Angers  où  il  avait  tenu  en  sa  puissance  les  dé- 
vastateurs de  la  Loire.  II  affecta  à  l'entretien  du  prélat  et  de  ses 
clercs  certains  revenus  des  domaines  royaux  qu'il  possédait  dans 
ce  pays,  et  Landran  y  vécut  honorablement  avec  le  seigneur  Rai- 
non,  évêque  d'Angers,  jusqu'au  règne  glorieux  d'Alain-le-Grand, 
qui  délivra  pour  toujours  la  Bretagne  des  incursions  northman- 
des ,  877. 

Charles-le-Chauve  ne  devait  pas  venger  l'évêque  de  Nantes.  Il 
venait,  en  878,  de  lever  un  nouvel  impôt  sur  ses  sujets  d'Outre- 
Loire,  sous  prétexte  de  combattre  les  pirates  Scandinaves,  lorsqu'il 
alla  en  Italie  recevoir,  des  mains  du  pape,  la  couronne  impériale. 
Son  cadavre  seul  repassa  les  monts. 

Louis-le-Bègue,  son  fils,  lui  succéda. 

Alp.  PAILLARD  DE  SAINT-A1GLAN. 


1  Chronic.  Namnetense,  ap.  D.  Bouquet,  t.  VII,  p.  22\ . 

1  Petivit  ut  aliquis  locus  sibi  daretur  ,  ubi  pro  illorum  diabolorum  feritate  ,  œstivis 
temporibus  tutus  quiescere  posset.  (Fragm.  bistor.  Britan.  Armorie.  ,  ap.  D.  Bouquet, 
t.  VII,  p.  52.  —  Chronic.  Britan.,  an.  877,  p.  224 .) 


CHANSONS  HISTORIQUES 


XII  r.  XIV    Kl    XV     Ml.i  |  |  s 


Voici  quelques  chansons  qui  m'ont  paru  mériter  de  \oir  le 
jour,  moins  comme  monuments  littéraires  que  comme  documents 
historiques.  La  plupart,  en  effet,  se  recommandent  bien  plus  par 
l'intérêt  du  sujet  que  par  le  mérite  de  la  forme.  Ce  sont  des  bal- 
lades, des  complaintes,  des  satires  de  diverses  époques,  qui  toutes 
ont  rapport  à  quelque  fait  important,  à  quelque  événement  <  u- 
rieux  de  notre  histoire.  Plusieurs  de  ces  pièces  son!  de  véritables 
chansons  politiques,  comme  on  dirait  aujourd'hui.  Toules  peuvent 
être  considérées  comme  l'expression  d'un  sentiment,  d'une  opi- 
nion populaire,  et,  à  ce  litre ,  elles  me  semblent  dignes  d'un 
examen  sérieux  et  d'une  appréciation  attentive.  J'ai  BM 
d'aplanir,  par  un  commentaire  historique  et  par  une  traduction  , 
les  difficultés  que  présentent  quelques-uns  de  ces  documents.  Je 
ne  me  flatte  pas  d'avoir  tout  expliqué;  mais  j'aurai  du  moins 
diminué  et  rendu  plus  facile  la  lûche  du  lecteur. 

La  première  de  ces  chansons  est  relative  à  la  mort  de  Richard  I1  . 
roi  d'Angleterre,  surnommé  le  Cœur-de-Lion.  C'est  l-feom  d'un 
trouvère  anonyme  qui  a  traduit  en  dialecte  poitevin,  et  MM  lai- 
blemenl,  la  complainte  d'un  troubadour  célèbre*  de  (.au.Hm 
Faidil,  sur  ce  grand  événement. 

La  seconde,  écrite  dans  un  dialecte  qui  parait  être  le  dialecle 
normand  ,  se  rapporte  aux  guerres  que  Philippe-  luguMe  cl  I 
Jean-sans-Terre  soutinrent   l'un  contre  l'autre,   et   consacre  le 
souvenir  de  plusieurs  événements  dont  la  vicomte  de  ThonaiN  lui 
le  théâtre. 

La  troisième  chanson,  relative  à  l'histoire  de  l.i  féodalité  .  |  n 
rappelle  un  des  faits  les  plus  importants,  la  promulgation  dei  I 

plissements  judiciaires  de  saint  Uwta.  Ce*  Etablissement*,  oa  le 


360 

sait,  diminuaient  le  pouvoir  des  barons  possesseurs  de  fiefs;  aussi 
est-ce  l'un  de  ces  barons  qui  est  l'auteur  de  cette  chanson,  ou 
plutôt  de  cette  réclamation  en  vers,  document  remarquable  qui 
renferme  des  plaintes  et  des  opinions  curieuses  à  recueillir. 

La  quatrième  chanson  a  rapporta  un  roi  de  France  que  de  bien 
grands  malheurs  ont  rendu  célèbre.  C'est  une  complainte  sur  la 
démence  de  Charles  VI,  et  en  même  temps  l'expression  tou- 
chante des  sentiments  d'affection  que  le  peuple  de  Paris  conserva 
pendant  trente  ans  pour  un  prince  qui  lui  avait  donné  au  commen- 
cement de  si  belles  espérances.  Cette  composition ,  due  à  la  veine 
féconde  de  Christine  de  Pisan ,  est  remarquable  entre  toutes  les 
poésies  de  celte  femme  illustre,  qui  ont  déjà  vu  le  jour. 

Enfin  ,  les  trois  dernières  sont  relatives  à  un  combat  qui  fut  livré 
en  1402,  entre  sept  Anglais  et  sept  Français,  et  dont  ceux-ci  sor- 
tirent vainqueurs.  Files  sont  aussi  l'œuvre  de  Christine  de  Pisan. 

J'ai  copié  ces  pièces  dans  trois  manuscrits  à  peu  près  aussi 
anciens  qu'elles  ;  deux  appartiennent  à  la  bibliothèque  Royale, 
un  autre  à  celle  de  l'Arsenal.  Celui  de  ces  manuscrits  dans  lequel 
se  Irouvent  nos  deux  premières  chansons  porte  le  Numéro,  fonds 
Saint-Germain,  1989.  C'est  un  volume  petit  in-4°,  composé  de  172 
feuillets  en  vélin  grossier  et  en  parchemin,  sur  lesquels  sont  placées, 
sans  distinction  de  vers  ni  de  couplets,  des  chansons  de  toute  na- 
ture et  de  toutes  les  époques.  La  plupart  ont  la  musique,  c'est-à- 
dire  au  premier  couplet  seulement.  Cet  ordre  est  observé  depuis 
le  folio  1  jusqu'au  folio  89  inclusivement.  Cette  partie  du  recueil, 
tout  écrite  de  la  môme  main ,  peut  être  fixée  à  la  première 
moitié  du  treizième  siècle  environ  ;  elle  est  suivie  de  deux  feuillets 
d'une  écriture  postérieure  et  sur  lesquels  on  ne  trouve  pas  la  mu- 
sique. Du  folio  82  au  folio  107  inclusivement,  l'écriture  change  et 
me  paraît  la  plus  ancienne  de  tout  le  manuscrit.  Enfin,  depuis  le 
folio  108  jusqu'au  dernier,  l'écriture  change  encore  et  appartient 
aux  dernières  années  du  treizième  siècle.  Dans  ces  deux  parties 
les  chansons,  copiées  à  longues  lignes,  n'ont  pas  de  musique. 
Quant  au  manuscrit  dans  lequel  j'ai  trouvé  la  pièce  qui  porte 
le  N°IiI,  il  appartient  à  la  bibliothèque  de  l'Arsenal  (N°63,  B.  L. 
in-f°).  C'est  un  volume  petit  in-f°,  écrit  à  deux  colonnes  sur  vélin, 
qui  date  du  commencement  du  quatorzième  siècle  ;  il  contient  les 
œuvres  de  presque  tous  les  chansonniers  du  treizième  siècle,  à 
commencer  par  le  roi  de  Navarre  ;  quatre-vingt  un  de  ces  poètes  y 
sont  nommés.  Le  volume  se  termine  par  cent  trente-neuf  pièces 


ipooyme8.  Celle  que  j'ai  publiée  est  la  leiMuM  i  Militant  de 

dernière  partie  du  recueil. 

Le  mnnuscril  dans  lequel  j'ai  trouvé  la  chanson  sur  la  folie  de 
Charles  VI,  et  les  trois  ballades  relatives  au  combat  de  M«m- 
lendre,  est  un  volume  in-f°  sur  vélin,  écrit  dans  la  première 
moitié  du  quinzième  siècle.  Il  contient  différente!  poésies  de 
Christine  de  Pisan  et  quelques-uns  de  ses  opuscules  en  prose, 
parmi  lesquels  j'ai  remarqué  une  bonne  leçon  du  débat  sur  le 
roman  de  la  Rose.— Ce  volume  porte  le  Numéro,  fonds  Mou»  hn.  »> 


I. 


CHANSON    SUR    LA    MORT    DU    ROI   RICHARD. 

La  réputation  que  les  troubadours  s'étaient  acquise  les  ayant  fait 
prendre  pour  modèles,  non-seulement  on  imita  leurs  œuvres,  mais 
encore  on  les  traduisit  ;  c'est  une  traduction  de  ce  genre  qu'on  va 
lire. 

Une  chanson  fut  composée  en  langue  provençale  par  l'un  des 
plus  célèbres  troubadours  du  douzième  siècle,  parGaucelm  Faidit, 
fils  d'un  bourgeois  d'Uzerche,  qui,  après  avoir  dépensé  tout  son 
avoir  au  jeu ,  se  fil  jongleur  et  troubadour,  et  devint  célèbre  par 
ses  chants  et  par  ses  aventures  galantes  '.  Le  roi  Richard,  n'étant 
que  comte  de  Poitou,  accueillit  Gaucelm,  et  ce  dernier  compta 
bientôt  parmi  Jes  troubadours  et  les  jongleurs  dont  Richard  était 
toujours  entouré.  Devenu  roi  d'Angleterre,  ce  prince  continua 
d'accorder  ses  faveurs  au  jongleur-poCle ,  et  Richard  étant  mort 
en  1199,  Gaucelm  consacra  à  la  mémoire  de  son  maître  an  (haut 
bientôt  célèbre  dans  le  midi  comme  dans  le  nord  de  l'Europe, 
et  qui  fut  traduit  dans  le  dialecte  français  en  usage  au  douzième 
siècle  sur  la  lisière  du  Maine  et  de  l'Anjou.  Il  était  bien  juste 
que  troubadours  et  trouvères  chantassent  la  gloire  «le  Richard 
Gœar-de-Lion.  Ce  prince,  élexé  dans  le  Poitou  où  la  langue  et  la 
■ie  provençales  riaient  en  grand  honneur,  avait  composé  lui- 
même  plusieurs  chansons  en  langue  d'Oc.  A  défaut  d'autres  h 

'  Noyez  M.  Raynouard,  Cl.oix  des  Poésie*  originale*  de»  troubadotn  ».  (  \  .  |»4I58. 
*t  Millet,  Uistoirc  litterain  <l  -  treubadoun    t.  I.  |>.  55J 


362 

celui  de  roi-troubadour  eût  suffi  pour  lui  acquérir  de  nombreux 
panégyristes. 

La  chanson  que  Gaucelm  Faidit  composa  en  langue  provençale 
a  déjà  été  imprimée  !,  mais  j'ai  pensé  que  ce  serait  offrir  à  mes 
lecteurs  une  curieuse  étude  philologique,  que  de  la  reproduire  en 
regard  du  texte  français. 


I. 


Greu  cliose  es  que  tôt  lo  maior  dan 
Et  greignor  dol  que  onques  maisauguez, 
Et  tôt  qan  c'on  devroit  plaindre  en  plorant, 
Covent  oïr  en  chantant  et  retraire, 
Qan  cil  q'estoit  de  valor  chiès  e  paire, 
Li  rich  valens  Ricbars,  reis  des  Engleis, 
Es  morz.  He  Diex  !  qals  dous  et  qals  perte  ! 
Con  es  estreins  moz,  salvages  a  oïr  ! 
Molt  a  dur  cuer  nus  boni  qel  pot  soffrir. 

Fortz  chauza  es  que  tôt  lo  maior  dan 

El  maior  dol ,  las  1  qu  'ieu  anc  mais  agues, 

E  so  don  dei  totz  temps  plaigner  ploran  , 

M'aven  a  dire  en  chantan  e  retraire; 

Que  selh  qu'era  de  valor  caps  e  paire 

Lo  ries  valens  Riehartz  reys  dels  Englcs, 

Es  mortz.  Ai  Dieus  I  quais  perd'e  q>  als  dans  es  ! 

Quant  estrang  mot  et  quant  greu  per  auzir  ! 

Ben  a  dur  cor  totz  1  om  quil  pot  suffrir. 

«  C'est  chosecruelle qu'il  faille  entendre,  et  retracer  en  chantant 
le  plus  grand  malheur  et  la  plus  grande  douleur  que  vous  puissiez 
jamais  avoir,  et  ce  qu'il  faudrait  à  tout  jamais  déplorer  lamentable- 
ment. Celui  qui  était  le  chef  et  le  père  de  valeur,  le  puissant  et 
vaillant  roi  des  Anglais,  Richard  est  mort.  Hélas!  mon  Dieu,  quel 
deuil  et  quelle  perte  !  Quelle  étrange  nouvelle  !  qu'elle  est  pénible 
à  entendre  !  Il  a  le  cœur  bien  dur  l'homme  qui  peut  la  supporter  I  » 

1   M.  Raynouard  ,  Poé  ics  originales  des  troubadours  ,  t.  IV,  page  54- 


363 


Mor  es  lo  reis,  et  sont  panât  mil  an 
Non  morut  hom  don  tais  porte  vien<rucz  ; 
Ne  jamais  uns  non  ertde  son  samMan. 
l'an  lars,  tant  prouz,  tanliardiz,  tais  donaire. 
Alexandres,  lo  reis  qui  eonquist  Daire, 
Non  dona  tan  onques  autant  ne  mais. 
Non  cuit  Charles  ni  Aiius  lo  valgues  ; 
Par  tôt  lo  mon  se  flst,  qui  veir  volt  dii . 
As  uns  doutar  et  as  autres  grazir. 

Mortz  es  lo  rcys  ,  e  son  passât  mil  an 
Qu'anc  tan  pros  hom  no  fo  ;  ni  no  vi  res, 
Ni  ja  non  fo  mais  hom  det  sien  scmblan  , 
Tan  lares,  tan  pros,  tan  arditz,  tais  donaire. 
Qu'Alixandres,  lo  rcys  que.  venquet  Daire  , 
No  cre  que  tan  dones  ni  tan  messes  ; 
Ni  anc  Charles  ni  Artus  tan  valguen  ; 
Qu'a  tôt  lo  mon  se  les,  quin  vol  ver  dir, 
Als  us  doptar  e  als  autres  {jrazir. 

«  Le  roi  est  mort,  et  mille  ans  se  sont  passés  sans  qu'il  mourût 
un  homme  dont  la  perle  fût  aussi  grande.  Jamais  il  n'a  eu  son 
pareil!  Jamais  personne  ne  fut  aussi  loyal,  aussi  preu\,  aussi 
hardi,  aussi  généreux.  Alexandre,  ce  roi  qui  vainquit  Darius,  ne 
donna  jamais  davantage,  ni  même  autant.  Je  ne  crois  pas  que 
Charlemagne  ni  Arthur  le  valussent.  Pour  dire  la  vérité,  il  se  fit, 
par  tout  le  mondé,  redouter  des  uns  et  chérir  des  autres.  » 


Molt  me  merveil  (j'en  test  siècle  tr liant 
Non  pot  esser  larges  hom  ni  coi 
Et  kan  non  valt  bons  diz  ni  fail  pérvaoi 
Adon  por  qei  s'efforcent  poi  ne  gaire? 
Tôt  a  mostré  mors  lo  pis  que  pot  faii  e 
k'a  un  top  a  tôt  lo  pris  d.-l  mont  pi  OH 
rote  Tonor,  lo!  lo  m'ii.  lut  lu  juiv 
El  tant  on  voit  kl  POtM  BOB  DOl  gaodil 
S'en  deit-on  lien  meins  dotât  a  morir. 


364 

Mcravil  me  qu'cl  fais  sccgle  truan 
Auza  cstar  savis  hom  ni  cortes  , 
»  Pus  ren  no  i  val  belh  ditz,  ni  fait  prezan; 

E  donc  per  que  s'esfors'  om  pauc  ni  guayre  P 
Qu'era  nos  a  mostrat  mortz  que  pot  faire, 
Qu'a  un  sol  colp  a  lo  mielh  del  mon  près  , 
Tota  l'onor,  tôt  lo  pretz,  tôt  lo  bes  ; 
E  pus  vezem  que  res  no  i  pot  guandir, 
Ben  devriam  meins  duptar  al  mûrir. 

«  Voilà  qui  m'étonne  bien  ;  c'est  qu'en  ce  monde  si  pervers  ne 
puisse  subsister  un  homme  libéral  et  courtois  !  Mais  si  tout  ce 
qu'on  dit  de  beau ,  si  tout  ce  qu'on  fait  de  bien  ne  sert  à  rien , 
pourquoi  donc  faire  des  efforts  peu  ou  beaucoup?  La  mort  vient  de 
nous  montrer  ce  qu'elle  peut  faire  de  pis,  en  nous  enlevant  d'un 
seul  coup  tout  le  mérite,  toute  la  gloire ,  tout  l'esprit ,  (oute  la  joie 
de  ce  siècle.  Ah  !  quand  on  voit  que  rien  ne  peut  en  garantir,  on 
doit  bien  moins  redouter  la  mort.  » 

4. 

Ha!  seigner  reis  vaillanz,  et  que  ferant 
Bêles  armes  et  fort  tornei  espais, 
Et  hautes  cors  et  ricli  don  bel  et  granl, 
Qant  vos  n'i  es  q1»  stiez  chandelaire? 
Et  que  ferant,  li  livra  a  mal  traire, 
Qui  s'esteient  en  vostre  servir  meis, 
K'atendaient  que  guerredons  vengueis? 
Ke  ferant  cil,  qui  <Ie\ rient  aucir, 
K'aviaz  fait  a  grant  richor  venir? 

Ai  !  senher  rcys  valens,  e  que  faran 
Hueimais  armas  ni  gran  tornei  espes, 
Ni  ricas  cortz,  ni  belh  donar  ni  gran, 
Pus  vos  no  i  etz  qu'en  eras  capdelairc? 
Ni  que  faran,  li  livrât  à  maltraire  , 
Silh  que  s'eran  en  vostre  servir  mes  , 
Qu'atendion  quel  guazardon  vengues? 
Ni  que  faran  sels  ques  degran  aucir, 
Qu'aviatz  faitz  en  gran  ricor  venir  ? 

«  Hélas!  vaillant  seigneur  roi,  que  deviendront  désormais  les 


M5 

belles  passes  d'armes  ei  lei  grands  tourBoil  è  l'épaim  néleefel 

les  brillâmes  cours,  el  les  belles  el  grandes  largesses,  mninlenani 
(jiie  vous  n'éles  plu  >  là,  vous  ijui  eu  die/  I.-  chef  et  In  source?  Que 
leviendront,  abandonnés  an  malheor,  ceux  qui  s'étaient  mis  a 
voire  service,  el  qui  ailendafenl  que  la  récompense  arrivai?  Que 
deviendront ,  réduits  fe  se  donner  la  mort,  ceux  que  vous  aviez  fait 
parvenir  au  faîle  de  la  richesse?  » 


Longue  a  ennoi  et  malc  vide  arant 
Et  sovent  dol,  car  aiqo  lor  est  près. 
Et  Sarrazin,  Turc,  Paien  el  Persant, 
Q'eu  dota  vent  mais  home  n'a  de  maire. 
Vertiront  mull  en  orgoil  lor  affaire  ; 
Et  mais  ert  tari  lo  sépulcres  conques, 
Que  Dex  non  vol,  et  se  il  lo  volgues 
Que  vosseigner  vesquisaz,  senz  faillir, 
Ses  convenguez  de  Surie  foïr  ! . 

Avol  vida  e  piez  de  mort  auran 

E  tos  temps  dol,  qu'en  aissi  lor  es  près. 

E  Sarrazi,  Turc,  Payan  e  Persan, 

Que  us  duptavon  mais  que  hom  n'at  de  maire, 

Creisseran  tan  d'orguelh  tôt  lor  afaire  , 

Que  plus  greu  n'er  lo  sépulcres  conques; 

E  Dieus  o  vol,  quar  sil  non  o  volgues 

E  vos,  senher,  visquessetz,  ses  mentir, 

De  Suria  los  avengra  a  fugir. 

«  Ils' traîneront,  dans  de  longs  ennuis,  une  pénible  existence,  et 
toujours  la  douleur  sera  là  ;  car  telle  est  leur  destinée.  Et  les  Sar- 
rasins, et  les  Turcs,  et  les  Païens,  et  les  Persans,  qui  DOUfl redou- 
taient plus  que  personne  au  monde?  Ils  changeront  leur  crainte 
en  orgueil;  et  le  saint  sépulcre  sera  conquis  plus  tard  que  Dieu 
ne  veut.  Cependant  s'il  vous  eût  permis  de  vivre,  MHS  doute 
les  infidèles  eussent  été  contraints  de  fuir  la  Syrie. 

M  de  la  Bil.l.  Roy.,  *989,St-Germ..  PfclttW,  f*. 


366 
IL 

CHANSON    SUR   LE    SIEGE    DE    THOUARS    PAR    PHILIPPE- AUGUSTE. 

Cette  chanson  est  relative  aux  guerres  que  Philippe-Auguste  et 
le  roi  Jean-sans-Terre  soutinrent  l'un  contre  l'autre  :  le  poëte  ano- 
nyme engage  plusieurs  barons  puissants  qu'il  nomme  ou  qu'il  dé- 
signe par  leur  dignité  à  secourir  Towars. 

Towars ,  aujourd'hui  Thouars ,  simple  chef-lieu  de  canton  du 
département  des  Deux-Sèvres,  donnait  alors  son  nom  à  une  vicomte 
considérable  qui  formait  l'une  des  trois  principales  divisions  du 
Poitou.  Elle  comprenait  le  pays  d'entre  la  rivière  de  Dive  et  la 
mer,  c'est-à-dire  la  plus  grande  partie  du  département  des  Deux- 
Sèvres,  et  la  totalité  de  celui  de  la  Vendée.  Cette  vicomte  fut 
plusieurs  fois  le  théâtre  des  guerres  qui  eurent  lieu  entre  la 
France  et  l'Angleterre,  pendant  la  première  moitié  du  treizième 
siècle. 

En  4207,  Philippe-Auguste  ayant  envahi  les  terres  du  vicomte 
de  Thouars,  celui-ci,  trop  faible  pour  résister,  appela  à  son  aide 
ses  voisins  les  plus  puissants.  Sa  conduite  envers  eux,  dans  les 
années  précédentes ,  les  avait  complètement  aliénés.  Les  seigneurs 
poitevins,  en  effet,  voyaient  dans  Aimery  le  principal  auteur  de 
la  trahison  qui  livra  au  roi  Jean  le  malheureux  Arthur,  et  plongea 
dans  une  captivité  horrible  les  chevaliers  qui  défendaient  sa 
cause  '. 

Aimery,  bientôt  menacé  lui-même ,  pour  éviter  la  perfidie  du 
roi  Jean,  se  plaça  sous  la  protection  du  roi  de  France,  et  lui  fit 
serment  de  fidélité.  Vers  la  fin  de  l'année  1203,  il  en  avait  reçu 
la  sénéchaussée  d'Aquitaine 2  ;  mais,  en  1206,  Philippe-Auguste 
ayant  suscité  contre  Jean-sans-Terre  la  famille  des  Lusignan , 
Aimery  quitta  le  parti  des  Français  pour  embrasser  de  nouveau 
celui  du  roi  d'Angleterre. 

On  conçoit  que  Philippe-Auguste  ait  voulu  tirer  une  vengeance 
éclatante  de  cette  perfidie  du  vicomte  Aimery. 

1  V.  Chron.  Turon.  Ampliss.  Coll.,  vol.  5,  p.  4  059. 
*  €arluiaire,  Ms.  de  Philippe-Auguste,  f°  m. 


Mû 

Pour  conjurer  l'orage  <|ui  le  menaçai!  ,  \imer\  ne  «lier»  lia  pas 
seulement  h  faire  entrer  dam  ion  alliance  les  partisan!  du  roi  Jean* 
su  s-ïtTic,  mais  il  essaya  encore  d'en  arracher  plusieurs  en  roi  de 
France. 

La  chanson  qui  suit  a  été  composée  I  l'occaifofi  de  Cd  allian- 
c'est  l'œuvre  ou  d'Aimery  lui-même,  ou  d'un  seigneur 
dévoué  à  sa  cause. 


Mois  est  li  siècles  briemant 
Se  li  roisTouwahs  sormonb 
Deceu  li  vu  il  maleniant 
Ke  li  faillent  li  troi conte; 
Bt  li  vieillairsde  Bouain:: 
I  aurait  grand  honte, 
Câpres  la  mort  a  vif  conte 
Morrait  asimanle! 

«  Ce  serait  une  mortelle  honte  pour  ce  siècle,  si  le  roi  devenait 
maître  de  Thouars.  Malheur  à  elle,  si  les  trois  comtes  l'abandon- 
nent; et  honte  au  vieillard  deBouin!  Oui,  car,  après  la  mort  du 
vicomte  de  Thouars,  il  mourrait  lui  aussi  !  » 

2. 

Savaris  de  Malieon, 
Boens  chiveliers  à  cuitainne, 
Se  nos  fais  à  ces  besons 
Perdue  avons  nostre  poinne. 
Et  vos,  xancxals,  asi 
D'Anjow  et  dou  Mainne; 
Xanexal  ont  an  Torainue 
Atreke  vos  mis. 

«  Savaryde  Maiiléon,  bon  chevalier  de  bataille  ,  si  lu  imu>  fais 
défaut  en  celte  extrémité,  notre  peine  est  peine  perdue.  El  r«W 
lénéchal  aussi,  sénéchal  d'Anjou  et  du  Maine,  déjà  on  I  EU  en 
Tou raine  un  sénéchal  autre  que  vous.  » 


368 


Et  vos,  sire  Xanexals, 
Vos  et  dan  Jehan  dou  Mainne, 
Et  Ugues,  entre  vos  trois, 
Mandeis  à  roi  d'Alemaigne 
Ke  cist  rois  et  cil  Fransois 
G'ameir  ne  vos  dignent, 
C'ant  por  A .  mulet  d'Espaigne, 
LaxaitBordelois. 


«  Vous  donc  sire  sénéchal,  vous  le  seigneur  Jean  du  Maine  et 
Hugues,  à  vous  trois  mandez  au  roi  d'Allemagne  que  ce  roi  et  ces 
Français,  qui  dédaignent  de  vous  aimer,  ont  pour  un  mulet  d'Es- 
pagne, lâché  le  Bordelais.  » 


Et  vos,  signors  bacheleirs, 
Ki  ameis  lois  et  proeses , 
Cant  vos  soûliez  garreir, 
Touwairs  iert  vos  forteresce; 
Ja  Deus  ne  vos  donst  porteir 
Ne  mainches  ne  treses, 
Se  Touwairt  an  teil  tristesce 
Laixiez  oblieir1. 

«  Et  vous,  seigneurs  bacheliers,  qui  aimez  loyauté  et  prouesses, 
lorsque  vous  alliez  guerroyer,  Thouars  était  votre  forteresse. Que 
Dieu  ne  vous  accorde  jamais  de  porter  manches ,  ni  lacs  d'amour, 
si,  dans  une  telle  détresse,  vous  laissez  Thouars  en  oubli.  » 

Voici  les  renseignements  que  j'ai  pu  trouver  sur  les  person- 
nages qui  sont  désignés  dans  cette  chanson. 

*  Mss  de  la  Bibl.  Roy.,  \  989  ,  St-Gcrm.  fr  cix,  r". 


/./».<  trotj  eomiei;eesonlGiy  deXhouart,  comte  de  itrrtngne 

el  frère  dWimcn  ;  I Inî^ui's- lc-lînm,  comte  <le  la  Marche,  et 
Baoal  d'Bxondnn  S  son  frère ,  comte  d'Eu.  Tous  irois  avni.m 
signé,  le  "2(\  octobre  1206,  pour  le  roi  de  France,  In  trèfe  conclue 

entre  ce  prince  et  le  roi  d'Angleterre. 

Le  vieillard  de   Bouin.  Ce  nom  peut   s'appliquer  ft   Mann 
seigneur  de  Monlaiguel  de  Commequiers,  qui  posfédatl  In  partie 
de  l'île  de  Bouin,. dépendante  du  Poitou;  l'astre  moitié ,  raiavatK 
de  la  Bretagne,  appartenait  aux  Chabot.  Maurice  élait  appelé  le 
Vieux  par  opposition  à  son  fils  qui  portail  le  môme  nom  que  lui 2. 

Savary  de  Moléon,  c'est  le  prince  de  Talmont,  m  famen\ 
comme  guerrier  et  comme  troubadour,  dont  le  nom  se  trouve 
presqu'à  chaque  page  des  Chroniques  du  treizième  siècle:  il  était 
alors  sénéchal  de  Poitou  pour  le  roi  d'Angleterre,  et  c'est  à  lui 
que  s'applique  le  premier  vers  du  troisième  couplet. 

Le  sénéchal  d'Anjou  et  du  Maine ,  c'est  Guillaume  des  Bo- 
ches, que  le  meurtre  du  jeune  Arlhur  avait  irrévocablement 
détaché  du  roi  d'Angleterre,  et  rendu  le  plus  ferme  soutien  du 
parti  français.  Guillaume  étail  sénéchal  d'Anjou,  Maine  et  Tou- 
raine,  dès  le  temps  du  roi  Richard,  et,  en  le  recevant  à  son  service, 
Philippe-Auguste  l'avait  confirmé  dans  cette  dignité;  par  une  me- 
sure récente,  il  avait  un  peu  restreint  son  pouvoir  3.  L'auleur  de 
la  chanson  cherche,  mais  en  vain,  à  exploiter  celte  circonstance, 
pour  ramener  Guillaume  à  la  cause  du  roi  Jean. 

L'interprétation  du  troisième  couplet  présente  quelques  diffi- 
cultés. J'ai  dit  que  Savary  de  Mauléon  était  le  sénéchal  nommé 
dans  le  premier  vers.  Hugues  me  semble  désigner  le  seigneur  de 
Parthenay,  Hugues  l'Archevêque,  vassal  du  vicomte  de  Thouars. 
dont  le  château  fut  pris  par  le  roi  de  France,  dans  celte  expédi- 
tion. Quant  à  ce  Jean  du  Maine,  que  l'auteur  engage  a  se  joindre 
aux  deux  seigneurs  déjà  nommés,  poursolliciler  les  secours  d'Olhon, 
roi  et  depuis  empereur  d'Allemagne,  je  ne  sais  qui  ce  peut  élre,  à 
moins  qu'il  ne  s'agisse  du  roi  Jean  lui-même  irai,  du  \i\ant  de 
son  frère,  avait  possédé  le  comté  du  Maine.  Pendant  le  règne  de 


4    Exoudun  près  deSaint-Maixent  (  Deux-Sévres  )  .  et  non  I«oudum  ,  romme  on  l'i 
Hit  mal  à  propos. 

i  Voy.  les  Chartes  du  Prieuré  de  Commequiers,  Archives  de  ta  Vendée. 
Histoire  de  Sablé,  première  p..rti<\  par  Ménage.  Paris,  Ifi8»,  in-fol<\ 
*epticme  livre  entier  de  rette  histoire  e«t  consacré  à  Guillaume  de»  Roch^ 


370 

Richard,  Olhon  gouverna  le  Poitou;  ses  anciens  vassaux  ne  comp- 
taient pas  moins  sur  sa  sympathie  pour  eux  que  sur  la  haine  qu'il 
portait  à  Philippe-Auguste ,  protecteur  de  son  rival  à  l'empire. 
Quant  aux  trois  derniers  vers  du  troisième  couplet,  voici,  je  crois, 
à  quels  faits  historiques  ils  font  allusion.  Alphonse  VIII ,  roi  de 
Castille,  avait  épousé  Aliénor ,  fille  d'Henri  II  d'Angleterre.  Il  ré- 
clamait comme  appartenant  à  sa  femme  le  comté  de  Gascogne, 
dont  le  roi  Jean  était  en  possession.  En  4206,  Alphonse  mit  le 
siège  devant  Bordeaux.  Les  Gascons,  craignant  de  n'être  pas  se- 
courus assez  tôt  par  le  roi  Jean,  demandèrent  à  Philippe-Auguste 
de  venir  à  leur  aide ,  offrant  de  se  soumettre  à  lui.  Allié  du  roi 
Alphonse,  Philippe- Auguste  refusa.  C'est  pourquoi  le  chan- 
sonnier accuse  ce  dernier  d'avoir  lâché  ies  Bordelais  pour  un  mu- 
let d'Espagne  l. 

Tels  sont  les  éclaircissements  que  j'ai  pu  trouver  sur  ce  manifeste, 
lancé  par  le  vicomte  de  Thouars  pour  gagner  des  partisans.  Les 
efforts  d'Aimery  furent  couronnés  de  succès,  et  les  seigneurs  poi- 
tevins répondirent  à  son  appel ,  puisque  le  roi  de  France  repassa 
bientôt  la  Loire,  sans  avoir  pu  s'emparer  du  château  contre  lequel 
il  avait  dirigé  toutes  ses  forces2. 


III. 


CHANSON    SUR    LES    ETABLISSEMENTS   DU    ROI    SAINT   LOUIS. 

Cette  chanson  est  la  plus  curieuse  de  toutes  celles  que  je  publie  ; 
elle  est  relative  à  un  fait  remarquable  de  notre  histoire ,  à  la  pro- 


1  Historiens  de  France,  t.  XVIII,  p.  245. 

a  Pendant  l'impression  de  cet  article,  j'ai  eu  communication  d'un  volume  récem- 
ment publié  à  Londres  par  la  Société  de  Camden  ;  il  est  intitulé  :  The  political  songs 
of  England  front  the  reign  of  John  to  that  of  Edward  H.  Edited  and  translated  by 
Thomas.  Wri g ot.  London,  4  859  ,  in-4°.  (Chansons  politiques  de  l'Angleterre,  de- 
puis le  règne  du  roi  Jean  jusqu'à  celui  d'Edouard  II  ,  publiées  avec  une  traduction 
par  Th.  Wright.  ) 

A  la  page  première  de  ce  recueil  j'ai  trouvé  la  chanson  sur  Thouars.  Mais  l'éditeur 
s'est  contenté  de  publier  le  texte,  sans  y  ajouter  aucun  commentaire.  Seulement  quel- 
ques ligues  placées  en  tête  de  la  chanson  préviennent  le  lecteur  qu'elle  a  rapport  aux 
événements  de  ^ 206. 


S7Î 

mulgation  des  Établissements  de  sainl  Louis:  elle  prouve  toute 

l'importance  des  réformes  apportées  par  ce  roi  dans  lei  coutume! 
feoMeJ  ;  elle  prouve  encore  que  ces  réformes  furonl  considérées, 
par  ceux  qu'elles  atteignaient ,  Comme  une  TérilaMe  réwdulion. 
Il  ne  sérail  pas  sans  Intérêt  de  pouvoir  fixer  l;i  date  de  ce  do»  liment 
historique,  d'un  genre  tout  nouveau.  Pour  le  faire  COI1?<  uable- 
ment,  il  suffirait  de  déterminer  celle  des  Etablissements  ;  mail  on 
sait  qu'ils  ne  furent  pas  le  résultat  dune  seule  ordonnance,  et  que 
saint  Louis  ne  parvint  que  peu  à  peu  a  compléter  l'œuvre  qu'il 
avait  entreprise.  «  11  ne  précipita  rien,  dit,  a  ce  sujet,  M.  Migncl, 
«pour  ne  pas  indisposer  son  siècle  :  en  1245,  il  restreignit  dans 
«  ses  domaines  les  guerres  privées  ;  en  1257,  il  les  supprima  ;  «  i 
«  1260,  il  fit  une  ordonnance  contre  les  combats  judiciaires;  eu 
«  1270,  il  remplaça  cette  jurisprudence  par  celle  des  témoignages, 
«  et  donna  un  code  complet  sous  le  nom  d'Etablissements â.  » 

C'est,  je  crois,  à  cette  dernière  année  1270  qu'il  faut  fixer  la 
date  de  notre  chanson.  Une  disposition  plusieurs  fois  répétée  dans 
les  Établissements  irrita  surtout  les  possesseurs  de  fiefs  :  ce  fut  le 
jugement  par  enquête,  rendu  au  nom  du  roi  par  ses  baillis.  La 
chanson  qui  suit  est  relative  <Vcette  partie  des  Établissements 2. 

En  vain  chercherait-on  à  connaître  le  nom  de  l'auteur  de  celte 
chanson  :  on  peut  seulement  présumer  quelle  fut  composée  par 
un  baron  ayant  fief,  puisque,  dans  un  vers  du  troisième  couplet, 
il  dit  :  «  J'aime  bien  rester  le  maître  de  mon  fief.  »  Cette  indication 
précieuse,  sans  aucun  doute,  devient,  pour  un  monument  du  règne 
de  saint  Louis,  vague  et  insuffisante.  On  sait ,  que  vers  le  milien 
du  treizième  siècle,  beaucoup  de  seigneurs  français,  à  l'imitation 
du  roi  de  Navarre,  du  comte  d'Anjou,  du  comte  de  Bretagne,  com- 
posèrent des  chansons.  Le  plus  grand  nombre  d'entre  elle>  étaient 
amoureuses,  mais  quelques-unes  aussi  furent  satirique*  •  i  rela- 
tives aux  événements  contemporains.  L'auteur  de  la  charbon  vi- 
vante se  faisait,  en  l'écrivant,  l'interprète  de  tous  |ej  autres  1  ,in»u> 
Ce  qui  donne  a  ce  document  historique  beaucoup  de  valeur, 
qu'on  peut  le  regarder  comme  le  manifeste  des  seigneurs  qui  n  <  u 
rent  pas  la  force  ou  le  pouvoir  des'op|,nM'r  aux  innovations  légis- 
latives du  roi  leur  suzerain. 

•  De  la  Féodalité  et  des  Institutions  de  saint  Louis,  etc.,  par  M.  Mignet.  4  822 
p.  4  06. 

•Voyez  les  Établissements  de  saint  Louis,  liv.  2,  chap.  33.  40,  <r>.  —  L.  2. 
ch.  27.3. 


372 

Au  mérite  de  révélations  historiques  assez  précieuses ,  cette 
chanson  joint  encore  celui  de  la  composition.  Sous  ce  rapport, 
elle  offre  plusieurs  passages  saillants ,  dans  lesquels  l'expression 
est.  en  harmonie  avec  la  hauteur  des  pensées.  A  la  fin  du  deuxième 
couplet,  le  chansonnier  fait  allusion  à  un  ami  du  roi  qu'il  ne 
nomme  pas,  mais  dans  lequel  j'ai  cru  reconnaître  Robert  Sorbon. 
Je  remarquerai  encore  l'adresse  avec  laquelle  le  poëte  ,  dans  son 
troisième  couplet,  cherche  à  effrayer  saint  Louis,  et  à  lui  per- 
suader que  ses  réformes  législatives  ,  tant  admirées  aujourd'hui , 
étaient  une  inspiration  du  diable  qui  voulait  s'emparer  de  son  âme. 


Gent  de  France,  mult  estes  esbahie  ! 
Je  di  à  touz  ceus  qui  sont  nez  des  fiez  : 
Si  m'ait  Dex,  franc  n'estes  vous  mes  mie; 
Mult  vous  a  l'en  de  franchise  eslbigniez, 
Car  vous  estes  par  enqueste  jugiez. 
Quant  deffense  ne  vos  puet  faire  aïe 
Trop  iestes  cruelment  engingniez, 

A  touz  pri. 
Douce  France  n'apiaut  l'en  plus  ensi, 
Ançois  ait  non  le  païs  aus  sougiez, 
Une  terre  acuvertie, 
Le  raigne  as  desconseilliez, 
Qui  en  maint  cas  sont  forciez. 


«  Gens  de  France,  vous  voilà  bien  ébahis  !  Je  dis  à  tous  ceux  qui 
sont  nés  dans  les  fiefs  :  De  par  Dieu ,  vous  n'êtes  plus  francs ,  on 
vous  a  mis  bien  loin  de  vos  franchises  ;  car  vous  êtes  jugés  par 
enquête.  On  vous  a  tous  cruellement  trompés  et  trahis,  puisque 
nulle  défense  ne  peut  plus  vous  venir  en  aide.  Douce  France!  il 
ne  faut  plus  t'appeler  ainsi  ;  mais  il  faut  te  nommer  un  pays  d'es- 
claves, une  terre  de  lâches,  un  royaume  de  misérables,  exposés 
à  maintes  et  maintes  violences.  » 


373 


2. 


Je  sai  de  voir,  que  de  Dieu  ne  vient  mie 
Tel  servage,  tant  soit  il  esploitié. 
Hé!  loiauté,  povre  chose  etbthle, 
Vous  ne  trouvez  qui  de  vous  ait  pili«;. 
Vous  eussiez  force  et  povoir  et  pic , 
Car  vos  estes  à  nostre  Roi  amie  ; 
Mais  H  vostre  sont  trop  à  cler  rengic 

En  tor  lui. 
Je  n'en  conois  q'un  autre  seul  o  lui, 
Et  icelui  est  si  pris  du  clergie 

Q'il  ne  vous  puet  fere  aïe. 

Tout  ont  ensemble  broie 

L'aumosne  et  le  péchié. 


«  Ce  que  je  sais  en  vérité ,  c'est  qu'un  tel  asservissement  ne 
vient  pas  de  Dieu,  tant  soit-il  exploité.  Hélas!  loyauté,  pauvre 
chose  ébahie,  vous  ne  trouvez  personne  qui  ait  pitié  de  vous.  Vous 
pourriez  avoir  force  et  puissance  et  être  en  pied ,  car  vous  êtes 
l'amie  de  notre  roi ,  mais  vos  partisans  sont  trop  clair-semés  au- 
tour de  lui.  Je  ne  vous  en  connais  qu'un  seul,  après  le  roi,  et 
celui-là  est  si  bien  sous  la  main  du  clergé  qu'il  ne  peut  pas  vous 
venir  en  aide.  Ils  ont  broyé  tout  ensemble  la  charité  et  le  péché.  » 


Ce  ne  cuit  nus  que  je  pour  mal  le  die 
De  mon  seigneur,  se  Dex  me  face  lie  ! 
Mais  j'ai  poor  que  s'ame  en  fust  pci  i. 
Et  si  aim  bien  saigne  de  mon  lé. 
Quant  ce  saura,  tost  l'aura  adn 
Son  gentil  cuer,  ne  ne  souffreroit  un. 
Pour  ce  me  plesl  qu'il  en  soit  icoiotkf 

i  i  garni, 
Si  que  pai  <  i  n'ait  nul  pOTOil  seur  lui 


| 


374 

Deable  anemi  qui  l'a  voit  aguelie. 
G'eusse  ma  foi  menlie 
Se  g'eusse  ensi  lessic 
Mon  seigneur  desconseillié  4. 

«  Et  qu'on  ne  croie  que  je  dis  cela  pour  attaquer  mon  seigneur: 
Dieu  m'en  préserve!  mais  j'ai  peur  que  son  âme  n'en  soit  perdue, 
et  puis  j'aime  bien  rester  le  maître  de  mon  fief.  Quand  il  saura 
cela,  il  fera  prompte  justice  ;  son  noble  cœur  ne  souffrirait  pas  le 
contraire.  C'est  pourquoi  je  veux  qu'il  en  soit  bien  prévenu  et 
instruit.  Par  ainsi  le  diable  ennemi,  qui  le  guette,  n'aura  sur  lui 
nul  pouvoir.  J'aurais  manqué  à  ma  foi ,  si  j'avais  ainsi  laissé  mon 
seigneur  déconseillé.  » 


IV 


COMPLAINTE    SUR    LA    FOLIE    DE    CHARLES    VI, 
PAR    CHRISTINE    DE    PISAN. 

Mon  intention  n'est  pas  de  reproduire  en  tête  de  cette  notice  la 
biographie  de  Christine  de  Pisan ,  déjà  écrite  plusieurs  fois.  Je 
rappellerai  seulement  que ,  née  en  Italie ,  cette  femme  célèbre  fut 
amenée  fort  jeune  en  France  par  son  père ,  et  élevée  à  la  cour  de 
Charles  V ,  qui  lui  fit  sentir  les  bienfaits  de  sa  protection.  Après 
la  mort  de  ce  prince,  elle  consacra  ses  talents  au  jeune  roi  Char- 
les VI ,  puis  à  son  frère  Louis  d'Orléans  ;  mais  elle  devait  perdre 
l'un  après  l'autre  tous  ses  protecteurs.  Jusqu'en  1429 ,  année  où 
elle  mourut,  Christine  ne  cessa  de  composer  de  nombreux  ouvrages 
en  vers  et  en  prose,  prêle  à  déplorer  toutes  les  infortunes,  toujours 
préoccupée  des  malheurs  de  sa  patrie  adoptive. 

La  complainte  suivante  a  dû  être  écrite  vers  la  fin  de  1393.  On 
sait  qu'au  mois  d'août  de  l'année  précédente,  le  roi,  marchant 
contre  le  duc  de  Bretagne  ,  fut  atteint  d'un  premier  accès  de  folie 
qui  ne  dura  que  trois  jours;  mais  au  carnaval  de  l'année  1395,  ayant 
manqué  de  périr  dans  une  mascarade,  le  roi  tomba  malade  de  nou- 
veau et  languit  jusqu'à  la  fin  de  l'année.  «  On  aurait  de  la  peine 
«  à  croire,  dit  le  moine  de  Saint-Denis,  qu'il  eût  méconnu  sa 

♦  M«s  de  la  Bibliotli.  de  l'Arsenal,  n"  05  ,  iu-f»,  B.  L.,  f    360,  toi.  2. 


«  femme,  mais  c'est  bien  pi^  de  dit*  <iu  il  un  qu  M  tm  marié, 
•  n\  qu'il  eût  des  enfants,   qu'il   M   I.imIki  qu'on  le  traitai  de  roi, 

«  qu'il  sou.stini  avec  colère  qu'il  nea'appelloil  peint  Charles,  el  que 

«  non-seulement  il  désavoua  les  Qenri  de  lys  <  may  que  pariout 
«  où  il  voyait  ses  armes  ou  celles  de  la  w\  De  .  il  les  biffa  jusquea 
«  à  les  gratter  avec  furie  sur  la  vaisselle  d'or  el  d'argent  •.  » 

Après  avoir  employé  tous  les  remèdes,  el  enlre  aulres  la  magie, 
pour  guérir  le  roi ,  on  implora  les  secours  de  la  religion  :  des 
prières  publiques  furent  ordonnées  par  tout  le  n>>aume,  et  les 
évêques,  avec  leur  clergé,  la  plupart  nu -pieds,  tirent  de 
grandes  processions.  C'est  alors  que  Christine  de  Pisan  composa 
les  vers  qu'on  va  lire.  Elle  aimait  à  s'associer  aux  douleurs  ou  aux 
joies  publiques,  et  l'on  trouve  dans  ses  nombreux  ouvrages  plu- 
sieurs pièces  que  j'appellerai  de  circonstance.  Elles  n'ont  pas 
toutes  le  mérite  littéraire  de  celle-ci  ;  et  l'on  peut  dire  que  le  sujet, 
vraiment  poétique,  favorisa  son  inspiration. 


Nous  devons  bien,  sur  toutaultre  doum. 
Plaindre  ccllui du  royaume  de  Fiance 
Qui  fu  et  est  le  règne  et  l'érilage 
Des  Chrespliens  de  plus  haulle  puissam 
Mais  le  Dieu  liert  adès  de  poinjmant  laine 
Par  quoy  de  joie  et  de  soulaz  mendie  ; 
Pour  noz  péchiez  si  pdrle  la  penance 
iNostre  bon  roy,  qui  esl  en  maladie. 


2. 


C'est  grant  pitié,  car  prince  de  son 
Ou  monde  n'iert  de  pareille  vaillan- 
Et  de  touz  lieux  princes  de  hault  parage 
Desiroient  s'amour  et  s'aliancc, 


Histoire  de  Charles  VI,  par  un   religieux.    noilM    <!«•  Sttot-Di  |.     ]. 

Laboureur,  l    I.  \<   ---•       P»rb,  160$,  ie-fol. 


376 

De  tous  amez  estoit  dès  son  enfance, 
fcncor  n'est  pas,  Dieu  mercy  reflïoidie 
Icelle  amour,  combien  qu'ait  grant  grevance 
Noslre  bon  roy;  qui  est  en  maladie. 


o. 


Si  prions  Dieu  de  très  humble  courage, 
Que  au  bon  roy  soit  escu  et  déffense 
Contre  tous  maulx,  et  de  son  grief  malage 
Lui  doint  santé,  car  j'ay  ferme  espérance 
Que  s'il  avoit  de  son  mal  allégence, 
Qu'encorseroit,  quoy  qu'adès  on  en  die. 
Prince  vaillant  et  de  bonne  ordonnance 
INostre  bon  roy,  qui  est  en  maladie  '. 


V. 


TROIS  BALLADES  DE  CHRISTINE  DE  PISAN , 
SUR  LE  COMBAT  DE  SEPT  FRANÇAIS  CONTRE  SEPT  ANGLAIS  , 
EN  1402. 

Les  trois  dernières  chansons,  composées  par  Christine  de  Pisan, 
se  rapportent  toutes  au  même  fait ,  à  un  combat  de  sept  sei- 
gneurs français  contre  sept  anglais,  qui  fut  livré  près  de  Mon- 
lendre,  en  Saintonge,  le  19  mai  1402.  A  cette  époque,  depuis  un 
siècle  environ,  ces  joutes  chevaleresques  étaient  fort  en  usage  : 
plusieurs  fois  le  roi  d'Angleterre  avait  déjà  défié  le  roi  de  France, 
ou  avait  reçu  de  lui  des  cartels.  On  se  rappelle  la  fameuse  ren- 
contre qui  eut  lieu  le  27  mars  1351,  entre  trente  Anglais  et  trente 
Bretons.  Outre  le  récit  que  nous  en  a  laissé  Froissart,  un  poème 
plusieurs  fois  imprimé  nous  a  conservé  la  mémoire  de  cet  évé- 
nement 9.  Le  combat,  célébré  par  les  trois  chansons  que  je  donne 


1  Mss.  de  la  Bibl.  royale,  Mouchet,  n°  6,  f°  20,  v°. 

3    Le  combat  de  trente  Bretons  contre  trente  Anglais,  public   par  M.   Crapelet, 
2e  édit.  Paris,  1835,  in-8°. 


.177 
ici  pour  la    première   1<>in  ,    ne   fut   pal    !<•  mmiI  du  incarne  genre 

ptndaol  l'an  1408;  afonefreiel  raconta  que  cette  néme  an 
Louis,  duc  d'Orléans,  frère  du  roi  de  France,  envoya  une  lettre 
pour  faire  arme,  nu  roi  d'Angleterre;  lel Ire  qu'il  rapporte  avec  la 
réponse  du  roi,  qui  accepta  le  défi,  mais  ne  se  trouva  pas  au  reu- 
dez-vous  *. 

Le  combat  chanté  par  Christine  de  Pisan  ne  précéda  ce  AU 
que  de  quelques  mois.  Voici,  à  ce  sujet,  quelques  détails  em- 
pruntés à  deux  chroniqueurs  contemporains. 

Au  commencement  de  l'année  140*2,  messire  Jean  de   Harpe 
denne,  seigneur  de  Belle-Ville  et  de  Montagu ,  en  Poitou,  el  lê« 
néchal  de  Saintonge,  fit  savoir  a  la  cour  du  roi,  à  Paris,  que  plu- 
sieurs chevaliers  d'Angleterre,  ayant  désir  de  faire  armes  pour 
l'amour  de  leurs  dames,  portaient  défi  aux  chevaliers  de  France2. 

Les  Anglais,  au  nombre  de  sept,  trouvèrent  bientôt  des  adver- 
saires :  sept  chevaliers  appartenant  tous  à  la  maison  de  Louis 
duc  d'Orléans,  alors  régent  du  royaume,  demandèrent  permission 
à  monseigneur  de  répondre  à  ce  défi.  Un  héraut  fut  chargé  de 
faire  savoir  aux  Anglais  queMontendre,  près  Bordeaux,  serait  le 
lieu  du  combat,  que  ce  combat  serait  à  outrance,  mais  que  le 
vaincu  pourrait  racheter  sa  vie  par  un  diamant  pour  toute  rançon. 
Les  chevaliers  anglais  étaient  le  seigneur  de  Scales,  AymontCloiet, 
Jean  Fleury,  Thomas  Trays,  Robert  de  Scales,  Jean  Héron  et  Ri- 
chard Witevale  ;  les  chevaliers  français  :  Arnaud  Guilhem ,  sei- 
gneur de  Barbazan,  Guillaume  Bataille,  Guillaume  seigneur  du 
Châtel,  Guillaume  de  la  Champagne,  Ivon  de  Carouis  et  Archam- 
baut  de  Villars. 

Louis  d'Orléans  présida  lui-même  aux  préparatifs  du  combat  ; 
il  éprouva  quelques  craintes  à  l'égard  du  jeune  Guillaume  de  la 
Champagne, lequelonques  n'avait  esté  en  guerre, d'il\echwn\i\\ir\n  ; 
mais  Barbazan  ,  le  plus  fameux  de  tous  les  chevaliers  rassura  le 
duc,  en  lui  disant  :  a  Monseigneur,  laissez-le  vetiir;  cm  \ 
<(  une  fois  tenir  soti  ennemi  aux  mains,  il  l'abat tr>i  <  I  É  sronfira.» 


'    Monstrelet,  liv    îl.cliap.  9. 

'  Jean  Juvcnal  des  l'i >in>,  I Ii-toire  de  Charles  VI,  sou-  102.  —  Il  ] 

quelque  différence  entre  ce  chroniqueur  et  le  moine  de  Saint    I».  n>.  (  .<    <|.  rm.r.  âpre* 
avoir  nommé  les  sept  chevaliers  ,  dit  que  ce  furent  eux  qui  <  n\..\.  i. m  u  I 
Voii  !.•  Laboureur,  f    I,  p,  149.)  J'ai  ralvi  Jean  lu^énal,  qi 
i  informé. 


378 

Les  combattants  choisirent  pour  chefs  :  les  Français,  Guilhem  de 
Barbazan;  les  Anglais,  le  seigneur  de  Scales,  et  le  jour  de  la  lutte 
fut  fixé  au  19  mai. 

Les  Français,  après  avoir  entendu  la  messe  et  reçu  le  précieux 
corps  de  Jésus-Christ,  se  rendirent  au  lieu  du  combat,  où  les  at- 
tendait le  sénéchal  de  Saintonge,  qui,  d'un  commun  accord,  avait 
été  choisi  pour  juge.  Les  deux  partis  en  présence,  le  sénéchal 
cria  que  chacun  fît  son  devoir,  et  la  lutte  s'engagea.  Des  deux 
côtés  les  lances  furent  bientôt  rompues  et  remplacées  par  les  haches 
d'armes  et  les  épées.  Le  combat  devint  terrible;  l'acharnement 
était  encore  accru  par  les  injures  qu'échangeaient  ces  chevaliers, 
les  Anglais  renvoyant  leurs  adversaires  «au brouet  de  la  cour,  »et 
ces  derniers  reprochant  aux  Anglais  le  meurtre  ignominieux  de 
leur  roi  *. 

Archambaut  de  Villars,  ne  voyant  aucun  ennemi  devant  lui, 
porta  un  tel  coup  de  hache  sur  la  lête  de  Robert  de  Scales  qui 
luttait  contre  Carouis,  qu'il  l'étendit  mort  à  ses  pieds.  Puis  il  vint 
en  aide  à  Guillaume  Duchâtel  attaqué  par  deux  Anglais.  Le  jeune 
Champagne  ayant  aussi  abattu  son  adversaire ,  secourut  Bataille 
qui  avait  été  renversé;  ainsi  les  Français,  maîtres  du  champ  de 
bataille,  obligèrent  leurs  adversaires  â  rendre  les  armes.  S'il  faut 
en  croire  une  ancienne  tradition  de  la  maison  de  Faudoas,  le  sei- 
gneur de  Barbazan  tua  de  sa  main  le  chef  des  Anglais.  Le  sénéchal 
de  Saintonge  ramena  à  Paris  les  vainqueurs,  qui  furent  reçus  en 
triomphe;  on  les  présenta,  vêtus  de  blanc,  au  roi  de  France  et  aux 
seigneurs  de  sa  cour,  et  ils  furent  comblés  de  présents.  Suivant 
un  historien2,  «  on  conserve  précieusement  au  château  de  Faudoas 
«  l'épée  de  ce  seigneur  de  Barbazan  ,  qu'on  dit  être  un  présent  que 
«  le  roi  lui  fit  au  retour  de  ce  combat.  On  y  lit  d'un  côté  sur  la  lame 
«  ces  mots  gravés  en  lettres  d'or  :  Ut  lapsu  graviore  ruant,  et  de 
«  l'autre  :  Barbazan  sans  reproche.  » 

Le  duc  d'Orléans  fut  si  joyeux  de  la  victoire  remportée  par  les 
sept  chevaliers  de  sa  maison,  qu'il  leur  fit  donner  à  chacun  une 
somme  de  mille  francs  d'or,  ainsi  que  le  prouve  la  quittance  sui- 
vante, qui  est  inédite: 

«  Arnaud  Guillan  de  Barbazan,  Guillaume  seigneur  du  Chastel, 
«Guillaume  de  la  Champaigne,  Guillaume  Batailles,  Pierre  de 

1  Moine  de  Saint  Denis  ,  trad.  de  Le  Laboureur,  t.  II,  p.  ioO. 

2  Histoire  généalogique  de  la  maison  de  Faudoas,  p.  08.  Moutauban  ,  4  72-i,  in-4". 


«  Braban,  dilQignet,  <  lu*\ aher,  àfebefebatti  dr  ViHan  et  Yvon 

I  d€  Karouvs,  esnners,  lous  officier  s  H  Mwuleurs  de  monseigneur 
«  le  duc  d'Orléans,  reçoivent  de  Alexandre  le  Boursier,  receveur 
«  général  iU*s  aides,  sept  mille  francs  d'or,  que  leroy  a  ordonné  de 
«  départir  mille  francs  à  chacun  deux.  Donné  le  16  octobre  der- 
«  nier  parle  roi,  2\  mars  140Ô,  (ire  rouge.  »  (Suivent  les  dél.iiU 
héraldiques  relatifs  aux  armes  des  sept  chevaliers  '.) 

Christine  de  Pisan  n'est  pas  le  seul  poCte  qui  ait  (hanté  le  combat 
de  Monlendre,  et,  plus  d'un  demi-siècle  après,  Oclavien  de  Saint- 
Gelais,  dans  son  Séjour  d'honneur,  consacrait  à  ce  fait  d'armes , 
les  vers  suivants  : 


Après  je  vis  sept  nobles  preux  François 
Armés  à  blanc,  ayant  au  poing  la  hache  , 
Qui  défirent  sept  arrogans  Anglois, 
Où  pas  un  d'eux  si  ne  se  montra  lâche. 
Nul  d'iceux  n'eut  pour  lors  pic  à  l'attache  : 
Car  si  très  bien  firent  sans  épargner  , 
Qu'asscs  en  peut  Montendre  témoigner. 
Chasteau  connu  où  fut  l'cmpreinse  faite< 
Et  des  Anglois  la  honteuse  défaite  *. 

Des  trois  ballades  composées  parChrislinede  Pisan,  la  premi 
est  adressée  à  Louis,  duc  d'Orléans,  la  seconde  aux  sept  cheta- 
liers  vainqueurs,  la  Iroisième  aux  dames  et  princesses  pour  lc< 
engager  à  récompenser  le  courage  des  chevaliers. 


t. 


Prince  honnouré,  duc  d'Orliens  louable 
Bien  vous  devez  en  hault  penser  déduire 
Et  louer  Dieu,  et  sa  grâce  amiable, 
Qui  si  vous  veult  en  tout  honneur  conduit  r 
Que  le  renom  par  le  monde  foliaire 
De  vostre  cour  raemplic  de  Dfl 
Qui  resplendis!  comme  chose  iloric 


Kihl.   royalr  ,  M*.  (  .hiii  "iiiiluuh  .  (..iImi..  ••  A  «  Util  I 

o.  i..\  p  M  .1.  s.iini  4  îelais,  Mjowr  à 


380 

En  noble  los,  et  adès  est  radrece 
De  hault  honneur  et  de  chevalerie. 

Cy  ontaccreu  le  Ioz  li  .vu.  notable 
Bon  chevalier  que  vaillance  a  fait  duire, 
Si  qu'à  grant  poinne  et  victoire  honnourable 
Ont  desconfit  les  .vu.  Angloiz,  qui  muire 
Aux  bons  François,  cuident  les  destruire  ; 
Mais  le  seigneur  du  Chastel  où  prouesce 
Fait  son  réduit  et  la  bachelerie, 
Bataille,  ont  mis  Angloiz  hors  l'adrece 
De  hault  honneur  et  de  chevalerie. 

Et  Barbasan,  le  vaillant  combalable 

Qui  mains  grans  biens  fera  ainçois  qu'il  muire, 

Champaigne  aussi,  Archambaut  secourable, 

Le  bon  Clignet,  qui  tout  bien  sçot  radvire, 

Keralouys,  qui  sans  cesse  réduire] 

En  armes  veult  son  corps  et  sa  jeunesce  ; 

Par  ces  .vu.  bons  est  la  gloire  périe 

De  noz  nuisans ,  qui  perdent  la  haultesce 

De  hault  honneur  e't  de  chevalerie. 

Prince  poissant,  honnourez  a  léesce 
Tous  bons  vaillans  en  valour  n'est  périe. 
Car  vous  aurez  par  eulx  toute  largesce 
De  hault  honneur  et  de  chevalerie  \ 


2 


Bien  viengnez  bons,  bien  vienguez  renommez, 
Bien  viengniez  vous,  chevalier  de  grant  pris. 
Bien  viengniez  preux,  digne  d'estre  clamez 
Vaillans  et  fors  et  des  armes  apris. 
Estre  appeliez  devez,  en  tout  pourpris, 

Ms<.  ds  laBibl.  royale,  Mouehet,  6\  fol.  51,  v°,  col.  2 


38! 

»  li<  valereux,  très  veriiteuv  <  i  brmet, 
Dursà  tiav.nl  pour  -"ans  eoupx  rain- 
i  ois  .1  rslrn/  ;  ri  |»«»ur  vu/  belles  aine  s 
(Mi  vous  doit  bien  de  lorier  eouronn 

VOUS,  bon  seigneur  du  <  liaslel,  qui  aine/ 
Esta  «le  ceuli  qui  ont  tout  biep  empris; 
Vous,  Bataille,  vaillant  et  affermez, 
Et  Barbasan  en  qui  n'a  nul  inespris  ; 
Champaigne  aussi  de  grant  vaillance  espi  i- 
Et  Archambaut,  Clignet  aux  belles  aunes, 
keralouys,  vons  tous  .vu.  pour  donner 
Exemple  aux  bons  et  grant  joie  à  voz  dames, 
<  m  vous  doit  bien  de  lorier  couronner. 

Or  avez  vous  noz  nuisans  diffamez  ; 
Loué  soit  Dieu  qui  de  si  grant  périlz 
Vous  a  gecté  l  Tant  vous  a  enaraez, 
Que  vous  avez  desconfis,  morsetpriz 
Les  .vu.  Anglois  de  grant  orgueil  surpris, 
Dont  avez  los  et  d'ommes  et  de  femmes. 
Et  puisque  Dieux  à  joye  retourner 
Victorieux  vous  fait  ou  corps  les  âmes, 
On  vous  doit  bien  de  lorier  c  mronner. 

Jadis  les  bons  on  couronnoit  de  palmes 
Et  de  lorier,  en  signe  de  régner, 
En  hault  honneur,  et  pour  suivre  ces  termes, 
On  vous  doit  bien  de  lorier  couronner  ' . 


Hault<sdames,  honnourez  grandement. 
Kt  vous  toutes  damoiselles  et  femm«- 
Les  .vu.  vaillans  qui  ont  fait  tellement 
Que  tousjours  mais  sera  nom  dcleui^  ara 
Neiz  quant  leurs  enrps sert»!  des^.ub/  I-  '"'i- 

Mss.dr  la  BiM.  royal.-.  Mon,  h...  6.  f°  33.  v",  «  '«I.  <' 


382 

Remaindra  loz  de  leur  fait  en  mémoire, 
En  grant  lionnour,  au  royaume  de  France  ; 
Si  qu'à  tousjours  en  mainte  belle  histoire 
Sera  retrait  de  leur  haulte  vaillance. 

Et  comme  on  seult  faire  anciennement 
Aux  bons  vaillans  chevalereux  et  fermes, 
Couronner  les  de  lorrier  liement, 
Car  c'est  le  droit  de  victoire  et  li  termes  ; 
Bien  leur  affiert  lelorier  et  les  palmes 
De  tout  lionnour  et  signe  de  victoire, 
Quant  ont  occis  et  mené  a  oultrance 
L'orgueil  angloiz,  dont  coin  chose  notoire 
Sera  retrait  de  leur  haulte  vaillance. 

Et  tant  sï  sont  porté  tuit  vaillanment 

Que  l'en  doit  bien  leurs  noms  mectre  en  beaux  termes 

Au  bon  seigneur  du  Chastel  grandement 

Lui  afflert  loz,  à  Bataille  non  blasmes  ; 

Bien  fu  aisié  Barbasan  en  ses  armes  ; 

Champaigne  aussi  en  doit  avoir  grant  gloire, 

Et  Archambault,  Clignet  de  grant  constance, 

Keralouys ,  de  ceulx  ce  devons  croire 

Sera  retrait  de  leur  haulte  vaillance. 

Princesses  très  haultes,  aiez  mémoire 

Des  bons  vaillans  qui  par  longue  souffrance 

Ont  tant  acquis  qu'en  mains  lieux,  chose  est  voire, 

Sera  retrait  de  leur  haulte  vaillance  *. 


Presque  tous  les  historiens  ou  biographes  ayant  passé  sous 
silence,  ou  même  n'ayant  pas  connu  les  seigneurs  français  qui 
prirent  part  au  combat  de  Montendre,  bien  que  plusieurs  d'entre 
eux  aient  joué  un  rôle  très-actif  dans  les  événements  qui  suivirent 
l'année  1402 ,  j'ai  cru  devoir  leur  consacrer  une  courte  notice. 

1.  Le  seigneur  du  Chastel.  —  Guillaume  Duchatel ,  chambel- 

•  Mss  de  la  Bibl.  royale,  Mouchet,  6,  fol.  53,  v°,  col.  4re. 


30 1 

l;m  «lu  roi  Charles  VI  el  du  doc  d'Orléans,  après  mon  combattu 
I  Ifontendre,  en  lïo-j,  fol,  l'année  mirante;  l'un  dés«dlef»f^D 

conduisirent  les  Bretons  ton  Ire  les  Anglais.  Il  commaiidail  In  llolte 
qui  vint  attaquer  eeNe  <  l  «  *  s  anglais  près  dettnUMsJNéjefl  pemperU 

sur  ces   derniers  une  victoire  complète,   Kn    \'V)'\  ,  Doefcatel  fit . 

aree  les  Bretons ,  une  descente  dans  Ifte  deGérseyvel  pilla  cette 
île.  Mais  Pcxp^ilitioii  ayant  élé  conduite  sans  prudence,  les  AngUM 

forcèrent  bientôt  les  Bretons  à  se  retirer,  et  Duchatel  fut  tué  d.m* 
le  combat  livré  à  celte  occasion.  C'est  à  tort  que  M.  de  Itérante, 
dans  son  Histoire  des  ducs  de  Bourgogne,  a  confondu  (.mil. mine 
avec  son  frère  Tanneguy  Duchatel ,  et  attribué  à  ce  dernier  la 
part  que  prit  Guillaume  au  combat  de  Monlendre. 

2.  Bataille. — Guillaume  Bataille,  chevalier,  était  chambel- 
lan de  Louis,  duc  d'Orléans  ;  il  donnait  quittance,  en  cette  qualité, 
le  8  janvier  1403.  Louis  nomma  son  chambellan  sénéchal  il'An- 
goumois ,  et  après  le  meurtre  du  prince,  arrivé  en  1407,  Valen- 
tine ,  sa  veuve  ,  confirma  Bataille  dans  l'exercice  de  cette  charge. 
Ce  fait  est  prouvé  par  un  acte  dans  lequel  se  trouve  rapportée  la 
lettre  de  Valentine. 

11  existe  encore,  au  cabinet  des  titres  de  la  Bibliothèque  royale , 
plusieurs  quittances  données  par  Guillaume  Bataille,  et  un  atte 
qui  le  concerne.  A  l'une  de  ces  quittances  est  jointe  une  lettre  de 
Charles,  duc  d'Orléans,  par  laquelle  il  ordonne  à  Pierre  Renier, 
son  trésorier  général,  de  compter  à  Guillaume  Bataille  la  somme 
de  deux  cents  écus  d'or,  «  pour  distribuer  à  nostre  plaisir,  dit 
cette  lettre,  en  certain  voyage  où  nous  l'envoyons  présentement 
es  parties  d'Espagne,  de  la  distribucion  desquelx  nous  ne  voulons 
autre  déclaration  estre  faicte  ne  que  nostre  dit  chambellan  soit 
tenus  d'en  rendre  aucun  compte.  »  Celte  lettre  est  du  28  jan- 
\ier  1410.  La  dernière  pièce  relative  à  Guillaume  Bataille  est  un 
acte  en  lalin  du  mois  de  janvier  1413 ,  par  lequel  il  reconnaît  avoir 
reçu  cent  livres  tournois  qui  lui  étaient  dues  sur  ses  gages  comme 
sénéchal  d'Angouléme  '. 

3.  Barbazan.—-  Arnaud  Guillclm  de  Barba/. n,  ^ei-neur  de 
Barbazan,  fut  premier  chambellan  du  roi  Charles  VII,  gouverneur 
de  Champagne,  de  Brie  et  de  LafinoiS.  Ouoique  Lien  jeune  en. 

il  fut  choisi  pour  chef  de  l'entreprise  du  combat  de  Monlen.lre, 
ainsi  que  je  l'ai  dit  plus  paul  ,  el  il  SOI   justifier  cette  distinction. 

1    Bit»!      rnval.-.  Mit.,  Cabinet  <lr«  titre». 


384 

Après  ce  combat,  le  sire  deBarbazan  continua  à  suivre  le  parli 
royal.  En  1404  il  servait  avec  Louis  de  Faudoas,  son  beau-frère, 
comme  chevalier  banneret,  sous  les  ordres  de  Charles  sire  d'Al- 
bret,  connétable  de  France  '.  En  1411  il  commanda  les  troupes 
royales  au  combat  du  Puyset,  où  il  fut  fait  prisonnier  et  délivré  par 
le  seigneur  de  Gaucourt.  Ils  combattirent  aussi  l'un  et  l'autre  dans 
un  tournoi  donné  à  Paris,  le  1er  janvier  1414 ,  par  Jean  Ier,  duc  de 
Bourbon. 

Barbazan  était  chevalier  banneret  et  sénéchal  d'Agenais ,  le  10 
janvier  1415,  et  il  donnait,  en  cette  qualité,  quittance  à  Macé 
Héron ,  trésorier  des  guerres.  Il  existe  encore  de  lui  cinq  autres 
quittances  des  années  1415  et  1418.  Dans  les  trois  dernières  il 
reconnaît  avoir  reçu  cent  vingt  et  deux  cents  livres  tournois  pour 
servir,  lui  et  ses  compagnons ,  monseigneur  le  dauphin  à  l'encontre 
des  Anglois,  anciens  ennemis  du  royaume,  et  autres,  partout  où  il 
lui  plairra. 

On  retrouve,  en  1420,  le  seigneur  de  Barbazan  noble  vassal, 
dit  Monstrelet,  expert,  subtil  et  renommé  en  armes,  comme  prin- 
cipal défenseur  de  la  ville  de  Melun  ,  assiégée  par  Henri  d'Angle- 
terre et  le  duc  de  Bourgogne. 

Barbazan  était  appelé  le  chevalier  sans  reproche;  quand  les  amis 
du  dauphin  machinèrent  la  mort  de  Jean,  duc  de  Bourgogne,  ils 
eurent  soin  de  cacher  leur  dessein  à  Barbazan  qui,  en  ayant 
connu  le  résultat,  blâma  rudement  cette  action,  et  dit  que  mieux 
vaudrait  avoir  esté  mort  que  d'avoir  esté  à  cette  journée. 

Après  l'issue  malheureuse  du  siège  de  Melun,  Barbazan  ayant 
été  fait  prisonnier  de  guerre,  fut  conduit  au  Château-Gaillard  où 
il  resta  enfermé  jusqu'en  1429,  époque  où  les  Français  s'em- 
parèrent de  cette  forteresse.  Barbazan  alla  rejoindre  Charles  VII 
qui  l'accueillit  avec  joie  et  lui  donna  des  troupes.  Il  remporta, 
en  1430,  une  victoire  signalée  au  combat  de  la  Croisette,  près  Châ- 
lons-sur-Marne ,  où,  avec  trois  mille  hommes  ,  il  tailla  en  pièces 
huit  mille  Anglais  et  Bourguignons.  Il  fut  tué  au  combat  de 
Bullegneville,  près  Nancy,  qui  eut  lieu  le  2  juillet  1431.  Barbazan 
fut  le  dernier  mâle  de  sa  famille  ;  ses  biens  retournèrent  à  la  mai- 
son de  Faudoas  avec  laquelle  les  Barbazan  avaient  fait  alliance  au 
mois  de  janvier  1396  2.  Sa  réputation  de  bravoure  et  de  loyauté  fut 


1  Histoire  généalogique  de  la  maison  de  Faudoas,  p.  69  et  suiv. 
*  Histoire  de  la  maison  de  Faudoas. 


temps  populaire.    Un  si  lean  de  Beuil,  auteur  du  ./<> 
sorte  de  roman  didactique  .1  l'usage  des  gens  dé  ^inir,  composé 
vers  !ï(>o,  <ite  II  mort  deBarbatan  comme  aoeiemple  .1  m> 
voici  ses  parolei  :  «  Je  puis  dire  que  te*  grandes  vertus  et  gi 
«  perfections  ont  esté  trouvées  ;m\  gens  île  guerre...  Première- 
1  ment  la  vertu  de  force  en  tant  que  plusieurs  oui  esté  qui  aj  moieni 
«  mieuK   mourir  en  combattant  que  fctyr  à  leur  dfshooamu, 
«  romme  feit  Barbasan  le  bon  chevalier.  Dieu  luy  face  pardon  '.  1 

4.  Chpmpaigne.  — Guillaume  de   la  Champagod   1 
dWpilly,  chambellan  de  monseigneur  le  due  oVOriéaot.  I!  fut  l'un 
en  iteurs  les  plus  dévoués  de  ce  prince,  el  je  trouve  dan  plu  - 
sieurs  actes  originaux  des  années  1409,  1406,  1Ï07,  des  preuves 
de  la  munificence  de  Louis  à  l'égard  de  son  chambellan*  .le  ne 
rai  que  le  suivant  : 

«  Loys  tilz  de  France  duc  d'Orléans,  comte  de  Valois,  de  Bloiz  et 
de  Beaumont,  et  seigneur  de  Coucy.  A  noslre  amé  el  mal  Jean  le 
Flament  salut  et  dilection.  Nous  voulons  et  vous  mandons  que  des 
deniers  de  noz  finances,  vous,  par  Jehan  Poulcin,  noslre  trésorier 
général ,  failles  bailler  el  délivrer  à  noslre  amé  et  féal  chevalier  et 
chambellan  messire  Guillaume  delà  Gbampaigne,  la  somme  de 
deux  cens  livres  tournois,  la  quelle  nous  luy  avons  donné  el  don- 
nons de  grâce  especial  par  ces  présentes  pour  consideracion  des 
services  qu'il  nous  a  faiz  et  espérons  que  encore  face,  et  pour  lui  ai- 
dier  à  suporler  les  fraiz  et  missions  qui  lui  convient  faire  en  nostre 
service  ;  et  par  rapportant  ces  présentes  avecques  quittances  souffi- 
santsur  ce,  la  dicte  somme  de  ij.  c.  liv.  tournois  sera  sans  contredit 
alouée  el  comptée  de  noslre  dit  trésorier  par  noz  amez  et  féaulx 
gens  de  noz  comptes,  nonobstant  quelconques  autres  dons  à  ui  par 
nous  aulreffois  faiz,  non  exprimés  en  ces  présentes  ordonnances, 
mandemens,  deffences  à  ce  contraire.  Donné  à  Coin  \  le  \ixm# 
jour  de  mars,  Tan  de  grâce,  mil  cccc.  et  trois2.  » 

Dans  trois  actes  des  années  1106  et  1407,  le  même  Guillaume 
prend  le  titre  de  chambellan  du  roi  et  capitaine  de  la  ville  et  du 
château  d'Avranches,et  il  donne  quittance  en  celte  qualité. 

.").  Archambaut.  —  Archambaut  de  Villars  ,  écuyer ,  maître 
d'-hôlel  de  Louis,  duc  d'Orléans.  I). 

'   Analyse  du  Jouveneel",   |Mflr  M     P    I  MCrltl  français  Ae  la  Bil<îmth4qne 

<lu  Uni    leur  lu  •  '    l  !.  |»    - 

I.iru-t  Uairambanlt.  BiM.  i" 

I.  .. 


386 

chevalier,  prouvent  toule  la  faveur  dont  il  jouissait  auprès  de  Louis, 
et  combien  ce  dernier  reconnut  avec  munificence  le  service 
qu'Archambaut  lui  avait  rendu ,  en  prenant  part  au  combat  de 
Montendre. 

Le  plus  ancien  de  ces  actes  est  du  mois  de  mars  1402.  Archam- 
baut  exerçait  alors  près  du  duc  d'Orléans  la  charge  de  maître 
d'hôtel.  Au  mois  de  mars  de  l'année  1403,  probablement  à  l'oc- 
casion des  étrennes ,  Archambaut  donnait  quittance  d'une  somme 
de  trois  cents  livres  tournois  qui  lui  avaient  été  accordées  par  mon- 
seigneur, pour  les  bons  et  agréables  services,  est-il  dit  dans  l'acte, 
que  je  luy  ay  faiz  ou  temps  passé  et  espère  que  face  ou  temps  à 
venir.  Au  mois  de  septembre  de  la  même  année ,  Louis  donnait 
encore  à  Archambaut  une  somme  de  deux  cents  francs  d'or ,  pour 
luy  aider  à  soy  habiliter,  pour  venir  avec  nous  et  en  nostre  com- 
paignie  en  ce  voyage  que  nous  entendons  présentement  faire  es  par- 
ties de  Lombardie  et  d'Italie.  Ces  gratifications  n'empêchaient 
pas  Archambaut  de  rec  voir  par  mois  quarante  livres  tournois, 
somme  à  laquelle  étaient  fixés  ses  gages  habituels  comme  offi- 
cier de  la  maison  d'Orléans.  Parmi  les  actes  que  j'ai  sous  les 
yeux,  plusieurs  ont  rapport  à  la  vie  privée  de  Louis  d'Orléans.  Je 
citerai  une  quittance  du  3  janvier  1405,  par  laquelle  Archambaut 
reconnaît  avoir  reçu  la  somme  de  quatre  livres  sept  soûls  quatre 
deniers  parisis,  pour  un  muy  de  vin  français  pris  et  dépensé  à 
Chielle  par  monseigneur. 

Au  mois  de  juillet  de  Tannée  1406,  le  duc  d'Orléans  envoya 
Archambaut  de  Villars  en  Allemagne  pour  certaines  besoignes  qui 
grandement  nous  touchent,  dit  le  prince  dans  ses  lettres  par  les- 
quelles il  fait  compter  au  maître  d'hôtel,  pour  son  voyage,  une 
somme  de  cent  douze  francs  dix  sous. 

L'année  suivante  ,  nous  trouvons  Archambaut  en  possession  de 
la  garde  et  capitainerie  de  la  ville  et  du  château  de  Pontorson. 
Dans  un  acte  du  24  novembre  de  cette  même  année  1407, 
Charles  YI  confirmait  Archambaut  de  Villars  dans  l'exercice  de 
celte  charge  et  lui  en  accordait  tous  les  droits. 

De  la  capitainerie  de  Pontorson,  Archambaut  passa,  l'année 
suivante,  à  celle  de  Blois,  comme  le  prouvent  plusieurs  actes  qu'il 
souscrivit  en  cette  qualité,  et  dont  le  plus  ancien  est  du  mois  de  fé- 
vrier 1408.  A  partir  de  cette  époque  on  voit  mentionné  dans  les 
actes,  auxquels  j'emprunte  ces  détails,  Louis  de  Villars,  fils  d'Ar- 


387 

ehambaut.  qui  compte  M  nombre  de>  gens  de   guerre  comnm 
a  la  garde  du  château. 

Après  rn^nssinal  de  Louis  duc  il'<lrli";iib  .  qui  eill  lieu, 
on  le  sait,  a  Paris,  au  mois  de  novembre  1407,  la  duchesse  Va- 
lentine  do  .Milan,  ne  pouvant  oblenir  justice  «lu  malheureux 
Charles  VI,  ni  môme  du  dauphin,  quitta  la  capitale.  Sélanl  ar- 
rêtée quelque  temps  à  Blois  avec  le  jeune  prince  Charles  son  lil> 
elle  confia  a  Archambaut  de  Villars  le  commandement  des  gens 
d'armes,  archers,  arbalétriers  et  autres  gens  de  guerre  commis 
à  la  garde  du  château.  Ces  lettres  patentes  sont  datées  du  lifti 
jour  d'août  de  Tannée  4408  K  Au  mois  de  février  1408  .  Archam- 
baut de  Villars  fut  envoyé  en  Gascogne  par  devers  le  comte  d'Ar- 
magnac et  le  vicomte  de  Castelbon  pour  les  affaires  du  jeune  duc 
Charles  d'Orléans  :  il  recevait  pour  sa  peine  cent  vingt  lintl 
tournois.  Archambaut  reprit  auprès  de  Charles  d'Orléans  la 
charge  de  maître  d'hôtel  qu'il  avait  exercée  auprès  de  Louis,  son 
père.  A  la  fin  de  Tannée  1409  et  en  1410,  Archambaut  fit  quel- 
ques voyages  pour  les  affaires  du  duc  d'Orléans,  dont  il  avait 
toute  la  confiance.  Archambaut  de  Villars  était  encore  en  1418 
capitaine  du  château  de  Blois ,  comme  le  prouve  un  acte  du  mois  de 
juillet  de  cette  année.  En  1431 ,  la  garde  du  château  de  Blois  fui 
donnée  au  bâtard  d'Orléans.  Il  remplaça  dans  ce  commandement 
Archambaut  deVillars,  qui,  à  cause  de  son  grand  âge  et  de  sa  d  l>i- 
lilé ,  ne  pouvait  plus  faire  le  service  dans  ces  temps  de  guerre2. 

6.  Clignet'K  —  Pierre  deBraban,  dit  Clignet,  seigneur  de  Lan- 
dreville,  chevalier,  conseiller,  chambellan  du  roi,  lieutenant  géné- 
ral en  Champagne.  Dès  le  mois  d'octobre  1362,  on  le  trouve  occupé 
à  faire  la  guerre  contre  les  Anglais.  Au  mois  d'avril  1391  et  MME 
de  juillet  1395,  le  roi  Charles  VI  lui  accorda  une  somme  en  ré- 
compense de  ses  bons  services.  Pensionnaire  de  Louis  duc 
d'Orléans ,  c'est  en  qualité  de  chevalier  attaché  à  la  maison  de  ce 
prince  qu'il  combattit  en  1402.  Devenu  amiral  au  mois  d'avut 
1405,  en  remplacement  de  Renaud  de  Trie,  il  perdit  cet  emploi  i 
la  mort  de  Louis  d'Orléans  son  protecteur.  Dans  la  guerre  cmle 
qui  eut  lieu  entre  les  Bourguignons  et  les  Armagnacs ,  Il  resta 
loujours  fidèle  au  parti  de  ces  derniers.  Ce  fut  lui  qui  commença 

»    Bibl.  royale,  Cabinet  des  TftMfc 
Histoire  du  Château  de  Blois ,  par  M.  de  la  Saustaye.  1840.  in-4»,  p.  50. 
\nv,/lo  père  Anselme,  t.  VU.  j>.  ««4.  '        . 


588 

la  bataille  d'Azincourt  avec  mille  hommes  d'armes  à  cheval.  Au 
mois  d'avril  1415,  il  eut  un  duel  avec  un  chevalier  de  Portugal  dans 
la  ville  de  Bar-le-Duc:  Louis  d'Orléans  y  assista.  «  Il  vivait  encore 
en  1428,  ajoute  le  père  Anselme,  auquel  j'emprunte  ces  détails, 
prenant  les  qualitez  d'amiral  et  de  lieutenant  du  roy  en  Cham- 
pagne dans  une  quittance  du  payement  qui  luy  fut  fait  de  ce  qu'il 
avoit  employé  pendant  la  régence  en  1420.  » 

7.  Keralouis.  —  Ivon  de  Carouis.  Je  n'ai  rien  pu  trouver  sur 
la  vie  particulière  de  ce  seigneur,  qui  fut,  comme  les  six  autres, 
attaché  à  la  maison  du  duc  d'Orléans.  Dans  l'une  des  trois  bal- 
lades, Christine  parle  de  lui  comme  étant  fort  jeune.  Dans  diffé- 
rentes montres  de  gens  d'armes,  publiées  par  Dom  Morice  \  et 
qui  datent  des  années  1376  à  1380,  on  trouve  nommées  deux  per- 
sonnes du  nom  deKarouisou  Keraouis  :  leurs  prénoms  sont  Jean  et 
Philippe.  L'un  de  ces  deux  personnages ,  simples  chevaliers  de  la 
montre  d'Olivier,  sire  de  Clisson,  fut  sans  doute  le  père  d'ivon, 
qui  prit  part  au  combat  de  Montendre. 

LEROUX  DE  LINCY. 

1  Hist.  de  Bretagne,  in-fol.,  t.  2,  preuves,  p.  \9\,  4J3,  205,  255.        *afc&* 


■ 


LETTRE 


• 


ADHKssi  I     K*  K(ÎVPTI 


A  ALPHONSE,  COMTE  DE  POITIERS, 


FRKKK    DE   S\l\  I    LOI  IS. 


L'original  de  la  pièce  qu'on  va  lire  se  trouve  aux  archives  du  royaume, 
Section  historique,  Trésor  des  Chartes,  carton  J,  n°  890  •. 

C'est  une  lettre  adressée  en  Egypte,  au  comte  Alphonse,  frère  de  saint 
Louis,  par  son  chapelain  Philippe,  trésorier  de  Saint-Hilaire  de  Poitiers. 
Elle  appartient  a  cette  classe  de  documents  peu  nombreux,  dans  lesquels 
tout  est  diiznede  remarque.  Indépendamment  de  l'importance  historique 
d<>s  laits  auxquels  elle  se  rattache,  elle  offre  un  caractère  intéressant  à 
observer,  par  la  manière  dont  elle  est  écrite,  par  les  détails  minutieux 
qu'elle  contient,  et  par  la  relation  toute  particulière  de  ces  faits,  exposés  sous 
l'impression  même  des  événements.  Ce  n'est  pas  l'œuvre  d'un  chroniqueur 
qui  rassemble  officiellement  les  épisodes  de  l'histoire  de  son  siècle,  afin 
de  les  rendre  publics  :  c'est  tout  simplement  la  cÉNei  ie  intime  et  o 
denlielle  d'un  serviteur,  presque  d'un  ami,  qui  s'oublie  en  répondant  a 
son  maître;  qui  D'écrit  que  pour  lui  seul,  et  sans  aucune  intention  de  de- 
venir historien,  ce  qui  donne  peut-être  plus  d'autorité  à  son  témoigna- 

■H  «lus  du  document  se  tronve  celte  Indication,  ajoutée  posterieurem 
lOM    Cappcllnni    Alpk  ad   dictum    Comitem  ,    data 

farlo  §ê»p(ionit  pmUÊttonif    èieH   ("tnitatu*    Thnlotf,   nomine  dieti  Comitis  et 
furln  r.rpt'dilinuh    nlli  WMpf*. 

ituw  il*   <  -  h,  un 


390 

parcourant  cette  lettre,  on  est  frappé  du  ton  de  simplicité  et  de  bonhoimnie 
qni  y  règne.  C'est  un  mélange  curieux  de  détails  sur  l'histoire  de  l'époque, 
de  conseils  politiques,  d'exhortations  pieuses,  de  renseignements  sur  l'éu.t 
des  finances,  la  perception  des  revenus  et  la  nature  des  provisions  qu'on 
envoyait  en  Terre-Sainte.  En  un  mot,  c'est  la  lettre  d'un  mandataire  uni- 
versel qui  préside  à  tous  les  intérêts  de  son  maître  absent  ;  qui  a  la  di- 
rection de  sa  conscience  aussi  bien  que  l'administration  de  son  trésor,  la 
haute  main  dans  les  affaires  publiques  comme  dans  les  affaires  de  famille, 
qui  écrit  avec  abandon,  sans  ordre,  et  pour  ainsi  dire  sans  étiquette,  mê- 
lant la  politique  à  la  religion,  rapprochant  les  détails  les  plus  minutieux  et 
les  plus  vulgaires  des  faits  les  plus  remarquables  de  l'histoire  du  treizième 
siècle.  Il  est  à  regretter  que  les  historiens  ne  nous  aient  laissé  aucun  ren- 
seignement détaillé  sur  un  personnage  qui  paraît  avoir  joué  un  rôle  si  im- 
portant a  la  cour  du  comte  de  Poitiers,  et  même  auprès  du  roi  de  France. 
Dans  le  Gallia  christiana,  dans  l'histoire  du  Languedoc  de  dom  Vaissette, 
dans  les  différents  actes  où  son  nom  figure  postérieurement,  il  ne  paraît 
jamais  que  sous  le  double  titre  de  chapelain  d'Alphonse  et  de  trésorier  de 
Saint-Hilaire  de  Poitiers.  A  celte  courte  indication,  on  ne  pourrait  rien 
ajouter  sur  sa  carrière  politique  et  religieuse,  que  des  conjectures  dénuées 
♦le  certitude. 

J'ai  dit  que,  sous  le  rapport  historique,  cette  lettre  offre  également  un 
puissant  intérêt.  Entre  autres  faits  importants,  elle  contient  le  récit  fidèle 
d'un  des  événements  les  plus  graves  de  l'histoire  du  treizième  siècle,  la 
réunion  du  comté  de  Toulouse  à  la  France.  Alphonse,  comte  de  Poilieis, 
avait  épousé  Jeanne,  fille  unique  de  Raymond  VU,  comte  de  Toulouse. 
Cette  union,  célébrée  en  4257,  avait  eu  pour  but  de  cimenter  l'alliance 
conclue  entre  le  comte  de  Toulouse  et  le  roi  de  France,  qui  avaient  été 
longtemps  divisés. 

Alphonse  n'avait  pas  accompagné  saint  Louis  lorsque  celui-ci  était  parti 
pour  la  Terre-Sainte  avec  les  comtes  d'Anjou  et  de  Provence,  le  vendredi 
\  2  juin  \  248  1;  Il  devait  rester  en  France  jusqu'au  printemps  suivant,  pour 
seconder,  dans  l'administration  du  royaume,  la  reine  Blanche,  que  Louis  IX 
avait  nommée  régente  en  son  absence. 

Le  comte  de  Toulouse,  qui  s'était  engagé  à  faire  partie  de  cette  expé- 
dition ,  u'avait  pu  s'embarquer  en  même  temps  que  le  roi.  Un  vais- 
seau qu'il  avait  fait  équiper  en  Bretagne,  et  qui  devait  lui  être  envoyé 
dans   la  Méditerranée,  n'étant  pas  arrivé  a  temps,  il  avait  été  forcé  de 


Joinvilh 


J».  55-  —  Chronique  de  Saint-Denis,  p.  9  '< 


991 

renu  lire  son  départ  au  printemps  de  tannée  suivant- 
il  partit  d'Aftl  pour  aller  joindre  IOU  gea  IftÀfi  M  Blk  ■  •  \i«Uee»Mort«»i,  OÙ 
unes  princes  s'embarquèrent  pour  l'Kpypte.  Mai»  à  |x  il  pin 

eon;;é  d'eux,  qu'il  fut  atteint  d'une  fièvre  violent»  n  ml  le  Rouer 

nue.  11  fit  son  testament  a  Milliaud  ,  le  SI  leptembf*  1249,  et  y  mourut 
quatre  jours  après.  Par  ec  tes'ament,  il  instituait  sa  lille  unique  son  héri- 
tière, et  faisait  ainsi  passer  dans  la  famille  des  rois  de  I  -(.ml  ii.f. 
dont  Frédelon  avait  été  investi  par  Chailcs-le-Chauvc,  en  849  a,  précisément 
quatre  siècles  auparavant. 

C'est  dans  ces  circonstances  que  le  chapelain  d'Alphonse,  i  pou- 

voirs de  la  régente,  va,  au  nom  de  son  maître,  solliciter  la  foi  douteuse  d'un 
pays  encore  ébranlé  par  de  longues  et  sanglantes  guerres  de  religion.  Tandis 
que  la  plupart  des  grands  vassaux  et  des  villes  du  comté  de  Toulouse  s'em- 
pressent de  faire  hommage  au  représentant  d'Alphonse,  la  ville  d'Agen 
refuse  de  prêter  son  serment  de  fidélité  :  à  cette  résistance  inattendue 
le  chapelain  oppose  la  patience  et  l'adresse  :  Nos,  ces  choses  oies,  nos 
so  frimes. 

L'Agenais,  en  résistant  ainsi  au  nouveau  comte  de  Toulouse,  comptait 
sur  l'appui  du  roi  d'Angleterre,  qui  lui  avait  probablement  promis  son 
intervention,  dans  un  but  intéressé.  Eu  effet,  le  chapelain  i.ous  apprend 
que  le  comte  deMontfort,  lieutenant  du  roi  d'Angleterre  en  Guyenne,  le  fil 
venir  auprès  de  lui.  C'était  pour  lui  faire  part  des  prétentions  de  sod  i, 
sur  l'Agenais,  prétentions  hautement  exprimées  dans  une  lettre  que  le 
comte  venait  de  recevoir3.  Le  roi  d'Angleterre  se  fondait  sur  ce  qu'en 
donnant  sa  sœur  Jeanne  au  comte  de  Toulouse,  qui  l'avait  épousée  en  I 
il  lui  avait  constitué  en  dot  l'Agenais,  qu'il  possédait  alors,  sous  la  condi- 
tion expresse  que  Raymond  et  les  enfants  qui  naîtraient  de  ce  ma 
tiendraient  ce  pays  en  fief  des  rois  d'Angleterre4.  Raymond  ayant  eu  une 
fille  de  Jeanne,  Henri  III  réclamait  l'Agenais  à  titre  de  reversion. 

Cependant,  soit  que  l'habileté  du  représentant  d'Alphonse  eût  amené  le 
comte  de  Montfort  à  se  départir  de  se<  prétentions,  soit  que  m  dernier  eûl 
reçu,  en  même  temps  que  les  lettres  patentes  dont  nous  venons  de  carier 
des  instructions  particulières,  l'autorisant  à  céder  en  cas  de  i -ontestatiou  . 
l'entrevue  de  Philippe  avec  le  lieutenant  du  roi  d'Anal  I  pour  l m  - 

1   Dom  Vaisselle,  Hist.  du  Languedoc,  liv.  X\V,  c.  404,  p.  • 
»   Guillaume  de  Puy-Laurcnt,  chap.  48,  p.  7(H .  —  D.  Vaissrttr  ,    Ilot,  du  Lan- 
guedoc, iiv.  XXV,  c.  4 44,  p. 

!   Voyez  cette  lettre  dans  Rymrr.  an.  hmiio  rdit.  ,  t    I.  p.  454. 
1  Yov.v  Dom  Va  Ucette,  Hist    au, Langveioo .  f 


392 

sultat  l'abandon  du  pays  contesté  au  comte  de  Toulouse  et  une  trêve  de  cinq 
ans  entre  la  France  et  l'Angleterre  :  accord  qui  surprit  étrangement  les 
chevaliers,  barons  et  bourgeois  de  l'Ageuais,  lesquels,  privés  de  l'appui 
qu'ils  espéraient,  se  prêtèrent  a  une  concession,  puis  a  une  autre,  et  fini- 
rent par  se  soumu  ttre  entièrement. 

Du  resle,  la  ville  d'Ageu  ne  fut  pas  seule  dans  ces  dispositions  hostiles. 
Arles  et  Avignon  s'érigèrent  en  république,  et,  malgré  les  efforts  de  Barrai 
des  Baux  qui  avait  promis  à  la  reine  Blanche  de  les  soumettre,  elles  persis- 
tèrent jusqu'au  retour  d'Alphonse. 

Le  pays  Venaissin  fut  aussi  l'objet  des  prétentions  du  pape,  qui  dans  cette 
circonstance  mit  en  avant  l'évêque  d'Albano.  Le  chapelain,  qui  ne  voulait 
pas  avoir  de  discussions  personnelles  avec  un  représentant  du  souverain 
pontife,  prit  le  parti  d'envoyer  le  seigneur  de  Lunel  négocier  une  affaire 
qu'il  trouvait  trop  épineuse  pour  la  traiter  lui-même.  Les  éloges  qu'il 
donne  dans  sa  lettre  à  la  conduite  du  sire  de  Lunel,  nous  prouvent  que  le 
résultat  de  sa  mission  fut  favorable  au  comte  de  Toulouse. 

Après  avoir  rendu  compte  de  son  voyage  politique  dans  le  Midi,  l'auteur 
de  la  lettre  entre  dans  de  nombreux  détails  sur  les  événements  plus  ou 
moins  importants  qui  se  passèrent  alors  en  Europe ,  et  notamment  sur  la 
prise  de  croix  du  roi  d'Angleterre.  «  Outre  ces  choses,  sachez ,  dit-il ,  que 
«  le  roi  d'Angleterre  a  pris  la  croix  en  carême  ,  pour  dans  six  ans  ;  mais 
«  beaucoup  de  personnes  croient  qu'il  ne  l'a  fait  que  pour  retarder  le  dé- 
«  pari  des  croises  d'Angleterre.  Et  sachez  que  madame  la  reine  a  envoyé 
«  au  pape  pour  tâcher  d'obtenir  leur  excommunication  s'ils  ne  s'embar- 
«  quent  au  départ  d'août.  Et  le  pape  a  accédé  a  cette  demande.  » 

Ce  sont  deux  faits  curieux  à  observer  que  l'engagement  lointain  pris  par 
le  roi  d'Angleterre  au  moment  où  beaucoup  des  siens  étaient  sur  le  point 
de  partir  en  Terre-Sainte,  et  l'insistance  que  met  la  reine  Blanche  à  le 
forcer  de  quitter  son  royaume  sur-le-champ. 

La  noblesse  d'Angleterre  était  impatiente  de  suivre  l'exemple  des  barons 
de  France;  mais  Henri  lll,  qui  se  méfiait  des  projets  delà  mère  de  saint 
Louis,  et  qui  d'ailleurs  était  en  guerre  avec  le  prince  de  Galles,  répugnait 
a  quitter  l'Angleterre,  et  a  S3  priver  du  secours  de  sa  noblesse  dans  un 
pareil  moment. 

D'un  autre  côté,  la  reine  Blanche  avait  probablement  un  intérêt  poli- 
tique à  hâter  de  ses  vœux  et  de  ses  efforls  l'absence  du  roi  d'Angleterre. 
C'était  le  désir  d'assurer  d'une  manière  plus  positive  la  soumission  des 
provinces  dn  midi ,  nouvellement  acquises  à  la  France  ;  peut-être  même 
l'envie  de  tenter  un  coup  de  main  sur  la  Gascogne.  On  verra  que  le  cha- 
pelain profita  de  son  entrevue  avec  Simon  de  Montfoi  t  pour  le  délermincr 


393 

s  prendre  la  eroii  N'agit-H  pu  limi  é'àjprH  toi  instructions  secrclisdc 
li  reine,  el  afin  d'éloigner  le  plus  ferme  appui  «lu  roi  d  tag  eterrc  en 
Guyenne? 

Après  le  récil  <lr  ces  fuis  inq  oriants,  \  i<  nnenl  «les  (nus  il 
que  le  politique  éclairé  donne  a  t oa  maître,  il  l'engage  a  écrire  Rréq 

ment  au  pape  et  aux  prêtres,  a'lea  tenir  toujours  sa nui  èe  l'expédition 

en  Terre-Sainte;  «  car,  dit-il,  ils  en  seront  bt>n  contente  ri  au  pioswlront 
•  plus  d'intérêt  a  vos  affaires.  Et  sachez  qu'on  m'a  dit  qu'ils  se  fâchent  de 
qu'on  ne  leur  écrit  pas.  -  COnseil  intéressé  de  la  part  du  chapelain  qui 
prend  ainsi  la  meilleure  manière  «le  se  recommander  au  pape  dont  il  s 
besoin.  Il  n'oublie  pas  non  plus  de  faire  comprendre  au  comte  àlpj 
qu'il  doit  se  montrer  populaire  avec  ses  nouveau]  vaesaul 
«  aux  barons,  aux  chevaliers  et  aux  bonnes  villes  de  l'Albigeois.  -  Il  va 
plus  avant,  il  dicïe  au  prime  la  conduite  qu  il  doit  tenir  a  l'égard  de 
sa  mère  elle-même  :  «  Je  vous  conseille  et  recommande  de  la  remercier 
«  par  lettres.  »  Il  suffirait  de  cette  phrase  pour  nous  donner  une  haute  idée 
de  l'influence  que  le  chapelain  exerçait  sur  l'esprit  du  frère  de  saint  Loois. 

Le  dialecte  dans  lequel  celte  lettre  est  écrite  est  évidemment  celui  «le 
l'Ile-de-France,  c'est-à-dire  le  plus  pur.  En  effet,  on  n'y  rencontre  aucune 
de  ces  terminaisons  caractéristiques,  aucun  de  ces  changements  ni  de  ces 
redoublements  de  lettres,  dus  à  la  différence  «le  prononciation,  formes 
bizarres  qui  sont  po  ir  ainsi  dire  la  couleur  locale  que  la  langue  e*t  oti 
de  revêtir  dans  chaque  province. 

Le  style  du  chapelain  est,  comme  on  va  le  voir,  remarquai  le  de  pureté, 
de  précision,  drélégance  et  de  clarté.  Les  lettres  de  cette  <;ro  |UC  en  lai 
vulgaire  sont  rares  :  celle-ci  fournit  un  exemple  frappant   de  ce  qu'était 
déjà  la  langue  française  au  milieu  du  treizième  siècle;  dans  plus  «l'un  en- 
droit on  croirait  lire  un  récit  de  Join ville. 

Quant  à  la  date  de  notre  document,  il  est  facile  de  la  fixer  d'une  ma- 
nière précise. 

En  effet,  nous  y  voyons  figuier  la  promesse  que  fait  Barrai  des  liait \  de 
soumettre  la  ville  d'Avignon  au  comte  Alphonse  :  cette  promesse  est  «I  il.  < 
du  1er mars  1250.  D'un  autiëcôté,  Alphonse  el  sa  femme,  revent  id  i 
vers  l'automne  de  la  même  année,  prennent  possession  de  leoi 
domaine  au  mois  d'octobi  II  n'y  a  donc  aucun  doute  sur  l'an 

puisque  noua  sommes  restreints  dans  bu  espace  de  ir-it  mo  dire, 

du  Ier mars  au  Ier  octol  rt  125t.  Or,  d'après  la  dei  d  ère  phrase  de  la  lettre 


/»//■'/" 


394 

même,  elle  fut  écrite  le  mercredi  après  les  trois  semaines  de  Pâques,  c'est- 
à-dire  le  mercredi  20  avril  1250,  Pâques  étrnt  cette  année-là  le  di- 
manche 27  mars1. 


A  son  très  noble  et  son  très  chier  seignor  Alfonz,  fuiz  le  roi 
de  France,  comte  de  Tholose  et  de  Poitiers  et  marquis  de  Provence, 
PheJippes,  ses  devoz  chapeleins,  saluz,  et  soi  tout  a  son  servise  et 
a  sa  voleuté.  Voz  lestres  que  vos  m'envoiates  par  le  message  lo  roi, 
closes  et  overtes,  ge  les  recui  lieraent2  et  o3  grant  affection  de 
cuer,  a  Paris,  le  lundi  devant  la  feste  saint  Mathias  Tapostre4,  et 
entendu,  par  celés,  vostre  arivement  a  Damiete,  et  vostre  santé,  et 
la  joie  que  li  rois  et  vostre  frère,  et  li  baron  vos  firent,  ge  fui  moult 
durment  eleesciez  en  cuer,  mes  nequedent5,  ge  me  merveillie 
moult  et  me  fu  moult  grief  de  ceo 6  que  vos  arivates  en  Chipre  et 
de  ceo  que  vostre  passages  fu  tant  retardez  ;  mes  ge  croi  certenne- 
ment  que  nostre  sires  le  fist  a  vostre  bien  et  a  acressemant  de 
corone  et  de  mérite ,  se  vos  cez  travauz  et  les  autres  que  vos  avez 
sofferz  et  soflferroiz,  recevez  humblement  et  en  bone  pacience, 
et  toutes  les  choses  que  vos  feroiz,  soit  en  buvent,  soit  en  mengent, 
ou  en  toutes  choses  faisant,  adreciez,  seloncle  conseil  de  l'aposlre, 
et  faciez  a  l'enor  de  Dieu,  et  ge  croi  bien  que  vos  aiez  bone  volenté 
dou  7  faire ,  et  nostre  sires  vos  en  dont  le  poeir.  Et ,  selonc  le  man- 
dement que  vos  me  feites  par  vos  lestres,  ge  voz  faz  a  savoir,  par 
cez  présentes  lestres  ,  le  procès8,  et  les  noveles,  et  les  choses  qui 
sunt  avenues  en  France ,  puis  que  vos  passâtes.  Sachiez,  sire,  que 


1   Voy.  Y  Art  de  vérifier  les  dates. 
3  Joyeusement,  du  substantif  liesse. 

3  O,  ou  od,  avec. 

4  Le  lundi  21  février.. 

5  Néanmoins  (nequidem). 

6  Ce,  cela.  On  rencontre  aussi  fréquemment  dans  lancien  français  jeo  pour  je,  et 
autres  mots  analogues.  Cette  forme  eo  est  très-ancienne  ;  on  la  trouve  pour  eu  dans 
les  manuscrits  et  dans  les  chartes  latines  de  la  première  et  de  la  seconde  race  :  seo 
pour  seu.  Elle  existe  également  dans  les  plus  anciens  documents  de  la  langue  d'oc  : 
meo  pour  meu,   pronom  possessif. 

7  Dou,  de  le. 

?  Progressifs,  progrès,  marche  des  affaires. 


305 

«eluijour  meismes  qur  \os  feites  \nilr '.  si  loul  nmij'iii  perdue  I* 
umic  de  roi  nés,  qui  nie  fu  ^rant  mesrise  H  tarant  en  poisse  de 
cuer,  ge  me  parti  don  port  et  m'en  Hàg ,  par  mes  jornees  *, 
droit  a  madame  la  roine,  a  Ponloise  \  que  i,-e  frové  moult  lire  (fa 
noveles  que  ele  avoit  oies,  .h  us  jourz  avant  que  gi  venivse  ;»  lin  ', 
(h»  la  prise  de  Damiete  6,  et  moult  en  fu  csjoie  toute  I  ranre  et  mees- 
ment  a  Paris  et  es  leus  voisins,  en  tirent  la  gent  grani  \ok  l ■• 
processions,  et  oreisons  et  aumosnes,  et  en  loerent  nostrc  «' 
gnor  humblement  et  devolemant.  Et  quant  ge  fui  venuz  a  ma 
dame ,  ge  H  dis  et  raconté  conbien  vos  aviez  demouré  au  porl  et  l< 
jour  et  Peure  de  voslre  passage;  et  les  granz  despens  qu'il  fol 
avoit  convenu  faire,  et  li  prie  de  par  vos  que  ele,  comme  mère, 
meist  conseil  en  voz  afaires  ,  car  toute  voslre  fiance  et  toute  vostre 
atendence  si  en  ert  a  lui.  Ele  respondi  que  si  feroit-ele  moult  volen- 
tiers.  Apres  ceo  ,  ne  demora  que  un  pou  de  tens  que  ele  oi  novele 
de  la  mort  le  comte  de  Tholose,  qui  avoit  esté  morz,  si  com  il 
me  rebenbre  \  la  veille  de  la  Saint  Michiel  '  a  la  Milloe  \  et 
qui  avoit  fait  moult  bêle  fin,  si  comme  l'en  disoit,  et  avoit  bien 
fait  son  testament 9  et  ordené  de  ses  choses  ;  et  ce  porroiz  vos 
bien  voeir  par  le  testament  meesme  que  ge  vos  envoi,  saelé  de 
mon  sael.  Si  tost  comme  madame  ol  oies  ces  noveles,  les  quelles 
ge  meesmes ,0  avoie  ja  oies,  ele  me  manda  que  ge  alasse  a  lui  sanz 
deloi 4',  a  Courboil,  et  ge  lantost  ialoi  et  trové  ovec  lui  Hemeri 


1  Alphonse  s'embarqua  a  A igucs- Mortes  au  mois  de  juin  liM**,  et  n'arriva  à  Da- 
miette  qu'a  la  tin  d'octobre.  On  a  vu  plus  haut  qu'il  avait  été  retardé  et  forte  de  re- 
lâcher en  Chypre. 

y<>!/age,  en  anglais  jorney. 
3  La  cour  de  saint  Louis  se  tenait  fréquemment  à  Pontoise. 
l'mir  elle.  La  langue  d'oc  a  une  forme  analogue  pour  le  pronom  feminin  - 
d«lif  Miigulicr.  Les  troubadour*  (liaient  :  n /iris,   à  elle.  Le  mot  lui 
aujourd'hui  au  féminin  dans  le  même  < 

•'"'  Damiette  fut  prise  le  .'>  juin   1_M'J.  \n\v/.  V Art  de  vérifier  les  dates. 
\  dm   n  »><  Htm,  sourient. 
-i  [il.nibrr. 
8  Milhuml.  m  Kniicrguc. 

! .  <>n;;inal  <lr  <  <•  t.  st;,m.  nt   ».•  t  ioiiw  aux   \r<  liivc- <lc  Tmilnii*<  .     ivmh    I       i 
'•>■  meesmes,  mni-im'-mr.   Inniinni  }»<  .m<  onp  pin-»    r<;;nli.  n    «M    .•'!-    q«| 

aujourd'hui;  car  je  e»\  ri  jet,  «t  mm  riâpme 

"  Orlhograpbr   i  <  ni  n -quahb-  qui  nVx«  lu.nl    pat,   MflUM  M    ;  (M,   la   Mil 

•'".n  ;«<  in.ll.  mmeiil  un  grand    non 


• 


396 


Portier  qui  ces  noveles  li  avoit  aportees;  et  ilueques  ele  ot  conseil 
que  ele  manda  monseignor  Ansel  de  •  l'Isle,  monseignor  Gui 
et  monseignor  Hervé 2  de  Chevreuse  que  il  venissent  a  lui  sanz 
deloi;  et  il  i  vindrent  et  fu  atome3  que  misires  Guis  et  misires 
Hervé  et  ge,  aleissons  au  parties  de  Tholose  et  de  Albigeis  pour  la 
terre  et  pour  les  feulez  4  recevoir  en  vostre  nom.  Et  nos  i  alames,  si 
que  nos  fumes  la  le  diemanche  après  la  Saint  Martin  d'iver  5. 
Misires  Secars  \  a  cui 7  li  cuens  de  Tholose  avoit  lessié  la  garde 
de  sa  terre ,  a  cui  nos  feimes  savoir  nostre  venue ,  vint  avant 
encontre  nos,  a  Chatel-Neef8  et  nos  reçut  moult  liement;  et 
d'ilueques  vint  avec  nos  jusqu'à  Tholose,  et  li  borgeis 9  de  la  vile,  li 
greignor  ,0  et  li  plus  poissant,  quant  il  sorent  nostre  venue,  vindrent 
encontre  nos  a  grant  chevaucheures,  et  nos  reçurent  moult  lie- 
ment, et  nos  fu  avis  et  est  encore  qu'il  soient  moult  lie  de  vostre 
seignorie,  a  quoi  il  sunt  venu.  Landemain  au  matin  nos  les  feimes 
asambler  en  la  meison  dou  commun  et  leur  proposâmes  la  be- 
soigne  pour  quoi  nous  estiens  venu  la.  Il  nos  respondirent  que 
ils  avoient  envoie  des  leur  greignors  borgeis  a  madame  la  roine 


ai,  ce  qui  prouve  que  ces  deux  diphthongues  avaient  un  son  équivalent.  Or  ce  son  no 
pouvait  être  que  celui  de  ai,  diphthonguc  qui  n'est  pas  susceptible  comme  la  première 
d'une  double  prononciation,  et  qui  n'a  jamais  pu  pendre  le  son  de  oi. 

1  Àncel  de  l'Isle,  troisième  du  nom,  seigneur  de  l'Isle,  est  le  premier  que  l'on  trouve 
avoir  pris  le  surnom  de  l'Isle- Adam.  (Hist.  généal.  de  France.) 

Gui  de  Chevreuse,  troisième  du  nom,  seigneur  de  Chevreuse,  dans  l'Isle-de-Francc. 
(  Hist.  généal.  de  France.)  Hervé,  son  frère,  seigneur  de  Chevreuse  après  lui.  (Ibid.) 

3  Arrangé,  du  latin  adornare.  Le  substantif  atours  est  resté  seul  dans  la  langue. 

4  Hommage  pour  un  fief.  Fœvum. 
s  Le  dimanche  4  5  novembre. 

0  Sicard  Alleman,  d'une  des  plus  puissantes  familles  du  Dauphinô.  Il  fut  le  principal 
ministre  de  Baymond  V  I,  gouverneur  et  lieutenant  général  de  ses  domaines. 
Alphonse  le  maintint  dans  cette  charge.   (  Dom.  Vaissette,  Hist.  du  Languedoc.) 

:  Il  est  remarquable  que,  malgré  l'emploi  de  la  préposition  a,  on  conserve  généra- 
lement dans  les  deux  romanes  du  Midi  et  du  Nord  l'orthographe  latine  qui  au  datif. 

R  Castelnau  d'Estretefons,  Haute-Garonne,  arrondissement  de  Toulouse. 

9  Remarquez  encore  cette  orthographe  du  mot  borgeis  écrit  par  un  e  et  que  l'on  ren- 
contre aussi  souvent  écrit  par  un  o.  Voyez  aussi  plus  bas  les  mots  ageneis,  albigeis.  Il  est 
impossible  d'admettre  que  Ye  ait  pu  prendre  le  son  de  Yo  non  plus  que  l'a.  C'était  donc 
1  oi  qui  se  prononçait  comme  ei  ou  ai.  Ce  qui  démontre  le  ridicule  de  certaines  asser- 
tions de  \oltaire  qui  reproche  à  nos  ancêtres  leurs  croassements,  au  sujet  des  temps 
des  verbes  terminés  en  oient. 

'"Plus  grands,  Comparatif  commun  ;ui\  di'iiv  romanes  du  Mi'li  etflô  Nord. 


pour  ccslc  besogne  meesmc,  cl  pour  <    iil.  rmemanl  avoil  de  l 

fnmriiisrs ,  h  n«»s  prièrent  4ué  ntw  soffrissoni  tant  <(ae  lenr  mes- 

s  '  fussent  revenu*  et  nos  nos  soflrimes  él  les  Bien  ii 
quinze  jour/  él  phis.  PCos  endemantieres !  mandâmes  a  loui  le* 
barons  el  mus  chevaliers  et  aus  conàés  de  bones  vite*  deftiol 

qu'il  fassenl  a  nos  a  cerleitl  jour,  pour  foire  les  fentei  «  n  rostre  nom, 

et  a  ee  jour  virtdrenl  li  cuens  de  GomiDges  '  et  pltisears  des  antres 

barons  et  des  chevaliers  et  des  consés,  et  nos  firenl  1rs  rentei 
Icnliers  si  com  nos  leur  requimes.  Et  aprrs  céO,  quanl  li  message 
de  Tholose  furent  venuz  do  madame  la  mine,  il  nos  Ëreftl  roten- 
tiers  les  feutez  selonc  la  forme  que  madame  nos  envoia  escrfle 
et  saelee  par  els  meesmes.  Ces  choses  faites  nés  meflraes  <  h  i- 
teleins  es  chatiaus  et  les  feimes  garnir,  c'est  a  savoir  I  »  chatel 
Narboneis ,  Lorac  \  Laval*,  Villemur 7 ,  Verdun1  et  Sainte 
Gazele  \  Et  ces  choses  faites ,  nos  alames  aus  autres  bônes 
villes  de  Tholosan  ,  de  Albigeis ,  de  Caoursin  et  receumes  les 
feutez  ;  et  après  ceo  nos  alames  a  la  cité  de  Agen  et  requeimos 
les  feutez,  mais  il  ne  les  nos  voldrenl  pas  faire,  car  leur  franchises 
estoient  teles,  si  com  il  disoient ,  qu'il  ne  dévoient  pas  jurer  devant 
ceo  que  vos  leur  eussiez  jure,  et  li  baron  et  li  chevalier  de  Ageners 


1  On  emploie  presque  toujours  au  moyen  âge  le  même  mot  pour  exprimer  IV 
et  celui  qui  la  fait.  Ainsi,  dans  la  basse  latinité,  mandatum  signifie  à  la  fuis  le  mandat 
et  le  mandataire.  ' 

"  Endemaniieret,  cependant.  Dans  la  langue  des  troubadours,  endementre,  mot  r.un- 
posé  do  en,  de,  montre.  Ce  dernier  mot  s'emploie  souvent  seul  dans  le  même  sens  quW 
dementre. 

«  Bernard  VII,  comte  de  Cominges  de  \  24  là  \  295.  (Voyez  l'Art  de  vérifier  les  datai.) 

4  L'acte  du  serment  de  fidélité  prêté  par  les  villes,  les  barons  jet  les  chevaliers  du 

comté  de  Toulouse,  le  <l«  décembre  4249,  aux   tam  A m.    Mplionse,  se 

trouve  aux  Archives   do  Toulon*»-,    tr.sor  des  charte*.  — 11    a   été  imprimé   dam  les 
Preuves  de  Ihitt.  de  Languedoc  de  D.  VaisseUe. 

'■  Laùrac,  Haut-Languedoc.  LauraguaN.  pr<  I  .1.   C.-i,i.  hi.ni.larj  . 

■  Laval,    ihid.,  près  d'I 

:  Villemur,  ihid.,  près  de  Toulo. 

?  Verdun,,  ihid..  ihid. 

nnte-Camelle,  Haiit-Laiigucdw  •.  |»n>  <h-  C.w.ln.ml 

«  On  sait  que*  toutes  les  fois  qu'un  Bel  àê  poMessem 

nouveau  seigneur.  |f   -«un.  ni   <i.-  Ii.h  litéde  ses  va*».m\ .  I-  m  jurât  de  ton 

côté  de  respecter  les  franchises  floni  il-  joui-,  s  I  plu*  h  mi  .)...   |,.,  ho»r_ 

geois  de  Toulouse  envoyèrent  un  message  à  la  emant 

île  leurs  frnneht'fes.  .  '  . 


398 

respondirenl  ausint  *,  ne  ne  voldrent  faire  les  feulez  lors.  Nos 
cez  choses  oies ,  nos  soffrimes  et  nos  partîmes  d'ilueques  et 
venimes  a  Mirmande  2  et  ilueques  receumes  les  fuetez.  D'ilue 
qucs  nos  alames  a  la  Riole 3,  a  monseignor  Symon  de  Montfort 4  et 
a  la  contesse  sa  feme,  qui  ilueques  estoient  et  nos  avoient  mandé 
et  prié  par  lestres  que  nos  i  alessons.  Ilueques  nos  les  Irovames  et 
i  geumes  une  nuit,  et  nos  firent  moult  grantjoie  et  parlâmes  a 
monseignor  Symon  en  tele  manière  que  il  ne  receut  nus  des  mau- 
feteurs  de  vostre  terre  en  la  sene,  ne  nos  de  cels  de  la  sene  en  la 
voslre.  Et  quant  li  baron  et  li  chevalier  et  li  borgeis  de  Ageneis 
virent  que  nos  estions  a  un  acort,  si  furent  moult  esbahi.  Et  sa- 
chiez que  nos  parlâmes  a  monseignor  Symon  d'endroit 5  la  voie 
d'outre  mer,  et  entendîmes  de  lui  que  il  a  bone  volenté  de  passer 
a  ceste  feste  Saint  Johan  6.  Et  sachiez  que  il  tenoit  Gascoigne  en 
bon  estât  et  que  tuit  li  obeisseent,  ne  n'oseent  rien  enprendre7 
contre  lui  et  avoit  pris  le  chatel  deFronçac8,  seur  monseignor 
Emault  de  Blanquefort 9,  et  le  tenoit  en  sa  main.  D'ilueques  nos 
en  revenimes  par  Mirmande  I0,  droit  a  Penne"  en  Ageneis,  et  re- 
ceumes illuec  les  feulez  de  cels  de  la  vile,  et  meismes  chatelein 
et  garnison  ou  chatel,  et  ilueques  vindrent  a  nos  aucun  des  borgeis 
de  la  cité  de  Agen,  pour  tous  les  autres  et  aucuns  des  barons  et 
des  chevaliers  de  Ageneis ,  et  nos  offrirent  a  faire  feulé  en  forme 
qui  n'esloit  pas  bone  ne  profitable;  pourquoi  nos  ne  la  volsimes 


1  Aussi.  Les  mots  terminés  aujourd'hui  en  i  se  terminaient  souvent  au  moyen  âge 
par  in.  Voyez  ci-dessus  le  mot  Caoursin,  qui  a  fait  Quercy;  on  disait  ainsint  pour 
ainsi,  issint  pour  ici,  comme  on  le  verra  plus  bas. 

»  Marmande,  A  gênais. 

3  La  Réolle,  près  de  Bordeaux.  • 

4  Comte  de  Leycester,  lieutenant,  en  Guyenne*,  du  roi  d'Angleterre,  dont  il  avait 
épousé  la  sœur  utérine:  Il  était  fils  de  Simon  de  Montfort,- chef  de  la  croisade  contic 
les  Albigeois, -qui  mourut  au  siège  de  Toulouse,  le  25  juin  1218.  (Guill.  dePod.,  ch.5.) 

5  Au  sujet;  relativement  à.  Plus  tard  on  employa  fréquemment  dans  le  même  sens 
la  forme  à  l'endroit  de 

G  Vendredi  24  juin. 

"  Entreprendre,  d'où  enprise,  qui-  est  resté  assez  tard  dans  la  langue  ;  cette  expres- 
sion était  encore  fréquemment  employée  à  la  fin  du  xvie  siècle. 

s  Fronsac,  Guyenne,  près  de  Bordeaux.  ;  ' . 

9  Arnaud  de  Blanquefort ,  deuxième  du  nom,  chevalier,-  mort  en  -1256.  (Ancien  ca- 
binet des  Ordres  du  roi.) 
'  '"  Marmande,  Guyenne,  prcç  d'Agën. 

"   En  Agenais,  Haut-Languedoc,  diocèse  d'Albi*.- 


m 

pus  recevoir,  et  s'en  partirent  issint  de  m»  li  borgeisde  Agcn.  Met 
il  remesi  aucuns  dea  baron*  el  éoê  etoralieri  de  &geneii  qui 

(îrenl  la  feulé  si  coin  nos  leur  requîmes,  ri  li  nesquesde  Ageu  \ 

« 1 1 1  î  a  esté  loujowr/  en  ceste  btesoigiM  arec  uns  .1  qui  biea  el 
lealçmenl  si  esl  poriéi  et  de  oui  n<»  uns  dévoua  mouli  ion,  m 
ii>i  la  >ene  feule  moult  volenlicrs.  Cet  cho#efl  failet,  uns  en  n 
nimes  en  rêves»  nié  de  Rodois 2  el  receumes  1rs  foulés  des  doém 
\ilcs  et  des  chevaliers  Et,  cez  choses  toutes  parfaites,  01  lapais 
leissié  en  bone  seurlé  et  eu  boue  pais,  nos  en  re\  mimes  en  France, 
par  noz  jornées  un  poi  devant  la  chandelour  droit  a  BrtrtmoolT , 
ou  madame  la  roine  esloil,  el  li  raporlames  tout  le  prteêf  el  tOOtl 
l'ordenance  de  labesongne,  si  com  nos  l'avions  faile.  Bo  la  terre 
de  Venissi \  nos  n'alames  pas  pour  ce  que  ele  nos  csloit  trop 
loigtigne,  et  por  ce  que  li  evesques  d'Albenne r'  ert  aie/  en  rel»- 
lerre  pour  avoir  la  a  l'eiglise  ,  si  ne  volions  pas  qu'il  nos  meist  1 
reison  de  cesle  chose 6;  mes  nos  i  envoiames  le  seigneur  de  Lwiel : 
pour  prendre  les  feulez  qui  bien  s'est  conlenuz  en  cest  afaire.  M 
com  il  nos  est  avis.  Apre*  ceo,  aus  oicteves  de  la  Chandeleur,  ge 
fui  a  Paris,  pour  voz  contes  oir  avec  meistre  Renaut  et  avec  mbo- 
seignor  Pierre  de  Esnancourt,  etoi  lors  le  conte  de  la  Tousainz,  au- 
quel ge  n'avoie  pas  elé  et  puis  celui  de  la  Chandeleur  8  et  sachiez 
qu'il  sunt  moull  pelit,  ce  me  senble,  avers  ceo  que  il  soient  estre. 
Et  la  value  de  la  lerre  en  cez  deus  termes,  je  vos  envoi  en  eerit 
pour  ce  que  ge  voil  que  vos  les  voiez  et  les  sachiez.  Et  sachiez  que 


«  Guillaume  de  Ponloise,  prieur  de  la  Charité-sur-Loire,  abbé  de  Cluny  en  4244, 
puis  cvéque  d'Agen,  de  4  247  à  4  203.  (Gall.  christ.) 

■■>  L'évôché  de  Rhodez  était  alors  occupé  par  Vivian  de  Boycr,  cordelier,  élu  évoque 
de  Rhodez  en  4  247,  mort  en  4  27  •'♦.  [Gall.  christ.  — Essai»  historiques  sur  le  Rouer  g  ue, 
par  M.  de  Gaujal ,  t.  I,  p.  4  4  7.) 

»  Beaumont-sur-Oise.  On  a  vu  plus  haut  maufaileurs  pour  malfaiteurs  ;  la  »on- 
traction  de  al  en  au  est  très-fréquente  au  moyen  âge,  et  l'on  y  emploie  indifféremment 
la  forme  contracte  et  la  forme  non  contracte. 

'•    Venaijsin. 

'■  Probablement  l'évéque  d'Albano,  en  Italie. 

t-à-dire  :  avoir  avec  lui  une  discussion  à  ce  sujet. 

:   Raymond  Gaucclin,  seigneur  de  Lunel,  ville  <  t    b.in.ine  au  diocène  de    Mont 
peilier.  (D.  Vaisselle,  Uist.  de  Uinyuvdoc.) 

Les  comptes  d'Alphonse  de  Poitiers  se  rendaient  à  trois  époq»M  An  Tannée  :  à  la 
Chandeleur,  à  la  Toussaint  et  à  l'Ascention.  (V.  au\  Arrhiv.  du  Roy 
|,;,pi«r  <1<*  < -omplrs  d'Alphonse  de  Poilicr».) 


400 

misires  Secarz  et  li  sires  de  Lunel  el  Barraut  dcsBauz  '  et  moulz 
d'autres  dou  pais  vindrent  a  madame  la  roine,  a  Meleun,  la  seconde 
semeine  de  quaresme  ;  et  lors  vindrent  li  consés  d'Agen  qui  nos 
avoient  née  la  feuté  a  faire  ;  el  la  firent  pardevant  madame  la 
roine,  et  fu  iluecques  moult  traiclié  des  besongnes  dou  païs.  Et 
Barraut  des  Bauz  s'ofri  moult  el  promist  a  vostre  servise  et  promist 
a  atraire  a  vostre  volenté  et  a  vostre  obéissance  et  de  vostre  frère  le 
conte  de  Provence,  la  cité  de  Avignon  et  de  Arle 2  et  en  fist  seurté 
de  serement3  et  de  lestres;  et  iluecques  misires  Secarz  nos  bailla 
en  escrit  la  value  de  toute  la  terre,  la  quele  ge  vos  envoi  en  escrit 
par  le  porteur  de  cez  lestres,  et  sachiez  que  geli  prie  moult  qu'il  vos 
envoiast  argent  s'il  onques  poeit,  mes  il  respondi  qu'il  ne  creoit 
pas  que  il  vos  en  poist  point  envoîer  a  cest  passage,  car  il  et  la 
terre estoient  trop  encontre  des  leis  etdesdeites  le  conte  paier4.  Et 
lors  fu  ordoné  par  madame  et  par  lui  que  li  cors  le  comte  de 
Tholose  seroit  aporlez  le  diemanche  devant  l'ascension  &  a  Fon- 
tevraut6  ou  il  avoit  esleue  sa  sepouture.  Estre  cez  choses  sachiez, 


«  Barrai,  sire  des  Baux  ,  grand-justicier  du  royaume  de  Naples,  mort  en  -1270.  II 
était  fils  d'Hugues  IF,  sire  des  Baux  ,  vicomte  de  Marseille.  Ancien  Cab.  du  Roi. 

•  Avignon,  s'étant  érigé  en  république,  refusa  <:e  reconnaître  l'autorité  d'Alphonse  el 
se  maintint  dans  l'indépendance,  sous  la  prot  ction  de  barrai  des  Baux.  Barrai,  crai- 
gnant enfin  d'encourir  la  colère  du  prince,  promit  à  la  reine  de  travailler  de  tout  son 
pouvoir  a  soumettre  Avignon  à  l'autorité  d'Alphonse,  de  même  que  la  ville  d'Arles,  qui 
refusait  aussi  d'obéir  à  Charles  son  frère.  (Fantom.  ,  Hist.  d'Avignon,  liv.  I ,  ch.  5.  ) 
Cette  phrase  :  Atraire  à  votre  volonté  et  à  votre  obéissance  et  de  votre  frère,  doit  se 
comprendre  comme  s'il  y  avait  :  à  votre  obéissance  et  à  celle  de  votre  frère,  le  comte  de 
Provence. 

3  Le  serment  de  Barra  des  Buux  à  la  reine  Blanche  est  imprimé  dans  les  preuves 
de  l'Histoire  de  Languedoc  de  Dom  Vaissette.  L'original  se  trouve  aux  archives  de 
Toulou  e,  trésor  des  Chartes.  Il  est  daté  du  4er  mars  \  250. 

4  Ce  fut  cette  raison  qui  engagea  la  reine  Blanche  à  prendre  possession  du  comté  de 
Toulouse  au  nom  de  son  fils  ,  non  en  vertu  du  testament  de  Baymond  VII  ,  dont  il  eut 
fallu  exécuter  les  clauses  onéreuses  et  dont  elle  .déclara  ne  tenir  aucun  compte,  mais  en 
vertu  du  traité  de  Paris,  qui  avait  mis  fin  aux  guerres  des  Albigeois,  le  4  2  avril  \  229. 
(Dom  Vaissette,  Hist .  du  Languedoc.)  On  trouve,  en  effet,  dans  ce  traité  une  clause  par 
laquelle  il  est  convenu  que  le  comté  de  Toulouse  appartiendra  au  frère  du  roi ,  qui 
épousera  la  fille  de  Raymond  VII  ;  mas  on  y  trouve  aussi  la  réserve  de  faire  des  legs 
et  des  donations.  (V.  le  Traité  de  Paris  aux  preuves  de  l'Histoire  du  Languedoc  de 
D.  Vaissette.) 

5  Le  dimanche  4er  mai.  '   • 

6  En  Anjou  ,  près  de  Saumur. 


loi 

que  ii  rois  d'Angleterre'  priai  la  croli  en  Caresme,  a  movoeii 
tua.  Mes  inouï/  de  genz  envient  qu'il  ne  II  Batqnepooi  retarder  la 
rotedea  droiaiéi  (PEtigleleite.  i-'.i  wcbfëi  que  madame  la  < 
envoiii  a  l'aposioitv  pottf  potfrthacier  qtfi\  lussent  éscomnèni 
il  ne  passeenl  au  passage  d'aoust.  Ki  enatni  fa  poorchacié  el  o 

de  l'aposlole,  et  sachiez  queli  ruens  Kieliar/  n  |j  feme * inilrenl 
en  l-'raneeeiicest  caresme  el  nièrent  a  Sainl-Calmon'  el  dilua  «pies 
ala  li  cuens  Kicharz  a  l'aposlole,  mes  je  ne  sui  pai  certeini  pool 
quoi  '.  Ko  sa  revenue  il  vint  a  Meleun ,  a  madame  enlour  fei  1 1  '  h  - 
semeines  de  Pâques,  el  misires  S\  mon  do  Mofifûnrl  i  vint  ensemeni . 
et  fu  traictiè  de  trive  et  a  esté  alongnié  celé  trive  de  la  MÎtil 
Jéhail  an  fine  anz'1.  (ie  vos  faz  asavoir  que  madame  la  roine  W) 
mère  et  madame  Ysabel  vostre  seuer  et  voslre  neveu  sont sai 
haitié,  et  ge  lou  et  conseil  que  vos  la  meniez  par  lesires  don 
conseil  que  ele  met  en  voz  besongnes,  et  la  priez  que  ele,  eomme 
mère,  soit  ententive  a  faire  les,  et  que  ele  i  meste  lout  le  conseil 
que  ele  porra.  Li  reaumes  de  France  et  voslre  terre  sunt  en  paisible 
esta!  par  la  grâce  de  Dieu.  Derechief  sachiez,  sire,  que  de  la  pro- 


1    Henri  III,  fils  de  Jean-sans-Terre,  roi  d'Angleterre  après  lui,  de  124(1  à    1272. 
(Voy.  Y  Art  de  térif.  les  dates.) 

*   Innocent  IV  (sjinibalde  deFicsque),  qui  fut  pape  de  \  2  .3  i  | 

3  Comte  de  Cornouailles,  frère  du  roi  d'Angleterre.  Il  fut  nommé  empereur  d'Alle- 
magne en  4  257. 

i  Saint-Calmon?  Peut-être  Saint-Chamond  ,  ville  du  Lyonnais. 

5  On  connaît  les  différends   qui  eurent  lieu  entre  Fré'dérir  II,  empen 
magne,  et  Innocent  IV.  Frédéric   avait  fait  nommer  Conrad  ,  son   fils,  roi  de»  Ro- 
m.'ii ris ,  et  l'avait  chargé  de  maintenir  l'Allemagne  dans  l'obéissance.  Innocent  s.» 
les  Allemands  de  nommer  un  nouvel  empereur.  Il  réussit,  en  effet,  .<  détemii 

urs  ecclésiastiques  et  quelques  princes  de  second  ordre  à  proclamer  II 
grave  do  Thuringe,  roi  des  Romains.  (Chron.  Germanie,  liv.  \\  .  un  fu» 

vaincu  par  Conrad,  et  mourut.  Le  pape,  au  lieu  de  se  décourager,  offrit  surie*»ivement 
la  couronne  au  roi  de  Norwcge  ,  au  comte  de  Gucldrcs,  au  duc  de  Bradant ,  et  enfin  à 
Richard  de  Cornouailles.  (Matth.  Part»,  p.  636.)CV»t  pi-m  -être  à  ce  motif  qu'il  faut 
attribuer  l'entrevue  du  comte  de  Cornouailles  avec  le  p.ijn  . 

<;  Rvmer,  qui  fait  mention  de  cette  trêve  (vol.  I  ,   p.  272,  3'  .  I"        lui  Nti 
dorée  d  -  ;  ce  qui,  indépendamment  de  l'autorité  puissante  de  notre  doru- 

prome.  l'erreur  dan-    laquelle  il  est  tombé,  c'est  que  plus  loin  (ibid 

de  renouvellement  de  itinuée  à  la  fin  de  juin 

|   <lir.    pr6ckémenf  .i  PépOay    ""    ^lle  devait  linir,   selon    le«  terme*  de  h  lettre 
<|iie  non.  publions  ici,  la  Saint-Jean  étant  le  I  '.  juin      \  »\     Rymer'i  W  PO,  t,  1 

i.  '2~ 


402 

messe  que  li  apostoles  vos  fist'  de  sis  mile  livres  de  parisis,  que 
nos  n'en  n'avons  nus  eu,  dom  ge  loeroie  que  vos  priessiez  l'apostole , 
par  voz  lestres,  qu'il  les  rendist,  et  que  vos  li  recommandoiz  ,  vos 
besongneset  que  vos,  toutes  le  foiz  que  vos  envoierez  a  cez  par- 
ties ,  que  vos  a  lui  et  au  frères  faciez  savoir  par  vos  iestres  vostre 
estai  et  le2  voz  frères  et  le  procès  de  la  besongne  de  la  Terre-Sainte; 
quar  il  en  seront  moult  liez  et  en  ameront  mieulz  voz  besongnes. 
Et  sachiez  que  ge  entendu  qu'il  sont  corrocié  quant  l'en  ne  leur 
escrit.  Fromaches  et  vins  et  harans  ge  vos  envoi  par  Guillaume  de 
Monleart  et  par  Jehan  de  la  Haie  ,  qui  volenliers  travaillent  en 
vostre  afaire,  (ant  com  vos  mandates  par  voz  leslres.  Et  vos  envoi  par 
cez  meesmes,  ovec  l'avoir  lo  roi,  que  en  or ,  que  en  argent,  que  en 
tournois,  xvn  in.  imc.  mi  livres,  vsolzetv  deniers  de  tournois; 
et  sachiez  que  je  ne  vos  poi  plus  envoier,  quar  voz  detes  que  l'en 
vos  doit ,  l'en  ne  les  peot  pas  bien  avoir  et  meemement  celés  que 
li  cuens  d' Angolesme 3  et  se  frères  et  misires  Renauz  de  la  Pareite 
vos  doivent.  De  cez  deniers  que  ge  vos  envoi  sachiez  que  il  i  a  nnm. 
viic.  xxxi  livre  xvi  solz  de  tournois,  xvii  mars  d'estellins4; 
et  sachiez  qu'eles  sont  moult  escoulées,  et  que  ge  dout  que  nos 
n'en  puissons  pas  moult  avoir,  quar  eles  sont  moult  haineuses  et  i 


'  A  l'époque  où  Alphonse  se  prépara  à  rejoindre  saint  Louis ,  toutes  les  églises 
de  France  retentissaient  encore  des  exhortations  adressées  aux  guerriers  chrétiens. 
Les  évêques  ,  au  nom  du  souverain  pontife,  conjuraient  les  fidèles  de  seconder  par 
les  secours  de  la  charité  l'entreprise  contre  les  Sarrasins.  Un  bref  apostolique  ac- 
corda au  frère  de  saint  Louis',  non-seulement  le  tribut  imposé  aux  croisés  qui  ra- 
chetaient leurs  vœux,  mais  encore  toutes  les  sommes  destinées  par  testament  à  des 
œuvres  de  piété,  et  dont  l'objet  n'était  point  déterminé.  (Ce  bref  du  pape  se  trouve 
dans  la  grande  collection  des  Conciles  du  P.  Labbe,  t  XI.)  Il  est  probable  que  ces 
6,000  livres  avaient  été  promises  par  le  pape  au  comte  Alphonse  pour  subvenir  aux 
frais  immenses  que  devait  nécessiter  son  expédition  en  Terre-Sainte. 
Pour  celui  de  vos  frères. 

3  Hugues  Lebrun,  onzième  du  nom  de  Lusignan,  comte  de  Penthièvre  par  sa  femme, 
fils  aîné  de  Hugues  X.  Il  lui  succéda  aux  comtés  d'Angoulême  et  de  la  Marche  ,  qu'il 
posséda  jusqu'en  4  260,  époque  à  laquelle  il  mourut.  (  Voy.  l'Art  de  vérifier  les  dates.) — 
Celui  de  ses  frères  dont  il  est  ici  question  e>t  probablement  Gui  de  Coignac. — 

4  Les  monnaies  anglaises,  qu'on  désignait  sous  le  nom  de  sterlings,  se  trouvaient  en 
grande  abondance  en  France  à  cette  époque.  Saint  Louis,  qui  introduisit  une  réforme 
importante  dans  le  système  monétaire  ,  travailla  à  prohiber  le  cours  des  sterlings.  Il  en 
fit  fondre  une  partie  et  ordonna  que  les  autres  ne  fussent  plus  reçus  que  pour  leur 
poids  d'argent  ;  il  finit  même  par  les  abolir  entièrement.  (Ordon.  sur  les  monnaies,  de 
456?  à  1265,  p.  95,94,95.) 


M 

avons  moul/.  d€  nuisrurs,  si  com  \o*  MUStM  tftlll  IJUC 
partissiez.  El  nequedent  g*i  travalleré  tan)  comge  pourroi  pai  moi 
et  par  autrui,  de  vos  ion  pli  en  toutes  les  menierefl  que  je  puis ,  que 
vosesjoissezen  nostre  seigneur  et  que  vos  aieiVOStre  cuei  en  |» 
en  leeté,  quar  vos  estes  ou  servise  de  celui  qui  est  amierres  et 
faisierres1  <lo  peis;  ei  que  nos ,  rostre  estai  el  le  procès  de  vo/  l>r- 
songnes  de  là  me  faciès  savoir  quant  vos  aurais  par  qui.  El  sacbiei 
que  vos  avez  moult  d'oreisons  de  moult  de  boucs  gens,  eu  qui  nos 
devez  avoir  moult  grant  fiance.  Noslre  sires  vos  gan.  El  ge  vos 
lou  et  vos  conseil  que  vos  escrivez  aus  barons  et  au  <  lievaliers  et 
aus  bones  viles  d'Aubigeis,  selonc  les  formes  que  ge  nos  envoi 
saelées  de  mon  seel ,  ou  souz  meilleurs  formes ,  si  com  vos 
verroiz  qu'il  soit  a  faire  ;  et  a  madame  envoiez  ausint  unes  leslres 
de  procuration  overles,  souz  la  forme  que  je  vos  envoi  avec  les 
aulres  formes ,  ovec  le  testament  devan  dit  Je  vos  envoi  en  es.  ril 
la  value  de  toute  vostre  terre  d'Aubigeis.  Et  sachiez  que  ge  nVi 
eu  nules  leslres  de  vos,  fors  celés,  samplus,  que  vos  m'en- 
voiates  par  le  message  lo  roi. 

Ces  leslres  furent  donées  a  Courboil  le  mecredi  après  les  trois 
semaines  de  Pâques  2. 


T.  SAINT-BRIS. 


•  Terminaison  qu'on  rencontre  souvent  dans  les  chartes  du  moyen  âge  :  cette 
forme  est  tout  à  fait  caractéristique  du  sujet.  Les  cas  obliques  sont  eu  eur. 

a  On  retrouve  cette  même  formule  de  dates  dans  plusieurs  documents  latins  de  cette 
époque,  et  notamment  au  bas  d'une  lettre  d'Alphonse  à  son  sénéchal  à&  Poitiers  : 
Datum  apud  Longum  Pontem  die  lune  post  1res  sept imanas  Panlhaen(,$,  uni,..  //..mim 
M CC  LXIX.  -  (Arch.  du  Roy.,  J.  31  y,  reg.  fol.  À,  vers.) 


40* 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


RÉCITS  DES  TEMPS  MÉROVINGIENS,  précédés  déconsidérations  sur  l'Histoire 
de  France;  par  M.  AuGrsTiH  Thierry,  membre  de  l'Institut.  —  2  vol.  in-8°. 
Paris,  chez  Just  Tessier,   quai  des  Augustin»,   57. 

En  abordant  l'examen  de  ce  livre  déjà  populaire,  nous  devons  regretter  que  la 
nature  et  l'étendue  de  notre  recueil  nous  interdisent  de  le  considérer  sous  plusieurs 
de  ses  rapports  les  plus  éminents.  Littérateur  et  publiciste,  autant  que  critique  exercé 
dans  la  notion  des  vieux  textes ,  M.  A.  Thierry  a  déposé  dans  son  nouvel  ouvrage  ,  par 
les  préceptes  et  par  l'exemple,  les  lois  de  l'histoire  nationale,  telle  qu'il  convient  de 
l'écrire  pour  des  hommes  libres  et  mûrs.  Il  est  d'un  augure  favorable  pour  l'avenir, 
que  ce  code,  cherché  vainement  durant  trois  siècles  de  lumières,  ait  été  enfin  formulé 
par  un  homme  pénétré  de  sa  vocation ,  dans  une  forme  qui  ne  peut  pas  périr. 

Les  récits  des  temps  mérovingiens  n'occupent  qu'une  portion  du  livre  de  M.  Au- 
gustin Thierry.  L'auteur  a  réuni  sous  ce  titre  lés  morceaux  d'histoire  relatifs  au  règne 
de  Chilpéric,  fils  deClotaire,  qu'il  a  publiés  à  des  époques  diverses  ,  dans  la  Revue 
des  Deux -Mondes ,  et  comme  suite  à  ses  Lettres  sur  l'Histoire  de  France.  Dans  ce  tra- 
vail, qu'il  se  propose  de  poursuivre,  il  a  cherché  à  peindre,  par  le  développement 
d'une  suite  d'épisodes  choisis,  les  principales  scènes  de  la  vie  politique  et  civile  des 
hommes  du  vie  siècle.  On  sait  quel  succès  a  couronné  cette  tentative  hardie,  dont  le 
moindre  mérite  a  été  de  fixer  dans  les  mémoires  cette  histoire  auparavant  si  aride 
et  si  rebutante  de  la  race  de  Clovis.  L'esprit  peut  en  toute  sécurité  s'abandonner  au 
charme  des  récits  mérovingiens  ,  car  la  critique  la  plus  exercée  pourrait  difficilement 
ne  pas  les  accepter  comme  des  choses  accomplies,  réelles,  incontestables.  Ces  contras- 
tes de  caractère  ;  la  rudesse  des  nouveau-venus;  l'affliction  et  l'abrutissement  des  vain- 
cus; la  stupeur  des  provinces,  devenant  le  théâtre  ou  le  prix  de  luttes  qu'elles  ne  com- 
prennent pas;  la  confusion  des  empires,  qui  ne  sont  que  de  grandes  fermes  distribuées 
entre  les  proprié'aires,  de  manière  que  chacun  ait  à  peu  près  des  objets  semblables 
dans  son  lot;  cette  terrible  fatalité,  qui  précipite  l'un  après  l'autre  les  enfants  de  Clo- 
vis dans  la  catastrophe,  comme  autrefois  elle  avait  poursuivi  les  Atridcs  dans  la  Grèce  : 
tout  cela  est  vrai ,  conforme  à  la  raison  des  choses  humaines  et  au  témoignage  des 
contemporains.  On  ne  saurait  rien  reprocher  aux  tableaux  dans  lesquels  M.  Thierry 
a  fait  entrer  ces  détails,  sinon  d'être  quelquefois  enrichis  de  développements  dont  l'a- 
bondance était  nécessaire  sans  doute  pour  l'intelligence  de  ces  mœurs  étranges,  mais 
qui  peut-être  ôtent  quelque  chose  à  la  rapidité  du  récit.  Nous  ne  pouvons  que  rappeler 
sommairement  le  contenu  de  ces  divers  chapitres  d'histoire.  Le  premier  traite  du  ma- 
riage des  fils  de  Clotaire  I  avec  les  filles  du  roi  des  Visigoths,  orig:ne  des  guerres  et  de* 
épouvantables  malheurs  qui  détruisirent  presque  la  famille  mérovingienne,  le  second, 
le  troisième  et  le  quatrième  sont  consacrés  aux  suites  du  meurtre  de  Galsuinde,  à  la 
guerre  des  Austrasiens  et  des  Neustriens ,  aux  malheurs  de  Mérovée,  fils  de  Chilpéric, 
cl  à  la  persécution  de  Frédégondc  conlrc  l'cvèquc  Prétextât,  le  parrain  et  l'ami  de  son 


105 

beat-fils,  Dans  lï»  tl<u\  dtanieu  rueitsj  l'autoai   i  ralnaa laf attaée  aies 

d'un  pan  en  u  ;  a ulois  ,  et  a  su  y  rattachai  de  prétlMl  déflaib  sur  les  goûta  littéraire* 

de  Chilpéric,  ainsi  qu'une  p.  indue  délicate  de  l'iiitmii tt-  il  n»>  lafljtol  Ile  vécurent  I  ■ 

ii""<'     ><>"»  signalerons  ,  dan*  ce  morcran  dr  critique  In' 
lui..  I  apprêt  dation  (liMiiur  par  l'iiutiui .   du  «  arai  t.  n-  .If  Km  itinat,  et  la  recherche 

ose  qu'il  i  faite,  sous  la  vague  emphase  de  lamplili<  .-< 
sions  naïves  que  lui  communiquait  MMB  amie,  femme  ci\  i|i.,V  ptl  m,  mais  bar- 

bare par  sa  naissance. 

La  partie  tout  à  l'ait  neuve  de  l'ouvrage  de  M   Thierr)  itl  llatredacl §•)  rem- 
plit presque   le    premier  volume,  et  forme  un  livre  à  elle  seule.  C'est  là  que  l'an 
donne  carrière  aux  pensées  qui  lui  sont  venues  à  la  suite  de  longues  méditation»  sut 
l'histoire  et  sur  la  politique  ;  ear  ectte  t  intelligence  des  choses  pratiques  »  que  Ll 

i  dans  «eux  qui  veulent  écrira    l'histoire,  tous  les  i  tmeul 

aujourd'hui  comme  l'une  des  conditions  indispensables  du  genre.  Toutefois .  Ml' 
llgnale  en  plus  d'un  endroit  ce  que  des  préoccu;  ations  politiques  trop  exrlusivei  | 
raient  apporter  de  dangereux  et  de  funeste  à  l'intelligence  du  passé.  (;. ■»  principes  rcs- 
sorlent   vivement   d'un   vaste  tahleau   dans  lequel   il   a  réuni   ses  vues  et  SCS  jugements 
sur  les  principaux  publicisles  qui,  depuis  le  xvie  siècle,   ent  cherché  à  systématiser 
l'histoire  de  France.  Nous  le  répétons  avec  regret,  l'examen  de  ce  morceau  ne  peut  en- 
trer dans  le  cadre  que  nous  nous  sommes  tracé  ;  nous  ne  pouvons  que  poui. 
comme  un  objet  de  méditation,  ces  pages  où  l'éclat  des  pensées  répond  à    I  éli 
des   sentiments. 

Il  nous  importe  cependant  de  dire  quelque  chose  du  chapitre  par  lequel  il 
mine  ces  préliminaires. 

Dans  cette  conclusion,  M.  Thierry  revient  avec  vigueur  sur  ses  travaux  précédents, 
et  résume,  à  l'aide  d'ui  jugement  peut-être  plus  complet,  ses  opinions  sur  l'emp, . 
barbares  et  sur  l'origine  de  la  féodalité.  De  là  il  passe  ala  pmajftMf  ■  !■  té  JËÊÊ  I 
dans  les  cites;  puis,  par  sa  propre  expérience,  confirmée  par  l'avis  des  plus  grands  pu- 
blicisles de  notre  sièc'e,  il  établit  la  prédominance  des  h  h  tudes  romaines,  sur  les  tra- 
ditions  barbares,  comme  élément  de  la  société  moderne.  Enfin,    dans  un  MO) 
rapide,  jeté  sur  le  mouvement  communal  de  la  lin  du  M* siècle,  l'auteur  muis  fa 
trevoir    la  div  isi. m    principale  du  travail  qu'il  prépare  sur   l'am  n  une  <  onstilel  i 

.  Suivant  lui,  l'esprit  de  révolution,  sorti  des  débats  de  l'empire  «t  de  la  |    , 
s'élance  de  l'Italie  sur  l'Europe,  et  renouvelle  dans  toutes  les  cités  qu'il  atteiat,  la  mu 
nicipalilé  défigurée  partout,  mais   non  détruite  par  les  barbares.  Au  muli 
ration  produit  1rs  murlihttinns  consulaire*  ;  au  nord,  |e|  rommunn  jurrrs  ;  de  part  et 
d'autre,  la  liberté  civile  et   politique.  Le  centre,  qu'elle   M   touche  p*f,  eUfMM 

formes  aiH  i.  mu  -.  (jui   s,,tit  »!<•  l'indépendant  e   <i\ile  | ' 1 1 1 1 .*» t   que   <!<•  I  -  «uihih 

on  l'a  cru.  La  dii  i   l'affranchissement  du  Word  et  celui  de  Mid 

l'attribue  ans  vieilles  habi  '..I  s  d'association  secrète  que  lea  barbarei  ivaieal  .apportée» 

dans  la  vie  <  iv  ique,  et  .1  (  (infirme  i  I  à  Tait  neuf»  sur  Ugkilde 

d<s  Germains.  Tout  cela  est  rapidement  conçu,  rapidement  dit,  et   forme  on  et 

si   bien    ordonné   que   l'analyse   ae   peul   qu'en  ■flaihlif   l< 

l'harmonie. 

I  n  mm  i  m  ..i  e,  «  n  termina  ni  Dani  une  phi 

ductinn,    l'illustre   historien   i""i-  B|>m*cnd    qu<    r*e»(    •    la   lecturt 


/i06 

M.  de  Chateaubriand  qu'il  sentit  se  révéler  sa  vocation  et  naître  en  lui  ce  goût  de  l'his- 
toire qui  devait  absorber  toute  son  existence.  Bien  des  jeunes  hommes,  voués  aujour- 
d'hui aux  études  qui  ont  fait  la  gloire  de  M.  Thierry,  lui  rendront  le  même  hommage 
à  leur  tour;  ils  ne  pourront  le  remercier  de  les  avoir  appelés  à  une  illustration  à  la- 
quelle ils  ne  prétendent  point  ;  mais  ils  se  souviendront  avec  reconnaissance  d'avoir 
puisé  dans  ses  ouvrages  l'aptitude  à  des  travaux  qui  font  le  charme  de  leur  vie.     J.  Q. 

REVUE  DE  BIBLIOGRAPHIE  ANALYTIQUE,  ou  compte-rendu  des  ouvrage» 
scientifiques  et  de  haute  littérature  ,  publiés  en  France  et  à  l'étranger.  —  Recueil 
périodique  paraissant  tous  les  mois  par  cahiers  de  6  feuilles.  —  On  s'abonne  au  bu- 
reau de  la  Revue,  boulevard  des  Italiens,  23,  et  rue  de  Larochefoucault.  4  2  Prix.  : 
50  fr.  par  an  pour  Paris  et  les  départements,  55  fr.  pour  l'étranger. 

Je  commencement  de  l'érudition,  c'est  sans  contredit  la  science  bibliographique.  On 
çst  savant,  lorsqu'une  question  étant  posée,  on  sait  d'abord  où  l'on  trouvera  les  élé- 
ments nécessaires  pour  la  résoudre.  Les  anciens,  qui  renfermaient  l'intelligence  hu- 
maine dans  la  connaissance  approfondie  de  quelques  ouvrages,  voulaient  qu'on  sût  par 
cœur,  et  riaient  de  celui  qui  était  docte  avec  le  livre.  Aujourd'hui  l'érudition  qui 
prétendrait  se  passer  de  livres  serait  suspecte  à  bon  droit.  Mais  la  multitude  des  livres 
est  si  grande  et  s'augmente  de  jour  en  jour  dans  une  si  effrayante  progression  ,  que  les 
travaux  de  la  science  ,  loin  d'avoir  été  simplifiés  par  cette  profusion  d'auxiliaires  qu'on 
lui  destine  ,  sont  devenus  d'autant  plus  embarrassants.  Les  rédacteurs  de  la  Revue  de 
Bibliographie  *e  sont  proposé  de  faciliter  les  recherches  de  l'érudition,  en  donnant  sur 
chacune  des  producions  actuelles  du  monde  savant,  non  pas  un  développement  plus 
ou  moins  vague  de  la  préface  des  auteurs,  mais  une  analyse  succincte,  substantielle  et 
complète  de  la  pensée  fondamentale  de  l'ouvrage,  de  ses  divisions,  de  son  aspect  et  de 
son  contenu.  Leur  but  est  surtout  de  signaler  ce  que  les  livres  traités  ex  professo  peu- 
vent renfermer  de  nouveau  et  d'inédit.  Ils  relèvent  avec  *oin  les  preuves,  pièces  ori- 
ginales, inscriptions,  chartes,  etc.,  reléguées  à  la  fin  de  ces  livres,  ou  perdues  dans  des 
notes  où  quelquefois  une  lecture  rapide  ne  les  découvrirait  pas,  et  que  ,  dans  tous  les 
cas,  les  titres  ne  peuvent  faire  prévoir.  Nous  avons  entre  les  mains  le  troisième  numéro 
de  ce  recueil,  qui  paraît  avec  la  plus  louable  exactitude  à  la  fin  de  chaque  mois.  Déjà 
une  grande  partie  des  ouvr.'ges  mis  au  jour  dans  ces  derniers  temps  ont  été  analysés,  et 
plus  de  cent  notices  ont  été  consacrées  aux  publications  les  plus  importantes  de  l'Alle- 
magne ,  ds  l'Angleterre,  de  l'Espagne  et  de  l'Italie.  Aujourd'hui  que  ces  contrées  ,  et 
principalement  l'Allemagne  et  l'Angleterre  ,  se  signalent  par  les  plus  beaux  travaux  de 
philologie,  d'histoire  et  de  jurisprudence,  c'est  un  grand  avantage  pour  les  lecteurs 
français  de  pouvoir  être  tenus  au  courant  de  ces  efforts  simultanés  de  l'Europe  intelli- 
gente. L'analyse  des  livres  étrangers  est  à  coup  sûr  le  point  le  plus  difficile  du  pro- 
gramme de  la  Revue  de  Bibliographie ,  mais  c'est  aussi  celui  que  les  rédacteurs  de  ce 
recueil  ont  le  plus  à  cœur  de  bien  remplir,  et  il  faut  leur  savoir  gré  de  l'extension  pro- 
gressive qu'ils  ont  déjà  su  donner  à  cette  partie  de  leur  travail. 

HISTOIRE  DE  ROUEN,  sous  1a  domination  anglaise  au  xv*  siècle  ,  suivie  de  pièces 
justificatives  publiées  pour  la  première  fois  ,  d'après  les  manuscrits  des  archives   de 


.07 

Rouen,  |»..i    \.  Chcru  I.  ancien  .i,\,    <l.<  i  | .,  ,,i,-  normal*,  prof«M I  I rr  au 

collège  roytl  deRooen.    -  |  roi  !>  I  .   legrand,  libraire -f.l 

JS-lO.    A    l'ari».  «lie/    l'«  .  Ii.ii.  i  .   |.l  m  .   ,!,,  |  ,,um -•  .    \  J  .  .1  <  l><  /  DuiihhiIiii  .  <|<m  dr» 

Attgoatioa,  <  B 

L'auteur  a   divise   son   l ra \ a 1 1    en    >l<   i\  partie»  a  peu  près  égale»  :  la  »e< 
contienl  sa  eboii  de  p|èce«  joatificativet,  avec  Ici  éclairci«»enicnu  et  I 
l'auteur  n'a  pas  trouvé  convenable  <le  faire  entrer  dans  le  texte  de  la  première. 
.  <1«  toutes  les  digressions  qui  auraient  pu  gêner  la  marche  de  la  narration. 
première  partie  embrasse  l'histoire  de  RoMO,  «l<  puis  l'année  4417  ju-qn'en  4450,  et  se 
MutUrlae  naturellement  en  trois  sccti»>n>  ;  la  première  retrace  les  événements  |><>!it 
la  seconde  traite  du  gouvernement  communal  et  des  privilège»  de  la  rillfj  la  troisième, 
de  la  religion,  des  lettres  et  des  arts.  Les  chapitres  de  ce»  trois  sections  sont  tous  écrits 
avec  une  grande  simplicité.  11  serait  impossible  de  les  analyser  sans  tomber  dans  l'ari- 
dité ;  «  ir  l'auteur  ,  très-sévère  pour  lui-même  ,  n'y  a  rien  laissé  de  superflu.  Ce  texte  a 
dû  être  uniquement  composé  de  la  réunion  de  courtes  notes  prises  dans  les  document» 
originaux.  Il  suffit ,  pour  s'en  convaincre  ,  d'essayer  d'extraire  de  ces  pages  -, 
remplies  un  renseignement  quelconque;  on  reconnaît  bientôt  qu'il  est  presque  impos- 
sible de  l'énoncer  d'une  manière  plus  précise  qu'il  ne  l'est  dans  le  livre  même.  Un  des 
chapitres  où  paraît  le  mieux  la  retenue  pleine  de  convenance  de  l'auteur,  c'est  celui  où 
il  raconte  le  procès  de  Jeanne  d'Arc.  Ce  sujet  a  été  traité  tant  de  fois  qu'il  paraissait 
difficile  de   le  présenter  de  nouveau  sans  d'ennuyeuses  redites  :  d'un  autre  côté  on  ne 
pouvait  le  passer  sous  silence.  En  n'insistant  que  sur  le  rôle  de  la  population  rouennaise 
pendant  cette  odieuse  procédure,  M.  Cheruel  a  su  éviter  le  double  écucil  dont  il  était 
menacé.  Nous  ne  ferons  pas  davantage  l'analyse  des  chapitres  qui  exposent  quels  étaient 
les  privilèges  et  l'état  de  la  commune  de  Rouen  au  xve  siècle;  il  nous  suffit  de  recom- 
mander cet  ouvrage  que  nous  croyons  digne  de  l'estime  du  public, 

E.deF 


CHRONIQUE. 

Dans  sa  séance  annuelle  du  2  avril  1840,  la  Société  de  l'École  Royale 
des  Chartes  a  procédé  au  renouvellement  de  son  Conseil.  Voici  le  ré- 
sultat des  votes  de  la  Société.  Ont  élé  nommés  :  président,  M.  Léon 
Lacabane;  vice-président,  M.  A.  Le  Noble;  secrétaire,  M.  H.  BorcUer; 
archivisle-trésorier,  M.  Le  Roux  deLincy  ;  membres  de  la  commission 
de  publication,  MM.  Jules Quicherat,  Krands  (iuessard,  Martial  !>elpit  : 
membre  de  la  commission  de  comptabilité,  MM.  LevaiUaol  de  l 'loi  i \  il. 
H.  Géraud  et  A.  Paillard  de  Sainl-Aiglan. 

—  M.  Eugène  de  Certain,  ancien  élève  pensionnaire  de  l'École  des 
Chartes,  vient  de  terminer  le  classement  des  archive*  du  département 
tic  li  Ma\ .  nne,  qui  malheorctuement  sonl  du  nombre  de  celles  <i»ii  ont 


408 

e»  le  plus  à  souffrir  des  excès  révolutionnaires  et  des  guerres  civiles. 
Tout  en  regrettant  de  n'avoir  pas  rencontré  un  champ  plus  vaste  à 
explorer,  M.  de  Certain  s'est  efforcé  d'introduire  dans  les  archives  de 
Laval  un  ordre  durable,  à  l'aide  d'une  classification  claire  et  métho- 
dique. Au  reste,  il  a  pu  se  convaincre,  par  les  marques  de  sympathie 
qu'il  a  reçues  des  personnes  éclairées  du  département,  que  les  travaux 
des  élèves  de  l'École  des  Chartes  sont  vus  partout  avec  faveur,  et  qu'au- 
jourd'hui chaque  ville  attache  une  grande  importance  à  la  conserva- 
tion des  pièces  de  son  histoire  particulière  et  de  notre  histoire  na- 
tionale. 

—  MM.  Delpit,  de  Fréville  et  Bourquelot,  élèves  de  l'École  des 
Chartes,  et  M.  Yanoski,  agrégé  de  l'Université,  sont,  en  ce  moment, 
occupés  à  explorer  les  archives  d'Amiens,  afin  de  compléter  les  maté- 
riaux qui  formeront  les  premiers  volumes  de  la  grande  collection  de 
l'Histoire  du  Tiers-État. 

—  Les  procédés  photogéniques  viennent  d'être  appliqués  avec  suc- 
cès en  Angleterre  à  la  reproduction  des  monuments  de  paléographie. 
M.  Biot  a  communiqué  a  l'Académie  des  Inscriptions,  de  la  part  de 
M.  Tatbot,  diverses  copies  d'un  psaume  hébreu,  d'une  gazette  persane 
et  d'une  charte  latine  de  l'an  1279,  effectuées  sur  papier  sensible  avec 
la  plus  grande  netteté. 

M.  le  ministre  des  travaux  publics  ayant  chargé  l'Académie  des  Ins- 
criptions et  belles-lettres  de  composer  l'inscription  destinée  à  remplir 
une  fausse  baie  nouvellement  achevée  du  portail  de  la  basilique  de 
Saint-Denis,  cette  compagnie  savante  a  soumis  à  l'approbation  du  mi- 
nistre les  distiques  suivants,  imprimés  fautivement  dans  les  journaux 
quotidiens  : 

Sacrorum  assertor,  recidivis  templa  ruinis 

Haec  instaurari  Neapolio  voluit  ; 
Sed  quae restituit  non  conditur  ipse  sepulchris, 

Exsilio  ante  jacens  quam  peragatur  opus. 
Successere  operi  reges  :  idem  exitus  illis  ; 

At  qui  perficeret  cœpta,  Philippus  erat. 

AN.    M.    DCCC.    XL. 


-fei 


FRAGMENT 


COMMENTAIRE  INÉDIT  DE  LA  LOI  SALIQUE' 


Tit.  I.  —  De  mannire. 

Si  quis  ad  mallum  (1)  legibus  dominicis  (2)  mannitus 
fuerit  (3) ,  el  non  venerit  (4)  si  eum  sunnis  non  detinue- 
rit  (5),  DG  denarios  qui  faciunt  solidos  XV,  culpabilis  judi- 
cetur. 

Me  vero  qui  alium  mannit,  si  non  venerit  et  eum  sunnis 
non  detinuerit,  ei  quem  mannivit  similiter  DC  denarios 
qui  faciunt  solidos  XV  eomponat. 

Me  autem  qui  alium  mannit,  eum  testibus  ad  domum 
illius  ambulet  (6),  et  sic  eum  manniat,  aut  uxorem  illius, 
vel  cuicumque  de  familia  illius  denuntiet  ut  ei  faciat  notum 
quo  modo  sit  ab  eo  mannitus. 

Nam  si  in  jussione  régis  fuerit  occupatus,  manniri  non 
potest  (7). 

Si  vero  infra  pagum  in  sua  ralione  fuerit,  potest  man- 
niri, sicut  superius  diclum  est. 

1  L>  texte  auquel  ce  commentaire  sera  rattaché  est  relui  «le  la  lex  emendata  a  Caroh 
Magnn;  mais,  dans  le  plan  de  l'auteur,  ce  texte  sera  précédé  de  quatre  autres  plu* 
anciens,  inédit*.  Le  commentaire  contiendra   des   collations  et  de*   remarque*   plu 
lologiqucs  qu'on  n'a  pa».  insérées  dans  ce.  fragment,  pour  ne  pin  lui  donner  trop  d'é- 
tendue. 

i.  28 


410 

(i)  Ad  mallum.  —  Le  mot  mallum,  dont  la  racine  appartient 
certainement  à  l'ancienne  langue  des  Francs,  désigne  une  assem- 
blée d'hommes  réunis  pour  délibérer  et  prendre  des  résolutions. 
Dans  un  sens  plus  restreint ,  le  seul  que  présente  la  loi  salique  , 
il  désigne  un  tribunal. 

Le  second  sens  dérive  du  premier,  parce  que,  d'après  les  an- 
ciens usages  des  Germains,  attestés  par  Tacite,  Germania, 
cap.  xn,  et  conservés  parles  Francs  avec  les  modifications  qu'exi- 
geait la  situation  nouvelle  que  la  conquête  avait  formée ,  les  juge- 
ments étaient  rendus,  suivant  l'importance  des  affaires,  ou  par 
rassemblée  générale  de  la  tribu,  ou  par  l'assemblée  particulière 
des  hommes  libres  de  chaque  arrondissement. 

Dans  les  textes  de  la  loi  salique  ,  le  mot  placilum  est  souvent 
présenté  comme  synonyme  de  mallum  ;  c'est  dans  ce  sens  qu'on 
le  trouve  dans  Grégoire  de  Tours,  liv.  VII,  chap.  23,  dans 
la  22e  formule  de  l'appendice  de  Marculfe ,  et  dans  un  grand 
nombre  de  documents.  Le  mot  mallobergum  ou  mallobergium  est 
aussi,  avec  la  même  signification,  dans  le  titre  LXI  de  la  loi.  Il  est 
formé  de  deux  racines  de  l'ancienne  langue  des  Francs  ;  l'une 
signifiant  assemblée  et  l'autre  montagne,  élévation,  parce  que  le 
tribunal  prenait  séance  sur  un  point  élevé. 

La  loi  salique  nous  donne  l'indication  de  trois  espèces  de  tribu- 
naux ou  mails  judiciaires;  savoir,  le  placitum  régis,  le  mallum 
grafionis  aut  comitis,  le  mallum  tungini  aut  centenarii. 

On  n'y  trouve  que  quatre  fois  une  indication  bien  expresse  du  roi 
intervenant  dans  l'exercice  de  la  juridiction  contenlieuscou  volon- 
taire. La  première  au  titre  XX,  où  il  est  question  delà  peine  en- 
courue par  celui  qui  a  porté  contre  un  autre  une  fausse  ac- 
cusation ante  regem  ;  la  seconde  au  titre  XXVIII ,  relatif  aux 
affranchissements  per  denarium  ante  regem;  la  troisième  au 
litre  L1X ,  qui  prévoit  le  refus  obstiné  d'un  accusé  de  comparaître 
au  mallum  local,  ou  d'en  exécuter  le  jugement,  etpermet  de  l'ajour- 
ner ante  régis  prœsentiam  ;  la  quatrième  au  titre  XLVIII ,  relatif 
à  la  forme  des  institutions  d'héritier ,  ou  donations  à  cause  de  mort, 
dont  on  suppose  que  les  formalités  ont  été  remplies  aut  in  mallo 
legitimo,  qui  est  évidemment  le  mallum  local  dont  je  parlerai  plus 
bas ,  aut  ante  regem. 

Les  titres  que  je  viens  d'indiquer  portent  simplement  les  mots 
ante  regem,  sans  que  jamais  le  mot  mallum  ou  placitumy  soit 
joint.  Mais  les  notions  qui  nous  sont  parvenues  sur  l'ordre  judiciaire 


toi 

des  Francs  ,  Ultérieur  tf  postérieur  a  In  loi  salifie  ,  M  p<  ruiettent 
l»as  de  douter  que  les  m<»is  unteregem  ne  déligneart,  (Uni  les  cas 
où  il  s'agissait  d'une  juridiction  conlentiense  ,  un  tribunal  préside 
par  le  roi,  ou,  en  son  nom  ,  par  un  de  ses  grandi  ofttcif 

Pour  avoir  une  idée  nette  de  la  juridiction  a  laquelle  w  roi  pre- 
nait part,  il  importe  de  le  considérer  sous  deux  rapports  qu'on  (M 
doit  pas  confondre. 

Le  roi  était  chef  de  la  nation,  et  son  pouvoir,  presque  illimité 
dans  le  commandement  de  l'armée,  comme  doit  l'être  celui  d'un 
général,  ne  s'exerçait  dans  l'intérieur,  en  temps  de  paix ,  qu'avec 
le  concours  des  hommes  libres  convoqués  en  assemblée  nationale  , 
et  prenant  des  délibérations  dont  le  roi  assurait  l'exécution. 

C'était  là,  je  crois,  qu'était  exercé  le  pouvoir  judiciaire,  lorsqu'il 
s'agissait  de  prononcer  la  peine  de  mort  contre  un  homme  libre 
de  première  classe. 

Le  §  2  du  titre  XX  de  la  loi  salique  prononce  une  composition 
de  deux  cents  sous,  précisément  la  composition  fixée  par  le 
titre  XL11I  pour  le  meurtre  d'un  homme  libre,  contre  celui  qui 
aurait  porté  injustement ante  regemune  accusation  pour  un  crime 
emportant  la  peine  capitale ,  unde  debeat  mori. 

Le  chapitre  ix  de  l'édit  de  Childeberl,  de  595  ou  596,  décide 
que  le  magistrat  local,  judex,  après  avoir  arrêté  un  coupable,  contre 
qui  cet  édit  prononçait  la  peine  de  mort,  doit,  si  cet  homme  est 
Francus,  l'envoyer  captif,  ligare  faciat,  au  roi,  ad  nostram  prœ- 
sentiam.  Le  mot  Francus,  mis  en  opposition  avec  la  debilior  per- 
sona,  que  ce  magistrat  local  a  le  droit  de  faire  exécuter  sur  le  lieu, 
in  loco  pendatur,  signifie  évidemment  un  homme  libre  de  première 
classe. 

Je  me  réserve  de  traiter  ailleurs  ce  qui  concerne  les  condition* 
des  personnes,  et  de  développer  les  preuves  de  celle  distinction. 
Pour  le  moment  je  me  borne  à  renvoyer  à  l'excellent  Mémoire  que 
M.  Naudet  a  inséré  dans  le  nouveau  recueil  de  l'académie  daj 
Inscriptions,  tome  VIII,  pages  455  et  suivantes. 

Cet  envoi  ad  prœsentiam  regisy  d'un  homme  a< WOêé  d  un  crime 
contre  lequel  la  loi  prononçait  la  peine  de  mort ,  n'avait  pas  pour 
résultat  de  rendre  le  roi  personnellement  et  seul  juge  de  cet 
homme.  Évidemment  on  suivait  encore  les  anciens  principes  d'a- 
près lesquels  un  membre  de  la  société  ne  pouvait  en  éiie  retran- 
ché que  par  la  volonté  légalement  exprimé  itle  même  so- 
ciété, c'est-à-dire  par  une  décision  de  l'assemblée  nationale. 


Ml 

Meyer  me  parait  avoir  très-bien  traité  cette  question  dans  ses 
Institutions  judiciaires,  liv.  II,  chap.  8. 

Je  pense  que  cette  assemblée  nationale  prononçait  aussi  la  pro- 
scription dans  les  cas  prévus  par  les  lois,  dont  le  litre  LIX  de 
la  loi  salique  présente  un  exemple  contre  l'accusé,  qui,  traduit 
au  mallum  local,  a  refusé  obstinément  de  comparaître ,  ou  qui, 
condamné  par  ce  mallum,  a  refusé  de  se  soumettre  à  la  condamna- 
lion.  Il  est,  suivant  ce  titre,  ajourné  ante  régis  prœsentiam,  et  s'il 
ne  comparaît  pas ,  ou  s'il  continue  de  se  refuser  à  l'exécution  de  la 
condamnation  ,  le  roi  le  met  extra  scrmoncm  suum  ,  ce  qui  rap- 
pelle les  terribles  mises  hors  la  loi  de  1793.  Nul  ne  pouvait  donner 
l'asile  ou  la  nourriture  à  cet  homme  ,  fussent  ses  parents  ou  sa 
femme,  sans  encourir  une  amende  ;  chacun  pouvait  le  tuer  im- 
punément. 

La  gravilé  d'une  telle  mesure  me  porte  à  croire  qu'il  apparte- 
nait seulement  à  l'assemblée  nalionale  de  la  prendre.  On  trouve 
bien  dans  Marculfe,  1, 32,  une  formule  qui  constate  que  le  roi  avait 
prononcé  la  proscription  contre  un  homme  coupable  de  trahi- 
son ;  mais  il  n'en  résulte  pas  que  le  roi  agît  ainsi  par  sa  propre  au- 
torité. De  même  que,  dans  les  jugements  rendus  au  mallum  local, 
le  chef  de  justice  était  chargé  d'exécuter  la  décision  rendue,  quel- 
que sévère  qu'elle  fût,  de  même  le  roi  n'était  que  l'exécuteur  de 
l'arrêt  de  proscription  rendu  par  l'assemblée  nationale  qu'il  prési- 
dait, lime  semble  donc  que  la  formule  de  Marculfe  nous  montre 
l'acte  d'exéculion  ,  sans  rien  dire  de  ce  qui  y  avait  donné  lieu  ,  de 
ce  qui  l'avait  précédé. 

Les  deux  cas  que  je  viens  d'exposer  sont  les  seuls  de  la  loi  sali- 
que qu'on  puisse  rattacher  au  pouvoir  judiciaire  exercé  par  l'as- 
semblée nationale,  dont  le  roi  était  président,  comme  chef  de  la 
nation. 

Il  est  possible  que,  dans  quelques  circonstances  extraordinaires, 
on  y  jugeât  des  contestations  civiles  ;  tel  a  pu  être  le  cas  indiqué 
par  le  traité  d'Andelau  en  587,  constatant  qu'un  jugement  avait 
été  rendu  per  regem  Gontramnum  vel  Francos  ,  au  sujet  de  la  dot 
et  du  morgengabe  de  la  reine  Galsuinte;  mais  ce  procès  avait  des 
rapports  avec  la  politique. 

Le  titre  LX  de  la  loi  salique  contient  le  principe  d'un  recours  pour 
violation  delà  loi  contre  les  jugements  des  mails  locaux,  sans  ex- 
pliquer où  ce  recours  sera  porté;  le  chap.  vi  du  décret  de  Chlo- 
taire  lor,  de  560,  constate  que  c'était  devant  le  roi  ;  mais  je  crois 


que  la  question  était  jugée  par  une  sorte  de  conseil  prit é ,  san* 
être  portée  h  l'assemblée  nationale.  J'examinerai   relie   quel 
dans  les  notes  «lia  lilre  L\. 

Le  roi  avail  aussi  dans  son  palais  un  tribunal  compo- 
grands  officiers  el  de  ses  fidèles;  etee  Iribunal,  que  je  nomme  plus 
spécialement  jilacitum  nufis,  exerçait  une  juridiction  ( Timinelli'  et 
<i\ile,  donl  il  esl  convenable  d'indiquer  l'origine  cl  l'objet. 

L'élal  de  la  société,  à  l'époque  sur  laquelle  porlcnl  mes  i.  ,  h,  ( 
(lies,  ne  ressemblait  point  i\  celui  de  nos  sociétés  modernes.  De 
nos  jours,  les  citoyens  ne  doivent  fidélité  et  obéissance  au  chef  lé- 
gitime de  l'étal  qu'en  celle  qualité  de  citoyens,  en  vertu  de  la  loi 
qui  Ta  investi  du  pouvoir  suprême ,  el  dans  les  limites  déiermim •< ■«. 
par  celle  loi.  Lorsqu'ils  refusent  d'obéir,  c'est  moins  à  ce  chef,  qu'a 
la  loi  qu'ils  désobéissent. 

Telle  élail  sans  doute  la  position  d'un  grand  nombre  (Pueminefl 
libres  chez  les  Francs.  Mais  un  usage  qu'avaient  les  Germains  de 
.s'attacher  à  un  homme  puissant  se  conserva  ;  et  même,  dans  la 
suite,  loin  d'être  atténué  par  la  formation  d'une  nationalité,  il 
prit  une  prodigieuse  extension. 

D'après  ces  anciennes  coutumes,  des  hommes,  sans  perdre  letti 
ingénuité ,  el  même  au  contraire  en  acquérant  un  litre  de  distinc- 
tion qui  les  rendait  supérieurs  aux  autres,  au  moins  en  ce  qui 
concernait  les  compositions  pour  attentais  à  leur  personne,  > 'at- 
tachaient spécialement  au  roi  par  un  engagement  de  fidélité,  tru- 
st is,  d'où  est  venu  le  mot  antrustio ,  c'est-a-dire  in  truste.  Il  en 
sera  question  dans  les  notes  du  litre  XLI1I. 

En  vertu  de  cet  engagement  dont  Marculfe  a  conservé  une  for- 
mule très -remarquable,  I,  17,  ils  devenaient  les  ful<  '•1rs  du  roi. 
L'obéissance  qu'ils  lui  devaient  n'était  plus  celle  du  citoyen  en- 
vers le  chef  delà  nation  ;  c'était  le  dévouement  à  tous  les  inlei 
à  toutes  les  volontés  du  prince  envers  qui  ils  s'étaient  enga^-v 
Ils  épousaient  ses  querelles,  ils  le  servaient  dans  ses  vengeances 
individuelles  ;  ils  appartenaient  a  la  personne  royale  bien  plus  qu'à 
l'état. 

En  s'isolant  ainsi  des  autres  hommes  libres .  \\>  eesaaienfl  de 
trouver  dans  les  mails  ordinaires  leurs  pairs  pour  les  juger;  \\< 
avaient  pour  juge  le  placilé  du  roi.  formé  dhommes  qui.  comme 
eux  ,  étaient  in  truste  rr<ji<i. 

La  loi  salique  n'offre  qu'une  seule  induction  relative  I  cette  ju- 
ridiction  royale.  C'est  dans  lo  titre  XX  que  j'ai  déjà  cité/ On  >  \"i 


414 

une  peine  prononcée  contre  celui  qui  a  injustement  accusé  un  autre 
ad  regem ,  non  pas  d'un  crime  emportant  peine  de  mort ,  cas  sur 
lequel  je  me  suis  expliqué  plus  haut,  mais  de  culpis  minoribus. 
Or  cette  compélence  pour  de  faibles  délits  n'appartenait  pas  évi- 
demment à  l'assemblée  nationale ,  comme  la  compétence  pour 
les  crimes  capitaux.  Naturellement  elle  aurait  dû  appartenir  à  la 
juridiction  ordinaire  du  mallum  local.  Si  on  reconnaît  ,  ce  dont  le 
texte  ne  permet  pas  de  douter ,  que  ces  affaires  étaient  portées 
aille  regem ,  c'est  donc  parce  que,  par  une  cause  particulière ,  les 
parties  avaient  cessé  d'être  justiciables  du  mallum  local  ;  et  cette 
cause  ne  peut  être  trouvée  que  dans  la  qualité  de  fidèles,  an- 
truslions,  qui  avait  fait  sortir  ces  personnes  de  l'ordre  commun 
pour  leur  donner  une  nouvelle  situation,  dans  laquelle  elles  deve- 
naient uniquement  justiciables  du  roi. 

Ce  n'est  pas  toutefois  que  le  roi  fût  personnellement  le  juge  de 
leurs  causes.  La  formule  25  du  livre  Ier  de  Marculfe  constate 
l'existence  d'un  tribunal,  placitum palatii ,  dans  ces  termes  re- 
marquables :  inpalatio  noslro...  unà  cum  domnis  et  patribus 
noslris  episcopisvelcumplurimis  optimatibus ,  patribus,  referen- 
dariis,  domesticis ,  seniscalcis,  cubiculariis,  comité  palatii  vel  reli- 
quis  quam  pluribus  fidelibus. 

11  a  pu  arriver  dans  quelques  circonstances  que  les  rois  aient 
traduit  devant  ce  tribunal  des  hommes  qui,  d'après  ce  qui  a  été  dit 
plus  haut,  n'auraient  dû  être  jugés  que  par  l'assemblée  nationale. 
On  peut  le  supposer  d'après  les  chap.  i ,  net  xx  du  livre  VIII  de 
Grégoire  de  Tours,  et  quelques  textes  rapportés  par  mademoi- 
selle de  la  Lezardière ,  Théorie  des  lois  de  la  monarchie  française, 
tome  VII,  3e  partie,  pages  220  et  suivantes.  Mais  c'était  un  abus 
d'autorité  qui,  toutefois ,  dut  être  fréquent  dans  un  temps  où  la 
force  était  seule  maîtresse  et  faisait  taire  les  lois. 

La  compétence  du  placitum  palatii  régis,  même  en  ne  suppo- 
sant aucun  empiétement  sur  les  droits  de  l'assemblée  nationale 
et  des  mails  locaux ,  s'accrut  de  plus  en  plus. 

Cette  extension  eut  sa  cause  d'abord  dans  les  concessions  de  pro- 
tection, mundeburdium,  avec  immunité  de  la  juridiction  locale,  ac- 
cordées par  les  rois  à  des  établissements  et  a  des  particuliers. 

En  ce  qui  concerne  les  établissements  ecclésiastiques,  le  plus 
ancien  exemple  qu'on  en  ait ,  est  un  diplôme  (suspect  il  est  vrai  ) 
de  497  au  profit  du  monastère  de  Réomé  ;  mais  il  en  est  question 
dans  le  vne  canon  du  concile  d'Orléans  de  511,  approuvé  et  confir- 


415 

me  pai  Clous,  document  dont  personne  DC  C0ftt6fU  I aullinih 

On  voit  pur  la  formulé  2'\  du  livre  I    de  Manuiie,  que  fila 

personne  ou  rétablissement  pris  par  le  roi  sou*   son  muudeburdr 
■Ttil  dos  procès,  ses  caUStt  Cl  nicmr  «  r IU*>  if  161  amis,  (|r\. 
ou  commettants,  étaient  confiée!  au  maire  «lu  palais,  nuUofi  do- 
nt us....  qui  eus....  lam  in  pago  quant  in  palatio  noslro  \ 
deberrt. 

Celle  alternative,  qui  paraît  sous  quelques  rapports,  arbitraire- 
toutefois,  respecter  les  droits  de  la  juridiction  locale,  est  suhie  d'une 
restriction  qui  permettait  de  l'éluder  dans  tous  fcl  Cal  au  profil 
compétence  du  plaid  royal:  et  si  oliqua-  causw  tidn  r>us  eutnvel 
suo  mitlio  surrexcrint  quœ  in  pago  absque  ejus  gravi  dispanln, 
<lifinitœ  non  fucrint,  in  noslri  prtvsentia  réservai tur. 

Il  n'est  pas  facile  au  surplus  de  donner  des  notions  complètes 
propres  à  caractériser  le  genre  des  causes  dont  connaissait  le  pla- 
cilé  royal.  Il  ne  reste  point  dans  les  monuments  de  la  première 
race,  et  peut-être  n'y  a-l-il  jamais  eu  de  loi  contenant  une  orga- 
nisation judiciaire,  comme  les  étais  modernes  en  ont.  Nous  iVmroni 
pas  même  d'ouvrages  privés,  tels  que  des  styles  de  procédure,  dans 
lesquels  nous  pourrions  connaître  ce  que  la  loi  ou  la  coutume 
avaient  consacré  dune  manière  générale.  Quelques  rares  docu- 
ments nous  apprennent  seulement  que  certaines  causes,  dont  ils  ex- 
pliquent l'objet  spécial,  ont  été  jugées  au  plarilê  du  roi. 

La  plupart  des  jugements  qu'on  lit  dans  D.Bouquel,  t.  IV,  p.  C48 
et  suivantes,  concernent  des  établissements  ecclésiastiques,  qui  ef- 
fectivement ont  pu  le  mieux  conserver  leurs  litres  au  mille* 
désordres  qui  ont  fait  périr  ceux  des  particuliers.  Or  très-prol., 
ment  ces  églises  étaient  sous  la  protection  royale,  ce  qui  motifail 
la  compétence.  Le  seul  jugement  relatif  à  des  particuliers  est  de 
Thierry  (D.  Bouquet,  IV,  659).  On  y  voil  que  le  plaeilé  du  roi  jugea 
une  question  de  propriété  entre  une  femme  et  un  aulre  parti 
qu'elle  prétendait  en  être  l'usurpateur  ;  mais  celte  femm 
elle  pas  sous  le  mundeburde  royal? 

On  peut,  d'après  ce  que  je  viens  d'exposer,  reconnaître  la  très- 
anrienne  origine  des  committimus,  que  beaucoup  d'auteur- 
attribuée  à  la  troisième  race,  parce  qu'on  lrou\e  des  lois  du  quator- 
zième siècle  relatives  à  cet  objet.  Mais  cei  lois,  qui  oill  poër  bol 
de  réprimer  des  abus,  supposent  un  élat  de  choses  plus  an- 
el  je  crois  qu'il  est  constaté  par  les  documents  que  j'ai  i 

On  faisait  aussi  devant  le  roi  de*  a.  lefl  dejuridi 


416 

actes  qui  consistaient  à  revêtir  d'une  grande  solennité  les  conven- 
tions des  parties. 

Ainsi  c'était  ante  regem  qu'avaient  lieu  les  affranchissements 
perdenarium,  dont  je  parlerai  dans  les  notes  du  titre  XXVIII. 

Quoique  des  donations  pussent  être  faites  devant  le  magistrat 
local,  ainsi  qu'on  le  verra  dans  le  titre  XLVIII,  ce  titre  atteste 
qu'on  en  faisait  aussi  ante  regem,  et  il  en  existe  une  formule  dans 
Marculfe,  I,  7. 

Les  formules  21  du  même  livre  1er  et  46  de  celles  de  Sir- 
mond  constatent  que  celui  qui  voulait  confier  à  quelqu'un  la  mis- 
sion de  le  représenter  en  justice  demandait  celle  autorisation  au  roi. 

Le  roi  accordait  aussi  des  lettres  ou  préceptes,  appelées  appennis, 
pour  autoriser  une  personne  à  réparer  la  perte  de  litres  perdus 
par  force  majeure.  C'est  ce  qu'on  trouve  dans  les  formules  33  et  34 
de  Marculfe  ;  quoique  cependant  il  fût  permis  aussi  de  s'adresser 
au  tribunal  local.  Voir  une  Dissertation  sur  cet  objet  dans  la 
Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes,  tome  Ier,  page  217. 

Certainement  ca  n'était  point  à  l'assemblée  nalionale  présidée 
par  le  roi  que  se  passaient  de  tels  actes.  On  pourrait  tout  au  plus 
demander  si  c'était  dans  le  placitum  palatii. 

Je  ne  le  crois  pas.  Je  pense  que  dans  ces  cas,  comme  dans  tous 
les  autres  où  l'on  désirait  obtenir  des  lettres  de  protection,  des 
prœcepta,  indiculi,  etc.,  on  s'adressait  simplement  à  la  chancellerie 
du  palais,  où  des  référendaires,  après  avoir  examiné  la  demande, 
délivraient  des  lettres  au  nom  du  roi,  signées  peut-être  par  lui,  ou 
plus  ordinairement  par  un  des  grands  officiers  du  palais.  Le  cha- 
pitre xi  du  décret  de  Chlotaire  de  560  fournit  à  ce  sujet  une  in- 
duction assez  importante.  Il  suppose  qu'on  a  obtenu  des  préceptes 
contraires  aux  lois,  dont  ensuite  on  veut  faire  usage  devant  les 
juges  locaux;  il  défend  à  ces  juges  d'y  avoir  égard1.  Évidemment 
il  n'en  serait  pas  ainsi  d'un  jugement  que  le  placitum  palatii  au- 
rait prononcé. 

Je  ne  devais  pas  me  dispenser  de  réunir  ici  ce  que  j'avais  pu 
trouver  sur  la  participation  du  roi  à  l'exercice  du  pouvoir  judi- 
ciaire. Mais  dans  tous  ces  cas  on  peut  dire  que  la  juridiction  était 
exceptionnelle.  La  véritable  juridiction  commune  et  ordinaire  était 
\emallum  du  grafio  ou  cornes. 

1  Ces  derniers  mots  sont  remarquables  en  ce  qu'ils  étaient  devenus  une  formule  gé- 
nérale des  lettres  patentes  accordées  par  les  rois  de  la  troisième  race. 


m 

Lorsque  les  Francs  rurt'iil  conquis  l,i  d.iiilc,  1 1>  OOftfervéfefll 
les  <  irconscriptions  romaines  qui,  à  peu  de  différence  près,  étalent 
les  mômes  que  celles  dos  anciennes  cités  gtttioJIêti  Ni  mirent  a 
la  tête  do  chaque  arrondissement  un  chef  appel»'-  (iraf,  d*OÎI  gra- 
/îo,  grat?io,  traduit  par  cornes,  qui  exerçait  dans  son  arrondissement 
le  jiouvoir  militaire,  et  en  cette  qualité  conduisait  1rs  hommes  à  la 
gMrre,  maintenait  Tordre  et  la  police,  percevait  les  revenus  tis- 
caux,  et  présidait  les  mails  ou  réunions  des  homme*  libre*,  dam 
lesquelles  on  délibérait  sur  les  intérétl  locaux,  et  où  <>n  rendait  la 
justice.  Je  donnerai  dans  les  notes  du  titre  XWIV  I»  -  <  \elop- 
pements  nécessaires  au  sujet  de  ces  grafionsou  comtes.  Il  suffii  de 
faire  observer  qu'ils  n'étaient  pas  juges,  prononçant  des  dérisions 
après  avoir  simplement  consulté  les  hommes  libres,  dont  ils  eus- 
sent été  maîtres  de  ne  pas  suivre  l'avis.  C'étaient  les  hommes  II 
appelés  rachimbourgs,el  au  sujet  desquels  je  m'expliquerai  dans 
les  notes  du  titre  LX,  qui  rendaient  le  jugement.  Le  f/ra/io  diri- 
geait seulement  la  procédure  et  faisait  exécuter  ce  qui  avait  été 
jugé;  il  n'y  a  sur  ce  point  aucune  dissidence  entre  les  savants  qui 
se  sont  livrés  à  quelques  recherches  sur  l'ordre  judiciaire  établi 
par  les  tribus  germaniques  dans  les  nouveaux  états  formés  de- 
débris  de  l'empire  d'Occident. 

Mais  cet  ordre  judiciaire  ne  fut  pas  une  création  nouvelle:  les 
tribus  germaniques  établirent  et  régularisèrent  un  mode  de  pro- 
cédure qu'elles  suivaient  depuis  longtemps.  L'état  des  choses 
constaté  par  les  lois  barbares  peut  donc,  ce  me  semble,  serur  I 
expliquer  un  passage  de  Tacite  (German.,  cap.  xn),  qui  me  paraît 
n'avoir  pas  été  assez  exactement  rendu  par  les  traducteurs. 

Voici  le  texte  :  Eliguntur  in  iisdem  conciliis  principes  qui  jure 
per  pagos  vicosque  reddunl  ;  centeni  singulis  ex  plèbe  cow< 
silium  simid  et  auetoritas  adsunt. 

Je  crois  que  par  le  mot  latin  principes.  Tacite  a  désigné  le  chef 
d'arrondissement  auquel  les  Germains  donnaient  un  nom  qui 
est  devenu  le  Grafdu  cinquième  siècle.  Ce  chef  «-t ait  élu  ;  usage 
qui  peut-être  a  existé  chez  les  Francs  aux  premiers  temps  de  la  000- 
quéte. 

Le  chef  de  justice  des  Germains  ne  jugeait  point  ;  ses  ailrihulinns 
étaient  bornées  à  la  présidence  des  hommes  libres,  \  éritables  juges, 
ou,  pour  mieux  rendre  ma  pensée,  véritables  jurés,  prononçant 
sur  le  fait  et  sur  le  droit.  Tacite  trouvait  en  cela  quelque 
semblable  à  l'organisation  judiciaire  qui ,  de  son  temps  ,  eiisl 


418 

Rome.  Le  préteur  ne  jugeait  pas ,  il  donnait  des  juges  dont  il 
déterminait  la  mission  et  faisait  exécuter  la  décision,  ce  qui 
s'appelait  jusdicere,jus  reddere.  Précisément  à  la  seule  exception 
que  \e  princeps  germain  ne  donnait  pas  des  juges,  mais  avait  seu- 
lement la  présidence  des  hommes  libres  qui  jugeaient  et  le  fait  et 
le  droit,  ce  princeps  ressemblait,  sous  le  rapport  judiciaire,  au 
préleur  romain.  Tel  est  donc  le  sens  dans  lequel  Tacite  a  pu 
dire  :jura  reddunt. 

Centeni  singulis  ex  plèbe  comités  exprime  très-bien  la  réunion 
des  hommes  libres  auprès  du  chef  de  justice,  princeps  de  Tacite, 
Grafôes  Germains  et  des  Francs.  Que  centeni  soit,  un  mot  ajouté 
mal  à  propos  par  les  copistes ,  comme  le  croient  de  savants  cri- 
tiques ;  que  ce  mot  ait  été  écrit  par  Tacite ,  c'est  une  chose  indif- 
férente. Si  Ton  admet  centeni ,  il  s'ensuivra  qu'à  chaque  nomina- 
tion du  princeps ,  on  faisait  la  désignation  décent  citoyens  ex  plèbe 
pour  juger  sous  sa  présidence.  Si  Ton  supprime  centeni,  tous  les 
hommes  libres  se  trouvent  appelés  à  venir  au  mallum  fournir  des 
juges.  J'entrerai  dans  les  détails  convenables  sur  le  mode  de  dé- 
signation en  expliqua  t  le  titre  LX. 

Consilium  ne  me  paraît  pas  signifier  un  avis  donné  au  chef  de 
justice ,  maître  de  ne  pas  le  suivre  et  de  décider  à  son  gré.  Les 
hommes  libres  désignés  par  un  nom  qui  a  été  reproduit  dans  celui 
de  rachimbourgs ,  formaient  un  corps  délibérant.  Auctoritas  ex- 
prime très-bien  le  jugement  qu'ils  rendaient,  c'est  le  sens  qu'a  ce 
mot  dans  les  écrivains  de  la  meilleure  latinité,  qui  en  môme  temps 
étaient  jurisconsultes,  tels  queCicéron. 

Je  ne  crois  donc  pas  qu'on  ait  bien  traduit  le  passage  de  Tacite, 
transcrit  plus  haut,  en  disant  :  ils  lai  servent  de  conseil ,  et  ajou- 
tent à  l'autorité  du  jugement1.  Ce  n'était  point  évidemment  ce  qui 
avait  lieu  d'après  les  lois  salique  et  ripuaire,  etc.  ;  et  ce  que  nous  trou- 
vons dans  les  codes  des  cinquième  et  sixième  siècles  a  sans  contredit 
existé  du  temps  de  Tacite.  Les  Germains  étaient  à  celle  époque,  au 
moins  autant,  si  ce  n'est  plus  que  les  Francs,  jaloux  de  leur  liberté 
politique  ;  il  n'est  pas  possible  de  supposer  qu'ils  eussent  consenti 
a  laisser  le  droit  exclusif  des  jugements  entre  les  mains  d'un  seul 
magistrat. 

Pour  ne  pas  allonger  ces  notes  outre  mesure  ,  je  me  réserve 
d'expliquer  dans  celles  du  titre  LX  comment  on  s'y  prenait  pro- 

M,  Burnouf,  trad   de  Tacite,  Les  autres  traducteurs  donnent  le  même  sens. 


in 

bablemeni   pour   assurer  le  droit  que  les  lois,  et  nolannneni  I.- 

cfcap.  iv  de  redit  de 560 1  garantissaient  à  ehaemi  dvire  jugt 
formémeal  à  h  loi  d'origine. 

L'étendue  des  arrondissements  faisant  obstacle  à  ce  qu«  certaine! 
a  (Ta  ires  de  peu  d'importance  ou  urgentes  fussent  expédiées  avec  lu 
Célérité  convenable,  on  sentit  la  nécessité  d'établir  ou  du  ajajlM 
d'autoriser  des  placilés  dans  des  fractions  d'arrondissements  ap- 
pelées centenœ  l ,  à  la  tête  desquelles  étaient  des  délégués  du 
grapo  ,  appelés  tunzini  par  les  Francs  et  centenarii  parla  H<> 
mains. 

Je  donnerai  quelques  détails  sur  ces  fonctionnaire  dans  les 
notes  du  titre  XLVI  :  il  suffit  de  dire  ici  que  la  juridiction  «lu 
mallum  présidé  par  le  tunzinus,  quoique  inférieure  a  celle  «lu 
mallum  du  grafion  ,  en  ce  qu'elle  était  limitée  à  des  affaires  d'une 
médiocre  importance,  n'était  point  un  premier  ressort  dont  l'appel 
fût  porté  devant  celui-ci.  Toute  juridiction  était  définitive  chez  |ea 
Francs;  ainsi  on  n'allait  pas  ,  comme  dans  notre  ordre  judiciaire 
moderne ,  du  centenier  au  comte ,  du  comte  au  roi  ;  les  jugements 
étaient  de  véritables  décisions  de  jurés,  contre  lesquelles  on  te 
pouvait  se  pourvoir  que  devant  le  roi,  pour  violation  delà  loi ,  ainsi 
qu'on  le  verra  au  tilre  LX. 

Il  n'est  point  question  dans  la  loi  salique  des  concessions  de  juri- 
diction que  les  rois  firent  dans  la  suite  à  des  particuliers.  Il  me  suffit 
de  dire  qu'elles  furent  autant  de  distractions  de  territoire  de  la 
juridiction  des  mails  locaux. 

Outre  la  juridiction  contentieuse,  le  mallum  du  grafio  vel  cornes, 
et  celui  du  tunzinus  aut  centenarius  exerçaient  la  juridiction  n»- 
lontaire.  On  y  passait  certains  actes  qu'il  était  nécessaire  de  faire 
avec  des  solennités  particulières.  Nous  en  avons  la  preuve  dans  le 
litre  XLVI,  relativement  aux  formalités  à  remplir  pour  épouser 
une  veuve;  dans  le  titre  XLVIII,  pour  les  donations  ou  insi en- 
tions d'héritiers ,  et  ces  exemples,  ainsi  que  quelques  autres,  ne 
sont  point  limitatifs. 

Ces  divers  actes  de  juridiction  volontaire  étaient  faitl  tuai  de- 
vant les  curies  des  cités,  dans  les  lieux  où  elles  avaient  été  eonser- 
i  <  es.  Ce  fait,  constaté  par  un  grand  nombre  de  documents ,  a  con- 

i  Le  pacte   fait  cnlre  Cliildcbcrt  et  Chlotairc  ver*  593  .  < Il  U  •!<<  rct  de  ce  il. 
>05,  contiennent  beaucoup  de  detaih  mu  l'oiftAiiUaf  on  de  la  police  dan«  H 

!•  )i<r 


7  420 

duit  quelques  auteurs  à  prétendre  que  l'ordre  judiciaire  qui  existait 
dans  les  Gaules  avant  la  conquête  fut  conservé  pour  les  Romains , 
de  manière  que  les  contestations  entre  eux  étaient  portées  devant 
les  curies  et  non  devant  le  mallum ,  réservé  seulement  pour  les 
Francs. 

J'ai  discuté  cette  question  avec  assez  d'étendue  dans  le  Journal 
des  Savants  de  1840,  page  102  et  suivantes.  Je  me  borne  ici  à  me 
résumer  en  disant  que  ,  sans  le  moindre  doute ,  les  anciennes  cu- 
ries, partout  où  les  vainqueurs  jugèrent  utile  de  les  conserver, 
continuèrent  d'exercer  l'administration  intérieure  et  locale  de  la 
cité  sous  l'autorité  du  comte  nommé  par  le  roi,  comme  autrefois 
sous  l'autorité  du  prœses  romanus  ;  qu'elles  conservèrent  môme 
le  droit  de  faire  les  actes  de  juridiction  volontaire  entre  les  Ro- 
mains, et  que  probablement  les  Francs  y  avaient  recours,  soit  quand 
celle  voie  leur  paraissait  plus  commode  et  plus  simple  que  les  (or- 
mes assez  compliquées  de  leurs  usages  nationaux ,  soit  dans  les  cas 
non  prévus  par  leurs  codes. 

Mais  quant  à  la  juridiction  contentieuse  ,  je  ne  crois  point  avec 
Dubos  et  Moreau,  ni  avec  M.  de  Savigny,  qui  a  légèrement  modi- 
fié leur  système ,  qu'elle  ail  été  conservée  aux  curies  ,  même  pour 
les  contestations  entre  Romains  ! .  Seulement  chacun  était  jugé  par 
sa  loi  d'origine,  dans  le  mallum.  La  formule  8  du  livre  Ier  de  Mar- 
culfe  atteste  que  le  roi  prescrit  aux  chefs  préposés  par  lui  au  gou- 
vernement des  provinces  de  régir  chacun  suivant  sa  loi  :  Omnes 
populi  ibidem  commanentes  lam  Franci,  Romani,  Burgundiones 
vel  reliquat  nationes,  sub  tuo  regimine  et  gubernatione  deganl  cl 
moderentur,  et eos  recto  tramitesecundumlegcmet  consuetudinem 
eorum  regas. 

Un  plaid  judiciaire  rapporté  dans  le  Gallia  christ. ,  1. 111,  pag.  649, 
et  l'historien  des  Miracles  de  saint  Benoît,  dans  D.  Bouquet,  t.  IV, 
pag.  313,  constatent  que  les  causes  des  Romains,  susceptibles,  par 
conséquent,  d'être  jugées  par  les  lois  romaines ,  étaient  portées  au 
mallum  local  présidé  par  le  comte.  La  formule  32  de  Sirmond,  re- 
lative à  une  contestation  jugée  d'après  la  loi  romaine,  constaie 
qu'elle  le  fut  par  les  boni  viri,  expression  qui ,  suivant  l'opinion  de 
tous  les  savants,  désigne  les  rachimbourgsf  et  qui  même  ne  pour- 


Les  concessions  failes  aux  provinces  conquises  sur  les  Wisigoths  furent  des  excep- 
tions politiques ,  qui  ne  changèrent  rien  au  système  général,  dans  le  reste  de  l'cnipiro 
des  Francs. 


r.ni  être  le  synonyme  toi  ancienne*  [uridicUoni  dei  cnrtei  ro- 
maines. Ces!  encore  ce  qn'il  es(  Impossible  de  ne  |>.^  cnni-iun*  du 
chip,  ii  «lu  sixième  capitnlaire  de  808. 

Cette  organisation  juiliriairo  n'est  |»as  plus  surprenante  qui»  m 

rélait  celle  de  la  France  avant  l'établissement  d'un  code  uniforme; 

les  cours  el  les  tribunaux  dont  le  ressort  était  di\i><-  60  différente* 

coutumes,  souvent  très -opposée* ,  connaissaient  de  tontee  le* 
contestations,  à  la  chargé  (l'appliquera  chacune  la  loi  qui  tari 
propre.  Elle  n'est  pas  plus  extraordinaire  que  ne  l'est  le  droit  de 
nos  tribunaux,  lorsque  des  étrangers  sont  traduits  devant  eux,  de 
juger  leurs  procès,  en  appliquant  les  lof*  étrangères  qui  régissent 
les  actes  ou  les  conventions  faites  sous  l'empire  et  la  foi  de  ces  lois. 

J'ajouterai  qu'elle  offrait  bien  plus  de  garanties  à  ebacun  d'èin 
jugé  par  sa  loi ,  parce  que  le  grapo  ou  cornes ,  chef  de  justice, 
prenait  des  mesures,  sur  lesquelles  je  donnerai  quelques  explica- 
tions au  titre  LX,  pour  qu'on  appelât  au  jugement  de  chaque  af- 
faire des  hommes  de  la  loi  d'après  laquelle  cette  affaire  devait  être 
logée. 

On  ne  trouve  rien  dans  la  loi  salique  qui  se  rapporte  à  la  juri- 
diction des  tribunaux  ecclésiastiques.  Cependant  elle  subsista  et 
même  elle  prit  de  grands  accroissements.  Là  constitution  impé- 
riale de  415,  insérée  dans  le  code  théodosien  et  plus  tard  dans 
la  lex  romana  rédigée  par  ordre  d'AlaricII ,  avait  posé  pour  règle 
que  tous  procès  entre  des  clercs  devaient  être  jugés  par  Pévêque. 
Les  conciles  avaient  approuvé,  les  rois  francs  avaient  maintenu 
cette  règle;  mais  c'était  une  exception  au  droit  commun.  Si  des 
évêques,  des  monastères  avaient  des  procès  avec  des  laïques, 
leur  cause  était,  ainsi  que  le  constate  le  canon  xvm  du  concile 
de  Reims  de  630,  portée  devant  la  juridiction  laïque  pour  y  rire 
jugée  suivant  la  loi  romaine,  celle  du  clergé. 

A  la  seule  exception  que  je  viens  d'indiquer,  l'église,  quanta 
ses  intérêts  temporels,  n'était  point  hors  de  Tétai,  et  les  < 
tiques  n'étaient  pas  moins  que  les  autres  citoyens  appelés  au  mal- 
lum  pour  y  faire  les  fonctions  de  juges.  C'est  ce  qui  paraît  pronré 
par  un  passage  de  Grégoire  de  Tours,  liv.  V,  chap.  \i  i\.  ou  il  est 
parlé  d'un  placilé  présidé  par  le  comte  el  composé  de  senioribu* 
tam  laicisquam  devis.  Les  évêques,  les  abl  lient  au  pla- 

cilé royal,  et  même  les  évêques  y  avaienl  une  grande  autorité, 
comme  le  prouveje  chap.  vi  de  ledit  de  Chlotaire  de  560. 


422 

(2)  Legibus  dominicis.  —  11  n'est  possible  de  comprendre  ces 
mots  qu'après  avoir  Iules  explicalions  contenues  dans  la  note  sui- 
vante ;  je  me  borne  à  y  renvoyer. 

(3)  Mannitus  fuerit.  —  Ces  mots  rendent  nécessaires  quelques 
explications  sur  le  mode  employé  pour  assigner  une  partie,  et  sur 
ce  qui  avait  lieu,  lorsque  l'assigné  ne  comparaissait  pas. 

Mannire  avec  ses  composés  est  évidemment  un  mot  de  l'ancienne 
langue  des  Francs,  revêtu  d'une  forme  latine  et  qui  se  trouve  dans 
l'allemand  mahnen  et  le  hollandais  maenen,  avec  la  signification 
de  sommation.  On  trouve  aussi  fréquemment  dans  la  loi  salique  et 
les  documents,  mallare,  admallare,  homallare,  obmallare  avec  leurs 
composés,  mots  qui  ont  un  rapport  plus  direct  avec  mallum9  et  si- 
gnifient l'ajournement  devant  le  tribunal;  quelquefois  ces  expres- 
sions sont  remplacées  par  solem  culcare,  ou  collocare,  et  même  par 
solsatire. 

Les  documents  nous  ont  conservé  quelques  notions  sur  la  ma- 
nière de  donner  les  ajournements. 

D'abord,  en  ce  qui  concerne  le  tribunal  du  roi  appelé  souvent 
placitum  palatii,  ou  simplement  palatiam,  il  paraît  assez  probable 
que  celui  qui  avait  intention  d'y  traduire  son  adversaire  obtenait 
une  permission  d'assigner.  C'est  ce  que  font  entendre  les  formules 
26, 28  et  29  du  livre  Ier  de  Marculfe  et  38  de  l'appendice.  Le  roi 
délivrait  un  acte  appelé  indiculus  ou  signaculum,  commençant  par 
l'exposé  de  la  plainte  ou  réclamation  du  demandeur,  et  déclarant  à 
celui  à  qui  Yindiculus  était  adressé  qu'il  eût  à  satisfaire  le  récla- 
mant, ou  que,  s'il  ne  croyait  pas  devoir  le  faire,  il  eût  à  se  présenter 
au  plaid  pour  y  être  entendu  conlradictoirement.  Quelquefois  le 
roi  adressait  son  ordre  au  juge  local  ;  il  lui  expliquait  l'objet  de  la 
réclamation,  l'invitait  à  procurer  satisfaction  au  réclamant,  et,  au 
cas  où  il  ne  réussirait  pas,  à  exiger  du  défendeur  caution  de  se  pré- 
senter au  placité  royal.  C'est  ce  que  prouvent  les  formules  26  du 
livre  Ier  de  Marculfe  et  30  de  l'appendice. 

Pour  les  ajournements  donnés  devant  le  mallum  du  comte,  il 
n'était  pas,  en  général ,  nécessaire  d'obtenir  un  permis  d'assigner, 
On  trouve,  il  est  vrai,  cet  usage  indiqué  par  le  chapitre  xn  d'un  ca- 
pitulaire  de  819,  contenant  des  additions  à  la  loi  salique  ;  mais  pré- 
cisément ce  chapitre  détermine  les  cas  spéciaux  de  ce  mode  d'a- 
journement qu'il  appelle  bannitio  ,  mot  qu'on  ne  trouve  pas  dans 
îa  loi  salique;  et  du  reste,  il  maintient  pour  les  autres  cas  l'as- 


m 

signa  (ion  donnée  directement  par  le  demandent  ,  laquelle  il  nomme 

HKDUUlio. 

l/ajonrnemenl  donné  |>ar  ordre  du  comte,    bannilio,   n'avait 
lieu  que  dans  le  cas  où  une  personne  élail  assignée  ad  n 
rationes.  Il  est  probable  que  1rs  compte*  dont  llesl  question  étaient 

«eux  (l'une  gestion  des  deniers  fiscaux  ,  ou  des  biens  d'un  inca- 
peble  dont  le  défendeur  aurait  administré  les  affairés*  I  B  «nmlr, 
(|u'un  grand  nombre  de  lois  chargeaient  de  protéger  les  loti 
du  lise,  des  veuves,  des  pupilles,  des  faibles,  agissait  Bfl  quelque 
sorte  d'oflice,  ou  plutôt  ajoutait  a  la  procédure  du  demandeur  le 
caractère  de  son  autorité. 

J'ai  promis,  dans  la  note  précédente,  de  donner  ici  l'explication 
des  mots  leyibus  dominicis.  Cette  expression  est  susceptible  de 
deux  sens  :  l'un  spécial  et  restreint,  l'autre  général. 

Si  on  veut  entendre  par  lex  dominica  Tordre  de  comparaître 
donné,  ou  par  le  roi,  ou  par  le  comte,  il  s'ensuivrait  que  l'amende 
de  15  sous  n'aurait  été  due  que  dans  ce  cas  par  le  défaillant , 
comme  peine  de  son  mépris  pour  l'autorité. 

Si  on  donne  à  cette  expression  un  sens  plus  général,  ce  ft  qmj 
je  serais  porté,  il  est  probable  qu'au  moment  où  le  demandeur,  ai  - 
compagne  de  témoins,  comme  on  le  verra  plus  bas,  requéraii  sea 
adversaire  de  venir  au  maUum,\\  lui  faisait  cette  réquisition  au 
nom  de  la  loi,  ou  de  par  le  roi,  formule  qu'on  voit  encore  dans  les 
exploits  des  huissiers  ;  et  le  défendeur  était  ainsi  mannitus  leyibus 
dominicis. 


{%)  Et  non  venerit.  —  Au  moment  où  l'explication  de  ces  moi> 
me  conduit  naturellement  à  faire  connaître  ce  qui  avait  lieu  en  i  as 
de  non  comparution  du  défendeur,  il  est  nécessaire  d'indiqm  i 
que  nous  savons  des  délais  qui  lui  étaient  accordés. 

Je  crois  que,  lorsqu'un  ajournement  était  donné  par  un  sajftt- 
culum  du  roi,  ou  par  une  bannilio  du  comte,  le  jour  précis  de  la 
comparution  y  était  indiqué;  mais  je  n'ai  pas  néanmoins  de- 
preuves  de  ce  fait. 

Lorsque  le  défendeur  était  appelé  directement  par  son  adver- 
saire, par  la  mannitio,  on  peut  induire  de  quelques  textes  de  la  loi 
salique,  notamment  du  litre  XLVIII,  que  le  délai  élait  de  quarante 
jours.  La  plupart  des  lois  et  plusieurs  documents  emploient  le 
mot  noctes,  d'après  l'ancien  usage  des  Germains.  Ta  cit.,  < 


42  V 

man.,XI)  de  compter  par  nuils.  Le  chap.  1er  du  capitulaire  de 
819  déjà  cilé  ne  laisse  d'ailleurs  aucun  doute,  et  je  suis  convaincu 
qu'il  constate  un  très-ancien  usage ,  qu'on  trouve  encore  dans  un 
plaid  devant  Pépin  ,  de  758,  rapporté  par  Mabillon  ,  De  re  diplo- 
maticâ  ,  page  493 ,  et  dans  le  chapitre  XXXIII  de  Fédit  de  Pistes. 
Il  déclare  que  l'ajourné  a  quarante  jours  pour  comparaître,  et  si 
l'expiration  de  ce  délai  ne  concorde  pas  avec  le  jour  de  la  tenue 
<lu  mallum ,  il  a  de  plus  tout  le  temps  à  courir  jusqu'à  cette  tenue. 

Lorsque,  au  jour  où,  d'après  ce  qui  vient  d'être  dit,  le  défen- 
deur aurait  dû  comparaître,  il  faisait  défaut,  les  documents  nous 
font  connaître  les  suites  de  cette  absence. 

Il  y  a  une  distinction  à  faire  selon  que  le  procès  était  civil  ou 
criminel. 

En  matière  civile,  le  tribunal  adjugeait  la  demande;  le  silence 
et  l'absence  du  défendeur  annonçant  assez  qu'il  avait  tort,  il  était 
déclaré  jectivus  ou  adjectivus,  Marculfe,  I,  37,  append.  22,  38; 
Lindenbr.,  form.  178.  Nous  en  avons  une  preuve  dans  la  formule  38 
de  l'appendice  de  Marculfe,  qui  appartient  à  la  procédure  palatii 
regii,el  d'une  manière  plus  authentique  dans  le  placité  royal  de692. 
Le  roi  y  déclare  que  le  demandeur  s'est  présenté  et  a  attendu  pen- 
dant trois  jours  son  adversaire.  Il  ordonne  au  comte  dans  le  territoire 
de  qui  étaient  situés  les  objets  revendiqués  par  le  demandeur  de 
l'en  mettre  en  possession,  conformément  aux  lois.  J'expliquerai 
dans  les  notes  des  litres  LU  et  LUI  pourquoi  l'exécution  des  juge- 
ments du  placité  royal  était  renvoyée  aux  comtes  des  lieux.  Quant 
au  défaut  de  comparution  du  défendeur  devant  le  mallum  local,  le 
litre  XXXII  [34]  de  la  loi  des  ripuaires  porte  que  le  défaillant  au 
premier  plaid  était  ajourné  à  un  second,  troisième,  quatrième,  cin- 
quième et  sixième,  et  que,  pour  ces  réassignations,  la  présence  de 
trois  rachimbourgs  était  exigée  ;  qu'à  chaque  défaut  le  défendeur 
élait  condamné  à  une  amende  de  15 sous;  et  qu'enfln,  s'il  persis- 
tait 5  ne  pas  paraître  au  septième,  le  comte  opérait  une  main-mise 
sur  ses  biens. 

Je  ne  peux  assurer  si  tel  était  l'usage  chez  les  Francs  saliques, 
leur  loi  ne  contenant  pas-  tant  de  détails ,  et  se  bornant,  titre  Ier, 
à  constater  le  principe  d'une  amende  de  15  sous  pour  la  non 
comparution.  Mais  un  titre  qui  n'a  pas  été  conservé  dans  la  lex 
emendataei  qu'on  trouve  seulement  dans  Herold,  LXXVI,  dans  le 
manuscrit  4404,  et  dans  celui  de  Leyde,  indique  trois  ajourne- 
ments. La  nécessité  en  est  aussi  attestée  par  le  litre  LU,  lorsqu'il 


ii  de  traduite  devant  le  planté  «lu  roi  celui  fui  i  obstine  è  De 

pas  pa\er  la  < -«imposition  pronon. 

Gel  ajournements  multipliés  étaient -ili  tonjenrs  n  «essaires, 

ou  bien  n'avaient-ils  lieu  que  par  ordre  du  tribunal  n  -n,. 
circonstances? 

("est  ce  qui  n'est  pas  assez  expliqué  dans  les  dominent-, 
n'en  ai  trouvé  qu'un  seul  qui  puisse  &  lairer  un  peu  la  question 
c'est  une  formule  qui  n'existe  pas  dans  les  iccueils  de  Bi;- 
BaluzeetCanciani.  Hauboid  est  le  premier  et  le  seul  qui  l'ait  pu- 
bliée dans  sa  disserlation  sur  le  code  d'Alarie.  \    Efl 
termes  d'après  le  manuscrit  4i06  de  la  Bibliothèque  royale  où 
M.  Hànnel  l'avait  découverte:  Ille  oblatis  precibus  nobis  detutit  Ul 
quœreîla  ab  Mo  rem  sibi  débita  injuste  retineri  ;  ideoque  dalis  i 
litteris prœsentibus  indicamus  ul  mcmorato}  salva  civilitate,  < 
nus  admonere  procurisut  die  statuta  ad  audienliam  nostram  se 
venturum  sub  idonei  fidejussoris  cautione  promiltat,  petitoris  par- 
tibus in  omnibus  responsurus ,  quatenus  jurgio  quod  inter  alt<, 
cantes  vertitur  cumjusticia  lermii^is  inponatur. 

Les  mots  audienliam  nostram    annoncent   évidemment    que 
Tordre  d'intimer  est  donné  par  un  chef  de  jusliee.  Quelques  im- 
pressions qui,  dans  le  manuscrit,  précèdent  la  formule,  prouvent 
Irès-évidemment   que  l'ajournement  était   fait  par  afli< lie  pu 
blique  :  Edictus  infrascriptus  in  foro  illius  qui  amonitur  et  v 
contempseril  débet aspendi.  Onpeutraême  croire  que  l'ajournement 
était  donné  par  cri  public,  et  je  serais  porté  à  rallaeber 
usage  une  disposition  d'un  édit  de  Chilpéric  de  575  (environ). 
publié    pour   la  première  fois  en  1837  par  M.    Parti ,  Munu- 
menta  germ.  hist.,  tome  IV,  pages  10  et  41.  Après  d'asseï   ! 
détails  sur  les  ajournements  et  les  intimations  diverses  qui  de?i 
précéder  la  main-mise  sur  les  biens  d'un  débiteur,  objet  dont  i  I 
question  dans  les  notes  du  litre  LU,  l'édit  porte  :  Illas  et  mm 
<}ui  nuntiabantur  ecclesias ,  nuntientur  consistent™  ubi  admalltit. 
Ce  latin  est  prodigieusement  mauvais,  comme  celui  de  lout  le 
cumenl;  néanmoins  je  présume  que  marias  est  un  mot  barbare  lati- 
nisé, répondant  à  mari f  ancien  dialecte  franc  .  signifiant 
récit;  on  peut  donc  croire  que  l'objet  de  la  loi  6S<  de  de»  i  !er  que 
les  commonitiones ,  pour  employer  les  termes  dudocumi ut  <  i 
-us,  ne  seront  plus  faites  dans  les  églises,  mai  inw. 

vie.,  u .m'  n ,  p  un». 

i. 


420 

En  matière  criminelle  il  n'en  fut  pas  loin  à  fait  de  môme.  Le 
principe  fondamental  était  qu'un  accusé  ne  pouvait  être  condamné 
sans  être  entendu;  cependant  on  ne  voulut  pas  que  l'application 
de  cette  règle  devînt  un  titre  d'impunité.  L'accusé  défaillant  était 
réassigné  deux  fois,  et  c'est  même  pour  un  cas  d'accusation  de  délit 
qu'avait  été  fait  le  titre  LXXVI  cité  plus  haut.  S'il  s'obstinait  a  ne 
pas  comparaître,  on  l'ajournait  devant  le  roi  ;  et,  s'il  faisait  encore 
défaut ,  le  roi  le  mettait  extra  sermonem  suum.  Cet  homme  était 
alors  proscrit,  ce  que  j'expliquerai  dans  les  notes  du  titre  LVIII. 


(5)  Si  eum  sunnis  non  detinuerù.  Il  n'était  pas  impossible  que 
l'assigné,  soit  en  matière  civile,  soit  en  matière  criminelle,  eût 
une  excuse  légitime  d'absence. 

Les  textes  de  la  loi  et  des  documents  distinguent.  Il  y  avait  des 
causes  de  dispenses  écrites  dans  la  loi  ;  l'ajourné  n'était  pas  obligé 
d'envoyer  les  déclarer  aux  juges.  Un  jugement  rendu  contre  lui  au- 
rait été  considéré  comme  non^venu  ;  j'en  parlerai  dans  la  note  G. 

Les  excuses  autres  que  les  dispenses  légales  devaient  être  pro- 
duites de  la  part  de  l'ajourné  ;  ce  que  prouvent  très-bien  les  for- 
mules citées  plus  haut ,  dans  lesquelles  on  voit  que  le  défendeur 
est  déclaré  jectivus  ,  parce  qu'il  n'a  envoyé  personne  pour  allé- 
guer les  excuses ,  sunnias  (d'où  est  venu  notre  mot  de  barreau, 
exoine),  qui  l'empêchaient  de  comparaître;  et  il  me  paraît  incon- 
testable que  les  juges  en  avaient  l'appréciation. 

Pour  faire  bien  comprendre  ces  textes ,  où  l'on  voit  un  défaut 
prononcé  contre  l'ajourné  qui  n'a  envoyé  personne  chargé  d'alléguer 
ses  excuses ,  je  dois  faire  observer  que ,  suivant  la  procédure  des 
Francs ,  toute  partie  était  obligée  de  comparaître  en  personne  au 
mallum,  et  de  répondre  elle-même.  Ce  principe,  que  supposent  les 
documents  dont  je  vais  parler,  est  consacré  d'une  manière  expresse 
par  le  XIIe  des  chapitres  additionnels  attribués  à  Clovis ,  où  une 
peine  est  prononcée  contre  celui  qui  a  fait  valoir  la  cause  d'un 
autre ,  lorsque  cette  cause  ne  lui  avait  été  nec  demandata ,  nec 
leversplta.  Il  s'était  conservé  sous  la  seconde  race ,  ainsi  que  le 
prouve  le  chapitre  IX  du  capitulaire  de  802.  Mais  on  pouvait,  au 
moyen  d'une  autorisalion  royale  dont  le  protocole  est  dans  les  for- 
mules 21  du  livre  Ier  deMarculfe  et  46  de  celles  de  Sirmond,  de- 
mandare  suam  causant  alicui. 

Le  pouvoir  qu'une  personne  donnait  à  une  autre  pour  la  représen- 


Ici  (Mi  justice,  clail  fait  ave/  ^»u\m!  dans  il  loinii'  «les  Ir.uli  lions 
per  frsturmn.  Col  ,  je  le  I  «OÙ  i  <><<•  «  ,is  <,u,-   s(.  ,,,,,,„„!,, 

expreaaionj  des  formules  de  Mârculfetf  et  2V:  il  p.. m, ni  aussi 

.'Ire  donné  par  un  simple  manda!,  .suivant  .M  an  ulle,  II,  Bf,  el  ap- 
pendice, 9,  25.  Voilà  ce  qui  explique  les  mots  âèmmàêlM  et  le- 
l  empila  du  litre  addilionnel  cite  plus  haut. 

Le  principe  qu'on  ne  pouvait,  sans  une  mission  spéciale  et  légi- 
timement donnée,  soutenir  le  procèsd'un  autre,  ne  recevait  pas 
même  d'exception  en  faveur  d'un  mari  pour  les  procès  qui  intéres- 
saient sa  femme;  il  lui  fallait  une  procuration  de  <  elle-<  i,  ainsi  que 
le  prouve  la  20e  des  formules  de  Sirmond. 

Dans  un  tel  élat  de  la  législation,  celui  qu'un  motif  <|u<  I 
conque  empochait  de  paraître  n'avait  d'autre  ressource  que 
d'envoyer  un  ami ,  non  pour  plaider  sa  cause,  à  moins  qu'il  ne  fui 
dans  le  cas  d'exception  dont  je  viens  de  parler,  mais  pour  faire 
connaître  l'empêchement  qui  le  retenait,  et  obtenir  un  dél ti 
spatiumad  respectum ,  comme  le  dit  le  capilulaire  de  819,  d'oé 
est  venu  notre  mot  répit. 

Un  litre  additionnel  qu'on  trouve  dans  le  manuscrit  HOi ,  et 
dans  celui  de  Leyde ,  met  au  nombre  de  ces  excuses  le  cas  où  un 
homme  a  éprouve  un  incendie  qui  l'oblige  à  prendre  des  me>un- 
pour  la  conservation  de  son  mobilier;  la  mort  d'un  de  ses  parmi* 
dans  son  domicile;  sa  propre  maladie.  On  doit  croire  que  ce  ne 
sont  que  des  exemples ,  et  que  d'autres  excuses  étaient  lais* 
l'appréciation  des  juges.  Il  est  naturel  de  compter  encore  parmi 
ces  excuses  le  cas  où  un  homme  avait,  ainsi  que  nous  l'apprend  1 1 
formule  22  du  livre  Ier  de  Marculfe  ,  obtenu  du  roi  un  prœceptum 
appelé  charta  suspensa,  usage  qui  a  pu  être  dans  la  suite  l'origine 
de  ce  qu'on  appelait  lettres  de  répit. 

L'éditde  Chilpéric  déjà  cité  constate  une  institution  fort  remar 
quable,  assez  analogue  à  celle  de  notre  tentative  de  condfiatjon, 
qu'on  a  considérée  en  1790  comme  une  invention  due  au  progrès  de 
la  civilisation.  En  voici  les  termes  :  .Si  quis  causant  mallare  drbet  et 
sic  an  le  vicinos  causant  suam  notam  facial,  rt  sir  antr  rarfnpu- 
burgiis  videredum  donet  ;  et  si  ipsi  hoc  dubitanl  ut  malbtur 
sa//?,  nam  (eam)  antea  mallare  non  prœsumntat  :  rt  h imite  mallare 
prœsumpscrit,  causant  perdat. 

La  mauvaise  latinité  d«>  ce  chapitre  n'empêche  pas  <!<•  le  com- 
prendre. Gel  ui  qoi  routait  cniamci  un  procès défait  soundti 
question  h  l'examen  •!<•  ses  nomu**,  peut-être  de  ses  parents,  car  i»- 


i28 

mot  vicinus  a  quelquefois  ce  sens.  S'ils  doutaient  de  la  bonté  de  sa 
cause ,  il  ne  pouvait  paraître  devant  les  rachimbourgs  (juges  dans 
le  mallum)  qu'après  avoir  fait  une  consignation  que  la  lex  romana 
Visigothorum  exigeait  de  l'accusateur  en  matière  de  délits,  mais 
que  l'usage  avait  élendue  aux  affaires  civiles,  ainsi  que  le  prouve 
la  formule  29  deSirmond  :  faute  de  remplir  cette  formalité  préa- 
lable, sa  demande  était  rejelée. 


(6)  Ad  domum...  ambulet.  —  On  s'occupe  ici  des  moyens  pro- 
pres à  constater  que  le  défendeur  a  été  réellement  ajourné. 

Je  dois  rappeler  que  presque  toujours  l'ajournement  au  tribunal 
du  roi  était  donné  en  vertu  d'un  signaculum  que  le  comte  local 
faisait  signifier  à  l'ajourné,  en  le  sommant  de  comparaître,  après 
avoir  donné  caution  ;  sinon  il  le  faisait  arrêter  et  conduire  devant  le 
roi.  Dans  ce  cas,  comme  dans  celui  où  le  comte  ajournait  quelqu'un 
devant  son  mallum  par  la  voie  que  j'ai  appelée  plus  haut  bannitio, 
il  employait  certainement  des  agents  dont  le  serment  faisait  foi  que 
l'ajourné  avait  été  averti. 

Mais  lorsque  l'ajournement  était  donné  par  une  mannitio,  c'est- 
à-dire  par  le  demandeur  lui-même,  il  n'était  pas  juste  qu'on  le 
crût  à  sa  simple  déclaration.  Il  n'existait  point  d'officiers  ministé- 
riels, comme  sont  nos  huissiers,  pour  constater  les  assignations;  ie 
demandeur,  accompagné  de  témoins  au  nombre  de  trois,  ainsi  qu'il 
résulte  du  litre  LIX  de  la  loi  salique  et  du  titre  XXXII  [34]  de  la 
loi  des  Ripuaires,  était  donc  tenu  d'aller  trouver  l'ajourné;  si  celui- 
ci  n'était  pas  à  son  domicile,  il  devait  parler  à  sa  femme  où  à  quel- 
qu'un de  sa  maison. 

Lorsque  l'ajourné  comparaissait,  on  peut  croire,  d'après  le  capi- 
tulaire  de  819  cité  plus  haut,  qu'il  avait  droit  d'exiger  une  remise 
de  sept  jours,  spatium  ad  respe chimique  ce  capitulaire  changea 
en  une  remise  au  prochain  plaid  ;  mais  évidemment  c'était  une  fa- 
culté dont  il  pouvait  ne  pas  user.  Si  donc  il  consentait  à  plaider,  les 
juges  entendaient  les  parties  et  prononçaient. 

Si  le  défendeur  envoyait  quelqu'un  pour  s'excuser,  les  juges  ap- 
préciaient les  excuses,  ou,  si  elles  leur  paraissaient  mal  fondées,  ils 
pouvaient  agir  comme  en  cas  de  non-comparution.  S'il  ne  compa- 
raissait pas,  il  est  évident  que  le  demandeur,  accompagné  de  ses 
témoins,  affirmait  que  l'ajournement  avait  été  donné,  et  alors  on 
opérait  comme  je  l'ai  dit  plus  haut.  Presque  toutes  ces  formes  sont 


189 

restéei  dans  noire  procédure,  combinées   ,i\c»    l'insl iiui i.,n   des 

huissiers. 


(7)  Manniri  non  polcst. — L'absence  pour  le  mm  m<  .•  du  roi,jt 
regi$%  répondant  aux  mois  dominica  ambascia  de  quelques  manu- 
scrits, n'était  pas  simplement  une  excuse  que  le  défendeur 
autorisé  a  faire  valoir  par  l'envoi  d'une  personne  chargée  d'en 
informer  le  tribunal.  Celle  circonstance  rendait  nulle  l'assignai  ion, 
cl  par  suile  la  condamnation  par  défaut.  En  effet,  il  y  auraii  M 
contradiction  dans  les  termes.  S'il  eût  fallu  qu'en  ce  cas  le  défen- 
deur se  fît  excuser  par  un  représentant,  comment  aurait-il  pu, 
dans  le  lieu  éloigné  où  le  retenait  le  service  du  roi,  connaître  ! 
signalion  donnée  à  son  domicile?  Il  était  donc  juste  que  CC 
d'une  mission  frappât  de  nullité  les  assignations  qu'on  lui  donnait, 
et  c'est  ce  que  paraissent  très-bien  expliquer  les  mois  non  polest; 
aussi  le  texte  continue-t-il  en  disant  que  si  l'absence  est  pour  les 
affaires  particulières  du  défendeur,  infra  pagum  in  suâ  ratione, 
l'assignation  sera  valable,  manniri  potest. 

Le  chapitre  v  du  capilulaire  de  819,  et  bien  antérieurement  le 
titre  LXXXI  de  la  loi  des  Ripuaires,  constatent  que  la  minorité  dl 
défendeur  était  aussi  un  obstacle  légal  à  ce  qu'il  fut  valablement 
assigné.  Ce  principe  est  resté  dans  beaucoup  de  législations  du 
moyen  âge,  d'après  lesquelles  loute  action  contre  une  succession 
était  suspendue  pendant  la  minorité  de  l'héritier. 

Dans  les  notions  que  j'ai  essayé  de  réunir  ici  sur  la  compéic 
des  différents  tribunaux  francs,  je  n'avais  rien  à  dire  de  la  juridic- 
tion domestique  qu'un  maîlre  exerçait  sur  ses  esclaves.  L'usage  ou 
des  lois  dont  le  texte  ne  nous  est  point  parvenu  réglaient  sans  doute 
l'exercice  de  ce  pouvoir,  qui  ne  saurait  d'ailleurs  être  consi 
comme  une  inslitulion  judiciaire.  J'aurai  cependant  quelque  chose 
à  dire  a  ce  sujet  dans  les  notes  du  titre  XL  Toutefois  je  dois  foire 
observer  que  si  une  question  s'élevait  pour  savoir  si  un  individu 
était  ou  non  esclave  d'un  autre,  elle  élail  jugée  au  mullum,  ainsi 
que  le  constatent  un  grand  nombre  de  formules  qu'il  serait  trop 
long  de  citer,  el  le  cliap.  xnlu  troisième  capilulairede8!l». 

PARDESSI  - 


ESSAI 


SUR  L'HISTOIRE  MUNICIPALE 


VILLE  DE  STRASBOURG 


Dès  le  second  siècle  de  notre  ère ,  l'ancienne  cité  gauloise 
d'Argentorat  était  devenue  une  des  villes  importantes  de  l'em- 
pire; le  géographe  Ptolémée,  qui  florissaità  cette  époque,  nous  ap- 
prend que  la  huitième  légion  Augusta  y  tenait  garnison1.  Au  qua- 
trième siècle,  Y  Itinéraire  nous  la  représente  comme  le  point  de 
jonction  de  plusieurs  chaussées  qui ,  de  diverses  parties  de  la 
Gaule,  conduisaient  au  Rhin2.  Dans  la  Table Théodosienne,  on  la 
voit  figurer  avec  deux  tours,  signe  qui,  sur  cette  carte,  n'accompagne 
que  les  noms  des  villes  de  première  classe3.  Dans  la  Notice  des 
provinces  et  des  cités  de  la  Gaule  elle  est  nommée  immédiatement 
après  la  métropole  de  la  première  Germanie4.  Enfin,  la  Notice  des 
dignités  de  l'empire  constate  qu'Argentorat  était  la  demeure  d'un 
comte  préposé  à  l'administration  militaire  de  la  province  et  qu'une 
manufacture  d'armes  y  était  établie 6.  Cette  importance  que  la  ville 
gauloise  avait  acquise  sous  la  domination  romaine  permet  de 
croire  que  de  bonne  heure  elle  a  dû  être  élevée  au  rang  de  rau- 


1   Voyez  la  géographie  des  Gaules  :  Script,  rer.  franc,  tome  I ,  page  7&. 

ltinerarium  Antonini  Âugusti,  passim.  Ibid.,  page  103  et  suhr. 
5   Ibid.,  page  112. 
4  Ibid,  page  128. 
s  Ibid.,  pages  12o  et  126. 


',  5  1 

nicipe.  Ce  fait  est  mis  bon  de  doute .  poar  !<•  quatrième  lièi  le  .  i»-»i 

un  passage  d'Ammien  M.m ellin.  i  Parmi  lêl  anhe>  munn  ipalttél 

i  de  la  première  dermanie,  dit  coi  auteur,  m  distingue  M 
i  Worms,  Spire  et  Argentorat ,  Célébra  pat   II  dédite  de* 

«  haros  '.  » 

Comme  les  destinées  de  Strasbourg  se  sont  accomplies  au  in 
Age  sous  l'influence  du  régime  municipal  romain,  il  ne  MM  pas 
inutile,  en  commençant,  de  rappeler  d'une  manière  itcciasts  an 
quoi  consistait  ce  régime. 

Les  droits  concédés   aux  villes  organisées  en  eoriei  v.i:i<irni 
selon  les  lempset  selon  les  lieux.  Quelques-unes  furent   adl 
à  la  plénitude  du  droit  de  rite  romaine;  les  autres  n'en  obtim 
qu'une  portion  plus  ou  moins  considérable,  selon  qu'elles  furent 
gralifiées  du  droit  des  cilés  latines,  italiques,  ou  qu'elles  furent  ré- 
gies par  le    droit   commun  des  provinces.   Tous   les    municipal 
a\ nient  cependant  cela  de  commun,  qu'ils  conféraient  la  qnaïii <• 
de  citoyen  romain,  et,  par  suite,  la  jouissance  des  droits  civils,  tel* 
que  le  mariage ,  la  puissance  paternelle ,  le  droit  de  propriété  ,  la 
faculté  de  tester,  la  sûreté  des  personnes.  La  plupart  des  munici- 
palités jouissaient  également  d'une  indépendance  entière,  quant 
h  leur  administration  intérieure.  Le  pouvoir  résidait  dans  rassem- 
blée des  principaux  citoyens ,  formant  ce  qu'on  appelait  la  t 
ou  Yordre  des  dècurions.  Cette  assemblée,  convoquée  par  les  cfeefi 
de  la  cité,  administrait  le  municipe  soit  en  délibérant  sur  ses  in- 
térêts, soit  en  gérant  les  magistratures  municipales  auxquelles 
membres  pouvaient  seuls  être  appelés. 

Plus  souvent  exposés,  par  leur  éloignement  du  centre  de  1  em 
pire,  à  la  tyrannie  des  officiers  publics,  les  municipes  des  profil 
reçurent  un  magistral  spécialement  chargé  de  les  défendre  contre 
roppression.  Ce  magistrat,  dont  la  création  remonte  i  la  prami 
moitié  ou  au  milieu  du  quatrième  siècle,  était  le  dèfent* 
cité.  Différent  des  autres  officiers  municipaux,  élus  eiclusiycasenl 
par  la  curie,  le  défenseur   était  nommé  par    l'uni\er>iilii, 
citoyens.  Son  origine  populaire,  et   ^importance  de  ses  atlnl  u 
lions ,  placèrent  en  peu  de  temps  ce  magistrat  a  la  tête  de 
el  dans  la  plupart  des  municipes  des  provinces ,  il  Bnll  | 
ptéer  tous  les  autres  officiers.  Justinien,  en  rinvesUssanl  (Tune 

'    lu  |>um.  <,.    ,n,i  m,  i.tt«M  alia  m.i.r.  liacU4C»t,\ 

Arçontoratus  barbai  i<  >s  «  UAbàl  n«»«-«-   I-,x"    Vf*  <**f •  *• 


m 

juridiction  civile  étendue,  et  d'une  juridiction  criminelle  dans  les 
affaires  ordinaires ,  en  fit  le  représentant  complet  du  pouvoir  mu- 
nicipal. 

Nous  allons  retrouver  les  éléments  de  celle  organisation  pre- 
mière se  perpétuant  dans  la  vie  politique  de  notre  cité,  malgré 
les  efforts  rivaux  du  pouvoir  féodal. 

Fondé  au  quatrième  siècle,  ainsi  que  l'attestent  les  actes  des  con- 
ciles de  Sardigue  et  de  Cologne  ',  le  siège  épiscopal  de  Strasbourg 
fut  doté  de  biens  temporels  dès  la  fin  du  septième  siècle.  Vers 
l'année  675,  le  roi  austrasien  Dagobert  II gratifia  l'évoque  Arbogast 
de  la  terre  de  Ruflach ,  appelée  depuis  le  haut  mundat.  Le  titre 
primitif  de  celle  donation  a  péri  ;  mais ,  indépendamment  des  actes 
postérieurs ,  elle  est  prouvée  par  la  tradition  et  la  possession  con- 
tantes de  l'église.  A  celle  époque  aussi  paraît  remonter  l'origine 
du  pouvoir  temporel  des  évêques  sur  leur  ville  épiscopale.  Les 
plus  anciens  historiens  de  l'évêché  sont  unanimes  pour  attribuer 
au  roi  Dagobert  la  première  concession  de  ce  pouvoir2.  Si  l'on  con- 
sidère qu'alors  les  fonctions  de  défenseurs  des  cités  étaient  presque 
partout  attachées  à  l'épiscopat,  cette  opinion  sera  facilement  ad- 
mise. Il  est  certain,  d'ailleurs,  que  dès  le  règne  de  Charlemagne 
les  évoques  étaient  en  possession  de  cette  souveraineté  temporelle. 
Ce  fait  est  altcsté  par  une  bulle  du  pape  Adrien  de  l'année  775. 
Dans  ce  document  adressé  à  l'évêque  Heddon,  le  pape  rappelle  un 
règlement  de  Charlemagne  qui  prescrit  qu'à  chaque  mutation  sur- 
venue parmi  les  officiers  préposés  à  la  monnaie  et  aux  péages 
qui  appartiennent ,  dit-il ,  à  l'évêque,  celui-ci  paiera  un  droit  au 
chapitre3. 

Avec  la  concession  faite  aux  évêques  d'un  pouvoir  temporel , 
s'ouvre  une  ère  nouvelle  dans  l'histoire  municipale  de  la  cité. 
Administrée  jusque-là  par  l'assemblée  de  ses  principaux  citoyens, 
sous  la  haute  influence  de  l'évêque,  son  défenseur ,  elle  l'est  de- 
puis lors  par  l'association  des  fidèles  de  ce  dernier,  qui  y  exercent 
tous  les  droits  de  juridiction  civile  et  criminelle. 


4  Voyez  Labbe,  Conciles,  tome  I,  pages  614  et  025. 

a  Voyez  entre  autres  Gcbvviller,  cité  dans  la  Chronique  de  Kœnigshoven,  p.    616. 

3  Dilcctissimus  fîlius  noster  Karolus  de  rébus  episcopalibus,  scilicet  de  moneta,  the- 
lonco  ac  aliis  officiis  ad  se  pertinentibus  hoc  constituit,  ut  quotienscunque  hec  minisle- 
ria  mutarentur,  pro  salutis  sue  augmento,  septem  libre...  in  commune  traderentur. 
Gnindiclier,  Hist. de  l'église  de  Strasbourg,  tome  H,  Pièces  justificatives,  num.  66. 


Il  nous  est  rosir  un   monument   pnVieux  de  <.iir  IfgiMttllN 
épiscopale.  CtSl  un  statut  administratif  donne   a  la  %  il  !••   pti   I- 
évêques.  L'Age  précis  de  ce  document  csl  incertain:  MJoi  Gl 
didier,  l'Oll  do  ses  éditeurs ,  il  aurnil  été  tM§Ù  I  la  lindiidiM 
siècle,  par  l'évêque  Erchembald<.  Schœpllin  place  gaco«fc< 
à  l'an  1 270 2;  mais  cet  atileur  s'est  laissé  Iromper  par  le  renom»  I 
lement  du  statut  et  par  la  traduction  allemande  qui  68  lunut  faits 
( -clic  année.  Tout  l'ensemble  du  monument  prouve  qu'il  est  an- 
térieur à  l'établissement  du  régime  communal,  et  qu'il  dalc  d'un»- 
époque  où  l'autorité  des  évoques  dominait  encore  sans  p 

Voici ,  d'après  ce  statut,  quel  fut ,  sous  l'administration  épisco- 
pale,  le  régime  de  la  ville  : 

«  A  l'exemple  d'autres  cités,  porte  le  préambule ,  Slrasbom 
«  été  fondé  dans  ce  but  d'honneur,  que  tout  homme,  indigène  ou 
«  étranger,  y  aura    sa  paix  en  tout  temps  et  auprès  de  tout  le 
«  monde  s .  » 

Le  criminel  qui  s'y  réfugie  y  sera  en  pleine  sûreté,  pourvu  qu'il 
soit  prêt  à  répondre  devant  la  justice K 

Nul,  dans  la  cité,  n'a  le  droit  de  juger,  si  ce  n'est  Tempèrent  . 
l'évêque ,  ou  ceux  à  qui  il  en  a  conféré  le  pouvoir  '. 

Tous  les  magistrats  relèvent  de  l'évêque;  c'est  lui  qui  les  in- 
stitue. Il  ne  peut  conférer  les  magistratures  qu'à  ceux  qui  sont  de  la 
famille  de  son  église6. 

Cinq  officiers  président  au  gouvernement  de  la  cité  :  l'avoué ,  le 
prévôt,  le  comte  du  palais,  le  péager  et  le  maître  de  la  monnaie. 

L'avoué  juge  tous  les  crimes  entraînant  le  gibet,  la  décapita- 
tion et  la  mutilation  ;  à  son  entrée  en  charge ,  il  demande  à  l'em- 
pereur le  droit  de  glaive7.  Comme  exécuteur  de  ses  senlences ,  le 


♦  Voyez  les  observations  en  tète  de  ce  statut,  Histoire   de  Vigliu  de  Strasbourg. 
tome  II ,  page  57. 

*  Voyez  Âlsatia  illutirala,  tome  II,  pages  325  et  suiv.;  et  ibid.,  note  (•). 

1  Ad  forma  m  aliarum  civitatum  in  co  honore  condita  est  Argentine,  ut  omni»  lionio, 
tam  exirancus  quam  indigena,  paeem  in  ea  omni  temporc  et  ab  omnibus  ha  boa  t.  Ait    I 
I  Art.  H. 
5  Art.  XIII. 

<>r, m.-*  DM gtftratOJ  lui jn-  -  nitatis  ad  cpiwopi  speclant  potrstatrm       \ulli  autel» 
•  pu-.   (,fli(  ium   piibliruin    I ■— IH< rr   «I- 1m  t    iiim   «jm    itl   «h    l.iiuli..   i 
'.ii     \    n  VI. 
-   Art.  M 


434 

bourreau  esl  son  vicaire  \  11  ne  peut  juger  que  dans  le  palais  de 
l'évoque.  Tout  homme  cité  par  lui  dans  sa  maison,  et  qui  ne  com- 
paraît pas ,  n'est  passible  d'aucune  amende 2.  L'évêque  ne  peut 
conférer  l'office  qu'avec  l'assentiment  du  chapitre ,  des  officiers 
de  Pévêché  et  des  bourgeois 3. 

Le  prévôt  connaît  de  toutes  les  matières  de  vol ,  d'injures  et  de 
dettes  ;  il  reçoit  de  l'avoué  le  pouvoir  de  faire  exécuter  ses  sen- 
tences4; sa  juridiction  s'étend  sur  tous  les  citoyens  de  la  ville  et 
sujets  de  l'évêché  qui  y  viennent,  à  l'exception  des  officiers  et  des 
membres  de  la  famille  de  l'église  5. 

Il  a  également  toute  juridiction  sur  les  hôtels  du  chapitre  et  des 
officiers,  lorsque  ceux-ci  ne  les  habitent  pas  personnellement, 
ainsi  que  sur  leurs  domestiques  dans  les  matières  de  commerce6. 

Le  prévôt  nomme  les  trois  chefs  de  la  police7;  il  s'adjoint  deux 
vicaires  nommés  juges,  qui  connaissent  des  matières  de  dettes8. 
Ces  vicaires  doivent  être  des  hommes  honnêtes,  afin  que  les  bour- 
geois puissent  se  présenter  honorablement  devant  eux9. 

Le  lieu  des  assises  du  prévôt  et  des  juges  est  la  place  publique  ; 
ainsi  nul  ne  peut  être  cité  par  eux  dans  leurs  maisons.  Que  si  quel- 
qu'un Tétait  contrairement  à  la  défense  ,  il  ne  pourra  être  con- 
damné a  l'amende  pour  n'avoir  point  comparu  l0. 

Voici  la  manière  dont  se  feront  les  citations  :  le  geôlier  ,  chargé 
des  fonctions  d'huissier  ,  nommera  le  demandeur ,  et  sommera  le 
défendeur  de  vive  voix  et  partout  où  il  le  rencontrera.  S'il  est  ab- 


1  Vicarius  advocati.  Art.  XIX,  XX,  XXII  et  XXIII. 

3  Quod  si  in  domum  suam  aliquem  vocaverit  ille  qui  non  venerit  non  ideo  quicquam 
ei  componet.  Art.  XL II. 

3  Episcopus  nullum  advocatum  ponere  débet  sine  electione  et  consensu  canonico- 
rum,  ministerialium  et  burgensium.  Art.  XLIII. 

4  Art.  X  et  XII. 

5  Judicabit  in  omnes  cives  urbis  et  in  omnes  ingredientes  eani  de  episcopatu  isto,,.. 
prêter  ministeriales  ecclesie  et  eos  qui  sunt  de  familia  episcopi.  Art.  X. 

fi  Art.  XXXVII  et  XXXVIII. 

:  Heymburgen ,  gardiens  de  la  ville.  Art.  IX. 

8  Art.  VIII  et  XIV. 

n  Personas  vicarias...  adeo  bonestas  quod  burgensus  cum  bonore  suo  coram  eis  in 
judicio  stare  valeant.  Art.  VIII. 

10  Si  tamen  aliquos  vocaverint  in  donios  suas...  illi  qui  non  vencrint  non  ideo  cul- 
pabilcs  crunl  alicujus  compositionis.  Art.  XV  et  XVI. 


seul  ,  il  U'  citera  à  sa  maison.  Celle  »  ilation  sera  renou\< 
l'ois  le  méfie  jour  *. 

Le  prévôt  ci  ses  \icaires  lie  doivent  prononcer  que  nu   i ■•■  qui 
leur  est  soumis.  Si  l'un  d'eux  ésl  convaincu  (Tiroir  jugé  un  cas  qui 
n'était  point  porté  devant  lui,  ou  de  n'avoir  poi ni  observé  les  foi 
de  la  justice,  ou  d'avoir  jugé  iniquement ,  il  perdra  sa  charge*. 

En  cas  d'injures  publiques  ,  si  les  deux  parties  veulent  sYn  rap 
porter  au  jugement  du  peuple,  le  prévôt  jugera  selon  re  qui  l< 
peuple  aura  prononcé 3. 

Si  quelqu'un  envahit  l'enceinte  du  domicile  d'un  cilotcn.  MM 
être  accompagné  d'un  juge  ou  de  l'huissier,  il  paiera  une  amenda 
de  trente  sous  au  juge,  et  compensera  au  triple  le  dommage  qu'il 
aura  causé4. 

Si  un  débiteur  se  réfugie  dans  la  maison  d'un  chanoine  ou  d  un 
ofQcier  de  l'évéché  ,  ceux-ci  doivent  les  représenter  a  la  justice  . 
sinon  ils  seront  eux-mêmes  responsables  de  la  delte 5. 

La  plus  forte  amende  pour  injures  est  de  trente  sous6. 

Le  comte  du  palais  donne  des  maîtres  aux  différents  métiers ,  et 
juge  tous  les  délits  relatifs  à  leur  exercice 7.  Voici  les  métiers  au  I 
quels  cet  officier  donne  des  chefs  :  ce  sont  les  selliers,  les  pelle- 
tiers, les  gantiers,  les  cordonniers,  les  maréchaux,  les  meuniers, 
les  tonneliers  et  cuvetiers,  les  fournisseurs,  les  fruitiers  ei  les 
cabaretiers8. 


•  Nominabit  hominem  pulsantcm,  intimabitquc  advcrsario  quod  pulsatus  sit,  *cd  vi%a 
voce  presenti  ubicunquc  ei  occurrcrit,  vel  ad  domum  illius  nunciabit  primo,  leCttdo 
tercio  ad  inducias  noctis  unius.  Art.  XXVI. 

a  Causidicus,  vel  judex  niliil  judicarc  débet,  nisi  quod  coram  ipso  dchinin  • 
Qui  si  convictus  fueritsine  judiciario  ordine  et  justo  judicio  aliquid  fccissc.de  jure  per- 
det  ofGcium  suum.  Art.  XXIX. 

3  Si  quis  alium  fuerit  injuriatus  verbo  vel  facto  in  populo ,  si  anibo  volant  «tare  ad 
judicium  populi,  judex  determinabitsecundum  judiciumrt  die  timi  pnpuli.  Ait.  \\W 

•  Si  quis  concivem  suum  sine  judicc,  vel  nuncio  judicis  infra  septa  dnuiu» 
temere  invaserit,  componet  judici  triginla  solidos  pro  frcvela  :  illi,  ij 

ponct  suam  mistetat  triplicatam.  Art  XXXVI. 

•  Art.  XXXI. 
\.t    WMII. 

\.l  ollii -ium  ban  jrâvii  (x  rtlpi  '  pon<  -    omnium  n 

i    .!<  t  i».|,  in  lit!»»  t  jimI.  si.ii.  m  ju.li.  iikIi     Ail     M. IN 

«  mi. 


436 

Le  com(c  rend  ses  jugements  dans  le  palais  de  l'évoque.  Les 
appels  de  ses  sentences  ressorlissent  directement  à  ce  dernier1. 

Le  péager  perçoit  les  péages  \  entrelient  les  ponts,  contrôla  les 
mesures  publiques,  et  nomme  les  mesureurs  jurés  de  la  ville.  Il 
connaît  de  tous  les  délits  provenant  du  fait  des  mesures2. 

Les  gens  de  la  famille  de  l'église  sont  exempts  de  loul  péage 
pour  la  vente  des  objets  provenant  de  leur  industrie  ou  du  crû  de 
leurs  terres,  et  pour  l'achat  de  ceux  qu'ils  destinent  à  leur  usage  3. 

Tout  bourgeois  peut  avoir  chez  lui  des  mesures,  si  elles  sont 
marquées  par  le  péager.  Il  en  est  de  même  des  poids ,  s'ils  sont 
contrôlés  par  le  maître  de  la  monnaie 4. 

Le  maître  de  la  monnaie  préside  à  la  fabrication  de  la  monnaie 
épiscopale  ,  et  juge,  d'après  le  droit  de  la  ville ,  les  crimes  relatifs 
à  la  falsification  des  monnaies 5. 

Nul  n'est  admis  dans  le  corps  des  monétaires  s'il  n'est  de  la  fa- 
mille de  l'église  6. 

La  monnaie  aura  toujours  le  même  poids.  Dans  le  cas  où  elle 
serait  falsifiée,  elle  sera  changée,  de  l'avis  de  personnes  sages , 
non  quant  au  poids ,  mais  quant  a  la  forme  7. 

La  monnaie  sera  toujours  frappée  en  un  seul  lieu,  afin  que  tout 
le  monde  puisse  être  témoin  de  la  fabrication 8. 

Entre  l'interdiction  de  l'ancienne  monnaie  et  l'émission  d'une 
nouvelle,  il  devra  s'écouler  un  espace  de  six  semaines,  avant 
quelle  maître  de  la  monnaie  puisse  rendre  la  nouvelle  obli- 
gatoire 9. 


■  XLV  et  XL VI. 

3  XLIX,  LM  et  LVIir, 

Lir. 

.  LVII. 

'  Secundum  judicium  civitatisjudiobit.  LIX  et  LX. 

''  Nullus  débet  facere  denarios  liujus  nisi  qui  sit  de  familia  ecclesie.  Art.  LXIIF, 

7  Débet  autem  moneta  esse  ineo  pondère,  quod  viginti  solidi  faciant  marcam...  Et 
bec  stabilis  et  perpétua  currerc  débet  in  hoc  episcopatu  nisi  forte  falsata  fuerit.  Tune 
tînim  per  consilium  sapientum  mutabitur  secundum  aliam  formam  non  secundum 
pondus.  Art.  LXI. 

8  In  una  autem  domo  percutiendi  sunt  denarii,  ut  omnes  invicem  opéra  manuum 
suarum  videant.  LXII. 

9  Quando  nova  moneta  percutitur  c:  vêtus  interdicitur  a  die  interdictionis  nuncia- 
buntur  terne  quatuordecim  dierum  inducic...  in  quibus  monctarius  quemeumque  vo- 
Iwerit  potest  impe'erc  quod  interdictam  monctam  acceperit.  Art.  LXV. 


Avant  tout  changement .  l'évéqne  Ksri4M|MÉri  les  coi 
nouvelle  pendant  six  semaines  '. 

l/évéque  a  \in:;i -quatre  messagers  dtns  la  ville,  ions  lires  du 
corps  des  marchands 9e<  qui,ehaque  année i  font  i r< >is  mosi-i- 
pour  lui  auprès  de  ses  \assaux2. 

Tout  bourgeois  doit  à  févéque  cinq  jours  de  corvée  par  ,in  .  Les 
monétaires,  les  membres  de  la  famille  de  l'église,  ainsi  qu'on 
Certain  nombre  d'individus  de  I  haque  corps  de  métier,  sonl  seuls 
exceptés4;  mais  en  revanche  ces  derniers  sont  tenus  Jesm 
rendre  divers  services  à  l'évoque;  les  autres,  à  lui  fournir  une 
certaine  quantité  d'objets  relatifs  à  leurs  métiers5. 

Tel  fut  le  régime  de  la  cité  sous  l'administration  épiscopafa  A 
une  époque  où,  partout  ailleurs,  régnait  l'arbitraire,  on  voit  ici  des 
garanties  et  des  libertés  qui  étonnent.  Les  devoirs  de  la  commu- 
nauté envers  le  seigneur  sonl  déterminés  ;  les  amendes  fixées  à  un 
chiffre  certain  ;  l'administration  de  la  justice  entourée  de  for  ni'  | 
proteclrices ;  le  domicile  du  citoyen  déclaré  inviolable;  les  droits 
du  créancier  sur  son  débiteur  assurés  ;  le  cours  des  monnaies  ga- 
ranti contre  l'arbitraire;  l'intervention  des  habitants  dans  le  afceh 
du  principal  officier  admise  ;  l'appel  au  peuple  reconnu.  A  part 
quelques  devoirs  spécifiés,  les  habitants  jouissent  de  toutes  les 
prérogatives  de  l'homme  libre.  Déjà,  sous  ce  régime,  les  corpo- 
rations d'arts  et  métiers  sont  constituées.  Comme  les  corporations 
romaines,  elles  ont  un  patron  spécial  qui  veille  à  leurs  intérêts, 
juge  leurs  différends.  Elles  sont  tenues,  il  est  vrai,  à  faire  des 
corvées  pour  l'évéque,  mais  ces  corvées  sont  réglées.  Partout 
ailleurs ,  c'est  au  prix  du  sang  et  de  l'or  que  les  communes  obtien- 
nent ces  franchises  ;  ici  elles  sont  préexistantes  à  toute  organisation 
communale,  elles  se  maintiennent  comme  d'anciens  droits  acquis 
In  pareil  état  de  choses  est  un  véritable  phénomène  ;  il  décèle  la 
persistance  de  l'ancienne  constitution  romaine.  Essayons  de  déga- 
ger ce  fait. 


1   Quando  episcopus  mondain  mu  tare  volucrit  ferramenta  monde  per  tex 
das  da  lit.  Art.  LXXV'M. 

■  Art.  LXXXV1II  etLXXXIX. 

Dcbci.t  etiam  singuli  bur(;cnses  in  singul  »  armi»  quinqin  um.ro  die 

nmi  in  dominico  oprrc.  Art   XCI1   • 

I   Ibid. 

An   \<;v  n  et  Cil  •  CXVIIf . 


438 

Avec  le  christianisme,  la  municipalité  romaine  prit  une  forme 
nouvelle;  la  plupart  des  cités  qui  avaient  eu  une  curie  reçurent  un 
évoque.  Elu  par  l'universalité  des  citoyens,  entouré  de  leur  con- 
fiance, le  pasteur  spirituel  succéda  aux  prérogatives  et  aux  fonctions 
de  l'ancien  défenseur  ;  il  devint  ainsi  le  premier  magistrat  de  la  cité. 
Investi,  en  cette  qualité,  d'une  sorte  de  dictature  populaire,  il  con- 
centra en  sa  personne  tous  les  pouvoirs,  et  ainsi  s'explique  l'origine 
de  la  souveraineté  temporelle  concédée  à  la  plupart  des  évêques 
sur  leurs  villes  épiscopales.  En  leur  accordant  celte  souveraineté, 
les  empereurs  ne  firent  que  ratifier  un  état  de  choses  déjà  créé  par 
la  volonté  populaire.  En  même  temps  que  les  évêques  se  substi- 
tuèrent ainsi  aux  anciens  défenseurs ,  la  curie  dut  subir  aussi  sa 
transformation.  Placée  en  face  d'un  pouvoir  que  la  confiance  popu- 
laire et  les  concessions  royales  avaient  rendu  presque  souverain , 
elle  cessa  de  former  un  corps  indépendant,  elle  vint  se  grou- 
per autour  de  l'évêque  ,  centre  de  tous  les  intérêts  et  de  toutes 
les  espérances  de  la  cité  chrétienne  ;  elle  forma  ce  que  notre  sta- 
tut appelle  la  famille  de  l Église,  les  commensaux,  les  fidèles 
de  l'évoque1.  Si,  en  se  ralliant  ainsi  à  l'épiscopat,  la  curie  per- 
dit son  caractère  primitif  de  corps  électif  et  souverain,  elle  échappa 
aux  éléments  de  destruction  qui  la  minaient,  conserva  ses  an- 
ciennes prérogatives,  et  sauva  les  franchises  de  la  cité.  De  même 
que  jadis ,  sous  la  présidence  du  défenseur,  elle  avait  administré 
le  municipe  ,  devenue  famille  de  l'Eglise  ,  elle  exerça ,  sous  l'au- 
torité de  l'évêque  ou  de  son  avoué  ,  tous  les  actes  de  la  juridiction 
civile  et  criminelle.  Seule  elle  resta  en  possession  de  présenter  les 
candidats  aux  charges  vacantes  ;  celles-ci  demeurèrent  sa  propriété 
exclusive.  L'évêque  ne  peut,  dit  notre  statul,  conférer  de  fonc- 
tion publique  qu'à  ceux  qui  sont  de  la  famille  de  son  Eglise  2.  Il 
doit,  pour  la  nomination  de  l'avoué,  consulter  les  membres  de  cette 
famille 3.  Ceux-ci  sont  exempts  de  la  juridiction  du  prévôt4;  affran- 
chis de  péages  et  de  corvées 5,  ils  ont  seuls  le  droit  de  faire  la  mon- 


1   Familia  ecclesie,  ministeriales ,  haussgenossen,  tic  nomination  appliquée  plus  (an 
spécialement  aux  associés  pour  le  change  et  la  banque 
*■   Art.  VI. 

3  Art.  XLIIÏ. 

4  Art.  X. 

5  Art.  LlIetXCIlI. 


ii.ih'.ic.  bangeet  I?  banque1.  Qtaine  receonatl  là  l'ordre  de»  an* 
curiale»  et  une  partie  de  leurs  pmiiégc»?  Tool  cecjàla?éril< 

quelque  chose  de  bâtard;  mais,  sous  celle  forme  altérée,  le  \ 
ripe  de  la  curie  se  maintient;  et  ainsi  s'explique  la  qualifie 
de  CtUt  c'est-à-dire  de  communauté   jouissant  de  la    hhnh 
matite,  que  Strasbourg  porte  dans  tous  ces  actes'.  De  h.  Il 
servaUon  auxhabitanis  de  ce  droit  <//<»>//'///-<.  principal  apanage  du 
Citoyen  romain  ;  de  là,  l'organisation  si  ancienne  des  corporations 
d'arti  et  métiers  ,  on  dirait  presque  leur  durée  non  interrompM  ; 
de  là  aussi,  les  luttes  incessantes  de  la  cilé  conlre  les  envahisse- 
ments du  pouvoir  épiscopal,  et  les  confirmations  prennes  de  tes 
franchises  par  les  empereurs. 

Le  commencement  du  dixième  siècle  est  l'époque  de  TélaMi 
ment  du  régime  féodal .  Les  grands  officiers  se  cantonnent  dan» 
leurs  domaines  et  se  rendent  propriétaires  des  gouvernement 
dont  ils  n'avaient  que  l'administration.  Exposées  à  un  despotisme 
nouveau  pour  elles,  les  villes  des  comtés  luttent  pour  le  maintien 
de  leur  ancienne  indépendance.  Strasbourg,  entre  toutes  les  autres, 
combattit  alors  pour  ses  franchises.  Dans  Tannée  904,  des  trouble- 
agitèrent  la  cité.  Quelles  en  furent  les  causes?  les  chroniques  se 
taisent  sur  ce  point;  mais  de  faciles  conjectures  suppléent  à  leui 
silence.  Profitant  de  l'anarchie  qui  régnait  partout  à  cette  époque, 
les  évéques  cessèrent  de  se  regarder  comme  les  premiers  magist  ra  1 1 
d'une  cilé  libre,  et  voulurent  sans  doute  s'y  constituer  en  seigneurs 
souverains.  La  querelle  s'échauffa  ;  il  fallut  la  présence  de  l'empe- 
reur pour  calmer  les  troubles.  Au  sortir  de  Metz,  où  il  venait  de  te- 
nir une  diète,  Louis  IV,  l'Enfant,  vint  à  Strasbourg,  au  mois  «le 
mai  904,  et  rétablit,  disent  les  chroniques ,  la  concorde  entre  le 
peuple  et  Pévêque 3.  Un  diplôme  qu'il  donna  à  ce  dernier  en  faveur 
des  sujets  des  terres  de  l'évêché,  prouve  que  le  différend  fui  jugé 
au  profit  de  Tévéque4. 


1   Art.  LXIII. 

«   Voyez  entre  autres  documents  ceux  des  années  72S,  748,  822,  982, 4004.  S< 
flin,  Altatia  diplomatica ,  tome  I ,  papes  4  2,  4  8,  68,  454  et  4  47. 

I  Inde  (Mediomatrico)  rc^ressus  (  rcx  )  Strasburgcnscm  orbem  «dm  ,  <  i, fMM 

plebcm  intrr  se  dissidentes  ad  conenrdiam  revoc.ivit.  Chronikon  Htginonit.  i     H 
de  Pertz  ,  tome  I ,  page  04  2. 

4   Voyez  ce  document,    (irandidin  ,    Hitlnirr  éê  V4§ Hêê   <U   Slnuboui-j.    MM     U, 
jiisiil'u.-ii\ .  > ,  ir  470. 


440 

La  paix  ne  fut  pas  de  longue  durée  :  le  roi  Louis  étant  mort  en 
912,  les  troubles  recommencèrent  plus  violents  qu'auparavant. 
L'évêque  Oîbert,  homme  d'un  caractère  dur  et  inflexible,  crut 
emporter  de  haute  lutte  la  soumission  de  la  ville;  il  jeta  sur  elle 
un  interdit;  mais  les  habitants,  échauffés,  coururent  aux  armes: 
l'évêque  fut  tué  dans  le  château  de  Ratbourg,  où  il  s'était  ré- 
fugié1. 

Dans  l'année  982,  l'empereur  Othon  II  accorda  à  l'évêque  Er- 
chembald  un  diplôme  par  lequel  il  lui  confirmait  la  juridiction 
temporelle  sur  sa  ville  épiscopale.  Les  circonstances  dans  lesquel- 
les fut  concédé  ce  diplôme  sont  inconnues;  mais  tout  l'ensemble 
de  l'acte  indique  qu'il  était  destiné  à  mettre  fin  à  de  nouvelles  dif- 
ficultés*. 

Le  onzième  siècle  ne  nous  fournit  aucun  renseignement  sur  les 
luttesintérieures  qui  agitèrent  la  cité  ;  mais,  dès  les  premières  an- 
nées du  douzième,  nous  la  trouvons  en  résistance  ouverte  contre 
une  usurpation,  déjà  ancienne.  11  paraît  que  les  évêques  s'étaient 
arrogé,  pour  une  partie  de  l'année ,  la  perception  d'un  droit  con- 
cernant la  vente  des  vins.  Sur  les  plaintes  lamentables  des  habi- 
tants, l'empereur  Henri  V,  par  un  diplôme  daté  de  l'année  1119, 
rendit  à  la  ville  la  jouissance  du  droit  civil  et  commun  qu'une 
avidité  odieuse  lui  a  enlevé 3.  Ce  diplôme ,  quoiqu'il  ne  concerne 
qu'un  fait  isolé ,  peut  passer,  par  ses  considérants ,  pour  une  con- 
firmation solennelle  de  l'antique  liberté  civile  des  Strasbourgeois. 
Il  fut  suivi ,  peu  d'années  après ,  d'une  autre  concession  qui ,  en 
confirmant  Y  immunité  dont  ils  jouissaient  déjà  comme  membres 
d'une  cité  épiscopale ,  devint  le  palladium  de  leur  liberté  même. 
En  1129,  sur  leur  demande  qu'appuyaient  les  officiers  épiscopaux, 
l'empereur  Lolhaire  les  affranchit  de  la  juridiction  de  tout  tri- 


1  Otbertus,  Strazburgensis  episcopus,  occiditur.  Voyez  Continuator  Reginonù  , 
Collection  de  Pertz,  page  Gl  4. 

a  Rénovantes  quod  nostri  predccessores,  imperatores  scilicet  et  reges  Francorum, 
eidem  ecclesie.  .  contulerunt...  sancimus  et  firmiter  jubemus  ne  posthac  aliquis  dux , 
cornes  aut  vicarius  vel  aliqua  judiciaria  potestas  infra  prcfatam  Argcntinam  civitatem 
aliquod  placitum  vel  districtum  liabere  présumât  nisi  ille  quem  episcopus  ejusdem  ci- 
vitatissibi  advocatum  elegerit.  Scbœpflin  ,  AUatia  Diplom.,  tome  I,  page  4  52. 

3  Quapropter,  communi  principum  consilio  et  hortatu,  jus  civile  et  omnibus  com- 
mune quodtot  an  nis  odiosa  questus  diligencia  Argentinensibus  subtractum  esre  con- 
speximus,  lacrimabili  omnium  rogatu  tancciori  et  ut  putamùs  clemenciori  considéra- 
<cione  restituimus.  Alsat.  Diplom.,  tome  I ,  page  193. 


..I 

bunal  wJftMfiuroi  is  voulons  que  Pôn  lacKc  ♦  eit-H  dil  I 

«le  diplôme  de  cci  affranchissement,  que.  pool 

«in  fidélité  que  les  oiloyem  d'Ârgeutoral  n*oVk  cène  de 

«  montrer,  nous  leur  avons  accorda  et  confirmé  <  e  droit 

«que  nul  -d'entrVux,  de  quelque  condition  qu'il   soit,  m>  puisse 

«  être  cité  devant  aucun  des  plaids  forains,  connus  vnlgi 

«  sous  le  nom  de  thinch  (  Ding$tul) ,  et  ne  soit  tenu  d'j 

«  à  qui  que  ce  soif,  pour  les  biens  situés  dans  leurs  mm  i.  Si  ty 

«  qu'un  a  une  action  à  exercer  contre  un  habitant ,  il  doit  le  i 

«  devant  les  juges  de  la  ville  '.» 

Resiée  ainsi  en  possession  d'une  partie  de  son  anlique  01 
tionmunicipale,  satisfaite,  en  quelque  sorte,  des  prérogatives el 
garanties  que  l'administration  êpiscopale  lui  avait  conservées,  la  fille 
de  Strasbourg  semble  n'avoir  point  été  pressée  de  se  donner  des  in- 
stitutions nouvelles.  A  l'époque  où,  partout  autour  d'elle,  se  for- 
maient des  associations  jurées  contre  l'oppression,  on  n'y  voit  rien 
de  semblable.  La  commune  ne  s'y  constitua  jamais,  dans  le  sens 
propre  du  mot;  et  même  l'établissement  d'une  municipalité  n'y 
eut  lieu  que  fort  tard.  Dans  ses  observations  sur  l'ancien  statut  de 
la  ville,  Grandidier  cite  un  passage  d'un  autre  statut  encore  iné- 
dit ,  qu'il  attribue  à  l'évéque  Othon ,  mort  en  1100.  D'aprèfl 
document,  l'évoque  aurait  dès  lors  accordé  aux  habitants  le  droit 
de  se  choisir  annuellement  un  conseil  composé  de  douze  mem- 
bres, parmi  lesquels  un  ou  deux  maîtres*.  Mais  c'est  là  un  fait 
que  contredisent  toutes  les  chartes  du  douzième  siècle.  Dans  au- 
cun de  ces  documents ,  et  ils  sont  en  grand  nombre,  on  ne  trouve 
indiquée  l'existence  d'un  corps  municipal.  Les  chartes  de  fran 


'  ÏSotum  esse  volumus  ..  qualitcr  fidelibus  nostris  civibus  Argcntincnadnu  pro  fide- 
litate  sua  ,  constantia  et  integritatc...  confinnavimtis  iosUUUmp  <  t  Jm  quoddam  ut 
videliect  nullus  eorum  cujuslibet  condicionis  placitum  aliquod  quod  vulgo  thinch 
rocatur,  extra  civitatem  suam  constitutum,  adeat  vel  prorsus  ab  aliquo  cogatur  adiro 
vel  de  aliquo  sibi  imposito  ibi  cuiquam  responderc  nisi  pro  licreditatibus  vel  aliia  bo- 
nis... extra  civitatem  conquirendis  vel  defendendi*.  De  ecteris  si  aliquii  adversua  ali- 
quem  rorum  aliquid  babucrit  infra  civitatem,  coram  Iffiu 
petat  ibique  ci  respondeut  et-  salisfaciat.  Altat.  hiplmn  .  tome  I  ,  p 

*  Statutum  est  ut  dnodccim,  vel  plu  rh...  Un 

quam  inter  cives  ponantur  annuatim  l  MM  »|UO*  «nus   ■ 

duo,  si  necesse  fucrit,   cligantur.  Voyez   Histoire  de  l'église  de  Strasbourg,  tome  II. 
page  57,  note  i<>). 

1.  30 


442 

des  années  1119  et  1129  mentionnent  un  grand  nombre  de  lé- 
moins.  Dans  la  seconde,  par  exemple ,  on  lit  ces  mots ,  à  la  suite 
des  noms  des  officiers  épiscopaux  et  d'un  grand  nombre  de  bour- 
geois :  Ce  sont  eux  qui,  avec  leurs  concitoyens,  ont  mérité  de 
nous  cette  faveur1.  Si,  à  cette  époque,  la  ville  avait  possédé  une 
représentation  municipale ,  les  membres  de  cette  représentation 
eussent  certainement  été  mentionnés  dans  les  circonstances  solen- 
nelles dans  lesquelles  furent  concédés  les  diplômes  en  question. 
Dans  un  traité  de  l'année  1200,  on  voit  l'évêque  faire  intervenir  la 
bourgeoisie  pour  le  confirmer  et  y  apposer  son  sceau 2  ;  mais ,  parmi 
les  nombreux  témoins  de  cet  acte,  aucun  n'est  désigné  comme  dé- 
positaire d'une  magistrature  municipale.  L'assertion  de  Grandidier 
tombe  donc  devant  l'autorité  des  actes  ;  autorité  négative,  il  est  vrai, 
mais  qui  se  trouve  d'ailleurs  confirmée  par  toute  la  suite  de  l'his- 
toire de  Strasbourg,  et  par  les  listes  des  conseils,  dont  la  plus  an- 
cienne ne  remonte  qu'à  l'année  1220  3.  Cet  auteur  a  pris  pour  un 
statut  municipal  un  règlement  fait  en  1238,  par  les  principaux  ci- 
toyens, sur  le  nombre  des  conseillers4. 

C'est  aux  premières  années  du  treizième  siècle  qu'il  faut  ratta- 
cher la  date  de  la  formation  de  la  municipalité  de  Strasbourg.  Le 
premier  acte  qui  révèle  l'existence  de  cette  institution  est  une 
lettre  de  l'empereur  Frédéric  II ,  de  l'année  1212 ,  par  laquelle  il 
accorde  aux  habitants  l'exemption  du  péage  impérial  de  Seltz  sur 
le  Rhin.  Cette  lettre  est  adressée  au  prévôt  épiscopal,  au  maître 


Advocatus  ejusdem  civitatis,  Heinricus.  De  ministerialibus  Sigfridus,  urbis  pr«- 
fectus,  Rodolfus  causidicus,  Gelfradus  thelonarius.  De  Burgensibus.»  isti  cum  ca- 
teris  concivibus  suis  institutum  hoc  et  jus  a  nobis  promeruerunt. 

Ut  autem  haec  nostra  et  comitis  conventio  robur  obtineat  perpetuum,  tam  nostro 
quam  capituli  nostri  atque  burgensium  nostrorum  munimine  sigillorum...  corroborare 
fecimus.  Àltat.  Diplom.,  tome  I,  p.  509. 

*  Voyez  ces  listes.  Kœnigshoven ,  Chronique  d'Alsace,  préface. 

4  Voyez  Schœpflin,.4/ia*.  illu$trata,l. ome  II, p.  353,  note.  En  tête  de  ce  règle- 
ment on  lit  le  préambule  suivant  qui  indique  qu'il  émanait  de  la  bourgeoisie  :  «  No- 
tum  sit...  qualiter  cives  Argentinensis  civitatis  sapientiores  et  honorabiliores,  tan- 
quam  justicie  et  equitatis  amatores,  ductu  racionis  convenerunt  et  de  conscnsu  et  con- 
silio  domini  episcopi,  advocati,  omniumque  majorum  eandem  civitatem  colentium, 
hec  instituta  describi  fecerunt.  »  Voyez  Histoire  de  l'église  de  Strasbourg,  tome  II, 
page  36,  note  (m). 


U3 

■itoyrus  f  aux   consuls  et   Ml    uiu\fih   ft   la  \ille  de  Stras- 
bourg !. 

La  mention  ta €64  nouvelles  magistratures  atteste  un»  i 
lion.  Comment  s'opéra  ce  (  han^cinent  ?  Gomment   dfl 
éléments  alk'rés  de  l'ancienne  constitution ,  la   municipalité  du 
moyen  Age  se  fit-elle  jour  et   parvint-elle  î\  se  cOQftltatr?  Ce 
fut  là  un  événement  qui  l'accomplit  presque   de  toi-même.  Bu 
effet,  la  cilé  n'eut  pas  besoin  d'affranchissement  pttisqu '<  11* 
restée  libre  ;  et  il  n'y  avait  que  quelques  entraves  féodales  h  fe 
ter  pour  que  l'ancienne  curie  revînt  a  son  étal  primitif  de  i 
indépendant.  C'est  ce  qui  arriva.  Les  listes  de*  premiers  cont 
nous  offrent,  parmi  les  membres  dont  ils  se  composent,  des  of- 
ficiers, des  fils  d'officiers  épiscopaux   et  des   nobles,  repré 
tant  les  uns  et  les  autres  l'ancien  principe  curial.  Le  règlement 
fait  en  1238,  sur  le  nombre  des  conseillers,  prescrit  formellement 
qu'ils  seront  choisis  parmi  les  officiers  de  Pévêché  et  dans  la  bour- 
geoisie2. Cet  élément  curial  se  maintint  h  la  tête  de  la  commune 
pendant  plus  d'un  siècle ,  et  ce  ne  fut  que  lors  de  la  révolution 
de  1332  que  les  officiers  épiscopaux  furent  complètement  exclus 
du  conseil ,  et  l'admission  des  nobles  restreinte  à  un  petit  nombre. 
Il  n'est  pas  jusqu'aux  dénominations  toutes  romaines  appliquées 
aux  premiers  fonctionnaires  municipaux  qui  ne  viennent  à  l'appui 
de  notre  assertion.  Les  chefs  de  la  cité  portent  le  titre  de  magistri 
civium,  dénomination  traduite  plus  tard  par  celle  de  maîtres  éê  la 
cité*,  qui,  à  dater  de  1370,   remplace  même  complètement  te 
nom  de  maîtres  des  bourgeois*,  que  l'on  rencontre  quelquefois 
jusqu'alors.  Comme  dans  les  cités  italiennes  d'origine  romaine . 
les  membres  des  conseils  portent  le  titre  de  consules. 

A  côté  de  l'élément  romain  nous  devons  cependant  en  signaler 
un  autre  qui ,  se  combinant  avec  lui ,  prépara  les  voies  à  la  renais- 
sance de  la  municipalité  au  moyen  âge.  Cet  élément  fut  Vimmu- 


1    l'rudentibusvirU  sculteto,  magistro  civium.  rniuulibuset  n\ihn*  Arg<  ni 
Dans  d'autres  lettres  de  la  même  année  on  lit  :  Strenui*  < 

de  Kageneggc  magistro   et  eonsulibm  rivitatis  Argentin»  -  Mtnt    Ihplom., 

tome  I ,  pages  "22  et  323. 

1  Tam  inter  minbterialei  qoaoi  ihterchrat.  Vof/m  pafe  442.  noir 
tttmeisttr. 

4  Bttrgernuisier. 


444 

nitè1  >  dont  la  juridiction  épiscopale  dota  la  ville.  Par  suite  de  ce 
privilège,  celle-ci  se  trouva  libérée  de  tout  tribunal  étranger 
et  soustraite  à  l'action  des  officiers  publics.  Ceux-ci  ne  pouvaient 
plus  intervenir  dans  le  gouvernement  de  la  cité ,  ni  évoquer  à  eux 
les  affaires  des  habitants,  ni  leur  imposer  de  charges.  Cette  indé- 
pendance au  dehors  protégea  les  restes  de  l'ancienne  constitution, 
et  facilita  le  retour  à  la  liberté2. 

Mais  si  l'établissement  du  pouvoir  municipal  s'opéra  à  Stras- 
bourg presque  de  lui-même  ,  les  suites  de  cet  événement  ne  furent 
pas  aussi  pacifiques.  Dans  une  cité  où  les  souvenirs  de  la  liberté 
elles  anciennes  franchises  romaines  n'avaient  pas  été  entièrement 
étouffés  par  la  féodalité ,  le  pouvoir  municipal  une  fois  constitué  ne 
devait  pas  tarder  à  manifester  des  prétentions  gênantes  pour  l'au- 
torité épiscopale.  Tout  pouvoir  nouveau  cherche  d'ailleurs  à 
étendre  ses  prérogatives.  Il  nous  est  parvenu  un  document  qui 
atteste  que,  dès  sa  naissance,  la  nouvelle  municipalité  tenta  de  se 
donner  une  existence  indépendante  des  évêques  et  de  se  créer  une 
juridiction  et  des  propriétés  communales.  Cet  acte  est  un  jugement 
rendu  en  1214  par  l'empereur  Frédéric,  sur  appel  des  deux  par- 
ties à  son  tribunal.  Par  cette  sentence,  l'empereur  décida,  contre 
les  prétentions  de  la  ville,  que  nul  n'avait  droit  d'y  établir  de 
conseil  et  de  tribunaux  sans  le  consentement  de  l'évêque ,  comme 
aussi  qu'on  ne  pouvait  posséder  de  terrains  communaux  si  ce  n'est 
par  la  concession  de  l'évêque ,  qui  les  tient  de  l'empire3. 


1  Munitas,  emunitas,  franchise,  expression  traduite  figurativement  en  allemand  par 
celle  de  weichbild,  image  sacrée,  à  cause  de  la  croix  servant  à  délimiter  le  ban  soumis 
a  la  juridiction  épiscopale  ou  abbatiale.  Deux  territoires  en  Alsace,  celui  de  Ruffach, 
appartenant  à  l'évêché,  et  celui  de  Wissembourg,  appartenant  à  l'abbaye  de  ce  nom, 
reçurent  ainsi,  durant  le  moyen  âge,  le  titre  de  Mundat,  s  cause  de  leur  franchise  de 
juridiction. 

»  Voyez  à  ce  sujet  les  idées  tout  à  fait  neuves  émises  par  M.  A.  Thierry  :  Récité 
des  temps  mérovingiens,  tome  I,  pages  247  et  248. 

3  Cum  inter  dilectum  principem  nostrum  H.  Argentinensem  episcopum,  et  ipsius 
civitatis  burgenses ,  pro  quibusdam  justiciis  et  rationibus  in  civitate  habendis,  quaedam 
orta  fuerit  dissensio,  et  utraque  partium  super  his  ad  examen  judicii  nostri  procla- 
masset...  talis  pro  jam  dicto  episcopo  lata  fuit  sententia  ;  quod  nullus  in  civitate 
Argentinensi  consilium  instituere  debeat  vel  aliquod  habere  temporale  judicium,  nisi 
de  consensu  ipsius  episcopi...  pro  terris  illis...  quae  vulgo  nuncupantur  almende  quod 
nullus  hominum  illas  terras  habere  debeat...  nisi  de  manu  episcopi  qui  ipsas  terra» 
ab  imperio  et  de  manu  nostra  se  tenere  recognoscit.  Alsat.  Diplom.,  tome  T,  p.  526. 


III 

Coito  sentence,  en  o-m  entrant  entre  les  melti  de  l'évoque  toute 
l'autorité  administrative  et  judiciaire,  rédmitail  la  commune  I 
rôle  purement  passif.  Ne  pouvant  encore  supplanter  faocieo  pou- 
voir, elle  essaya  du  moins  d'obtenir  des  garanties  pour  le  maintien 
de  ses  libertés.  Parmi  les  grands  offices épiscopaux,  l'aroufrif,par 
rimporlance  que  lui  donnaient  les  droils  et  les  fiefs  qui  en  dé- 
pendaient, était  la  chargé  qui  l'inquiétait  le  plus.  Placé  entre 
mains  d'un  homme  puissant,  ce  pouvoir  devenait  menirmt  pour 
les  libertés  publiques.  On  a  déjà  vu,  par  le  statut,  que  la  villa 
en  possession  d'intervenir  dans  le  choix  de  l'avoué  ;  elle  comj 
ses  droits  en  mettant  des  bornes  au    pouvoir    illimité  que 
évéques  s'étaient  arrogé  de  conférer  cet  office.  En  1290* 
leur  arracha  la  promesse  qu'il  ne  serait  concédé  a  aucun  ai 
reur,  roi,  duc,  ni  à  leurs  enfants ,  ni  même  à  aucun  homme  de 
condition  noble  \  En  12i4  et  1247,  elle  fit  renouveler  celte  pro- 
messe par  l'évêque  et  le  chapitre 2  ;  et  plus  tard,  en  1249,  l'ai 
rie  ayant  été,  malgré  les  promesses  antérieures,  concédée  aux 
nobles  de  Lichtenberg,  la  ville  exigea  d'eux  l'engagement  de  ne 
jamais  transmettre  l'office,  soit  par  inféodation,  vente  ou  échange, 
à  aucun  homme  de  condition  illustre3. 

Telles  sont  les  garanties  qui  forment  le  caractère  distinct! t de 
la  première  période  de  l'histoire  de  la  commune  à  Strasbourg. 
Celte  période  embrasse  l'espace  qui  s'écoule  depuis  le  commence- 
ment du  treizième  siècle  jusqu'à  l'année  1263.  Quoique  déjà  d 
d'importants  privilèges4,  puissante  et  considérée  au  dehors5,  af- 
franchie par  les  évêques  de  tout  droit  servile0,  la  municipalité 
point  encore  de  rôle  actif  ou  du  moins  influent  dans  l'admiaistra- 


'    Altat.  Diplom.,  tome  I,  page  344. 
»   Ibid.,  pages  388  et  590. 

3  Ibid.,  page  404 . 

4  Telles  furent  l'exemption  de  juridiction  en  W'2'J:  relie  de  tout  Impôt  »ur  loi 
biens  situés  en  Alsace  ,  en  4  205  ;  la  franchise  du  péage  de  Selti  ,  «  I  celle 
de»  droits  de  naufrage,  en  4  230.    Almt.  Diplom.,  tocac  !.   |>  • 

\Y.  h.  ker,  Diuertatio  de  usburgeris,  pagi 

h  4255,  ta   ville   se  COnJ  les  principale*  ville»  de  la  ; 

maintien  de  la  paix  publique.  l'oy«  Lagnilli-,  Hutoire  d'Alto 
«    In  4  2  l  T» .  l'évêque  Berthold  accorda   aux 

pour  le*  ]  tués  dam  le*  U 

:ui  avaient  fait  I "objet  de  U  «  bartc  de  444 

Diplom.,   I  "7. 


446 

lion.  L'autorité  des  officiers  épiscopaux  subsiste  tout  entière  ; 
l'existence  môme  du  corps  de  ville  n'est  point  assurée  et  dépend  du 
bon  plaisir  des  évoques.  On  voit  par  le  préambule  d'un  règlement 
de  police,  rédigé  en  1249,  que  ceux-ci  reprochent  au  conseil  tous 
les  désordres  dont  la  ville  est  le  théâtre,  et  qu'ils  maintiennent  for- 
mellement les  anciens  tribunaux1.  Il  fallait  une  révolution  pour 
asseoir  définitivement  la  commune  et  lui  donner  son  complément. 
L'évêque  Walther  de  Géroldseck,  qui  monta  sur  le  siège  épiscopal 
en  1260,  fournit  l'occasion  de  cette  révolution  dès  la  première 
année  de  son  épiscopat.  En  possession  de  la  charge  de  préfet  des 
villes  impériales,  que  l'empereur  Richard  avait  conféré  à  ses  pré- 
décesseurs ,  Walther  entreprit  de  faire  prévaloir  son  autorité 
exclusive  dans  toute  la  province.  Il  éleva  les  mêmes  prétentions 
dans  Strasbourg ,  dont  il  refusa  de  reconnaître  les  privilèges , 
exigeant  de  nouveaux  droits  de  péages ,  et  mettant  des  imposi- 
tions sur  les  bourgeois.  Ceux-ci  se  soulevèrent  et  allèrent  raser  le 
château  de  Haldenburg  appartenant  à  l'évêque,  et  dont  ils  crai- 
gnaient qu'il  ne  fît  une  forteresse.  Walther  irrité  sortit  delà  ville 
avec  le  clergé  et  ses  vassaux,  et  lança  sur  elle  un  interdit 2. 

Bientôt  après,  assisté  de  l'archevêque  de  Trêves,  son  cousin,  des 
abbés  de  Saint-Gall  et  de  Murbach,  de  Rodolphe,  comte  de  Habs- 
bourg, et  d'un  grand  nombre  d'autres  seigneurs,  il  vint  mettre  le 
siège  devant  la  ville.  Les  bourgeois  ne  se  découragèrent  pas;  ils 
repoussèrent  un  assaut ,  et  pillèrent  les  bagages  des  épiscopaux  3. 

L'un  des  plus  redoutables  ennemis  de  la  ville  était  le  comte  de 
Habsbourg,  landgrave  de  la  province.  Les  habitants  profitèrent 
d'une  trêve  pour  le  détacher  des  intérêts  de  l'évêque.  Une  circon- 
stance imprévue  amena  la  réussite  des  négociations.  Donation 
du  comté  de  Kibourg  avait  été  faite  à  l'église,  par  Hartmann,  on- 
cle de  Rodolphe  ;  l'évêque  ayant  refusé  d'annuler  cette  donation, 


4  Notumsit. ..  quod  temporibus  venerabilis  domini  Heinrici  de  Stahelecke,  episcopi 
Argenlinensis,  ortae  fuerunt  tantae  indisciplinée  et  injuriœ  et  oppressiones  innlierum  et 
pauperum  in  civitate  Argentinensi ,  quod  dominus  episcopus  imputavit  consulibus... 
tandem  consules  et  caeteri cives  meliores  et  sapientiores  cum  praedicto  episcopo,  cano- 
nicis  et  ministe:  ialibus  in  hoc  convenerunt  quod  ipsi  de  communi  consensu  et  consi- 
lio,  h«ec  nova  instituta  statuerint ,  salvis  tamen  antiquis  judiciiset  statutis  in  omnibus. 
Voyez  Grandidier,  Histoire  de  l'église  de  Strasbourg,  tome  IT,  page  50,  note  *'. 

*  Voyez  Kcenigshoven  ,  Chronique  d'Alsace ,  page  245. 

■  Ibid.,  page  246. 


W 

Rodolphe,  mécontent,  prit  parti  pour  In  >ilir  ira  quelques  autres 

seigneurs,  cl,  le  20  février  12(H,  les  magish  .h  ..m  lurent  avec 
lui  un  traité  d'alliance1. 

Un  manifeste  que  publia  l'évoque,  le  4  juin  Mitant,  «  \\x)%e 
clairement  l'objet  de  ses  griefs  en  môme  temps  qu'il  indiqua  qu. 
la  Commune  avait  déjà  renouvelé  ses  tentai i\. m  d'indépendance 
de  1211.  Dans  cet  acte,  l'évêque  accuse  la  ville  d'aveu  voulu  spo- 
lier son  église  de  ses  privilèges  et  de  ses  droits  de  Juridiction,  en 
instituant,  sans  son  consentement,  des  maîtres  et  des  consuls;  d'a- 
voir fait  des  règlements  pernicieux  au  peuple ,  levé  de  nouvelles 
impositions,  modifié  les  mesures  sans  autorisation,  extorqué  des 
droits  aux  Juifs,  serfs  de  son  église  ;  enfin  de  s'être  emparé  de^ 
rains  communaux  pour  les  appliquer  à  des  usages  privés.  L'é>« 
termine  son  manifeste  en  mandant  au  prévôt  de  Trullmuscn,  son 
plénipotentiaire,  d'aller  trouver  ceux  qui  se  disent  les  malin 
les  consuls  de  la  cité, -et  de  les  sommer  de  réparer  ces  inju>i 
dans  le  plus  bref  délai 2. 

Mais  ni  l'évêque  ni  la  ville  n'entendaient  que  les  choses  se  ter- 
minassent par  un  compromis.  Les  deux  partis  désiraient  également 
en  venir  aux  mains.  A  la  tête  d'une  armée  de  cinq  mille  hommes 
d'infanterie  et  de  trois  cents  hommes  de  cavalerie,  brave  et  meil- 
leur chevalier  que  pontife,  Walther  ne  doutait  point  du  succès 
d'une  bataille.  Les  habitants,  plus  nombreux,  mais  moins 
aguerris,  se  confiaient  également  dans  leur  courage  et  la  justice 
de  leur  cause.  Une  rencontre  eut  lieu  au  mois  d'avril  1262 
delïusbergen.  Les  chroniques  nous*  ont  conservé  la  courte  haran- 
gue que  les  chefs  de  la  municipalité  adressèrent  aux  bourgeois  : 


*  Voyez  Ahatia  Diplom.,  tome  I,  page  -432. 

»  Nam  licet  ecclesia  Argentinensis  pluribus  honorata  privilegiis...  hac  hactenui  uu 
fuerit  libertate  ut  in  judiciis  instituendis...  praeter  nos...  nullus  hactenus  habucrit  po- 
testatem ,  iidem  tamcii  cives  magistros  et  c«nsules  nostro  irrequisito  consentit...  iiuti- 
tuentes  de  facto ,  cum  de  jure  non  possiut,  nos  possessione  vcl  quasi  instituendi  ma- 
estros et  consules  spoliare  praesumpserint...  statuta  quardam  perniciosa...  edideroat 
extorquendo  exactiones  novas  et  insolitas...  mensuras  quoque  minuendo,  judeot 
nostros  indebitis  exactionibus  aggravant;  ad  hac  almcndas  ..  privati*  utibus  appli- 
canî...  diserctioni  vestrae...  mandamus  quatenus  ad  civitatem  Argent,  acccdeotcs  ipso* 
cives  qui  pro  magistris  et  consulibus  principalitcr  se  gerunt  ..  moneati* 
tantis  injuriis  excessibus  et  vinlentiis  désistant  nobisque...  infra  octavam  P< 
pro\iiuo  venturam.  quam  terminum  pcrcinptinnis  cisdem  MriftHIlti  lHllfccf«H  com- 
petenter.  Alsnt.  l>iyl<>m.,  (mm  I  ,  paye  J"5">. 


448 

i 
«  Aujourd'hui  encore,  s'écrièrent-ils,  montrez  un  ferme  courage, 

«  et  combattez  sans  peur  pour  l'honneur  de  votre  ville,  pour  votre 
«  éternelle  liberté,  celle  de  vos  enfants  et  de  votre  postérité  \  » 
Des  deux  côtés  on  fît  des  merveilles.  L'évêque,  commandant  lui- 
même  son  armée,  combattit  en  preux  chevalier  et  eut  deux  chevaux 
tués  sous  lui2  ;  le  troisième  lui  servit  à  fuir.  Son  frère,  Hartmann  de 
Geroldseck,  sous-landvogt  de  la  province,  le  noble  de  Tiersberg, 
son  cousin,  furent  tués,  et  un  grand  nombre  de  nobles  pris  et  liés 
avec  les  cordes  qu'ils  avaient  apportées  pour  garroter  les  bour- 
geois 3.  Il  est  inutile  de  dire  que  les  chroniques  élèvent  au  ciel  la 
valeur  et  la  discipline  que  montrèrent  les  habitants  commandés  par 
quatre  nobles,  membres  de  la  municipalité:  Nicolas  Zorn,  Reinbold 
Liebenzeller,  Hugues  Kuchenmeister  et  Henri  d'Oche.  La  ville 
reconnaissante  leur  éleva  des  statues. 

L'évêque  fut  forcé  de  faire  la  paix.  Au  mois  de  juillet,  un  traité 
fut  signé  entre  lui  et  la  ville. Par  ce  traité,  il  garantit  aux  habitanls 
la  jouissance  de  leurs  droits  et  coutumes  tels  qu'ils  existaient  sous 
l'évêque  Berlhold,  son  prédécesseur,  et  seraient  attestés  par  douze 
bourgeois  choisis  par  le  conseil.  Par  le  même  acte,  il  confirma  les 
privilèges  delà  ville,  révoqua  l'interdit  qu'il  avait  lancé  sur  elle,  et 
promit  de  ne  construire  aucune  forteresse  dans  le  rayon  d'une  lieue 
autour  de  ses  murs4. 

Victorieuse  de  ses  ennemis,  la  cité  ne  tarda  pas  à  recevoir  le 
prix  de  son  courage.  L'empereur  Richard,  étant  venu  à  Stras- 
bourg au  mois  de  novembre  1262,  lui  accorda,  le  18  de  ce 
mois,  un  diplôme  de  confirmation  de  tous  ses  privilèges5  ;  et ,  le 
21  du  même  mois,  pour  la  soustraire  entièrement  aux  mauvais  des- 
seins de  l'évêque,  il  lui  donna  un  nouveau  diplôme  dans  lequel, 
l'entourant  de  l'inviolabilité  du  saint  empire6,  il  lui  promit  de  la 


*  Sint  noch  hûte  starkes  gemiïtes  und  vechtent  unerscbrockenlicb  umb  unser 
«tette  ère  und  umbewige  friheit  unser  selbes,  unsere  kindere  und  aller  unser  nocbko- 
inende.  Kœnigshowen,  page  250. 

»  TJnd  der  bischof  streit  uf  denselben  tag  also  ein  froinmcr  ritter  und  zwei  rosz 
wurdent  under  ime  erstocben.  Ibid..  pape  252. 

3  Und  in  die  stat  gefûret  mit  iren  eigenen  seilen  die  su  dar  hettent  brocht  das  sii 
burgere  domit  woltent  ban  gebunden.  Ibid.,  page  252. 

4  Voyez  ce  document,  Wencker,  Disstrtalio  de  Usburqeris,  page  <0. 
8   Al$at.  Diplom.,  tome  I,  page  442. 

6  Ipsamrjue  simpliciter  nostrù  et  sacri  imperii  tuitinne  vallamu». 


449 

défendre,  de  maintenir  ses  droits  ei  ses  fi  .m.  hiseï,  •••  de  faire  eié- 
euler  le  traité  imposé  a  l'autorité  épiscopale  '. 

Writhermounrtde  chagrin  le  4 2 février  1263  ,  Le  chapitre,  sur 
la  demande  de  la  bourgeoisie*!  Mat  pour  lui  raccéder  Demi 

(ieroldserk,  son  cousin,  mais  qui  av.iit  toujours  été  son  ennemi  dé- 
ctarè.  avant  l'élection,  le  nouvel  évoque  avait  promit  de  ratifiai 
le  traité  fait  avec  son  prédécesseur,  et,  immédiatement  aprèl 
21  avril  il  donna  à  la  ville  des  lettres  reversâtes,  dans  lesquelles  il 
lui  reconnaissait  les  droits  suivants  : 

Chaque  année,  le  conseil  sortant  atfra  le  droit  «l'en  <•! iro  un 
autre  ainsi  que  des  maîtres,  à  charge,  pour  les  nouveaux  êlOJ,  de 
se  présenter  devant  l'évêque  et  de  faire  serment  qu'ils  veilleront 
en  tout  à  l'honneur  de  l'église  el  à  celui  de  la  ville,  et  qu'ils  ju- 
geront équitablement 4. 

L'évêque  pourra  choisir  le  prévôt  parmi  les  officiers  del'évêt  li.  : 
mais  celui-ci  devra  toujours  avoir  pour  assesseurs  deux  bourgeois, 
qui  resteront  en  charge  pendant  toute  la  durée  de  la  vie  du  prévôt 
ou  de  l'évêque. 

Le  comte  du  palais  pourra  également  être  pris  parmi  les  offi- 
ciers de  l'évêché  ;  mais  il  devra  donner  h  chaque  métier  un  chef 
tiré  de  son  sein,  et  qui  connaîtra  de  toutes  les  affairés  relative! 
métier. 

Les  métiers  constitués  en  corps  sont  les  tanneurs  et  les  cordon- 
niers, les  charpentiers,  les  tonneliers,  les  fruitiers,  les  fourbisseurs. 
les  meuniers,  les  maréchaux,  les  peintres  et  les  selliers. 

Le  receveur  des  péages  devra  toujours  être  tiré  de  la  bour- 
geoisie. 

Le  maître  de  la  monnaie  devra  être  pris  parmi  les  associés  qui 
ont  droit  de  monnaie5. 

La  ville  a  la  pleine  disposition  des  terrains  communaux. 


'   Voyez  Âlsat.  Diplom.,  tome  I,  page  445. 

'    Man  meinct  (las  or  von  leide  sturbe.  Ktrnigthoren,   page  254. 
Non  gebeisse  und  bette  wegen  der  lui  '  ,  page  255. 

Swennc  eins  rates  jar  us  kumet  .  d.-w  AtntAt  r.it  eiuen  ancien)  rat  kir*cn  <nl  und 
mnimr   die   in    redite  kumciit.   (Voyez   C6  é  rnlfiboren. 

-29.) 
*   flutzgenossen  .  ceux    qui  ont  droit    et  nionnin   n  font  le-  ;         I 

rcgwtvc  d«  l'année  <2<>»i  donne  mm  it  quir-n: 

■aie.  Ob  comprend,  pr  mite,  pourquoi  la  boni 


450 

Les  habitants  jouiront  de  tous  les  privilèges  qui  leur  ont  été  ac- 
cordés par  les  empereurs  et  confirmés  par  les  papes. 

La  ville  a  le  droit  de  faire  des  alliances  et  de  se  donner  des  lois. 

Le  conseil  a  le  droit  d'évoquer  à  lui  les  appels  des  tribunaux  de 
Tévêché,  et  de  prononcer  souverainement  sur  ces  appels. 

Il  confère  la  prébende  du  maître-autel  de  la  cathédrale,  et 
nomme  les  administrateurs  de  l'hospice. 

La  ville  continuera  à  jouir  de  tous  les  droits  dont  elle  était  en 
possession  jusqu'ici. 

La  transaction  de  1263  ouvre  véritablement  l'ère  communale  de 
Strasbourg.  L'existence  de  son  conseil  est  assurée  ;  sa  juridiction 
souveraine  reconnue  ;  les  propriétés  publiques  remises  aux  mains 
des  habitants  ;  les  privilèges  de  la  cité  admis  ainsi  que  son  existence 
comme  état  indépendant  ;  une  partie  des  offices  épiscopaux  concé- 
dée à  la  ville  ;  l'autorité  des  autres  restreinte.  A  dater  de  cette 
époque,  la  ville  s'intitule  cité  libre.  «  A  l'exemple  d'autres  cités, 
«  porte  le  renouvellement  de  l'ancien  statut  fait  au  treizième  siè- 
«  cle,  Strasbourg  a  été  fondé  dans  ce  but  d'honneur  d'être  libre  l.  » 

Durant  la  période  qui  s'écoule  depuis  la  transaction  de  1263  jus- 
qu'à l'année  1332,  la  commune  marche  rapidement  dans  la  voie  de 
l'indépendance.  Confirmée  par  les  empereurs  dans  la  jouissance  de 
ses  anciens  privilèges  et  dotée  par  plusieurs  de  nouvelles  immu- 
nités2, elle  exerce  au  dehors  tous  les  actes  d'un  état  souverain. 
Tour  à  tour  on  la  voit  se  confédérer  avec  les  empereurs,  les  villes 
et  les  seigneurs3,  prendre  les  armes  pour  maintenir  son  indépen- 
dance, venger  ses  injures,  protéger  ses  alliés.  Elle  ne  se  contente 
plus  d'obtenir  des  garanties  de  ses  évêques,  elle  se  pose  en  pouvoir 
rival  ;  elle  acquiert  d'eux  le  droit  de  battre  la  monnaie  épiscopale 
et  la  juridiction  monétaire  \  accueille  malgré  leurs  réclamations 
les  sujets  des  terres  de  l'évêché  dans  sa  bourgeoisie,  et  administre 

*  «  Ad  formam  aliarum  civitatum  in  eo  honore  condita  est  hœc  civitas  et  ut  libéra 
sit.  »  Voyez  l'édition  du  statut  publiée  par  Schilter,  Chronique  de  Kœnigshoven,  p  74  5. 

3  Telle  fut  en  -1274  l'exemption  de  l'espèce  particulière  de  subsides  nommée  pré- 
caire (bœte) ,  en  4  54  5,  l'extension  de  sa  franchise  de  juridiction  aux  affaires  réelles 
et  personnelles,  en  4  528,  l'extension  de  sa  franchise  d'impôts  aux  terres  situées  hors 
île  l'Alsace.  Voyez  À Isat.  Diplom.,  tome  II,  pages  4,  444  et  4  58. 

3  Voyez  entre  autres  documents  ceux  des  années  4  284,  4  288  et  4  504 .  ïbid.,  p.  27, 
76  et  4  55. 

4  Voyez  les  documents  des  année»  4  298,  4  506  et  4  522.  Âlsat.  diplom.,  tome  II, 
pages  68,  85  et  4  27. 


451 

concurremment  i?ec  toi  tribunaux  épÉfeopaoi  ta  (Mita  tM 

criminelle.  Jusqu'en  1381,  les  minime  de  son  conseil  m  tin 
dans  un  b.Uiincnl  appartenant  a  l'é+édlé',  lotit  tel  \<mix,  en  qu» 
sorte,  des  évéques.  Gett6  année,  elle  sortit  d|  cril.-  JépWld 
par  la  construction  d'un  hotol-de-ville  ',  Kl  plus  lard,  m  ! 

i  de  faire  dans  les  jardins  du  palais  épisrnpal  l<*  serment  pres- 
crit par  la  transaction  de  1263.  Depuis  rellr  époque,  ccsermcf 
fit  sur  la  place  de  la  cathédrale  2. 

La  même  année  où  la  commune  construisit  un  lieu  de  n-union. 
elle  se  donna  un  code  de  législation.  «Jusqu'à  cette  époque. 
«  dit  un  chroniqueur  contemporain,  l'on  n'eut  point  de  remeil 
«  contenant  les  lois  de  la  ville,  et  l'on  jugeait  au  conseil  d'après  les 
«  usages;  a  leur  défaut,  chacun  prononçait  d'après  son  bon  sei^ 
«  A  la  vérité ,  le  droit  de  la  ville  était  écrit  ;  mais  il  était  dissémim 
«  dans  un  si  grand  nombre  de  titres,  que  souvent  l'on  ne  pouvait 
«trouver  la  disposition  dont  on  avait  besoin,  ce  qui  amenait 
«  toutes  sortes  de  difficultés  au  conseil*.  »  Pour  remédier  à  cet  in- 
convénient, la  commune  élut  en  1322  douze  hommes  choisis 
parmi  les  plus  renommés  par  leur  sagesse  et  leur  connaissance  du 
droit  et  des  usages  de  la  ville.  Ces  douze  législateurs  se  rendirent 
dans  la  commanderie  des  Templiers ,  située  dans  une  île  du  Rhin, 
et  y  rédigèrent  un  code  complet  à  l'usage  de  la  ville.  Leur  obéi  r 
terminée  au  bout  d'un  mois ,  fut  lue  devant  le  conseil  et  l'assem- 
blée des  échevins  des  corporations  ;  et  tout  le  peuple  jura  d'ob- 
server le  nouveau  code 5. 

Ainsi,  dans  cette  seconde  période,  la  commune  s'était  constituée 
définitivement.  Avec  Tannée  1332  commence  une  période  nou- 
velle qui  compléta  la  précédente  en  établissant  le  pouvoir  sur  le 
principe  de  la  souveraineté  populaire.  L'on  a  vu  pm  édemment 
tout  ce  qu'il  y  avait  d'aristocratique  dans  les  éléments  qui  CO*> 
stiluèrent  la  municipalité  à  Strasbourg.  La  part  active  que  les 
nobles  prirent   à  l'insurrection   de    1262   avait   augmenté  leur 


'  Voyez  Kœnigshnven,  Chronique  d'Alsace,  page  284. 
1  Ibid..p.  308. 

3  Wan  vormols  bette  nicn  uf  (1er  pfnlt/rn  k<  m  bacfc  ood 
heit  oder  jederman  nochsime  sinne,  Ibid.  f,  3GG. 

4  Ibid. 

8  Ce  recueil  de   loi»  encore  inédit  ,  nomme-  le  livre  de  h  villr  (  $latlburk 
*ervé  dans  la  biblinttvquc  publique  de  Stnsboorg.  H  f"»  •  en  4780 


452 

crédit  au  point  de  concentrer  dans  leurs  mains  l'autorité  presque 
loule  entière ,  et  dans  les  vingt  dernières  années  qui  précédè- 
rent la  révolution  de  1332,  le  gouvernement  avait  dégénéré 
en  oligarchie.  Deux  familles,  les  nobles  de  Zorn  et  ceux  de 
Mullenheim ,  en  possession  des  grands  offices  épiscopaux ,  se  par- 
tageaient alors  entièrement  l'adminislration  et  la  nomination  au 
conseil.  Non  contentes  d'usurper  les  prérogatives  populaires,  ces 
deux  factions  exerçaient  la  plus  odieuse  tyrannie.  «En  ce  temps-là, 
«  dit  notre  chroniqueur,  le  pouvoir  était  aux  mains  des  nobles  qui 
«  commettaient  mille  exactions  envers  le  peuple.  Parmi  eux  s'en 
«  trouvaient  de  tellement  insolents,  que  si  un  artisan  leur  réclamait 
«  le  prix  de  son  travail ,  au  lieu  de  salaire ,  ils  l'accablaient  de 
«  mauvais  traitements.  A  moins  de  se  faire  serf  de  corps  pour 
«  l'année  et  de  les  servir  comme  eût  fait  un  vilain  à  la  glèbe , 
«  un  homme  des  métiers  ne  pouvait  se  faire  payer  ce  qui  lui  était 
«  dû*.  »  Une  pareille  tyrannie  ne  pouvait  longtemps  se  maintenir. 
Au  milieu  de  leur  prospérité  toujours  croissante ,  les  classes  indus- 
trielles commençaient  à  sentir  leur  force.  Dès  l'année  1308,  les 
métiers  avaient  essayé  d'arracher  le  pouvoir  à  leurs  oppresseurs. 
Se  trouvant  un  jour  réunis  dans  un  repas  de  corps,  les  artisans 
s'entretenaient  des  exactions  du  prévôt  Nicolas  Zorn.  Échauffés 
par  leurs  récits  mutuels,  tout  à  coup  ils  se  lèvent  et  marchent,  ban- 
nières déployées,  sur  l'hôtel  dit  de  la  Haute-Montée,  où  se  trouvait 
le  prévôt  avec  la  noblesse.  Celui-ci,  accourant  avec  les  siens,  vint 
leur  barrer  le  passage.  Un  engagement  eut  lieu.  Il  en  coûta  la  vie 
à  seize  ouvriers  ;  trente  furent  blessés,  quatre-vingts  pris  et  bannis 
à  perpétuité2. 

Forcés  de  plier  sous  un  joug  que  la  victoire  avait  rendu  plus  dur 
encore  ,  les  métiers  attendirent  des  circonstances  plus  favorables. 
Elles  leur  furent  offertes  par  les  intrigues  continuelles  que  ma- 
chinaient l'une  contre  l'autre  les  deux  factions.  Ce  fut  à  l'occasion 
du  conflit  qui  s'éleva  entre  Louis  de  Bavière  et  Frédéric  d'Autriche. 


1  Zu  tlisen  zitenstunt  der  gewalt  dcrstette  mittenander  an  den  edeln  und  under  den 
edeln  wart  estHcber  so  boch  tragende  wen  ime  ein  ..  .antwergman  phennige  hiesch  so 
slug  der  cdelman  den  antwergman  undgab  ime  streiche  dran.  Sus  kunde  under  den 
antvvergluten  nicman  wol  bezalet  werden  cr  machte  sieb  donne  an  eincn  cdelnman 
inder  stat  dem  er  jores  dientc,  aiso  zu  den  dorfern  ein  geburc  simc  hcrren  jfenct. 
Kœnigshoven,  Chronique  d'Alsace,  page  504. 

3  Ibid.,  page  303  et  304. 


Les  Mullennetm  s'éiaicni  attachés  au  premiei  de    •  m  nnref ,  les 

Zorn  à  son  compétiteur.  I.a  \  uloire  >Yl;m!  déclarée  | I 

erédit  dos  .Mullenlieim  s'.iernil  d'autant,  cl  avec  lui  la  j;il< *u A 
lours  rivaux.    Tous  les  nobles  <io  la  ville  . t \ . i i « > t i I  prit  parti   pour 
l'une  ou  pour  l'autre  <le  ces  doux  msiflOlU  :  Itfl 
trente-deux  familles  de  leur  faction,  les  Mullenheim  \in-t-.|ii 

Chaque   aimée   des    fêles  extraordinaires,  imili'es  de    lll.dir. 
avaient   lieu  à  Strasbourg  le  mercredi  de  la  quati  i 
après  Pâques.  L'an  1332,  tous  les  nobles  s'étaient  réonii  dam  un 
jardin  public,  pour  célébrer  celte  solennité.  Au  milieu  du  Inl  qai 
suivit  le  repas,  une  querelle  s'éleva  entre  les  deux  familial 
vales;  on  en  vint  aux  mains:  deux  nobles  périrent  du  rot» 
Mullenheim,  sept  du  côté  des  Zorn.   L'exa8péralk>n    était  au 
comble;  de  part  et  d'autre  on  se  déliait,  on  se  menaçait.  A1 
dans  la  crainte  d'une  intervention   étrangère,  les  gens  des  in. - 
tiers   se    rendirent    chez  le  préleur  en  charge,   et   demai 
dèrent  qu'on  leur  livrât  les  clefs ,  l'étendard  et  le  sceau  de  la  ville. 
Maîtres  des  issues  et  en  possession  des  insignes  de  l'autorité,  Us 
songèrent  que  le  moment  était  venu  d'être  libres  et  de  prendre  leur 
part  du  gouvernement.  Ils  étaient  forts  de  leur  nombre  ,  constitué* 
antérieurement  à  la  commune,  égaux  aux  autres  citoyens,  saisis 
de  tous  les  droits  qui  donnent  accès  au  pouvoir.  La  municipalité  fut 
organisée  sur  de  nouvelles  bases.  L'ancien  conseil  composé  de 
vingt-quatre  membres,  tous  nobles,  fut  déposé  et  remplacé  par 
un  autre  égal,  en  nombre,  mais  choisi  indistinctement  dans  la  m 
blesse  et  la  bourgeoisie.  A  ces  vingt-quatre  conseiller*,  on  adjoi- 
gnit des  assesseurs  tirés  des  corporations  que,  pour  fort  ilier  le  parti 
populaire ,  on  éleva  successivement  jusques  au  chiffre  de  vingt- 
huit  tribus1  en  forçant  certaines  professions  particulières  que  les 
nobles  avaient  admises  dans  leurs  curies  comme  plus  honorable*, 
à  quitter  ces  curies2. 

En  même  temps  que  l'on  augmenta  les  tribus  populaires,  on 


'    Voyez  Kœnigslioven,  p.  304  et  505,  et  sur  les  chiffres  de»  tribu»,  page  4  404. 

1  Tels  étaient  les  bateliers,  les  marchands  de  blé ,  cordier»,  charron* ,  pelletier*  . 
marchands  de  salaisons,  maquignons,  gourmet*  et  revendeurs  de  fruits    En4~' 
força  également  les  orfèvres,  marchands  de  draps,  toim<  li<r*  et  autre*  a 
curies,  et  la  im-mc  année  on  décida  que  k  I  artisan*  qui  ,  par  l«  I  .la  banque 

ou  par  mariage,   parviendraient  a  la  noblesse,   resteraient  inscrits  dans  leurs  tribu». 
Voyez  ibid.,  pages  307,  34  2,  et  note  b. 


454 

diminua  celles  des  nobles  qui  jusque-là  avaient  été  au  nombre  de 
huit.  On  abattit  quatre  de  leurs  lieux  de  réunion,  construits  sur  les 
terrains  de  la  commune.  Ces  lieux  étaient  l'hôtel  dit  de  la  Haute 
montée  où  s'assemblaient  les  Zorn ,  celui  portant  pour  enseigne  la 
Meule  de  Moulin  où  se  réunissaient  les  Mullenheim,  et  ceux  du 
Navire  et  de  YÉpître1. 

Indépendamment  de  leur  entrée  en  majorité  dans  le  conseil ,  les 
métiers  voulurent  avoir  un  magistrat  tiré  de  leur  sein ,  spéciale- 
ment chargé  de  les  défendre  ,  et  qui,  en  qualité  de  représentant 
de  la  souveraineté  populaire ,  devait  être  le  chef  suprême  de  la 
cité.  Ce  magistrat  fut  ÏÀmmeister  2.  Dès  l'année  1230,  on  trouve 
mentionné  dans  les  listes  des  conseils  un  maître  des  échevins3, 
magistrature  analogue  à  la  précédente  ;  mais  de  même  que  les 
corporations  qu'elle  représentait,  cette  magistrature  était  alors 
dénuée  de  toute  valeur  politique.  Le  Schôffenmeister  n'avait  point 
entrée  dans  le  conseil  ;  ses  fonctions  se  bornaient  à  convoquer  les 
échevins  des  corporations ,  lorsqu'il  plaisait  au  conseil  de  les  con- 
sulter4. La  révolution  de  1332  plaça  tout  d'un  coup  ce  magistrat 
à  la  tête  de  la  cité.  Il  devint  président  de  la  commune.  Il  convoquait 
le  conseil ,  y  proposait  les  affaires  et  le  premier  y  donnait  son  suf- 
frage. Comme  chef  de  l'état,  il  nommait  les  ambassadeurs  de  la 
république,  et  était  dépositaire  des  clefs  et  du  sceau  delà  ville. 

A  la  tête  de  l'ancien  conseil  étaient  placés  quatre  maîtres  tirés 
de  la  noblesse;  ils  furent  remplacés  par  quatre  autres,  également 
nobles,  et  entre  lesquels,  comme  précédemment,  l'administration 
devait  rouler  de  trois  en  trois  mois.  Les  fonctions  du  maître  régent 
furent  de  recueillir  les  voix  au  conseil  ;  c'est  en  son  nom  que  se 
publiaient  les  actes. 

Cette  nouvelle  organisation  varia  pendant  les  cent  cinquante  an- 
nées qui  suivirent,  mais  sans  jamais  perdre  son  caractère  démo- 
cratique. On  fit  de  nombreux  essais  pour  satisfaire  aux  exigences 
populaires  et  obtenir  l'équilibre  le  plus  parfait  possible  dans  la 


1  Ibid.,  page  507. 

1  Ammanmeister,  antwergmeister,  magister  opifîcum,  chef  des  métiers. 

3  Schœffenmeister,  Voyez  Chronique  de  Kœnigshoven,  préface. 

4  Wie  dochmen  vor  einen  antwergmeister  gehebet  bette ,  doch  so  stunt  kcin  gewalt 
an  ime  wan  das  er  die  schoffele  besamete  so  men  ùt  mit  in  ze  rote  wolte  werden. 
Chronique  de  k'a>nigshoven,  page  50S. 


455 
machm  gottvernenunlite.  il  y  eut  tantôt  plus,  tantôt  n 

membres  nobles  et  plébéiens  au  conseil;  les  fonctions  des  mai! 
delà  dté  durèrent  plus  «m  moins  de   temps.  I.n   l'i  1 1 
que  YAmmcisler  sorti  de  charge  ne  pnurniil  êtW  réélu  qu'au  boul 
de  cinq  ans.  Depuis  l'établissement  de  la  eommnne  c'était  l< 
sortant  qui  élisait  le  nouveau  ;  en  1  133 ,  il  fui  décidé  que  1rs  mem- 
bm  plébéiens  seraient  choisis  par  les  échevins  i 
les  membres  nobles  continuèrent  à  être  élus  paiTattctefl  COœ 
Bu  1456,  poo?  faciliter  l'intelligence  des  affaires  aux  DOUream 
conseillers,  on  établit  que  la  moitié  seulement  <iu   codmH  M 
renouvelée  chaque  année»  ce  qui  amena  la  biennalilé  d< 
lions  pour  chaque  membre.  En  1472,  il  fut  décidé  que  les   noble* 
n'auraient  jamais  qu'un  tiers  des  places  au  conseil.  Ces  riner» 
changements  préparèrent  la  forme  définitive  que  reçut  la  consti- 
tution en  1482  et  qu'elle  garda  jusqu'en  1789. 

Conformément  au  principe  qui  avait  triomphé  en  1332,  le  gouver- 
nement fut  basé  sur  l'existence  politique  des  corporations  d'arls  et 
métiers.  Trois  classes  composaient  la  population  :  les  nobles  app 
Constoffler1,  les  bourgeois,  et  les  artisans2.  Deux  seulement  furent 
politiquement  reconnues:  les  nobles  etlesartisans;  tous  les  bour- 
geois, à  quelque  profession,  libérale  ou  autre,  qu'ils  appartinssent, 
furent  tenus  de  se  faire  agréger  à  quelqu'une  des  tribus  d'art»  et 
métiers.  A  cette  condition  seulement,  ils  furent  admis  a  jouir 
du  droit  de  cité  et  des  droits  politiques. 

Le  conseil  fut  composé  de  trente  et  un  membres  :  dix  nobles , 
un  aynmeister  ou  consul,  et  vingt  plébéiens,  représentant  les 
vingt  tribus  dans  lesquelles  toute  la  population  fut  répartie8. 

1   Constabularii. 

'  Handwercker. 
Voici  les  noms  de  ces  vingt  tribus  :  4°  celle  des  bateliers  ou  de  l\inrrc  ;  — 
marchands  ou  du  miroir,  primitivement  au  premier  rang,  tt  remplacer  en  4  474  par 
relie  des  bateliers;  —  3°  celle  des  bouchers  ou  de  la  fleur;  —  4°  des  cabarcticr*  ou 
des  francs  bourgeois:  —  S  •  des  drapiers,  comprenant  les  tisserands,  foulons .  mar- 
chands et  fabricants  de  drap  ;  —  f>"  des  meuniers  ou  de  la  I. interne,  .i  l..qu.  II. 
agrégés  les  marchands  de  blé  ,  gTainetiers,  barbiers  et  chirurgiens; — 7°  des  char- 
cutiers et  marchands  de  salaisons  ou  de  la  Moresse,  à  laquelle  étaient  agrégés  h 
tiers  et  eordiers;  —  8°  des  orfèvres  ou  des  échasset ,  |   Lqurlle  étaient  agrégés  le» 
peintres,  vitriers,  imprimeur-,  libraire*  «t  n-lirur*;  —  9°  de*  boulanger»;  —  40»  des 
pelletiers  ;  —  4  4  »  des  tonneliers  et  brasseurs  de  bière  ;  —  42°  de*  tanneurs  ;  —  43-  de» 
rourmets,  vignerons  et  marchands  de  vin,  à  laquelle  étaient  agrégé*  les  perruquim 


4.56 

D'après  le  règlement  fait  en  1456 ,  ces  conseillers  étaient  re- 
nouvelés par  moitié,  c'est-à-dire  que  cinq  des  conseillers  nobles  et 
dix  des  conseillers  plébéiens  faisaient  place  à  d'autres. 

Les  cinq  membres  nobles  étaient  élus  par  la  totalité  de  l'ancien 
conseil ,  avant  sa  dissolution. 

Les  dix  plébéiens  étaient  nommés  par  les  dix  tribus  auxquelles 
appartenaient  ceux  qui  sortaient  de  charge.  Leur  élection  était  faite 
parles  échevinsde  ces  tribus,  au  nombre  de  quinze  dans  chacune 
d'elles. 

Les  dix  conseillers  plébéiens  nouvellement  élus,  joints  aux  dix 
anciens,  et  représentant  ainsi  les  vingt  tribus,  élisaient  ensemble 
Vammeister  ou  consul,  toujours  tiré  de  la  classe  plébéienne  et  choisi 
parmi  six  consulaires  perpétuels ,  dont  le  même ,  d'après  le  prin- 
cipe posé  en  1416 ,  ne  pouvait  être  réélu  qu'après  cinq  années. 

A  l'instar  des  six  consulaires,  il  y  avait  six  préteurs  tirés  de  la  no- 
blesse ,  dont  deux  étaient  élus  chaque  année  parmi  les  cinq  nou- 
veauxconseillers  nobles.  L'administration  circulait  entre  eux  de  trois 
en  trois  mois,  de  manière  que,  quand  les  deux  nouvellement  élus  en- 
traient en  charge,  les  deux  plus  anciens  cessaient  leurs  fonctions  [, 

Devenu  un  état  presque  souverain  au  quinzième  siècle,  la  com- 
mune de  Strasbourg  sentit  la  nécessité  de  séparer  l'administration 
publique  de  l'expédition  courante  des  affaires.  A  cet  effet,  elle 
créa  trois  collèges  particuliers  plus  spécialement  chargés  de  la  ré- 
gence, et  dont  l'existence  fut  confirmée  par  la  constitution  de  1482. 

Le  premier  de  ces  collèges  était  celui  dit  des  Treize2,  élu  en 
1433  par  vingt-huit  échevins  tirés  de  chacune  des  tribus  d'arts  et 
métiers  qui  s'élevaient  alors  à  ce  nombre.  Ce  collège  se  compo- 
sait de  quatre  nobles^ quatre  préteurs),  de  quatre  consulaires, 
quatre  bourgeois  et  du  consul  régent. 

Comme  le  grand  conseil ,  il  était  convoqué  par  ce  dernier  qui  y 
proposait  les  affaires.  Les  voix  étaient  recueillies  par  le  préleur  en 
charge.  Les  Treize,  dont  les  attributions  avaient  été  définies  par 


—  4  A"  des  tailleurs  ;  —  4  5 "  des  maréchaux  ferrants  et  serruriers  ;  —  4  6°  des  cordon- 
niers ; —  47  ■  des  pêcheurs  ;  —  4  8°  des  charpentiers  et  menuisiers  ;  —  4  9  des  jardi- 
niers ;  —  20°  des  maçons. 

•  Voyez  la  charte  du  gouvernement  dressée  en  4  482.  Chronique  de  KœnigshovcH, 
page  4092.  Cette  charte  appelée  Schwœrbrief  était  lueet  jurée  solennellement  chaque 
année>  après  les  élections,  par  tous  les  ordres  de  l'état. 

a  Die  XIII  p.eheirr.e  rath  ;  Tredecim  viri. 


le  collège  suivant,  connaissaient  de  toutes  les  affaires  secrètes  et 
d'une  Mmt6  importance,  par  eiempNh  le  II  paii  n  ■> 

formairut  aussi  le  IrtNuwl  d'appel  des  sentences  du  ri  cil 

La  même  année,  et  sur  la  motion  -lu  collège  |utVn|rni ,  fui  éta- 
bli celui  des  Quinze  l ,  composé  de  cinq  nobles,  parmi  lesquels  un 
ou  deux  préleurs,  et  dedil  bourgeois.  Parmi  ces  dtnriefl 
vaient  figurer  ni  le  consul  en  charge,  ni  aucun  âm  COllllMrt 
ni  deux  éclievins  appartenant  à  la  môme  tribu.  Ton!  mt\ 
vait  avoir  trente-trois  ans.  La  présidence  alternait  tous  le^ 
entre  un  membre  noble  et  un  plébéien.  Les  attributions  de  ce  i  "I 

,  réglées  par  celui  des  Treize  ,  étaient  de  veiller  M  jn.inri.fi 
delà  constitution,  à  l'exécution  des  lois,  à  l'administration  des  (te- 
ntera publics  et  à  la  monnaie.  Il  connaissait  également  des  appels 
des  tribunaux  des  corporations,  et  exerçait  la  censure  mr  \êê  mem- 
bres du  grand  conseil  et  des  tribunaux  inférieurs. 

Le  troisième  collège  était  celui  dit  des  Vingt  et  un  ■ ,  comp< 
dans  l'origine,  de  vingt  et  un  plébéiens  sortis  du  grand  convil. 
L'objet  primitif  de  ce  collège,  dont  la  création  remonte  à  Tannée 
1418,  fut  de  remédiera  l'instabilité  du  grand  conseil  qui,  à  cette 
époque,  se  renouvelait  en  totalité  chaque  année.  Devenu  sans  ob- 
jet depuis  que  l'on  eut  décidé  que  les  fonctions  de  chaque  con- 
seiller seraient  biennales,  il  fut  réduit,  après  plusieurs  varia- 
tions, à  un  petit  nombre  de  membres ,  savoir  :  un  consulaire,  un 
conseiller  noble  et  deux  ou  trois  plébéiens. 

Les  trois  collèges  dont  nous  venons  de  parler  étaient  appelé* 
les  Chambres  secrètes.  Leur  réunion  formait  ce  qu'on  nommait  le 
Directoire  immuable 3,  parce  que  les  fonctions  de  leurs  membres 
étaient  perpétuelles.  Lorsqu'une  place  venait  à  vaquer  dans  I  un 
d'entre  eux,  le  remplaçant  devait  être  élu  dans  les  trois  joui 
pris  dans  le  collège  immédiatement  inférieur,  ou  dans  le  gl 
conseil,  ou  parmi  les  échevins. 

Ainsi  donc  ,  pour  le  système  créé  par  la  révolution  de  133 
régularisé  par  la  constitution  de  1482,  les  métiers  domfoi 
dans  toutes  les  parties  du  gouvernement.  11  en  était  de  même  de 
tous  les  tribunaux  inférieurs.  Chaque  année  I  s  des  cor- 

porations présentaient  au  grand  conseil  un  certain  nombre  decan- 

<   Die  unfzefhen  mcUtcr  ;  Quindtcim  un. 

1   Ein  und  zwan/i 

3  l)as  bcstciuli^'C  regiment. 

i.  ai 


458 

didats  pour  être  répartis  dans  ce  qu'on  appelait  le  Petit  Sénalei  les 
tribunaux  et  chambres  inférieurs. 

Déjà  admis  en  majorité  dans  tous  les  conseils  ,  les  métiers  jouis- 
saient encore  d'une  autre  prérogative  de  la  plus  haute  importance. 
En  cas  de  partage  au  conseil  et  dans  les  circonstances  intéressant 
le  salut  de  la  ville ,  leurs  échevins  se  réunissaient  en  une  cour 
suprême,  nommée  le  Grand  Conseil  des  trois  cents  échevins  ', 
auquel  le  gouvernement  faisait  appel  ;  et  qui ,  en  qualité  de  repré- 
sentant de  la  souveraineté  populaire,  prononçait  définitivement2. 

Grâce  à  celte  forme  de  gouvernement,  si  favorable  au  dévelop- 
pement de  toutes  les  industries,  la  cité  arriva  à  l'apogée  de  la  puis- 
sance et  de  la  splendeur,  et  dès  lors  elle  fut  sans  rivale.  Pareil 
au  droit  de  cité  de  l'ancienne  Rome,  le  droit  de  bourgeoisie 
de  Strasbourg,  entouré  d'honneur  et  de  franchises,  fut  Tune 
des  prérogatives  les  plus  recherchées  durant  le  moyen  âge.  Les 
nobles  et  les  seigneurs  les  plus  puissants  le  briguèrent  à  l'envi. 
Frappés  de  la  sagesse  de  ses  institutions ,  et  jaloux  de  mettre  dans 
leurs  intérêts  une  cité  dont  l'influence  toute-puissante  décidait  du 
destin  de  l'empire,  les  empereurs  ajoutèrent  à  ses  anciennes  im- 
munités des  privilèges  particuliers  qui  la  placèrent  à  la  tête  des 
villes  libres.  En  1355,  Charles  IV  l'affranchit  de  tout  péage  non 
autorisé  par  l'empire.  En  1433,  Sigismond  anoblit  en  masse 
toute  cette  population  d'artisans ,  en  accordant  à  tout  habitant  le 
droit  de  posséder  des  fiefs.  La  même  année,  il  voulut  que  la  cité 
devînt  asile  pour  tous  les  proscrits ,  et ,  en  1435,  il  lui  accorda  le 
privilège  d'être  jugée  par  austrêgues  ou  arbitres,  droit  qui  assimi- 
lait sa  condition  à  celle  des  princes  souverains. 

Représentée,  depuis  sa  révolulion,  par  une  magistrature  éner- 
gique, la  commune  ne  connaît  plus  désormais  de  pouvoir  contre 
lequel  elle  n'ose  lutter.  En  1350,  elle  défend  la  liberté  de  son 
fleuve  contre  l'empereur  et  les  électeurs  qui  veulent  établir  de 
nouveaux  péages  sur  la  navigation  ;  elle  barre  le  Rhin  pendant 
trois  années,  et  force  les  seigneurs  riverains  à  abandonner  leurs 
prétentions.  Quelques  années  après ,  Charles  IV  lui  ayant  retiré, 
par  un  article  de  la  bulle  d'or,  le  droit  d'accueiliir  des  étrangers 


1    Der  grœssere  von  drey  hundert  maennern  bestehende  schoffenralh. 

»  La  formule  des  décisions  émanées  de  la  cour  des  échevins,  et  confirmées  par  1« 
grand  conseil  et  le  directoire  permanent  était  :  Un$ere  Ilerren,  tncistcr  und  rat  h  $chôf- 
f«l  und  amman. 


#  159 

si  bourgeoisie,  elle  défend  avec  fermeté el coti  pin* 

ancien  et  le  plus  cher  de  ses  privilèges,  celui  qtri  raHfmflail  en 
quelque  lorle  à  l'ancienne  Homo,  dont  le  droit  de  dté  m  i 
naissait  d'autres  homes  aue  le  mande.  En  l  ISO,  alla  osai  ai  ban 

sa  noblesse  qui  refusait  de  payer  l'impôt.  Sommée,  ai  1458  t 

1Ï7Î ,  de  contribuer  aux  subsides  et  de  faire  sri  imni  de  fil 
et    d'hommage   aux   empereurs,  elle  non* 

comme  attentatoires  a  ses  franchises  et  à  ses  libertés.  En  1  i7 1 ,  : 
prisant  les  menaces  de  Charles-le-Témcraire,  elle  siège  au  trihu- 
nal  des  villes  impériales  de  la  province,  qui  condamn»-  I  II  peine 
de  mort  Pinsolent  préfet  du  Bourguignon,  Pin  n   de  lfagenba<  h  . 
qui  avait  osé  traiter  ses  magistrats  de  vils  artisans,  et  leur  avait 
annoncé  que  bientôt  ils  auraient  un  maître.  .M.iis  ( ■',  >t  surtout  dans 
le  grand  mouvement  de  la  réforme  que  la  commune  déploie  son 
énergie  et  fait  preuve  de  son  amour  pour  l'indépendance  par  les  ef- 
forts au  prix  desquels  elle  achète  la  liberté  de  conscience.  Dés 
l'année  152C ,  elle  s'allie  avec  l'électeur  de  Saxe  et  le  landgrave  de 
liesse.  En  1546,  elle  joint  ses  forces  a  celtes  des  confédérée  <l< 
Smalcalde  ;  en  15i8,  elle  rejette  l'intérim,  demande  un  conci! 
envoie  à  Trente  le  plus  éloquent  de  ses  orateurs  pour  défendre  sa 
profession  de  foi.  Toute-puissante  alors,  ce  n'est  plus  comme  d'égal 
à  égal  qu'elle  traite  avec  ses  évéques.  Dès  Tannée  1490,  l'empe- 
reur Frédéric,  en  la  dispensant  d'obéir  à  toute  juridiction  ecclé- 
siastique dans  les  choses  civiles,  avait  porté  un  coup  mortel  à  l'au- 
torité épiscopale.  La  défense  que  fit  Maximilien,  en  ir>!.%>,  ;iu\ 
tribunaux  épiscopaux  de  saisir  et  vendre  les  biens  d'un  bourgeois 
sans  l'autorisation  de  Yammeislcr,  ola  toute  sanction  aux  juge- 
ments de  ces  tribunaux.  En  accordant  à  la  ville  ,  en  1506  ,  le  droit 
de  battre  monnaie  à  son  coin,  le  même  empereur  brisa  le  derniei 
lien  de  sa  sujétion.  Devenus  alors  l'ombre  d'eux-mêmes,  les  offices 
épiscopaux  furent  successivement  achetés  par  la  ville.  Des  le 
mencement  du  seizième  siècle,  Vavouerie  lui  avait  été  rendue.  I 
recette  des  péages,  l'office  de  prévôt  et  celui  de  comte  du  palab  . 
engagés  par  l'évêque  protestant (ieorges de  Brandebourg,  lui  rw 
tèrent  définitivement  acquis  par  le  traité  de  Ha-uenau.  cm  lu  an 
1604.  En  1681 ,  époque  de  sa  réunion  à  la  France,  St 
formait  non-seulement  une  commune  libre .  mais  une  rentable 
république ,  jouissant  de  tous  le*  droits  de  >ouvcraim  ladale 

qui  constituent  un  état  indépendant. 

B.  Bi-:i(MI\HD. 


* 

Ê  T  U  »  E 


SUR 


LA    LANGUE   FRANÇAISE, 


A  PROPOS  DE  L  OUVRAGE  POSTHUME   DE  GUSTAVE  FALLOT  '. 


Quand  on  étudie  les  grammairiens  du  dix-septième  siècle ,  on 
ne  peut  s'empêcher,  tout  en  admirant  le  savoir,  le  goût,  le  dis- 
cernement de  ces  maîtres  de  la  langue  française ,  de  regretter  que 
l'ignorance  où  ils  ont  été,  à  l'égard  des  premiers  monuments  de 
notre  idiome  ,  ait  parfois  ôté  à  leurs  travaux  la  solidité  propre  aux 
œuvres  fondées  sur  la  logique  et  la  raison.  En  flétrissant  d'un  dé- 
dain systématique  tout  écrivain  gaulois ,  ces  philologues  se  con- 
damnaient à  appuyer  leurs  décisions  sur  le  seul  usage  du  temps  où 
ils  vivaient  ;  cette  méthode  avait  de  graves  inconvénients. 

Ainsi,  Ménage,  Patru,  Bouhours,  Coeffeteau,  Regnier-Des- 
marets ,  Th.  Corneille  et  les  autres  érudits  de  cette  époque,  ai- 
dés de  profondes  études  sur  les  latins ,  sur  les  grecs ,  sur  les  bons 
auteurs  modernes,  sur  les  lois  de  l'analogie  et  sur  l'usage ,  sont 
rarement  d'accord  sur  une  question  grammaticale.  Chacun 
d'eux  professe  une  règle  particulière ,  étayée  par  des  arguments 
spécieux  ;  chacun  d'eux  cherche  à  son  opinion  des  sectateurs  parmi 
les  gens  de  la  cour,  et  si  quelqu'un,  souhaitant  d'apprendre  à 
bien  parler ,  s'enquierl  dans  les  écrits  de  ces  philologues  du  vé- 
ritable beau  langage,  il  trouve  cinq  ou  six  vérités  contraires, 
placées  en  équilibre  parfait.  Le  plus  habile  de  ces  linguistes , 
Vaugelas,  qui  les  a  dépassés  de  beaucoup,  et  par  le  style ,  et  par  la 


1  Recherches  sur  les  formes  grammaticales  de  la  langue  française  et  de  se»  dialecte* 
au  treizième  siècle.  Un  vol.  in-8'\  Paris,  4  859. 


m 

ilé,  était  contesté  chaque  jour  f  ci  personne  n'était  MX]  i 
quand  la  Mollir  le  Vayer,  bien  inférieur  .1  ce  prit* 
mairiens  français,  écrivait  :  «  Les  remarques  de, M.  de  Vaut; 
ne  sont  fondées  que  sur  des  sentiments  particuliers.  » 

Tout  en  convenant  de  l'injustice  de  ce  reproche ,  il  faut  recon- 
naître que  si  Vaugelas  eill ,  ainsi  que  ses  contemporains,  connu 
l'histoire  de  la  langue  ,  on  n'aurait  pu  le  lui  adresser,  - 
il  aurait  possédé  pour  la  défense  de  ses  opinions,  des  arguai 
d'une  valeur  réelle ,  et  dont  l'absence  donne  5  ses  Remarque* 
quelque  chose  d'arbitraire.  Or,  il  est  important  pour  non  de 
gnaler  cette  lacune  et  d'expliquer  toute  notre  pensée  a  cet  égard  . 
afin  de  faire  mieux  sentir  l'influence  utile  des  Recherches  de  Fallut 
sur  les  formes  grammaticales  de  notre  langage  au  treizième  siècle, 
ouvrage  que  nous  analyserons  tout  à  l'heure. 

Voici  comment  Vaugelas  définit  le  bon  usage  sur  lequel  seul,  il 
fait  reposer  la  pureté  de  notre  langue  :  «  C'est  la  façon  de  parler 

«  delà  plus  saine  partie  de  la  cour quand  je -dis  la  mm 

«  comprends  les  femmes  comme  les  hommes etc.  Il  esl  cer- 

«  tain  que  la  cour  est  comme  un  magazin,  d'où  notre  langue 
«  tire  quantité  de  beaux  termes  pour  exprimer  nos  pensées ,  et 
«  que  l'éloquence  de  la  chaire,  ni  du  barreau,  n'auroil  pa>  lei 
«  grâces  qu'elle  demande ,  si  elle  ne  les  emprunloil  presque  tou- 
te tes  à  à  la  cour.  » 

Ménage,  de  son  côté,  qui  brillait  au  palais,  préférait  la  ville; 
Vadius  était  un  peu  cousin  de  Monsieur  Lysidas  et  de  ce  h  isso- 
tin —  qui  parlait  toujours  de  grec  et  de  latin,  et  qui  s'écriait 
d'un  air  fièrement  dédaigneux  : 

«  La  cour,  comme  l'on  sait ,  ne  lient  |>.i-  i  l'esprit, 
«  Klle  a  quelque  intérêt  d'appuyer  l'ifjiioianrc.  » 

Suivant  Ménage,  la  langue  doit  être  fixée  d'âpre  PanSl 
latine,  quant  aux  mots  isolément  considérés  ;  d*apréfl  la  gre< 
pour  le  tour  de  la  phrase  et,  dans  ce  qui  concerne  l'usai, 
faut  consulter  les  bons  auteurs.  (Ces  mots,  dans  la  bouche  de  Mé- 
nage ,  signifient  Gilles  Ménage  et  nul  autre).  Malgré  son  éru- 
dition, Ménage  fait  regretter  plus  que  d'autres,  « 
l'ignorance  de  son  époque  au  sujet  des  vieux  textes  de  la  langue 
d'oïl  ;  car  cet  écrivain  plus  érudil  que  judicieux* s'égare  1 
plaisir.  Il  est  pénible  de  le  voir  fouillei  l'ét]  n  ignol, 

dans  l'italien  ,  cl  procédant  à  l'aide  dune  fausse  loi  d'analogi 


462 

rencontre  des  Latins  et  des  Grecs ,  nous  enseigner,  par  exemple  f 
qu'il  faut  dire  une  salmandre  dans  un  écrit  familier ,  et  une  sala- 
mandre dans  les  compositions  relevées.  Ailleurs,  il  trouve  bon 
de  dire  castonnade  et  non  cassonnade,  à  <;ause  de  l'usage.  Trop 
souvent  aussi,  il  préconise  une  méchante  expression,  parce  qu'elle 
est  de  Paris,  tandis  que  la  locution  régulière  est  provinciale. 

En  somme,  ces  philologues  qui  ont  presque  fixé  la  langue,  en 
ont  fait  sous  quelques  rapports  un  objet  de  mode  ,  en  acceptant , 
par  sympathie  pour  les  gens  de  la  cour ,  des  locutions  illogiques 
qui  sans  eux  n'auraient  pu  s'établir. 

Peut-être  ont-ils  donné  trop  d'extension  au  précepte  de  Quin- 
tîlien ,  aliud  est  latine,  aliud  grammaticè  loqui;  toujours  est-il 
que  leur  époque  a  vu  se  multiplier  les  gallicismes  et  se  consolider 
plusieurs  des  innovations  de  ces  courtisans  italianisés,  contre  les- 
quels ,  moins  d'un  siècle  auparavant,  Henri  Eslienne  s'était  pro- 
noncé avec  énergie. 

Quelques  années  avaient  suffi  pour  déplacer  totalement  la  base 
sur  laquelle  les  linguistes  fondaient  autrefois  leurs  opinions  ;  Henri 
Eslienne  avait  pensé  tout  autrement  que  ses  successeurs,  que  Vau- 
gclas,  que  Ménage,  et  loin  de  se  modeler  sur  la  cour  :  «  La  cour  est  la 
«  forge  des  mots  nouveaux  (s'écriait-il  dans  une  lettre  au  président 
«  de  Mesmes  ),  le  palais  leur  donne  la  trempe  ;  et,  le  grand  désordre 
«  qui  est  en  nostre  language  procède  pour  la  plus  part ,  de  ce  que 
«  Messieurs  les  courtisans  se  donnent  le  privilège  de  légitimer  les 

«  mots  baslards  et  de  naturaliser  les  estrangers (et  ailleurs, 

dans  le  traictè  de  la  conformité  du  language  françois  avec  le  grec  )  : 
«  J'ai  raconté  ces  deux  histoires ,  pour  monstrer  la  pitié  que  c'est 
«  de  courtisans  qui  n'ont  point  de  lettres ,  et  en  quel  danger  ils  ex- 
ce  posent  leur  honneur,  quand  ils  se  veulent  faire  valoir  par 
«  leur  language...  etc..  De  ma  part,  je  puis  assurer,  avoir  ouy 
«  souventes-fois ,  en  bonne  compagnie  ,  de  la  bouche  de  ceux 
«  qui  plus  s'esecutoyent  parler ,  et  pênsoyent  le  mieux  pindarizer , 
«  des  mots  escorchez,  aux  quels  il  n'y  avoit  pas  moins  à  rire 

«  que etc.  » 

Ainsi  padait  ce  grand  philologue ,  soutenant  la  cause  de  la 
langue  française ,  envahie  de  son  temps  par  la  mode  italienne- 
espagnole  ,  comme  elle  l'est  de  nos  jours  par  l'anglomanie  ;  son 
indignation  se  montre  à  toutes  les  pages,  et  il  fait  même  de  cette 
affaire  une  question  d'orgueil  national.  «  Messieurs  les  courtisans 
«  se  sont  oubliez  jusques-là  ,  d'emprunter  d'Italie  leurs  termes  de 


«  guerre  (laissaos  leurs  prefrea  ei  aaoiea*)*.,  al  d'ici  a  peu  d'ans, 

qui  seraceluy  qui  ne  pensera  que  la  France  ail  nppns  |  ,,rt  delà 
«  guerre  en  leschole  d'Ilalie  t  quand  il  verra  qu'elle  usera  «1 

ternes  italiens...  Voila  comment,  un  jour,  les  dis)  i*kea«roe4  le 
«  brait  davoir  esté  les  rnaiafre 

Les  érmliis  de  ce  temps  voulaient  < p i e  le  (sauçais  hit  la  lan- 
gue du  peuple,  du  peuple  entier,  el  non  le  parler  d'une  i 
restreinte:  ils  la  voulaient,  cette  langue,  exempte  de  fard  ■  de  ca- 
price ,  d'étiquette,  et  Henri  Kslienne  prétendait  avec  raison  qu'a 
vent  de  sortir  de  notre  pays,  nous  devrions  Oiir*»  noirr  pmt 
mois  et  des  façons  de  parler  que  nous  y  trouvons,  «  mi 
«  cher  les  uns  aux  autres  :  ce  mot-là  sent  sa  boulic  ,  ce  ui<>i-l  i 
«  sent  sa  rave  ,  ce  mot-là  sent  sa  place  Maubert.  ■ 

Pensée   judicieuse  que  Malherbe  s'est  fait  gloire  d'e 
plus    tard    dans    les  mômes  termes.  Ainsi  le   seizième    si 
appuyait  ses  idées  philologiques  sur  le  latin,  sur  le  grec,  sur  le 
fonds  môme  de  l'ancien  idiome  de  nos  pères,  à  l'exclusion  abso- 
lue de  la  cour  ;  et  l'époque  suivante,  sans  toutefois  décliner  Pé- 
tude  de  l'antiquité  ,  considérait  les  courtisans  comme  U  pria 
source^du  purisme  et  du  bien  parler. 

Vaugelas  eut  peut-ôtre  le  sentiment  vague  et  instinctif  des  jh 
convénients  de  cette  méthode  ,  à  le  juger  d'après  un  passage  «In 
premier  volume  des  Remarques  ,  lequel  passage  est  un  argumen' 
victorieux  pour'Ja^thèse  que  nous  défendons.  C'est  à  propos  de  l'ad- 
jectif doué  dont  il  soutient  la  valeur  contre  plusieurs  paris 
«  Tous  les  bons  écrivains  (dit-il  )  s'en  servent  ;  el  non-seulement 
«  les  modernes,  mais  les  anciens.  Amyot  le  dit  à  tout  propos. 
«  Sur  quoi  il  faut  noter  que  de  tous  les  mots,  el  de  toutes  jeu 
«  façons;de  parler  qui  sont  aujourd'hui  en  usage,  les meillet 
«  sont  celles  qui  Tétaient  déjà  du  temps  d'Amyot ,  comme 
«  de  la  vieille  et  delà  nouvelle  marque  tout  ensemble.   » 

Vaugelas  observe  à  un  autre  endroit  que  les  tournure*  de 
phrases  et  les  tropes  usités  dans  les  vers  de  F.  Villon,  loin 
passé,  ont  en  général  bien  moins  vieilli  que  ce 
nées  à  des  époques  plus  récente»,  sous  des  plumes  bien  | 
biles. 

Comment  les  grands  linguistes  du  plus  beau  siècle  [illéi 
temps  modernes  n'onl-ils  pas  conclu  de  celle  observation  qu 
meilleur  moyen  de  discerner,  sans  s'abandonner  aux  haï 
caprice,  les  mois,  les  façons  «le  parlai  propre 


464 

çais,  était  d'étudier  ce  génie  dans  son  essence  ,  de  remonter  à  la 
source  faible  encore  ,  il  est  vrai ,  mais  pure,  et  de  se  familiariser 
aux  instincts  d'harmonie  de  ce  langage  ,  en  faisant  résonner  son 
clavier  primitif! 

De  l'observation  de  Vaugelas  jusqu'à  cette  pensée,  il  n'y  a 
qu'un  pas ,  et  ce  pas  qui  conduit  à  une  méthode  complète ,  il  a  fallu 
près  de  deux  siècles  pour  le  faire  ;  car  il  n'y  a  pas  vingt  ans  qu'on 
s'occupe  avec  fruit  des  travaux  paléographiques.  Leur  brusque  ir- 
ruption a  même  troublé  quelque  peu  le  style  du  jour  ;  mais  il  est 
permis  de  croire  que  si  nos  pères  avaient  joint  ces  matériaux  dan- 
gereux que  nous  possédons  au  riche  butin  de  leur  érudition,  la 
langue  se  serait  conservée  plus  nationale ,  plus  colorée,  et  que  le 
siècle  où  nous  vivons  ne  la  verrait  point  osciller  comme  la  chose  a 
lieu. 

Il  n'était  pas  inutile  ,  avant  de  soulever  la  couverture  d'un  ou- 
vrage philologique  différent  de  ceux  que  nous  connaissons ,  de  je- 
ter en  arrière  un  coup  d'œil  sur  les  anciens  codes  de  notre  langue 
et  de  nous  rappeler  la  manière  dont  ils  ont  été  rédigés.  Ces  pré- 
misses, d'ailleurs,  dégageront  un  peu  la  route  que  nous  devons 
explorer;  des  comparaisons  naturelles  viendront  l'éclairer  et  fe- 
ront plus  justement  apprécier  l'importance  des  travaux  paléo- 
graphiques en  général  et  des  recherches  de  G.  Fallot  en  parti- 
culier. 

Seulement,  et  afin  d'être  impartial ,  nous  devons  ajouter  que 
ces  linguistes  du  dix-septième  siècle ,  forts  de  leurs  excellentes 
études  sur  l'antiquité,  ont  de  plus  été  servis  par  un  goût,  par  un 
tact  miraculeux ,  à  l'ignorance  près  des  documents  historiques 
que  nous  regrettons  pour  eux. 

Nous  avons  choisi  Vaugelas  entre  tous,  comme  leur  prototype  le 
plus  parfait.  Cet  admirable  écrivain  possédait  pour  traiter  ces  ma- 
tières les  plus  exquises  qualités.  Son  oreille  était  chatouilleuse, 
son  style  noble ,  paisible  comme  son  âme,  simple  comme  il  con- 
sent dans  les  sujets  didactiques,  et  c'est  avec  raison  que  Pélis- 
son  * ,  le  défendant  contre  une  attaque  de  Dupleix,  écrit,  à  pro- 
pos de  ses  ouvrages:  «Non-seulement  le  style  en  est  excellent 
«  et  merveilleux  ;  mais  encore  il  y  a  dans  tout  le  corps  de  l'ou- 
«  vrage  je  ne  sçai  quoi  d'honnête  homme,  tant  d'ingénuité  et  tant 


Hist.  de  i'Acad.  fmu\ 


M  i 

«  de  franchise,  qu'on  ne  sçaurait  prêtant  «Vmpêchcr  «l'en  aimer 
i  l'auteur.  » 

H  est  certain  que  nul  ne  Ta  égalé;  tous  les  grammairiens .  Hou 
hours,  d'Olivet,  l'abbé  Régnier  el  les  autre*  oui  procédé  <!<•  lui 

Nous  avons  eu  le  bonheur  de  nous  élayer  de  l'opinion  même 
dé  cet  homme  éminent  sur  Villon  et  sur  Amyot ,  ptMU  Otiftatftr 
l'utilité  philologique  des  éludes  sur  le  moyei  i  i-si  lemps  d< 

suivre  Fallût  dans  la  voie  de  ses  recherches ,  d'exposer  le  résultat 
de  ses  travaux,  et  d'en  déduire  les  conséquent  19. 

Les  formes  grammaticales  du  vieux  langage  français  n'ont  pas 
été  jusqu'ici  l'objet  d'un  traité  complet,  d'un  travail  homogène  et 
suivi.  Soit  que  le  sujet  s'y  prête  difficilement,  soit  que  l'étal  daiKM 
connaissances  ne  soit  pas  assez  avancé,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
nul  ouvrage  ne  mérite  encore,  d'une  manière  absolue,  le  liln 
grammaire  de  la  langue  d'oil,  ou  delà  langue  d'oc.  Il  est  singu- 
lier que  les  savants  étrangers  se  soient  plus  occupés  de  ces  matière-» 
que  ceux  de  la  France,  et  que  leurs  œuvres  aient  fourni  plus  de 
matériaux  à  Fallot  que  celles  de  ses  compatriotes.  Denina ,  dans 
sa  Clef  des  langues,,  fait  mention  des  divers  dialectes  romans,  ca- 
ractérisés et  classés  par  Fallot;  et  avant  le  Traité  grammatical  du 
vieux  français,  par  M.  Orell  de  Zurich*,  l'Allemagne  avait  déjà 
celui  de  Wolf.  A  ces  documents  il  faut  joindre  les  travaux  de 
Frédéric  Diez ,  de  Schlegel ,  ceux  d'ïmmanuél  Becker,  et  surtout 
les  observations  qu'il  a  consignées  en  tête  de  son  édition  du  Fiera- 
bras.  Les  remarques  de  Raynouard,  sur  le  roman  de  Rou,  avaient 
aussi  quelque  importance  grammaticale ,  ainsi  que  certains  pas- 
sages de  M.  l'abbé  de  la  Rue ,  et  de  la  préface  de  Berte  aux 
granspiês,  par  M.  Paulin  Paris,  philologue  d'un  goût  pur  cl 
n  lairé.  Le  livre  de  M.  Orell  a  beaucoup  de  mérite ,  mais  plus 
encore  en  Allemagne  qu'en  France,  car  sous  le  litre  dé  Yicu\ 
français,  M.  Orell  rangerait  volontiers,  sous  les  mêmes  loi^ . 
un  texte  deWace,  un  texte  d'Alain  Chartier  et  même  un  l< 
de  C.  Marot.  Pour  exécuter  un  travail  plus  précis,  il 
indispensable  de  choisir  une  époque  déterminée  <  i 
ireindre  ses  observations  aux  monuments  «le  celle  i 
un  lel  choix  présente  de  grandes  difficultés.  Rien  d'absolu  n'in- 

'     \lt     I'i.,ii/„m,  h.       ;i n.Oik   V©riH 

1-1,  mm,  Conrad  von  <  ►rell.  Z«iri<  I 


46G 

dique  l'âge  d'un  manuscrit;  les  signes  spéciaux,  inhérents  à  la 
(orme  de  la  lettre ,  varient  non  seulement  suivant  les  années , 
mais  encore  suivant  le  caprice  ou  le  pays  du  calligraphe.  Tel 
mot,  telle  façon  de  parler,  usités  en  Bourgogne,  vers  1250,  sont 
déjà  surannés  en  Picardie  ou  en  Touraine  suivant  Fallot ,  et  les 
causes  d'erreur  se  multiplient  avec  les  dialectes.  Bien  plus,  les 
règles  grammaticales ,  quoiqu'elles  soient  constamment  suze- 
raines sur  leurs  (erres,  se  modifient  comme  les  coutumiers,  de 
province  à  province,  et  pour  un  œil  peu  exercé,  les  formules  se 
perdent  en  des  contradictions  continuelles. 

Pour  écrire  les  Recherches  sur  les  formes  grammaticales  de  la 
langue  françoise  et  de  ses  dialectes  au  treizième  siècle,  il  fallait 
être  doué  d'un  jugement  prodigieux,  et  joindre  à  cette  qualité  un 
grand  esprit  de  méthode  et  une  mémoire  parfaite.  Gustave  Fallot 
réunissait  ces  divers  avantages  et  promettait  d'être  un  jour  un 
homme  fort  distingué.  Quand  on  songe  à  cette  intelligence  étin- 
celante,  éteinte,  hélas,  à  Page  de  vingt-neuf  ans,  on  ne  peut 
s'empêcher  d'évoquer  le  souvenir  de  ces  jeunes  hommes  dont  parle 
Pline ,  tendres  rameaux  sur  lesquels  s'épanouissaient  de  belles 
espérances  moissonnées  dans  leur  fleur,  et  à  qui  le  pieux  regret 
de  Trajan  élevait  des  statues.  Aiguillonné  par  une  curiosité  insa- 
tiable ,  Fallot  travaillait  avec  un  acharnement  tel ,  que  sa  courte 
vie  avait  déjà  entassé  les  trésors  intellectuels  d'une  existence  de 
cinquante  ans.  Il  était  parvenu  à  apprendre  cinq  ou  six  langues 
vivantes;  il  se  proposait  même  d'accomplir,  sur  l'ensemble  des 
langues  d'Occident,  un  travail  historique  et  paléographique  du 
genre  de  celui-ci ,  et  c'est  dans  ce  but  qu'il  s'était  mis  à  étudier 
les  langues  orientales.  Comme  il  joignait  à  cet  esprit  d'investiga- 
tion la  clarté  et  la  pureté  de  la  forme  ,  tout  porte  à  croire  qu'il  eût 
été  ,  pour  la  science  philologique ,  s'il  avait  vécu,  ce  que  son  cou- 
sin et  son  compatriote,  le  grand  Cuvier,  a  été  pour  les  sciences 
naturelles. 

L'introduction  aux  Recherches  annonce  le  plan  d'un  livre  plus 
étendu  que  ne  l'est  ce  volume.  Elle  contient,  sur  la  formation  des 
langues  en  général  des  aperçus  ingénieux.  Les  langues ,  dit  Fallot, 
obéissent  à  deux  lois;  l'une  naît  du  besoin  de  s'entendre  ,  l'autre 
de  celui  de  l'harmonie.  Leur  analyse  se  partage  en  deux  parties, 
selon  qu'elle  a  pour  objet  l'étymologie  ou  la  grammaire.  Passant 
à  des  considérations  rapides  sur  les  diverses  mutations  que  les 
langues  subissent ,  il  les  classe  en  trois  époques  distinctes  dont  il 


iive  partoul  i  mutations  proviennent,  à  son 

sens,  Don  pas  du  besoin  de  s'entendre  ,  puisqu'elle*.  l< 
mais  de    celui  de  l'harmonie.  Car,  «  de  même  que  luit. 
«  qui  reçoit  les  pensées  ,  les  veul  claires  ,  préi  im'>  :  <!•   rnrme  ;mi 
«  l'oreille,  qui  les  reçoit,  a  ses  exigences;  elle  les  \cut  ban 
«  nieuses.  C'est  le  besoin  de  celle  harmonie  qui  régit  k  Kart 
i  langues,  qui  les  rend  mobiles,  puis  les  fixe;  c'est  l'ai 
•<  progressive  de  celte  harmonie  qui  les  dénature  el  le-  pei 

De  ces  principes  poses  dérivent  plusieurs  conséquences ,  dé- 
duites avec  une  force  de  logique  et  de  style  admirable    I 
ceau  est  parfait,  on  y  sent  la  touche  d'un  maître. 

L'auteur  ensuite  trace  le  plan  de  son  livre  ,  et  nous  ne  saur 
mieux ,  ni  plus  vite ,  en  donner  une  idée  qu'en  le  laissant  parler. 

«  Je  prends  la  langue  française  telle  que  nous  la  montrent  lei 
«  textes  de  la  première  moitié  du  treizième  siècle,  et  jednr- 
«  che  à  retrouver  et  à  faire  connaître  les  règles  grammaticales  qu. 
«  la   régissaient  alors....  J'ai  traité  successivement  des  huit  ou 

«  neuf  parties  du  discours En  général,  je  n'ai  dit  que  ce  que 

«  j'avais  vérifié,  et  même,  si  je  puis  ainsi  dire,  trouvé  et  décou 
«  moi -môme. 

«  Deux    causes  ont  contribué  à  resserrer    mon    travail  :  la 
«  langue  française,  depuis  le  treizième  siècle  ,  a  beaucoup  chaa> 
«gé,mais  ses  innombrables  modifications,  on  peut  l'affirme! . 
«  n'ont  guère  porté  que  sur  des  points  de  détail ,  sur  les  form 
«  Porlhographe  des  mots.  Quant  à  lout  ce  qui  est  fondameui 
«  essenlieldansle  langage,  quant  a  l'esprit  el  à  l'ensemble  de  la 
«  grammaire,  quant  à  la  syntaxe ,  quant  aux  formes  «les  plu 
«  aux  constructions  ,  à  la  logique  et,  comme  l'on  dit,  au  génie  de 

«la  langue,  l'identité  esl  complète Celte  ressemblant-. 

«  langage  dans  le  fond  des  choses  aurait  rendu  inuliles  aujour- 

«  d'hui,  pour  des  Français,  une  foule  de  remarques  ;jc 

«  donc  appliqué  à  traiter ,  surtout  dans  le  langage  du 

«  siècle,  les  points  par  lesquels  il  différai!  de  celui  du  dix-sep- 

«  lième... 

«  La  seconde  des  causes  qui  ont  abrégé  mon  travail .  «■>>!  qm •• 
«  aussi  souvent  que  je  l'ai  pu,  j'ai  renvoyé  le  I  ta  p*ttt 

«  maire  du  vieux  langage  français  de  M.  Orell,  qui  a  uns  un 
«  particulier  à  l'exposition  des   formes  des  \erb.s  de  l 'anciea^e 
«  langue  française.  Celte  grammaire  est  e\«ellenle  M  beau 
«  de  parlics.  >. 


468 

L'auteur  passe  ensuite  à  des  considérations  essentielles  sur  la 
formation  de  notre  langue  et  sur  ses  dialectes.  Il  est  indispen- 
sable, pour  l'intelligence  de  la  partie  grammaticale,  de  les  résu- 
mer en  peu  de  mots. 

Deux  langages  dislincts,  la  langue  d'oc  et  la  langue  d'otï,  sont 
nés,  après  la  chule  de  l'empire,  de  la  corruption  du  latin,  qu'on 
cessa  peu  à  peu  de  parler  dans  la  Gaule ,  et  des  idiomes  des  con- 
quérants du  Nord.  Les  provinces  de  la  langue  d'oïl  sont  celles  que 
l'invasion  germaine  a  remplies  de  barbares  qui  n'envahirent  pres- 
que pas  celles  de  la  langue  d'oc.  De  ces  deux  idiomes,  le  premier, 
celui  du  Nord,  est  notre  vieux  français  ,  qui  dans  tous  les  pays  si- 
tués entre  la  Loire  et  le  Rhin ,  s'est  formé  d'une  manière  uni- 
forme, quant  aux  éléments,  mais  multiforme,  quant  aux  détails. 
Lorsqu'on  a  commencé  d'écrire  en  langage  vulgaire ,  chaque  pro- 
vince avait  son  dialecte ,  comme  le  prouvent  encore  les  patois. 
Plus  tard,  la  langue-mère  s'est  dégagée  de  ces  divers  dialectes , 
qui,  au  treizième  siècle,  régnaient  côte  à  côte,  sans  que  nul  pré- 
dominât sur  ses    voisins.  L'influence   des  Francs  sur  la   forme 
grammaticale  du  langage  a  été  très- restreinte;  mais  la  langue 
francique  a  exercé  un  tel  effet  sur  la  prononciation  et  sur  la 
I  forme  des  mots ,  qu'on  peut  dire  que  c'est  la  prononciation  ger- 
maine qui,  en  France,  a  dénaturé  le  latin.  Aussi  les  différences 
dialectales  qui  existent  entre  les  provinces  pèsent  principalement 
sur  la  prononciation  et  la  forme  des  mots. 

En  classant  ainsi  les  formes  par  dialectes,  Fallot  a  trouvé  le  seul 
moyen  possible  d'ordonner  cette  langue  enfantine,  dont  les  voca- 
bles semblaient  naître,  se  modifier,  et  se  façonner  comme  de  la 
cire,  au  gré  des  écrivains  de  ce  temps.  Ils  écrivent  quelquefois  le 
même  mot  de  vingt  manières  différentes  ;  et  aucun  livre  n'explique 
cette  incroyable  exubérance ,  dans  ces  ouvrages  où  jamais  ne  se 
trouvent  indiqués  ni  la  date  du  lieu,  ni  celle  de  l'année,  ni  le 
nom  de  l'auteur.  Jusqu'ici  donc,  les  philologues,  considérant  les 
nombreux  manuscrits  de  celte  époque  comme  les  capricieuses  et 
innombrables  combinaisons  des  nuages  du  ciel,  s'étaient  effrayés 
de  l'idée  d'un  classement;  la  pensée  de  séparer  les  divers  dia- 
lectes et  de  les  reconstruire  ne  leur  était  pas  venue. 

Il  fallait  débrouiller  ce  chaos.  La  matière  a  semblé  si  délicate 
à  Fallot ,  que  loin  de  se  fier  aux  manuscrits ,  pour  la  distinction 
des  dialectes ,  il  a  fondé  ses  observations  sur  les  collections  de 
chartes  françaises  originales  du  treizième   siècle,  déposées,  soit 


199 

à  la  Bibliothèque  rojalf,  soit  aux    tohfree.  Ces  acte». 

on  le  sait,  sont  daté*  du  lieu ,  <iu  règoe,   mveiil  m 
mois  et  de  l'an.  Il  a  joint  a  C6I  matériaux  quelque  <  aiiul 
imprimes,  et  ses  éludes  sur  ces  documents  l'ont  conduit  I  -I' 
le  sol  de  la  France  en  trois  grands  dialectes  prit*  ip.uix,  au\.| 
se  rattachaient  les  autres  par  leurs  caractères  particuli«(v 
règles  grammaticales  étaient  les  mêmes  pour  tous.  Ces  trois 
leclcs,  désignés  sous   les  noms  de  Normand ,  de   Picard  el  de 
Bourguignon,  ne  correspondaient  pas  d'une   façon  exacte  Ni 
limites  des    provinces  où  on  les  parlait;  les  Croolièrei    eonjtl 
tuaient  des  mélanges,  mais  chaque  pays  rapportait  son  idiome  aux 
trois  types  susnommés,  ainsi  qu'il  suit  :  la  Bretagne,  le  PerclM 
Maine,  l'Anjou,  le  Poitou  et  la  Saintonge,  relevaient  du  dial 
Normand.  A  la  Picardie  se  rattachaient  l'Artois,  la  1  •'landre.  le 
Hainaut,  le  Bas-Maine,  la  Thierache  et  le  Helhelois.  L'empire  du 
Bourguignon  était  le  plus  vaste,  il  embrassait  les  contrées  sui- 
vantes :  Nivernais,  Berry,  Orléanais,  Touraine,  Bas-Bourbonnais. 
Ile-de-France ,  Champagne,  Lorraine  et  Franche-Comté.  Qe  tni- 
sième  dialecte  est  proprement  celui  du  cœur  de  la  France  ;  c'e>i  I. 
vrai  langage  français,  et  telle  est  la  dénomination  qu'il  convenait 
de  lui  donner.  Les  caractères  qui  les  distinguent  entre  eux  sonlasseï 
tranchés.  Ainsi  le  Normand  rejetait  Pi  de  la  plupart  des  syllabes  en 
te,  ier,  air;  il  écrivait  derrere,  lesser,  plere,  etc.  En  général,  il 
substituait  les  formes  sèches  à  la  plupart  des  formes  mouillées.  Il 
écrivait  par  un  u  simple  la  plupart  de  nos  syllabes  en  ou ,  eu,  oi, 
on, or,  o,  etc.  Lee  final  s'y  changeait  souvent  en  d  :  fudau  lieu  et 
fut.  Les  diphthongues  y  sont  rares  ;  a-u  s'y  prononce  d'une  façon 
dissyllabique.  Le  Normand  subsilue  et  ou  e  à  Pot  français  :  il  <li- 
seit,  il  feseit.  La  désinence  en  ai  est  comme  une  fusion  de  lot 
bourguignon  avec  Pet  normand,  et  à  ce  propos,  il  e>(  feofl  d'ob- 
server que  le  premier  qui  ait  proposé  de  substituerai  a  Pancn 
orthographe  des  imparfaits  a  été  un  Normand,  Nicolas  H.rain'.  Il 
est  bon  aussi  de  noter  que  cetleorthographe,  blâmée  par  quelque 
auteurs  actuels  d'une  haute  valeur,  tels  que  Ch url< M  Nodier,  La 
mennais,  etc.,  a  été  imposée  à  l'ouvrage  posthume  de  l'allot  par 
la  direction  de  l'Imprimerie  royale. 

Le  caractère  du  dialecte  picard  est  en  opposition  formelle  •?* 


Nouveik-.  remarque*  Mir  la  '  • l$e-  Rouen,  4C75. 


470 

celui  du  normand.  Le  langage  de  la  Flandre  française  remplace 
les  sons  les  plus  grêles,  les  plus  étriqués,  les  plus  secs,  par  des 
intonations  pleines  et  lourdement  sonores. 

Le  dialecte  français  (le  bourguignon)  ajoutait  volontiers  un  i 
aux  initiales  médiates  ou  finales  en  e  fermé  ou  en  a  pur  :  Bien- 
heureis,  bienheuré  ;  demanda,  demandé;  gouverneir,  gouverner; 
lipeire,  le  père;  lai,  la;  bleit,  blé;  acheteir ,  teils  ,  asseiz.jai 

(déjà);  pouretei «  L'o,dans  toutes  les  syllabes,  hormis  dans 

«  celles  où  il  est  suivi  d'un  r,  était  en  ou  dans  la  Flandre ,  et  en 
«  oi  dans  la  Bourgogne.  Bon,  Bourgogne,  deviennent  donc  boun, 
«  Bourgougne;  ou  boin,  Borgoigne.  » 

A  la  suite  de  cette  étude,  Fallot  commence  à  retracer  les 
lois  grammaticales  relatives  aux  neuf  parties  du  discours ,  et  il  en 
traite  suivant  l'ordre  ordinaire  qui  lui  semble  le  meilleur,  le 
plus  logique  ,  et  à  nous  aussi  ;  car  elles  ont  un  enchaînement  na- 
turel et  non  pas  arbitraire.  Il  suffit,  pour  s'en  convaincre,  de  lire 
la  dissertation  ingénieuse  de  Scaliger  sur  cette  matière. 

Le  livre  de  Fallot  et  les  autres  traités  grammaticaux  du  même 
genre  ont,  dans  l'étude  du  français  ,  comme  on  peut  le  voir  déjà, 
une  importance  réelle.  Mais  comme  les  recherches  de  ce  genre 
sont  assez  récentes,  comme  on  ne  leur  a  pas  encore  bien  assigné 
la  place  véritable  qu'elles  doivent  occuper  dans  la  lexicologie  fran- 
çaise, il  y  a  lieu  non -seulement  de  prouver  la  valeur  historique 
de  ces  travaux ,  mais  encore  de  constater  la  réalité  du  principe  sur 
lequel  ils  sont  fondés. 

Bien  des  gens,  élevés  aux  idées  du  dix-huitième  siècle,  nient 
l'existence  régulière  de  l'ancien  français,  qu'ils  regardent  comme 
un  grimoire  inintelligible  ,  semblable ,  ou  à  peu  près ,  aux  gro- 
gnements des  humains ,  «  au  temps  que  les  testes  parloyent.  » 
La  langue,  avant  Villon,  leur  apparaît  comme  une  nuit  épaisse  , 
sur  laquelle  s'élève  ce  poëte,  comme  une  faible  lanterne,  pour 
éclairer  un  petit  sentier  perdu,  pour  débrouiller  l'art  confus  de 
nos  vieux  romanciers. 

Cette  confusion,  Boileau  ne  l'attribuait  sans  doute  qu'à  Y  art 
poétique  des  maîtres  du  treizième  siècle ,  mais  on  a  donné  trop 
d'extension  à  cette  parole  ;  si  bien  qu'il  n'est  point  inopportun  d'ex- 
pliquer que,  considérés  au  point  de  vue  philologique  purement  et 
simplement,  nos  vieux  romanciers  ne  sont  point  confus  et  que 
sous  ce  rapport,  Yillon  n'a  rien  débrouillé.  Ses  deux  Testaments, 


'.7  1 

pièces  des  plus  original**  qui  soient  uu  monde,  n'ont  aucun  rap- 
port avec  Vart  des  romanciers,  m  avec  relui  d<  n  lui 
acool€  peu  pertinemment.  Villon  et!  le  derniei  de  CCttl  qui  «.m 

SUIVI  les  règles  de  l'ancienne  langue  d'oil ,  et  qui  oui  su  1rs  ap- 
pliquer à  propos.  Sa  langue  ne  s'était  maniérée  m  |  là 
ni  en  Italie,  el ce  poêle  ea(  demeuré  irs-pur,  très-jeune,  en i 
paraisnn  de  Ronsard,  de  Rabelais  el  de  .M  ami  lui  i 

II  nous  appartient  donc,  en  dehors  de  l'ouvrage  que  nous  n 
lysons,  de  prouver  qu'il  exislait  une  grammaire  lin 
zième   siècle  et   même   auparavant,  lue   telle  déflaOQfta 
d'autant  plus  importante,  que  les  deux  loni  nous  Mtnimo 

les  lils  ont   admis  une  opinion  contraire,  el  que  de  nos  jours  la 
plupart  des  savants  ayant  hérité,  à  cet  égard,  des  croyances  de  | 
pères,  nient  volontiers  le  principe  fondamental  des  ouvrages  du 
genre  de  ceux  d'Orell,  de  Wolf,  de  Fallut ,  etc... 

Nous  sommes  parfaitement  de  l'avis  des  grammairiens  du  der- 
nier siècle  et  du  nôtre,  quand  ils  refusent  de  considérer  l<  ir;m- 
cais  du  treizième  siècle  comme  une  langue  bien  constituée.  Entre 
la  langue  de  Boileau,  de  Corneille,  de  La  Fontaine,  de  Molière  et 
celle  de  Rutebeufou  de  Vilhardouin  ,  il  n'y  a  certes  aucune  com- 
paraison à  établir.  Néanmoins,  prétendre  que  dans  ce  dernier 
idiome  il  n'existait  point  de  règles,  parce  qu'il  n'exilait  poÉM  Ae 
littérature,  c'est  tirer  d'une  opinion  erronée  une  conséquence  ima- 
ginaire, c'est  nier  une  des  bases  de  la  philologie  compai 
c'est  annihiler  la  valeur  des  études  paléographiques  et  efl 
d'un  seul  coup  tous  les  documents  littéraires  que  ces  études  api 
exhumés  depuis  vingt  ans.  Cet  art  des  romanciers  était  loin  de  la 
perfection  ;  il  en  est  de  même  de  leur  langage,  qui  ((pendant 
était  à  coup  sûr  assujetti  à  des  règles,  plusieurs  desquelles  sont 
demeurées  immuables.  Le  chevalier  de  Jaucourt  et  les  en<  y<  1  - 
pédisles  pensaient  frapper  de  mort  cet  idiome  en  le  qualifiant  de 
latin  dëfiyurè.  Ne  peut-on  pas  en  dire  autant  de  notre  langage 
actuel;  et  qu'est-il  donc,  si  ce  n'est  «lu  latin   tran>t  ai  le 

mot  défiguré  ne  représente  à  notre  esprit  aucune  image  précise)? 

La  grammaire  du  treizième  siècle  (  s'il  en  exista  toc  .  et  qui- 
conque a  réfléchi  sur  la  philosophie  de  l'histoire  ne  peut  guère  en 
douter)  dut  être  en  proportion  avec  Pétai  du  langage  dont  elle 
était  le  code  ;  elle  ne  fut  sans  doute  ni  plus  ni  moins  araucéa  |M 
1  idiome  dont  elle  enregistra  les  caractères. 

Reste  donc  cette  question  en  litige,  question  qu'on  n'a  pa^ 


472 

solue,  et  bien  importante  cependant,  puisqu'elle  touche  au  fond 
des  éludes  philologiques  :  existait-il  alors  des  règles  de  gram- 
maire ? 

La  raison  indique  qu'un  langage  ,  pour  être  intelligible 
(  et  c'est  la  première  condition  de  son  existence) ,  doit  s'appuyer 
sur  certaines  lois  immuables.  Or,  ces  lois  n'ont  pu  acquérir 
aucune  puissance,  aucune  solidité  si  elles  n'ont  été  écrites. 
Matériellement,  il  est  impossible  qu'une  langue  parlée  et  écrite 
se  soit  jamais  passée  d'une  grammaire  quelconque ,  modifiée 
comme  les  lois  civiles  des  peuples ,  avec  leurs  mœurs  et  leur 
culture  ,  mais  en  accord  parfait  avec  leur  besoin  de  s'entendre,  et 
disons  plus,  avec  celui  de  l'harmonie,  besoin  qu'ont  ressenti  toutes 
les  nations  nées  avec  des  instincts  musicaux.  Nous  sommes  trop 
peu  par  nous-même  pour  oser,  de  notre  seule  autorité ,  attaquer 
le  jugement  des  siècles  ,  quand  bien  même  il  serait  fondé  sur  une 
erreur  ;  aussi ,  pour  plaider  cette  cause ,  chercherons-nous  une 
parole  plus  imposante  que  la  noire  et  nous  la  puiserons  dans  l'En- 
cyclopédie même.  Voici  ce  qu'on  y  lit  à  l'article  Grammaire,  traité 
par  Douchet  et  Beauzée.  Celte  concordance  entre  notre  opi- 
nion et  celle  de  ces  érudits ,  dont  le  point  de  départ  est  bien  éloi- 
gné de  celui  de  l'école  philologique  dont  Fallot  fait  partie  ,  nous 
semble  concluante  et  victorieuse  :  «  Toutes  les  langues  assujettis- 
«  sent  indispensablement  leur  marche  aux  lois  de  l'analyse  logique 
«  de  la  pensée  ;  et  ces  lois  sont  invariablement  les  mêmes  partout 
«  et  dans  tous  les  temps,  parce  que  la  nature  et  la  manière  de 
«  procéder  de  l'esprit  humain  sont  essentiellement  immuables. 
«  Sans  cette  uniformité  et  cette  immutabilité  absolue,  il  ne  pour- 
«  rait  y  avoir  aucune  communication  entre  deux  individus  quel- 
«  conques ,  parce  qu'il  n'y  aurait  pas  une  règle  commune  pour 
«  comparer  leurs  procédés  respectifs.  » 

La  raison  seule ,  en  ces  matières ,  nous  paraît  si  forte ,  que  nous 
ne  craignons  pas  d'armer  contre  nous  un  nouvel  adversaire ,  en 
condamnant  une  pensée  de  l'auteur  du  Dictionnaire  philosophique. 
Il  affirme  qu'au  seizième  siècle ,  la  syntaxe  était  abandonnée  au 
caprice.  Eh  quoi,  Voltaire  croyait-il  que  Marot,  que  Brantôme, 
que  Montaigne  avaient  écrit  au  hasard,  sans  nulle  syntaxe,  du  vi- 
vant de  Dolet  qui  rédigeait  un  traité  de  prosodie  française,  et  du 
vivant  des  Etienne,  les  plus  grands  philologues  de  France!  Si 
une  telle  assertion  était  fondée,  ne  sent-on  pas  qu'il  faudrait 
une  élude  spéciale  pour  comprendre  la  syntaxe  de  chaque  écrivain , 


% 


Si  <>n  veut  appuyer  ces  ratsoni    ur  des  faits,  nous  «lu • 
l'on  a  exhumé  des  monuments  de  la  langue  d'oc,  d. n  règles  gr 
maticales  qu'on  n'ose  pins  contester  Ça  sérail  la  <  hosc  la  plus  sur- 

prenante  du  monde,   si  la    langue  d'oil   a\ai<    1 
grammatical  sa  voisine,  qui  «mi  avait  un.  Kl  elle  possédai! 
ment  une  grammaire  ,  puisqu'on  la  retrouvée  EUH  l«-s  monument* 
de  celle  époque.  On  a  môme  reconnu  deux   grammaires  atan 
cales  du  moyen  Age,  calquées  (sauf  pour  ce  q  I  au 

génie  moderne),  sur  les  grammaires  latines,  oéàlBW  l'idiome  néd- 
latin  dont  elle  senseignent  les  règles.   Cëa  <leu\  traités,  nos 
leurs  les  connaissent ,  car  ils  ont  été  publiés  pour  la  p  i- i> 

dans  ce  recueil ,  par  les  soins  de  M.  Guessard. 

Cette  publication,  h«1lons-nous  de  l'avouer,  est  ni  notre  meilleur 
argument;  elle  nous  donne  l'appui  d'un  fait  irrécusable  et  non* 
permet  de  disserter  sur  les  anciens  traités  grammaticaux,  dont 
l  existence  se  trouve  ainsi  constatée,  à  rencontre  des  maîtres  .lu 
siècle  dernier. 

Nous  ne  regrettons  pas  d'avoir  été  conduit  à  Ces  défcloppe  ■ 
menls  indispensables;  car  il  était  impossible  d'aborder  neiiemenl 
l'analyse  d'un  ouvrage  fondé  sur  des  principes  contesta,  ,i\,mi 
d'avoir  préalablement  démontré  qu'on  avait  b<1li  sur  un  terrain 
véritablement  solide. 

De  l'Article.  Duclos ,  dans  ses  remarques  sur  la  gramm 
générale,  observe  avec  justesse  que  la  langue  française  n'a  pas 
de  déclinaisons.  L'auteur  des  Recherches,  jugeant  au  potnl  dé 
du  treizième  siècle,  trouve  qu'elle  n'est  pas  étrangère  ;m\  décft* 
naisons.  «Née  d'une  langue  qui  se  déclinait,  elle  en  a  retenu 
«  quelque  chose,  et  dans  son  premier  état  de  culture,  elle  avait 
«  gardé  bien  plus  de  rudiments  de  l'ancienne  langue  latine  qu'elle 
«  n'en  a  conservé,  et  que  nous  ne  lui  en  voyons  à  présent   I 
«  français  était  alors  un  intermédiaire  entre  les  langues  qui  ont  la 
«  déclinaison  propre  et  celles  qui  ne  l'ont  pas 

Ceci  s'applique  à  l'article,  au  pronom  et  même  au  Mibstaniit. 
En  général,  l'article  le  s'écrivait  H,  quand  il  était  rojet,  <  i 
loti,  s'il  devenait  régime.  Les  traces  de  la  forme  de  linatnire  sont 
iei  manifestes  entre  le  nominatif  et  l'accusatif.  Fallol  observe  qn'au 
treizième  siècle,  celte  règle  était  si  rigoureus.in.nl  snn 
que  les  formes  lo ,  lou  ,  le ,  employées  comme  nominatifs  dans  un 
texte,  doivent    en   faire    SUSpectei     !'an< irnmMé.    Le   génitif   fut 


474 

successivement  del,  dou,  du  et  dau  dans  le  Poitou  seulement. 

Les  formes  de  l'article  au  féminin  ont  peu  varié  et  sont  analogues 
dans  les  trois  dialectes.  Cependant,  en  Bourgogne,  le  nominalif  li 
était  des  deux  genres,  et  la  déclinaison  féminine  est  li,  delà,  à  la, 
la.  Vers  1220,  la  nominatif  commença  d'être  en  usage.  La  Bourgo- 
gne a  souvent,  comme  nous  l'avons  indiqué  plus  haut,  écrit  lai,  de 
lai,  à  lai...  Quant  aux  formes  du  pluriel,  elles  ont  été  constituées  de 
bonne  heure,  et  ont  subi  peu  d'irrégularités.  Les  datifs  ont  été  as , 
es,  aus,  ens,  ons.  On  trouve  dans  quelques  textes  de  la. basse  Bour- 
gogne, et  notamment  dans  Gèrars  de  Viane,  los  à  l'accusatif  mas- 
culin du  pluriel.  Ces  diverses  lois  sont  sujettes  à  des  exceptions ,  a 
des  déductions  que  nous  ne  pouvons  établir  ici,  sans  tomber  dans 
la  prolixité.  Chaque  exemple  est  coordonné  à  la  série  de  faits  à  la- 
quelle il  se  rattache. 

La  syntaxe  de  l'article  a  toujours  été  ce  qu'elle  est  à  présent , 
quant  au  fond ,  et  les  différences  reposent  sur  certains  points  de 
détail.  C'est  la  suppression  de  cette  particule  au  nominalif,  au 
génitif  et  au  datif ,  suppression  capricieuse  et  souvent  fondée  sur 
des  motifs  euphoniques.  Ces  élisions,  derniers  rudiments  de  l'ori- 
gine latine  de  notre  langue  ,  se  perdent  à  mesure  qu'elle  s'éloigne 
de  son  époque  primitive.  A  la  suite  de  certaines  prépositions,  telles 
que  dans,  sur,  on  mettait  le  régime  indirect  au  lieu  de  l'attribut 
simple  et  l'on  écrivait  enz  es  preiz,  dans  aux  prés,  pour  dans  les 
prés.  C'est  un  vieil  idiotisme  qu'on  regardait  comme  élégant. 

Dans  ces  temps  où  la  langue  se  formait  en  tâtonnant,  on  se 
méprenait  sur  les  propriétés  du  mot.  C'est  ainsi  qu'on  substi- 
tuait souvent  l'article  au  pronom  démonstratif.  On  disait  :  «  por  la 
«  terre  la  (qui  est  celle  du)  rei,  et  la  (celle  de)  monsire  Edward 
«  garder.  »  Le  roman  de  Gérard  de  Vienne  en  présente  un  exem- 
ple plus  dair  encore;  il  s'agit  d'un  comte  qui  questionne  Roland 
sur  son  épée  : 

«  Sire  Rollan,  dist  li  quens  Olivier, 

«  Est  eeu  Joiouse,  la  ( celle  de)  Kallon  à  vis  fier 

«  Don  vos  saveiz  si  riches  colz  paier  ? 

«  —  Nenil,  biau  sire,  dist  Rollan  le  guerrier, 

«  C'est  Durandart,  m'espée  a  poig  d'ormier.  » 

Cet  ancien  usage  de  l'article  s'est  conservé  dans  l'italien  et  dans 
l'espagnol.  Souvent  on  mettait  l'article  devant  le  pronom  démons- 

■ 


trahi'.  Les  roux,  les  celles,  ainsi  que  devant  !<•  pUBHOI  pOMeetii 
trouve  dans  la  traclnrlion  d«'s  sermons  de   saint    i,  ,  i, 

ministre  de  la  sue  cruclteit.  • 

Ceci  provient  de  ce  qu'on  distinguait  mal  encore,  mm,  , 
géll  ,    «K*   b   mien,   le   tien,  le  sien,    quanl  à  leui    emploi   | 
culicr.  «  C'est  là  un  (rail  de  conformité  de  plus  cnlri  %ne$ 

néolalines  (  observe  Fallot)  à  joindre  h  ceux  que  ^ 
souvent  rassemblés.  » 

Peu  à  peu,  des  formes  contractes,  mes  pour  me  les,  nés  pour 
M  les  s'introduisirent  dans  le  langage,   spccialemmi  m    Nor- 
mandie et  dans  l'ouest,  où  elles  marquent   la  liti   du   trehi 
siècle. 

Des  substantifs.  Commençons  par  l'exposition  (Ton*  règle 
célèbre  même  parmi  les  gens  élrangers  aux  travaux  paléographi- 
ques ,  règle  dont  la  découverte  nous  a  rendu  la  clef  de  la  gr.nn- 
maire  des  idiomes  romans.  Nous  laisserons  parler  l'aulcof  des  He- 
cherelies. 

«  La  langue  française  n'a  jamais  eu ,  pour  les  substantifs  des 
«  deux  genres,  qu'un  seul  mode  de  flexion  :  l'addition  iI'iiii 
«  nal  au  thème  du  mot. 

«  Mais,  selon  la  belle  remarque  de  M.  Raynouard,  (gramm. 
«  rom.,  ch.  II ,  p.  26.  ) ,  ce  s  placé  à  la  fin  des  substantifs,  n'a  pas 
«  toujours  servi  à  marquer  le  pluriel  et  à  le  distinguer  du  sinijuln  i . 
«  Cen'estguère  quedepuislasecondemoilîéduqualorzièm<*si 
«  qu'il  a  commencé  à  se  réduire  à  cet  usage.  Auparavant  .  cl  de- 
«  puis  les  temps  primitifs  de  la  langue,  les  substantifs  prenaient 
«  un  s  final ,  lorsqu'ils  étaient  sujet  ou  nominatif  de  la  plir.i- 
«  singulier,  et  lorsqu'ils  étaient  régime  au  pluri.l.  H  lienl 

«  sans  s  final,  (c'est-à-dire  en  leur  forme  de  Ihène  pur,  lert- 
«  qu'ils  étaient  sujet  au  nominatif  au  pluriel,  et  régime  au  iln- 
«  gulier.  Ainsi ,  primitivement ,  ce  n'était  pas  les  nombres  que  le 
«  s  final  servait  à  distinguer  en  français.   » 

Cette  règle  fondamentale,  caractéristique  de  la  pri  po- 

que  de  notre  langue  a  été  retrouvée  par  M.  Kaynouanl.  Die 
commune  à  la  langue  d'oïl  et  à  la  langue  d'oc,  et  on  la  voit  en 
général  confirmée  par  les  deux  grammaire  de  celte  époque,  pu 
bliées  par  la  société  de  l'École  royale  des  Charles.  Cell 
conslanle  jusqu'à  1300  (on  l'a  reconnue  dans  un  lexh*  pièfrl  <!<• 
1133) ,  est  un  des  meilleurs  moyens  de  déterminer  l'âge  des  i 
nusrrils.  Plus  elle  est  strictement  observée,  plus  le  '«vie  eut  un- 


476 

cien.  Son  altération  va  croissant  avec  la  multiplicité  des  copies 
«  et  tout  manuscrit  français  où  elle  n'est  plus  suivie  avec 
«  quelque  exactitude  est  une  copie  postérieure  au  quatorzième 
«  siècle.  » 

Ici,  plus  qu'en  nul  autre  endroit,  l'empire  des  déclinaisons  la- 
tines, dont  notre  langue  a  secoué  le  joug ,  laisse  voir  ses  ruines. 
«  Il  est  évident  que  cet  emploi  de  la  flexion  en  s  a  été  le  premier 
«  essai  des  langues  vulgaires,  cherchant  à  se  donner  des  règles  au 
«  sortir  du  latin.  »  Raynouard  pense  que  nos  pères,  sur  ce  point,  ont 
procédé  sous  l'inspiration  de  la  seconde  déclinaison  romaine  ;  met- 
tant le  s  au  singulier  comme  à  domïnus  ,  rotant  à  l'accusatif  du 
singulier  et  au  nominatif  du  pluriel,  dominum,  domini,  et  le  re- 
plaçant à  l'accusatif  du  pluriel  (les  sires ,  dominos).  Celte  opi- 
nion de  Raynouard  est  d'autant  plus  fondée,  qu'elle  explique  seule 
ce  principe  ,  trop  systématiquement  ohservé  pour  qu'on  puisse  le 
considérer  comme  un  fait  simple  et  isolé. 

Cette  règle  du  s  de  flexion  est  d'une  importance  primordiale 
dans  l'étude  de  notre  langage,  sur  la  formation  duquel  elle  a  exercé 
une  influence  considérable  ,  en  donnant  lieu  à  divers  corollaires  as- 
sez curieux  et  parfaitement  inconnus  jusqu'ici.  Ménage ,  Vaugelas  , 
et  le  premier  surtout,  auraient,  comme  nous  le  verrons  plus 
tard ,  beaucoup  gagné  à  la  connaître. 

Nous  avons  dit  que  les  Français  du  treizième  siècle  sacrifiaient 
volontiers  à  l'euphonie  les  désinences  des  mots,  et  que  l'harmonie 
du  langage  n'est  point  une  trouvaille  des  siècles  derniers,  comme 
l'affirment  ceux  qui  prétendent  à  l'avoir  inventée.  On  va  recon- 
naître ici  les  efforts  de  nos  aïeux  pour  atteindre  ,  dès  les  temps  de 
Philippe-Auguste,  à  ces  résultats.  Ces  remarques  sont  très  cu- 
rieuses. 

L'addition  du  s  au  nominatif  singulier  donnait  lieu  souvent  à  la 
contraction  du  radical.  Ainsi ,  le  mot  comle  ,  licuens  au  nomina- 
tif, devenait  le  conte  à  l'accusatif,  libers,  le  baron  ,  quand  il  était 
régime,  devenait  lebairon;  limonz,  le  monde;  liglous,  le  glou- 
ton. Ceci  est  de  la  déclinaison  pure  ;  mais  ces  bizarreries  n'attei- 
gnaient pas  tous  les  substantifs  et  l'on  ne  saurait,  à  cet  égard,  établir 
aucune  règle.  Parfois  l'irrégularité  était  plus  étrange.  Liprestres  , 
le  prêtre,  dès  qu'il  cessait  d'être  sujet  et  au  singulier ,  s'écrivait 
ainsi  :  leprovoire,  al  pravoire,  as  provoires,  etc..  Ces  caprices 
prouvent  que  les  auteurs  de  ce  temps  étaient  gouvernés  par  une 
lexicographie  (rès-débonnaire.  Fallot  a  cherché  à  régulariser  ces 


anomalies,  d'après  un  certain  nombre   d'observations;  mai»  sa 
formule  ne  nous  paraît  que  spécieuse. 

Ces  irrégularités  feront  nâieoi  eoneetoif  celles  dont  il  nous 
reste  à  parler,  el  desquelles  l'auteur  des  H  trou 

vit  les  causes  avec  une  rare  lucidité. 

a  Les  substantifs  doni  le  radical  se  lerminail  M  mt  en  s*,  nu  an 
«   m />,  perdaient  le  e,  ou  le  p  devante  l  llexion  el  changeaient 
«  m  en  »...   >  :fum,  fumée,  était  au  nominatif  du  singulier,  /» 
fuus.  Dans  ces  mots  à  trois  formes,  l'accusatif  pluriel  Û&H 
distinct  du  nominatif  singulier,  en  ee  qu'il  ne  prenait  pas  le 
que  le  .s  s'y  ajustait  au  radical  pur.  Plus  lard  ,  m  «  parut  tlffl 
pour  indiquer  le  nominatif,  el  on  retrancha  le  s  au  singuln  r 
Au   treizième  siècle,  la  langue  commençant  à  se  polir , 
sonnes  désinentielles ,  c ,  d ,  f,  g  ,  p ,  se  perdirent  toujours  devant 
le  s  final  :  li  bues  ,  dcl  buef,  le  bœuf,  du  bœuf. 

Celle  règle,  conséquence  évidente  dune  considération  orlholo 
gique,  est  uniquement  fondée  sur  l'euphonie  dont  on  ressentait 
déjà  les  charmes. 

Les  substantifs  des  deux  genres  en  t  final  perdaient  invariaMe- 
ment  le  t  devant  le  s,  el  pour  marquer  la  suppression  de  <  e  t ,  on 
remplaçait  le  s  de  flexion  par  un  z  :  li  espiriz,  iesjn'rtt  de  vie.  On 
agissait  de  même  à  l'égard  du  d  final. 

C'est  de  là  que  proviennent  nos  substantifs  féminins  en  é  el  qui 
primitivement  se  terminaient  en  et,  en  exl  et  en  éd.  Le  t  a  fini  par 
être  supprimé  et  le  z  qu'ils  prenaient  au  nominatif  n'a  dispîfl 
qu'au  dix-septième  siècle;  il  y  marquait  encore  le  pluriel,  par 
une  exception  dont  telle  est  l'origine  véritable.  Pascal  écrirait 
core  :  vos  bontez,  les  siècles  passez  ,  el  il  ignorait  pourquoi  le  $  de 
siècles  se  changeait  en  z  au  pluriel  masculin  du  participe  en  é. 

Les  érudits  de  ce  temps  ne  savaient  pas  plus  que  eettl    du 
nôtre  d'où  provient   le  pluriel  en  aux  ou  en 
tifs  terminés  en  ail,  en  al  ou  en  el.  Ces  Aéstotl 
dures  par  l'addition  dus  au  nominatif  singulier,  s'adoucirent  dès  la 
fin  du  douzième  siècle  el  perdirent  de  leur  Siebel 
/final  fut  maintenue  pour  les  cas  où  l'on  <  on  cr\.ni  le  radial  pur; 
mais  au  nominatif  singulier  et  à  l'accusatif  pluriel  ,  on  a<  «  ola  les 
à  des  sons  en  eu,  en  ou  et  en  au.  Le*  BMtS  M  W  Mil.irmt  le  même 
travestissement,   et  on  dil  limaus  el  le  mal ,  comme  KatJfM  el  le 
soleil. 

Depuis  lors,  il  es!  arrivé  que  des  mots  en  al  ou  en  ri  ont  perdu 


478 

tous  leurs  cas  en  /,  et  ont  été  reconstruits  d'après  leur  nominatif  su- 
jet ;  les  mois  pel,  chalel ,  coutel,  se  sont  effacés  de  la  sorte  et  Ton 
dit  peau  ,  couteau  ,  château  ,  etc.. 

Ce  que  nous  avons  présenté  pour  les  formes  contractes  du  ts  repré- 
sentées par  le  z  final ,  s'applique  par  analogie  à  une  autre  série  de 
vocables.  La  règle  que  Fallot  pose  ici  nous  conduira  à  un  rappro- 
chement assez  piquant.  Il  s'agit  de  l'introduction  du  x  final  au 
lieu  du  s  au  pluriel  de  certains  mots,  tels  que  deux ,  lieux,  feux , 
chevaux,  etc.... 

Très-anciennement  (avant  la  fin  du  douzième  siècle),  les  mots 
dont  le  radical  finissait  en  ai,  el,  il,  ol,  oeil,  eil,  o?/,  formaient  leurs 
cas  en  s  d'une  manière  contracte ,  en  rejetant  le  i,  parfois  même 
le  u  final,  pour  se  terminer  par  la  voyelle  pénultième  suivie  du  s. 
Mais  pour  distinguer  ces  mots,  accidentellement  terminés  en 
voyelles  à  raison  de  la  suppression  du  /,  de  ceux  à  qui  cette  ter- 
minaison en  a,  e,  i,  o,  était  naturelle  et  propre,  on  imagina  de 
substituer  le  x  final  au  lieu  du  s  à  ces  désinences  primitives  en 
als,  en  aus,  en  eus,  etc..  Ainsi  le  x  représenta  les  groupes  ls>  us, 
comme  le  z  avait  remplacé  ts  ou  ds. 

II  est  probable  que  les  écrivains  contemporains  de  Villon,  d'A- 
lain Chartier,  de  Monstrelet ,  avaient  ouï  parler  de  celte  règle 
dès  longtemps  perdue,  comme  d'un  fait  historique,  comme  d'un 
exemple  curieux  de  ces  effets  qui  survivent  des  siècles  à  leurs 
causes  premières.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  sous  Louis  XIV, 
personne  au  monde  n'en  soupçonnait  l'existence;  si  bien  que  le 
grand  roi,  curieux  d'avoir  la  raison  de  ces  pluriels  irréguliers,  n'y 
put  réussir. 

L'anecdote  est  assez  comique ,  et  peut  faire  apprécier  l'igno- 
rance dont  nous  accusons  les  philologues  de  cette  époque,  à 
l'égard  des  origines  du  langage.  Ménage  en  fait  mention  au  tome 
premier  de  ses  observations ,  et  il  rappelle  bravement  celle  cir- 
constance où  il  pense  avoir  fait  preuve  d'un  grand  savoir. 

Celte  question  du  grand  roi  avait  déjà  mis  au  bout  de  leur  fran- 
çais les  plus  habiles  de  la  cour.  «  Personne  n'ayant  pu  rendre 
«  d'autre  raison  de  cette  orthographe  bizarre  que  le  caprice  de 
«  l'usage,  on  me  fit  l'honneur  de  me  consulter  là-dessus,  dit 
«  complaisamment  Ménage,  et  voici  ce  que  je  répondis.  » 

Dieu  vous  préserve  de  la  réponse  de  Ménage!  Elle  dure  quatre 
pages  mortelles,  où  sont  cités  tous  les  grecs  de  la  Grèce  et  tous 
les  latins  de  la  latinité.  C'est  bien  ici  le  cas  d'embrasser  Vadius 


m 

pour  l'amour  du  grec.   Le  fol  rus  rie  <<    -(  .nnin.ui  un  est  m  élran- 

gênant  farci  de  mois,  qu'il   les  fout  lire  plusieurs  fois  pour 

urriver  à  entendre  ce   «ju  iN   >i-uilieul,    ri  pour  découvrir  qu'ils 
ne   signifient  rien.  Louis    M  Y   riul  éire  I  jamais  dégoûté  des 
questions  grammaticales  ;  mais  l'honneur  rie  In  m  ieu«  8  A •nu-urait 
sauf,  Ménage  n'était  point  resté  court ,  el  bien  nu  (oui  ru 
moins,  on  peut  exprimer  de  ce  grimoire  trois  nrin 
nions  :  1°  Notre  savant  pense  que  cex  final  a  pour  but  rie  «  n 
«  quer  l'étymologie  ries  mots  en  roppelunt  leur  orthographe  la- 
«  line.  »  Apparemment  le  mot  cieux  lui  rappelle  cœlum  «pu-  cteui 
ne  lui  rappellerait  pas.  2°  //  ne  serait  pas  surpr>  'Ue  façon 

d'écrire  provînt  de  la  prononciation  italienne  riu  ..-en  s.  -\"  Il  sup- 
pose «  qu'on  a  usé  rie  cette  lettre  a  cause  de  l'effet  agréable  qu'elle 
«  fait  à  la  vue,  à  la  fln  ries  mots.  » 

Henri  Eslienne  n'avait  pu,  un  siècle  auparavant,  rendre  raison 
rie  celle  anomalie;  et  Jacques  le  Pelletier  son  contemporain, 
sur  ce  même  propos  raconte  d'un   ton   bénin,  que  les  Français 
sont  si  légers,  qu'à  peine  ils  distinguent  un  o  d'un  r.  Ces  h 
Français,  se  défiant  de  leur  vivacité  et  craignant  rie  mettre  lettre 
pour  lettre,  en  ont  entremêlé  d'autres  pour  obvier  à  ce' 
nient.  «  De  peur  qu'on  lût  dens  par  n,  au  lieu  de  deus  \ 
«  se  sont  avisez  d'y  mettre  x,  au  lieu  de  5  :  se  pensans,  comme 
«  gens  bien  prèvoians,  que  jamais  on  ne  lirait  riens  par  nx  à  la 
«  fin.  » 

Rabelais  ne  manquerait  pas  d'ajouter:  «  et  c'est  aussy  Padftl 
«  demaistre  Jehan  d'Ecosse.  »  Nous  nous  contenterons  d'nwmn n 
que  Théodore  de  Bèze  trouvait  cette  explication  lapins  raisonnable 
du  monde. 

Nous  ne  suivrons  pas  Fallot  dans  ses  longs  développements  MU 
les  substantifs,  sur  les  noms  propres  et  sur  les  nom-  «le  nombre. 
Analyser  une  grammaire  d'une  façon  complète  serait  en  eompdfcf 
l'abrégé;  tel  n'est  pas  notre  dessein.  D'ailleurs,  i  et  abrégé  ne  se 
pourrait  convenablement  faire  ;  car  ces  règles  ,  réparées  des 
eeplions,  des  modifications  nombreuses  et  ries  ttégtjJtaentl  qu '> 
apportaient  les  diverses  formes  riinleclnles.se  t ruinerai. ml  fausaéea 
et  jetées  hors  de  leurs  proportions  réelles.  Nous  avons  eu  pour  but 
rie  montrer,  dans  l'élude  rie  la  man  lie  pfféftoim  d'une  langue, 
l'utilité  de  la  science  des  origines  de  celte  langue  , 
rons  avoir  atteint  ce  but.  Nom  déririoai  indiquer  m  public  un 


480 

ouvrage  sérieux,  avancé ,  indispensable  pour  ces  travaux  de  lin- 
guistique ,  qui  depuis  longtemps  le  réclamaient. 

En  dernier  lieu ,  nous  tenions  à  constater  l'existence  des  lois 
grammaticales  à  celte  époque  reculée,  et  h  prouver  que  l'igno- 
rance a  souvent  attribué  à  l'usage  seul  des  faits  qu'on  aurait  pu 
déduire  de  principes  solides. 

La  langue  française  ,  après  les  époques  de  recherches  et  d'é- 
ludé, se  serait  arrêtée  sous  un  abri  plus  sûr,  et  dans  un  calme 
plus  long,  si  une  philosophie  plus  réfléchie,  plus  historique  l'avait 
guidée  en  ses  tâtonnements. 

«  Les  langues  comme  les  lors  (  dit  l'éditeur  de  Y  Encyclopédie 
«  méthodique) ,  doivent  toujours  être  ramenées  aux  principes  dont 
«  elles  émanent.  »  Parole  précieuse,  prononcée  à  une  époque  et  par 
des  gens  qui  jamais  n'ont  passé  de  cette  théorie  à  son  application. 

Avec  plus  d'attention  ils  auraient  vu  que  peu  de  choses  sont 
données  au  hasard,  et  que  les  anomalies  prétendues  sont  comme 
de  secrets  rouages  dont  le  jeu,  dans  une  machine  compliquée,  est 
indispensable  au  mouvement  général. 

L'étude  de  Fallol  sur  les  verbes  est  assez  brève ,  elle  se  complète 
au  moyen  des  travaux  de  M.  Orell  de  Zurich  sur  le  même  sujet; 
car  ici  les  lois  générales  ont  peu  varié.  Mais  le  chapitre  des  pro- 
noms est,  comme  on  doit  s'y  attendre  »  le  plus  développé  de  tous. 
Les  peuples  agissent  collectivement  comme  les  individus,  et  l'on 
sait  que  celte  partie  du  discours  est  la  plus  difficile  à  débrouiller 
pour  l'enfance.  Aussi  le  caprice  a  si  large  part  dans  l'emploi  du 
pronom ,  au  treizième  siècle ,  que  Fallot  s'y  reconnaît  à  peine. 
Son  esprit  d'ordre  analytique  le  conduit  à  un  classement  perpétuel, 
mais  il  n'est  pas  toujours  vainqueur  au  milieu  de  la  foule  d'obser- 
vations contradictoires,  parmi  lesquelles  il  se  débat.  La  variété 
des  dialectes ,  la  diversité  des  copistes ,  de  leurs  habitudes,  de  l'é- 
cole où  ils  ont  étudié ,  des  monuments  calligraphiques  sur  les- 
quels ils  se  sont  exercés ,  sont  autant  de  causes  d'erreur  ou  de 
doute.  Néanmoins,  cette  portion  de  l'ouvrage  fait  briller  la  saga- 
cité de  l'auteur.  Il  retrouve,  dans  celle  espèce,  les  formes  de  la 
déclinaison  plus  encore  que  dans  les  substantifs,  d'accord  sur  ce 
point  avec  Arnaud  qui,  dans  la  grammaire  générale,  corrobore 
celte  opinion,  en  attribuant  des  cas  déclinatoires  aux  pronoms 
de  toutes  les  langues  vulgaires. 

Qu'il  nous  soit  permis,  avant  de  lerminer  celle  élude,  de  carac- 


MM 

léffeer  d'une  manière  pn  <  ise  ce  vieil  idiome  du  treizième  sic 

el  de  lui  BttigBer  la  place  véritable  qu'il  doU  occuper  dans  les 
étude*  phtfologiqtu  ». 

Trois  fraudes  époques  divisent  l'histoire  de  notre  langage.  I 
règnes  de  lMiilippc- Auguste  et  de  saint  Louis  soui  le  MME  le 
plus  brillant  du  moyen  Age  français  cl  la  plupart  do  grands  mo- 
numents   religieux  sont  nés  en  ce  temps  qui  vil  se  développer 
tout  a  coup  la  civilisation  moderne.  I .a  lui  <  ullivée  avec 

ferveur  et,  durant  cinquante  années,  la  langue,  dont  les  formes 
\cnaient  de  se  polir,  de  se  régulariser ,  s'arrêta  comme  |j  «-II. 
dé  fixée.  Cette  première  période  de  fixité  est  très-bien  marquée 
par  les  romans  chevaleresques,  par  les  chansons,  par  les  fabliaux 
et  contes  ,  dans  lesquels  le  moyen  âge  entier  a  puisé  sa  vie  hue- 
rai re. 

La  seconde  époque  de  la  langue  est  celle  de  François  Ier.  Au- 
tant le  langage  de  Villehardoin,  de  Rutebeuf,deJoinville  était»  lair, 
simple,  facile,  autant  celui  du  seizième  siècle  est  malaisé,  capri- 
cieux, pédanlesque,  amphibologique  et  tourmenté.  Ce  qui  <  arac- 
lérise  ce  moment,  c'est  l'excessive  inconstance  du  langage  qui , 
durant  ces  années-là,  n'a  pas  fait  halte  un  instant.  Chaque  poète 
avait  son  jargon  particulier,  tout  boursouflé  des  barbarisme», 
d'une  érudition  indigeste.  C'est  alors  qu'on  s'est  le  plus  éloigné 
du  génie  naturel  de  notre  idiome,  et  ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'un 
enfant  ou  une  femme  entendront  sans  trop  de  peine,  à  quelques 
mots  près,  un  couplet  de  Berle ,  un  fabliau  de  Rulebeuf  ou  un  lai 
de  Marie  de  France  ,  tandis  qu'ils  saisiront  à  peine  le  sens  d'une 
strophe  de  Ronsard,  même  avec  un  glossaire,  tant  la  phraséologie 
de  celte  époque  est  devenue  nébuleuse.  Peu  de  gens  entendent  I  i 
hélais  avec  facilité.  Le  langage  du  seizième  siècle  manque  d'har- 
monie, de  netteté,  parce  qu'au  lieu  d'être  le  produit  naturel  de 
l'esprit  national,  il  est  l'œuvre  des  pédants.  Montaigne  fait  ex- 
ception au  goût  déplorable  de  ces  règnes  ;  lui  seul ,  a\  m  I  myol  et 
quelquefois  Brantôme,  a  su  mettre  cet  idiome  en  ouvre.  L'un  el 
l'autre  ils  lui  ont  donné  des  grâces  nonpareilles  ,  et  ils  ont  monin 
toute  la  vivacité,  toute  la  richesse  de  couleur  i i  d'expression  que 
possédait  encore  la  langue  française,  malgré  la  multitude  de  la- 
tinismes dont  on  l'avait  chargée,  malgré  les  élisions ,  Im  inv  ersîOM 
el  les  constructions  bizarres  dans  lesquelles  on  s'eflorçail  de  perdre 
le  sens  et  la  clarté  des  périodes. 

Durant  la  traêièrae  époque  de  la  langue  .  on  -  efforce  de  la 


Mû 

rendre  plus  simple ,  plus  mesurée ,  plus  homogène  ;  mais  on  n'eut 
pas  égard  au  génie  propre  de  ses  premiers  ans ,  on  n'en  chercha 
point  les  antiques  allures.  Cependant  il  en  est  de  cette  étude 
comme  de  celle  de  l'homme  :  c'est  en  remontant  à  l'enfance  de 
ce  dernier  qu'on  retrouve  le  fond  de  son  âme  et  ses  inclinations 
naturelles.  Ces  choses  ne  furent  pas  même  soupçonnées.  L'auteur 
de  Tëlémaque  regrettait  cependant,  dit-il ,  la  langue  de  nos  pères; 
il  y  trouvait  je  ne  sais  quoi  de  court,  de  naïf,  de  hardi,  de  vif  et 
de  passionné.  La  Fontaine  connaissait  seul  et  connaissait  bien  la 
langue  d'oïl ,  d'où  il  a  exhumé  toutes  ses  fables  ;  mais  il  se  gar- 
dait de  professer  pour  ces  vieilleries  gauloises  une  estime  qui  l'eût 
à  jamais  déconsidéré  parmi  les  lettrés.  La  haine  de  ces  monu- 
ments français  était  à  la  mode ,  et  personne  au  monde  n'eût  osé 
proposer  à  ces  juges  qui  condamnaient  au  hasard,  une  circonstance 
atténuante  en  faveur  de  ces  souvenirs  j  frappés  d'un  mortel  arrêt. 

Un  seul  d'entre  eux  entreprit  un  jour  la  défense  de  ces  écrits 
réprouvés ,  et  c'est  Chapelain.  Les  paroles  qu'il  a  prononcées  à  ce 
sujet  sont  précieuses  ,  et  l'anecdote  où  l'auteur  de  la  Pucelle  ra- 
conte cette  affaire  est  d'un  intérêt  assez  vif.  Ce  fragment,  adressé 
sous  forme  de  dialogue,  au  cardinal  de  Retz,  est  si  gracieux, 
(qualité  peu  ordinaire  dans  Chapelain),  que  le  P.  Desmolets 
l'a  inséré  au  tome  VI  de  la  continuation  des  Mémoires  de 
Salengre.  Le  sujet  de  l'entretien  est  la  lecture  des  vieux  romans  ; 
les  interlocuteurs,  Ménage  et  Sarrasin  qui,  un  beau  jour,  sur- 
prennent Chapelain  lisant  à  la  dérobée  Lancelot  du  lac,  et  qui 
constatent  le  flagrant  délit  avant  que  le  coupable  ait  eu  le  temps 
de  soustraire  à  leurs  yeux  le  corpus  delicti.  Nous  laisserons  parler 
Chapelain  : 

«  Je  vous  dirai  seulement ,  monseigneur,  sans  autre  préface  , 
«  que  ces  deux  messieurs,  m'étant  venus  visiler  ensemble ,  il  y  a 
«  quelques  jours ,  me  surprirent  sur  un  livre  dont  vous  avez  sans 

«  doute  ouï  parler M.  Ménage,  qui  est  tout  dans  les  anciens 

«  Grecs  et  les  Latins ,  et  l'érudition  duquel  ne  lui  permet  qu'à 
«  peine  d'avouer  qu'il  y  ait  rien  de  louable  en  quoi  que  fassent 
«  les  modernes,  me  trouvant  sur  ce  livre  que  les  modernes  mêmes 
«  ne  nomment  qu'avec  mépris,  me  dit,  suivant  sa  gayeté  accou- 
«  tumée  et  en  se  moquant  de  moi  :  Quoi  !  c'est  donc  là  le  Virgile 
«  que  vous  avez  pris  pour  exemple,  et  Lancelot  est  le  héros...  etc. 
«  Je  fus  prévenu  dans  ma  réponse  par  M.  Sarrasin...  — Lancelot, 
a  dit-il ,  n'est  pas  son  Virgile  ;  c'est  son  Ennius ,  dans  lequel , 


m 

«  comme  dans  un  fumier,  il  h  cru  rencontrei  quelque  rubto... 
«  J'ai  lu  ce  livre,  e(  ne  L'ai  point  irnu\é  imp  désagréable.  Easce 

«  les  choses  qui  m'y  onl  plu,  j'\  ni  vu  la  sonne  île  ions  les  ro- 
«  mnns  qui  depuis  quatre  ou  cinq  tièdea  oui  fait  le  plus  noble 
«  diverlissemenl  des  cours  de  l'Europe.  » 

Néanmoins  Chapelain  tremble  de  son  audace;  il  trouve  cet 
louanges  exagérées  et  sacrifie  une  moitié  de  son  opinion  pour  sau- 
ver l'autre.  «  J'avais  toujours  eu,  dit-il  ensuit»',  le  pas- 
«  ser  les  yeux  sur  ce  bouquin  pour  y  observer  un  peu  le  langage 
«  et  le  stile  de  nos  anceslres  ;  je  m'y  suis  déterminé  principale- 
«  ment  par  l'espérance  que  j'eus  d'y  rencontrer  un  tond  .1  impor- 
«  tance  pour  le  Traite  des  origines  de  noire  lumjw ,  dont  M 
«  daigneux  s'occupe...  (et  «'adressant  directement  à  Ménage): 
«  Quelque  mauvais  auteur  que  vous  estimiez  ce  livre,  c'est  un  au- 
«  leur  classique  pour  vous...  Vous  aurez  le  plaisir  d'y  voir  des 
«  mots  si  vieux,  qu'ils  en  sont  tout  usés,  qu'ils  sont  morts  dahs 
«  la  langue,  qu'ils  ne  sont  point  intelligibles...  Vous  y  rencontre 
«  rez  des  dictions  et  des  phrases  qui  depuis  un  si  long  temps  ont 
«  passé  jusqu'à  nous,  non-seulement  dans  leur  pureté,  mais  en- 
«  core  dans  leur  élégance...  Vous  y  observerez,  par  la  compara  i- 
«<  son  de  ce  vieux  stile  avec  le  nouveau,  quels  changements  a 
«  soufferts  notre  langue...  M.  Ménage,  étourdi  de  ces  paroles, 
«  ne  sçavoit  bonnement  qu'en  juger,  etc.  » 

Alors  s'établit  une  discussion  sur  la  valeur  de  l'ouvrage.  Cha- 
pelain s'échaufle  et  jetant  ses  scrupules,  il  s'écrie  :  «  Il  n'y  a 
«  qu'heur  et  malheur  en  ce  monde!  Si  Arislosle  revenoil,  cl  qu'il 
«  se  mît  en  tête  de  trouver  une  manière  d'art  poétique  en  I 
«  celot,  je  ne  doute  pas  qu'il  n'y  réussît  aussi  bien  qu'en  V  Iliade 
<  et  en  VOdys&ée.  » 

N'est-il  pas  surprenant  qu'avec  des  opinions  si  larges,  si  auda- 
cieuses, on  n'aboutisse  qu'à  écrire  la  Pucelle'  Néanmoins,  ei  dus- 
sions- nous  passer  pour  tiède  ,  nous  ne  sommes  pas  tout  à  fait  de 
l'avis  de  Chapelain  sur  cette  matière.  Il  faut  l'a\ouer,  les  ou- 
vrages de  cette  époque  ne  nous  séduisent  point,  ousklérés  sou* 
le  point  de  vue  de  l'art  littéraire,  bien  que  parfois  la  Meneur  des 
inventions  nous  ail  frappé.  Il  va  sans  le  dire  ,  que  Chapelain  M 
\erlit  pas  Ménage,  qui  persista  à  considère!  /  uunc  un» 

vieille  et  informe  carcasse.  Néanmoins  il  modifia  plu*  Lard  ni 
nions  si  absolues  ('I  daigna  lire  le  roman  du  />'  fait. 

dont  il  a  même  fait  l'éloge. 


484 

Il  est  certain  que  dans  le  courant  du  dix-septième  siècle,  la  lan- 
gue française  devint  sage  jusqu'à  la  pruderie ,  et  économe  jusqu'à 
la  parcimonie.  On  commençait  à  s'en  apercevoir  au  siècle  suivant , 
et  le  chevalier  de  Jaucourt  s'écriait  :  «  La  langue  des  Français 
«  polis  n'est  qu'un  ramage  faible  et  gentil.  Notre  langue  n'a  point 
«  une  étendue  considérable,  etc.  »  Ce  défaut  d'étendue,  si  nui- 
sible dans  la  description,  dans  la  poésie,  où  les  mots  manquent 
parfois  aux  images,  provient  d'une  cause  toute  naturelle  et  qu'on 
n'a  pas  cherchée  jusqu'ici.  Les  philologues  du  siècle  de  Louis  XIV 
ont  formé  le  beau  langage  d'après  les  usages  de  la  cour  et  les  fa- 
çons de  parler  des  gentilshommes  de  Versailles.  Comme  ces  sei- 
gneurs, toujours  occupés  des  mômes  objets,  restreints  à  certaines 
habitudes  de  la  pensée ,  n'avaient  pas  besoin  d'un  nombre  im- 
mense de  mots  pour  traduire  leurs  idées,  ils  léguèrent  peu  de 
mots  au  bel-esprit.  Toute  locution  étrangère  à  la  cour  était  basse 
et  bannie  de  la  littérature;  on  rejeta  donc  tous  les  termes  relatifs 
aux  arts,  aux  sciences,  aux  divers  états,  aux  objets  étrangers,  tous 
cenx  dont  la  connaissance  exigeait  une  érudition  spéciale ,  par- 
faitement inconnue  des  courtisans  de  Louis  XIV.  Une  expression 
mal  comprise  était  de  mauvais  goût,  le  savoir  sentait  la  bourgeoi- 
sie ,  les  ignorants  faisaient  loi ,  et  le  langage  s'est  réellement 
appauvri. 

Que  d'influences  pernicieuses  l'ont  rendu  maniéré ,  dans  ces 
temps  où  la  science  était  si  facilement  portée  jusqu'à  la  déraison  ! 
Après  les  projets  de  réforme  de  Ramus  et  le  langage  francés  italïa- 
nizè ,  vinrent  les  allures  castillanes  du  règne  de  Louis  XIII;  puis 
les  minauderies  des  précieuses,  les  fameux  essais  de  granmaire 
de  l'abbé  Dangeau,  qui  contiénent  une  lètre  sur  l'ortografe,  avec 
un  suplémant  à  la  lètre  sur  l'ortografe.  Voilà  par  quelles  rêve- 
ries on  prétendait  à  perfectionner  celte  pauvre  langue  française. 
Le  siècle  suivant  n'était  guère  mieux  fondé  en  principes  de  phi- 
lologie comparée,  quand  le  Mercure  insérait  le  Discours  sur  les 
origines  de  la  langue,  par  M.  de  Grandval  (juillet  1757),  en  le- 
quel on  démontre  que  le  français,  ainsi  que  tous  ses  patois,  exis- 
tait avant  Jules  César.  «  Ce  n'est  plus,  si  l'on  veut  (s'écriait  dou- 
loureusement l'auteur,  en  lisant  son  discours  dans  une  académie), 
ce  n'est  plus  la  langue  de  Vercingétorix  et  de  Comius;  mais...  » 
Ce  mais  dit  plus  de  choses  qu'il  n'est  gros  ;  il  faut  les  laisser  à 
deviner.  Les  travaux  consciencieux  des  Ducange  ,  des  Mabillon  , 
des  Lebeuf ,  des  D.  Tassin  ,  des  Carpentier,  n'avaient  pas  réussi  à 


g 


IN. 


introduire  le  principe   historique  dâfli  l'éfule  de  il  langue, 
et  les  encyclopédistes  avaient  lu  sans  réfléchit  r< 

religieux  de  Saint-.Maur,  lesquelles  au  surplus,   manquaient  sou- 
vent de  précision,  parce  que  leurs  auteurs,  bon 
lionner  no  grand  nombre  de  textes,  s  étaient  rondes  rtu>  ,i  ■„,,. 
sur  des  copies  modernes  et  sur  des  chartes  falsifiées. 

Le  génie  naturel  de  notre  langue  était  >i  mnonnu,  si  m;il  senti 
sous  Louis  XV,  que  l'abbé  d'Olivet,  dans  sa  prosodie  fraruai»,-, 
pensait  émettre  une  opinion  saine  en  affirmant  que  nous  Ignoi  ions  /<• 
nombre  oratoire ,  l'harmonie ,  la  cadence,  avant  Malherbe dan$  les 
vers,  et  avant  Balzac  dans  la  prose.  Comme  si  ces  choattt 
ment  se  pouvaient  inventer  d'une  façon  spontanée  :  rumine  si  le  ger- 
me n'en  existait  pas  de  toute  nécessité  dans  tout  idiome  qui  se  parle 
et  s'écrit.  Du  reste,  ces  doléances  sur  la  pauvreté,  sur  l'inMifli- 
sance  et  la  stérilité  des  langues,  ont  toujours  été  l'excuse  des 
chants  écrivains.  Tout  mauvais  ouvrier  se  plaint  de  ses  outils. 
L'abbé  d'Olivet  joignait  à  la  sécheresse  du  style  une  grande  pei 
teur. 

Sous  le  rapport  des  origines,  la  grammaire  de  l'abbé  Rtgjlier, 
une  des  plus  étendues,  est  avec  tout  son  fatras,  aussi  incomplète 
que  ses  devancières,  et  l'élymologie  y  est  aussi  mal  Ironi 
Ainsi,  le  mot  aucun  y  est  toujours  la  traduction  de  nuUuê; 
sonne,  celle  de  nemo  ;  guère,  celle  de  parùm  :  rwfl  ,  celle  de 
hil,  etc..  L'étude  des  vieux  textes  aurait  cependant  éclairé  ces 
érudits  sur  la  valeur  de  mille  expressions  analogues  à  celles  que 
nous  prenons  là  pour  exemple  ,  en  leur  enseignant  que  le  prôn  m 
aucun  est  synonyme  tYaliquis ,  dont  il  est  issu.  Aucuns  rftatl  ■ 
toujours  signifié  certaines  personnes  disent;  (le  même  que, 
sonne  s'il  n'est  précédé  ou  suivi  d'une  négation,  ne  peut  routait 
dire  l'absence  de  tout  individu.  —  Qui  avez-vous  rencontré?  — 
Personne.  C'est  là  une  locution  vicieuse,  autorisée  par  un  abus 
del'usage,  abus  que  la  connaissance  de  l'étyniotogîe eût 
Guère  signifie  beaucoup,  et  la  preuve,  c'est  que  s  il  équival 
l'opposé  de  beaucoup,  c'est-à-dire  à  peu,  je  n'ai  guère   far 
gent  serait  comme  je  n'ai  peu  d'argent  ;  or, 
beaucoup  avoir.  Quant  au  mot  riait,  aulref<>  Hier, 

dérivé  de  res ,  rei,  il  avait  le   môme  sens  qoe  ce  nom,  <•!    loin 
de  s'employer  comme  le  nihil  des  latins  ;  il  signifiait  ai 
On  trouve  (c'est,  je  le  crois,  dans  farta  le  Ldheraîn      Vons 
ta  rien  que  j'aime  le  mieux,  c'est-a-dire  Yobjei  que  [e  pn 


* 


486 


L'ignorance  de  l'étymologie  a  perverti  le  sens  de  ce  mot ,  devenu 
inintelligible  pour  les  étrangers  qui  y  trouvant  diverses  accep- 
tions opposées,  ne  savent  comment  classer  ce  vocable  irré- 
gulier dans  son  emploi.  C'est  en  vain  que  l'étude  du  moyen  âge 
a  tenté  de  redresser  ces  erreurs  ;  l'Académie  française  les  a  consa- 
crées encore  une  fois,  en  1836,  dans  son  Dictionnaire.  Si  nous 
voulions  multiplier  de  tels  exemples,  les  substantifs,  les  pronoms, 
les  adverbes,  nous  en  offriraient  à  foison. 

A  travers  ses  imperfections,  notre  langage  a  conservé  des  grâ- 
ces bien  réelles,  une  vivacité  très-grande,  une  clarté  parfaite  et 
une  harmonie  très-douce,  quand  il  est  habilement  manié.  On  ne 
saurait  aujourd'hui  l'altérer ,  môme  pour  lui  rendre  ce  qu'il  a  per- 
du, sans  risquer  de  le  corrompre  tout  à  fait.  C'est  un  crime  que 
de  lever  la  massue  sur  les  monuments  du  passé,  et  notre  siècle, 
sous  ce  rapport ,  n'est  pas  exempt  de  reproches. 

Notre  langage,  duquel  nous  venons  de  montrer  les  trois  premiers 
âges,  est  arrivé  à  vieillesse.  Il  le  faut  ménager,  les  secousses  ne 
conviennent  plus  à  ce  corps  affaibli,  et  néanmoins ,  dans  cette  qua- 
trième époque ,  qu'il  est  indispensable  de  signaler  pour  compléter 
cette  faible  étude  ,  on  lui  a  porté  de  rudes  assauts. 

Les  révolutions  qui,  dans  noire  temps  si  différent  de  tous  les 
autres,  ont  bouleversé  nos  mœurs,  nos  habitudes,  nos  lois ,  notre 
gouvernement,  notre  croyance  et  nos  études,  devaient  nécessai- 
rement sillonner  la  langue  des  traces  de  leur  passage.  Des 
sciences  nouvelles  ont  créé  des  vocables  nouveaux.  Une  légis- 
lation fondée  sur  des  bases  étrangères  aux  idées  d'autrefois 
ne  pouvait  trouver  son  expression  dans  le  parler  de  nos  aïeux. 
Ceux  qui  croient  à  la  fixité  de  la  langue  d'un  peuple  qui  s'agite  et 
se  transforme  sont  étrangers  à  toute  humaine  philosophie.  Mais, 
hélas  !  on  a  abusé  de  cette  faculté  d'élargir  les  dimensions  du  fran- 
çais, et  parfois  le  caractère  originel  en  est  méconnaissable.  Il  y  a 
lieu  de  blâmer  les  contemporains  de  Louis  XIV  d'avoir  rayé  du 
vocabulaire  une  foule  de  mots  très-utiles,  mais  on  doit  les  louer 
de  ne  pas  en  avoir  beaucoup  créé.  C'est  là,  en  effet  (sauf  dans 
les  cas  où  un  terme  technique  est  indispensable  à  la  désignation 
d'un  objet  nouveau),  c'est  là  une  tentation  dont  il  faut  être  bien 
sobre.  On  a  rarement  le  droit,  dans  la  littérature  pure  et  simple, 
de  forger  des  mois,  et  Pomponius  Marcellus,  reprenant  l'empe- 
reur Tibère  coupable  de  ce  délit,  agissait  fort  bien.  «  Vous  pou- 


'.S7 

«  vez,  disait-il  à  César,  donner  le  ilroil  de  houi 

m  au\  honnno,  niiiis  !ioiip;i>iiu\  m, ,1s,  ,,,,  N((|l(.  ;m|nII  \end 

u  p;is  jiisqur  là.  »  Tibère  de\ai(   céder   l'.i.ilrinnil  ,,  ,\r  ,,  h 

servalions,  lui   qui,  si   nous   an  DffOyOM   SéMjNM .  Itfptatail   h 

langue  latine,  («I  la  protégeait  conire  l'invasion  dm  Mai  aides  Hran 

-cr>,  à  un  Ici  point   qu'il   s'excusa  un  jour  aupirs  du  >, 

voir  latinisé  le  mol  et  que,  daaa  une   autre  <  ircoo- 

stance,  il  exigea  (jue  l'on  effaçât  le  ftfeftstaii  il 

on  avait   désigne,  dans  fui  décret ,  certains   bas-reli»-|s  ;  ap.n 

que  si  l'on   ne  trouvait  pas  d'autre  expression,   on  s,,  servirait 

d'une  périphrase  :  si  non  reperiretur,  vel  plurihu  ti  \ 

bitum  verborum  rem  enunciandmii. 

Ce  qui  caractérise  l'idiome  du  dix-neuvième  ni  rie,  c'est  une 
fatale  inclination  à  cette  superbe  licence  qui  provient  du  libé- 
ralisme général  de  nos  opinions.  Le  désordre  «le  nos  institutions  s'y 
reflète,  la  tendance  de  l'individu  à  dominer  la  foule  s'y  montre 
aussi.  La  politique  et  les  journaux  rédigés  avec  précipitation, 
ont  semé  le  vocabulaire  d'un  effroyable  argot.  L'influence  M  lit- 
tératures étrangères,  et  surtout  de  celles  du  Nord,  ou  II  forme  est 
boursouflée,  la  phrase  épaisse,  la  pensée  très-souvent  vagne  on 
fausse  et  l'image  forcée,  cette  influence  s'est  appesantie  sur  la 
France  moderne.  Le  goût  du  moyen  âge,  sottement  exploité,  a 
exhumé  de  vieilles  expressions  fort  saugrenues,  tandis  que  le  dé- 
faut d'études  graves  a  fait  souvent  oublier  l'étvmologie  et  II 
gique  grammaticale.  Enfin ,  une  tendance  funeste  à  tout  réduire 
en  chiffres,  à  tout  mettre  en  formules,  à  chercher  le  coté  m 
riel  et  mathématique  des  choses,  a  fait  déduire  de  chaque  exprès 
sion  des  termes  sans  raison  ou  sans  grâce. 

C'est  ainsi,  parexemple,  que  d'influence  nous  avons  fait  in/iusw- 
cer,  de  base,  d'apostille  ,  baser  ,apostillcr,  qui  sont  tout  m 
hors  baser  qui  n'appartient  encore  à  aucune  langue.  On  ne  fait  plus 
violence  aux  gens,  on  les  violente.  De  suicide  on  a  fait  te  suie 
qui  est  un  non  sens.  Les  peintres  et  les  musiciens  qui  marital  la 
plume  ont  imaginé  do  leur  côté  des  expressions  du  plus   m 
goût.  Un  ouvrage  du  Dante  ou  de  KaphaCl  est  à  présent  rapkaë* 
lesque,  dantesque.  Parle-l-on  du  Dante  ,  on  ne  dira  plus  <  e  gi 
poète,  ce  grand  génie  ;   la  qrande  figure  du    I 
d'un  goût  plus  délicat  et  d'un  tour  plus  noble.  Si  Pascal  et  Molière 
revenaient  au  monde,  ne  seraient-ils  pas  bien  ébahis  de  se  trou- 
ver face  à  face  avec  cette  grande  figu 


-*88 

Certains  critiques  ont  fait  d'artiste  artistique.  Manifestez  la  juste 
indignation  que  celte  locution  vous  cause ,  ils  répondront  que  le 
mot  a  de  l'actualité,  ce  qui  est  un  second  barbarisme.  On  voit  des 
personnes  qui  remplissent  un  but  comme  elles  feraient  d'une  Gole  ; 
si  le  but  qu'elles  se  proposent  est  de  bien  écrire,  elles  risquent 
de  ne  pas  le  remplir  et  de  l'atteindre  encore  moins.  Des  gens  qui 
se  qualifient  d'humanitaires,  de  socialistes  nous  apprennent  qu'ils 
ont  toute  leur  \\e  pivoté  sur  la  cime  d'une  théorie.  Ce  doit  être  une 
horrible  situation.  Peu  à  peu  ce  jargon  s'introduit  dans  la  littéra- 
ture. 

Voltaire  nous  enseigne  quelque  part  que  les  Français  ont  formé 
leur  langage  de  celui  des  latins ,  en  abrégeant  tous  les  mois ,  «  al- 
«  tendu  (ajoute  t-il),  que  c'est  le  propre  des  barbares  d'abréger  lous 
«  les  mots.  »  L'adjectif  contrerêvolutionnaire  lui  prouverait, 
d'une  manière  bien  victorieuse,  notre  triomphe  absolu  sur  la  bar-* 
barie. 

On  pourrait  multiplier  ces  exemples  à  l'infini.  Le  néologisme 
est  à  la  mode  et  la  littérature,  trop  peu  scrupuleuse,  admet  et 
recherche  même  les  mots  inusités.  Nos  maîtres,  les  Romains 
du  grand  siècle ,  se  glorifiaient  à  cet  égard ,  nous  l'avons  dit 
plus  haut,  d'une  grande  sobriété.  Ils  allaient  jusqu'à  repousser 
toute  expression  étrangère  aux  habitudes  générales  du  style. 
Aulu-Gelle  nous  rapporte  que  César  disait  :  Tanquam  scopu- 
lum ,  sic  fugias  insolens  verbum  ;  ce  précepte  a  peu  d'applica- 
tion chez  nous.  Il  est  bien  entendu  que  ces  délicatesses  de  lan- 
gage ne  concernent  que  la  belle  littérature  proprement  dite, 
où  l'on  ne  saurait  se  montrer  trop  chaste,  trop  minutieux,  et  d'où 
l'on  doit  bannir  plusieurs  termes  accueillis  par  le  dictionnaire , 
usités  dans  les  matières  de  la  politique  ou  de  la  spécialité  scienti- 
fique. Mais  dans  la  poésie ,  dans  l'histoire ,  dans  le  style  du  ro- 
mancier ou  de  l'auteur  dramatique  ,  il  est  un  choix  nécessaire  et 
l'on  peut  affirmer  que  :  —  toute  façon  de  parler,  dont  la  pureté  est 
discutable,  quel  que  soit  le  résultat  de  l'examen,  est  mauvaise  par 
c«la  seulement  qu'elle  a  fourni  matière  au  doute.  Le  tact,  l'oreille 
sont  ici  juges  souverains  ;  il  y  a  là  un  don  de  nature,  et  il  pourra  se 
faire  qu'un  homme,  ayant  employé  par  mégarde  une  locution 
louche  ,  soit  justifié  par  les  raisons  d'un  autre  homme  d'une  éru- 
dition profonde  ,  et  condamné  par  un  troisième  qui,  moins  docte, 
ne  saura  pas  développer  les  motifs  de  son  antipathie  contre  les  mots 
en  litige.  Eh  bien  .  dans  ce  ras ,  le  premier  de  ces  personnages 


sera  an  auteur  peu  scrupuleux  ;  I»'  second  sefi  peut-être  un  gram- 
mairien distingué;  mais  la  troisième  seul  pourra  se  dire 
meut  écrivain. 

Un  dernier  accident  à  signaler  de  nos  |,,urs  dans  le  langage, 
c'est  la  séparation  trop  complète  qui  s'opère  entre  le  si 
science  eleelui  de  la  littérature,  depuis  surtout  que  c 
exagéré  les  images,  et  boursouflé  la  phrase  de  plus  en  ] 
certain  que  la  science  veut  être  exprimée  avec  précision  ,  mais  une 
juste  horreur  de  l'emphatique  et  du  verbeux  ne  la  doit  pas  .en- 
duire jusqu'à  la  sécheresse.  Les  sujets  les  plus  dida< ttiajw M  n'ei- 
cluent  point  la  grâce  ;  la  gravité  du  fond  s'allie  bien  à  l'amabilii«- 
de  la  forme ,  et  plus  le  terrain  est  aride ,  plus  il  est  à  propos  de 
parer  les  abords  de  la  route  ,  afin  d'encourager  ceux  qui  i*j 
engager.  Un  style  trop  serré ,  trop  refroidi ,  trop  bien  naunaiëé 
arrive  à  la  monotonie,  manque  d'attrait,  de  clarté  même  ,  et  finit 
par  être  dénué  de  solidité,  de  liant,  de  force  de  cohési 
alors  qu'on  peut  le  qualifier  de  sable  sans  chaux  ,  arena  sine  cake, 
ce  que  disait  Caligula  du  style  de  Sénèque. 

Nos  pères  entendaient  ces  choses  mieux  que  nous,  et  les  beaux 
maîtres  du  seizième  et  du  dix-septième  siècle  ne  redoutaient ,  dans 
les  sujets  les  plus  abstraits ,  ni  les  images,  ni  l'éclat,  ni  !■'  mmno- 
ment  du  style,  ni  surtout  le  fin  atticisme  de  la  plaisanterie.  Le  \w  rc 
des  Doutes  du  père  Bouhours  est  aussi  malicieux  que  solide ,  et  le 
traité  de  la   Conformité  d'Esticnne  est  d'un  style  aussi  coquet, 
aussi  paré  que  possible  ;  de  plus  on  y  trouve  à  profusion  des  t' 
nures  très-comiques,  des  comparaisons  dont  la  verve  original 
toute  française.  Le  travail  du  même  auteur,  sur  le  langage  fran- 
çais italianisé  est  d'une  gaieté  plus  grande  encore.  Que  de  fois 
Érasme  a  mêlé  les  saillies  de  l'esprit  à  l'austérité  du  thème  philo- 
sophique !  Ces  maîtres  savaient  qu'il  faut  plaire  afin  d'être  écouté  , 
et  la  variété  qu'ils  répandaient  sur  leurs  œuvres  aidait  la  n 
tout  en  soutenant  l'attention  du  lecteur.  La  raison,  sous  leur 
plume ,  daignait  séduire  pour  arriver  à  convaincre. 

C'étaient  là  de  grands  hommes,  et  de  qui  les  éroiiU  de  notre 
époque  doivent  tenir  à  honneur  de  suivre  les  enseignement 

Il  n'est  pas  surprenant,  au  surplus,  que  les  Mfegatolei  - 
plus  en  plus  rares  ;  ces  études  veulent  beaucoup  de  loisir  et  de 
méditation.  Il  n'en   est    pas  de  plus   attachant.'  h  .le  plus  pro- 
fonde,  car   l'histoire   intellectuelle  d'un  peuple  est  lout 

33 


490 

dans  celle  de  son  langage;  mais  on  ne  peut  Irouver  la  clef  de  la 
science  philologique  sans  connaître  à  fond  l'âme  humaine ,  sans 
être  intimement  initié  à  la  marche  naturelle  des  progrès  sociaux. 
Aussi  la  tâche  d'un  grammairien  paraît-elle  à  Quintilien  si  im- 
mense, qu'il  trouve  impossible  qu'on  l'accomplisse ,  si  on  ne 
réunit  à  l'intelligence  la  plus  haute,  la  plus  générale  des  choses  de 
la  nature,  une  érudition  presque  universelle.  La  grammaire,  ajou- 
te-t-il ,  est  au  fond  plus  importante  qu'il  ne  semble  d'abord,  plus 
habet  in  recessu,  quam  in  fronte  promittit. 

Il  est  vrai  d'ajouter  qu'on  attribuait  alors  à  ce  titre  de  grammai- 
rien une  étendue  très-vaste,  un  sens  à  la  fois  poétique  et  philoso- 
phique, tandis  que  nous  désignons  ainsi,  ceux  que  les  Romains, 
aux  jours  de  leur  décadence,  avaient  surnommé  des  gramma- 
tistes. 


Francis  WEY. 


DIPLOME 


i  \  i  DÎT 


DE  CHARLES,  ROI  DE  PROVENCE 

.862. 


En  855,  l'empereur  Lothaire,  atteint  d'une  grave  maladie  et  sentant  m 
lin  approcher,  se  ût  transporter  à  l'abbaye  de  Prum  dans  les  Ardennes,  et 
y  confirma  solennellement  le  partage  de  ses  états  entre  ses  trois  (ils  l 
Lotbaire  et  Charles.  La  part  de  ce  dernier  renfermait  tout  le  pays  contenu 
entre  les  grandes  Alpes,  le  Rhône  et  la  Méditerranée,  avec  le  duché  de 
Lyon  ,  le  Vivaraiset  le  comté  d'Uzès,  contrées  qui  reçurent  «hns  letir  en- 
semble la  dénomination  de  royaume  de  Provence. 

C'est  à  peine  si  l'histoire  a  enregistré  le  nom  du  jeun.'  Bti  de  Lothaire , 
et  cependant  son  règne,  ensanglanté  par  les  glorieux  et  terribles  combats 
de  Gérard  de  Roussillon  contre  les  seigneurs  du  pays,  jaloux  de  sa  haute 
fortune  et  contre  Charles-le- Chauve,  a  qui  les  rebelles  avaient  of(< 
trône ,  laissa  de  profonds  souvenirs  dans  l'esprit  des  peuples. 

Gérard  de  Roussillon,  le  parent,  le  favori  bien-aiméct  le  défenseur 
invincible  de  Charles,  a  été  chanté  durant  tout  le  moyen  âge 
romans  dont  il  est  le  héros  ne  constatent  rien  autre  chose  que  la  perjx 
de  sa  gloire  pendant  plus  de  cinq  siècles.  Les  actions  sans  nombre  au 
milieu  desquelles  les  Trouvères  se  sont  plu  a  le  représenter,  forgées  à 
plaisir  ou  défigurées  par  la  tradition ,  ne  peuvent  fournir  aucune  lumière 
sur  le  règne  dont  il  fut  l'ornement.  Ce  n'est  que  des  actes  publics  qu'on 
peut  attendre  quelques  renseignements  certains  sur  cet  âge  héroïque  de 
notre  histoire. 

Charles  de  Provence  est  l'un  des  princes  carloviugieos  dont  les  dipl 
sont  le  plus  rares.  On  ne  connaît  que  ueuf  chartes  émanées  de  lui,  qu'ont 


492 

publiées  séparément  Papou,  d'Acheri,  Baluze,  le  Laboureur1,  dom 
Vaissète ,  les  auteurs  du  Gallia  Christiana,  et  qu'a  réunies  dom  Bou  \we\ 
dans  le  tome  VIII  du  Recueil  des  historiens  de  France. 

Ace  nombre  si  restreint  de  monuments  authentiques,  j'en  ajoute  un 
dixième  que  j'ai  pu  copier  parmi  les  quelques  pièces  dont  se  composent 
actuellement  les  archives  historiques  d'Orange 2.  C'est  un  diplôme,  dont 
l'original  en  parchemin  était  autrefois  coté  G.  d'or,  n.  \.  11  est  relatif  a 
l'église  d'Orange ,  et  se  rapporte  au  temps  où  l'antique  Arausio  ,  quoique 
ravagé  a  plusieurs  reprises  par  les  Visigoths  et  les  Sarrasins ,  occupait 
encore  la  vaste  enceinte  de  ses  murailles  romaines,  et  rivalisait  avec  les 
plus  puissantes  villes  du  Rhône.  Le  roi  Charles  donne  a  l'évêque  d'Orange 
des  maisons  et  un  enclos  dont  les  limites  sont  si  bien  déterminées ,  qu'il 
est  facile  d'en  reconnaître  encore  aujourd'hui  la  position.  «  Les  biens 
«  concédés ,  porte  le  texte,  sont  situés  en  dedans  des  muis  d'Orange3  au- 
o  tour  de  l'église  cathédrale  de  la  sainte  vierge  Marie,  et  bornés  d'un 
«  côté  par  le  pont  public  et  la  voie  publique ,  d'un  autre  par  la  terre  des 
«  francs  hommes  ,  au  midi  par  un  cèdre 4  et  par  la  voie  publique ,  au 
«  nord  par  la  rivière  de  la  Meyne ,  »  c'est-à-dire  que  le  terrain  concédé , 
avec  les  maisons  qui  en  dépendaient,  se  trouvait  au  centre  de  la  ville5 
du  côté  de  l'arc  de  triomphe  ,  mais  au  midi  de  la  Meyne  ,  et  s'étendait 
depuis  le  pont  actuel,  construit  selon  toute  apparence  sur  les  fondations  du. 
pont  romain ,  jusqu'à  l'évêché  qui  fut  bâti  plus  tard  sur  l'emplacement 
donné  par  le  roi.  On  remarquera  que  le  chemin  public  bornait  deux  fois  ce 
terrain  ;  en  effet,  venant  du  nord  en  passant  sous  l'arc  de  triomphe,  il  tour- 
nait brusquement  au  sud-est,  arrêté  par  la  montagne  au  bas  de  laquelle 
était  le  théâtre.  Cette  antique  voie  n'est  plus  reconnaissable  aujourd'hui 


*  Dans  les  masures  de  l'île  Barbe. 

*  M.  de  Gasparin  a  fait  soigneusement  recueillir  ces  débris  des  archives  de  la 
principauté  qui  étaient  si  importantes,  et  les  a  fait  mettre  en  sûreté  à  l'hôtel-de-ville. 

»  Infra  murot  pour  intra  murot.  Voy.  Du  Cange. 

4  Cedrum.  M.  de  Gasparin  ,  qui  a  bien  voulu  prendre  connaissance  de  ces  notes, 
m'a  fait  remarquer  que  ce  mot  ne  peut  signifier  un  cèdre  proprement  dit,  car  cet  arbre 
n'avait  point  encore  été  introduit  en  France ,  et  qu'il  désigne  probablement  un  gené- 
vrier, espèce  très-commune  dans  la  Provence,  et  si  semblable  au  cèdre,  que  Linnée  l'a 
rommée  oxycedrus,  cèdre  piquant. 

5  Au  nord  de  la  ville  rapetissée  et  fortifiée  par  les  princes  de  Nassau ,  dont  les 
murs  furent  démolis  par  ordre  de  Louis  XIV.  Voy.  les  plans  de  La  Pise,  Tableau 
de  l'hist.  des  princes  et  principauté  d'Or.,  et  de  M.  de  Gasp  rln  ,  Uist.  d'Orange, 
page  40S. 


dans  l'intérieur  d'Orange  ;  mais  hors  tics  murs  mi  ni  i<-ti.»u\.- 
vestiges1. 

L'évéclié  d'Orange,  dont  les  propriété  avaient  «t.  ravagées  ptrlrt  Sar- 
rasins 3,  fut  réuni  vers  le  temps  de  IVpisenpat  de  I'.udiI.k -,-  850, 
h  IVuVIit'  M»isin  de  Saint-Paul-Trois-Cliài.  iu\  ;  dès  lors  ,  le  méno  pn  I  .i 
gouverna  les  deux  diocèses  en  résidant,  a  ce  qu'il  parait ,  tantôt  a  On 
tantôt  à  Saint-Paul-Trois-Chàteaux.  Cette  union  ,  <pii  dura  de  fait  jfn 
qu'au  onzième  siècle,  a  amené  dans  l'histoire  une  confusion   fi  i 
difficile  d'éelaireir,  car  les  éveques  préposés  à  l'administration  des  deux 
diocc>es  prirent  souvent  le  titre  de  celui  dans  lequel  ils  résidai*  ut 

Notre  diplôme  ne  lève  point  ces  difficultés,  mais  il  fournit  un  fait  1 0 
sitif,  authentique, qui  pourra  servir  a  la  discussion  de  cette  question  et  qui 
motive,  je  ci  ois ,  dès  à  présent,  une  adJition  a  la  liste  des  évoques  d'O- 
range donnée  dans  le  Galtia  (hristiana. 

Anselme  Boyer  de  Sainte-Marthe,  dans  son  histoire  de  l'église  de  Saint 
Paul-Trois-Châteanx ,  donne  pour  successeurs  a  Bonifacc  ,  qui  le  premier 
régit  les  deux  diocèses  réunis  d'Orange  et  de  Saint-Paul ,  Laudonée 
(  Laudon  )  PonsI,  GémardI,  Bonaricou  Boniface,  Odalrïc  1,  Gémardll 
qui  assista  en  879  au  concile  de  Manlaille  où  Boson  fut  reconnu  roi  tic 
Provence,  Gérard  (ou  Gérard)  ï,  Gérard  II,  Ébroïn,  etc.  Les  auteurs  du 
GaUia  Cliristiana  ,  suivis  |  ar  Hugues  du  Temps  3,  n'ont  pas  inséré  tous 
ces  prélats  dans  leur  catalogue  des  éveques  d'Orange,  et  $c  sont  bornés 
à  inscrire  comme  successeurs  de  Boniface  ,  Laudon  ,  Pons  I ,  Gémard  qui 
se  rendit  à  Manlaille  en  879,  Ébroïn,  etc.,  l'existence  des  autres  évé  jiies  ne 
leur  étant  pas  suffisamment  prouvée. 

Pour  ne  point  étendre  le  cercle  de  la  discussion  ,  nous  ne  parlerons  que 
des  évoques  du  nom  de  Gémard. 

La  Pise  ,  qui  a  écrit  son  tableau  de  l'histoire  d'Orange  pour  te 
de  Nassau  et  à  la  source  de  tous  les  renseignements,  dit  que  Gémard  su. 
h  Pons  en  855  «  et  luy  fut  donné,  ajoule-t-il,  la  place  eu  laquelle  le  p 
épiscopal  fut  bâti.  »  Cet  auteur  parle  ensuite  d'uu  Boniface  et  d'un  autie 
Gémard*.  Boyer,  prieur  d'un  couvent  de  Samt-Paul-Trois-ChàteaiM.q  m 
à  sa  disposition  des  documents  importants,  et  entre  autre-  des  mémoin  l    < 
l'église  d'Orange  ,  qu'il  cite  souvent ,  dit  que  Gémard  I  fil  lM  «  "»  X5ti,  qu'il 


1    M.  de  (iasparin,  pafte  4 08. 
\  oyez  Bonaventurc  de   Sistcron  .   Uni     lOrnmjf,  ft  •  »  fragment*  dc« 

mcm.  de  Suarcz  rapportés  par  cet  auteur,  pape 

'  ieryr  rir  l'ranrr,  l.»in<    I 
*    Tabl.  (h  Ihiêt.  dr$  pii»rCt  et  )" 


494 

fui  connu  de  Charles,  roi  de  Provence,  et  que  ce  prince  lui  donna  quelques 
maisons1.  Suarez,  évoque  de  Vaison,  qui  déclare  avoir  consulté  à  Orange 
les  chartes  et  registres  du  palais  épiscopal,  du  chapitre ,  du  prince  et  de  la 
ville2,  distingue  deux  évêques  du  nom  de  Gémard,  et  ajoute  cette  note  après 
le  nom  du  premier  ,  qu'il  dit  avoir  été  élu  en  855 ,  ei  area  in  qua  œdes 
palatiiepiscopalis,  concessa.  Obiit  cirai  8603. 

Toutes  ces  indications  désignent  bien  certainement  et  notre  Gémard  et 
la  donation  dont  nous  publions  le  texte  original.  Si  donc  LaPise,Boyer 
et  Suarez  avaient  eu  le  soin  de  citer  cette  pièce  d'une  manière  plus  pré- 
cise ,  sans  doute  que  cette  preuve ,  mise  à  l'appui  de  leur  assertion ,  eût 
déterminé  les  Bénédictins  à  accepter  deux  évêques  du  nom  de  Gémard; 
l'un  vivant  encore  en  862 ,  l'autre  qui  concourut  en  869  a  l'élection  de 
Boson. 

Je  passe  aux  autres  personnages  nommés  dans  le  diplôme. 

Le  plus  remarquable  est  Fulchrade,  l'instigateur  de  la  révolte  des  sei- 
gneurs de  la  Provence  contre  Lothaire,  en  845 4.  Notre  diplôme  le  qua- 
lifie de  comte  et  d1  officier  du  palais,  cornes  et  ministerialis  noster ,  ainsi 
en  862  il  était  au  nombre  des  fidèles  du  roi  de  Provence.  Fulchrade  est 
encore  mentionné  dans  l'acte  de  pacification  rédigé  en  858  au  plaid  public 
des  mis  si  dominiez,  dans  la  cause  d'Agilmar,  archevêque  de  Vienne  et  du 
comle  Witger 5.  Un  comte  Aldrigus,  qui  est  probablement  notre  Alderic , 
était  présent  a  la  même  assemblée.  Le  chancelier  Bertraus  a  souscrit  un 
diplôme  de  l'an  858,  par  lequel  Charles  confirme  la  précaire  faite  par 
l'archevêque  Agilmar,  que  nous  venons  dénommer,  en  faveur  d'un  de  ses 
vassaux6,  et  Aurélien  son  notaire,  que  l'on  croit  avoir  été  abbé  d'Àinay,  a 
reconnu  pour  lui  un  diplôme  de  Charles  en  faveur  de  Remy,  archevêque 
de  Lyon,  de  l'an  891 7.  Bertraus ,  est  évidemment  le  personnage  du  même 


■  Boyer,  Hitt.  de  l'égl.  cathédr.  de  Saint-Paul -troit-Chdt.,  page  M. 

2  Voy.  les  Fragments  des  Mém.  de  Suarez,  rapportés  par  Bonaventure,  page  513. 

3  Suarez ,  Notices  Mss.  sur  le  comté  Venaittin  et  la  principauté  d'Orange,  conser- 
vées à  la  Bibliothèque  royale,  supplément  français. 

4  Voy.  Annales  de  saint  Bertin ,  de  Fulde  et  de  Metz,  Ap.  script,  rer.  Franc, 
tome  VII. 

5  Baluz.,  Capitul.  append.,  Il ,  4408  ,  où  le  nom  de  Fulcrade  est  imprimé  Fulhe- 
radus  au  lieu  de  Fulchradut.  Nous  remarquerons  à  cette  occasion  que  Fantoni,  dans 
son  Histoire  de  la  cité  d'Avignon  et  du  comté  Venaissin  ,  tome  II ,  page  2,  en  parlant 
de  la  révolte  de  845,  appelle  Fulchrade ,  Bolocrato  ou  Solcrato,  mauvaise  lecture 
évidente  du  Folcratus  des  Annales  de  Saint-Bertin. 

fi  Script,  rer.  Franc.,  tome  VIII,  598.  Baluze,  II,  UG7. 

7  Script,  rer.  Franc,  tome  VIII,  599.  -  Carpenticr  [Supp.  Glosa.  Cang.,  I,  755) 


n. on   dont   lepitapbe  a  été   itiinim,-  .  ,n  1740,  dans  Icglue  de  Saint 
Ju.sl  a  Lyon  '.  Ce  monument  .  nous  apprend  que  le  »  h. m 
de  Provence  était  diacre  de  l'église  de  l*|OQ,  cl  I  un  il  es  savants  professeurs 
de  théologie  qui  rendirent  l'école  de  eett*'  nuiropole  florissante  au  neu- 
vième siècle.  L'abbé  Lebeuf  suppose  qu'il  était  ruaitie  ou  disciple  du  diacre 
Florus. 

Quant  a  la  date  de  notre  diplôme,  elle  ne  peut  cire  déterminée  d'une 
manière  positive,  car  la  chancellerie  du  roi  Charles  comptait  les  année* du 
rèjmc  de  ce  prince ,  tantôt  h  partir  du  2'J  novembre  85û,  jour  de  la  mort 
de  son  père,  tantôt  d'un  jour  inconnu  de  l'année  856,  date  de  l'accord  fait  k 
Orbe ,  près  du  lac  de  Genève3,  entre  les  trois  fils  de  I  t  qui  con- 

firma a  Charles  la  possession  delà  Provence  cl  du  duché  de  Lyon.  Lu 
partant  de  la  première  époque  (  2'.»  novembre  853)  plus  généralement  sui- 
vie ,  on  trouve  que  la  date  tombe  au  mardi  25  août  802.  Nous  devons  faire 
observer  que  lindiclion  VIII  ne  concorde  point  avec  ce  résultat,  car  d'a- 
près les  Bénédictins,  elle  a  fini  en  septembre  8Ct  ;  mais  on  sait  que 
souvent  les  indications  chronologiques  des  anciens  diplômes  ne  se  rappor- 
tent pas  aux  tables  calculées  par  les  computistes  modernes. 


In  nomine  Domini  noslri  Jehsu  Christi  Dei  ieterni,  Carolus, 
divina  ordinante  providentia,  Rex,  Lotharu  piissimi  quondom 
augusti  et  inclili  filins.  Quanlo  sublimités  regalis  circa  bénéficia 
locorum  sanclorum  benignior  existit,  lanto  Sancli  Sanctorum  mi- 
sericordiam  proniorem  sibi  reddit.  Quamobrem  notum  >il  omnibus 
fldelibus  sancte   Dei    ecclesiœ,  ac  noslris  presenlibus  videlicel 


ajoute  un  Bertraus  aux  chanceliers  de  Charlcs-le-Chauvc  ,  mais  ou  reconnaîtra  facile- 
ment qu'il  a  attribué  à  l'empereur  un  acte  de  Charles  de  Provence,  en  rapprochant 
son  indication  des  notes  chronologiques  de  notre  diplôme. 

1  Mém.   de  l'Âcad.  des  In$eript.  et  Belles- Lettres ,  tome  "XVI  II     Ihn  ,  page  247. 
LV'pilaphc  est  ainsi  conçue  : 

Possidct  hanc  urnam  dum  vi\it  mmum.  R»  itr.nu 
Qui  loca  inulta  suo  sacro  sermonc  bea\it. 
Rcddidit  et  claros  in  cunctis  ipse  MagUtro*. 
Florigeras  sedes  pridic  leviu  kalcnda» 
Juste  februarias  conscendeni  aitigit  itdcm. 

'   Annal.  Berlin.,  ail  S.  ript.  ^  H 


496 

ac  futuris,  quod  Fulchradus  et  Aldricus  ,  comités  ac  minisle- 
riales  nostri,  nostram  poposcerunt  clementiam  quatinus  quasdam 
res  que  sunt  in  comitatu  aurasicensi ,  Gemardo  ,  venerabili 
episcopo  ejusdem  sedis,  ad  episcopatum  concederemus.  Nos  vero 
ob  amorem  Dei  et  reverentiam  ipsius  sancti  loci,  confratrumque  * 
ibidem  consistentium ,  pro  anime  nostrae  remuneratione ,  et  regni 
nostri  stabilitate,  precibus  eorum  rationabilibus  assensum  pre- 
bentes ,  hoc  magnitudinis  nostrae  preceptum  fieri  decrevimus , 
per  quod  slatuentes  donamus  res  illas  Germardo  ,  venerabili 
episcopo  ejusdem  urbis ,  ad  episcopatum ,  que  site  sunt  infra  muros 
Aurasice  urbis ,  in  circuitu  ecclesie  sancte  Virginis  Mariae 2  matris 
ecclesiae,  id  est  casales,  clausellos  et  ubi  parum  vîtes  posite  sunt, 
cum  introitu  ac  regressu,  et  omni  supra  posito  eisdem  adhérente. 
Habent  eaedem  res  terminationes  :  ex  uno  latere  pontem  publicum 
et  viam  publicam  ;  ex  alio  terram  francorum  hominum  ;  a  meridie 
vero  cedrum  et  viam  publicam;  ab  aquilone  Medenam  fluvium. 
Infra  istas  terminationes  quicquid  haberi  videtur ,  sub  omni  inte- 
gritate  hœc  omniaconcedimus  supra  memorato  venerabili  episcopo, 
per  hanc  nostram  authoritatem  ad  partem  episcopii  sui  ad  haben- 
dum ,  possidendum,  tenendum,  ac,  quicquid  voluerit,  tam  ipse 
quam  successores  ejus ,  sicut  de  rébus  aliis  predicte  ecclesie , 
absqueulliuscontradictione  ,  occasione,  remotione,  fraude ,  libéra 
potestate  in  omnibus  faciendum.  Ut  autem  haec  nostrae  auctoritatis 
concessio  firma  et  inconvulsa  ab  omnibus  teneatur ,  manu  propria 
roborare  et  annuli  nostri  impressione  insigniri  decrevimus. 

R 

Signum  k-o-s 


Datum  VIII.  kal.   septembres,   anno  septimo    regni   domini 


r  Confratrum  ;  ce  mot  désigne  9ans  doute  le  chapitre  qui  desservait  l'église  d'O- 
range ,  et  qui  peut-être  était  régulier.  L'on  sait  qu'à  cette  époque  beaucoup  de  com- 
munautés de  chanoines  vivaient  sous  une  règle  comme  les  religieux,  des  monastères. 
Leur  doyen  portait  même  quelquefois  ,  comme  à  Sainte-Geneviève  et  Saint-Victor 
de  Paris,  le  titre  à'abbé. 

2  C'est  l'égljse  dont  la  reconstruction  était  attribuée  au  fameux  Guillaume  au  court- 
né,  à  qui  Charlemagne  donna  la  ville  d'Orange,  théâtre  principal  de  ses  exploits  contre 
les  Sarrasins.  Bonaventure,  Hist.  d'Or.,  pages  512,  318.  —  Elle  avait  été  fondée  par  le 
patrice  Libère,  préfet  impérial  des  Gaules ,  et  dédiée  par  les  eveques  du  concile  d'O- 
range de  529.  Labbe,  Concil.,  IV,  1666. 


m 

noUri  Caioli  gtoriotustmi  régis.  Ind.  VIII.  4c  tu  m  i  ,  m 

Dei  nominc,  féliciter,  amen. 


'  Hurtria  c*t  une  forme  nouvelle  du  nom  d'Utci  à  ajoutera  celles  que  <-,tr  M  \, 
!.;u<»n  Walckcnaër,  Giogr.  des  Gaules,  tome  II  .  page  340.  —  On  n'a  pat  d'autre 
diplôme  de  Charles  de  Provence  daté  de  cette  ville  Cette  circonstance  est  4e  quelque 
considération  ,  car  c'est  seulement  par  des  chartes  que  l'on  peut  prouver  que  ce  prime 
eut  le  comté  d'Usez  dans  sa  part  de  l'hérédité  paternelle.  Art  de  térifar  lt$  dmi* , 
tome  II,  page  427. 

DE  MAS  LATRII 


HISTORIQUE 


GLOSSAIRE  DE  LA  BASSE  LATINITÉ  DE  DU  CANGE. 


11  en  est  des  grandes  compositions  historiques  et  littéraires  comme  des 
plus  importantes  découvertes  de  la  science  ou  de  l'industrie  ;  nées  souvent 
du  hasard ,  elles  se  développent  péniblement,  avec  lenteur,  par  une  suite 
de  travaux  isolés  et  sans  lien ,  dont  la  plupart  resteront  ignorés ,  et  l'homme 
qui  attache  son  nom  a  leur  réalisation  définitive  est  rarement  celui  qui  en 
a  conçu  la  première  idée.  Tant  que  le  latin  du  moyen  âge  fut  une  langue 
parlée ,  on  dut  peu  sentir  le  besoin  de  glossaires  ;  de  simples  explications 
interlinéaires  insérées  dans  les  manuscrits  aux  endroits  les  plus  obscurs , 
en  tenaient  lieu.  A  mesure  que  le  latin  perdit  de  sa  popularité ,  les  gloses  se 
multiplièrent  ;  enfin  on  eut  l'idée  de  les  réunir  en  corps  et  d'en  former  des 
volumes  à  part.  Ainsi  les  premiers  essais  d'un  dictionnaire  du  latin  bar- 
bare existent,  souvent  sans  nom  d'auteur,  parmi  les  manuscrits  de  nos 
bibliothèques;  quelques-uns  même  ont  été  publiés1.  A  la  renaissance,  la 
littérature  du  moyen  âge  fut  d'abord  dédaigneusement  mise  en  oubli  ; 
mais  lorsque  les  savants  du  seizième  siècle  n'eurent  plus  rien  à  demander 
à  l'antiquité  grecque  et  latine ,  ils  se  rejetèrent  sur  les  monuments  de 
l'histoire  nationale  avec  toute  l'ardeur  qu'allume  dans  les  esprits  blasés 
l'attrait  d'un  aliment  nouveau.  Il  fallait  des  glossaires  spéciaux  pour  ai- 
der et  guider  les  esprits  dans  cette  nouvelle  direction  ;  parmi  les  anciens , 
les  uns  étaient  insuffisants,  les  autres  ignorés.  En  faisant  paraître,  l'an  164  4, 
son  dictionnaire  du  grec  barbare ,  Meursius  s'engagea  presque  à  donner  au 
public  un  ouvrage  semblable  pour  l'intelligence  du  latin  corrompu,  et  vers 
le  même  temps  un  certain  Guillaume  Noomps,  dont  le  nom  seul,  grâce  a  Du 
Cangeest  parvenu  jusqu'à  nous,  annonçait  aussi  qu'il  travaillait  à  un  ouvrage 
de  ce  genre,  lis  furent  prévenus  par  Spelmann  ,  qui  imprima  l'an  4  626,  la 

'  Je  citerai  entre  autres  le  Dictionnaire  de  Jean  de  Garlande,  que  j'ai  imprimé  à  la 
suite  de  mon  Paris  sous  Philippe  le  Bel  ;  Paris  ,  Crapelet,  \  837.  On  trouvera  dans  cet 
opuscule  quelques  additions  pour  la  nouvelle  édition  de  Du  Cange. 

a  Emensis  utcumque  classicis  ac  veteribus,  ad  récent  oris  aetatis  utriusque  lingua? 
scriptores  accessi  co  lubentius,  quod  cum  nova  promis  ac  mihi  antea  peregrina  ex  iis 
addiscerem  in  dies,  non  mediocri  indesensim  animi  voluplate  affîcerer.  Du  Cakce  , 
Préf.  du  Gloss.,  n"  65, 


un 

première  partie  de  son  gtonairc    l  v  Ion    n  uni  .pi  rprom  ,  i ,  ,.., 

île  la  deuxième partit  ééeidi  Isaac  Vossius  :>  m  un  \<>iume  des 

extraits  de  ses  fatvre* .  |.oii\;iiii  servit  I  l'IotelNgnaec  d  i  mm-  foule  de  mou 
de  la  basse  latinité.  1 1  n  li  1 1  en  1664,  riigt-trolf  IDItpfèl  !•  mort  de  l'auteur, 
parut  la  deuxième  partie  du  glossaire  de  Spelin.mii  :   bu  u  i 
première  qui  avait  r<<  n  r.i^.Milimenl  de  luus  Icssavants,  c  <  au  un 

iravail  Iiiii  .qu'une  collection  de  matériaux  (te  l.tn  t  «n  i  l'ai   il  même  pas 
iafo 

Ce  fut  quatorze  ans  après,  en  ItiTs,  (pie  hu  Ci  i 

en  trois  volumes  in-folio,  sous  le  titre  deGtossarium 
tê  hifunœ  lalinilatîs,  l'ouvrage  qui  a  le  plus  conti  il. 
•  est ,  s'il  faut  en  croire  la  modestie  de  l'auteur ,  DO  simple  clioti  de  nota 
extraites  des  divers  ouvrages  qu'il  avait  lus  pour  se  descnnii\.  t  et  se 
soustraire  aux  dangers  du  désœuvrement  ;  notes  qui  ■'auraient  jaunis  tu 
le  jour  s'il  n'avait  été  pour  ainsi  dire  forcé  de  les  mettre  en  lumière  par  les 
importunes  sollicitations  de  ses  amis.  Grâces  donc  soient  rendues  a  ces  amis 
importuns!  nous  leur  devons  un  des  plus  beaux  monuments  qttfl  I  Yrudi- 
lion  du  dix-septième  siècle  ait  élevés  à  l'histoire  nationale. 

La  préface  de  l'ouvrage ,  quelque  défectueuse  qu'on  la  juge  au  point  de 
vue  de  la  critique  moderne,  aurait  sufli ,  quand  elle  parut,  pour  Ko 
la  réputation  d'un  savant.  Ce  qui  frappe  surtout  dans  ce  morceau  capit  il 
c'est  une  érudition  prodigieuse.  Soit  qu'il  explique  la  corruption  d<>  la 
langue  latine  ,  soit  qu'il  développe  le  plan  de  son  glossaire ,  lui  Caoge  re- 
vêt ses  pensées  d'expressions  prises  dans  les  anciens  auteurs,  empruntant 
à  ces  derniers  des  phrases  entières  et  jusqu'à  de  longs  fragments    qu 
châsse  dans  son  texte    toujours  à  propos,   et  sans  que  ce  travail  de 
mosaïque  nuise  jamais  à  l'ordre  et  a  l'enchaînement  dea  id<es.  Comme 
les  sources  où  il  avait  puisé  ses  renseignements  étaient  pour  la]  plupart 
peu  connues  ,  et  que  la  nature  de  l'ouvrage  n'admettait  pal  â»  <  m 
.1.  veloppées,  on  conseilla  à  Du  Cange  de  faire 

détails  ses  autorités  dans  une  liste  des  écrivains  du  m.oen  âge.  Telle  toi 
l'origine  des  nomenclatures  dont  il  fit  suivi  < 

4°  les écrivainslatins  depuis  les  Antonins  jusqu'au  milieu  du  quin/i.  ineriè- 
de  avec  de  courtes  annotations  biographiques  et  bil 
ouvrages  anonymes  cités  dans  le  ,ïîên»» 

espagnols,  qui  ont  écrit  en  langée  vul.'aite:    '. 
manuscrits  dont  il  s'est  smi. 
BtlMtj  i   quelque»  mail 
française^    lespoi         I        •     Mali i    I   '«>  «  initiera  remntrt* 


500 

publics;  1 0°  les  cartulaires  des  églises,  monastères,  etc.;  \\°  enfin  la  liste 
des  auteurs  contemporains  dont  les  ouvrages  lui  ont  fourni  d'anciens  di- 
plômes et  de  vieilles  chartes.  Le  glossaire  remplit  le  reste  du  premier  vo- 
lume ,  le  second  volume  tout  entier  et  la  plus  grande  partie  du  troisième. 
Quant  à  la  forme ,  l'auteur  a  disposé  les  mots  suivant  Tordre  alphabétique, 
sans  toutefois  s'interdire  la  classification  par  racines  pour  quelques  termes 
d'une  évidente  connexité  :  quant  au  fond  ,  il  s'est  proposé  un  double  but , 
la  définition  des  mots  du  latin  barbare ,  l'éclaircissement  des  points  obscurs 
de  notre  histoire  et  de  nos  institutions.  De  la  les  savantes  dissertations, 
les  tableaux  chronologiques,  les  nombreuses  gravures  qui  accompagnent 
les  deux  mots  annus  et  moneta,  mots  dont  n'aurait  même  point  parlé  Du 
Cange  s'il  n'avait  voulu  faire  qu'un  simple  dictionnaire  du  latin  corrompu. 
Nous  ne  citons  la  que  deux  exemples  :  si  l'on  veut  connaître  toutes  les 
questions  d'origines,  d'usages,  de  mœurs,  d'histoire  dont  la  discussion 
ajoute  tant  de  prix  au  glossaire ,  il  faut  lire  la  première  et  la  seconde  des 
quarante-sept  tables  imprimées  a  la  suite  de  la  première  édition  ;  toutes  ces 
dissertations  y  sont  indiquées  par  ordre  alphabétique  avec  un  renvoi  au 
mot  qui  les  a  fait  naître.  Les  tables  5  à  45  sont  de  sèches  nomenclatures  , 
où  les  mots  du  glossaire  sont  rangés  alphabétiquement  dans  une  série  de 
chapitres  disposés  par  ordre  de  matières  ;  leur  utilité  peut  être  à  bon  droit 
contestée.  II  n'en  est  pas  de  même  du  petit  vocabulaire  de  l'ancienne  lan- 
gue vulgaire  et  du  court  glossaire  de  grec  barbare  qui  forment  les  tables 
46  et  47.  Celle-ci  était  le  germe  du  Glossarium  mediœ  et  infimœ  grœci- 
tatis  que  Du  Cange  publia  dix  années  plus  tard.  L'autre  est  le  premier  es- 
sai de  deux  excellents  travaux  qui  sont  encore  a  faire ,  un  dictionnaire  des 
mots  de  la  langue  romane  du  nord ,  et  un  dictionnaire  étymologique  de  la 
langue  française  :  dans  l'une  et  dans  l'autre  une  lettre,  un  chiffre  et  une 
lettrine  indiquent  le  volume ,  la  page  et  la  partie  de  la  page  où  le  mot  soit 
français,  soit  grec ,  a  été  expliqué.  Le  volume  est  terminé  par  une  disser- 
tation en  \  05  chapitres  sur  les  mounaies  byzantines ,  accompagnée  de  \\ 
planches  gravées  i . 

L'avertissement  qui  précède  les  tables  dont  nous  venons  de  parler  ré- 
vèle une  circonstance  assez  curieuse.  L'éditeur  du  glossaire  de  Du  Cange, 
jugeant  que  ce  travail  ne  remplirait  pas  plus  de  deux  volumes ,  les  faisait 
imprimer  et  tirer  tous  les  deux  à  la  fois,  commençant  le  second  avec  la 
lettre  I.  Mais  le  premier  tome  s'étaut  trouvé  suffisamment  rempli  par  les 

1  Ce  morceau  est  toujours  suivi  de  deux  courtes  dissertations  se  rattachant  au  même 
sujet,  par  Joseph  Scaliger  et  Mac.juard  Frehcr. 


MM 

trois  premières  Mlrél ,  il  lallut  aommew*«f  le  second  avec  I 
diviser  on  deOX  sortions;  eoqui  éUl(  déjà  tiré  il  pniin  .!.  h  lettre  I,  forma 
la  deuxième  soetion.  Ainsi  Du  Cangc  avait  livre  d'un  seul  coup  toute  «M 
(i  livre,  et  consenti  a  corriger  simultanément  l.s  .  preufet  des  deui  vo- 
lames.  Malgré  le  travail  prodigieux  que  fol  lm  *  «  asi.mner  ce  mode  de 
publication,  il  trouva  le  temps,  pendant  l'impression  ,  derreueillii  la  ma- 
tière de  trois  suppléments  pour  les  trois  tomes  de  son  ouvrage  ;  on  les 
trouve  a  la  (in  de  chaque  volume  avec  le  litre  de  Addenda  et  emendanda. 

Le  glossaire  de  Du  Cangc  eut  une  vogue  prodigieuse  ;  et  quatre  année» 
s'étaient  à  peine  écoulées  depuis  son  apparition  ,  qu'on  I.  nmipumait  a 
Francfort-sur-le-Mein  ,  dans  le  même  format.  I.n  lf>ss  I  inf.iti.ai.l.-  érudit 
fit  paraître  son  Glossarium  ad  scriptores  mediœ  et  infimœ  graritaïu , 
en  deux  volumes  in-folio.  A  la  suite  du  second  volume  j  il  imprima  un  ap- 
pendice de  250  colonnes  a  son  glossaire  latin,  suivi  d'un  nouveau 
tionnaire  étymologique  des  mots  français  illustrés  dans  l'un  cl  l'autre 
glossaire.  Ces  suppléments  furent  utilisés  dans  une  nouvelle  réimpression 
qui  eut  encore  lieu  à  Francfort  en  4710,  mais  en  les  intercalant  dans  le 
texte  du  glossaire  ,  on  observa  mal  l'ordre  indiqué  par  Du  Cange. 

Cependant  lesuccèsdu  glossaire  n'aurait  point  été  complet,  s'il  n'avait 
éveillé  contre  son  auteur  la  critique  et  l'envie.  A  son  apparition,  Adriet 
de  Valois  y  releva  quelques  fautes  légères ,  et  l'âcreté  de  ses  remarques 
montra  bien  qu'il  n'était  pas  seulement  animé  par  l'amour  désintéressé  de 
la  science  et  de  la  vérité.  Toutefois  il  n'eut  pas  le  tort  de  publier  ses  <  i  iii-pi.  •<; 
Moins  scrupuleux  que  lui,  son  (ils,  tout  en  reconnaissant  qu'elle  n  '.  i 
pas  destinées  a  voir  le  jour ,  les  fit  entrer  en  entier  dans  le  Valc.ùmm  qu'il 
publia  l'an  4  695.  Il  <st  assez  curieux  de  voir  comment  le  pèj  ls  ju- 

geaient l'œuvre  de  Du  Cange:  «  Mon  père,  dit  Chu  les  de  \  iftûil  ',  a  l'ou- 
«  verture  du  livre  en  examina  plusieurs  endroits  et  y  remarqua  une  in- 
«  finitéde  fautes.  11  en  critiqua  sur-le-champ  quelques-unes  qu'il  éeimt 
«  plutôt  pour  son  utilité  particulière  que  pour  les  publier.  M.  n 
«  vait  nulle  inclination  a  travailler  sur  les  écrits  d'autrui  ;  ainsi  U  WOp 
i  grand  nombre  de  choses  à  corriger  qui  se  présentaient  iindc 

«  poursuivre  ce  qu'il  avait  commence  H  de  parcourir  même  l 
«  l'ouvrage.  Ce  qui  l'empochait ,  disait-il  ,  d'entreprendre  , -, -que  M* 
«  demandions,  c'est  qu'a  son  âge  il  ne  pourrait  Tm  lever  *,  dansl'opi 
«  qu'il  avait  qu'une  critique  entière  ne  serait  guère  moins  grosse  qu 
«  glossaire  même.  L'échantillon  que  j'en  donne  fera  juger  aisément  ce  g  n'il 

1    Daot  l'avertissement. 
Adrien  de  Valois  est  mort  quatorze  ans  aprrs  l'apparition  du  g'ouair*  d*  Pu  Caagc 


502 

«  était  capable  de  faire.  »  Cet  échantillon  prouve  surtout  une  chose  ;  c'est 
qu'Adrien  de  Valois  aurait  bien  voulu  être  l'auteur  du  glossaire.  Ses  re- 
marques sur  le  premier  volume  de  cet  ouvrage,  qui ,  pour  le  dire  en  pas- 
sant, se  réduisent  à  25  pages  in-42 ,  décèlent  un  sentiment  de  jalousie  peu 
digne  d'un  savant  aussi  distingué.  Il  relève  de  simples  inadvertances  avec 
une  aigreur  extrême  ,  à  laquelle  se  mêle  parfois  un  peu  de  mauvaise  foi, 
toujours  un  dédain  superbe  et  souvent  une  pédanterie  ridicule.  Qu'on  me 
permette  de  citer  un  exemple  :  je  choisis  a  dessein  une  critique  parfaite- 
ment juste  au  fond.  Du  Cange  trouvant  Charles  le  Gros  désigné,  dans  un 
ancien  document,  sous  le  nom  de  Carolus  de  Bevera,  crut  reconnaître  dans 
ce  mot  le  surnom  de  Bouvier  dont  il  fit  une  espèce  de  synonyme  du  sobriquet 
plus  connu  de  Charles  le  Gros.  11  suffisait  de  remarquer  que  Carolus  de\Be- 
vera  signifiait  Charles  de  Bavière  ;  Adrien  de  Valois  le  prouve,  l'histoire  à  la 
main,  par  primo  et  secundo.  Ensuite  il  ajoute  :  «  Troisièmement  Bouvier 
«  ne  signifie  ni  gros,  ni  gras,  mais  ou  un  marchand,  ou  un  meneur  de 
«  bœufs,  et  par  dérision  ou  métaphore  un  homme  grossier,  lourdaut, 
«  rustre,  maussade  ,  et  mal  fait  de  corps  et  d'esprit,  tels  que  sont  ordi- 
«  nairement  les  bouviers.  On  a  surnommé  quelques-uns  de  nos  rois ,  l'un 
«  le  Chauve,  l'autre  le  Bègue ,  un  autre  le  Simple,  pour  marquer  en 
«  eux  quelque  petit  défaut  de  corps  ou  d'esprit,  qui  peuvent  arriver  a 
«  toutes  sortes  de  personnes  ;  mais  on  ne  s'est  pas  avisé  jusqu'à  présent 
ci  d'appeler  bouvier  aucuns  de  nos  rois,  d'autant  que  ce  surnom  ne  con- 
«  vient  nullement  à  un  roi  héréditaire ,  issu  de  race  royale  et  élevé  roijale- 
«  ment  »  4 .  Voila  pour  les  critiques  de  détail  :  quant  aux  critiques  d'en- 
semble, elles  se  réduisent  à  trois  chefs  principaux.  Du  Cange  faisant  un 
glossaire  latin  aurait  dû  en  exclure  d'abord  tous  les  mots  qui  n'étaient 
pas  d'origine  latine,  ensuite  tous  ceux  qu'il  ne  peut  expliquer  et  [qu'il 
n'entend  point,  enfin  «  toutes  ses  remarques  sur  diverses  choses ,  tant  ec- 
«  clésiastiques  qu'autres,  sur  quoi  il  ne  sera  jamais  consulté ,  d'autant 
«  qu'on  n'attend  pas  d'un  glossateur  ni  d'un  grammairien  ou  critique 
«  l'éclaircissement  de  ces  matières,  sur  quoi  nous  avons  des  volumes  en- 
«  tiers  écrits  par  des  gens  versés  en  l'histoire  ecclésiastique.  »  Toutes  ces 
objections,  aujourd'hui  sans  portée,  avaient  été  réfutées  d'avance  dans 
la  préface  de  Du  Cange  ;  elles  le  furent  plus  vigoureusement  encore  dans 
celle  de  l'édition  bénédictine  à  laquelle  j'ai  hâte  d'arriver. 

Charles  de  Valois ,  avant  de  mettre  au  jour  ces  remarques ,  aurait  dû  jeter  les  yeux 
sur  les  suppléments  publiés  par  Du  Cange  en  \  778,  à  la  suite  de  son  glossaire  grec,  sup- 
pléments que  son  père  Adrien  avait  connus  sans  aucun  doute.  Il  aurait  trouvé  au  mot 
bevera  la  correction  de  l'erreur  qui  s'était  glissée  dans  le  tome  V  du  glossaire  latin. 


llnluundh  iindelacongrégati I, sont  M.iur  fUiuénié.afiitd  abord  eu 

l'idée  do  fairo  une  troisième  réimpression  U  l»u  Cftl§»,  iui\ 
de  supplément .  Il  mourut  av.mt  d'.ivoir  pu  i-.ilisorce  projet.  Chargés  de 
le  mettre  a  exécution,  D.  (Nicolas  Toustnin  ,  i  h.  Lepelleticr  l'agrandirent 
considérablement  :  ils  conçurent  le  plan  de  l'édition  en  six  volume»  que 
nous  possédons  aujourd'hui,  en  publièrent  le  prospectus  l'an   171 
promirent  de  livrer  l'ouvrage  complet  on  trm 

quitté  Paris,  D.  Toustain  resta  seul  chargé  du  ti as.nl  <|u  il  abandonna  lu i- 
môme  ensuite,  après  avoir  seulement  préparé  les  trois  premières  lettres  du 
glossaire.  D.  Maurd'Anlinc  reçut  la  mission  de  le  continuer.  On  lui  adjoi- 
gnit D.  Carpentier,  enlevé,  un  peu  malgré  lui.  ï  nne  é  Utioo  de  Tertnllien 
qui  l'occupait  depuis  cinq  années.  Les  deux  collaborateurs  se  partagèrent  le 
travail  et  le  poursuivirent  avec  une  grandeactivité.  Les  lettres  A,  B,  C  avalait 
été  préparées  parD.  Toustain  ;  D.  Maur  se  chargea  des  lettres  D,  E,G,  J,  I 
0,Q,  R,  T,  X,  Y,Z;  D.  Carpentier  des  lettres  F,  II,  K,  M,  P,  S,  V,  W  et  de  la 
préface.  Les  quatre  premiers  volumes  parurent  on  4  7"»3  et  le  cinquième 
en  4754.  Sur  ces  entrefaites,  D.  Maur,  soupçonné  de  jansénisme,  fut  exil» 
àPontoise;  des  quatre  lettres  qu'il  avait  à  faire  dan  l«  ÉlluM  volume,  il 
n'en  avait  préparé  que  trois;  la  lettre  T  était  à  peine  commencée.  D.  Car- 
pentier mit  la  dernière  main  à  ce  volume,  et  le  publia  s«  ul  h  t  "56. 

Les  nouveaux  éditeurs  avaient  donc  doublé  le  travail  primitif,  grâce  à 
leurs  recherches  dans  les  dépôts  de  documents  inédits  ouverts  à  leurs  inves- 
tigations savantes,  grâee  aussi  aux  grandes  colle»  lions  publiées  depuis  la 
première  édition  du  glossaire,  telles  que  celles  de  Muralori,  Martenne. 
Mabillon,  Rymer,  etc.  Toutefois  l'œuvre  de  Du  Cange  ne  subit  au.  un 
changement  ni  dans  le  fond,  ni  dans  la  forme  ;  les  BYné  lu  .tu  i  respecterait 
jusqu'à  ses  erreurs  qu'ils  repro  luisirent  scrupuleusement,  en  distinguant 
par  un  signe  particulier  les  remarques  destinéo  mer.  I  I 

signe  sert  a  faire  reconnaître  les  additions  dues  à  leurs  recherches.  Loin  de 
blâmer  comme  des  hors-d'œuvre  les  excursions  de  Du  Cange  dans  I. 
maine  de  rhistoire  et  de  la  critique,  ils  ont  reconnu  tout  ce  qu'elles  ren- 
fermaient de  notions  curieuses  et  utiles  pour  les  historions,  les  géographes. 
les  théologiens,  les  légistes,  et  se  sont  attachés  a  les  améliorer  et  k  les  aug- 
menter. Dans  leur  préface,  ils  signalent  surtout  OMMM  leur  appartenant 
en  propre,  les  listes  des  officiers  de  la  chancellerie,  des  compléments  aé- 
eeet  aires  ajoutés  aux  articles  des  monnaies  et  des  anciens  palais,  une  disse»  - 
talion  tout  a  fait  neuve  sur  les  électorals  ;  enfin,  des  améliorations  nota- 
bles introduites  dans  les  tableaux  du  œnologiques  joints  au  inotnitmis.  I 
aussi  aux  Bénédictins  qu'on  doit  une  innovation  peu  importante  en  appa- 


504 

rence,  mais  dont  tous  ceux  qui  se  servent  souvent  du  glossaire  aurout  ap- 
précié la  commodité;  nous  voulons  parler  de  la  distioction  par  chiffres 
des  divers  alinéas  d'un  même  article,  dans  lequel  le  même  mot  prend  suc- 
cessivement plusieurs  significations  différentes.  Quant  aux  travaux  acces- 
soires de  Du  Cange,  les  religieux  de  Saint-Maur  n'ont  reproduit  que  sa  pré- 
face, qu'ils  ont  fait  suivre  de  son  portrait  et  d'une  notice  biographique  en 
forme  de  lettre  écrite  par  Baluze  ;  le  reste  était  réservé  pour  un  supplément 
qu'ils  se  proposaient  de  publier  aussitôt  après  la  mise  en  vente  du  dernier 
volume.  Les  matériaux  en  étaient  déjà  réunis,  et  ce  fut  naturellement 
D.  Carpenlier,  resté  seul  pour  terminer  l'ouvrage,  qui  prit  sur  lui  de  les 
recueillir.  Ce  religieux  n'était  pas  d'un  caractère  facile  :  on  s'en  aperçoit 
aisément  à  l'aigreur  avec  laquelle,  dans  la  préface  de  l'édition  bénédictine, 
il  disculpe  le  glossaire  des  reproches  d'Adrien  de  Valois,  qu'il  désigne,  sans 
le  nommer,  par  ce  fragment  de  vers  emprunté  a  Horace  :  qui  solus  vult 
scire  videri.  Soit,  comme  il  le  dit  lui-même,  que  sa  santé  fût  réellement 
altérée,  soit  que  l'obligation  où  il  s'était  trouvé  de  terminer  seul  un  ou- 
vrage commencé  avec  D.  Maur,  eût  excité  sa  mauvaise  humeur  et  jeté  entre 
lui  et  ses  confrères  des  semences  de  discorde,  il  quitta  la  congrégation  de 
Saint-Maur  peu  de  temps  après  la  publication  du  glossaire  * .  Dès  ce  mo- 
ment, il  consacra  tous  ses  instants  à  préparer  le  supplément  de  ce  grand 
ouvrage,  et  n'épargna  rien  pour  compléter  les  matériaux  qu'il  avait  déjà 
ramassés. 

Cependant  l'édition  bénédictiue.du  glossaire,  tirée  a  un  grand  nombre 
d'exemplaires,  se  répandit  promptement  dans  toute  l'Europe  En  publiant, 
vers  Tan  4744,  une  édition  du  Diclionnarium  juridicum,  J.-F.-G.  Hei- 
neccius  annonça  le  projet,  qui  ne  reçut  pas  d'exécution,  d'extraire  du 
glossaire  de  Du  Cange  tous  les  mots  relatifs  au  droit  féodal  et  de  les  réunir 
en  un  volume  in-folio.  Un  libraire  de  Bâle  trouva  plus  simple  de  réimpri- 
mer les  six  volumes  publiés  par  les  Bénédictins.  Cette  contrefaçon  parut 
l'an  4762,  en  trois  volumes  in-folio,  comprenant  chacun  deux  parties.  Le 
caractère  de  cette  réimpression  est  beaucoup  plus  petit  que  celui  dont  s'é- 
taient servis  les  éditeurs  français.  Aussi,  bien  que  ces  trois  volumes  soient 
d'une  grosseur  fort  ordinaire,  chacune  de  leurs  sections  correspond  exac- 
tement a  un  volume  entier  de  l'édition  bénédictine.  Ce  n'est  du  reste 
qu'une  reproduction  pure  et  simple  de  cette  édition;  on  y  a  seulement 


1  C<"  ne  fut  pas,  à  ce  qu'il  paraît,  avant  la  fin  de  -1738,  mais  il  était  certainement 
sécularisé  longtemps  avant  l'apparition  du  supplément  qu'il  imprima  l'an  4  7GG.Car- 
pentier  mourut  l'année  suivante. 


NI 

ajout»'  la  dissertation  siu    I.     monnaies  dn  Bas-Empire,  a?ec  qoelquei 
notes  d'Anone,  rédigeai  principalement  sur  les  ebten  ÙqMtl 

Handuri  '. 

IVndanl  M  temps,  Carpcntier  Iravaillail  a.  tiveiMtf  an  supplément  II 
avait  dépouille  les  registre!  du  l'résor  des  Chartes,  du  Parlement,  de  la 
<  b.mbredesn'omptes,  les  manuscrits  de  la  Bibliotl  de  de  Taris.  Il 

;.vait  visité,  a  Lille,  les  archives  de  la  Chambre  des  Ofptes,  la  hihl 
de  l'abbaye  de  Saint-rierre  ;  a  Abbevill<\  Mi  re-isires  de  ll..".t.-l-.l,--v  il;, 
anciens  titres  du  prieuré  de  Saint-Pierre  et  de  l'église  de  Saint-Val 
Enfin  il  avait  lu  et  extrait  soit  les  livres  imprima  depuis  frpptrition  du 
glossaire,  soit  ceux  qui,  publiés  anlérieuremenl .  n  a\.u- m 
suites.  L'annonce  de  cet  ouvrage  éveilla  la  jalousie  des  anciens  confrères  de 
l'auteur,  déjà  prévenus  contre  lui  a  cause  de  sa  retraite.  Dans  1 1  i 
l' Ar t  de  vérifier  les  dates,  publié  l'an  1750,  en  un  volume  in-  V.  I).  eléraen- 
cet  affectait  de  méconnaître  la  collaboration  de  Carpenti  i  ion  béné- 

dictine du  glossaire,  et  cherchait  même  a  lui  ravir  par  avance  tout  V 
rite  du  supplément  qu'il  préparait.  «  D.  Toustain,  disait-il,  avait  avancé 
«  considérablement  l'ouvrage  des  premiers  volumes,  et  la]  llenti 

i  matériaux  pour  les  suivants La  gloire  défaire  paraître  l'édition  sem- 

«  bla  réservée  à  D.  Maur  d'Antine.  Il  s'y  livra  avec  tant  d'application  cl 
«  de  succès,  que,  dès  Tannée  1755,  les  quatre  premiers  volumes  pérorent. 
«  Ils  furent  reçus  avec  un  applaudissement  général  du  publie,  qui  lit  le 
«  même  accueil  l'année  suivante  au  cinquième.  Celte  mém. 
«  D.  Maur  fut  obligé  de  quitter  Paris  et  de  se  retirera  Ponloise.  11  restait 
«  encore  un  sixième  volume  de  Du  Cange  a  donner;  mais  il  y  avait  mis  la 
«  dernière  main,  et  il  le  laissa,  prêt  d'être  mis  sous  la  presse,  entre  les 
«  mains  d'un  religieux ,  alors  son  compagnon  et  son  associé  a  ci  ouvrage, 
«  qui  continua  Fimpression  pendant  son  absence.  I>.  Maur  avait  fait  de 
«  nouvelles  recherches ,  et  formé  un  recueil  capable  de  serrii  de  mpplé- 
«  ment  a  ce  dictionnaire.  Jusqu'à  présent  ces  collections  n'ont  point  \u  V 
«  jour,  et  sont  demeurées  entre  les  mains  d  me  associé,  qui  eut 

«  soin  de  les  recueillir  au  départ  de  D.  Maur.  Si  jauni»  il  I- 
«  public,  il  a  trop  d'équité  pour  n'en  pas  bdre  bon» 
«  les  tient2.  »  Ainsi,  d'après  ses  anciens  confn 
l'associé  de  ï>.  Maur,  mais  pour  m-  i  ien  l 


'   L'éditeur  suisse  ne  connut  pas  un.   idftiM  II     I  H  N  ë  donnrr  à  Romr  I* 
m  un  volunu-  in-  '.    . 
i   Art  de  vérifier  le*  date*.  Il    '•   •  |"  '      I'1   '   M 


506 

quelques  corrections  d'épreuves,  et  à  la  soustraction,  à  son  profit,  dematé- 
riaux  laissés  par  son  infatigable  collaborateur. 

L'ex-bénédictin  ,  dans  la  préface  de  son  supplément,  n'eut  pas  de  peine 
a  se  faire  justice  de  ces  mesquines  tracasseries.  Il  exposa  clairement  la  part 
qu'il  avait  prise  à  la  nouvelle  édition  du  glossaire;  il  en  appela  au  témoi- 
gnage de  ses  anciens  confrères  qui  avaient  suivi  ce  travail,  et  surtout  à  ce- 
lui de  srs  propres  manuscrits,  restés  dans  la  bibliothèque  de  Saint-Ger- 
main-des-Prés.  Cette  dernière  preuve  était  sans  réplique;  aussi  l'auteur 
de  YHistoire  littéraire  de  la  congrégation  de  Sainl-Maur ,  imprimée  en 
H  770,  reconnut-il  formellement  la  collaboration  de  D.  Carpentier  dans  la 
publication  du  glossaire,  telle  à  peu  près  que  lui-même  l'avait  établie. 
Mais  D.  Tassin  ,  tout  en  rendant  justice  aux  nombreuses  recherches  faites 
par  Carpentier  dans  le  but  de  rendre  aussi  complet  que  possible  le  sup- 
plément publié  par  lui ,  revendique  une  large  part  dans  le  mérite  de 
ce  supplément,  pour  les  matériaux  préparés  h  l'avance  par  D.  Maur  d'An- 
tine.  En  effet ,  Carpentier  parle  un  peu  trop  dédaigneusement  de  ces  ma- 
tériaux. A  l'entendre,  ils  ne  consistaient  qu'en  un  petit  nombre  de  notes 
sur  le  glossaire  de  Ducange,  en  quelques  rares  additions  peu  importantes , 
dont  la  réunion  aurait  formé  un  très-maigre  volume1.  11  avait  sans  doute 
oublié,  quand  il  portait  ce  jugement,  que,  dès  l'année  4  755,  il  avait  an- 
noncé au  public2  que  son  collaborateur  et  lui  s'occupaient  déjà  de  la  ré- 
daction d'un  supplément,  et  Ton  ne  peut  admettre  qu'en  deux  années, 
alors  que  les  deux  volumes  du  glossaire  qui  restaient  a  paraître  étaient, 
comme  il  le  dit  lui-même,  presque  entièrement  terminés,  deux  savants  aussi 
laborieux  que  D.  Maur  et  lui  n'eussent  pu  réunir  pour  le  supplément 
projeté  des  matériaux  d'une  certaine  importance.  11  est  néanmoins  incon- 
testable que  la  plus  grande  part,  dans  la  composition  de  ce  supplément, 
appartient  à  Carpentier;  on  le  reconnaît  aisément  aux  nombreux  docu- 
ments tirés  des  dépôts  publics  qu'il  a  seul  compulsés. 

Cet  important  ouvrage  parut  en  1766,  sous  les  auspices  de  Louis  XV 
qui  fit,  a  ce  qu'il  paraît,  les  frais  de  l'impression...  11  se  compose  de  qua- 
tre volumes  ajant  pour  titre  :  Glos&arium  novum  seu  supplementum  ad 
auctiorem  Glossarii  Cangiani  editionem.  Le  supplément  au  glossaire  latin 
remplit  les  trois  premiers  volumes.  Parmi  les  additions  importantes  qu'il 
renferme,  l'auteur  signale  surtout  une  dissertation  sur  les  lettres  de  no- 
blesse. 11  contient,  en  outre,  quantité  de  mots  nouveaux,  d'interprétations 
nouvelles  de  mots  déjà  connus,  et  de  preuves  supplémentaires  à  l'appui 

'  Préface  du  suppl. 
3  Préface  du  Glos?. 


des  interprétations  déjà  données.  Mais  il  M-  l.ul  (....,-, 
par  une  grande  quantité  de  Lra4u<  ium  et  <l  ■   plicationsen  i  neais, 

empruntes  tant  aux  registres  de  leCbambi  *  d  ancien» 

glossaires  manuscrits  déposes  .<  1.1  i;ii.iioiii..jn<  «in  Roi.  \  i  *  do- 

cuments (>i  du  vocahulaire  français  impi  imé  II  l.i  teûlfl  de  la  { i  inière  édi- 
tion doDii  Gange,  Carpeutici  a  imnr  un  nnuw.m  «h. 
ucnrcinliniment  plus  considérable:  il    remplit  la   premier  |,  w„ 

quatrième  volume,  et  se  compose  de  sixcenl  soûant 
folio.  Cel  excellent  travail  est  suivi  de  tables  indiquant  lessoun 

a  puisé  pour  la  composition  du  glossaire;  c'est  la  reprpducftà 

elatures  imprimées  dans  lo  premier  volume  de  l'édition  origii 
quelles  on  a  joint  les  doeumeuts  consultés  par  les  bénédictins  et  par 
D.  Carpentier.  Les  quarante-sept  tables  que  Ducange  avait  données  à  la 
suite  de  son  glossaire  ont  été  réduites  à  deux  :  i°  table  des  auteurs  et  des 
ouvrages  dont  des  passages  out  été  corrigés  dans  le  glossaire  et  dans  le  sup- 
plément; 2°  table  des  matières  qui  ne  sont  point  rangées  dans  loi  die  alpha- 
bétique, ou  qu'on  ne  s'aviserait  pas  de  chercher  dans  le  glossaire  ni  dans  le 
supplément.  L'ouvrage  est  terminé  par  la  dissertation  sur  les  mon 
bysantines  augmentée  de  quelques  uotes  jointes  a  l'édition  de  Km 

La  nouvelle  édition  complète  du  glossaire  de  Du  Cangc  se  composait 
donedésormaisdedix  volumes  in-P.  A  l'incommodité  résultant  du  nombre 
et  du  format  des  volumes,  se  joignaient  d'autres  inconvénients,  le  sup- 
plément de  D.  Carpentier,  tiré  à  uu  petit  nombre  d'exempl.i  •iidil 
dès  l'origine  a  un  prix  assez  élevé.  De  plus,  il  était  pénible  d'avoir  a  con- 
sulter sur  chaque  mot  deux  ouvrages  différents.  Ces  considérations  e 
gèrent  un  savant  allemand  à  composer  un  abrégé  du  glossaire.  Adeluog 
retrancha  d'abord  les  nomenclatures,  les  tables  et  tous  les  travaui  m 
soires,  et  ne  prit  que  la  préface  de  Du  Cangc  et  le  glossaire  d<  tins, 
dans  lequel  il  inséra  a  leur  place  respective  les  additions  contenues  i 
le  supplément  de  Carpentier.  Mais  les  planches,  les  labiés  chronologique  », 
les  dissertations  historiques  sur  les  monnaies,  les  électeurs  3  les  pal  li 
rois,  les  lettres  de  noblesse,  etc.,  etc.,  et  tout  ce  qpi  ne  rentrait 
les  strictes  limites  d'un  glossaire  fut  élagué.  Les  i               ombreoi 
nés  par  les  précédents  éditeurs  à  l'appui  de  leurs  interprétations,  forent 
réduits  au  simple  nécessaire,  et  la  subst.m.  e  des  dii  rollli 
mentée  de  quelques  additionsducs  au  travaux  de  h  critiqw  geflMariOM 


1   Carpentier  ne  paraît  pas  avoir  connu  la  routrtfjçon  du  (;los»airc  public  «I  S 
lam  laquelle  se  trouvait  la  dissertation  *«n  !•■- monnaies  du  Bas-! 


508 

rut  concentrée  en  six  volumes  in-8°  à  deux  colonnes,  qui  parurent  a  Halle, 
de  1 772  à  \  784  ,  sous  le  titre  de  Glossarium  manaale  ad  scriptores  mé- 
dite et  infimœ  tatinkatis.  Cet  abrégé  ne  pouvait,  comme  on  voit,  tenir 
lieu  du  grand  glossaire ,  aussi  ce  dernier  n'a-t-il  cessé  d'être  recherché,  et 
les  exemplaires  complets  en  ont  aujourd'hui  dans  le  commerce  une  valeur 
exorbitante  *.  Le  besoin  d'une  nouvelle  édition  était  donc  vivement  senti, 
et  d'un  autre  côté  le  grand  nombre  de  textes  publiés  depuis  quatre-vingts 
ans  promettaient,  pour  cette  édition  nouvelle,  des  additions  nombreuses 
et  de  notables  améliorations.  Nos  confrères  nous  sauront  gré  de  révéler  ici 
un  faït  honorable  pour  l'École  des  Chartes ,  et  dont  il  existe  heureusement 
une  preuve  écrite2;  c'est  qu'il  y  a  deux  ans,  deux  élèves  de  cette  école 
s'étaient  associés  pour  donner  une  troisième  édition ,  revue  et  augmentée, 
du  glossaire  de  Du  Cange.  Un  imprimeur,  dont  le  nom  s'allie  honorable- 
ment à  plusieurs  publications  littéraires  relatives  au  moyen  âge,  avait 
accueilli  favorablement  ce  projet,  et  déjà  il  s'occupait  avec  les  futurs  édi- 
teurs d'arrêter  les  bases  de  cette  entreprise  importante,  lorsqu'ils  appri- 
rent que  MM.  Didot  frères  avaient  eu  fa  môme  idée,  et  qu'elle  était  en 
voie  d'exécution.  Les  travaux  préparatoires,  confiés  à  un  jeune  érudit 
allemand  ,  M.  Henschel ,  également  versé  dans  la  connaissance  des  anti- 
quités du  moyen  âge  et  de  la  philologie  germanique ,  ont  marché  rapide- 
ment, puisque,  en  moins  de  deux  années,  les  éditeurs  ont  pu  mettre  en 
vente  la  première  livraison,  et  promettre  l'émission  régulière,  à  des  termes 
assez  rapprochés,  des  livraisons  suivantes. 

MM.  Didot  ont  choisi  le  format  in- 4*;  le  mode  d'impression  qu'ils  ont 
adopté  leur  permettra  de  renfermer  en  huit  volumes  la  matière  des  dix  vo- 
lumes in-folio.  Chaque  page  est  divisée  en  trois  colonnes  de  soixante-qua- 
torze lignes,  parfaitement  semblables  en  cela ,  ainsi  que  pour  le  caractère 
et  la  justification  à  celles  de  la  dernière  édition  du  Dictionnaire  de  l'Acadé- 
mie. Le  supplément  de  Carpenlier  a  été  fondu  dans  le  texte  ,  et  des  signes 
différents  indiquent  avec  une  telle  précision  ce  qui  appartient  à  chaque 
auteur,  qu'au  premier  coup  d'oeil  on  distingue  sans  confusion  le  travail 
primitif ,  les  additions  des  Bénédictins,  les  suppléments  de  Carpentier  et 
les  compléments  dus  aux  recherches  des  nouveaux  éditeurs.  La  tâche  de 
ces  derniers ,  en  ce  qui  regarde  la  reprodution  de  l'édition  précédente , 


'  Il  faut  s'assurer  si  le  quatrième  volume  renferme  neuf  planches  de  monnaies  et  une 
planche  de  monogrammes  ;  ces  planches  manquent  dans  beaucoup  d'exemplaires. 

3  Dans  une  notice  sur  Du  Cange,  imprimée  à  Amiens,  chez  Ledieu,  en  4  858,  p.  h\ , 
note  f . 


l'a»!  borné*  »  de  simples  remaniements  dans  la  rlsenHnliiui 
i  M.-  iriii.|u>  même  téf  ère  aurait  ipj  ou  vé  sans  peine  quelques 

ments  judieieusement  pra 1 1 « p  1 .  nu  i,-s  n>. mineuses 

Heuediclins,  soit  même  «mi  quesquCS  nidioiis  «In  t 

et  llenschel  M  sont  fait  un  scrupule  de  portai  1 1  m  un  mit  un  aussi  beau 
monument,  <|iii  ne  fui  achevé  qu'après  soixante  ans  de  travaux 
rien  n'y  a  été  changé,  rien  n'eu  a  été  mppripéi  MtÉ  comme  letsn 
lûmes  .lis  Bénédictine  fourmillaient  de  fautes  d'impression1,  le  propre 
travail  de  Ducange  s'imprime  d'api  es  l'édition  <|ii  il  a  donnée  lui-un  nu 
en  1678  .  et  (raines  les  suppléments  qu'il  a  publics  dix  années  après.  Les 
corrections,  les  additions  jugées  nécessaires  on  utiles  ont  été  insérées 
le  texte,  précédées,  comme  nous  l'avons  dit.  il  un  signe  ;  qui 

ne  permît  point  de  les  confondre  avec  les  travaux  des  précédents  édit* 
Ce  signe  n'est  pas  répété  moins  de  cinq  cent  dix-huit  fois  dans  les 
-  Axante  pages  qui  composent  la  première  livraison.  \ous  pourrons  essayer 
plus  tard  d'apprécier  ces  travaux  supplémentaires;  qu'il  nous  suffise  au- 
jourd'hui d'en  indiquer  sommairemennt  la  nature.  Ce  sont  des  cita 
complétées ,  de  nouveaux  textes  propres  à  éclaircir  ce  qui  mal  •  té  dit 
sur  les  institutions  du  moyen  âge ,  des  renvois  a  des  ouvrages  récents 
mérite  reconnu,  des  vues  philologiques  ou  des  étymologies  ramenées  aux 
règles  de  la  critique  moderne,  des  gloses  rétablies  d'après  de  bons  manus- 
crits et  les  meilleurs  travaux  imprimés,  des  mots  nouveaux  ou  de  nouvelles 
interprétations  puisées  dans  les  glossaires  les  plus  estimés,  quelques  ex- 
traits du  glossaire  de  la  basse  grécité,  enfin  des  documents  fournis  | 
dépouillement  des  volumes  des  grandes  collections  parus  depuis  le  supplé- 
ment de  Carpenlier. 

Les  huit  volumes  qui  composeront  l'édition  nouvelle  seront  divises  en 
trente-deux  cahiers  du  prix  de  8  francs;  toute  livraison  qui  dépasserait  le 
nombre  de  trente-deux  serait  délivrée  gratis.  Les  livraisons  se  succéderont 
régulièrement  de  trois  mois  en  trois  mois ,  en  sorte  qu'il  paraîtra  chaque 
année  quatre  cahiers  formant  un  volume  in-4°,  du  prix  de  32  frai 
l'ouvrage  entier  coûtera  256  francs.  Si  l'on  considère  le  prix  de  la  feuille 
(moins  de  50  centimes),  et  la  quantité  de  texte  que  chaque  fuill.-  ren- 
ferme, on  restera  convaincu  que  le  glossaire  latin  publié  par  MM.  Didot . 
est  au-dessous  du  prix  de  la  moins  chère  des  éditions  dites  pittoresques. 

'  II  en  reste  encore  beaucoup  malgré  le»  errata  placé*  par  le*  Bénédictin*  i  h  fia  4e 
chaque  volume,  et  ceux  qu'a  imprimes  Carp«nticr  à  la  suite  du  quatrième  volant  i*> 
son  supplément. 


510 

Quelle  est  d'ailleurs  la  personne,  parmi  celles  qui  se  dévouent  a  l'étude  du 
moyen  Age  ,  qui  ne  puisse  consacrer  neuf  centimes  par  jour  a  l'acquisition 
d'un  indispensable  instrument  de  recherches?  Tel  est  pourtant  le  prix  mi- 
nime auquel  on  peut  se  procurer  un  ouvrage  inestimable,  unique  et  riche 
dépôt  des  documents  laborieusement  amassés  pendant  près  de  deux 
siècles  par  les  savants  de  tous  les  pays. 

L'entreprise  de  MM.  Didot  mérite  donc  d'être  puissamment  encoura- 
gée, et  nous  la  recommandons  fortement  a  tous  nos  lecteurs.  Il  y  aurait 
quelque  honte  a  ce  qu'un  si  bel  ouvrage,  né  en  Fiance,  successivement 
accru,  corrigé,  amélioré  en  France,  qui  a  tant  contribué  a  l'intelligence 
«lu  passé  historique  et  littéraire  de  la  France,  y  fût  accueilli  avec  moins  de 
faveur  qu'a  l'étranger  où  son  succès  est  assuré. 


H.     GÉKAl'l), 


.".Il 


BULLETIN  B1BLI0GBAPHIQUK. 

HISTOIRE  DE  FRANCE,  par  M.  Michelet,  membre  de  l'Institit.  Tome  iv. 
Paris,  Hachette,  rue  Pierre-Sarrau,  12. 

En  annonçant  le  quatrième  volume  d'un  ouvrage  qui  a  fait  époque  dé»  son  appari- 
tion ,  nous  n'avons  ni  le  projet  ni  la  possibilité  de  le  soumettre  à  un  examen  détaillé, 
Nous  ne  remonterons  pas  non  plus,  dans  cette  appréciation  succincte  et  partielle,  »w 
pra&ièrefl  livraisons  de  ce  beau  et  consciencieux  travail  ;  d'autres  en  ont  déjà  suffisam- 
ment fait  ressortir  le  mérite  éminent ,  l'importance  relative.  Un  fait  seulement  pou* 
semble,  dès  l'abord,  mériter  d'être  signalé  :  c'est  la  supériorité  incontestable  des  deux 
derniers  volumes  sur  ceux  qui  les  avaient  précédés.  On  ne  peut  guère  disconvenir  ,  en 
effet,  que  les  rapprochements  symboliques  ne  surabondent  dans  la  première  partie  de 
l'oeuvre  de  M.  Michelet,  et  n'y  prennent  trop  souvent  la  place  de  considérations  plus  con- 
formes aux  véritables  règles  du  récit  historique;  il  faut  s'empresser  de  convenir  aussi 
que  ce  reproche  disparaît  presque  entièrement  devant  le  troisième  et  le  quatrième  vo- 
lume. Ici  la  narration  retrouve  tout  son  intérêt  ,  toute  son  autorité,  et  les  réflexions 
qui  l'accompagnent  en  sont  presque  toujours  le  complément  naturel ,  vrai ,  indispen- 
sable. Si  de  loin  en  loin,  le  lecteur  rencontre  encore  quelques-uns  de  ces  passages 
ingénieux  ,  mais  qui  rappellent  trop  la  hardiesse  et  le  laisser-aller  de  l'improvisation, 
il  n'en  reste  pas  moins  frappé  des  beautés  nombreuses  qu'offre  l'ensemble  de  cette 
remarquable  composition,  et,  pour  la  première  fois  peut-être,  se  surprend-il  sub- 
jugué par  cette  éloquence  du  patriotisme,  dont  les  historiens  de  l'antiquité  sem- 
blaient avoir  emporté  le  secret  avec  eux. 

Le  nouveau  livre  de  M.  Michelet  commence  avec  le  règne  de  Charles  VI  (4380  )  et 
se  termine  à  la  mort  de  ce  même  monarque  en  1  422  ,  période  la  plus  calamiteuse,  peut- 
être,  de  notre  histoire,  qui  débute  par  un  roi  mineur,  se  prolonge  sous  un  roi  fou,  et  finit, 
après  quarante-deux  ans  des  plus  rudes  épreuves  ,  des  plus  cruelles  vicissitudes  aux- 
quelles un  peuple  puisse  être  soumis,  par  l'asservissement  de  la  France  au  joug  d'une 
domination  étrangère» 

Luttes  intestines  et  incessantes  dans  l'état,  schisme  dans  l'église,  dilapidations  dans 
les  finances,  folie  du  roi,  soulèvement  des  Parisiens  accablés  sous  le  poids  des  impôts  , 
intervention  sanglante   du  peuple   dans  l'administration  publique,  assassinat  du  duc 
d'Orléans  amenant  celui  du  duc  de  Bourgogne ,  défaite  d'Azincourt,  traité  de  Troyc.« , 
par  lequel  Isabelle  de  Bavière  épouse  infidèle  et  mère  dénaturée,  livre  la  France  à  l'é- 
tranger; tels  sont  les  principaux  traits  du  funèbre  tableau  d'un  règne  dans  lequel  appa- 
raît à  peine  de  temps  à  autre  un  fait  qui  repose  l'esprit  et  console  l'âme.  Ce  tableau, 
M.  Michelet  l'a  tracé  de  main  de  maître,  avec  la  science  de  lérudit,  la  haute  portée  de 
l'historien.  Il  nous  serait  facile  de  prouver  par  une  analyse  plus  complète  de  son  livre 
que  cet  éminent  écrivain  n'a  réellement  oublié  aucun  des  traits  essentiels  et  caractéris 
tiques  de  l'époque  qu'il  avait  à  peindre.  Pour  n'en  citer  qu'un  exemple,  je  signalerai  le 
soin  avec  lequel  il  s'est  appliqué  à  faire  ressortir,  des  actes  de  l'administration  anglaise,  le 
secret  de  la  puissance  du  roi  Henri  V  ;  c'était  là  une  question  neuve  ,  et  l'avoir  abord*»* 


512 

révèle  non-seulement  l'intelligence  de  l'historien  mais  encore  la  délicatesse  d'une  con- 
science morale  qui  ne  veut  pas  que  tous  les  événements  soient  abandonnés  au  caprice 
de  la  fortune.  Nous  nous  en  tiendrons  à  cette  observation  de  détail  ;  mais  en  général , 
nous  ferons  remarquer  cette  masse  de  faits  secondaires,  qui,  ignorés  jusqu'ici,  ou  mal  à 
propos  négligés,  viennent  si  heureusement  sous  la  plume  de  l'auteur  jeter  une  lumière 
vive  et  inattendue  sur  un  point  essentiel,  sur  une  circonstance  importante.  Il  n'est  pas 
possible  d'être  plus  habile  que  M.  Michelet dans  l'ait  dégrouper  ces  faits  d'ordre  diffé- 
rent ,  de  les  relier  entre  eux,  de  les  unir  par  leur  côté  le  plus  intime,  de  constituer  enfin 
ce  mécanisme  du  récit ,  qui,  si  l'on  peut  ainsi  parler  ,  est  à  l'histoire  ce  que  la  combi- 
naison des  divers  organes  est  au  corps  humain. 

M.  Michelet ,  on  le  voit,  n'a  dû  rien  négliger  pour  rendre  son  œuvre  la  plus  com- 
plète possible  ;  à  l'étude  approfondie  des  textes  déjà  publiés,  et  qui  avaient  servi  de 
hase  aux  précédents  historiens  ,  il  a  joint  celle  des  ordonnances  de  nos  rois  ,  des  regis- 
tres du  trésor  des  chartes  et  du  parlement ,  des  actes  des  conciles ,  des  nombreuses  col- 
lections manuscrites  que  renferment  nos  bibliothèques  ;  et  c'est  après  avoir  rapproché, 
comparé  tant  de  documents  divers  ,  contrôlé  les  chroniques  par  les  actes,  les  actes  par 
les  chroniques,  qu'il  a  écrit  cette  histoire,  œuvre  d'art  autant  que  de  science,  qui  laisse 
bien  loin  derrière  elle  les  travaux  analogues  qui  l'ont  précédée.  Quiconque  en  effet , 
dégagé  de  toute  prévention,  de  tout  jugement  arrêté  d'avance,  prendra  la  peine  de  lire 
M  .  Michelet,  ne  pourra  s'empêcher  de  reconnaître  tout  ce  qu'il  y  a  de  rigoureusement 
vrai  dans  le  sentiment  que  nous  venons  d'exprimer.  Il  verra  combien  sont  incomplètes, 
froides  et  décolorées  les  pages  de  Mezeray,  de  Daniel,  de  Villaret,  d'Anquetil,  de  M.  de 
Sismondi  même,  à  côté  de  cette  belle  narration  si  vive ,  si  originale,  si  pleine  de  mou- 
vement, si  riche  d'ailleurs  en  faits  nouveaux,  en  observations  justes  et  piquantes. 

«  Ce  volume,  et  le  cinquième  qui  le  suivra  de  près ,  dit  M.  Michelet ,  ont  pour 
«  sujet  commun  la  grande  crise  du  quinzième  siècle  ,  les  deux  phases  de  cette  crise  où 
«  la  France  semble  s'abîmer.  Celui-ci  racontera  la  mort;  le  suivant,  la  résurrection.  » 

Ces  derniers  mots  nous  annoncent  le  règne  réparateur  de  Charles  VII.  Osons 
dire  d'avance  que  M.  Michelet  ne  restera  pas  au-dessous  de  cette  nouvelle  tâche.  Il 
nous  apprendra  certainement  mieux  qu'on  ne  l'a  fait  jusqu'ici  ,  la  vie  de  cette  jeune 
inspirée  qui  sut  venger  la  France  des  désastres  et  des  humiliations  du  règne  précé- 
dent ;  épisode  le  plus  attachant  peut-être  de  notre  histoire  ,  et  l'un  des  plus  beaux 
que  les  annales  humaines  puissent  offrir  à  la  méditation  de  l'historien. 

L.  L 


ESSAI  SUR  LES  LIVRES  DANS  L'ANTIQUITE ,  partictjlièremfKt   chez  les 
Romaiks,  par  H.  Gf.raud,  akciek  élève  nEL'ÉcoLB  des  Chartes,  h  vol.jn-8°,  chez 

TeCHENER  ,   PLACE  DU  LOUVRE. 

Le  livre  de  M.  Géraud  est  plus  qu'un  essai  ;  il  renferme  tout  à  la  fois  les  notions  né- 
cessaires à  l'étudiant  qui  veut  s'initier  à  la  science  de  la  paléographie,  et  l'exposé  net  et 
lucide  de  nos  connaissances  sur  l'écriture  et  les  livres  dans  l'antiquité.  L'école  des  Chartes 
a  droit  d'applaudir  à  cette  publication  L'idée  première  en  a  été  inspirée  par  de  savantes 
leçons  de  M.  Guérard ,  l'un  de  ses  professeurs  ;  l'auteur  est  sorti  de  ses  rangs,  son  livre 


513 


*  adresse-  particulit renient  à  »Ci  futurs  confrères  ,  Cl  deviendra  p<>'ir  eux  tin  nuinirl  m 
dispciisahlc. 

!..  plan  il.  M.  Géraud  est  «impie  et  calque  sur  l'ordre  nn-mn  des  opérations  néces- 
saires à  la  conf. ,  non  M  Uwvs.  Il  irait.-  d'abord  de»  substances  mi  r  Itt^MltMOfl  • 
-luis  |,  n  i,ii)|,s  an.  -it-im.  Aucune  d'elles  n'est  oubliée  ;  mais  les  érudits  liront  surtout 
mt.  r.'t  tM  <li>Mi  talion  sur  le  papyrus,  qui  permet  de  comprendre,  l'oh*.  m  «description 
de  Pline.  Apres  lei  matières  des  livres  viennent  les  instruments  de  l'écrivain  ,  \c  style , 
le  forceps,  le  grattoir  raiorium,  le  calamus  et  le  pinceau;  puis  l'encrier  atramentarium , 
distinct  de  l'écritoirc  graphiarium  ,  les plutci,  dont  la  destination  est  encore  douteuse , 
et  l'épenge  à  effacer  ,  si  chère  aux  bons  auteurs.  Suit  la  description  de  l'encre  noire,  de 
celle  do  l'Inde  ,  que  M.  Géraud  suppose  avoir  donné  naissance  à  l'encre  de  Cbinc  ,  de 
la  rubrique,  de  l'encre  sacrée  réservée  aux  empereurs.  Le  troisième  chapitre  est  con- 
sacré aux  écritures  anciennes.  Le  quatrième  est  une  dissertation  sur  les  volumes,  les 
préfaces  qui  les  précédaient ,  les  couvertures  ,  l'builc  précieuse  dont  on  oignait  les  ou- 
vrages de  luxe.  L'intérêt  croit  dans  les  chapitres  suivants.  Le  traité  des  libelli  et  des 
lettres  ,  la  description  des  formes,  de  la  reliure  et  des  ornements  des  livres  carrés  ,  le 
chapitre  qui  concerne  les  tablettes,  sont  pleins  dcjdétails  de  la  vie  intérieure  des  anciens 
dignes  de  piquer  la  curiosité.  Horace,  Pline,  Martial  surtout,  ont  fourni  à  l'auteur  des 
faits  nombreux.  Chemin  faisant,  il  émet  des  hypothèses  ingénieuses  sur  le  collage  des 
manuscrits;  il  réfute  les  erreurs  dcSchwarz  sur  la  classification  des  libelli ,  et  le  pré- 
tendu usage  de  la  pagination  chez  les  anciens,  avec  une  critique  fine,  pleine  de  ce  bon 
sens  qui  distingue  toujours  l'érudition  française. 

M.  Géraud  a  suivi  l'histoire  du  livre  depuis  sen  origine  jusqu'à  son  entière  confec- 
tion ,  depuis  la  préparation  du  papyrus  jusqu'à  la  peinture  des  vignettes.  La  question 
de  l'édition  des  livres  lui  a  fourni  l'occasion  de  curieux  développements.  Il  faut  lire 
le  piquant  tableau  qu'il  fait  d'une  de  ces  lectures  publiques  ,  par  lesquelles  les  écrivains 
préludaient  à  la  mise  au  jour  de  leurs  ouvrages  ;  les  invitations  de  l'auteur  à  ses  amis  , 
l'affectation  de  son  débit,  la  retraite  furtive  des  auditeurs  ennuyés,  les  applaudissements 
achetés  de  quelques-uns  ;  tout  cela  est  peint  avec  une  connaissance  du  sujet  et  une  vi- 
vacité remarquables.  On  doit  féliciter  M.  Géraud  de  la  marche  ferme  qu'il  a  suivie 
quand  il  s'est  occupé  de  la  propriété  littéraire  chez  les  anciens;  il  a  parfaitement  dé- 
montré ,  appuyé  sur  les  textes ,  que  rien  de  ce  qui  se  passe  chez  nous  à  cet  égard,  n'exis- 
tait dans  l'antiquité.  Ses  idées  sur  les  avantages  respectifs  de  l'imprimerie  et  du  mode 
de  reproduction  littéraire  usité  chez  les  anciens,  nous  ont  paru  également  sensées.  L'ou- 
vrage se  termine  par  un  aperçu  sur  les  bibliothèques  ,  sur  le  nombre  de  livres  que  con- 
tenaient les  plus  importantes  d'entre  elles  et  sur  la  manière  dont  ces  livres  y  étaient 
rangés.  L'espace  nous  manque  pour  passer  en  revue,  et  pour  faire  connaître  complète- 
ment les  matières  renfermées  dans  l'essai  de  M.  Géraud  ;  contentons-nous  d'ajouter  à 
ce  que  nous  avons  dit  que  l'auteur ,  dans  un  sujet  un  peu  aride  ,  a  su  donner  à  son  ou- 
vrage ,  par  la  pureté  du  ?tyle,  par  la  forme  spirituelle  des  réflexions  et  des  rapproche- 
ments, l'attrait  qui  le  fera  passer  des  mains  des  savants  dans  celles  des  gens  du  monde. 

A.  P.  de  S.  A. 


514 

CORRESPONDANCE  DIPLOMATIQUE  de  Bertrand  de  Salignac,  de  la  Mothe 
Fénelon,  Ambassadeur  de  France  en  Angleterre  de  1  568  a  \  575,  publiée  pour  la 
l'nemjère  fois  sur  les  manuscrits  originaux  conservés  aux  archives  du  royaume  , 
par  A.  Teulet,  ancien  élève  de  l'école  des  Chartes,  Tomes  i,  h,  m,  et  iv. 
Techener,  place  du  Louvre,  b"  12.  Crozet  ,  quai  Malaquais. 

Cette  curieuse  collection  comprendra  sept  volumes  in-8°  composés  de  documents 
entièrement  inédits  sur  la  guerre  civile  ,  les  batailles  de  Jarnac  et  de  Moncontour  ,  la 
pacification,  la  Saint-Barthélémy,  le  siéfje  de  La  Rochelle,  etc.,  etc.,  en  France;  —  la 
procédure  contre  Marie-Stuart ,  la  grande  révolte  de  1  569,  les  démêlés  avec  l'Espagne, 
les  projets  de  mariage  d'Elisabeth  avec  les  ducs  d'Anjou  et  d'Alençon,  le  procès  et 
l'exécution  du  duc  de  Norfolk,  etc.,  en  Angleterre;  —  la  guerre  civile  en  Ecosse  et  les 
;;uerres  des  protestants  contre  le  duc  d'Albe  dans  les  Pays-Bas. 

Entre  autres  documents  de  la  plus  haute  importance,  le  septième  volume  renferme 
quatre  lettres  écrites  par  Charles  IX  à  son  ambassadeur  les  24,  25,  26  et  27  août  1  572; 
à  cette  dernière  est  jointe  un  long  mémoire  justificatif  de  la  Saint-Barthélémy  , 
adressée  l'ambassadeur  trois  jours  après  l'exécution. 

Les  quatre  premiers  volumes  ont  paru  ;  ils  comprennent  l'histoire  des  années  1  568, 
1  569,  1 570,  1 571 ,  et  des  six  premiers  mois  de  1  572.  Nous  ne  pouvons  que  les  annoncer 
aujourd'hui;  dans  un  prochain  numéro  ,  nous  essaierons  de  faire  connaître  à  nos  lecteurs 
l'importance,  pour  l'histoire  du  seizième  siècle,  d'une  publication  qui  ne  se  recommande 
pas  moins  par  la  nouveauté  et  l'intérêt  des  documents  que  par  la  science  de  l'éditeur. 

NOTICE  SUR  LE  SPECULUM  IIUMANiE  SALVATIONIS,  par  J.  M.  Guichard, 

UNE  BROCHURE  IN-8°,  PARIS,  CHEZ  TeCHENER,  PLACE  DU  LOUVRE. 

Cette  dissertation  bibliographique  sur  l'un  des  manuels  de  la  religion  chrétienne  les 
plus  populaires  aux  quatorzième  et  quinzième  siècles,  se  recommande  par  la  sûreté  du 
raisonnement  et  par  la  justesse  rigoureuse  des  conclusions.  Après  une  analyse  suffisante 
du  Spéculum  ,  l'auteur  produit  la  date  ignorée  jusqu'ici  de  cette  composition , 
qui ,  d'après  le  témoignage  formel  de  deux  manuscrits,  se  rapporte  à  l'année  1324. 
Vient  ensuite  la  description  des  éditions  les  plus  anciennes  du  même  ouvrage,  imprimé 
et  traduit  dans  presque  toutes  les  langues  de  l'Europe  avant  la  fin  du  quinzième  siècle. 
La  question  d'âge  des  éditions  sans  date  fournit  à  M.  Guichard  l'occasion  d'examiner 
les  prétentions  de  Harlem  à  la  découverte  de  l'imprimerie  :  car  c'est  sur  ura  spéculum 
hollandais,  que  l'historien  Junius  a  fondé  la  gloire  chimérique  de  Laurent  Coster  et 
l'antériorité  des  produits  de  ce  typographe  sur  ceux  de  Guttemberg.  En  rejetant  à  la 
fin  du  siècle,  cette  prétendue  impression  de  \  420,  l'auteur  de  la  Notice  a  fait  voir  que 
la  critique  convaincra  toujours  d'insuffisance  le  système  de  Junius,  sous  quelque 
forme  qu'il  se  produise  et  sur  quelque  preuve  qu'il  cherche  à  s 'appuyer. 


CHRONIQUE. 

1 .1'  L'O  juin  iln nier,  est  morl,  à  l'à^c  de  soi\antc-di\-huit    ;ins  et    dix 

nii'is,  î\i.  Pierre-CUude-Françoia  Daunou,  pair  <!<•  i  rame,  secrétaire 
perpétuel  de  l'Académie  des  inscriptions  cl  BeUea*Lettres,  membre  et 
l'Académie  <I«*s  Sciences  morales  et  politiques,  garde  général  des  Ar- 
chives du  royaume  et  membre  de  la  commission  de  l'École  royale  a>a 
Chartes.  La  patrie,  la  littérature  et  la  science  ont  l'ait  une  parti  irrépa- 
rable  dans  la  personne  de  ce  grand  citoyen.  Nous  consacrerons  plus 
lard  une  notice  à  la  vie  si  bien  remplie  de  M.  Daunou,  auquel  nous  rat- 
tachait le  plus  modeste  de  ses  litres,  mais  non  celui  qui  lui  était  l« 
moins  cher. 

—  L'Académie  française,  dans  sa  séance  du  12  juin,  a  décerné  le  prix 
de  9,000  francs  de  rente  fondé,  en  1834,  par  M.  le  baron  Gobert,  pour  le. 
morceau  le  plus  cloquent  de  V histoire  de  France,  ainsi  que  l'accessit  de 
1000  francs  de  rente,  attribué  par  la  même  fondation  à  l'ouvrage  qui 
approcherait  le  plus  du  prix.  Dans  un  brillant  et  ingénieux  discours 
(liront  interrompu  plus  d'une  fois  les  applaudissements  de  l'assemblée, 
Téloqueut  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  a  fait  vivement  ressortir 
la  grandeur  de  la  circonstance.  «  Pour  la  première  fois,  a  dit  M.  Ville- 
main,  nous  avons  à  décerner  la  plus  noble  récompense  qui,  dans  nos 
jours  d'indifférence  littéraire,  ail  été  consacrée  à  l'encouragement 
«  des  talents  et  des  sérieux  travaux.  Ce  que  faisait  Louis  XIV,  quand, 
>  par  des  bienfaits  publics,  il  assurait  indépendance  et  loisir  aux 
a  hommes  dont  l'esprit  pouvait  honorer  son  règne,  un  simple  citoyen, 
«  un  jeune  homme,  sans  pouvoir  et  sans  expérience,  Ta  noblement 
«  essayé.  »  Après  les  éloges  dus  au  testateur,  M.  Villemain  a  expose 
quelle  solennité  avait  dû  présidera  l'examen  de  l'Académie  dans  ce 
concours  où  il  s'était  agi  pour  elle  de  couronner  par  une  îécompense 
extraordinaire  des  ouvrages  qui  s'élevassent  dans  une  proportion  ana- 
logue au-dessus  de  la  multitude  des  productions  que  les  dernières  an- 
nées ont  vu  éclore.  Ces  préliminaires  ont  élé  pleinement  justifiés  par 
les  noms  proclamés.  INI.  Augustin  Thierry  a  obtenu  le  prix  pour  ses  Ré- 
cits des  temps  méro\ing<ens,  ouvrage  «  qui  a  paru  à  l'Académie,  sous 
«  deux  formes  différentes,  offrir  dans  un  haut  degré,  ce  mérite  de  la 
«  composition  el  du  st\|e  qu'elle  avait  à  reconnaître  et  à  couronner.  » 
L'accessit  a  été  décerné  à  !M.  A.  Bazin,  pour  le  Ihre  intitulé  :  Histoire 
de  France  sous  Louis  XIII. 

Dans  la  même  séance,  l'Académie  française  a  procédé  à  la  distribution 
des  prix  Monthyon.  Trois  compositions  historiques  figurent  parmi  les 


516 

ouvrages  couronnés  comme  les  plus  utiles  aux  mœurs.  Ce  sont  les 
livres  intitulés  :  Philosophie  de  l'histoire  de  France,  par  M.  C.-G.  Hello 
(médaille  de  2,000  francs.);  Essais  d'histoire  littéraire,  par  M.  E.  Gem- 
ber  (médaille  de  2,000  francs);  Histoire  de  France  depuis  la  fondation 
de  la  monarchie,  par  M.  Ed.  Mennechet  (médaille  de  2,000  francs). 

Le  sujet  du  prix  d'éloquence  qui  sera  décerné  en  1842  est  l'Éloge 
de  Pascal.  Les  ouvrages  envoyés  au  concours  ne  seront  reçus  que  jus- 
qu'au 15  mars  1842.  L'Académie  a  remis  au  concours  pour  1841  le  prix 
extraordinaire  de  3,000  francs,  proposé  en  1839,  sur  cette  question  : 
Examiner  quelle  a  été,  sur  la  littérature  française  au  commencement  du 
dix-septième  siècle,  l'influence  de  la  littérature  espagnole;  et,  en  général, 
rechercher  par  quel  art  et  par  quelles  heureuses  circonstances  notre  lit- 
térature à  diverses  époques  a  profité  du  commerce  des  littératures  étran- 
gères en  maintenant  so?i  caractère  original. 

—  Parmi  les  personnes  envoyées  en  mission  aux  Archives  d'Amiens, 
dont  nous  avons  parlé  dans  notre  dernier  numéro,  nous  avons  oublié 
de  nommer  M.  Bernhard,  de  l'Ecole  des  Chartes. 

—  Nous  avons  appris  que  la  partie  des  archives  Joursanvault  qui  res- 
tait à  vendre,  a  été  acquise  par  la  Bibliothèque  de  la  ville  de  Liège.  Il 
est  regrettable  que  les  derniers  lots  de  cette  belle  collection,  qui  ren- 
fermaient tant  de  précieux  documents  sur  le  Languedoc,  l'Auvergne  et 
l'Orléanais,  n'aient  pas  été  préservés  de  l'émigration  parle  zèle  éclairé 
de  quelque  Conseil  Général.  Le  département  de  Loir- et-  Cher  avait 
donné  un  bon  exemple  en  faisant  passer  dans  ses  archives  les  débris 
du  Trésor  de  la  chambre  des  comptes  de  Blois,  réunis  par  M.  de  Jour- 
sanvault. L'importance  de  cette  acquisition  est  constatée  de  jour  en 
jour  par  le  travail  de  dépouillement  qu'exécute  sur  les  pièces  dont  elle 
se  compose  M.  de  Pétigny,  ancien  élève  de  l'Ecoledes  Charles,  qui  s'est 
estimé  heureux  de  pouvoir,  en  cette  occasion,  seconder  par  son  zèle 
désintéressé  les  vues  intelligentes  du  déparlement. 

—  M.  Ravaisson,  inspecteur  général  des  bibliothèques,  en  ce  moment 
en  mission  dans  le  département  de  l'Ouest,  a  envoyé  récemment  à  M.  le 
ministre  de  l'instruction  publique  un  rapport  sur  la  Bibliothèque  et 
les  Archives  de  Tours,  dans  lequel  il  annonce  l'achèvement  du  catalo- 
gue des  manuscrils  de  la  ville,  et  le  classement  des  archives  auquel  tra- 
vaille depuis  un  an  M.  Seylre,  secrétaire  du  préfet.  Le  rapport  de  M.  Ra- 
vaisson signale  en  outre  plusieurs  manuscrits  importants  qu'il  a  trou- 
vés dans  les  archives  du  département.  De  ce  nombre  sont  :  une  Chro- 
nique de  France  avec  miniatures;  une  Histoire  de  saint  Claude,  écrite 
par  ordre  de  Louis  XI  ;  un  Recueil  des  actes  de  la  canonisation  de 
saint  François  dePaule,  en  1512. 


COLLECTION 

DES  MONNAIES 


FRAPPÉES  DANS  LES 


PROVINCES  DI  MICI. 

Pendant  U  illourn  3lgr. 


PUBLIEE    PAR 


ADRIEN  DE  LONGPÉR1ER, 

Mtmlire  de  la  Société  royale  de»  Antiquaires  de  France,  correspondant  de  l'Institut  arrh.n 
logique  de  Rome  et  de  la  Société  numismatique  de  Londres 


Le  livre  publié  en  1790,  par  T.  Duby,  sous  le  titre 
de  Traite  des  Monnaies  des  Barons,  a  longtemps  été  le 
seul  guide  des  Antiquaires  qui  voulaient  se  livrer  à  l'étude 
des  monnaies  frappées  en  France  par  les  seigneurs  laïcs 
et  ecclésiastiques.  Sans  méconnaître  le  mérite  de  cet  ou- 
vrage, il  est  cependant  impossible  de  ne  pas  sentir  com- 
bien la  classification  adoptée  par  Fauteur  est  défectueuse. 
Chaque  seigneurie  étant  rangée  suivant  le  titre  qu'elle 
apportait  à  son  possesseur,  les  monnaies  d'une  même  pro- 
vince, d'une  même  ville  quelquefois,  lors  par  exemple 
qu'elle  était  le  siège  d'un  prélat  et  d'un  baron  laïc,  sont 
tout  à  fait  séparées  et  placées  près  de  monnaies  avec  les- 
quelles elles  ne  présentent  aucun  rapport  ni  de  type,  ni 
de  fabrique. 

Une  imperfection  plus  grave  encore  résulte  de  l'indé- 
cision dans  laquelle  sont  laissées  un  grand  nombre  d'attri- 
butions. Le  plus  souvent  T.  Duby  se  contente  d'énuniei  er 
les  différents  personnages  du  même  nom  qui  ont  possédé 
une  ville  sans  indiquer  auquel  d'entre  eux  doit  appartenir 
la  monnaie  qu'il  a  décrite.  La  Numismatique  du  mo 
âge  de  M.  Lelewel  a  sans  doute  rectifié  bien  des  idées 
fausses  admises  depuis  longtemps;  mais  cet  excellent  ou- 


vrage  est  loin  de  comprendre  tous  les  monuments  munis- 
matiques  qui  intéressent  chacune  de  nos  villes.  On  a  donc 
pensé  qu'il  serait  utile  aux  nombreux  amateurs  de  mon- 
naies françaises,  comme  aussi  à  ceux  qui  s'occupent  de 
l'histoire  d'une  manière  plus  générale ,  de  trouver  réunies 
les  monnaies  frappées  par  toutes  les  autorités,  royale,  épis- 
copale  et  baronnale,  dans  toutes  les  localités  de  notre 
pays,  avec  l'indication  ou  même  des  extraits  des  chartes 
et  textes  historiques  relatifs  à  ces  monnaies. 

Les  figures  des  monnaies  données  dans  les  anciens  ou- 
vrages, laissent  beaucoup  à  désirer  sous  le  rapport  de 
l'exactitude  ;  depuis  quelques  années  seulement  on  a  com- 
pris combien  il  était  nécessaire  à  l'étude  des  médailles 
de  pouvoir  se  rendre  compte  du  style  particulier  de  cha- 
cune d'elles,  de  la  forme  des  lettres  qui  composent  leurs 
légendes,  du  plus  ou  moins  de  perfection  ou  de  gros- 
sièreté de  leur  fabrique.  Les  planches  de  l'ouvrage  que 
nous  annonçons  seront  faites  avec  le  plus  grand  soin  ; 
tous  les  dessins,  exécutés  d'après  les  monnaies  originales 
par  l'auteur,  seront  gravés  sous  ses  yeux.  La  rareté  et  le 
prix  des  monnaies  seront  indiqués. 

Il  paraîtra  douze  livraisons  par  an.  Chaque  livraison  se 
composera  de  quatre  feuilles  de  texte  grand  in-4°  imprimé 
chez  M.  Firmin  Didot,  et  de  quatre  planches  gravées 
sur  cuivre,  contenant  chacune  de  vingt  à  trente  monnaies 
rangées  par  ordre  chronologique. 

PRIX  DE  la  LIVRAISON  :  3  FR.  25  C. ,  prise  à  Paris. 
ON   SOUSCRIT,    SANS   RIEN   PAYER   d'aVANCE,   A   PARIS, 


CHEZ 


Constant  Potelet,  libraire,  rue 

Haute-Feuille,  4. 
Techener,  libr.,  pi.  du  Louvre,  12. 


L'Auteur,  rue  du  Houssaye,  5. 
Roelin,  rueVivienne,  10. 
Monteaux  fils,  Palais-Royal,  72. 

Les  premières  livraisons  contiendront  : 
l'ILE  DE  FRANCE ,  la  CHAMPAGNE ,  la  NORMANDIE  ,  la  PICARDIE. 

La  mise  en  vente  aura  lieu  aussitôt  qu'il  aura  été  réuni  200  souscriptions.  Il  sera  donné 
avec  la  dernière  livraison  une  liste  des  Souscripteurs. 


TYPOGRAPHIE  DE  FIRMIN  DIDOT  FRÈRES, 

rue  Jacob ,  &ô. 


FRAGMENT 


COMIQUE   1)11    SEPTIEME   SIÈCLE. 


Je  me  suis  efforcé  ailleurs  de  montrer  qu'à  partir  du  premier 
siècle  de  notre  ère,  l'usage  des  anciennes  représentations  scé- 
niques  ne  fut  pas  aussi  brusquement  interrompu ,  ni  aussi  com- 
plètement abandonné  qu'on  le  pense  généralement.  Même  avant 
de  m'êlre  convaincu  par  l'étude  attentive  des  textes  historiques 
qu'il  y  eut  sous  plusieurs  empereurs,  épris  des  arts  de  la  Grèce , 
sous  Néron  ,  sous  Hadrien,  sous  Gallien  ,  un  retour  à  la  poésie  et 
aux  jeux  anciens,  j'avais  pensé  que  l'abolition  subite  d'institutions 
aussi  fortement  enracinées  dans  les  mœurs  que  celles  de  la  scène 
grecque  et  romaine ,  était  peu  conciliable  avec  ce  que  nous  savons 
de  la  ténacité  des  habitudes  populaires,  dont  le  propre  est  de  ne 
jamais  se  rompre  brusquement  et  de  ne  se  retirer  que  pas  à  pas. 

Sans  doute  l'opinion  contraire  est  fondée  sur  plusieurs  faits 
que  je  suis  bien  éloigné  de  contester,  et  dont  la  critique  a  eu  seu- 
lement le  tort ,  à  mon  avis ,  de  tirer  des  conséquences  trop  abso- 
lues. Il  est  certain  que  la  vogue  dont  jouirent  les  pantomimes  du 
temps  d'Auguste  porta  un  coup  funeste  au  drame  parlé ,  et  que 
les  spectacles  muets  ou  qui ,  du  moins ,  n'admettaient  que  peu  de 
paroles ,  convenaient  mieux  qu'aucun  autre  à  la  politique  ombra- 
geuse des  successeurs  de  Tibère. 

Il  est  très-vrai  que  dans  les  provinces  grecques  ,  ruinées  par  la 
guerre  et  par  les  exactions  des  proconsuls ,  les  dépenses  excessives 
qu'exigeait  la  mise  en  scène  des  tragédies  et  des  comédies ,  ne 
permettaient  qu'à  de  longs  intervalles,  cl  pour  des  occasions  ex- 
traordinaires ,  l'emploi  des  plaisirs  scéniques  qui  supposaient  l'indé- 
pendance et  la  richesse. 


518 

Il  est  vrai  que  l'usage  pédantesque  des  déclamations  et  des  lec- 
tures publiques  et  particulières,  introduit  à  Rome  et  dans  toutes  les 
grandes  villes  de  l'empire,  remplaça  peu  à  peu  l'épreuve  plus 
démocratique  des  représentations  théâtrales. 

Enfin,  il  est  bien  vrai  que  l'amour  croissant  des  Romains  pour  les 
spectacles  sanguinaires  et  matériels ,  la  passion  pour  les  courses  de 
chars  et  de  chevaux  ,  la  fureur  des  naumachies ,  l'habitude  des 
boucheries  de  l'amphithéâtre  et  les  luxures  de  l'orchestre ,  dé- 
tournèrent le  goût  public  des  jouissances  intellectuelles  et  idéales 
que  faisait  naître  jadis  la  muse  des  Ménandre  et  des  Sophocle.  Mais 
de  cette  triste  préférence  accordée  généralement,  depuis  Auguste 
jusqu'à  Constantin,  aux  spectacles  muets  et  brutaux,  on  aurait 
tort  de  conclure  que  les  ours  et  les  panthères,  ou  même  les  mimes 
et  les  pantomimes  aient  été ,  pendant  les  trois  premiers  siècles ,  les 
seuls  acteurs  qui  animassent  ces  magnifiques  théâtres  de  pierre 
et  de  marbre  qu'on  élevait  ou  qu'on  réparait  encore  de  toutes  parts 
sous  Hadrien,  sous  Dioclétien  ,  même  sous  Théodose.  Des  textes 
formels  prouvent  que  jusqu'au  quatrième  siècle  on  jouait ,  rare- 
ment sans  doute ,  mais ,  enfin ,  que  l'on  jouait  en  certaines  occa- 
sions des  pièces  d'Euripide  et  de  Piaule. 

On  pourrait  croire  que  lorsque  le  christianisme  monta  sur  le 
trône  avec  Constantin,  le  théâtre  sous  sa  forme  ancienne  dut  dis- 
paraître comme  les  autres  vestiges  du  paganisme.  Il  n'en  fut  ainsi 
ni  de  tous  les  rites  païens,  ni  du  théâtre.  Rien  n'est  plus  surprenant, 
mais  en  même  temps,  rien  n'est  mieux  prouvé,  que  la  coexistence, 
pendant  deux  siècles,  de  deux  religions  et  de  deux  littératures , 
dont  l'une,  déjà  sur  le  Irône,  grandissait  chaque  jour,  et  dont 
l'autre ,  à  demi  renversée ,  résistait  par  la  force  des  habitudes  et 
ses  dix  siècles  de  possession.  Il  est  vraiment  curieux  de  voir,  sous 
les  empereurs  chrétiens,  le  paganisme  réparer  les  vieux  cirques  et 
bâtir  de  nouveaux  théâtres ,  en  même  temps  que  l'art  chrétien,  sorti 
victorieux  des  catacombes,  transforme  les  basiliques  en  églises,  et 
fait  monter  vers  le  ciel  la  croix  de  ses  jeunes  cathédrales. 

Il  y  a  plus;  nous  n'avons  sur  l'existence  des  jeux  scéniques 
pendant  les  trois  premiers  siècles  que  des  indications  fournies 
par  l'histoire.  Nous  manquons  de  monuments  positifs  ,  réduits  que 
nous  sommes  à  quelques  courts  fragments  de  pièces ,  qu'on  peut 
supposer  n'avoir  été  ,  comme  les  tragédies  de  Sénèque ,  que  des 
déclamations.  Au  contraire,  le  quatrième  siècle,  ce  siècle  chrétien, 
nous  fournit  deux  monuments  incontestables  et  importants   du 


is 

théâtre  loua  forme  antique.  Nots  poaiédoni  le  u:\  »r  de  deui  corné 
«lies  latines  destinées  êî  Kdetnmeai  à  le  représentation.  La  première, 
conposée  d'in  prologtteetd'noe  inile  de  confia  monologues,  est  in- 
titulée Kl  J*u  dêiêipi  Sages.  File  est  due  6  la  plume  demi-ehréliennc 
d'Ausone.  La  seconde,  dédiée  à  Hulilius  Numalianus,  un  peu  pos- 
térieure à  la  première,  est  une  admirable  pièce  en  cinq  actes,  in- 
lilulée  Quvrolut.  Ces  deux  ouvrages  prouvent  que  pendant  toute 
la  durée  du  quatrième  siècle,  el  môme  au-delà,  outre  l'ancien 
répertoire  on  jouait  encore,  dans  l'empire  devenu  chrétien,  des 
comédies  nouvelles  sous  forme  ancienne. 

Enfin,  au  cinquième  siècle,  vinrent  les  barbares.  De  ce  moment, 
commençons- nous  une  ère  nouvelle?  Ce  que  le  christianisme,  assis 
sur  le  trône,  n'avait  pu  faire,  la  présence  des  Golhs ,  celle  des  Bur- 
gondes  et  des  Francs ,  les  ravages  des  Huns  et  des  Vandales  pu- 
rent-ils l'accomplir?  La  tragédie  et  la  comédie  païennes  dispa- 
rurent-elles, au  cinquième  siècle ,  pour  faire  place  à  d'autres  spec- 
tacles ,  à  d'autres  jeux ,  plus  conformes  à  l'esprit  du  christianisme  , 
plus  compatibles  avec  les  mœurs  des  conquérants? 

Il  est  certain  que  plusieurs  vestiges  du  paganisme ,  qui  résis- 
taient au  christianisme  du  temps  de  Théodose  et  de  Symmaquc , 
furent  balayés  par  les  Burgondes ,  les  Francs  et  les  Lombards  ,  et 
disparurent  pour  ne  plus  renaître.  S'il  subsista  ,  après  l'invasion, 
quelques  restes  du  polythéisme ,  ce  ne  furent  plus  que  certains 
usages  entrés  dans  la  vie  populaire,  avec  lesquels  le  christianisme, 
d'une  part,  et  la  barbarie,  de  l'autre,  crurent  de  leur  intérêt  de  ca- 
pituler. Les  plaisirs  scéniques  furent  de  ce  nombre.  On  ne  cessa  pas 
immédiatement  de  jouer  des  mimes.  Nous  voyons  le  Golh  Théo- 
doric  relever  le  théâtre  de  Marcellus  à  Rome,  et  les  magistrats 
continuer  à  approvisionner  cette  ville  de  mimes  et  de  comédiens. 
Dans  les  Gaules,  un  roi  de  race  franque  répara  les  amphithéâtres 
de  Paris  et  de  Soissons  et  y  fit  célébrer  des  jeux. 

Il  y  eut  plusieurs  causes  à  cette  persistance  :  1<»  les  habitudes 
nationales ,  si  difficiles  à  déraciner  ;  2°  le  peu  de  plaisir  que  les 
populations  conquises  pouvaient  prendre  aux  jeux  des  bardes  ou 
des  jongleurs  venus  a  la  suite  de  l'invasion,  nouveaux  acteurs, 
que  la  population  gallo-romaine  ne  pouvait  comprendre  ,  et  qui , 
d'ailleurs ,  eussent  dédaigné  de  contribuer  à  l'amusement  des  vain- 
cus; 3°  l'inclination  que  montrèrent  tout  d'abord  les  chefs  barbares 
à  adopter  les  coutumes  romaines. 

Ainsi,  non-seulement  lavant-garde  des  conquérant*,  les  t.olhs, 


520 

montrèrent  une  singulière  aptitude  à  s'approprier  les  dehors  de 
ta  civilisation  romaine ,  mais  les  rois  francs  de  la  première  race 
imitaient  le  costume  des  empereurs,  faisaient  frapper  des  monnaies 
d'après  le  type  impérial,  empruntaient  à  la  chancellerie  romaine 
leurs  titres  et  ceux  de  leurs  officiers,  donnaient,  enfin ,  sur  les 
débris  restaurés  des  cirques  et  des  théâtres,  des  jeux  qui  tous 
peut-être  n'étaient  pas  sanguinaires  et  matériels.  En  effet,  Chil- 
péric ,  épris  de  la  langue  des  vaincus,  se  fil  le  disciple  du  poète 
chrétien  Sédulius  ;  il  composa  des  vers  latins,  pauvres  vers,  à  la 
vérité,  qui  boitaient  sur  leurs  pieds*,  et  où  les  longues  rempla- 
çaient les  brèves,  et  les  brèves  les  longues;  ce  qui  n'empêche  pas 
son  contemporain,  l'évéque-poèteForlunat,  qui  n'était  pas  lui-même 
très-fidèle  observateur  des  lois  de  la  prosodie,  de  dire  au  versifi- 
cateur barbare  :  «  Vous  êtes  l'égal  des  rois,  mais  voire  talent  de 
poêle  vous  élève  au-dessus  d'eux.  » 

Regibus  œqualis  de  carminé  major  haberis. 

et  plus  loin  : 

Sic  veterum  regum  par  simul  alqiïe  prior  ». 

Nous  voyons ,  à  la  même  époque ,  des  évêques  de  race  franque , 
tels  que  Berlechram  ,  s'exercer,  tant  bien  que  mal ,  à  écrire  dans 
la  langue  de  Virgile  et  composer  des  vers  loués  par  le  même  For- 
tunat ,  non  toutefois  sans  restriction  : 

Sed  tamen  in  vestro  quœdam  sermone  notavi, 

Carminé  de  veterifurta  novella  loqui. 
Ex  quibus  in  paucis  superaddita  syllaba  fregit. 

Et  pede  laesa  suo  musica  clauda  jacet  '. 

De  leur  côté  ,  les  écrivains  de  la  race  conquise  s'appropriaient  de 
leur  mieux  les  idées,  les  passions,  les  habitudes  rhythmiques  et 
même  une  partie  de  la  syntaxe  et  du  vocabulaire  de  leurs  maîlres. 
Tandis  que  Sidoine  Apollinaire ,  dont  la  vieillesse  subit  le  voisi- 

1  Gregor.  Turon.,  Histor.  Franc,  lib.  V,  45,  ap.  Bouquet,  t.  II,  p.  260. 
1  Venant.  Fortunat.,  lib.  IX,  carm.  K,  v.  106  et  109, 
3  Id.,  lib.  III,  carm.  24,  v.  13,  seqq. 


.  mais  non  Poppressioil  des  (iollis,  offi  6  dans  m»ii  sis  le  les  (loi 

niera  raffinements  et  les  dernières  liâtes  de  inculture  romaine, 
Fortunée,  né  quelques  années  seulement  tiptët  la  mort  Se  Sidoine, 
porte  les  stigmates  de  la  barbarie  dans  ses  conceptions,  dan§  sa 
prosodie,  dans  son  langage.  Ces  deux  écrivains  si  rapprochés  sem- 
blent séparés  par  un  intervalle  de  plusieurs  siècles.  Divers nàor- 
eeaui  de  l'Italien  Forlunat .  et  ce  son!  les  pins  beaux,  conliertnen! 
des  pensées,  des  sentiments,  des  images  d'une  énergie  loule 
septentrionale,  d'une  physionomie  toute  germanique.  Le  sixième 
>ièele  est  donc  le  point  extrême  de  la  langue  et  de  la  civilisation 
romaines,  et,  en  même  temps,  le  premier  pas  de  la  langue,  de  la 
poésie  et  de  la  civilisation  modernes. 

En  effet,  deseflbrls  tentés  par  les  rois  barbares  et,  sans  doute, 
aussi  par  quelques-uns  de  leurs  bardes,  pour  parler,  tant  bien  que 
mal,  la  langue  d'Horace  el  de  Térence,  et  des  essais,  eu 
inverse,  faits  par  les  écrivains  des  populations  vaincues  pour  s'ap- 
proprier les  idées,  les  sentiments  ,  les  rhylhmes  de  la  poésie  du 
Nord,  résulta,  d'une  part,  la  décomposition  rapide  et  profonde 
de  la  langue  latine,  de  l'autre  part,  le  premier  bégaiement 
d'un  nouvel  idiome,  intermédiaire  entre  le  teuton  et  le  latin,  et 
appelé  provisoirement  langue  rustique. 

Ce  qui  arrivait  à  la  fin  du  sixième  siècle  pour  le  langage  et  la 
prosodie,  se  produisit  également  dans  les  jeux  du  théâtre.  Du 
mélange  des  spectacles  propres  au  midi,  et  des  divertissements 
propres  au  nord,  de  l'association  du  mime  italique  et  du  barde  ger- 
main, il  sortit  unechoseà  la  fois  nouvelle,  incomplète  et  disparate, 
une  silhouette  barbare  se  détachant  sur  un  fond  romain  ,  en  un 
mot ,  le  germe  el  l'embryon  du  théâtre  moderne 

Par  un  bonheur  dont  je  m'applaudis ,  je  puis  donner  un  échan- 
tillon de  ce  que  furent  celte  langue  ,  cette  poésie,  ce  thédlre  du 
septième  siècle.  Un  manuscrit  latin  de  la  Bibliothèque  royale,  por- 
tant le  n°  8069,  contient  un  fragment  dialogue,  qui  semble  une  sorte 
de  prologue,  composé  soit  pour  annoncer  et  justifier  la  représenta- 
lion  d'une  pièce  de  Térence,  soit  pour  servir  de  prélude  à  une 
farce  dans  le  genre  nouveau.  Les  trois  interlocuteurs  de  celle  scène 
bizarre,  dont  il  ne  nous  reste,  par  malheur,  que  soixante  et  quel- 
ques vers,  sont  le  directeur  du  théâlre,  le  vieux  poète  Térence 
el  un  jeune  bateleur ,  à  qui  l'auteur  donne  le  litre  de  delusov. 

Les  deux  rivaux  ,  en  présence  du  directeur  el  de  l'auditoire  ,  se 
-prennent  de  querelle  ci  disputent  >ui  la  prééminence  de  la  vieille 


522 

comédie  classique  et  de  la  jeune  comédie  naissante.  Celte  lutte,  sauf 
les  barbarismes  et  les  solécismes ,  rappelle  un  peu  les  prologues 
de  Térence  et  surtout  celui  du  Phormion.  Seulement  les  rôles  sont 
renversés.  Térence  joue  ici  le  personnage  du  vêtus  poeta  male- 
volus  ;  l'auteur  de  VAndrienne  est  exposé  aux  outrages  et  aux  bra- 
vades du  jeune  Franc,  du  poêle  nouveau,  du  romantique  du  sep- 
tième siècle.  11  est  vrai  que,  dans  deux  a  parte ,  le  jeune  poète 
rend  justice  au  vieux  Romain  ;  ce  qui  me  porte  à  croire  que  la 
pièce  qui  suivait  ce  prologue  était  une  comédie  de  Térence. 

Le  manuscrit  qui  contient  ce  morceau  peu  remarqué  jusqu'ici  a 
été  soigneusement  décrit  par  les  habiles  rédacteurs  du  catalogue 
des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  du  Roi.  Je  vais  rapporter 
leur  description  qui,  quoique  longue,  est  encore  loin  d'être 
complète  : 

«  Codex  mernbranaceus,  primum  Jacobi  Augusti  Thuani ,  postea  Colber- 
tinus.  Ibi  continentur  :  1°  Martialis }  Lucani ,  Porphyrii ,  Virgilii,  Cœsa- 
ris,  Propertii,  Alcimi  et  Ovidii,  carmina  nonnulla  :  conjectœ  sunt  ad  mar- 
ginem  septem  Sapientum  et  Gatonis  sententia?  et  vocabulorum  quorumdam 
explicationes.  2°  Versus  de  gentibusquas  Apostoli  adierunt.  5°  Figurarum 
rhetoricarum  nonnullarum  explicatio.  4°  Ovidii  carraen  cujus  initium  est  : 
Verùa  miser.  5°  Carmina  excerpta  ex  Horatio.  6°  Prisciaai  versus  de  pon- 
deribus.  7°  Observationes  quœdam  ,  in  quibus  de  Vhgilio  ipsiusque  vita. 
8°  Anonymus  de  vocibus  animalium,  parlim  soluta,  partim  stricta  oratione: 
insertum  Martialis  epigramrna  de  ^lia.  9°  P.  Virgilii  Maronis  opéra  om- 
nia  :  subjiciuutur  ejusdem  carmina  suppositicia  :  inserta  sunt  alia  opuscula, 
videlicet  sententiœ  septem  Sapientum,  Virgilii  vita  et  Ovidii  versus  de  Vir- 
gilio.  4  0°  Trajani  imperatoiis  vertus  de  bello  Parthico.  \  \  Virgilii  disti- 
ehon  in  Balistam  latronem.  12°  Monostieha  quœ  de  diversis  rébus  sciïpta 
sunt  a  duodeeim  sapientibus,  Palladio,  scilicet ,  Asclepiadio  ,  Eusthenio, 
Pompeliano,  Maximino,  Vitali,  Basilio,  Asmenio,  Vomanio,  Euforlio,  Ju- 
liano  etHylasio.  4  5°  Versus  Sibyllœ  de  die  judicii.  4  4°  Monostieha  de  duo- 
deeim Cœsaribus.  I5°Dialogls  Terentium  intérêt  delusorem,  versibus 
heroicis.  16°  Sententiœ  nonnullœ.  Is  codex  undecimo  sœculo  videtur  exa- 
ratus.  » 

Le  dialogue  Terentium  inter  et  delusorem,  titre  qui ,  d'ailleurs, 
n'est  pas  dans  notre  manuscrit,  commence  sans  intervalle  ni  rubri- 
que par  le  mot  leronimus,  placé  en  vedette,  à  la  suite  d'un  al- 


phahet  grtç  ,  ■COOfipefM  461  noms  el  de  la  valeur  numérique  des 
lettres. 

Ce  beau  mantttcril  est  de  la  lin  du  dixième  siècle,  ou,  suivant 
l 'indication  dis  rédacteurs  du  catalogue ,  au  plus  tard  du  onzième. 
QmoI  ii  la  date  du  morceau  même,  il  est  évident  par  la  barbarie 
de  la  syntaxe  el  de  la  prosodie,  qu'il  faut  placer  sa  composition  un 
siècle  environ  après  Fortunal.  Aux  imitations  nombreuses ,  quoi- 
que inhabiles,  des  poètes  anciens ,  notamment  de  Térence,  d'Ovide 
et  de  Virgile,  il  n'est  pas  moins  probable  que  ces  vers  ont  précédé 
l'éclipsé  totale  qui  obscurcit  les  lettres  à  la  On  de  la  seconde  race 
et  avant  l'espèce  de  renaissance  qui  a  signalé  le  règne  de  Char- 
lemagne.  Nous  croyons  donc  ne  pas  nous  tromper  beaucoup  en 
fixant  la  date  de  cette  composition  à  la  fin  du  septième  siècle. 

Je  vais  publier  ce  morceau,  qu'on  peut,  je  crois,  regarder 
comme  un  des  derniers  monuments  du  théâtre  ancien  et  un  des  pre- 
miers essais  de  la  comédie  moderne.  Je  donne  le  texte  du  manu- 
scrit en  regard  de  celui  que  je  propose.  J'ai  conservé  dans  la  co- 
pie textuelle  la  ponctuation ,  l'orthographe  el  la  coupe  des  mots , 
afin  que  les  lecteurs  puissent  contrôler  mon  travail  et  le  rectifier 
au  besoin.  Je  n'ai  supprimé  que  les  abréviations  et  les  sigles,  sur 
lesquels  il  ne  pouvait  pas  y  avoir  de  doute. 


524 


TEXTE  DU  MANUSCRIT. 


IERONIMUS 

Q  uipatriar  *  charus  cernis  spectator  ydea  a 
3  0  bsecro  neamicum  qui  diu  queritur  vix  invenitur 
D  ifficile  servatur  gratis  amit  tas.  Caritas-  non 
P  olestjconparari*  dilectio  prsecium  nonhabet. 
it  te  4  recordari  monimenta  vetusta  terenti. 


C  esses  ulterius  vade  poeta  velus. 

V  ade  poeta  vêtus  quia  nontua  car  mina  euro. 

J  amretice  fabulas  dico  vêtus  veteres. 

D  ico  vêtus  veteres  jam  jam  depone  camenas. 

Q  uenil  credo  juvant*  pedere  nido  ceant. 


T  aie  decens  car  menquod  sic  volet  ut  valet  istud. 
Q  uicupit  exemplunv  captet c  hic  egregiunr 

H  uc  ego  cumrecubo7  metedia  mulla  capescunt8. 

1  Je  lis  :  patriam...  ideam,  une  représentation  ancienne,  more  patrio,  à  la  mode 
des  ancêtres.  Patrius  n'a  pas  dans  Térence  le  sens  d'indigène,  mais  de  paternel  :  pa- 
trium  monumentum,  le  tombeau  de  ton  père.  Terent.,  Eunuch.,  prol.  V,  15.  —  Pa- 
trium  est,  c'est  le  devoir  d'un  père.  Id.,  Ibid.,  act.  I,  se,  \ ,  v.  49.  —  Peut-être  faut-il 
lire  :  Qui  patriarcharum  cernis  spectator  ideam,  ce  qui  se  rapprocherait  plus  du  manu- 
scrit et  aurait  l'avantage  de  faire  disparaître  le  solécisme  carus.  —  Je  n'ai  pas  besoin 
d'avertir  que,  dans  les  changements  que  je  propose,  je  n'ai  dû  corriger  que  les  fautes  du 
copiste,  et  non  celles  qui  appartiennent  à  l'auteur  et  à  son  époque. 

'  Idea  est  de  trois  brèves;  cependant  l'accentuation  des  langues  néo-latines  indique 
que  dans  les  bas  siècles  on  a  dû  dire  îdëa  et  même  ïdêa,  conformément  à  l'étymologie 
l  si&ea).  En  effet,  on  lit  dans  L.  Marius  Victor  ou  Victorinus,  écrivain  du  cinquième 
siècle  :  Tristesque  animos  idea  fatigat.  Comment,  in  Genesin,  lib.  II,  v.  2\ .  Le  mot 
idea,  rare  dans  la  langue  poétique,  ne  se  trouve  pas  dans  le  riche  Thésaurus  poeti- 
rus  de  M.  Quicherat. 

A  Les  trois  lignes  suivantes  me  paraissent  une  interpolation.  Ce  sont  des  sentences 
sur  l'amitié,  qui  peuvent  se  joindre  à  d'autres  sur  le  même  sujet,  placées  dans  notre 
manuscrit  au  verso  du  dernier  feuillet. 


Il  Vil    PROPOSÉ 


IIIKRONYMUS. 

Qui  patriam  carusrprnis  speclalor  ideam 


Il  te  recordari  monimenla  velusta  ïercnli. 

(vJ>ELUSOR.) 

Cesses  ulterius  ;  vade,  poêla  velus. 
Vade,  poêla  velus ,  quia  non  lua  carminacuro. 

Jam  retice  fabulas ,  dico  ,  velus  veteres. 
Dico ,  velus,  veteres  jamjam  depone  camœnas , 

Quae  i ii I  ,  credo ,  juvant ,  pedere  ni  doceanl . 

(  HIERONYMUS.  ) 

Taie  decens  carmen ,  quotl  sic  valet  ut  valet  islud. 
Qui  cupitexemplura  ,  captet  lue  egregium. 

(  delusor.  ) 

Hue  ego  cum  recubo,  me  tœdia  multa  capessunt. 

4  J'avais  pensé  d'abord  à  substituer  à  ces  deux  mots  à  peu  près  inintelligibles 
ceux-ci  :  Vùne...  a  Veux-iu,  spectateur,  qu'on  rappelle  à  ta  mémoire?...  »  Cette 
correction,  outre  l'avantage  d'offrir  un  sens  clair,  aurait  fait  disparaître  la  faute  de 
quantité,  te  bref;  mais  j'ai  craint  que  ce  changement  ne  fût  trop  arbitraire.  J'ai  con- 
servé les  mots  it  te,  qui  peuvent  signifier  dans  le  jargon  de  l'auteur  :  or  Ofiva  te  remé- 
morer... »  Térence  a  dit  :  It,  lavit,  redit,  elle  va,  se  baigne  et  revient.  (Eunuch., 
act.  III,  se.  5,  v.  45.)  Il  y  a  loin,  sans  doute,  de  cette  phrase  parfaitement  latine  à  la 
locution  barbare  que  donne  le  manuscrit  ;  mais  c'est  ainsi  peut-être  qu'au  leptième 
siècle  on  imitait  Térence. 

•  Ce  blanc  et  les  deux  suivants  n'existent  pas  dans  le  manuscrit. 

''  Ce  fréquentatif  se  trouve  souvent  dans  Térence.  V.  Andr.,  act.  I,  se.  1,  v.  \  13  ; 
act.  Il,  se  4,  v.  4,  cl  pasiim. 

Outre  Térence,  notre  barbare  imite  fréquemment  Virgile. 
Dans -cette  formé  :  i  plui  bai,  lactêctm,  >l  l  <«n   remarquer   W  i 

ni<  m  <  un  nt  de  l<  ndant  <   •  substituer  lei  I'  Urée  foi  le   aux  douces. 


526 

A  nsit  prosaicum  nescio  anmetricum. 
D  icmihi  dicquid  hocesl?  an  latras  corde  sinistro? 
D  ic  velus  auclor  inhoc  qua3  jacet  utililas  ? 
N uncterencius'  exit  foras-  Audiens 
hec  était- 
1  Q  uisfuit  hercle  pudensrogo  quimihitela  lacescens 
T  urbida  contorsit?  cuis  talia  verba  sonavit? 
H  icquibus  externis  scelerosus  venit  aboris. 
Q  uimihi  tamdurum  jecit  ridendo  cachinnum. 
Q  uam  graviter  jaculo  mea  viscera  lae  sitacuto. 
H  uncubi  repperiam  2  conteraptor  et  huncubi  queram. 
S  imihi  cumtantis  nunc  se  offerat  obvius  iris? 
D  ebila  judicio  persolvam  3  dona  librato 
E  ccepersona  Delusoris 4  présenta 

tur'  ethoc  audiens'  inquit 
Q  uemrogitas  egosunr  quidvis  persolvere  cedo 6 
H  uc  presens  adero-  nondona  probare  recuso 

TERENTIUS 

T  unes  céleste  meas  conrodis  dentecaraenas? 
T  uquises?  undevenis?  temerarie  latro  ?  quid  istis 
V  ocibus  et  diclis  procerum  6  me  ô  perdile  cedis? 
Persona  cujusdam  prudentis  Ter  en 

tunf  est-  sed  clam  dedecorat  "' 
T  unesuperbemeas  decuit  corrompere  musas? 

PERSONA  DELUSORIS 

i  rogitas 8  quis  sum*  respondeo  temelior  sum* 

'  A  partir  de  ce  vers,  c'est-à-dire  depuis  l'entrée  en  scène  de  Térencc,  le  reste 
du  morceau  est  écrit  en  vers  hexamètres,  versibw  heroicis,  comme  dit  le  catalogue  des 
Mss.  de  la  Bibliothèque  du  Roi  ;  du  moins  l'auteur  a-t-il  la  prétention  d'écrire  dans 
ce  mètre. 

1  Repperiam.  Cette  forme  se  rencontre  fréquemment  dans  Térencc.  Voyez  seulement 
dans  l'Eunuque,  act.  I,  se.  2,  v.  88  et  4 24  ;  act.  III,  se.  5,  v.  6  ;  act.  V,  se  4,  v.  9  et 
se,  5,  v.  54. 

3  V.  Terent.,  Ândr.,  act.  I,  se.  \,  v.  4  2. 

4  Delusor,  mot  qui  n'est  donné  ni  par  Forcellini  ni  même  par  du  Cange.  Lefevrc 
(  Thésaurus eruditionis  scholasticœ)  et  Gessncr  le  citent  comme  employé  par  Firmicus, 
où  je  ne  l'ai  pas  trouvé.  Sous  les  empereurs,  un  mime  s'appelait  derisor  :  Derisoremque 
Lalinum,  a  dit  Martial,  en  parlant  du  célèbre  mime  Latinus,  Lib.  I,  Epigr.  5,  v.  5.— 
Le  nom  de  delusor  convenait  d'autant  mieux  aux  acteurs  des  bas  siècles,  que  l'on  ap- 


587 

An  Ml  proiaicIMB  •••Cil  fO  melrinim. 
Die  mihi,  die,  quid  hoc  ail  t  an  latros  corde  Boftllro? 
Die,  velus  auctor,  in  hoc  quai  jacel  militas? 
Nunc  Terentius  exit  foras  audiens  hœc  et  ait  : 

Quis  fuit ,  hercle  ,  pudens  rogo ,  qui  mihi  lela  lacessens 
Turbida  contorsit?  quis  lalia  verba  sonavit? 
Hic  quibus  externis  scelerosus  venit  ab  oris  , 
Qui  mihi  tam  durum  jecitridendo  cachinnum? 
Quam  graviter  jaculo  mea  viscera  laîsit  acuto  ! 
Hune  ubi  repperiam  contemptorem  et  hune  ubi  quaeram? 
Si  mihi  cum  tantis  nunc  se  offerat  obvius  iris, 
Débita  judicio  persolvam  dona  librato. 
Ecce  persona  Delusoris  prœsentaturet,  hoc  audiens,  inquit  : 

Quem  rogitas  ego  sum  ;  quid  vis  persolvere?  cedo. 
Hue  praesens  adero  ;  non  dona  probare  recuso. 

TERENTIUS. 

Tune,  sceleste,  meas  eonrodis  dente  camaenas? 
Tu  quis  es?  Inde  venis?  Temcrarie  lalro?  Quid  istis 
Vocibus  et  diclisprocerum  me,  ô  perdite  ,  caedis? 
Persona cujusdam prudentis  Terentio  est,  sed  clam  se 

dedecorat. 
Tene,  superbe,  meas  decuit corrumpere  musas? 

PERSONA   DELUSORIS. 

Si  rogitas  quis  sum  ,  respondeo  :  le  melior  sum  : 

pelait  lutui,  les  comédies  de  cette  époque  :  Lusus  septem  Sapienlum  ;  expression  imi- 
tée par  nos  premiers  auteurs  français  :  Le  jeu  de  Robin;  Le  jeu  de  la  feuillée.  Les 
théâtres  avaient  aussi  changé  leur  nom  en  celui  de  lusoria. 

5  Notre  poète  a  confondu  la  quantité  de  cedo,  qui,  dans  le  sens  de  die,  est  de  deux 
brèves,  avec  celle  du  verbe  régulier  cedo,  composé  de  donx  longues.  Cedo,  dans  l'ac- 
ception de  die,  est  très-fréquent  dans  Térencc.  —  Le  rapprochement  des  mots  ced>>  et 
recuio  offrent  une  imitation  frappante  de  Virgile.  JEneid..  lib.  II,  v.  704. 

6  Si  notre  auteur  fait  ici  à  tort  les  deux  premières  syllabes  de  procerum  brèves, 
c'est  probablement  qu'il  confond  la  quantité  de  ce  mot  avec  celle  de  proceret. 

Dans  celte  ruhi  n|ii<\  oè  !«'  vérin-  fhstMUlf  Mfe)blc  ré;;ir  un  accusatif,  la  phrase  est 

inintelligible.  J'ai  téi  \\>   <l<   bir  Bueempei  \t  changement  de quelque* letl 
8  Ce  fréquentatif,  qec  ne-ei  a*e«i  £ejâ  m,  •  i  HNtrent  employé  pei  Tércnce. 


5i>8 

T  u  velus  atque  senex-  ego  tyro  *  valens  adulescens 
T  usterilis  Iruncus*  ego  fertilis  arboropimus  2 
S  itaceas  ô  vetule*  lucrum  tibi  queris  énorme. 

TERENCIUS. 

Q  uis  tibi  sensus  inest?  numquid  melior  me  es 3? 
N  une  velus  atque  senex-  que  fecero  fac  adolescens 
S  ibonusarbor  ades*  qua  fer  tililate  reduudas? 
C  um  sim  truncus  iners  4  fructu  meliore  redundo 

PERSONA    SECUM 

N  uncmihi  vera  sonat-  sed  huic  contraria  dicam. 
Q  uidmagis  instigas 6?  quid  talia  dicere  cerlas. 
H  aeesunt  verba  senunr  quicum  post  multa  senescunt 
ï  empora  lune  mentes  inse  capiunt  puériles 

TERENCIUS 

H  ac  tenus  anliquis  sapiens  venerandus  abannis 
1  nier  etegregios  ostenlor  etinter  honestos* 
S  edmihi  felicem  sapientis  tollis  honorem* 
Q  ui  mihi  verba  jacis  etvis  contendere  verbis. 

PERSONA 

isapiens  esses  nonle  mea  verba  cierent. 
0  bone  vir  6  sapiens  ut  stultum  ferre 7  libenter 
O  bsecro  me  sapias*  tuame  sapienlia  firma  8 

TERENTIUS 

C  ur  furiose  tuis  iacerasti  carmina  verbis 

M  eretinet  pietas*  quin  hsec  manusarmice  crebro 


'  Tiro,  un  écolier,  un  apprenti.  Ce  mot  est  pris  dans  le  jargon  de  notre  poëtetout 
à  f  it  en  bonne  parf. 

3  Un  changement  de  genre,  tel  que  :  arbor  opimus,  et  plus  bas  (  vers  57),  bonus 
arbor,  atteste  une  complète  barbarie.  Arbor  est  encore  féminin  dans  Fortunat;  «  Arbor 
décora  et  frigida.  »  Carm.  in  honorem  sanctœ  crucis.  Il  est  remarquable  que,  dans 
plusieurs  langues  nées  de  la  corruption  de  la  langue  latine,  en  français,  en  provençal, 
en  espagnol,  en  italien,  le  mot  arbre  soit  masculin.  Il  est  féminin  en  portugais. 

3  Ce  vers  ne  cloche  pas  seulement,  comme  beaucoup  d'autre*,  par  la  quantité  ;  il  est 
de  plus  incomplet- 


lu  i etiu atquc  lenei  ;  o^<>  iin>  ftlens ,  aduleteftni ; 
lu  iterilifl  tniix  us  ;  ego  ferlilis  arbor ,  optnras. 
Si  laceas,  vetule  ,  lucrura  tibi  quaeris  énorme. 

TKRENTIUS. 

Quia  libi  sensus  inest?  numquid  melior  BM  es'.1. 
Nunc  velus  atque  senex?  quœ  fecero  fac  adolescm- 
Si  bonus  arbor  ades,  qua  fertililate  redundas? 
Cum  sim  Iruncus  iners,  fruclu  mcliore  redundo. 

PKRSONA  (  DELUSORIS  )  5CCUWI. 

Nunc  mibi  vera  sonat;  sed  huic  contraria  dicam. 
Quid  magis  instigas?  quid  talia  dicere  certas? 
Haecsunt  verba  senum,  qui,  cum  poslmuKa  sencscunt 
Tempora,  tune  mentes  in  se  capiunt  puériles. 

TERENTIUS. 

Haclenus  anliquis  sapiens  venerandus  abannis 
Inler  et  egregios  oslentor  et  inter  honeslos  ; 
Sed  mihi  felicem  sapienlis  tollis  houorem , 
Qui  mihi  verba  jacisetvis  contendere  verbis. 

PERSONA    (  DELUSORIS  ). 

Si  sapiens  esses  non  te  mea  verba  cierent. 
O  bonevir,  sapiens  ut  stultum  ferre  libenter, 
Obsecro,  me  sapias  ;  tua  me  sapientia  firma. 

TERENTIUS. 

Cur,  furiose,  luis  lacerasti  carmina  verbis? 

Me  retinet  pietas,  quin  haec  manus  arma  cerebro 


/  /  uncus  inert  jacui.Ovià.,  Lib.  III.  Amor.  7,  v.  i  5. 

5   F.  Terent.,  Phortn.,  act.  III,  se.  3,  v.  4  4,  et  act.  V,  se.  8,  v.  76. 

«•  V.  Eumd.,  II eau  ton  t.,  act.  IV,  se.  2,  v.  U. 

:   V.  Eumd.,  Adelph.,  art.  lV.sc.  2,  v.<7cH8." 

8  Si  notre  poète  était  à  cela  près  d'une  faute  de  quantité,  nous  pourrions,  avec  un 
léger  changement,  corriger  ainsi  cette  fin  de  ver»  :  Tua  me  tapientia  firmvt  ;  mai*  il 
I  ,n(  In  fautes,  qui  «ont  birn  de  lui  et  de  son  tfempi 


530 
I  mplicet  istaluo  «.  pcssum  darete  mise  rcsco 

PERSONA   SECUM 

Q  uambene  ridiculum  raihipersonat  isle  velernus 
T  erelinet  pielas*  nam  fasest  credere  credo  2 
M  epelone  tangas*  nesanguine  tela  pulrescant. 


TERENTIUS 

C  ur  rogo  mesequeris  ?  cur  me  ludendo  lacessis  ? 
S  icfugit  horrendum  pra?  currens  damnaleoncm. 
Y  ix  ego  prosuperum  3  (eneor  pietate  deorum 
A  dtua  colla  meam  graviter  lentes  cere  4  palmam 


PERSONA 

etibi  5  pone  minas*  nesis  quem  certe  minaris  6 
V  erba  latrando  senex  cumsis  velus  irrita  profers. 
1  rogonevapules*  etquod  minilare  reporles. 
N  une  ego  sum  juvenis-  paliarneego  verbavelusti? 

TERENCIUS 

Juvenis  tumide  nimium  necrede  juvente. 
S  aepe  superba  cadunt-  et  humillima  sepe  resurgunt 7 
O  mihi  siveteres  essent  inpectore  vires 8. 
D  ete  supplicium  caperem  quam  grande  nefandum. 
S  imihi  plura  jacis  et  tali  voce  lacessis* 

p.     .     .     . 


1  La  correction  que  je  propose  de  faire  subir  à  ers  deux  vers  est  la  plus  importante 
«que  je  me  sois  permise.  Toutefois  pour  faire  d'armice  crebro,  qui  n'appartient  à  au- 
cune langue,  arma  cerebro,  il  n'y  a  que  deux  lettres  à  changer.  J'ajouterai  que  plusieurs 
passages  de  Térence,  d'où  celui-ci  semble  imité,  viennent  à  l'appui  de' ma  conjecture 
Voy.  Adelph.,  act.  III,  se.  2,  v  20  et  act.  IV,  se.  2,  v.  52.  Voy.  surtout  Ibid.,  act.  V, 
se.  2,  v.  6  et  7. 

a   V.  Terent.,  Heautont.,  act.  IV,  se.  -I ,  v.  K\  et  4  2. 

3  On   trouve  aussi  dans  Térence  :   Di  supert,  mais  par  opposition  aux  Di  imferi. 
Phorm.,  act.  IV,  se.  i,  v.  G. 


531 

Implictl  isliiluo;  prssnm  dan-  \v  DMiereaCO. 

i'ir^ona     mirsoRis)  secnm. 

Ouam  bene  ridiculum  milii  personat  islc  velernus  ! 
IV  rciinol  pielas?  nnm  fasesl  credere,  credo. 
Me  polo  ne  langas  ♦  ne  sanguine  tela  pulrcsrani . 

TERENTIUS. 

Cur ,  rogo  ,  me  sequoris?  cur  me  ludcndo  laccssis  ? 

(  PERSONA    DELUSORIS.  ) 

Sic  fugit  horrendum  prœcurrens  dama  leonem. 

(  TERENTIUS.  ) 

Vix  ego  pro  superum  leneor  pielate  deorum 
Ad  tua  colla  meam  graviter  lenlescere  palmam. 

PERSONA    (DELUSORIS). 

Vae  Ubi ,  pone  minas  ;  nescis  quemcerle  minaris. 
Verba  latrando ,  senex  ,  cum  sis  velus,  irrita  profers. 
I,  rogo,  ne  vapules ,  et  quod  minitare  reportes. 
Nunc  ego  sum  juvenis  ;  patiarne  ego  verba  vetusti  ? 

TERENTIUS. 

O  juvenis  ,  tumidae  nimium  ne  crede  juventae  ! 
Saepesuperba  cadunt  et  humillima  sa3pe  resurgunt. 
O  nxihi  si  veteres  essent  in  pectore  vires , 
De  te  supplicium  caperem  quam  grande  nefandum. 

(  PERSONA  DELUSORIS.  ) 

Si  mihi  plura  jacis  et  tali  voce  lacessis , 
P.  .     . 

I   V.  VirCi!.,  Georg.,  lib.  II,  v.  2,'iO. 

'    T.  Tcrent.,  Ândr.,  act.  II,  se.  I,  v.  2. 

■  On  pourrait  lire  :  Ne  sis  quem  minnrit  :  de  prur  que  tu  n«  sois  eelui  unie  tu  me- 
naces. J'ai  préféré  neteis,  qui  donne  un   sens  pris  presque  textuellement  <l<   T 
Eunuch.,  act.  IV,  «c.  7,  v.  29. 

:    V.  \\TQ\\.,Eglog.  II,  v.  <7  et  4  8. 

T.  Knuul  .    Knn,l  .  lib.  V.  s    7,9fi,  et  lil>.  VIII,  v.  500,  ieqq. 


532 

Le  copiste  a  malheureusement  déposé  la  plume  en  cet  endroit  ; 
la  moitié  environ  de  la  page  est  restée  en  blanc,  soit  par  la  négli- 
gence ,  soit  par  la  mort  de  l'écrivain.  On  lit  au  verso  une  vingtaine 
<le  lignes  du  même  temps  et  peut-être  de  la  même  main.  Ce  sont 
des  sentences  morales,  relatives  à  l'amitié,  et  qui  semblent  ex- 
traites des  livres  sapientiaux. 

J'ai  cru  ,  pour  compléter  ce  travail ,  devoir  le  faire  suivre  d'une 

traduction  ,  que  je  me  suis  efforcé  de  rendre  aussi  littérale  que 

possible. 

jérome  [  Directeur  du  théâtre i  ]. 

Cher  spectateur,  qui  viens  voir  la  représentation  d'une  pièce  ancienne... 
on  va  rappeler  à  ta  mémoire  les  vieux  monuments  de  Térence. 
le  moqueur  [placé  d'abord  parmi  les  spectateurs]. 

N'en  dis  pas  davantage;  va-t'en,  vieux  poëte  !  vieux  poëte  ,  va- t'en  ; 
car  je  n'ai  nul  souci  de  tes  vers.  Je  te  le  dis,  vbux  poëte,  ce.se  de  nous 
rabâcher  te*  vieiles  pièces  de  théâtre  ;  je  le  répète;  il  est  plus  que  temps  de 
laisser  reposer  tes  muses ,  ces  vieilles  qui  ;  ma  foi ,  ne  sout  bonnes  à  rien, 
si  ce  n'est  à  nous  apprendre  a  p...r  2. 

JÉRÔME. 

Une  tirade  aussi  décente  ne  vaut  pas  moins ,  assurément ,  que  la  poésie 
de  Térence.  Si  quelqu'un  souhaite  un  exemple  de  ta  grossièreté,  il  en  tiou- 
vera  ici  un  excellent. 

LE  MOQUEUR. 

Aussitôt  que  je  rn'ét»  nds  en  ce  lieu,  un  ennui  profond  s'empare  de  moi. 
Je  ne  sais  si  ce  que  j'entends  est  de  la  prose  ou  des  vers.  Dis-moi,  de  grâce, 
dis-moi  ce  que  c'est.  Aboies-tu  dans  une  intention  menaçante?  Dis-moi, 
vieil  auteur ,  résicle-t-il  en  tout  cela  quelque  utilité? 

Alors  Térence  sort  de  l'intérieur,  et,  entendant  ces  mots,  s'écrie: 

Quel  est,  par  Hercule  !.. .  j'ai  honte  de  le  demander...  quel  est  celui  qui 
m'insulte,  et  lance  contre  moi  ces  traiis  furieux?  qui  fait  sonner  a  mes 
oreilles  de  telles  paroles?  De  quels  bords  étrangers  est-il  venu,  le  scélérat 
qui  me  décoche  en  riant  de  si  durs  sarcasmes?  Comme  il  m'a  cruellement 
blesse  le  cœur  par  un  trait  acéré!  où  trouverai-je  ce  détracteur  insolent? 

1  Je  place  entre  crochets  les  mots  que  je  crois  devoir  ajouter  au  texte. 

2  Si  cette  grossière  plaisanterie  du  détracteur  des  muscs  classiques  nVst  pas  abso- 
lument dans  le  goût  de  Térence,  elle  est  du  moins  dans  les  habitudes  de  plus  d'un 
poëte  latin.  On  se  souvient  de  Tépigramme  de  Martial  dib.  X.  M.  ad  Crispum.) 
«  Me  coram  pedere,  Crispe,  soles,  »  et  de  cel!c  du  même  auteur  ad  Bassam. 


533 

ou  le   rheiclier;ti-je?  Ah  !   s'il  s'olfr.iit  .1  moi  dtlll  IV\«rs  «le  m 

lui  paierait  HbéreJeinenl  ce  que  }e  lui  dois. 

Ici  te  personnage  du  Moqueur  monte  sur   lu  ecène  ,  n  entendant  ces 

petrojëtfdil  : 

Celui  que  la  demandes,  c'est  moi.  Que  me  veux-tu  payer?  Tarie,  je 
suis  là  debout  devant  toi  ;  je  ne  refuse  pas  de  (aire  lYnreuvc  de  t<s  dons. 

tèri;n<  i 

I  it-ce  loi  scélérat,  dont  la  dent  mordante  déchire  mes  vers?  Qui  es-lu? 
D'où  viens-tu?  brigand  audacieux  !  Pourquoi,  misérable,  me  provoques-tu 
par  de  telles  clameurs  et  de  tels  propos,  moi ,  grand  poète? 

Ici  Térencc,  malgré  ses  dehors  de  satjrsse ,  se  déshonore  par  la  colère  qui 
perc    à  son  insu  dont  ses  paroles. 
Te  convient-il,  orguei  1>  ux,  d'outrager  mes  chastes  Muses? 

LE  MOQUEUR. 

Si  tu  me  demandes  qui  je  sui<,  je  te  réponds  :  je  vaux  mieux  que  toi. 
Tu  es  vieux  et  caduc  ;  je  suis,  moi,  un  débutant  plein  de  vigueur  et  dans  sa 
croissance.  Tu  n'es  qu'un  tronc  stérile;  je  suis  un  arbre  fertile  et  chargé  de 
fruits.  Si  tu  as  le  bon  esprit  de  le  taire,  pauvre  vieillard,  tu  y  trouveras  un 
avantage  énorme. 

TÉRENCE. 

Quel  sens  y  a-t-il  en  toi?  es-tu  donc  meilleur  que  moi  ?  Je  suis  h  pré- 
sent, dis -tu,  vieux  et  caduc  !  mais  ce  que  j'ai  fait,  fais-le,  jeune  homme. 
Si  tu  es  vraiment  un  arbre  de  bonne  souche ,  montre-nous  cette  fertilité 
dont  tu  abondes.  Moi,  qui  ne  suis  qu'un  tronc  sans  force ,  je  porte  en  abon- 
dance des  fruits  meilleurs  que  les  tiens. 

le  moqueur,  à  part. 

II  me  sonne  Ta  de  bonnes  vérités,  maisje  n'en  veux  pas  moins  le  contre- 
dire. {Haut.)  Pourquoi  m'iniler  de  plus  en  plus?  pourquoi  prolonger  cette 
lutte  de  paroles?  ce  ne  sont  la  que  propos  de  vieillards,  qui,  lorsque  vient 
le  poids  des  ans,  semblent  retomber  en  enfance. 

TÉRENCE. 

Vénéré  comme  un  sage,  depuis  les  temps  les  plus  îecuh's  jusqu'à  ce  Jour, 
on  me  compte  parmi  les  hommes  les  plus  éminents  et  les  plus  honorable*. 
Et  tu  veux  me  dépouiller  de  la  glorieuse  félicité  qui  suit  la  sagesse  I  tu  me 
lances  des  injures,  et  prétends  batailler  de  paroles  contre  moi. 

LE  MOQUEUR. 

Si  tu  étais  sage,  mes  paroles  ne  te  causeraient  pas  d'émotion.  0  bon 
i.  36 


534 

homme,  aie  du  moins  la  sagesse  de  supporter  patiemment  ma  folie-  Que  ta 
raison  te  serve  de  soutien. 

TÉRENCE. 

Pourquoi,  bête  furieuse,  tes  discours  déchirent-ils  mes  vers?  Si  la  pitié 
ne  me  retenait, cette  main  répandrait  ta  cervelle  sur  les  armes  que  lu 
portes  ;  mais  la  compassion  m'empêche  de  vouloir  consommer  ta  perte. 
le  moqueur,  à  part. 

Comme  ce  vieux  champion  persiffle  bien  mes  ridicules  !  {Haut.)  Ah  !  la 
pitié  t'arrête  !  Soit.  Puisqu'il  n'est  pas  défendu  de  croire,  je  te  crois  ;  mais, 
je  te  prie,  ne  me  touche  point,  si  tu  veux  que  mes  flèches  ne  se  souillent 
pas  de  ton  sang. 

TÉRENCE. 

Pourquoi,  je  te  prie,  m'attaquer?  Pourquoi  ces  plaisanteries  blessantes? 

le  moqueur,  à  part. 
Tl  fuit  comme  le  daim  devant  le  lion  formidable. 

TÉRENCE. 

A  peine  si  le  respect  des  dieux,  habitants  de  l'Olympe,  peut  m'empêcher 
de  laisser  s'attacher  à  ta  nuque  ma  main  pesante. 

LE  MOQUEUR. 

Malheur  a  toi  !  renonce  aux  menaces.  Tu  ne  sais  pas  à  qui  tu  les  adres- 
ses. Vieux  comme  tu  es ,  tes  paroles  ne  sont  qu'un  vain  aboiement.  Hors 
d'ici,  de  grâce,  si  tu  ne  veux  attraper  une  dure  correction,  et  recevoir  toi- 
même  le  châtiment  dont  tu  me  menaces.  Jeune  comme  je  suis ,  puis- je 
souffrir  les  propos  insultants  d'un  vieillard? 

LE  MOQUEUR. 

0  jeune  orgueilleux  !  ne  te  fie  pas  trop  à  ta  jeunesse!  Souvent  les  super- 
bes tombent  et  les  plus  humbles  se  relèvent.  Oh  !  si  mon  ancienne  vigueur 
secondait  mon  courage,  je  tirerais  de  toi  une  vengeance  plus  grande  que 
je  ne  puis  l'exprimer. 

LE  MOQUEUR. 

Si  tu  continues  tes  attaques  et  me  provoques  avec  cette  voix 

Peut-être  existe-t-il  dans  quelque  bibliothèque,  française  ou 
étrangère,  une  copie  plus  complète  de  ce  fragment.  Nous  serions 
heureux  que  la  publication  que  nous  venons  de  faire  mît  quelqu'un 
sur  la  voie  de  cette  découverte,  qui  intéresserait  au  plus  haut  degré 
l'histoire  du  théâtre  ancien  et  celle  du  théâtre  moderne. 

Charles  MAGNIN. 


VISITE 


BIBLIOTHÈQUE  ET  AUX  ARCHIVES  D'ALENÇON. 


Lorsqu'en  1789,  l'Assemblée  nationale  eut  décrété  la  confis- 
cation et  la  vente  des  biens  du  clergé ,  des  commissaires  nommés 
par  l'administration  du  déparlement  de  l'Orne  se  transportèrent 
dans  la  Chartreuse  du  Val-Dieu,  qui  existait  depuis  six  cents  ans  à 
deux  lieues  de  Morlagne,  pour  faire  l'inventaire  des  livres  du  cou- 
vent. Invités  a  dire  leur  sentiment  sur  la  destination  qu'il  conve- 
nait de  donner  à  leur  bibliothèque ,  les  bons  pères  le  firent  avec 
tout  le  sang-froid,  tout  le  désintéressement  qu'auraient  pu  montrer 
des  arbitres  entièrement  étrangers  à  celte  cruelle  expropriation. 
On  trouve  encore,  dans  les  archives  de  la  préfecture  d'Alençon  , 
leur  avis  écrit  au  bas  de  l'inventaire  des  livres  du  Val-Dieu ,  signé 
par  eux  et  par  les  commissaires. 

Ce  fut  donc  d'après  le  conseil  même  des  Chartreux,  que  le  chef- 
lieu  du  département  de  l'Orne  s'appropria  leur  bibliothèque.  A 
l'ancien  collège  des  Jésuites  d'Alençon  ,  devenu  l'école  centrale 
de  l'Orne,  était  jointe  une  chapelle  fort  élevée;  elle  fut  coupée 
en  deux,  dans  sa  hauteur,  par  un  épais  plafond.  La  parlie  infé- 
rieure fut  réservée  et  rendue  plus  lard  à  sa  destination  primitive  : 
on  disposa  la  partie  supérieure  pour  recevoir  la  bibliothèque  du 
Val-Dieu,  devenue  désormais  la  bibliothèque  publique  de  la  ville 
d'Alençon.  Les  deux  extrémités  de  la  galerie  furent  décorées  avec 
quatre  jolies  colonnes  de  marbre  rouge  enlevées  aussi  à  la  Char 
treuse,  et  les  murs  revêtus  des  élégantes  boiseries  que  les  moines 
avaient  exécutées  eux-mêmes,  pour  y  étaler  le  dépôt  de  leur  petit 
trésor  bibliographique.  On  eut  soin  seulement  de  faire  disparaître 


536 

de  pieuses  inscriptions  tracées  dans  les  médaillons  qui  surmon- 
taient chaque  travée ,  et  qui  étaient,  autant  qu'on  en  peut  juger 
aujourd'hui ,  en  lettres  d'or  sur  un  fond  d'azur. 

La  bibliothèque  d'Alençon  n'est  donc  aulre  chose  que  celle  du 
Val-Dieu  ,  augmentée  d'un  petit  nombre  de  volumes  importés  de 
l'ancien  couvent  de  la  Trappe  ,  et  de  quelques  ouvrages  dont  M.  le 
ministre  de  l'instruction  publique  a  bien  voulu  l'enrichir  depuis 
1830.  Elle  n'a  pas  à  proprement  parler  de  catalogue.  On  n'y  trouve 
qu'un  simple  inventaire  systématique ,  rédigé  il  y  a  plus  de  vingt 
années,  et  ne  renfermant  aucune  indication  propre  à  faire  retrou- 
ver la  place  que  les  volumes  occupent  sur  les  rayons.  Les  livres  , 
il  est  vrai,  ont  été  aussi  classés  systématiquement  dans  les  travées  ; 
mais  pour  donner  une  idée  de  ce  classement ,  il  suffira  de  dire 
que  les  savants  traités  des  Bénédictins  sur  la  diplomatique  et  la 
paléographie  sont  rangés  parmi  les  ouvrages  de  politique.  Le  bi- 
bliothécaire actuel,  homme  d'un  savoir  éminent  et  d'une  inépui- 
sable obligeance,  consacre  à  dresser  un  nouveau  catalogue  tous 
les  moments  de  loisir  que  lui  laissent  ses  nombreuses  occupations. 
Grâce  à  lui  j'ai  pu,  en  quelques  instants,  me  mettre  au  courant 
du  dépôt  qui  lui  est  confié  ,  et  me  convaincre  qu'il  offre  aux  tra- 
vailleurs de  nombreuses  et  utiles  ressources.  On  y  compte  cinq 
mille  volumes.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  les  livres  théologi- 
ques y  abondent  :  j'y  ai  remarqué,  entre  autres,  plusieurs  belles 
édilions  de  la  Bible  et  un  superbe  exemplaire  de  la  grande  biblio- 
thèque des  Pères.  Mais  on  se  tromperait  si  l'on  allait  s'imaginer 
que  la  piété  des  religieux  leur  eût  fait  négliger  la  portion  histo- 
rique de  leur  bibliothèque.  J'ai  pu  remarquer,  en  parcourant  ra- 
pidement les  rayons,  le  grand  ouvrage  de  Mabillon,  De  re  diplo- 
matica,  le  Nouveau  traité  de  diplomatique ,  en  six  volumes  in-4°, 
le  grand  Glossaire  latin  de  Du  Cange  ,  les  Annales  de  Baronius , 
les  Mémoires  de  ïillemont,  la  collection  des  Bollandistes ,  le  Spi- 
cilége  de  d'Achery,  les  Anecdotes  de  D#  Martenne ,  un  magnifique 
exemplaire  du  Gallia  christiana,  l'Antiquité  expliquée  de  Mont- 
faucon,  l'Histoire  généalogique  du  P.  Anselme,  les  Mémoires  de 
l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres ,  enfin  une  collection 
à  peu  près  complète  des  meilleures  histoires  de  villes  et  de  pro- 
vinces. 

Les  manuscrits  y  sont  au  nombre  de  cent  trente  environ ,  la 
plupart  renfermant  des  ouvrages  de  théologie.  Le  plus  remarqua- 
ble est,  sans  contredit,  un  petit  in-4°  contenant  les  cinq  derniers 


:>:t 

livres  de  l'histoire  ecclésiastique  d'Ordéric  Vital.  C'esl  le  quatrième 
volume  d'un  exemplaire  dont  les  irois  premien  100I  a  la  biblio- 
thèque royale  à  Pari»,  (le  précieux  manuscrit  provient  «le  Pabbaye 

«le  Saint-Kvroul ,  où  le  moine  normand  écrivit  sou  histoire,  el  il 

passe  pour  éire  autographe. 

les  earlulaire.s  sont  fort  rares  dans  la  bibliothèque  d  Vleneon  : 
les  deux  ou  Irois  volumes  de  ce  genre  qu'on  m'a  monlr 
montent  pas  au  delà  du  quatorzième  liède.  J'ai  dû  néanmoins 
arrêter  mon  attention  sur  un  fragment  de  eailulaire  provenant  de 
la  Chartreuse  du  Val-Dieu,  et  renfermant  eent  quaraole-quatre 
feuillets,  dont  les  soixante-six  premiers  sont  d'une  écrilure  du 
treizième  siècle.  Ils  contiennent  environ  deux  cents  chartes  dont  la 
plus  ancienne  est  de  l'an  1200;  mais  on  voit  par  de  fréquents  ren- 
vois à  des  actes  d'une  date  antérieure  ,  que  ce  recueil  devait  re- 
monter jusqu'à  l'origine  même  du  monastère.  L'histoire  <le  1 1 
Chartreuse  du  Val-Dieu,  n'ayant  pas  trouvé  place  dans  le  Gallia 
christiana,  on  me  permettra  d'en  dire  ici  quelques  mots.  Elle 
fut  fondée  en  1170,  par  Kolrou  III,  comte  du  Perche,  dans  la 
forêt  de  Réno,  a  deux  lieues  de  Mortagne.  La  charte  de  fondation 
fut  vidimée  et  ratifiée  par  saint  Louis  en  1233.  Les  originaux  de 
ces  deux  actes  n'existent  aujourd'hui  ni  dans  la  bibliothèque  ni 
dans  les  archives  d'Àlençon;  ce  dernier  dépôt  en  renferme  néan- 
moins plusieurs  copies,  faites  et  certifiées  par  des  notaires  ta  di- 
verses époques.  La  Chartreuse  possédait  en  propre,  dans  divers 
lieux  et  pour  son  service  particulier,  des  hommes  exempts  de  toute 
coutume  et  de  toute  taille ,  qu'elle  tenait  de  la  libéralité  des  sei- 
gneurs. L'un  d'eux  ,  résidant  a  Mortagne,  avait  été  donné  au  COU 
vent  par  le  fondateur  lui-même ,  ainsi  qu'on  l'apprend  d'un  acte 
confirmatif  émané  du  roi  saint  Louis  en  1255,  el  conservé  dans 
le  fragment  de  cartulaire  donl  je  viens  de  parler.  Le  même  regis- 
tre contient  les  copies  de  deux  chartes  semblables ,  qui  renferment 
des  clauses  dignes  d'attention.  Par  la  première,  (i.  de  liniiemail 
donne  à  la  Chartreuse  Arnoul  Gui  et  son  héritier,  s'engageaçl  à 
les  changer  si  les  moines  m;  sont  pas  satisfaits  de  leur  >en  i.  e  ;  par 
la  seconde,  Louis,  comte  de  Blois  et  de  Clermont  (trei/ièi! 
fait  présent  à  la  môme  maison  d'un  nommé  Robert  de  Fonlanet , 
avec  promesse  de  le  remplacer  quand  il  sera  mort. 

Voici  les  autres  pièces  qui ,  dans  le  même  cartulaire,  m'ont 
paru  offrir  quelque  intérêt.  En  1200,  Jourdain,  évoque  de  Li- 
zieux  ,  donna  aux  moines  du  Val-Dieu  une   renie  annuelle  d'un 


538 

demi-modius  de  sel ,  à  prendre  sur  les  salines  de  Touques  en  Nor- 
mandie. La  charte  qui  constate  cette  libéralité ,  fournit  une  im- 
portante rectification  pour  l'article  consacré  à  Jourdain  dans  le 
Gallia  christiana  \  article  d'après  lequel  cet  évêque  n'aurait  com- 
mencé à  siéger  que  le  10  janvier  1202.  Elle  nous  apprend  en  outre 
à  qui  appartenaient,  au  treizième  siècle ,  les  riches  salines  de  Tou- 
ques. Une  autre  charte  du  18  janvier  1237,  par  laquelle  Pierre  de 
Colmieu,  élu  archevêque  de  Rouen,  donna  au  Val-Dieu  deux  mille 
harengs,  à  prendre  chaque  année  à  Dieppe,  pendant  la  première 
semaine  du  carême,  prouve  que  les  pêcheries  de  Dieppe  étaient, 
au  moins  en  partie ,  la  propriété  des  archevêques  de  Rouen.  11 
semble  qu'il  y  eut  aussi  à  la  même  époque  des  pêcheries  à  Gaen  ; 
en  1258,  Robert  Goubert,  écolâtre  de  Coutances  ,  neveu  et  héri- 
tier de  Gillain ,  évêque  de  Coutances ,  lequel  était  fils  de  Jean  Lau- 
remer  de  Caen  2,  confirme,  au  profit  des  Chartreux  du  Val-Dieu, 
la  rente  de  mille  harengs  que  ledit  évêque  s'était  obligé  à  leur 
payer  chaque  année  à  l'entrée  du  carême  ,  et  pour  laquelle  il 
avait  hypothéqué  une  maison  située  à  Caen,  sur  le  pont,  ap- 
pelée maison  des  Marmites,  domus  Ollarum.  Enfin,  dans  un 
acte  qui  est  de  la  seconde  moitié  du  treizième  siècle,  un  cer- 
tain Roger  de  Rupers  s'engage  à  donner  tous  les  ans  aux  moines 
du  Val-Dieu  mille  anguilles,  ou  bien  cinq  cents  anguilles  et 
autant  de  harengs.  Pour  comprendre  un  semblable  engagement, 
il  faut  supposer  qu'il  s'agit  ici  d'anguilles  d'eau  douce ,  et  qu'à 
cette  époque,  il  y  avait  dans  les  terres  un  assez  grand  nombre 
d'étangs  et  de  pièces  d'eau  poissonneuses ,  pour  qu'on  pût  livrer 
une  anguille  au  même  prix  qu'un  hareng. 

J'ai  relevé,  dans  le  même  cahier,  plusieurs  autres  donations 
de  denrées,  une,  entre  autres,  faite  par  Guillaume,  évêque  de 
Châlon  et  comte  du  Perche,  vers  l'an  1200,  d'un  muid  de  vin, 
à  prendre  chaque  année  à  Nogent-le-Rotrou.  Deux  autres  actes 
du  treizième  siècle  font  mention  des  vignes  de  Nogent,  et  ces 
pièces  sont  d'autant  plus  curieuses  à  noter,  que  la  culture  de  la 
vigne  a  complètement  disparu  de  ces  contrées3. 

Enfin ,  on  peut  puiser  d'utiles  renseignements  sur  la  valeur  de 

'   Tom.  XI,  col.  781. 

8  Ce  fait  manque  dans  le  Gallia  christiana. 

s  A  la  même  époque,  la  vigne  était  cultivée  dans  les  environs  de  Paris,  à  Vaugirard 
et  jusqu'au  pied  de  la  montagne  Sainte-Geneviève. 


jenl  cl  mu  le  mode  de  placemcnl  usité  pendant  la  seconde 
moitié  «lu  treizième  siècle  1  dans  une  foule  d'arirs  <i,n  constatai 

des  placements  (le  loinls,  opéré*  par  les  religieux  «lu  Val-Dieu. 
Les  capitaux  qu'ils  prêlaienl  éiaieui  alloues  à  perpétuité,  el  la 
rente  que  leur  en  payait  l'emprunteur  étail  au»i  perpétuelle.  Elle 
s'élevail  régulièrement  à  dix  pour  roui  du  capilal ,  et  la  rentrée 
<mi  étail  garantie  par  l'hypothèque  d'uu  immeuble  i  dont  la  pro- 
priélé  laissait  à  la  Chartreuse  en  cas  de  non  paiement  de  la  rente. 
Plusieurs  documents  du  même  genre  m'ont  été  fournis  par  les 
archives  de  la  préfecture  d'Alençon.  Je  les  ai  visitées  à  la  (in  de 
18:>9,  un  peu  à  la  hâte  il  est  vrai,  mais  pourtant  avec  assez  d'at- 
tention pour  me  convaincre  que  je  m'en  étais  singulièrement  exa- 
géré la  valeur  hislorique.   C'est  seulement  en  1837  qu'un  an  lii- 
viste  a  été  chargé  de  les  invenlorier  et  de  les  mettre  en  ordre.  De 
même  que  toutes  les  archives  de  déparlement,  elles  se  divisent 
en  deux  parties  distinctes ,  la  section  hislorique  et  la  section  ad- 
minislralive.  Celle-ci,  comme  on  le  pense  bien,  est  de  beaucoup 
la  plus  considérable;  c'est  celle  en  outre  qui  est  le  plus  souvent  con- 
sultée, celle,  par  conséquent,  à  laquelle  un  archiviste  doit  con- 
sacrer d'abord  tous  ses  inslants.  Aussi  tout  ce  qu'avait  pu  faire 
M.  l'archiviste  d'Alençon  pour  le  dépôt  confié  a  ses  soins  lorsque 
je  l'ai  visilé,  avait  été  d'exécuter  le  triage  des  chartes,  de  réunir 
toutes  celles  qui  avaient  une  même  provenance,  et  de  renfermer 
chaque  liasse  dans  un  carton  particulier.  Ces  cartons  sont  au  nom- 
bre de  quinze  et  renferment  environ  2,500  pièces  relatives  aux 
anciens  monastères  dont  les  noms  suivent  :  La  Trappe ,  1  carton  ; 
le  Val-Dieu ,  2  carions  ;  Silly,  3  cartons  ;  Saint-Evroul ,  3  carions  ; 
Alménesche,  1  carton;  Perseigne  el  l'Ile- Dieu,  1  carton;  Saint- 
Êlienne  de  Caen,  Sainte-Marie  d'Ardenne  et  Sainte-Marie-du- 
Trésor,  1  carton;  Saint-Martin  du  Vieux-Bellôme ,  2  cartons; 
Cérisy,  1  carton.  L'ancienneté  des  abbayes  d' Alménesche  et  de 
Saint-Evroul ,  dont  la  deuxième  a  élé  fondée  vers  le  milieu  du 
niii me  siècle,  l'illustration  de  l'antique  famille  des  Mnntgommeri 
qui  se  montre  dans  l'histoire  en  même  temps  que  la  royauté  féo- 
dale, enfin  les  liens  de  parenté  qui ,  depuis  saint  Louis,  unirent 
les  comtes  d'Alençon  aux  rois  de  la  troisième  dynastie ,  m'avaient 
fait  envisager  le  dépôt  de  la  préfecture  de  l'Orne  comme  une  riche 
et  précieuse  collection  de  documenls  de  lous  les  dges  ;  mon  espoir 
a  été  singulièrement  déni.  Les  chartes  des  comtes  d'Alençon  de 
la  maison  de  France  y  sont  forl  rares.  Les  titres  des  monastère  s 


540 

du  Perche  ,  à  l'exception  de  ceux  qui  concernent  le  prieuré  de  Bel- 
léme  dépendant  de  Marmoutier ,  ne  remontent  pas  au  delà  du 
douzième  siècle.  Enfin ,  quoique  le  désordre  qui  règne  encore 
parmi  les  papiers  de  la  maison  de  Montgommeri  m'en  ait  rendu 
l'examen  presque  impossible ,  j'ai  pu  m'assurer  que  sur  126  regis- 
tres et  87  liasses ,  il  se  trouve  à  peine  quelques  parchemins  remon- 
tant au  treizième  siècle  '.  Je  ne  lardai  pas  d'ailleurs  à  m'apercevoir, 
aux  signes  divers  tracés  sur  les  plus  anciens  parchemins  pour  en 
marquer  les  passages  importants ,  que  la  plupart  des  actes  déposés 
dans  les  archives  d' Alençon  avaient  déjà  plusieurs  fois  été  consultés. 
Cette  circonstance  refroidit  un  peu  mon  zèle  ;  mais  bientôt  je  re- 
pris ma  tâche  avec  un  nouvel  intérêt,  en  me  persuadant  que  ces 
vieux  titres  avaient  passé  dans  les  mains  des  illustres  Bénédictins 
dont  la  mémoire  nous  est  chère ,  et  qui ,  dans  leur  infatigable  ac- 
tivité ,  ont  autrefois  mis  à  contribution  tous  les  dépôts  historiques 
du  royaume.  Je  me  plus  surtout  à  voir  des  traces  de  leurs  investi- 
gations savantes  sur  une  charte  sans  date  ,  contenant  la  confirma- 
tion des  privilèges  de  l'abbaye  de  Saint-Evroul  par  Henri  II,  roi 
d'Angleterre,  duc  de  Normandie  et  d'Aquitaine  et  comte  d'Anjou. 
Plusieurs  lignes  de  cette  pièce,  d'où  l'écriture  avait  disparu,  ont 
été  parfaitement  rétablies  à  l'aide  d'une  liqueur  noirâtre ,  dont 
une  analyse  chimique  ferait  aisément  sans  doute  reconnaître  la 
composition  2. 

Si  les  chartes  sont  peu  nombreuses  dans  les  archives  d'Alençon , 
en  revanche  elles  y  sont  très-belles  et  très-bien  conservées.  On  y 
formerait  sans  peine  une  riche  collection  de  modèles  de  calligra- 
phie ,  pour  les  temps  écoulés  depuis  la  fin  du  onzième  siècle  jus- 

■  La  seule  ancienne  charte  originale  qui  concerne  cette  famille  se  trouve  dans  le 
carton  de  Saint-Etienne  de  Caen.  C'est  une  donation,  avec  réserve  d'usufruit,  faite  à 
ce  monastère,  en  1082,  par  Roger  de  Montgommeri,  comte  d'Alençon,  du  bourg  de 
Trun,  avec  ses  appartenances,  moins  les  moulins  et  l^s  dîmes.  Les  auteurs  du  Gallia, 
qui  l'ont  publiée  (tom.  XJ,  instr.  col.  72.),  ont  remplacé  par  un  etc.  la  phrase  sui- 
vante qui  ne  me  semble  pas  tout  à  fait  sans  importance  :  «  Et  ut  certum  hoc  de  reliquo 
«  fiât  et  in  posterurn  dubitatio  nulla  remaneat,  concedo  in  presentiarum  domum  Aiulfi 
«  Guire'li,  cum  omnibus  consuetudinibus  de  ea  domo  ad  me  pertinentibus,  tam  de  in- 
«  digenis  quam  de  extrancis  mercatoribus  in  ea  aliquid  ementibus  vel  vendentibus,  seu 
«  aliquid  unde  commodum  provenire  soleat  contrahentibus.  » 

2  Les  auteurs  du  Nouveau  Traité  de  diplomatique,  n'ont  point  fait  connaître  les  se- 
crets au  moyen  desquels  ils  pouvaient  faire  revivre  l'écriture  effacée.  Voy.  Nom.  Tr. 
de  Diplom.  t.  I,  p.  542. 


541 

qu'au  commencement  du  quinzième.  Dans  plusieurs  pièces  l'élé- 
gance de  l'écriture  contraste  singulièrement  avec  11  barbarie  du 
langage.  A  ce  propos ,  il  est  aisé  de  remarquer  que  si  |<>,  style  des 
m  les  n'a  jjimais  été  bien  pur,  son  incorrection  a  eu  ,  sui\;iiii  1rs 
époques,  des  caractères  bien  différents.  Dans  les  diplômes  anlé- 
rieurs  au  neuvième  siècle,  les  règles  de  la  syntaxe  seul  souvent 
méconnues,  mais  les  mots  restent  latins,  quoique  parfois  un  peu 
défigwés.  Depuis  le  dixième  siècle,  les  notaires  savent  la  gram- 
maire, mais  ils  sèment  leurs  rédactions  de  gallicismes  fréquents, 
de  mots  français  affublés  d'une,  terminaison  latine.  On  Beat  que 
l'idiome  vulgaire  tend  à  prédominer  sur  l'ancienne  langue  dégé- 
nérée. Ainsi,  en  \22\ ,  Koberl  de  Saint-Léonard  donnait  aux  cha- 
noines de  Sainte-Marie  de  Silly  :  «  masuram  apud  novum  bur- 
«  cum...  et  unam  acram  terrœ  que  pertinel  ad  bor(jucsa<iium,de 
«  qua  terra  una  virgala  sedetjuxla  domum  Radulfi  de  Pinq  et  re- 
«  siduum  ad  haiam  Ogy  ;  et  woam  que  sedet  inler  Sanctum  Leo- 
nardum  et  burcum,  et  unam  acram  in  bouto  haie  coudrarum.  » 
Dans  une  autre  charte  du  même  temps  on  lit  :  chambhinnus  pour 
chambellan,  cohua  pour  marché  ,  cohue,  connu  mur/ pour  le  coin 
du  mur.  Il  serait  facile  de  multiplier  ces  exemples  sans  sortir  des 
archives  d'Alençon. 

Lorsqu'on  découvre  une  pareille  barbarie  chez  des  hommes  qui 
faisaient  métier  de  science,  on  ne  doit  pas  s'attendre  à  rencontrer 
beaucoup  d'instruction  dans  les  classes  nobles,  vouées  dès  l'en- 
fance au  rude  apprentissage  des  armes.  Sur  ce  point  néanmoins, 
comme  sur  beaucoup  d'autres  mal  appréciés  jusqu'ici ,  il  faut  bien 
se  garder  de  l'exagération  et  ne  se  pas  imaginer  que  les  cheva- 
liers fussent  toujours  dans  l'alternative  de  signer  avec  le  pommeau 
de  leurépée,  ou  de  se  déclarer  illettrés.  Les  croix,  les  sautoirs  et 
autres  marques,  lors  même  qu'elles  sont  autographes  et  apposées 
au  bas  d'un  acte,  n'attestent  pas  toujours  l'ignorance  des  parties  ou 
des  témoins.  En  voici  une  preuve  assez  curieuse.  Par  un  acte  so- 
lennel \  fait  pendant  que  le  roi  Philippe  Ier  assiégeait  Brévaux  , 
l'an  1092,  Robert  de  Bellôme  donna  aux  moines  de  Saint-Martin 
de  Belléme,  dépendants  de  l'abbaye  de  Marmouiier,  l'église  de 
Saint-Léonard,  fondée  dans  la  même  ville  de  Belléme  par  son 

'    11  a  clé  public,    probablement  il';i|>r<  -  ut,  M    YÊlistnire   du    Perche  par 

bry  de  la    Clergcric,  sans  aucune  mention  «les  <  "/nature*  aw  , > m  .ouvrent. 

l'original. 


542 

aïeul  Guillaume.  Le  diplôme  porle  d'abord  les  signatures  du 
donateur  et  du  roi  Philippe,  qui  chacun  y  ont  apposé  une 
énorme  croix.  Ensuite  un  sautoir ,  un  delta  grec  majuscule  et  trois 
autres  signes  différents  et  tracés  par  des  mains  différentes,  re- 
présentent les  signatures  du  sénéchal  Gui,  du  bouteiller  Milon, 
du  chambellan  Pons  Humbert,  du  connétable  Gualon  et  de  Simon , 
seigneur  de  Néaufle.  En  admettant  qu'aucun  de  ces  grands  per- 
sonnages ne  sût  écrire ,  on  ne  pourra  certainement  attribuer  la 
même  ignorance  ,  ni  à  Yves  de  Chartres,  qui ,  témoin  dans  cet 
acte ,  y  appose  un  0  à  la  place  de  son  nom ,  ni  à  Foulques ,  évêque 
deBeauvais,  qui  signe  par  un  &,  ni  enfin  au  chancelier  du  roi 
de  France,  qui  a  revêtu  le  diplôme  de  deux  signatures  autogra- 
phes, la  première  composée  de  quatre  lignes  croisées  et  présen- 
tant la  forme  grossière  d'un  dièze,  la  seconde  en  toutes  lettres, 
peu  faite  du  reste ,  il  faut  l'avouer  ,  pour  donner  une  haute  idée  de 
son  habileté  calligraphique. 

Cette  même  église  de  Saint-Léonard  a  donné  lieu  à  plusieurs 
autres  actes  dont  les  archives  d'Alençon  conservent  soit  les  origi- 
naux, soit  de  très-anciennes  copies.  Le  plus  curieux  à  tous  égards 
est  celui  qui  constate  la  fondation  de  l'église  parGuillaume  Ier,  sei- 
gneur de  Bellême  et  comte  d'Alençon,  vers  l'an  1026.  En  voici  le 
préambule  '  : 

Ego  Guillelmusde  Belismo,  reminiscens  mearura  iniquitatum  (Inc- 
lus etscelera,  cogitare  cœpiquomodo  pœnas  evaderem  et  peccatorum  meo- 
rum  remissionein  promercripossem.  Placuitque  mihi  Romam  ire,  beatum 
Petrum  suppliciler  deprecari  quatinus ,  quod  ego  non  poterara  ,  ipse  erga 
Deum  raihi  veniam  impetraret.  Quo  deveniens,  confessus  sum  peccalamea 
beatœ  memoria?  Leoni  papœ ,  qui  tune  temporis,  Romanam  ecclesiam 
sancte  et  religiose  regebat.  Ule  vero,  mihi  compatiens,  inluitus  est  corpo- 
ris  mei  delicationem  et  generosilatem  nieam,  et  cognovitquia  magnam  abs- 
tinentiam  facere  nequirem  ;  et,  ne  tristis  sine  pœnitentiœ  ab  eo  discederem, 
injunxit  mihi  ut,  in  pœnitentiam,  ecclesiam  (juamdam  construerem ,  soli 
Romauœ  ecclesiœ  subjectam  ,  jurisque  mei  rébus  opulentissime  ditaiem  : 
quod  ego  gratenter  accepi,  etc. 

Cette  charte  est  signée  des  archevêques  de  Rouen ,  de  Tours  et 

1  La  copie  de  cet  acte  qu'a  publié  Iiry  de  la  Clergerie  est  incomplète  et  pleine  d'in- 
exactitudes. 


543 

de  Sens',  «1rs  évéqneMta  Chartes,  de  Séëi,  «lu  Mans  tl  «l' Angers, 

du  roi  Robert,  de  Hic  li  a  ni,  comte  de  Normandie,  des  comlef  de 
Chartres  el  d'Angers,  enfin  du  mmle  du  Mans,  Herbert  Iwedlr- 
Chieu,  ennemi  de  Guillaume,  el  que  eelni-ci  ;nail  invilé  à  la  dé- 
dicace de  la  nouvelle  ègHse  comme  pour  donner  un  témoignage 
public  de  la  sincérité  de  sa  pénitence.  Toqfl  ces  PertoflBfCI  étaient 
Men  contemporains  de  (iuillaume  de  Itelléine  ;  mai>il  if\  a  eu, 
durant  loule  la  vie  de  ce  seigneur,  aucun  pape  du  nom  de  I 
ce  qui  a  fait  jeter  quelques  doutes  sur  l'authenticité  de  fade  dont 
nous  parlons.  Or  lacopie  qui  en  est  déposée  aux  archives  d'Alen- 
çon ,  et  dont  l'écriture  est  bien  certainement  du  onzième  siècle, 
porte ,  a  la  suite  de  la  dernière  signature ,  la  formule  suivante 
restée  inédite  : 

Contint  olim  car  ta?  islius,  per  incursionem  Normannorum  et  per  iiicu- 
riam  maie  ohservantium,  sigillum  dépérisse,  sed  lanicn  lUteras  inviolutas 
permaosisse.  Ne  igitur  lanta  auetoritas  iemaneiet  '-,  Rolbertus,  douiiims 
de  Kelismo,  adiit  regem  Philippum ,  <{ui  tertius  al)  ipso  Hotberto  (l 
eo  teinpore  regebai  impei ïuni ,  et  petiit  ab  eo  ut  carlam  islam  ,  quam  I  ib 
avus  auctoravit,  auclorisarel,  et  sigillum  ejus,  quod  eomminulura  (  rit  , 
suo  sigillo  restautaiet.  Plaçait  igitur  iioc  l'hilippo  régi  <jui  et  eai  t;im  istam 
auctorisavit  et  sigillé  suo  sigillare  p  race  pi  t. 

La  trace  du  sceau  est  bien  marquée  sur  le  parchemin.  Cette  au- 
thentication,  faite  aussi  sans  aucun  doute  l'an  1092  au  siège  de  Bré- 
vaux,  me  semble  lever  toute  difficulté  sur  la  sincérité  du  diplôme. 
L'introduction  du  nom  du  pape  Léon  dans  l'acte  peut  s'expliquer 
par  une  distraction,  soit  du  scribe  ,  soit  de  Guillaume  de  Belléme, 
qui  ne  fonda  l'église  de  Saint- Léonard  qu'assez  longtemps  après 
son  voyage  de  Borne,  ainsi  que  le  prouvent ,  dans  le  préambule  de 

la  charte,  les  mots  qui  tune  temporis  Romanam  ecclesiam 

regebat. 

L'église  de  Saint-Léonard  ,  quoique  soumise  directement  au 
Saint  Siège,  ne  larda  pas  à  être  en  butte  aux  entreprises  du  pouvoir 
épiscopal.  Vers  l'an  1073,  Bobert,  évéque  de  Séez  ,  y  ayant  célé- 
bré la  messe,  voulut  s'approprier  les  offrandes  des  fidèles;  déjà 
même  son  clerc  s'en  était  emparé,  et  les  chanoines  de  Saint-Léo- 
nard furent  obligés  d'employer  la  violence  pour  se  les  faire  rendre. 

1  Suppl.  vana  ou  intf/lttUt. 


544 

En  1092,  ils  payaient  à  l'archidiacre  de  Séez  une  rente  de  20  sols, 
et  à  Pévéque  une  redevance  annuelle  d'une  livre  d'encens  et  d'une 
livre  de  poivre.  La  môme  année,  la  donation  de  l'église  de  Saint- 
Léonard  i  faite  par  Robert  de  Bellême  à  saint  Martin  de  Tours  ', 
suscita  ,  entre  cette  abbaye  et  les  évoques  de  Séez ,  un  procès  qui 
durait  encore  trente-sept  ans  après.  L'an  1127  les  moines  de 
Marmoutier  demandèrent  une  enquête,  et  prouvèrent  qu'ils  pos- 
sédaient Saint-Léonard  trente  ans  et  plus 2  avant  le  dernier  concile 
de  Beauvais  ;  mais  l'évêque  de  Séez  refusa  de  se  rendre  à  cette 
preuve ,  et  pour  le  contraindre  enfin  à  reconnaître  les  droits  de  ses 
adversaires,  il  ne  fallut  rien  moins  que  l'autorité  du  roi  d'An- 
gleterre, du  duc  de  Normandie  et  de  l'archevêque  de  Rouen.  La 
transaction  fut  signée  à  Séez  celle  même  année  1127,  indiction  6, 
quand  le  roi  d'Angleterre  Henri  Ier,  donna  sa  fille  à  Geoffroy  le 
jeune,  comte  d'Anjou  :i.  L'enquête  dont  je  viens  de  parler  avait 
été  faite  au  Mans ,  devant  l'évêque  d'Angoulême ,  muni  pour  cet 
objet  d'une  commission  expresse  du  pape  Honoriusll,  et  l'acte 
qu'il  en  dressa  n'a  été  connu  auxBénédiclins  que  par  des  copies  , 
car  ils  n'auraient  pas  manqué  de  relever  une  singularité  remar- 
quable que  présenie  l'original  :  c'est  la  signature  autographe  du 
prélat  commissaire,  dont  le  nom  ,  d'après  une  foule  de  documents 
antérieurs  et  postérieurs  à  l'an  1127  ,  était  certainement  Girardus, 
et  qui  néanmoins  a  signé  l'acte  dont  il  s'agit ,  de  la  manière  sui- 
vante :  Ego  Evrardus,  Engolismensis  episcopus  et  sanctœ  Romanœ 
ecclesiœ  legatus.  SS. 

Ce  ne  fut  pas  seulement  contre  l'autorité  ecclésiastique  ,  ce  fut 
encore  contre  le  pouvoir  séculier ,  contre  ses  propres  fondateurs  et 
ses  protecteurs  naturels,  que  l'église  de  Saint-Léonard  eut  souvent 
à  défendre  ses  droits.  Au  commencement  du  douzième  siècle,  nous 
la  voyons  en  guerre  avec  Payen  de  Saint-Quentin  ,  prévôt  de  Bel- 
lême pour  le  comte  Rolrou,  lequel  s'était  emparé  des  droits  de  la 
foire  de  Bellême  appartenant  au  prieuré.  Cette  contestation  offre 


*  Voyez  ci-dessus,  p.  5 M  . 

»  Dans  une  autre  charte  de  l'an  \\26,  c'est  l'évêque  de  S 'ez  qui  fait  valoir  la  pre- 
scription trentenaire  contre  les  moines  de  Saint-Léonard,qui  lui  disputaient  les  revenus 
des  églises  de  Dancé  et  de  Bellême. 

3  Cette  charte  a  servi  aux  auteurs  de  l'Art  de  vérifier  les  dates,  pour  rectifier,  dans 
l'histoire  des  comtes  d'Anjou,  l'erreur  qu'ils  avaieut  commise  à  l'article  de  Henri  I  rt 
roi  d'Angleterre,  en  rapportant  ce  maria»e  à  l'an  44  29. 


.... 

cela  de  remarquable  quelle  fut  jugée  en  favei  i  des  mi  iuei  dans 
nue  assemblée  compos  eigneurs  el  des  I  mm  geois  de  la  ville» 

jnslojiulirio  junccntm  vl  hurijnisiinn  Hrlismntsiuw ,  dont  l;i  eharle 

porte  les  signataires.  Environ  an  siècle  plus  tard ,  le  principe  sui- 
vant trouvai!  place  dans  la  coutume  deNolmandie  :  il  ne  boisl  pas 
à  vilain  ne  à  aucun  del  poeple  à  jogier  chevalier  on  clerc  '.  Parmi 
quelques  autres  documents  judiciaire!  de  la  même  époque ,  j'en  ai 
surtout  remarque  tin  qui  ne  peut  être  ni  antérieur  «  l'an  t  lï)0 ,  ni 
postérieur  à  Y ait  1214,  car  il  \  est  Fait  mention  de  Raynend  ,  abbé 
de  Saint-Lvroul,  dont  l'administration  abbatiale  est  renfermée 
entre  ces  deux  limites.  Voici  un  extrait  de  cette  pièce  qui  est  iné- 
dite, et  dans  laquelle  on  peut  prendre  une  idée  des  assises  qui  . 
suivant  la  coutume  de  Normandie,  se  tenaient  une  ou  deu\  b-is 
par  an  dans  chaque  vicomte  2. 

Johanncs  de  I  humus  miles  omnibus  ;  etc.    Noyeril    uoiversiUu  vestra 

OUOd  eum  Hagina!d:s  abl  as  et  îuouaciii  Saocii  Khrulli  rlamareiii  liaU-n- 
deni  aervicium  et  precarias  duo  mm  vavassoium  quos  <!<■  ipsis  tenebâra  ba> 
roditnrio  jure  ppud  Solèngeiom,  natllardorum  videlicel  et  iviiumatoiuiii, 
die  festo  sa  nets  Prtscaa  virginisj  in  pleut  assista  (juâm  apùd  Ptialesiam, 
primo  post  eoronatiooem  .loliannis  régis  ângliae,  tenuerunl  Willelmus 
Crassna,  Pet  rus  de  Pralcllis.  Ilenrieus  de  Ponte  Audomari,  Hadulphusdc 
Sagio  Abbas  cognomento  et  niagisler  Mkh.icl  Bétel  ;  et  inde  parali  essent 
duodecim  légales  milites  et  hommes  de  visneto  Solengcii,  per  saeiainen- 
tum,  facere  rccognicioaem  utruni  prasdtetom  servicium  et  prceaiia*  essent 
laicuin  feodu  n  vel  clcemosina  abliatiset  nionacliorum  sancti  Khrulli ,  nie, 
amicorum  meorum  eonsilio,  praifatis  abhati  et  monadiis  lotum  supradic- 
tum  clamorem  suum  recounovisse  in  eademassisia  et  quitavitse,  etc. 

On  remarque  au  premier  coup  d'œil  une  grande  analogie  entre 
Tassise  civile  de  Falaise  et  Tune  de  nos  cours  criminelles.  Les  juges 
sont  au  nombre  de  cinq  :  Guillaume  le  Gros,  Pierre  des  Préaux  , 
Henri  de  Ponlaudemer,  Raoul  de  Séez  dit  l'Abbé,  et  maître  Michel 
Belet.  La  réclamation  qui  leur  est  soumise  est  subordonnée  à  l'ap- 
préciation d'un  fait,  savoir  :  si  les  vassaux  ,  ou  plutôt  les  familles 
de  vassaux  que  Jean  de  Louviers  tient  de  l'abbaye  de  Saint-Evroul, 

•  Etablissements  et  coutumes,  assises  et  arrêts  de  l'échiquier  de  Normandie,  pabltél 
p.ir  M.  Marnior.  p.  22. 

i   Etablissements  et  coutumes  de  Normo  \ 


546 

ont  été  concédés  à  ses  prédécesseurs  en  pur  don  ou  à  litre  de  fief. 
Or  ce  point  de  fait,  les  juges  n'ont  point  à  s'en  occuper:  ce  sont 
les  douze  hommes  légaux,  nommés  aussi  à  cette  époque  jurés, 
jurati  *,  qui,  après  avoir  prêté  serment ,  constateront ,  [acientre- 
cognitionem  ,  si  les  serfs  en  litige  sont  une  concession  féodale  ou 
une  donation  gratuite.  Après  le  verdict  des  jurés,  veredictum(  c'é- 
tait déjà  le  mot  consacré  au  douzième  siècle  2  ) ,  les  cinq  juges  au- 
raient appliqué  la  loi,  si  le  désistement  de  Jean  de  Louviers  n'a- 
vait arrêté  la  procédure.  Il  y  a  néanmoins  une  différence  essen- 
tielle entre  le  jury  moderne  et  \tn  jurée  instituée  ou  plutôt  reconnue 
par  la  coutume  normande.  Nos  jurés  prononcent  sur  le  point  de 
fait  en  qualité  déjuges,  pour  ainsi  dire  ,  et  d'après  l'appréciation 
consciencieusement  faite  par  eux  des  dépositions  des  témoins.  Les 
lèaus  hommes  de  la  jurée  au  contraire  étaient  eux-mêmes  les  té- 
moins ,  et  constataient ,  par  leur  affirmation  avec  serment ,  le  fait 
sur  lequel  les  juges  de  l'assise  faisaient  l'application  de  la  loi1. 
Toutefois  on  ne  peut  douter  que  le  jury  moderne  ne  doive  son  ori- 
gine à  l'ancienne  institution  de  la  jurée  transportée  en  Angleterre, 
avec  les  autres  coutumes  normandes ,  par  Guillaume  le  Conqué- 
rant. C'est  un  motif ,  à  notre  avis ,  pour  recueillir  avec  soin  les  an- 
ciens monuments  qui  peuvent  jeter  quelque  jour  sur  l'organisation 
des  assises,  surtout  lorsqu'ils  semblent ,  comme  celui  qu'on  vient 
délire,  antérieurs  à  la  première  rédaction  connue  de  la  coutume 
du  pays. 

Arrivons  à  des  documents  d'un  autre  ordre.  La  vie  d'une  nation 
est,  pour  ainsi  dire ,  double  comme  son  histoire  :  elle  a  sa  vie  exté- 
rieure ,  résultant  de  la  place  qu'elle  occupe  dans  le  monde  vis-à- 
vis  des  autres  nations  ;  c'est  la  matière  de  l'histoire  proprement 
dite  :  elle  a  de  plus  une  vie  intérieure,  qui  n'est  autre  que  son 
organisation  propre ,  l'ensemble  des  rapports  qui  lient  perpétuelle- 
ment entre  eux  ses  divers  membres  et  les  classes  entre  lesquelles 
ils  sont  répartis  ;  c'est  la  base  de  ce  que  j'appellerai  l'histoire  pri- 
vée, de  l'économie  politique.  Par  une  singulière  fatalité,  les  notions 
élémentaires  qui  doivent  conduire  à  l'intelligence  parfaite  des 
transactions  sociales,  des  relations  de  famille,  d'affaires,  d'intérêt , 
sont,  dans  le  moyen  âge ,  et  surtout  depuis  l'avènement  d'Hugues 

1  Du  Cange,  voc.  Magna  assista,  Jurata. 

i  là.  ibid. 

3  Etablissements  et  coutumes  de  Normandie,  p.  8,  9,  4  6,  \sl ,  2J-,  etc. 


y.  7 

Capot,  cmcloppécs  d'une  profonde  obscurité.  C'esi  surtout  vei 
les  documents  de  ce  genre  que  rioil  se  portes  l'attention  de  ceux 
qui  nui  è  dépouiller  des  collections  d'anciens  titres.  Il  ne  m'a  pas 

élé  donné  d'en  recueillir  un  grand  nombre  ;  c'est  une  rtîlôl  pour 
D'en  omettre  aucun.  J'ai  déjà  donné  quelques  apeiçu>  idr  l'inlérèf 
de  l'argent  et  la  valeur  comparative  dc>  denrées:  \oici  quelques 
faits  relatifs  au  pi  i\  el  aux  revenu-  des  terrai  cullix'Vs.  Bfl  avril 
LUI  ,  un  échange  de  rentes  en  nature  eut  lien  entre  le  doyen  de 
l'église  du  Saint-Sépulcre  de  Caen  el  l'Abbaye  de  réris\  ;  celle-ci 
recul  deux  setiers  el  un  (juarl  de  froment  ,  mesure  de  Noyers,  et 
eéda,  comme  équivalent,  six  quarts  de  selier  (quartrria  ;  de  Idé, 
mesure  de  Caen,  dont  un  était  annuellement  payé  par  Onfroy  Que» 
sonart,  pour  une  verge  et  demie  de  terre  qu'il  tenait  à  ferm 
l'abbaye.  En  1:218,  la  même  abbaye  de  Cérisy  reçut  en  pur  don 
de  Guillaume  Cruesmains  elde  Raoul  Bédart,  trois  pièces  de  terre 
siluées  près  du  grand  ponl  de  Caligni ,  et  rapportant  Tune  cinq, 
l'autre  trois,  l'autre  deux  sous  tournois.  Ici  la  superficie  n'étant 
point  exprimée,  le  document  n'apprend  absolument  rien  sur  le  pro- 
duit moyen  des  terres  à  cette  époque  ;  mais  il  lire  une  assez  grande 
valeur  du  motif  môme  de  la  concession,  qui  est  faite  par  les  dona- 
teurs pour  la  pension  de  leur  frère  ,  moine  de  l'abbaye  de  Cérisy, 
ad  pensionem  fratris  eorum.  Celte  pension,  ou  comme  on  dirait 
aujourd'hui ,  cette  dot  se  composait,  ainsi  que  nous  venons  de  le 
voir,  d'un  capital  foncier  produisant  dix  sous  lournois  chaque  année, 
plus  d'une  rente  mobilière  de  quatre  poules  et  de  vingt  œufs.  Le 
droit  de  justice,  les  amendes  pour  les  délits  commis  sur  les  terres 
concédées,  et  les  autres  droits  du  seigneur  devaient  aussi  apparte- 
nir à  l'abbaye,  excepta  mouta,  est-il  dit  dans  l'acte;  c'est-à-dire 
que  le  grain  provenant  de  ces  terres  ne  pouvait  être  moulu  dans 
les  moulins  de  l'abbaye ,  et  devait  être  porté  à  celui  des  donateurs. 
Mes  recherches  ne  m'ont  fait  découvrir  qu'un  seul  document 
direct  sur  le  prix  des  biens  ;  il  se  trouve  dans  une  charte  du  onzième 
siècle ,  constatant  l'acquisition  ,  par  le  prieuré  de  Bellême ,  mo\  en  - 
nant  vingt  sous  tournois,  d'une  petite  terre,  lerrula ,  contenant 
un  demi  modius  de  semence.  Les  renseignements  sur  la  proportion 
de  la  quotité  du  cens  à  l'étendue  de  la  terre  acensée ,  sont  bien 
moins  rares.  Au  treizième  siècle,  sous  les  règnes  de  Philippe-Au- 
guste et  de  saint  Louis ,  la  culture  paraît  avoir  pris  tout  à  coup  un 
grand  développement.  Beaucoup  de  chartes,  dans  les  ai  <  hives  d'A- 
lençon,  prouvent  qu'à  celle  époque,  de  grandes  entreprises  de  dé- 


548 

(richement  s'exécutaient  dans  les  diverses  forêls  qui  couvrent  le 
sol  du  Perche  et  de  la  Basse-Normandie1.  Par  une  charte  datée 
d'Asnières,  au  mois  de  février  1247,  Louis  IX  fit  don  à  l'abbaye 
du  Trésor  d'un  cens  annuel  s'élevant  à  cent  livres  sept  sous  tour- 
nois ,  assis  sur  un  moulin  ,  sur  des  prairies  et  sur  soixante  acres  de 
terre  que  le  saint  roi  avait  fait  mettre  en  culture  dans  sa  forêt  ap- 
pelée Bursa.  Chaque  acre  est  estimée  à  trois  sous  tournois  de  cens, 
ce  qui  fait  en  tout  neuf  livres  tournois  pour  les  soixante  acres.  En 
novembre  1261,  le  même  monarque  afferma  à  la  même  abbaye,  et 
dans  la  même  forêt,  quarante-six  acres  de  terre,  moyennant  un 
cens  annuel  de  onze  livres  dix  sous  tournois  ;  c'était  cinq  sous  tour- 
nois par  acre  de  terre.  Enfin,  au  mois  de  décembre  1302,  Philippe- 
le-Bel  concéda  au  couvent  de  Silly ,  vingt-trois  acres  de  terre  dans 
les  défrichements  de  son  bois  de  Gofer,  moyennant  trois  sous  de 
petits  tournois  pour  chaque  acre  de  terre ,  payables  en  deux  termes 
chaque  année  au  vicomte  de  Falaise  recevant  pour  le  roi. 

C'est  sur  la  lisière  de  celte  forêt  de  Gofer  que  l'abbaye  de  Silly  fut 
fondée,  vers  le  milieu  du  douzième  siècle,  par  un  chevalier  nommé 
Drogon  ou  Dreux,  auquel  les  rois  d'Angleterre  firent  des  donations 
considérables.  Le  G  avril  1190,  Richard  Cœur- de-Lion ,  se  trou- 
vant à  Argentan ,  confirma  toutes  les  concessions  faites  par  les  rois 
ses  prédécesseurs  à  l'abbaye  de  Silly,  et  y  ajouta  le  revenu  des 
biyres  que  le  roi  son  père  avait  dans  la  forêt.  En  1257  les  bîgres 
eux-mêmes  appartenaient  en  propre  à  l'abbaye  de  Silly  ;  une  charte 
de  Jehan,  maréchal  de  France  et  seigneur  d'Argentan2,  porte  que 
les  bigres  de  l'abbaye  de  Silly  et  leurs  héritiers  demeurant  in  terra 
bigragii,  auront  et  posséderont  à  toujours,  sans  être  jamais  inquié- 
tés, leurs  usages  et  coutumes  dans  la  forêt  de  Gofer ,  tels  qu'ils  en 
avaient  joui  au  temps  de  Richard  Cœur-de-Lion  et  de  Philippe- 
Auguste.  La  signification  du  mot  bigre  (bigarus,  bigrus)  qui  n'avait 
point  été  donnée  par  Du  Cange ,  a  été  éclaircie  au  moyen  de  plu- 
sieurs chartes  anciennes,  dans  une  dissertation  insérée  an  Mercure 
de  février  1729.  C'étaient  des  hommes  qui  allaient  dans  les  bois 
à  la  recherche  des  abeilles,  surveillaient  les  essaims,  les  recueil- 

1  Un  mouvement  semblable  se  fait  remarquer  sur  d'autres  points  du  royaume.  Vers 
le  même  temps,  les  cartulaires  de  Notre-Dame  de  Paris  sont  remplis  de  chartes  rela- 
tives aux  défrichements  entrepris  dans  les  forêts  du  chapitre. 

»  Une  copie  de  cette  charte  se  trouve  à  la  Bibliothèque  royale,  dans  les  Mss.  de 
Duchesne.  vol.  68,  f  •  48  verso. 


:»ï«.» 

laient  dans  des  ruches,  cl  récoltaient  le  miel  et  la  cire '.  Ils  i 
liaient  le   bois  mm!   pOUf  leur  chauffage ,  cl   de  plus,  lortqo'Ul 
essaim  se  posait  mit  un  arbre  ,  ils  avaient  le  droit  de  couper 
bre  à  la  racine  et  de  taire  leur  profit  du  bois.  I.a  charte  du  BeîgOeHI 
d'Argentan  ajoute  quelques  notions  curieuses  à  celles  qu'on  avait 
déjà  sur  les  bigm.  Il  semble  ,  d'après  cet  ancien  litre  ,  «ju  ils  dus- 
sent former  une  classe  de  serfs  i  part  ,  jouissant  de  prifilégef  M 
rédilaircs,  et  fixés  dans  une  résidence  spéciale  à  laquelle  ils  don- 
naient leur  nom  ,  terra  bigragii 2.  On  conçoit  du  reste  tout  le  priv 
que  les  moines  devaient  attacher  aux  serfs  de  cette  espèce,  dont 
le  revenu  diminuait  d'autant  la  dépense  affectée  au  luminaire  de 
l'église  abbatiale. 

Mais  c'est  surtout  pour  l'histoire  religieuse  que  les  archives  d  A 
lençon  fournissent  des  renseignements  abondants.  Toutefois,  je  ne 
pouvais  songer  à  mettre  ici  en  œuvre  tous  ceux  que  j'y  ai  recueillis 
sur  les  monastères  du  Perche  et  de  la  Normandie  ;  ces  notes  ainsi 
présentées  n'auraient  eu  qu'un  intérêt  de  localité,  conséquemmenl 
fort  restreint3.  Elles  ne  pourraient  acquérir  quelque  prix  qu'en 


1   L'aute  ;r  de   la  dissertation   fait  venir  le  mot  bigre  des  mots  apiger  ou  api 
d'où  on  aurait  fait  successivement,  en  retranchant  d'abord  Va  initial,  piger,  biger,  bi- 
gre; pieurus,  picrut,  bierut  et  bigru$. 

5  Ce  dernier  mot  manque  dans  les  glossaires  de  Du  Cango,  des  Bénédictins  et    d. 
Carpentier. 

3  Je  crois  néanmoins  utile  de  donner  ici  le  sommaire  de  quelques  chartes  du  primi . 
de  Bcllême,  qui  ont  été  inconnues  aui  frères  de  Sainte-Marthe,  et  qu'on  pourra  aliliaer, 
si  jamais  on  achève  le  Gallia  christiana,  dans  la  liste  des  abbés  de  Marmoutier.  Elles 
sont  au  nombre  de  neuf  :  4  '  Donation  d'une  terre  faite  à  l'abbaye  de  Marmoutier  par 
Hugues  de  Rosoy,  devenu  moine  de  celte  abbaye,  le  6  décembre  4  007,  la  quatrième 
:<nnée  de  l'abbé  Barthélémy  ;  2°  donation  faite,  vers  l'an  4  070,  par  Richard  de  Cl 
Barthélémy,  abbé  de  Marmouticr.de  l'église  de  Saint-Yigor,  prés  de  la  rivière  de  Dive. 
et  de  la  foire  annuelle  qui  se  tient  au  même  lieu  le  jour  de  saint  Vigor  ;  charte  appi 
parGuillaume-le-Conquérant  et  la  reine  Mathilde  ;  3°  donation  de  deux  moulins,  faite 
par  le  même  Richard  au  même  abbé  Barthélémy,  l'an  4076  ;  4°  donation  par  Roh«  1 1  d. 
Bcllême  à  Bernard,  abbé  de  Marmoutier,  l'an  4  092,  de  l'église  de  Saint-Léonard  à  Bel- 
léme;  5"  transaction  passée,  en  4  4  47,  cn're  Guillaume,  abbé  de  Marmoutier,  d'une  part, 
Serlon,  évêque,  et  Foulques  archidiacre  dcSéez,  d'autre  part,  dans  la  contestation  sur- 
venue entre  eux  relativement  m  .  jintitirt  fil  Saint-Martin  de  Bcllême  ;  G"  transat  tioc 
faite,  l'an  4  4  26,  entre  Jean,  évêque  de  Sécz  et  les  moine*  de  Saint-Lôonard  de  Bcl- 
lême, dans  laquelle  Eudes,  abbé  de  Marmoutier,  paraît  comme  témoin  ;  7  »  l'enquête 
et  la  transaction  de  l'an  4  4  27  dont  il  a  été  parlé  plus  haut,  et  dans  lesquelles  paraît 
encore  le  même  abbé  Eudes;  8n  donation  faite,  en  4  4  45,  par  ( iir  n.l.    réqM   ' 

i.  37 


550 

venant  se  fondre  dans  un  travail  d'ensemble ,  tel  qvfvLV^Monasti- 
cum  Gallicanum  ,  ouvrage  immense,  pour  lequel  l'Académie  des 
inscriptions  possède  déjà  quelques  matériaux ,  ou  une  édition  nou- 
velle ,  refondue  et  complétée  du  Gallia  christiana ,  édition  que 
nous  appelons  de  tous  nos  vœux.  J'ai  déjà  eu  occasion  d'indiquer, 
d'après  mes  dépouillements,  quelques  rectifications  à  faire  à  ce 
précieux  recueil.  Il  faudrait  y  ajouter  encore,  dans  la  liste  des 
abbesses  d'Alménèche  \  une  Mathilde  Ifï,  à  qui  Robert  de  Boi- 
tron  céda  ,  au  mois  de  mars  1249  ,  le  patronage  de  l'église  parois- 
siale de  Boilron.  Les  savants  Bénédiclins  n'ont  connu  que  par  un 
seul  acte  de  l'an  1198  l'existence  de  Robert,  deuxième  abbé  de 
Sainte-Marie  d'Ardenne  2  ;  Tannée  précédente  nous*  le  trouvons 
recevant  en  pur  don  d'Enguerrand  de  Vassy  une  terre  appelée  la 
Forêt,  située  entre  le  ruisseau  de  la  Branle ,  le  bois  de  la  Chaîne 
et  l'Orne.  Enfin,  Vivien,  premier  abbé  d'Aunay,  au  diocèse  de 
Bayeux,  ne  figure  dans  le  Gallia  christiana  qu'en  1152;  un  acte 
des  archives  d'Alençon  nous  le  montre  en  1136,  quatre  ans  après 
la  fondation  de  son  abbaye ,  recevant  pour  elle  une  riche  donation 
faite  par  Guillaume  d'Apres,  sénéchal  de  l'Aigle  ,  Gerberge  sa 
mère ,  Richard ,  Gislebert ,  Payen  et  Gautier ,  ses  frères. 

Ces  rectifications  sont  bien  peu  de  chose  sans  doute  ,  et  néan- 
moins, en  y  réfléchissant ,  on  reconnaîtra  qu'elles  ont  une  impor- 
tance réelle.  Pour  quiconque  s'adonne  à  l'étude  du  moyen  âge , 
le  Gallia  christiana,  Y  Art  de  vérifier  les  dates,  le  Glossaire  de  Du 
Cange  sont  trois  instruments  de  travail  indispensables.  Il  est  dans 
la  nature  de  ces  sortes  d'ouvrages  de  n'être  jamais  complets  ;  mais 
en  réunissant  toutes  les  notions  nouvelles  que  les  recherches  histo- 
riques font  éclorc  dans  l'intervalle  d'une  édition  à  une  autre  ,  on 
peut,  par  des  améliorations  successives,  les  rendre  de  plus  en  plus 
propres  à  remplir  le  but  que  se  sont  proposé  leurs  auteurs.  Pour 
faciliter  la  révision  future  de  ces  inappréciables  ouvrages,  il  serait  à 
désirer  que  toutes  les  rectifications,  toutes  les  additions  fondées  sur 


à  Garnier,  abbé  de  Marmoutier,  de  Notre-Dame  du  Vieux-Château  à  Bellême;  9°  en- 
fin, en  janvier  4  2-54,  transaction  entre  Richard  de  Gurcy,  arrière  petit-fils  de  celui 
dont  il  a  été  question  ci-dessus,  et  Geoffroy,  abbé  de  Marmoutier,  relativement  au 
droit  de  gîte  que  réclamait  ledit  Richard  dans  un  prieuré  dépendant  de  Saint-Martin 
de  Tours. 

1   Tom.  XI,  col.  757. 

»  Ibid  ,  o*.  450. 


:>5i 

tocamonls  authentique*  récemjnenl  d^coiiferli  fusscni 

aujourd'hui  et  à  mesure  qu'elles  se  produiront ,  rassemblées  dam 
un  recueil  unique  ,  nu  moyen  duquel  la  tâche  des  éditeurs  à  venu 
pùi  >e  réduire  presque  I  an  simple  travail  de  ctatteneftt  < 
Il  Bibliothèque  de  l'école  des  Chartes  que  revient  naturellement 
l'honneur  de  rendre  ce  service  a  la  science,  et  je  m'estime  heu- 
reux d'avoir  ouvert  déjà  ,  dans  un  précédent  article  ',  celle  série 
d'obsen  alions  de  détail ,  dont  l'ensemble  peut  acquérir  un  jour  une 
si  grande  valeur  historique. 

'   Voyez  ci-dessus  p.  207. 

H,  GÉRAOD 


DUEL  JUDICIAIRE 


KINTKE 


DES  COMMUNAUTES  RELIGIEUSES 


4098. 


La  charte  qui  suit  coucerne  un  procès  entre  trois  abbayes  :  celle  de 
Marmoutier  de  Tours,  d'une  part,  et  celles  de  Sainte-Croix  de  TalmonU  et 
de  Sainte-Marie  d'Angles2,  d'autre.  Elle  nous  a  paru  curieuse  non-seule- 
ment par  son  ancienneté,  mais  surtout  parce  qu'elle  constate  l'application 
du  duel  ou  combat  judiciaire  à  une  contestation  dans  laquelle  demandeurs 
et  défendeurs  sont  gens  d'église3.  Cette  pièce,  qui  avait  été  transcrite  dans 
le  cartulairede  Marmoutier,  n'existe  que  très -incomplète  dans  le  manu- 


*  Talmont,  département  de  la  Vendée,  arrondissement  des  Sables  d'Olonne.  Son 
abbaye  de  Bénédictins  avait  été  fondée  en  4046. 

a  Angles,  département  de  la  Vendée,  arrondissement  des  Sables  d'Olonne,  canton 
des  Moutiers-les-Maufaits.  L'institution  de  ses  ebanoines,  de  l'ordre  de  Saint-Augus- 
tin, remonte,  on  le  voit,  au  moins  au  onzième  siècle.  Tbibaudeau,  Hist.  du  Poitou,  ne 
la  rapporte  qu'au  treizième,  et  le  Gallia  christiana  ne  cite  aucun  titre  antérieur 
au  quinzième  siècle. 

3  Charte  de  S.  Serge  d'Angers.  Inter  monachos  S.  Sergii  et  S.  Albini  (Andega- 
vens.)  grandis  altercalio  extitit...  quae  in  tantum  crevit  ut  utrorumque  famuli  vel  ho- 
mines  praepararentur  cum  baculis  et  scutis  invicem  pro  bac  causa  dimicaturi  ;  quae  res 
affligebat  abbatem  S.  Sergii,  nomine  Daibertum  pro  eo,  maxime  quod  monacbi  contra 
monachos  decertare  vellent.  Mandavit  igitur  cum  nimia  supplicatione  abbati  S.  Al- 
bini, nomine  Otbranno,  ne  tam  inauditum  ageret  malum  ut  monacbi,  qui  aliis  exem- 
plum  ostendere  deberent  concordiœ  et  pacis,  fièrent  causa  perditionis.  Qui  salubribus 
ejus  monitis  obtemperans,  etc.,  etc.  (4  064,  V.  Kal.  Maii.) 


i  ■  Gaigiiieres  '  qui  imiis  a  < towei  ><•  un.  pailie  di  ca  prtaieui  re 
MotliavOD*  irouw.uix  archives  du  département  do  la  Vendée a  la  i 
finale  «j ue  non*  ptddinns  aujourd'hui  dans  son  entier.  Nous  no 

pUqoésè  en  reproduire  i«i  tatetteq  h  plus  gran4e  eui  titu  le,  t(  mmm 
cherché  a  I \\pli«iucr a  l'aiiln do dnnnnwwlutn^Wi^i im  mninoi nniitrnmi ni 

iiutlits. 

Le  monastère  deMarinonlier se  trouvait  *  *  1 1  rnnlael  a\<  ■•■■  MB  de  l..lniont 
et  d'Aigles  a  cause  du  prieuré  qu'il  possédai  i  .1  i  oultil  MmH 

Ce  pi ■ieui'é avilit  .été  fonde,  vers  lo.M),  par  Guillaume  II  .  prince  i  ! 
de  lalmont,  conGrmé  par  Guillaume  \  II.  duc  d'Aquil  iiic.  et  pat 
G u y- Geoffroy  \  et  consacré  par  Iscmhcrt  II.  évoque  de  poilier*  •.  Parmi  Igp 
biens  que  Fontaines  avait  re(;us  de  son  fondateur  >e  ir<ni\.:it  la  terre  d'An- 
gles. Le  seigneur  de  Talmont  l'avait  donnée  en  pl-inepm 
faire  aucune  réserve  ,  mais  il  n'avait  pas  cnuineie  les  diverse*  paj  li. 
elle  se  composait,  comme  le  faisaient  ordinairement  Ion  laenfailei:; 
églises;  de  la  peut-être  le  trouble  qu'éprouvèrent  plus  laid  dans  leu; 
session  les  moines  de  Marmoutier. 

Sous  les  premiers  successeurs  de  Guillaume  11  de  Talmont  le  prêtai 
Fontaines  avait,  malgré  les  prétentions  de  quelques  seigneurs  VoUiOf*,  joui 
de  la  terre    d'Angles  dans  son    entier  lorsque,  vers  40K0.  Pépin  II  n<- 

1  Bibl.  Royale,  anc.  Tonds  latin,  n.  5444,  vol.  I;p.  461, 

■>  Chartes  du  prieuré  de  Fontaines,  u.  9.  Quelques  extraits  de  ce  document  viennent 
d  être  publics  par  M.  de  Sainte-Hermine,  secrétaire  général  de  U  i>i<i.(Mi;r  de  h 
Vendée,  dans  les  notes  d'une  nouvelle  édition  de  V/Iitloire  du  PoUou,  par  Thihau- 
deau,  vol.  2,  page  dernière,  Niort,  4840. 

1  Fontaines  n'est  plus  qu'un  hameau  de  la  commune  du  Bernard,  canton  (!••  Tal- 
mont. Il  a  fait  partie  du  dioeesc  de  Poitiers  jusqu'en  1517,  et  depuis  il  ;i  été*  coOiprb 
dans  celui  de  Luçon. 

4  Ut  autem  quantitatis  sive  integritatis  rcrum  quas  jam  saepc  dieto  lococontuii  om- 
nis  propellatur  anbiguilas  earum  nomina  nccc>sariuin  doximoi  baie  iiisercrc  scripto 
id  est  :  ...terram  de  Angulis ,  quae  michi  matris  meae  succcssionc  cootiogit,  qn 

M  videor  in  meo  haberc  dominio...  lihcram  ah  omni  ronsuctudine  exaction!»  vcl 
vietrifle  seu  ca:terorum  vectigalium...  Et  ut  hoc  nostrx  <  l« MMa m  tcsiauw  i.tuui  p«r 
euncta  annorum  curricula...  dillgentiot  ronservtur  W.  .  tune  Aqiiit.mi.v  dm  et  fralcr 
ejof  G...  nec  non  et  mater  eorum  A  ..  manuum  suarum  caractère  firmaverunt.  {('h.  de 
Fontaine*,  n.  \ .) 

5  Willelmus  de  Talamontc  hoc  requisivit  ah  Iscmherto  esiteopo  P 
ipse  dedicavit  hune  loeuni,  ut    si....  omnis  h  .ce  palri.i  exeomin'ini.  v 

-  il  i  mm  unis  il  c\<otnmiinii:ili<Mi"  . . . .  Gttjlll  p.  lit  i.uirm   ...   idem 
H  llfirmavit.  (Carlul.  de  Varmouhcr,   vol.  I,  p.    100.) 
(  li    de  Fonleii 


554 

veu  de  ce  même  Guillaume,  s'empara  du  marais  qui  en  était  une  dépen- 
dance. Afin  de  rendre  inutile  la  revendication  que  l'abbaye  de  Marmoutier 
pourrait  en  faire  contre  lui,  Pépin  s'appliqua  à  dénaturer  ce  marais.  ïl 
commença  par  en  donner  une  portion  aux  chanoines  d'Angles  les  plus 
proches  voisins  et  par  conséquent  les  ennemis  naturels  du  prieuré  de  Fon- 
taines. Quant  à  la  partie  la  plus  considérable  et  qu'il  avait  pris  soin  de  se 
réserver,  il  l'entoura  de  fossés,  y  creusa  des  canaux  et,  la  rendant  ainsi 
propre  a  l'agriculture,  en  augmenta  considérablement  la  valeur.  Cette 
usurpation  aurait  peut-être  passé  inaperçue  sans  les  résultats  qu'obtinrent 
les  travaux  exécutés  par  l'ordre  de  Pépin.  A  l'aspect  des  prairies  et  des 
terres   labourables  que   présenta   bientôt  l'ancien  marais  d'Angles,  les 
moines  de  Marmoutier  se  rappelèrent  leurs  anciens  droits,  et  ils  en  récla- 
mèrent la  restitution.  Comme  on  devait  s'y  attendre  ils  n'obtinrent  rien 
des  chanoines  d'Angles  ;  mais  leurs  démarches  et  leurs  instances  eurent 
plus  de  succès  auprès  de  Pépin.  Celui-ci,  reconnaissant  Fa  justice  de  la  ré- 
clamation faite  par  la  prieuré  de  Fontaines,  lui  céda  la  dîme  de  l'enclos 
usurpé  par  lui1,  et  s'engagra  en  outre  a  ne  jamais  donner  cet  enclos  à  au- 
cune abbaye  autre  que  celle  de  Marmoutier.  Cette  promesse  reçut  même 
dans  la  suite  un  commencement  d'exécution  par  un  acte  obtenu  à  titre 
onéreux  », et  qui  concédait  a  Fontaines  la  possession  de  tout  le  marais  d'An- 
gles. Néanmoins  le  seigneur  de  Talmont  oublia  bien  vite  l'obligation  qu'il 
venait  de  contracter.  Pressé  par  les  religieux  de  Sainte  Croix  de  faire  a 
leur  église  quelques  aumônes  pour  le  salut  de  son  âme,  Pépin ,  à  son  lit  de 
mort,  leur  donne  entre  autres  biens  celui  dont  il  aurait  dû  plutôt  resti- 
tuer l'entière  propriété  aux  moines  de  Tours.  La  spoliation  de  ces  derniers 
devient  ainsi  plus  positive  et  plus  cruelle,  et  la  difficulté  de  recouvrer 
leur  bien  augmente  encore  par  l'emploi  que  Pépin  en  a  fait  en  faveur  d'une 
autre  abbaye.  Cependant  ils  ne  désespèrent  pas  de  leur  bon  droit  et  ,  ne 
pouvant  obtenir  amiablement  aucune  restitution  de  la  part  des  moines  de 
Sainte-Croix,  ils  portent  leur  plainte  devant  Guillaume  IX,  duc  d'Aqui- 
taine et  comte  de  Poitou  •. 

»  Eorum  jure  cognko  (Pipinus)  dédit  eis  decimam  terrœ  et  de  his  fecit  donum  super 
altare  S.  Johannis  Evangelistae.  (Cartul.  de  Marmout.  vol.  4,  p.  464.) 

3  Noverint  praesentes  et  posteri...  Pipinum  de  Talamonte  mariscum  de  Angulis 
totum...  monachis  de  Fontanis  eorumque  hominibus  liberrime  ad  laborandum  an- 
nuisse...  Pro  hac  libertate  vel  donatione  dederunt  eidem  Pipino  Ainulfus,  tune  de 
Fontanis  prior,  ceeterique  qui  aderant  monachi  XI.  libras  denariorum-  {Ch.  de  Fon- 
taines, n.  7.) 

*  Surnomme  le  Jeune.  Il  était  fils  de  Guillaume  VIII  (Guy-(icoHVoi)  et  d'Aldearde 


Guillaume  renaît  d'arriver  de  la  capitale  du  Potion  d  ral- 

montpo'ir  obtenir  <iu  locccueor  de  Pépin  n  II  reconnak  ance  ei 

r.numentaiion  de*  droits,  que  son  père  el  lai  s'étaient  arrogéi  d  u 
antique  principauté.  Que  lee  moines  de  Ton  ut  adraaaéi  au  doc 

d'Aquitaine  plutôt  qu'au  nouveau  seigneur  du  Taimondais,  ce  choix  est 
facile  a  concevoir.  Ce  qu'il  semble  plus  difllcile  d'expliquer  c'est  que, 
iicus  d'église  el  ayant  a  plaider  contre  dos  gens  d  lient  ma- 

mettre  leur  procès  au  juge  laïque.  N'y  a-t-il  pal  lieu  de  s'étonner  qi 
tribunaux  ecclésiastiques,  si  jaloux  a  toutes  les  époques  «le  leurs  an 
lions,  se  soient  laissé  enlever  une  affaire  qui  leur  appartena  I  en  vertu  du 
principe  du  jugement  par  les  pairs'  et  qui  ,  par  conséquent;  aurait  dû 
être  soumise  a  l'évoque  de  Poitiers2  ou  aux  jugea  délégués  par  la  cour  de 
Home?  Si  l'on  ue  tient  compte  que  de  la  qualité  des  personnes,  l'interven- 
tion des  autorités  religieuses  parait  seule  régulière;  mais  en  considérant  la 
nature  de  l'objet  du  litige ,  il  est  facile  de  voir  que,  sous  ce  rapport ,  la  con- 
naissance du  procès  appartient  au  suzerain  féodal.  La  terre  d'Angles,  en  ef- 
fet, relève  du  comté  de  Poitou  ;  l'assentiment  du  comte  a  donc  été  indis- 
pensable pour  que  les  moines  de  Marmoulier  puissent  valablement  la 
recevoir  de  Guillaume  deTalmont,  et  persoune  ne  saura  mieux  préciser 
l'étendue  de  cette  douation  que  celui  par  qui  elle  a  été  conOrmée  et  amortie. 
La  eompétence  des  deux  tribunaux  ainsi  rendue  évidente  ,  il  en  résulte  que 
l'abbaye  de  Saint-Martin  de  Tours  peut  choisir  celui  qui  lui  offre  le  plus  de 


de  Bourgogne,  et  régna  de  4  087  a  4  4 27.  Voici  le  brillant  et  curieux  portrait  que  non, 
fait  de  ce  prince  une  charte  de  Talmont  datée  du  mois  qui  suivit  sa   mort  :  a  Willel- 
nius  consul   totius  spéculum  probitatis  quem,  instar  Alcxandri,    Pbilippi   vel  Po 
Romani  seu  quoque  juxta  nomen  magnorum  qui  sunt  in  terra  vlrorum.  ol>  ma 
suam  praerogativam  virlutum,  universalis  urbanilas  vocari  censcat   Magnum.  Cui  mu- 
ncrum  universa  strenuitas,  univcr.>a  bumana   libcralitas  co  tenus  se  immensuraverat 
ut  nibil  supra,  nibil  extra  putaretur  praesertim  quia,  quantum  bominis  intérêt!  expe- 
rientiae,  omîtes  actus,  omnes  mores  noverat  mortaliurn,  cunctos  motus  et  item  mnni- 
modos  humanorum  affectus  comprebenderat  animorum;  ut  nulli  iinquam  i nju-t . 
nulii  unquam  in<  ompetenter  videretur  misereri.  Quem  si  mundus  aliorum  mortil 
dimerc  posset,  ad  omnium  bonorum  arbitrium,  decimum  queinquam  quos  su-'.in<  t  bo- 
ininum  l.aud  injuria  pro  eo  dare  deberct.  » 

*   Ncgavit  se  episcojium responsurum....  absque...  An  !:i.  t  Minimum 

pontificem  sui  Airacti  jodieii meterftate  et  ali<  rum  parium  ivenrai  rpUcopon  m 

conniventia  vel  consensu.  (V.  Thom.  de  WaUingham,  p.  I 

1   L'cvéque  de  Poitiers  était  alors  Picne  II;  l'abbé  de   llarmoul  trd   <l 

Saint-Venant  ;  et  relui  de  Talmont  ,  Alexandre.  Aucun  il 
charte. 


556 

garanties;  défenderesse  comme  demanderesse,  elle  n'en  eut  pas  moins 
conservé  cet  avantage.  Il  n'en  est  pas  ainsi  des  religieux  de  Sainte-Croix. 
Leurs  prétentions  sur  le  marais  d'Angles  sont  fondées  sur  un  litre  impuis- 
sant en  droit,  puisqu'il  n'a  pas  obtenu  la  confirmation  du  suzerain.  Dans 
le  cas  même  où  l'on  admettrait  que  l'occupation  du  marais  d'Angles  par 
Pépin  II  a  annulé  les  droits  antérieurs  du  prieuré  de  Fontaines ,  le  legs 
qu'il  en  a  fait  aux  religieux  de  Sainte-Croix  ne  devient  valable  que  par  le 
consentement  formel  du  duc  d'Aquitaine.  Le  jugement  qu'un  évoque  ou 
tout  autre  dignitaire  ecclésiastique  prononcerait  a  cet  égard  serait  de  nulle 
valeur  jusqu'à  ce  que  la  donation  faite  a  Sainte-Croix  ait  été  amortie;  les 
questions  de  propriété  auxquelles  elle  peut  donner  lieu  ne  relèvent  que  du 
juge  féodal,  et  personne  ne  peut  dépouiller  le  suzerain  de  son  droit  le  plus 
légitime.  Demandeurs,  les  moines  de  Talmont  n'auraient  pu  citer  leur  partie 
adverse  que  devant  le  duc  d'Acquitaine;  défendeurs,  ils  doivent  compa- 
raître devant  le  tribunal  compétent  pour  examiner  la  plainte  de  celui  qui 
les  met  en  cause. 

Le  juge  par-devant  lequel  ils  sont  appelés  est  précisément  celui  qui  a 
une  double  compétence  pour  résoudre  la  question.  Le  choix  que  fait  le 
prieur  de  Fontaines  n'est  cependant  pas  fondé  sur  ce  motif,  du  reste 
si  important,  non  plus  que  sur  la  garantie  donnée  par  les  prédéces- 
seurs de  Guillaume  IX  aux  moines  de  Tours  pour  la  possession  de  la  terre 
d'Angles.  Victime  en  plusieurs  occasions  de  la  partialité  et  de  la  jalousie 
des  éveques,  l'abbaye  de  Marmoutier  ne  veut  pas  s'en  rapporter  a  leur 
jugement  puisqu'elle  peut  recourir  a  une  autre  juridiction.  Les  éveques, 
en  effet,  voyaient  avec  un  vif  mécontentement  leur  influence  balancée, 
dans  leur  diocèse  même ,  par  l'abbé  de  Marmoutier.  Cette  disposition  d'es- 
prit les  avait  amenés  plus  d'une  fois  à  sacriGer  les  droits  bien  évidents  de 
cette  communauté  aux  prétentions  élevées  contre  elle  par  divers  monas- 
tères situés  dans  leur  ressort  et  soumis  à  leur  dépendance  '.  C'est  ce  dont 
le  prieur  de  Fontaines  a  voulu  éviter  le  retour  en  s'adressant  à  un  juge 
qui,  s'il  ne  lui  est  pas  positivement  favorable,  n'est  pas  du  n.oins  prévenu 
contre  la  validité  de  sa  demande.  Du  reste,  le  duc  d'Aquitaine  offçe  aussi 
aux  moines  de  Talmont  toutes  garanties  pour  une  bonne  justice;  peut-être 


•  Notamment  dans  un  procès  contre  cette  même  abbaye  de  Talmont,  et  dans  un  au- 
tre contre  Saint-Cyprien  de  Poitiers.  Voyez  Cartul.  de  Talmont,  fol.  38  v;  CarluL 
S.  Cyp  Pict.  (Bib.  Royale  Mss.  Cartul.  405)  fol.  1 26  ;  et  Cartul  de  Marmoutier,  vol  S, 
?  5U4. 


.V>7 

nicnie  de\..ienl  ils  plus  compter  sin  I.1  mui es  (levant  sa  «oui    que  «levant 
un  tiihtinal  jugeant  sur  pièces  «'I  sur  enquête  '. 

V  peine  saisi  du  procès.   Guillaume  l\  pal  I  nlii  dru  ;i\uir  ac- 

cepte* la  connaissance.  i,os  droits  du  prieuré  •  i  •  *  i •"mitaines  «.ont  Mm  poeitlfr, 
l'ahhaxc  de  Marmoutier  est  jiistenn  lit  puissante  par  sa  sainteté  ruinine  par 
Il  rit  liesse;  niais  le  monastère  de  Talmont  n'en  Mérite  pas  moins  d'être 
ménagé  a  cause  de  son  millième  dans  un  pays  où  le  pouvoir  du  su/ei 
de  redoutables  adversaires2.  Aussi  Guillaume  |  lien  he-t-il  a  te  pas  m  com- 
promettre par  une  décision  formelle  et  capable  de  lui  aliéner  II  paiiie  «ou- 
tre laquelle  il  se  prononcerait.  Profitant  de  la  liberté  que  lui  donne  la  nui 
tume,  il  ne  se  déclare  pas  sur  les  plaidoiries  qu'il  \ient  d'entendre  ,  et  se 
décharge  de  cette  responsabilité  sur  celui  des  bannis  du  pays  que  la  cour 
féodale  lui  désigne  comme  le  plus  instruit  et  le  plus  sage.  Othon  ,  seigneur 
de  La  Roche3,  est  nommé  par  lui  pour  décider  si  le  marais  d'Angles,  tel 
que  le  possédait  Pépin  II,  doit  appartenir  a  l'abbaye  de  Marmoutier  OU  I 
celle  de  Sainte-Croix.  Ce  seigneur  ne  paraît  pas  moins  désireux  que  le 
comte  de  se  maintenir  dans  une  stricte  neutralité;  son  intérêt  d'aiPcui  s  lui 
en  fait  une  loi ,  puisqu'il  a  chaque  jour  des  rapports  de  voisinage  avec  les 
moines  de  Talmont,  et  encore  plus  avec  ceux  de  Tours  qui  possèdent 
un  prieuré  dans  l'enceinte  même  de  son  château4.  Aussi,  au  lieu  de 
dire,  comme  il  en  avait  le  pouvoir,  a  qui  appartient  l'objet  en  litige,  il 
soumet  la  décision  du  procès  au  jugement  de  Dieu,  par  le  duel,  €mfr 
à-dire  à  la  force  et  l'adresse  des  combattants  choisis  par  les  deux  abbayes. 
Marmoutier  devra  prouver  en  champ  clos  que  le  marais  d'Angles  lui  a  été 
donné  par  Guillaume  II  lors  de  la  fondation  de  l'église  de  Fontaines.  I  e  duc 
d'Aquitaine  approuve  cette  sentence  peut-être  inspirée  par  lui-même,  et  il 
ordonne  que  l'exécution  en  ait  lieu  aux  Moutiers-les-Maufaits  5  en  pn 
d'Othon  et  des  principaux  seigneurs  du  pavs. 


*  Quando  ecclesiarum  liomincs  de  corpore  ad  alienum  dominium  se  conwrtunt... 
necesse  habent  suam  per  duellum  intentionem  fundarc  ,  alioquin  ab  actionc  proposita 
repelluntur  licet  per  testes  vel  per  alia  documenta  intentionem  ipsain  velint  et  valeanl 
légitime  comprobare.    (Bulle  d'Innocent  II,  4U0.) 

*  Les  comtes  de  Bretagne  et  d'Anjou  et  le  vicomte  de  Thouars.. 

*  La  Roche-sur- Yon,  actuellement  Bourbon-Vendée. 

I  Arch.  de  la  Vendée,  Ch.  du  prieuré  de  Saint-Licnnc  de  la  Roche-sur- Yon. 

P  Arrondissement  des  Sables  d'Olonnc.  Monasteria  Malefaclorum.  Ce  surnom  riflrt, 
je  crois,  de  ce  qu'aux  nn/.irmr  .  t  dou/i.  mr  siècle,  c'est  dans  cette  localité  que  «* 
livraient  les  duels  ordonnes  par  la  cour  de  Talmont.  (V.  Cartnl.  dt  Talm.  pass.) 


558 

Dès  le  matin  du  joue  lixé  par  le  duc  d'Aquitaine  la  foule  des  curieux  se 
presse  autour  de  l'emplacement  où  le  duel  doit  se  livrer.  Par  les  soins  du 
seigneur  de  la  Roche  le  champ  de  bataille  a  été  aplani  et  dégagé  de  tous  les 
obstacles  qui  pouvaient  nuire  aux  combattants;  des  pieux  réunis  par  des 
cordes  forment  l'enceinte  circulaire  où  la  bataille  aura  lieu  ;  aux  extrémi- 
tés de  cette  arène  se  trouvent  les  barrières  par  lesquelles  les  champions 
doivent  entrer;  entre  ces  deux  barrières  s'élève  l'estrade  où  siégeront  les 
juges,  et,  enfin,  une  palissade  extérieure  est  destinée  a  contenir  les  spec- 
tateurs K 

Un  peu  avant  midi ,  les  moines  se  rendent  auprès  des  juges  du  combat 
pour  faire  connaître  officiellement  leur  défenseur.  Chacun  des  champions 
s'avance  uniformément  vêtu  d'une  tunique  en  drap  rouge  par  dessus  une 
chemise  d'étoupe.  Tous  deux  ont  le  corps  frotté  d'huile,  la  tête  découverte, 
les  cheveux  taillés  en  rond  et  les  pieds  nuds.  A  leur  bras  gauche  pend  un 
bouclier  rond  en  bois  couvert  de  cuir  rouge,  et  à  la  main  droite  ils  tien- 
nent un  bâton  de  trois  pieds  de  longueur.  En  compagnie  du  seigneur  de  la 
Roche  et  des  autres  barons,  les  parties  se  dirigent  ensuite  vers  l'église  pour 
y  entendre  le  service  divin  et  y  faire  les  serments  qui  doivent  précéder  le 
combat.  Les  juges  du  camp  conduisent  les  champions  dans  le  chœur  et , 
après  la  célébration  de  la  messe,  ils  amènent  chacun  d'eux  devant  le  pupi- 
tre sur  lequel  est  déposé  le  missel.  Placé  entre  les  deux  combattants,  Othon 
s'adresse  d'abord  a  celui  qui  se  présente  pour  les  moines  de  Marmoutier  : 
«  Es-tu  prêta  jurer  ,  lui  dit-il,  que  quand  Guillaume  le  Jeune ,  seigneur 
«  de  Talmont,  a  donné  a  Saint-Martin  de  Tours  et  à  Saint-Jean  de  Fon- 
«  taines  la  terre  d'Angles,  il  leur  a  donné  aussi  le  marais  d'Angles  par 
«  la  même  charte  et  par  la  même  donation?  —  Oui ,  je  le  jure,  »  répond 
celui-ci  en  s'agenouillant  et  en  étendant  la  main  droite  sur  le  missel  ou- 
vert a  l'endroit  des  Evangiles,  «  et  avec  l'aide  de  Dieu,  de  tous  les  saints  et 
«  de  mon  bon  droit,  je  le  prouverai  de  mon  corps  et  par  mes  armes,  comme 
«  je  l'ai  avancé,  contre  qui  voudra  soutenir  le  contraire.  »  Le  champion 
de  Sainte-Croix,  qui  pendant  le  serment  avait  tenu  son  adversaire  par  le 
poignet,  lui  dit  alors  qu'il  en  a  menti,  puis,  s'agenouillant  et  levant  la 
main  sur  le  livre ,  il  jure  a  son  tour  que  le  marais  d'Angles  n'a  pas  été 
donné  aux  moines  de  Fontaines,  et  qu'avec  l'aide  de  Dieu,  des  saints  et 
de  son  bon  droit  il  prouvera  que  cet  homme,  qui  prétend  le  contraire,  est 
un  imposteur  et  un  parjure. 

Tous  deux  étant  retournés  a  la  place  qu  ils  occupaient  d'abord,  Othon 

1  Nous  avons  complété  le  récit  du  duel  à  l'aide  des  renseignements  que  fournissent 
les  (.apitulaircs  et  les  chartes  comme  aussi  les  coutumes  les  plus  anciennes. 


toi  appelle  par  leur  nom  el  chacun  a  leur  loin  ,  s<i  fait  remettre  If  bàlou 
et  I»1  bouclier  dont  ils  doixcni  .  el  1rs  donne  aux  seigneui 

la  cour  pour  «jn'ils  s'assurent  s'ils  ont  bien  le  im-me  p<>id>     fa  m>' Di- 
mension.  Lorsque  les  barons  ont  certifie*  que  tel  armes  MNM  pai  f.i i !•  îmrt t 

égales,  le  seLneur  de  La  lioclic  l'ail  jurer  sur  IT.vamzilc  a  chacun  des.  h  un 

pions  qu'il  n'a  employé  ni  fraude,  ni  soi teMei  ie ,  ni  maléfice  quelconque 
pour  s'assurer  la  victoire;  (|u'il  n'a  sur  lui  aucune  arme  m ftét  .  el  qu'il 
fera  usaue  seulement  de  celles  qu'il  vient  de  moulin  m  publie  et  (|iii 
lui  seront  rendues  au  moment  du  combat.  Othon  remet  ensuit. |  let  bétOttl 
et  les  boucliers  au  prêtre  <|ui  avait  célébré  la  messe,  pour  qu'il  les  bé- 
nisse et  les  rende  ainsi  dignes  de  servir  au  jugement  de  Dieu. 

-  formalités  accomplies ,  on  était  sorti  de  l'église,  et  déjà  l'on  se 
dirigeait  vers  le  champ  clos  lorsque  survint  un  incident  qui  augmenta  en- 
core l'intérêt  du  duel.  Détenteurs,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  d'une 
partie  du  marais  enlevé  par  Pépin  II  aux  religieux  de  Saint  Martin,  les 
chanoines  d'Angles  avaient  suivi  avec  une  attention  pleine  d'inquiétude  le 
procès  intenté  par  les  moines  de  Tours  à  ceux  de  Talmont.  Ils  n'avaient  pis 
eu  de  peine  à  reconnaître  que  leur  cause  était  intimement  liée  a  celle  de 
Sainte-Croix  et  qu'ils  devaient  perdre  ou  gagner  avec  elle.  Encouragés  sans 
doute  par  l'attitude  ferme  et  menaçante  du  champion  de  cette  dernière  ab- 
baye ,  les  chanoines  s'approchent  des  moines  de  Fontaines  et  leur  deman- 
dent s'ils  veulent  soumettre  leurs  prétentions  réciproques  aux  chances  du 
combat  qui  va  s'engager.  Le  prieur  Ainulfe  ne  se  borne  pas  à  accepter  avec 
empressement  cette  proposition  ;  il  déclare  en  outre  qu'il  entend  faire  ju- 
ger par  celte  épreuve  tous  les  droits  contraires  aux  siens  pour  la  posses- 
sion du  marais  d'Angles. 

Sur  ces  entrefaites  on  arrive  au  lieu  du  combat.  Les  champions  sont  pla- 
cés en  dehors  des  barrières ,  en  attendant  que  les  juges  aient  de  nouveau 
examiné  l'enceinte;  le  crieur  public  parcourt  l'espace  compris  entre  les 
deux  palissades,  et  menace  des  peines  les  plus  sévères  les  personnes  qui 
chercheraient  à  favoriser  l'un  des  combattants  par  gestes  ou  par  paroles: 
tous  les  spectateurs  reçoivent  l'ordre  de  se  tenir  immobiles  et  silencieux  en 
dehors  de  la  lice.  Knlin  les  juges  font  entrer  les  champions,  leur  pai  I 
le  soleil,  leur  restituent  le  bâton  et  le  bouclier ,  puis  au  signal  que  donne 
le  seigneur  de  la  Roche  ils  se  retirent  en  leur  disant  :  «  Allez ,  et  faites 
«  du  mieux  que  vous  pourrez.  »  A  ces  mots  les  combattant!  s'élancent  l'un 
contre  l'autre ,  et  le  duel  commence. 

L'issue  n'en  demeure  pas  longtemps  douteuse.  La  cause  de  1  iniquité  est 
bientôt  divulguée,  disent  les  moines  de  Fontaines,  le  champion  des  mur- 


560 

pâleurs  tombe  honteusement  sous  le  bâton  de  celui  qui  défend  les  droits 
de  Marraoutier ,  et  les  religieux  de  Talmont  et  d'Angles  ne  retirent  que  du 
préjudice  et  du  déshonneur  de  la  lutte  suscitée  par  eux-mêmes.  Aussi  les 
voit-on  se  soustraire  en  toute  hâte  aux  regards  des  spectateurs  pour  aller 
cacher  dans  la  solitude  leurs  larmes  et  leur  profonde  désolation.  Les  moi- 
nes de  Tours,  au  contraire,  traversent  la  foule  avec  orgueil ,  se  rendant  en 
grande  pompe  à  l'église  pour  y  rendre  des  milliers  d'actions  de  grâce  à  Dieu 
tout-puissant ,  le  juge  par  excellence ,  et  à  saint  Martin  ,  leur  glorieux  pa- 
tron; puis,  joyeux,  ils  retournent  à  Fontaines  annoncer  a  leurs  frères  et  à 
leurs  vassaux  le  triomphe  qu'ils  viennent  de  remporter. 

Dans  leur  impatience  de  constater  l'issue  du  combat,  les  moines  de 
Tours  n'ont  eu  garde  d'en  signaler  les  circonstances  ,  et  ils  ne  nomment 
même  pas  le  champion  qui  a  tant  contribuée  leur  faire  rendre  le  marais 
d'Angles.  A  les  entendre  l'affaire  n'a  pas  comporté  la  moindre  incertitude,  et 
le  défenseur  de  leurs  adversaires,  abattu  dès  les  premiers  coups  de  bâton,  a 
de  suite  avoué  sa  défaite.  Il  faut  bien  le  croire,  puisque  trente-six  signatures 
confirment  leur  assertion.  Malgré  l'autorité  imposante  d'un  si  grand  nom- 
bre de  témoins,  on  ne  doit  pas  cependant  prendre  a  la  lettre  ce  que  disent 
les  moines  de  Marmoutier.  Ils  nous  représentent  les  religieux  de  Talmont 
et  d'Angles  accablés  sous  le  poids  de  la  honte  et  de  la  douleur,  dolore  ae 
verecundia  depressi ,  se  retirant  consternés  et  le  deuil  sur  le  front ,  tristes 
ac  flebiles  recesserunt;  mais  ce  sont  la  des  richesses  de  style  qu'admet- 
taient les  chancelleries  du  onzième  siècle '  et  qui  prouvent  bien  moins  la 
consternation  du  vaincu  que  la  joie  du  vainqueur. 

A  quelle  époque  ces  faits  se  sont-ils  passés?  Il  n'en  est  pas  question  dans 
le  document  qui  nous  les  a  transmis.  L'écriture  de  cette  pièce  appartient,  il 
est  vrai,  a  la  fin  du  onzième  siècle  ou  au  commencement  du  douzième  ;  mais 
une  pareille  indication  est  trop  vague  pour  que  nous  nous  en  contentions 
sans  chercher  une  date  plus  certaine  et  mieux  précisée. 

Le  cartulaire  de  Sainte-Croix  nous  fournit  heureusement  une  pièce  bien 
capable  de  nous  conduire  au  résultat  que  nous  désirons.  D'après  ce  docu- 
ment, Guillaume,  duc  d'Aquitaine,  se  serait  trouvé  a  Talmont  en  1008  et 

1  Voici  comment  'es  moines  de  Talmont  parlent,  à  la  même  époque,  des  chanoines 
d'Angles  :  «  Qui  munifesti  hostes  erant  et  qui  ecclcsiam...,  cum  domibus  et  rébus  nos- 
tris  nocturno  furto  combussisse,  post  publicas  excommunicationes,  convicti  et  confessi 
fuerant....  Causa  ita  est  equidem  examinata  ut,  amputata  ulterius  omni  tergiversant!  i 
occasionne,  nulla  deinceps  canonicis,  qui  falsis  nos  testimoniis  toties  concusserant, 
querimoniam  de  eadem  ecclesia  adversus  nos  ressusdtar-di  licentia  remanerct,  »  (Cart. 
de  Talmont,  f.  87.) 


41 
>  a ii i  ;t 1 1  confirma  aux  religieux  «l<>  Sainte  Croii  diverse!  dunutioni  «i1 

pin  ,  son  v. iss, il  .  venait  de  leur  faire  .m  ht  <le  mort  \  Cl  (.nillann:. 
PêpiO  sont  privUement  ceux  dont  il   esl  < j n «vst i« >n  dans  imiir  |.io.rs.   U 

mort  récente  de  l'un,  la  prtseoee  le  l'evtre  h  r.dmoni   i  éMbtiueii  d'une 

niaiiit^r «^  |>lus  que  suffisante  ;  on  onlie.  disninj  bifOM  <|iii  OOl  litjtte*  I,i 
charte  de  4i>'.>s,  trois,  Guillaume  lils  d'Herbert  ,  DorêtN  l'.ardo  on 
deUi ,  et  Guillaume  fils  de  Bagnes .  Mini  aussi  nomme*  comme  témoini  du 
duel.  Nous  trouvons  encore  la  preo?e  de  cette  Identité  dans  la  généalogie 
des  prince*  (le  Talmont".  Deux  seulement  de  ces  leigftearfl  mil  porte*  lé 
nom  de  Pépin.  Le  premier,  mort  avant  i06Hj  n'eel  certalnemenf  pas  cefai 
dont  il  est  ici  question  puisqu'il  n'a  pu  Hre  contemporain  d'Ainulfe, 
prieur  de  Fontaines.  Ainull'e .  en  effet,  n'obtint  la  direction  de  cette 
qu'après  Pierre  II,  signataire  d'un  acte  daté  de  l'année  1078  3.  Son  exi- 
stence ne  correspond  donc  qu'avec  celle  de  Pépin  II,  et  tout  concourt  ainsi 
a  établir  (pie  notre  charte,  comme  celle  de  Talmont ,  appartient  a  Tan- 
néec  1098. 


ISOT1TIA    QUALITER    MONACHI   DE    FOINTAN1S   RECITE  H  AUllllYI  .    181 
fROBATIONEM    DUELLI    CO.NTRA    MONACHOS   DE    TALAMnMI 


Ne  edax  vetustas  delendo  abolere  et  abolendo  delere  summarum 


I  Ego  Willelmus  Aquitanorum  dux  do  et  concedo  Dco  et  S.  Cruci  cjus....  quod  Pi- 
pinus  de  me  tenuerat  atque  moriens  S.  Cruci  reliquerat.  Hoc  vidcrunt  et  audierunt 
baroncs  mei  qui  subtitulantur  :  Willelmus  lilius  Pétri,  WilUlmus  filins  Arberti,  Ber- 
nardus  Bardo,  Willelmus  filius  Hugonis,  Bcrnardus  Mcschinus.  Facta  sunt  haec  anno 
ab  Incarnatione  Domini  M.  "XC.  VIII.  (Cart.  de  Talm.,  fol.  74.  v.) 

a  4.  Guillaume  I,  le  Vieux  ou  le  Chauve,  de  4  025  à  4  049  environ. 
2.  Guillaumel',  le  Jeune,  son  fils,    de  4049  à  4  058. 
5.  Pépin  I,  frère  du  précédent,  de  1058  à  4  060. 

4.  Chalon  et  sa  femme  Amelinc,  sœur  des  précédents,  de  4000  à  4  072. 

5.  Normand  et  sa  femme  Ameline,  fille  de  Guillaume  II,  de  4 072  à  4 080  environ. 
C.  Pépin  II,  fils  de  Chalon  et  d'Ameline,  de  4080  à  4  098. 

7.  Goscelin  de  Lcray  et  sa  femme  Ainor  qui  était,  je  crois,  fille  de  Pépin  II,  etc. ,  etc. 

II  n'existe  aucune  généalogie  des  anciens  princes  de  Talmont  jusqu'à  la  réunion  de  ce 
fief  au  vicomte  dcThouar.',  4  025-1250.  JVltnll  M  qui  préoMC  d'un  travail  fait  MM 
des  chartes  inédites. 

3  Les  premiers  prieurs  de  Fontaines  ont  été  :  San/on  ou  Sairnon,  Gauhort. 
l'ierre  I,r,  Thibaut,  Aimerv,  Pin-n*  II  M  Ainulfc.  <rA.  de    Fontaines,  n.  |,  4  et  suiv. 


m 

memoriam  rerum  prevaleat,  pia  antecessorum  nostrorum  ac  dé- 
mens auctoritas  sub  lilterarum  sigillo  ascriptum  statuit  relinquen- 
dum  quicquid  poslmodum  sciri  posteris  foret  necessarium.  Ea 
quippe  quae  divino  cullui  mancipantur  et  ab  Deum  limentibus 
viris,  pro  suis  parentumque  suorum  animabus,  a  descendenlibus 
in  lacum,  salvandis  ecclesiarum  cultoribus  distribuere *  si  non  lilte- 
rarum noliciae  tradita  per  desidiam  relinquerenlur,  in  abolitionem 
oblivionis  pre  vetustate  mergerentur.  Sed  quia  multarum  séries 
causarum  lilteris  intexta  ad  effugandas  lites  solet  nescientibus 
pretendere  verilalem,  quae  utilitate  non  caruerint  ad  suc- 
cessorum  noticiam  per  inscriptas  cartulas  a  nobis  quoque  trans- 
miltantur. 

Haec  igitur  est  difOnilio  controversiae  quam  habuerunt  monachi 
Sancti  Martini  Majoris  Monasterii ,  qui  Deo  ac  Deo  dilecto  Jobanni 
Evangelistae  servienles  Fontanis  morabantur,  cum  monacbis  Sanc- 
lae  Crucis  de  Talamonte  et  cum  canonicis  de  Angulis  atque  omni- 
bus qui  tam  injusto  dono  Pipini ,  filii  Chaalonis,  quam  sua  fraude 
totum  mariscum  eorumdem  de  Angulis,  sicut  a2  sterio  Chaionis 
fluminis  atque  a  sterio  sanctae  Mariae  clauditur,  a  prisca  donalione 
quam  Guillelmus  Juvenis  de  Talamonte  Sancto  Martino  ac  Sanclo 
Johanni  fecerat,  separare  violentis  manibus  temptaverunt. 

Prefalus  itaque  Pipinus ,  cum  nepos  illius  memorati  Guillelmi 
esset  et  haeres ,  non  elemosinam  ejus  ex  integro,  ut  justum  fuerat, 
cuslodiendo  servavit  verum  etiam  ,  jam  dictum  mariscum  violenter 
invadens ,  maximam  partem  ipsius  ad  claudendum  sibi  retinuit, 
reliquum  canonicis  de  Angulis  vel  quibus  placuit  perlinaciter  dis- 
tribuit. 

Cum  vero  Ainulfus,  qui  lune  prior  de  Fontanis  exislebat,  caeteri 
que  fralres  qui  cum  eo  erant  hanc  violentam  pervasionem  eidem 
Pipino  aliis  que  simul  assidue  calumpniarentur  aliquatenus  ipse 
tandem,  illorum  calumpnia  permotus,  dédit  pariter  Sanclo  Martino 
ac  Sancto  Johanni  decimationem  sui  clausi,  quod  erat  ex  eo  marisco 
quem  ille ,  ut  relalum  est,  invaserat,  sed  et  eundem  similiter  clau- 
sum  eis  concedens  condonavit  et  condonans  concessit  ea  scilicet 
ratione  ut,  si  illud  a  se  vellet  separare,  non  alicui  nisi  Sancto  Mar- 
tino monachis  que  ipsius  rectum  in  eo  habentibus,  donaret. 

Ipse  autem  Pipinus,  paucis  admodum  transactis  diebus,  mo- 

*  Probablement  distribuuntur. 

Eticr,  canal  ou  rivière  canalisée  conduisant  à  la  mer  l'eau  qui  s'écoule  des  marais. 


56  ; 

riens  predioiufll  dliuimm lifilAfi  finiri  <!<•  Talamonle  reliquil,ul 

monachi  ejOfl  aflinnabanl. 

Il<><   aulem,  p<»tquam  mnnarhi  ÉÊ  I  ontanis  au. lin  uni  ,  domim 
illius  lauquam  iuju^lum  l  alumpniali  sunl.  Kl  (jiiia  <  almnpni.i 
rum  nichil  ris  valuil  adeomilem  Pirla\ensein,<iuillelmum  vi.lHii  el, 

conqneveiUef  pc  nouera  pollicesIÉf  itoëmrairt  fmtiim  rectum 
v\<  de  moMchig  de  Ttlanionte  faccrel ,  qui ,  dono  Pipini  se  coope- 
rienles,  marismm  eorum  de  Angulis  fraiululmln  lehnnenl. 

Al  Elle  prolinus  abbalem  Snnclae Crucis,  ad  hoc  rectum  farien- 
dum,  Talamonlis  coram  se  rentre  fecil.  (aiui  ilaque  «main  ipso  co- 
mile  ab  ulrisque  partibus  causae  uarratae  fuissent.  Olode  Hor  ha, 
ab  eo  simul  que  omnibus  rogalus,  judicavil  quod  monachi  Sanni 
Marlini  secundum  carlulam  quae  ibi  lecta  fucral  el  quae  eratde 
priore  dono,  memorali  scilicet  (iuillelmi ,  pcr  duelli  probalionem 
deberenloslendere  quia  mariseus,  de  quo  lanla  iiebat  conlmtio,  in 
eodem  dono  Sancto  Marlino  ac  Sanclo  Jolianni  fuerit  dalus. 

Dcnique  ad  locum  Monasleriorum  ,  ubi  cornes  mandaveral,  al> 
his  alque  illisad  ducllum  faciendum  venlum  esl.  Poslremo  pugile* 
armali  ad  ecclesiam  ambo  perducunlur;  deinde  coram  altari  uln- 
que  ad  jurandum  preparatus  conslilit. 

Sed  pugil  sancli  Marlini  eum  prior  ad  jurandum  accederel  el 
manu  teneretur  hoc  sacramentum  ,  Otone  predieenle,  cunclis  au- 
dientibus  juravit  :  «  Quando  Guillelmus  Juvenis  de  Talamonte  .  de 
«  quo  dicere  cogito,  terram  de  Fonlanis  et  terram  de  Angulis  do- 
rt navil  Sancto  Marlino  et  Sanclo  Johanni  carlula  et  dono,  in  eodem 
«  donomariscumdonavit.  »  Tune  vero  eum  aller  ex  hoc  sacramenlo 
perjurum  clamavit. 

Gum  ergo  ad  aream,  ubi  pugiles  ducebantur  ad  faciendum  duel- 
lum, universi  concurrentes  exirent,  canonici  de  Angulis  ad  Ainul- 
fum  priorcm  simulque  alios  monachos  de  Fonlanis  venerunl,  r<>- 
gantes  ut  eos  in  banc  duelli  probalionem  eum  monachis  Saurlae 
Crucis  reciperent;  quod  ipsi  libenter  annuentes  non  solum  eos  sed 
et  omnes  qui  in  hoemarisco  quicquain  haberc  videbaniur  in  illius 
probalionem  pugnae  communiter  receperunt. 

At  ubi  pugiles  contra  se  ad  pugnam  venerunl  injusliciae  causa 
non  diu  stetit  incerla  ,  sed  prolinus  a  domino  denudalur.  Pugil 
quippe  monachorum  Sanclae  Crucis  aliorum  que,  sine  mofl  Ini  pi- 
ler prosiratus  el  viclus,  nichil  aliud  eis  nisi  summum  dedecus  et 
maximum  dampnum  adquisivit  ;  propler  quod  dolore  ac  vererundia 
depressi,  eum  omnibus  aliis  qui  mariscum  Sanclo  Marlino  sublia- 


hère  voluerunt ,  tristes  ac  fiebiles  recesserunt.  Monachi  autem  de 
Fontanis  cum  sao  victore,  summo  Deo  justo  judici  bealo  que  Mar- 
tine* patrono  suo  inmensas  gratias  referentes,  ad  domum  suam  leli 
et  alacres  rediere  recuperato  jure  suo. 

Ut  ergo  ea  quae  superius  dicta  sunt  vera  esse  credantur,  ad  ve- 
ritalis  testimonium  corroborandum ,  non  unus  sed  plurimi  idonei 
lestes  introducanlur. 

Signum  Olonis  de  Rocha.  S.  Bernardi  fratris  ejus.  S.  Guisleberti 
de  Volura  ».  S.  Pétri  de  Bullo2.  S.  Guillelmi  filii  Herberti.  S.  Hu- 
gonis  filii  ejus.  S.  Hengolbaldi  Buzani.  S.  Pétri  M aschinoth.  S.  Guil- 
lelmi fratris  ejus.  S.  Pétri  filii  Rolberli.  S.  Bernardi  Bardeth.  S.  Ra- 
dulfi  de  Forte.  S.  Guillelmi  de  Forte.  S.  Gobini  de  Oiona  3.  S.  As- 
selini  Porcerii.  S.  Guillelmi  filii  Hugonis.  S.  Leovini  Maschini. 
S.  Rennulfi  filii  Engoffridi.  S.  Alexandri  fratris  illius.  S.  Rennulfi 
Robelini.  S.  Pagani  Cabolh4.  S.  Gosleni  filii  Acbardi 6.  S.  Geraldi 
filii  Hugonis.  S.  Pagani  fratris  ejus.  S.  Guillelmi  Salcini.  S.  Pétri 
de  Peroso6.  S.  Rainaldi  Buchardi.  S.  Ainulfi  prioris.  S.  Rolberli 
monachi.  S.  Guillelmi  monachi.  S.  Guallerii  monachi.  S.  Alfredi 
monachi.  S.  Geraldi Barbati.  S.  Martini  famuli.  S.  Johannis  famuli. 
S.  Bernardi  Noelli  de  Angulis.  S.  Oldreae  Thionis. 

'  Veluire,  canton  et  arrondissement  de  Fontenay-le-Comte  (Vendée). 
'  Seigneur  de  Poiroux  et  Rié. 

3  Olone,  canton  et  arondissement  des  Sables. 

4  Payen  Chabot,  de  la  famille  des  fameux  barons  Poitevins. 

5  Seigneur  de  la  Mote-Achard. 
fi  Poirou\,  canton  de  Talmont. 

Paul  MARCHEGAY. 


l.F.TTIU 

DE  HÉMISSION  ET  DE  MAIN-LEVEE 


K>     KAVUJH 


DES  IMAMS  MINEURS  DE  ROBERT  ESïll  \M 

4552. 


L'histoire  des  Estienne  et  les  services  rendus  par  ces  savants  typograph. m 
à  l'imprimerie  ainsi  qu'aux  belles-lettres  ont  été  tout  récemment  L'objet 
de  recherches  consciencieuses  et  pleines  d'intérêt.  En  4  858,  M.  Re- 
nouard  ',  en  4  839,  M.  Crapelet  a,  ajoutant  l'un  et  l'autre  aux  notions 
recueillies  par  Maittaire 3  dans  le  siècle  dernier,  tout  ce  que  la  science  bi- 
bliographique et  la  connaissance  approfondie  de  l'art  de  l'imprimerie  peu- 
vent fournir  de  renseignements  positifs  et  d'observations  ingénieuses  ,  sem- 
blaient avoir  épuisé  le  sujet,  et  rapporté  tout  ce  qu'il  est  possible  de  dire 
sur  leurs  illustres  devanciers.  Grâce  a  une  découverte  inattendue,  il  nous 
est  permis  d'ajouter  aces  monographies  presque  tout  un  chapitre  d'histoire. 
M.  Eugène  de  Stadler ,  ancien  élève  de  l'École  des  Chartes,  emplnyr  aux 
archives  du  royaume,  a  trouvé  dans  l'un  des  registres  du  Trésor  des  Char- 
tes4 la  pièce  que  nous  publions  ici,  et  au  moyen  de  laquelle  sera  dissi- 
pée  désormais  l'obscurité  qui  environnait  la  fuite  de  Robert  Estienne  ;« 
Genève. 

Robert  Estienne  Ier,  dans  son  apologie5,  a  dévoilé  tout  au  long  les  tia- 

1  Annales  de  l'imprimerie  des  Estienne  ,  ou  Histoire  de  la  famille  des  Esticnnr  et 
de  leurs  éditions,  2  vol.  in-8. 

>  Robert  Estienne,  imprimeur  royal ,  et  le  roi  François  Ier,  in-8. 

'   Stephanorum  historia,  vitas  ipsorum  ac  libros  complectens.  Lond.  4  709. 

4  Registre  2G4  bit,  pièce  283 

5  Réponse  aux  centuret  det théologien!  de  Parit,  XIII  juillet  MDLII.  Voy.  Rcnouard, 

justif.,  part   2,  p.  235. 

i.  38 


566 

casseries  que  lui  suscita  la  Sorbonue  pour  s'être  avisé  de  publier  les  livres 
saints  sans  autorisation  de  la  Faculté.  Sa  bible  imprimée  en  4  540  avait 
ému  contre  lui  une  bande  de  docteurs  dont  la  bile  s'échauffa  encore  par 
l'apparition  du  Nouveau-Testament  (1541),  dont  la  colère  tourna  en  fu- 
reur lorsque  les  commentaires  de  Valable  furent  livrés  au  public  (4  545). 
De  la  des  argumentations  haineuses,  des  censures,  des  calomnies.  Pour 
échapper  à  cette  guerre  dans  laquelle  ses  intérêts  et  sa  réputation  souf- 
fraient d'incalculables  dommages,  Robert  Estienne  implora  l'assistance  de 
François  Ier;  mais,  malgré  la  bienveillante  intervention  du  roi ,  il  crut 
s'apercevoir  «  que  la  nature  des  théologiens  estoit  telle  de  poursuyvre 
jusqu'à  la  mort  ceulx  auxquelz  ilz  se  sont  attachez.  »  Deux  déclarations 
royales  n'avaient  pu,  du  vivant  de  François  Ier,  le  soustraire  aux  poursuites 
de  ses  adversaires  ;  après  la  mort  de  son  protecteur ,  il  perdit  l'espoir  et 
le  courage  de  résister  plus  longtemps  aux  attaques  de  la  violence.  Il  s'en- 
fuit à  Genève  où  ,  par  dépit,  il  abjura  sa  religion. 

C'est  ici  que  commence  l'incertitude  des  biographes  sur  le  compte  de 
Robert  Estienne.  Us  ne  savent  ni  l'époque  de  sa  fuite  ni  les  circonstances 
dans  lesquelles  elle  eut  lieu.  Les  uns  le  font  partir  dès  l'année  4  548,  les 
autres  en  1554  seulement;  et  comme  les  registres  de  Genève  consignent 
son  mariage  avec  Catherine  Duchemin ,  à  la  date  du  4  4  décembre  4  550 , 
ces  derniers  supposent  un  voyage  préliminaire  à  Genève,  puis  un  retour  à 
Paris,  puis  la  fuite  définitive.  Quant  aux  enfants,  on  les  perd  de  vue;  on 
les  retrouve  pour  leur  transmettre  la  succession  paternelle  sans  difficulté 
ni  préalable ,  comme  si  les  biens  de  l'émigré  n'avaient  été  l'objet  d'au- 
cune atteinte  ;  enfin  on  disserte ,  on  conjecture ,  on  se  contredit  sans  ren- 
contrer la  vérité,  parce  que  les  éléments  manquaient  pour  l'établir.  Voici 
la  relation  des  faits  exposés  dans  leur  ordre  chronologique  d'après  le  do- 
cument que  nous  publions. 

Dès  le  milieu  de  4  547  ,  année  de  la  mort  de  François  1er ,  Robert  Es- 
tienne avait  combiné  ses  plans  de  retraite.  L'entreprise  était  difficile  pour 
un  homme  répandu  dans  le  commerce  et  dans  l'Université ,  chargé  d'une 
famille  nombreuse  en  bas  âge  ,  surveillé  par  la  malveillance  de  ses  enne- 
mis. 11  s'y  prépara  de  longue  main  et  avec  des  précautions  infinies  : 
il  commença  par  mettre  son  établissement  sous  le  nom  de  ses  enfants , 
comme  réalisation  de  l'héritage  qui  leur  revenait  du  chef  de  feue  Perrette 
Bade,  leur  mère.  Ensuite  profitant  des  relations  qu'il  avait  à  Strasbourg 
avec  les  parents  de  sa  femme ,  auxquels  il  avait  déjà  confié  l'éducation  de 
François,  l'un  de  ses  fils,  il  envoya  Robert  dans  la  même  ville,  avec  recom- 
mandation expresse  à  Conrad  Bade,  son  beau-frère,  de  le  faire  passer 


secrètement  de  Slrashourga  Lausanne.   Trois  ;nis  après  1 1  ViO),  i.linrlp*. 
I  roisièrao  lils  de  Kobei  l  Kslienue  .  lui  égalen  ml  amené  h  Lausanne, 
qu'on  lui  eul  appris  où  on  le  conduisait;  puis,  suc.  Hnlm  unit  H  a  de 
«•..mis  iniiMNall.s     François,  i    m  et  Jeanne  vinrcul  rejoindre  h 
Itoberl    el    Chai  les,   amenés  comme  irin-i  i  dans  le  plus  L't  and  m\sl,|,. 
|*O0  de   Strasbourg  .  les  deux   autres  de  Puis.    ||  ne  restait  ph 

que  Henri  ,  Marie  el  Catherine.  Ilohcil   l.stieime  confia  les  deux  lille^ 
à  son  frère  Charles  Lsiienne  .  el  ,  huis  pielexle  d'aller  pour  affain 
foires  de  Lyui.  il  se  mil  en  rouleaxec  Henri,  son  premier  ne  puisse  dj 
veis  Genève,  où  il  était  arrixedes  |,  mois  de  nou-mbi  |  |.V>u.  |.M  sfMt|, 
dans  col  asile,  il  réunit  ses  cnfanls  aulour  de  lui  et  les  emplova  chacun 
selon  ses  facultés,  dans  le  nouvel  établissement  qui  devait  destinais  |, 
faire  vivre  sur  la  terre  d'exil.   C'est  alors  qu'il  se   remaria   avec   une 
femme  qui  paraîtrait  l'avoir  aidé  dans  son  évasion. 

Cependant  l'iinpi-imeriode  Paris  était  toujours  en  activité  sous  la  direc- 
tion de  Charles  Estienue  :  one  édition  de  Térence  fut  publiée  encore  sous 
le  nom  de  Hubert,  le  27  novembre  4554.  L'édit  de  Chàteaubriant  rendu 
le  27  juin  de  la  même  année  vint  enfin  interrompre  les  travaux.  Lue  dif- 
posilion  de  cette  ordonnance  portait  que  :  tous  les  biens  tant  meubles 
«  qu'immeubles  de  ceulx  qui  se  sont  retirez  à  Genefve  pour  y  deinourvi 
«  et  résider  eulx  séparant  de  l'église»  fmsent  déclarés  appartenir  au  mi. 
En  conséquence  ,  saisie  fut  ordonnée  de  rétablissement  de  Robert  Es- 
tienne.  C'est  alors  que  Charles  Estieune,  comme  tuteur  et  curateur  des 
enfants  de  son  frère,  interjeta  l'appel  qui  a  motivé  la  délivrance  de  nos 
lettres  de  rémission.  11  invoqua  au  nom  de  ses  neveux  et  nièces  l'acte  ,|r 
partage  qu'avait  dressé  depuis  longtemps  la  prévoyance  de  leur  père  ;  il  lit 
valoir  en  même  temps  toutes  les  circonstances  spécieuses  ou  réelles  <mi 
pouvaient  militer  en  faveur  des  suppliants.  Menti  II,  obtempérant  aux 
raisons  alléguées,  déchargea  du  délit  d'émigration  les  quatre  aines.  Henri. 
Hubert,  Charles  et  François,  et,  de  plus,  dégagea  de  la  main-mise  les  por- 
tions respectives  de  tous  les  mineurs  qui  n'avaient  pas  atteint  leur  qua- 
torzième année.  L'acte  est  du  mois  d'août  45551, 

J'ai  besoin  de  donner  quelques  expirations  sur  les  dates  que  j'ai  assi- 
gnées aux  premières  circonstances  du  récit  qu'on  vient  de  lue.  Toute  ma 
chronologie  repose  sur  deux  points  :  l'arrivée  de  Robert  Estieooe 
nève  en  novembre  4550  ,  et  le  déptrl  du  petit  François  pour  siiasbourg 
en  4545.  Cette  dernière  année  n'est  pas  donnée  par  la  lettre  même  du 
texte  où  nous  lisons  au  contraire  que  «  environ  l'an  mil  cinq  cens  qua- 
ranteneuf,  ledit  François,  alorsâgé  de  six  ans  seullcmen  t.  fut  cm  m- 


568 

Mais  il  y  a  dans  celle  dale  une  erreur  évidente  de  copie.  En  effet,  François, 
qui ,  comme  on  le  voit  quelques  lignes  pins  haut,  était  âgé  de  douze  ans 
en  4  552,  n'aurait  pas  compté  moins  de  neuf  ans  eu  4  549.  Déplus,  si  cette 
dernière  date  était  exacte,  Robert  II,  qui,  d'après  notre  document,  quitta 
Paris  un  an  et  demi  après  François,  serait  parti  vers  le  milieu  de  4  55* , 
et  le  départ  de  Charles ,  qui  eut  lieu  trois  ans  après  celui  de  Robert  II,  ne 
pourrait  être  fixé  qu'à  l'année  1554;  or  l'ordonnance  royale  dans  la- 
quelle tous  ces  faits  sont  rappelés  est  du  mois  d'août  4  552.  11  faut  dune 
lire  dans  le  commencement  de  l'ordonnance  :  «  l'ans  mil  cinq  cens  qua- 
«  rante-cinq  (au  lieu  de  quarante-neuf)  ledit  François,  lors  aagé  de  six 
«  ans  seullement,  fut  emmené,  etc.  »  Cette  rectification,  que  justifierait 
suffisamment  la  ressemblance  des  deux  mots  cinq  et  ne??/"  dans  l'écriture 
d'île  de  grimoire,  rend  le  récit  parfaitement  intelligible.  François  Estienne, 
âgé  de  douze  ans  en  4  552,  était  né  en  4  540.  Si  l'on  suppose  sa  naissance 
arrivée  au  commencement  de  4  540,  il  avait  pu  accomplir  sa  sixième  année 
avant  Pâques  de  l'an  4  546,  c'est-à-dire,  suivant  l'ancien  style,  avant  la  lin 
de  4  545.  En  fixant  à  celte  année  son  départ  pour  Strasbourg  ,  on  trouve 
que  le  jeune  Robert  a  dû  être  emmené  à  Lausanne  dans  l'été  de  4  547,  et 
que  l'arrivée  de  Charles  et  des  autres  enfants  de  Robert  Estienne  dans  la 
même  ville  a  eu  lieu  entre  les  mois  de  juin  et  d'octobre  4  550. 

Je  n'ai  pas  dit  toutes  les  corrections  et  toutes  les  additions  que  les  let- 
tres de  Henri  II  fournissent  à  l'histoire  des  Estienne.  Ainsi  elles  consta- 
tent l'existence  d'un  fils  de  Robert  Ie*,  qui  n'a  été  mentionné  nulle  part , 
Charles,  que  le  chagrin  lit  tomber  malade  à  Genève,  et  qui  peut-être  suc- 
comba aux  atteintes  de  ce  mal.  Elles  précisent  en  outre  l'âge  de  tous  les 
membres  de  la  famille,  point  important  sur  lequel  on  avait  donné  jus- 
qu'ici des  approximations  qui  ont  entraîné  1rs  critiques  dans  une  foule  d'er- 
reurs. Par  exemple,  en  fixant  la  naissance  d'Henri  Estienne  en  4  548,  on 
a  été  conduit  à  placer  son  voyage  dllalie  en  4  568,  parce  qu'on  savait 
que  c'était  vers  l'âge  de  vingt  ans  qu'il  avait  dû  l'accomplir.  Or,  il  devient 
constant  que  Henri  n'atteignit  sa  vingtième  année  qu'en  4  562;  qu'il 
quitta  Paris  seulement  vers  la  fin  de  4  550  ;  qu'au  mois  de  novembre  de 
cette  année  il  était  à  Genève  avec  Robert  son  père,  qu'il  y  resta  tout  le 
temps  nécessaire  pour  monter  un  établissement  d'imprimerie,  et  qu'il 
travailla  même  dans  cette  imprimerie  ;  qu'enfin,  en  s'échappantdeGenève, 
il  se  rendit  directement  à  Venise,  où  il  était  encore  en  4  552.  Par  la  se 
trouve  renversée  l'opinion  des  biographes,  non-seulement  sur  le  voyage 
d'Italie ,  mais  encore  sur  celui  d'Angleterre  et  de  Flandre,  dont  ils  fixent 
la  date  à  l'an  1554.  Quant  à  Robert  Estienne  H,  on  prétendait  qu'il  n'a 


jamais  quitté   Pu  is.   Pool  rsH  M  e  !<•  conli 

im  notre  document  établi!  quec  est  par  loi  que  i 
iion  y 

il  nous  suiiii  <!<•  lèdroei  r  ces  dits  priacipaai    Lessavaots  en  biWfc 
phte  trouveront  uni  doute  d'autre*  éclaircissements  Èi  lin 
que  nous  recommandons  ;i  tous  DOS  lecteurs  oonroe  one  scène  inl 
de  la  \i<'  domestique  au  commencement  de  la  rorormi  ra  oorfrtoi 

etemptedes  désastres  etde  l'affliction  qae  la  passion  retigl 
cette  époque  «'ans  les  maisons  les  plus  BoMdéroeol  assii  >  des 

familles  les  plus  recommandées  par  leurs  services  n  leur  intëgi  tl 


Henry,  par  la  grâce  de  Dieu,  roy  de  France,  sçavoil 
à  tous  présens  et  advenir,  nous  avoir  receu  l'humble  supplù  a<  ion 
de  noslre  bien  amé  maislre  Cuarles-Estii iwifB,  nosfre  imprimeur 
ordinaire,  oncle  et  tuteur  de  Henry,  Rorert,  Charles  ,  lu  \n- 
çois,  Jeuaxne,  Catherine,  Jehan  et  Marie,  tous  enfans  me- 
neurs d'ans  de  Rorert  Estienne,  nostre  imprimeur  ordinaire  es 
lectres  hebraïcques ,  grecques  et  latines,  et  de  feue  Pllll  i  n 
Bade  m  tomme,  lesdils  enfans  aagez,  c'est  assavoir  :  ledit  Ht  nr\ 
de  vingt  ans,  Robert  de  dix-huict ,  Charles  de  quinze,  Frai 
de  douze ,  Jehanne  de  unze ,  et  Jehan  de  sept  ou  environ  ,  conle- 
nant  que  environ  l'an  mil  cinq  cens  quarante-neuf  ledit  Frai: 
lors  aagé  de  six  ans  seullement,  fut  emmené  par  ung  marchant  de 
la  ville  de  Strasbourg  pour  lui  servire  et  aprendre ,  tant  au  t'aiei 
de  la  marchandise,  estude  que  en  la  congnoissam  e  do  la  langue 
germanieque,  lequel  marchant  le  meistenpension  chez  ung  nommé 
i  heobaldus,  demourant  en  ladicle  ville  de  Strasbourg,  homme  de 
sçavoir  pour  instituer  jeunes  enfans  ;  et  environ  ung  an  et  domy 
après,  Robert,  l'un  desdits  enfans,  à  moisme  effoct,  fut  baille  ;i 
Conrard  Bade  son  oncle  maternel  imprimeur,  lequel  Conrard  le 
meit  avec  ung  nommé  Alix,  lequel  feignant  le  voulloir  menei  I 
Troyees  cheuz  le  papetier  fournissant  la  maison  do  *<>n  pire,  le 
mena  en  la  ville  de  Lozanne  ignorant  du  tout  où  il  le  menoil  ;  au- 
quel lieu  de  Lozanne  fut  icelluy  Robert  mys  avoe  un-  nommé  Ka- 
bicus  lequel  l'institua  on  liobrieuet  l'envoya  aucolleige;  ei  environ 
Iroya  ans  après,  Charles  aulre  desdits  enfans  fui  envoyé  audil  lieu 
do  Lozanne ,  ne  sçail  ieeltuy  suppliant  par  qui  ,  emnmeut  ne  quelle 
raison:  et  \  fui  mis  on  pension  ehcuz  ung  précepteur  qui  l'insti- 


570 

luoit  ez  leclres  grecques  ;  et  fut  en  icelle  ville  de  Lozanne  peu  après 
amené  le  dessus  dit  François  estant  auparavant  à  Strasbourg,  ne 
sçait  aussi  par  qui ,  et  fut  mys  en  pension  avec  ung  nommé  de 
Bellenove ,  lequel  l'instiluoit  en  grammaire ,  en  la  langue  du  païs  ; 
et  peu  après  y  furent  pareillement  menez  deux  autres  desdits  en- 
fans  nommez  Jehan  et  Jehanne,  par  une  femme  qu'on  disoit  avoir 
esté  prinse  par  le  père  desdits  enfans  en  secondes  nopces,  laquelle 
les  meist  avec  ledit  de  Bellenove  et  sa  femme  pour  ce  qu'ils  te- 
noient  tous  deux  escolles ,  le  mary  pour  les  filz ,  et  la  femme  pour 
les  filles;  et  au  regard  des  deux  autres  filles  nommées  Catherine 
et  Marie  elles  sont  toujours  demeurées  et  sont  encore  à  présent  à 
Paris ,  en  la  maison  et  garde  dudit  suppliant,  dès  et  depuys  qu'il 
a  esté  esleu  et  ordonné  leur  tuteur  et  curateur,  au  lieu  dudit  Ro- 
bert leur  père  et  au  moien  de  son  absence  et  qu'il  s'esloit  retiré 
en  la  ville  de  Genefve  dès  le  mois  de  novembre  mil  cinq  cent  cin- 
quante ;  de  laquelle  ville  de  Genefve ,  ledit  Robert  père  envoya 
deux  ou  trois  moys  après  que  ses  dits  enfans  furent  audit  lieu  de 
Lozanne  ung  homme  incongneu  ausdits  enfans,  pour  leur  déclairer 
de  sa  part  qu'il  estoit  venu  exprès  par  devers  eux  avec  argent  pour 
les  mener  à  leur  dit  père  sans  leur  dire  ne  faire  entendre  en  quel 
lieu  il  estoit ,  de  sorte  que  à  la  persuasion  dudit  personnaige  et 
aussy  pour  obéyr  à  leur  dit  père ,  allèrent  avec  le  dessus  dit ,  le- 
quel les  conduict  et  mena  jusques  en  la  ville  de  Genefve ,  en  la- 
quelle ilz  trouvèrent  leur  dit  père  et  ledit  Henry  leur  frère  aisné, 
lequel  à  ce  quilz  entendirent  lors,  y  avoit  aussy  esté  mené  par  leur 
dit  père ,  faignant  le  mener  es  foires  de  Lyon  et  autres  lieux  de  sa 
négociation  ;  et  lors  leur  f'ust  à  tous  dict  en  général  par  leur  dit 
père  qu'il  s'estoit  là  retiré  au  moien  de  quelques  fascheries  que 
l'on  lui  voulloit  faire  en  France,  sans  autre  chose  leur  déclairer  ; 
et  à  l'instant  commança  à  les  occuper  tous  en  divers  actes  et  minis- 
tères, selon  leur  capacité  et  cognoissance  qu'ils  povoient  avoir,  de 
son  estât  et  de  ce  qui  en  dépend  ;  et  depuys,  persuadez  de  revenir 
en  France  par  les  fréquentes  et  ordinaires  exhortacions ,  remons- 
trances  et  prières  du  dit  suppliant,  leur  oncle  et  tuteur,  lesquelles 
il  a  par  plusieurs  fois  réitérées ,  tant  par  lectres  que  par  parolles 
de  gens  par  luy  envoiez  exprès  avec  argent  pour  les  ramener ,  au- 
roient  iceulx  pauvres  jeunes  enfans  fort  désiré  retourner  ;  et  s'en 
sont  par  plusieurs  fois  mys  en  grant  debvoir,  mais  ne  leur  a  esté 
si  tost  possible  pour  la  vigilence  et  curieuse  observacion  de  leur 
dit  père ,  lequel  s'en  lenoit  si  près  qu'il  ne  les  perdoit  jamais  de 


Ï7I 

vcue ,  et  les  tenoit  fort  eslroictemenl  el  en  grande  subjeclion  ; 
toutestnys  ledit  Henrj  nisne  Irouvn  moien  de  s'absenter  de  son  «lit 
pèfè  et  s'en  ,ill,i  .1  Nenise  on  il  est  encore  A  présent,  en  la  maison 
de  François  il'  Astila  el  autres  héritiers  de  feu  Aide  ,  première  mai- 
son de  ItMir  arl  d'imprimerie  ,  pour  MaJtfcÉM  l'MMfflM  an 
d'yeelle;  n  l'exemple  el  invention  duquel  Henry,  lro>s  j. airs  après, 
Robert  second  (Hz  parlil  dudilGenef\e  pour  venir  a  Paris  on  il  gg 
à  présent  avec  le  ditsupplianl  son  tuteur,  sans  jamais  en  a\oir  rlM 
déclairé  à  ses  autres  frères  et  seurs,  et  mesmes  à  (Charles  Iroisiesme 
filz,  lequel  se  doublant  de  son  entreprise  l'avoit  par  plusieurs  fois 
et  instamment  prié  de  ne  s'en  venir  sans  luy;  ce  que  n'oza  faire 
loutesfoys  le  dit  Robert,  craignant  le  mal  contentement  du  père 
et  qu'il  s'aperceust  de  l'entreprinse  ;  dont  le  dit  Charles  ainsi  de- 
mouré  avec  le  dit  père  a  depuys  conceu  si  grant  ennuy  qu'il  en  est 
lumbéen  maladie  :  Etadverty  noslre  procureur  général  de  nostre 
parlement  de  Paris  que  le  dit  père  s'estoit  absenté  de  nostre  royaume 
et  allô  demouré  en  la  dicte  ville  de  Genefve  ,  a  fan  I  saisir  tous  les 
biens  trouvez  en  la  maison  d'icelluy  comme  appartenans  au  dit  père, 
lequel  suppliant  pour  son  oflice  de  tuteur  se  y  est  opposé  pour  ce 
que  parlaige  avoit  esté  faict  des  dits  biens  avec  le  dit  père  et  eufans, 
pour  leur  pari  et  portion  de  leur  defuncte  mère,  long-temps  pré- 
eeddant  que  le  dit  père  sortist  de  nostre  royaume  pour  aller  de- 
mourerau  dit  Genefve;  et  n'esloit  demouré  en  la  dicte  maison  que 
la  part  des  dits  enfans.  Pour  ces  causes  le  dit  suppliant,  conguois- 
sant  qu'il  est  commis  tuteur  et  curateur  ordonné  par  justice  a  tous 
les  dits  enfans  pour  la  conservation  et  défence  tant  de  leurs  person- 
nes et  biens  que  de  leur  honneur  et  réputa<  ion  ,  suyvant  les  (bar- 
ges données  par  la  loy  à  tous  tuteurs  et  curateurs,  nous  a  fan  l  Usé* 
humblement  supplier  et  requérir,  pour  ne  riens  obmectre  de  son 
debvoir  el  office  susdits,  que,  actendu  la  qualité  et  circonstance  du 
faict  tel  que  dessus ,  le  baz  aage  et  innocence  desdits  pauvres  pu- 
pilles ,  l'ignorence,  rudesse  et  faulte  de  jugement  d'iceulx,  el  que 
les  dits  pauvres  enfans  n'ont  jamais  eu  coiignoissance  de  l'ordon- 
nance par  nous  faicte  contre  ceulx  qui  se  retirent  et  vont  demourer 
au  dit  Genefve  et  autres  lieux  mentionnez  en  icelle  ordonnance,  et 
aussy  qu'elle  a  esté  faicle  et  publiée  depuis  que  leur  dit  père  tfeil 
retiré  de  nostre  royaume,  leur  voulloir  enecqu'ilz  nous  pourroien? 
avoir  offencé  impartir  noz  grâce  et  miséricorde  :  Porit  Ci  i^i-u 
que,  considérant  la  faulte  que  pourroienl  avoir  CD  M  <omtm 
dils  myneurs  estre  plus  loti  advenue  p;n  une  pun 


572 

sance  et  craincle  fillialle ,  jeune  et  indiscrette  ,  que  par  malice  , 
n'ayans  jamais  eu  congnoissance  de  la  délibéracion  de  leur  dit  père, 
adhéré  ne  preste  consentement  à  ycelle,  n'ayans  encores  la  plus- 
part  des  dits  enfants  aucune  usaige  de  raison  ne  congnoissance  de 
leur  debvoir  ;  ne  voullans  que,  pour  s'estre  leur  dit  père  absenté 
de  nostre  royaulme ,  les  dits  enfans  demourer  pauvres  et  ruynés  : 
avons  en  ensuyvant  nostre  naturelle  inclination  disposée  plus  à 
bénignité  et  clémence  que  à  sévérité  et  rigueur  de  justice ,  de  nos- 
tre certaine  science  ,  grâce  spécial ,  plaine  puissance  et  auctorité 
royal,  dict  et  déclairé  ,  disons  et  déclairons  que  n'avons  entendu 
et  n'entendons  la  part  et  portion  des  biens  appartenans  aus  dit 
Catherine  et  Marie  qui  ont  tousjours  demouré  en  la  dicte  ville  de 
Paris ,  comme  dict  est ,  avoir  esté  ne  estre  comprinse  en  la  saisie 
faicte  à  la  requeste  de  nostre  dit  procureur  général,  et ,  en  tant 
que  besoing  est  ou  seroit,  en  avons  faict  et  faisons  au  dit  suppliant, 
ou  dit  nom,  plaine  et  entière  main  levée  et  délivrance;  et  au  re- 
gard des  autres  biens  des  dits  enfans  estans  soubz  l'aage  de  qua- 
torze ans ,  comme  n'estans  capables  de  raison ,  avons  semblable- 
ment  faict  et  faisons  audit  suppliant  leur  tuteur  plaine  et  entière 
main  levée  des  partz  et  portions  à  eulx  appartenantes ,  à  la  charge 
que  dedans  six  mois  prochainement  venant  ou  plus  lost,  s'ilz  peu- 
vent sortir  de  la  puissance  de  leur  dit  père,  ilz  retourneront  résider 
en  nostre  dit  royaulme,  et  en  icelluy  vivent  en  bons  chrestiens  et 
catholiques.  Et  quant  aus  dits  Henry,  Robert ,  Charles  et  François, 
de  noz  grâce ,  puissance  et  auctorité  que  dessus ,  leur  avons  et  à 
chascun  d'eulx  en  tant  que  besoing  seroit,  quicté ,  remys  et  par- 
donné ,  quictons ,  remectons  et  pardonnons  les  faictz  et  cas  dessus 
dits ,  leurs  circonstances  et  dépendances ,  ensemble  toutes  peines, 
amendes  et  offences  corporelles  ,  criminelles,  etc.,  et  à  leurs  biens 
non  confisquez;  et  sur  ce  avons  imposé  silence  etc.,  en  mectant 
au  néant  etc. 

Si  donnons  en  mandement  par  ces  présentes  au  prévost  de  Paris 
ou  à  son  lieutenant  en  la  jurisdiction  et  ressort  duquel,  le  dit  Robert- 
Estienne  et  ses  enfans  estoient  demourans  et  lequel,  en  tant  que 
besoing  seroit  à  ce  faire,  nous  commectons  et  à  tous  noz  autres  of- 
ficiers etc.,  que  de  noz  présens  main  levée  ,  déclarations ,  grâce  , 
etc. ,  ilz  laissent  le  dit  suppliant  ou  dit  nom,  et  les  dits  enfans  et  chas- 
cun d'eulx  joyr  etc.,  leur  faisant  plaine  et  entière  main  levée  de 
leurs  dits  biens ,  en  contraignant  à  ce  faire  et  souffrir  les  commis- 
saires établiz  au  régime  et  gouvernement  d'iceulx ,  en  rendre  bon 


573 

l  omple  el  rein  qua  pai  Looles  unes  el  nui.,   rcs  ,  leur  s  ci  i.iiM.hi,,, 
blet,  non  okslanl   oppositions  ou  appellations  quel/.t  om|ues  |M)Ur 
lesquelles  ne   voulions   eslre  différé  :  Olf  (el  est  nostre  pi 

non  obslanl  comme  dessus  et  l'ordonnante  pariions  | >nln- 

eeulx  qui  se  Boa!  relirez  el  retireront  pour  l'advenir  lanl  au  dit  lieu 
deGencfve  que  autres  lieux  hors  nostre  royaume  el  quelconques 
autres  edielz,  statut/ ,  ordonnances,  loi]  ,  leshim  lions ,  mande- 
mensou  detïent  es  et  leclresà  ce  contraires;  ausqm  Iles  es  lanl  que 
besoingestou  seroit,  nous  avons  dérogé  el  dérogeons  part  »  i  (hk*M 
présentes  de  noz  science,  puissance  et  auctorité  que  dessin.  |j  pour 
ce  que  d'icelles  on  pourra  avoir  affaire  en  plusieurs  et  divers  lieux, 
nous  voulions  que  au  vidimus  d'icelles  deuement  collationnez  par 
l'un  de  noz  amezetféaulx  notaires  et  secreclaires  ou  fait  t  soûl/ 
royal,  foy  soit  adjoustée  comme  à  ce  présent  original  auquel ,  afin 
que  ce  soit  chose  ferme  et  stable  à  tousjours,  nous  avons  faictmectre 
nostre  scel,  sauf  en  autres  choses  nostre  droict  el  l'aultruy  en  toutes. 
Donné  à  Villiers  Costeretz ,  ou  mois  d'aousl ,  l'an  de  grâce  mil 
cinq  cent  cinquante-deux  et  de  nostre  règne  le  sixiome.  Ainsi  signé 
sur  le  reply  par  le  hoy,  Maistre  Geoffroy  de  Haulle-Clere ,  mais- 
tre  des  requestes ,  ordinaire  de  l'hoslel ,  présent.  Duthier.  Visa. 
Contentor  ,  Robillart.  Et  scellé  de  cire  vert  sur  las  de  soie. 

J.  QLICHERAT. 


574 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

Histoire  de  la  Gaule  sous  l'administration  romaike,  par  Amédée  Thierry,  corres- 
pondant de  l'Institut.  Tome  Ier,  un  vol.  in-8°.  Paris,  Just  Tessier,  quai  des  Au- 
gustins,  57. 

L'ouvrage  de  M.  Âmédce  Thierry  s'annonce  sous  un  titre  modeste  ;  c'est  un  mérite 
qu'on  ne  saurait  lui  refuser  après  la  lecture  de  ce  premier  volume.  Il  y  a  là,  en  effet, 
plus  et  mieux  qu'une  Histoire  de  la  Gaule  sous  l'administration  romaine  ;  il  y  a  une 
histoire  de  Rome  elle-même  et  du  monde  romain  tout  entier,  depuis  son  humble  ori- 
gine jusqu'à  son  développement  le  plus  vaste  et  le  plus  complet;  histoire  rapide,  il  est 
vrai,  et  esquissée  à  grands  traits ,  mais  présentée  sous  un  jour  et  à  un  point  de  vue  nou- 
veaux, mais  animée  d'un  genre  d'intérêt  qu'aucun  écrivain  n'avait  encore  su  lui  donner, 
ou  plutôt  lui  découvrir.  Cette  histoire  est  renfermée  dans  une  introduction  ,  qui  à  elle 
seule  forme  un  livre  à  part,  d'une  portée  supérieure.  Nous  essaierons  de  donner  une 
idée  de  ce  morceau  brillant  et  solide,  où  l'érudition  est  heureusement  réunie  à  la 
hardiesse  des  aperçus,  à  la  rigueur  des  déductions ,  à  l'élévation  de  la  pensée  et  du 
«tyle. 

Rome,  à  son  origine,  se  forma  d'un  mélange  de  populations  diverses  :  il  y  eut  agré- 
gation, fusion,  volontaire  ou  forcée.  C'était  là  un  procédé  matériel  qui,  bientôt  insuf- 
fisant et  impraticable,  fut  remplacé  par  un  mode  d'association  d'une  nature  toute  dif- 
férente. Au  lieu  de  transplanter  les  étrangers  sur  son  propre  sol,  Rome  les  greffa,  pour 
ainsi  dire,  sur  leur  sol  natal.  C'est  ainsi  qu'elle  fit  des  Romains  en  dehors  de  Rome, 
puis  des  Latins  en  dehors  du  Latium,  enfin  des  Italiens  en  dehors  «le  l'Italie.  Ce  sys- 
tème ,  une  fois  imaginé ,  pouvait  aller  vite  et  loin,  aussi  vite  et  aussi  loin  que  les  aigles 
romaines  ;  mais  la  cause  principale  qui  avait  ralenti  dès  le  principe  les  agrégations 
matérielles  ,  s'opposait  de  toute  sa  puissance  aux  agrégations  par  concessions  de  droits. 
Cette  cause5,  c'était  l'aristocratie,  envieuse,  jalouse  de  ses  privilèges,  exclusive,  a  Rome 
comme  partout.  Par  une  conséquence  toute  naturelle,  la  démocratie  agissait  en  sens 
contraire;  de  là  une  double  lutte,  lutte  intérieure  entre  les  patriciens  et  les  plébéiens, 
où  périrent  les  Gracqueset  Drusus;  lutte  extérieure  entre  Rome  et  les  races  italiques 
qui  achetèrent  au  prix  de  leur  sang  ce  titre  si  envié  de  citoyen  romain.  Le  résultat  de 
la  guerre  sociale  fut  l'unité  de  l'Italie. 

Mais  là  ne  se  borna  pas  la  domination  romaine,  et  là  non  plus  ne  devaient  pas  s'ar- 
rêter les  concessions.  Il  y  eut  cependant  une  longue  pause  ;  car  il  faut  du  temps  avant 
que  le  vainqueur  s'habitue  à  considérer  le  vaincu  comme  son  égal  ;  et  d'ailleurs  l'éloi- 
gnement  diminuait  la  sympathie.  Mais  combien  de  causes  plus  sérieuses,  dans  les  pro- 
vinces mêmes,  s'opposaient  aux  tendances  qui  entraînaient  le  monde  romain  vers  l'u- 
nité :  la  diversité  des  races  conquises,  la  variété  de  leurs  législations,  de  leurs  religions, 
de  leurs  langues,  de  leur  éducation  intellectuelle,  la  distance  qui  séparait  toutes  ces 
races,  toutes  ces  législations,  toutes  ces  religions ,  toutes  ces  langues  entre  elles,  et 
chacune  d'elles  du  peuple  et  du  droit  romains,  de  la  langue  et  de  la  littérature  latines? 
Que  de  difficultés  à  vaincre  !  et  quel  heureux  concours  de  circonstances  ne  fallait-il 
pas  pour  faire  un  tout  unique  de  celte  masse,  hétérogène?  Il  fallait  d'abord  que  l'aris- 
tocratie fut  vaincue,  et  elle  le  fut.  L'alliamc  des  provinces  et  du  parti  démocratique 


<  Mil    uni:  la  i  lilll.    il.     I.i   i  epidiliqu.        Lj   lihetle   |>i)litli|ll.     un  ni  I    .i\<  .     elle  ,    m 
C8t   proi  latin •«•  .m    moins  en  piiioip.    ;  Bl    II   suint,    innent.'    tOUl   Cîil 
l'unit.    |..u-  toute-,   I.s  vni.s    (|in    lui  sont  ouvrîtes.   H  f;,ul  favot  i*.  i   . .  tte  mai.  In       t.  Il- 
<st  la  politique  de*  emp.  rems.  Ici  SC  déroule  M  ina;;mlique  I  -»  I  »  1 .  .m.  .mi   M 
inoiitre  souvent  neuf  et  hardi,  halnl.-  1  gTOMMr  les  faits,  à  les  sainir  et  à  les  faire  entrer 
sans  effort  dans  son  «adre.  Il  nous  fait  suivre  les  propre»  successif*  de  l'unit*   politiqm 
de  l'unit.  législative,  de  l'unité  intellectuelle,  et  de  l'unité  religieuse  qui  tendent  à  s'é- 
tablir dans  l'emp  re  romain.  Il  nous  fait  assister,  suivant  ses  expressions,  •  à  ce  long 
travail  de  centralisation  administrative  et  politique,  qui  s'accomplit  sous  U   direction 
du  gouvernement  impérial,  o  On  est  étonne  de  remontrer  tant  de  haute  raison  et  de 
si  grandes  vues  à  une  époque  de  l'histoire  si  n<  qo'sion  ;  et  peut-être  ne  sera- 

ee  pas  sans  peine  que  plus  d'un  lecteur  se  verra  forcé  de  tempérer  -<>n  admiration  pour 
Il  i ■< -publique  en  faveur  de  l'empire.  On  ne  lira  pas  non  plus  sans  une  sorte  de  inrpi  i*< 
certaines  appréciations  de  M.  Thierry,  qui  contredisent  jusqu'à  un  certain  puint  la  rou- 
tine historique.  Ce  n'est  pas  une  vérité  vulgaire,  par  exemple,  que  Tibère  fut  un  génie  de 
gouvernement,  véritable  organisateur  de  l'empire  ;  que  Claude  fut  le  père  de*  provinces. 
etc.  Nous  ne  connaissons  guère  l'un  que  comme  un  monstre  farouche,  et  l'autre  comme 
un  prince  débonnaire  et  imbécille.  Il  parait  impossible  cependant  de  ne  pas  leur  accor- 
der le  mérite  que  leur  attribue  M.  Thierry,  et  qui  prouve  au  moins  que  tout  sentiment 
n'était  pas  éteint  dans  leur  âme.  Voilà  ce  que  les  historiens  moralistes  n'ont  pas  eu  le 
temps  de  nous  enseigner  ;  pressés  qu'ils  étaient  de  nous  édifier  au  lieu  de  nous  instruire, 
ils  ont  fait  pour  la  plupart  de  l'histoire  de  l'empire  romain  une  série  de  biographies,  où 
sont  prodiguées  tour  à  tour  les  formules  les  plus  banales  de  l'indignation  ou  de  la 
louange,  tâche  facile  et  qui  n'exige  qu'une  plume  vertueuse.  M.  Thierry  a  prouvé  que 
c'est  encore  là  une  histoire  à  refaire.  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  avec  lui  jeter  un 
coup  d'oeil  sur  les  caractères  divers  de  la  littérature  impériale,  à  Rome  et  dans  le>  pro- 
vinces, sur  le  développement  des  idées  sociales  après  le  règne  d'Auguste ,  sur  les  mo- 
difications si  intéressantes  du  droit  romain  depuis  la  loi  des  douze  tables  jusqu'à  la  lé- 
gislation de  Justinien,  enfin  sur  la  lutte  et  le  triomphe  du  christianisme.  L'ensemble 
de  ces  considérations,  qui  se  rattachent  étroitement  dans  la  pensée  de  l'auteur,  et  qui 
concourent  au  développement  d'une  grande  idée,  compose  assurément  un  beau  HffO, 
qui  réveille ,  qui  suggère  une  foule  de  réflexions,  de  rapprochements  frappants  et 
presque  involontaires,  en  un  mot,  qui  fait  penser.  C'est  le  meilleur  éloge  que  nous  en 
sachions  faire. 

M.  Thierry  n'a  pas  été  avare  de  citations,  et  avec  raison.  C*OBt  surtout  lorsqu'on 
développe  des  considérations  générales,  lorsqu'on  poursuit  la  àemonftratfofl  d'une  i'l< ••• 
qu'il  faut  appuyer,  pour  ainsi  dire,  chaque  assertion  sur  une  autorité.  On  ne  *. 
guère  de  l'annaliste  qui  raconte  un  fait  pur  et  simple,  à  sa  date  ;  mats  on  doute  volon- 
tiers de  la  vérité  d'une  appréciation,  de  |a  justesse  d'une  vue  historique  lorsqu'elle  n'est 
pas  entourée  d'un  cortège  de  preuves.  M.  Thierry  a  nu*  -i  «  ontribution  l<  -  p«>.  tes  aussi 
bien  que  les  historiens,  et  les  fragments  qu'il  cil  al  souvent  de  ton  lira 

qu'ils  lui  prêt- -ni  ;  C$f>  s'il*  M>n(  d '■  \«  .  II. ut.  *  preuvi  - 
sont  à   leur  tour  le  meilleur  commentai 

I  n  par.  d  livre,  qui  enrichit  la  si  tans  doutt  iu*»l  pour  résultat  de  r< 

plus  directs  et  plu*  ln< :  Institut. 

W.Q, 


576 

Les  Olim  ou  Registres  des  arrêts  rendus  par  la  eour  du  roi  sous  les  règnes  de  saint  Louis, 
de  Philippe-lc-Hardi ,  de  Philippe-le-Bel ,  de  Louis~le-Hutin  et  de  Philippe-le- 
Long,  publiés  par  le  comte  Beugnot  ,  membre  de  l'Institut,  in-4°,  tome  I.  — Paris, 
imprimerie  royale,  4  839. 

Cette  publication  est  sans  contredit  la  plus  importante  parmi  les  nombreux  volumes 
que  compte  déjà  la  Collection  des  documents  inédits  relatifs  à  l'histoire  de  France. 
Elle  réunit  au  plus  haut  degré  les  caractères  essentiels  déterminés  dans  l'Institution  des 
travaux  historiques.  Quoi  de  plus  national,  en  effet,  qu'une  compilation  où  se  trouvent 
rassemblées  toutes  les  traditions  politiques  ,  judiciaires  et  administratives  en  vertu  des- 
quelles s'exerçait  la  souveraineté  du  roi  au  treizième  siècle?  Quoi  de  plus  inédit,  si  l'on 
peut  ainsi  s'exprimer,  que  ces  vénérables  registres  olim  que  le  parlement  de  Paris  te- 
nait fermés  sous  le  sceau  du  secret  ;  que  les  savants,  les  publicistes,  les  hommes  d'Etat 
des  siècles  derniers  durent  se  résigner  à  ne  pas  connaître;  dont  un  ministre  de  Louis  XVI, 
M.  Bertin,  ne  put  avoir  copie  qu'en  la  faisant  dérober,  et  grâce  à  ce  que  ce  larcin  fut 
entouré  d'un  mystère  incroyable? 

Le  premier  registre  olim,  reproduit  en  entier  dans  le  premier  volume  de  M.  le 
comte  Beugnot,  n'occupe  pas  moins  de  944  pages  in-4°,  dont  44  5  sont  consacrées  au 
texte  des  enquêtes  (de  l'an  4  255  à  4  272),  et  le  reste  à  celui  des  arrêts  (de  l'an  4  234  à 
4  275).  Par  cette  dénomination  d'enquêtes  et  d'arrêts,  inquestœ,  arestaciones,  il  faut 
entendre  les  décisions  émanées  de  la  cour  du  roi,  et  rendues  les  unes  sur  enquête ,  les 
autres  sur  plaidoirie.  Quant  aux  enquêtes  proprement  dites ,  c'est-à-dire  les  informa- 
tions légales  qui  ont  motivé  les  jugements  appelés  inquestœ,  elles  manquent  entièrement 
ou  nesontque  l'objet  d'indications  très-laconiques,  à  peine  suffisantes  pour  établir  com- 
ment au  treizième  siècle  on  procédait  à  cette  formalité.  Il  ne  faut  pas  s'attendre  non 
plu9  à  trouver  dans  ces  registres  toutes  les  sentences  prononcées  par  le  parlement  dans 
l'intervalle  de  temps  qu'ils  embrassent.  D'abord  ils  ne  présentent  que  des  arrêts  civils  , 
et  en  second  lieu  M.  le  comte  Beugnot  a  fort  bien  prouvé  qu'un  choix  avait  été  fait  dans 
l'espèce  ;  de  sorte  que  le  recueil  auquel  ce  choix  a  donné  lieu  ne  doit  pas  être  con- 
sidéré comme  un  registre  officiel  des  travaux  de  la  cour,  mais  seulement  comme  un 
manuel  de  jurisprudence  propre  à  régler  ses  décisions. 

Il  nous  serait  impossible  de  donner  ici  un  aperçu  des  matières  contenues  dans  les  4  926 
arrêts  dont  se  compose  le  volume  publié.  On  pense  bien  qu'il  n'est  pas  de  question  im- 
portante qui  n'y  ait  sa  place.  Rapports  de  vassalité  des  seigneurs  entre  eux  et  de  ceux- 
ci  au  roi  ;  caractère  et  perception  des  redevances  féodales  ;  droits  de  justice  ;  état  des 
serfs,  des  affranchis  et  des  cultivateurs  libres  ;  situation  des  communes  dans  l'état  :  tous 
ces  points,  traités  tant  de  fois,  reviennent  à  chaque  page  des  olim,  et  les  contestations 
dont  ils  sont  l'objet  les  placent  sous  des  aspects  neufs  et  variés,  où  la  science  recueil- 
lera des  lumières  que  les  Chartes  toutes  seules  ne  !ui  ont  pas  encore  données. 

Un  monument  de  cette  importance  demandait  à  être  précédé  d'un  exposé  critique  qui 
en  fît  dignement  l'introduction.  Cette  tâche  convenait  aux  études  et  à  l'esprit  de  M.  le 
comte  de  Beugnot.  Sans  s'écarter  du  cercle  que  lui  traçait  sa  publication  ,  il  s'est  har- 
diment attaqué  aux  origines  du  parlement,  problème  souvent  débattu  ,  mais  sous  l'em- 
pire de  tant  de  passion  et  de  tant  de  préjugés,  que,  malgré  la  plus  grande  science  et  la 
meilleure  volonté  du  monde,  on  n'avait  produit  jusqu'à  présent  que  des  factum  au  lieu 


«I.  solaiioni    k coup  tài  I •  -  1 1 1 1 . ■  -  il.  noblesse  d<  cette  illmin 
être  mieni  ili-. m.  •.  qu'< 

If  aie  là-propos  cm  ni  l<'  moindre  mérite  duMvani  éditeur.  La  bellt  nr  la- 

quelle s é  m  dissertation  Lui   île  ion  travail  uo  modèle  qni  m recc 

ii.iiv  |ei  du  r<  beuri  d'oi  I   Inès.  I ><  ;igé  de»  préventions  par  lesquelles  le»  nu. 
consulte»  onl  été  égares .  il  ne  va  pas  dépister  l<  pa 
iicunr.  !..  m  champs  <l<-  mtn  1 a  Im  champ*  4*  maitles  malla,  placita,  eonei 

•le  la  pr<  un.  r.    .  i    île  la  seconde  rare  lui  il.  m.  ni  mutiles  à  évoquer  ;  car  il 

I  institutions  disparaître    l'une  après  l'autre  dan»  la  ruine  des  régimes  di\- 

les  avaient  éialdics.  Loin  que  le  parlement  lui  semWeiondi  i  l'instar  de  a  qoi  existait 

dans  les  temps  antérieur*  .   il  le  trouve  né  prér'.s.nu  ni  poaraislor  l*aotsS)U  dn  poUTOif 
qui  avait  tout  renversé,  tout  confondu.  C'est  dans  la  maison  du  premier  roi  de  Pi 
que  M.  Reugnot  cherche  et  trouve  les  éléments  dont  s'est  formée  plu»  tard  la  cm 
lu  royaume 

D'après  le-  principes  du  régime  féodal,  le  chef  de  la  troisième  dynastie  avait  un. 
hle  juridiction,  d'abord  sur  ses  vassaux  de  France,  comme  seigneur  terrien,  puis  mu  l> 
grands  barons,  comme  chef  de  l'association  des  seigneurs.  Il  exerçait  la  première  de 
ces  juridictions  par  ses  officiers  ;  il  ne  pouvait  exercer  la  seconde  qu'en  poraonnoel  avee 
le  concours  des  grands  vassaux.  La  théorie  féodale  voulait  cette  distinetin, 
fin  du  dixième  siècle,  l'insouciance  ou  le  dédain  des  grands  tenanciers  n'en  père 
guère  la  pratique.  De  là  un  singulier  bénéfice  pour  la  justice  do  roi  ;  car  celui-ei 
lâchait  rien  de  son  droit  à  cause  des  défaillants,  et  quand  il  avait  à  procéder  de  sa  puis- 
sance royale,  les  juges  naturels  appelés  ,  il  suppléait  à  leur  absence  par  ses  (  ooseillen 
clercs  ou  parles  officiers  de  sa  maison.  En  peu  de  temps,  les  arrêts  rendus  sous  l'auto- 
rité de  ces  assesseurs  tout  domestiques  devinrent  valables  même  contre  les  plus  grands 
seigneurs.  Philippe-Auguste  fit  deux  choses  qui  achevèrent  de  déterminer  les  destin. .  . 
de  la  cour.  Plus  fort  que  ses  prédécesseurs ,  il  contraignit  les  pairs  a  venir  lui  adjuger 
la  confiscation  d'un  grand  fief,  mais  en  compagnie  de  ses  conseillers  ordinaires  :  et  par 
là  s'établit  le  principe  que  le  roi  pouvait  procéder  à  des  rigueurs  extrêmes  contr.   I.  - 
grands  vassaux,  dans  sa  cour  garnie  de  pairs  ;  il  créa  les  bailliages  qui  circonsern 
la  juridiction  de  la  cour  à  la  connaissance  des  appels,  et  par  conséquent,  l'élevant  d'un 
degré  ,  la  tendirent  plus  respectable  aux  yeux  des  peuples.  Il  faut  mettre  encore  en  li- 
gne décompte  l'institution  des  divers  corps  administratifs,  par  lesquels  des  attrihu 
tions  incompatibles  avec  celles  de  la  justice  furent  réparties  d'une  manière  plus  <  i 
nable  ;  l'introduction  des  légistes  dont  les  efforts  réussirent  à  remplacer  l'arbitrai 
l'autorité  des  lois,  etc.,  etc.  Dès  lors,  et  par  suite  de  l'extension  continuelle  du  dm, 
la  cour  du  roi  était  devenue  le  tribunal  suprême  d'un  grand  Etat.  L'ordonnance  de 
assigna  un  chef-lieu  à  ce  tribunal ,  régla  l'ordre  de  ses  assises  ,  détermina  les  fou«  tioni 
de  ses  membres,  et  le  parlement  fut  fondé. 

Telle  se  présente  la  théorie  de  M.  le  comte  Beugnot,  cherchée  avec  l'amour  du  vrai , 
trouvée  dans  les  lumières  de  la  raison  ,  exposée  avee  l'assurance  d'une  conviction 
time  A  un  esprit  qui  procède  de  cette  façon,  on  ne  demande  pas  s'il  est  jÔJ  d'avoir  bien 
interprété  les  monuments,  mais  on  s'empresserait  d.   lai  l  opinions. 

en  prof,    -m  de  •  ontraircs  aux  déductions  qu'il  a  tirées. 

il    y    aurait  en. m.-    U  IW  !«■  riche   fOlOftM  <l.    M,    BeUgUOt      Cent  d.v 


578 

pages  d'éclaircissements  suivent  le  texte  des  arrêts  ,  cent  dix-sept  pages  en  petit  texte, 
dans  lesquelles  se  pressent,  sous  la  modeste  dénomination  de  notes,  des  dissertations 
savantes  sur  plusieurs  points  de  droit  et  de  procédure ,  des  documents  inédits  pleins 
d'intérêt,  des  notices  destinées  à  faciliter  l'usage  des  anciens  monuments  judiciaires. 
Parmi  ces  travaux  subsidiaires ,  nous  citerons  un  mémoire  sur  l'ancienne  forme  de 
l'enquête  ,  une  liste  des  baillis  pendant  le  treizième  siècle,  une  notice  sur  les  rouleaux 
du  parlement  de  Paris ,  de  nombreux  emprunts  puisés  dans  le  cartulaire  de  Philippe- 
Auguste  et  dans  le  Trésor  des  chartes.  Enfin  le  livre  se  termine  par  quatre  tables  qui 
ont  été  dressées  avec  un  soin  digne  de  tout  le  reste,  par  M.  Douet  d'Arcq,  ancien  élève 
pensionnaire  de  l'École  des  Chartes. 

J.  Q. 

Les  Manuscrits  François  de  la  Bibliothèque  du  roi ,  leur  histoire  et  celle  des  textes 
allemands,  etc.,  etc.,  par  M.  Paulin  Paris,  de  l'Académie  royale  des  inscriptions, 
conservateur-adjoint  de  la  Bibliothèque  du  roi.  — Tome  III.  —  \  vol.  in-8°,  4  840. 
Paris. 

Ce  volume  est  le  troisième  d'un  grand  travail  entrepris  par  M.  Paulin  Paris,  sur  les 
manuscrits  en  langue  vulgaire,  conservés  à  la  Bibliothèque  du  roi.  Le  but  de  l'auteur 
est  de  faire  connaître,  soit  par  l'analyse ,  soit  par  des  extraits ,  les  ouvrages  de  diffé- 
rente nature  que  renferment  tous  ces  manuscrits.  Il  s'est  aussi  appliqué  à  faire  l'his- 
toire de  chaque  volume,  il  en  a  décrit  l'état,  la  forme ,  la  reliure  ;  il  a  même  signalé 
avec  soin  les  armoiries  ou  les  signatures  dont  la  plupart  d'entre  eux  sont  ornés.  Enfin, 
à  propos  des  nombreuses  compositions  inédites  que  M.  Paris  a  appréciées  ,  il  a  eu  soin 
d'indiquer  les  différents  travaux  dont  elles  avaient  été  le  sujet  ;  de  plus  il  a  recueilli 
sur  les  auteurs  de  ces  compositions  presque  toujours  ignorés  ou  mal  connus,  des  détails 
intéressants  et  curieux.  Comme  on  le  voit,  ce  n'est  pas  un  simple  catalogue  qu'a  entre- 
pris M.  Paulin  Paris ,  mais  un  ouvrage  consacré  à  notre  ancienne  littérature.  Dans  les 
deux  volumes  qui  ont  précédé  celui  que  nous  annonçons  aujourd'hui,  l'auteur  avait  déjà 
examiné  plusieurs  séries  assez  importantes  ;  ainsi,  dans  le  premier,  les  nombreuses  tra- 
ductions de  la  Bible  soit  en  prose,  soit  en  vers,  écrites  du  treizième  au  quinzième  siècle  ; 
dans  le  second,  toutes  les  rédactions  en  prose  des  romans  de  la  Table  ronde.  M.  Paris 
avait  accompagné  la  description  de  ces  romans  d'une  dissertation  étendue  et  curieuse 
sur  leur  origine. 

Le  volume  publié  aujourd'hui  ne  contient  l'analyse  que  d'un  petit  nombre  de  ma- 
nuscrits ;  mais  l'importance  de  quelques-uns  d'entre  eux  et  celle  des  ouvrages  qu'ils 
renferment  ont  paru  à  l'auteur  mériter  toute  son  attention.  Je  signalerai  entre  autres  le 
n°  6973,  qui  contient  le  roman  de  Florimond,  par  Aimé  de  Varennes.  Après  des  ren- 
seignements curieux  sur  l'auteur,  inconnu  jusqu'à  ce  jour,  M.  Paris  a  analysé  pour  la 
première  fois  cette  composition  qui  se  rattache  à  l'histoire  fabuleuse  d'Alexandre.  — 
Je  citerai  aussi  le  n°  6985,  où  se  trouvent  plusieurs  romans  de  chevalerie,  célèbres  pen- 
dant le  moyen  âge,  comme  Partenopex  de  Blois ,  et  les  chansons  de  Geste  d'Alexandre, 
de  Witikind  de  Saxe,  de  Guillaume  au  Court-Nez,  d'Anseis  de  Carthage.  Le  travail 
de  M.  Paris  sur  ce  manuscrit  se  recommande  par  une  analyse  étendue  du  roman 
d'Alexandre  et  de  celui  de  Guillaume  au  Court-Nez.  Les  branches  diverses  et  nom- 
breuses qui  composent  chacun  de  ces  poèmes   y  sont  appréciées  avec  art  et  classées 


&7V) 

avec  beaucoup  «l'ordre  et  «le   preciaion.  Noua  adresserons  ituleinciK    uno  rrlliquc  à 

M    r..n-  mit  1..  .lisposition  djB«on  liM'.  Kn  introdniaanj  d.ms  ,..ii  i**ju    la  plupait 

des  Indication!  bibliographiques  <|u'il  av. .a  ..  donner,  il  »'c»t  mi*   dan»  la  nén» 

ne  lea  faire  ni  assez  loi  pli<  itea.  Dana  un   ouvra(;e    destiné  à  faciliter 

d«|  i  ■-  I  li<  r<  \m  «  i  des  travaux  de  tous  genres,  on  n'a  jamais  trop  <!•  i .  i,-.  1;. ,..,..  ,,i. 
île  ..II.'  nature,  et  le  lecteur  ne  les  |aJaU  jamais  mieux  que  lorsqu'ils  «ont  ail  baadoa 
pages.  D'ailleurs  cette  ol>s,r\aiion  ne  diminue  en  rien  le  mérite  de  l'ouvrage,  et 
m  siuriniis  mieux  en  faire  l'éloge  qu'en  exprimant  à  l'auteur  l'impatient 
avec  laquelle  nous  en  attendrons  la  suite. 

!..      M       I.. 

Essai  historique  et  littéraire  sur  l'abbaye  et  sur  la  ville  de  Fécamp,  par  M.  La 
roux  de  Lincy.  h  vol.  in-8.  Chez  Ed.  Frère,  à  Houen. 

Peut-être  le  titre  de  l'ouvrage  n'annoncc-t-il  pas  assez  toutes  lea  choaca  coricusea 
qu'il  renferme.  M.  Leroux  de  Liocy  ne  s'est  pas  borné  à  ramener  à  un  •  n  semble  t]+ 
tématique  les  témoignages  épars  qui  concernent  Fécamp  :  l'essai  historique  lui  a  servi 
seulement  d'introduction  En  consacrant  la  plus  grande  partie  de  ses  recherches  au 
culte  du  précieux  sang  dont  le  monastère  de  Fécamp  prétendait  avoir  le  dépôt ,  il  a'eat 
ouvert  un  champ  aussi  peu  exploré  qu'il  est  fécond  en  singularités  légendaires  et 
historiques.  De  là  une  occasion  toute  légitime  de  rapporter  nombre  de  monuments 
inédits,  et  d'entrer  dans  l'examen  des  questions  littéraires  que  ces  monuments  com- 
portaient. Nous  citerons  ,  parmi  les  développements  donnés  par  l'auteur  à  cette  partie 
de  son  travail,  l'histoire  du  Saint-Graal;  l'analyse  du  roman  de  ce  nom;  un  poÉDM 
du  treizième  siècle  sur  le  précieux  sang,  reproduit  dans  son  entier;  l'office  du  i.n  - 
cieux  sang,  etc.  La  bibliothèque  royale  et  les  archives  de  Rouen  ont  encore  fourni 
à  M.  Leroux  de  Lincy  d'autres  pièces  que  nous  signalons  surtout  aux  amateurs  dea 
antiquités  normandes,  par  exemple  :  une  ancienne  description  des  reliques  conservées 
dans  l'église  abbatiale  de  Fécamp,  une  chronique  des  abbés,  rédigée  au  commence- 
ment du  siècle  dernier,  d'après  les  archives  du  monastère,  enfin  une  pièce  qui,  en  de- 
hors de  l'intérêt  local  qu'elle  présente,  est  de  la  plus  haute  importance  pour  notre  his- 
toire littéraire.  C'est  un  vidimus  fait  en  h  402,  d'une  charte  de  la  fin  du  douzième  siècle, 
par  laquelle  Raoul  d'Agences,  sixième  abbé  de  Fécamp,  reconstitue,  sous  le  patro- 
nage de  saint  Martin  ,  une  confrérie  de  jongleurs  qui,  dit-il ,  existait  déjà  du  temps  de 
Richard  Ier,  duc  de  Normandie.  Ce  témoignage  recule  donc  de  cent  cinquante  an» 
l'existence  des  académies  normandes,  dont  la  première  mention  ne  se  trouvait  que  dans 
le  poète  Wace. 

J.  Q. 

Idée  de  la  république  de  Pologîse,  et  son  état  actuel     MmhhiM  «le  la  Bibliotlx  qu' 
royale  de  Paris,  de  la  seconde  moitié  du  dix-huit  ,  publi.   par  VA.  Kurz- 

weil,  officier  polonais.  Paris  ;  Lacour,  rue  Mignon,  2    4  840.  Un  vol.  petit  in-8. 

L'idée  de  la  république  de  Pologne  est  un  mémoire  rapide,  concis,  mais  complet 
t  lucide,    et  rit    |.ai    un    .ml>  ■  ~~.nl  I  ut  ■  d<    I  '.  arsovie  .  BJI  !.»rul<  - 


580 

nient  étudié  la  constitution  du  royaume  de  Pologne,  et  qui,  dans  la  simplicité  de 
son  style  quasi  officiel,  met  à  nu  sans  contrainte  et  sans  fard  les  germes  de  mort  qui 
déjà  de  son  temps  consumaient  cet  Etat.  Outre  les  études  politiques,  on  voit  abonder 
dans  ce  mémoire  des  documents  intéressants  sur  la  propriété  du  sol ,  les  coutumes  du 
pays,  les  lois  civiles,  les  cérémonies  usitées  dans  les  grandes  solennités  publiques; 
enfin  l'auteur  pénètre  jusque  dans  les  détails  de  la  vie  privée  et  finit  par  un  résumé 
des  moeurs  et  du  caractère  des  Polonais,  dans  lequel  on  peut,  il  est  vrai,  lui  reprocher 
d'avoir  oublié  les  dix-huit  vingtièmes  de  la  nation,  pour  ne  s'occuper  que  de  la  caste 
privilégiée  des  nobles.  La  publication  de  cet  ouvrage  doit  attirer  à  M.  Kurzweil  des 
éloges  dont  nous  serons  d'autant  moins  avares  que  son  élégante  préface  témoigne  de 
l'intelligence  avec  laquelle  il  a  envisagé  son  sujet. 

H.  B. 

Annuaire  du  département  de  l'Allier,  pour  l'année  4  8-40  ,  un  vol.  in-4  8. 

M.  A.  Ripoud  ,  bibliothécaire  honoraire  de  la  ville  de  Moulins,  a  enrichi  ce  petit 
volume  d'une  notice  fort  étendue  et  accompagnée  d'un  grand  nombre  de  planches  sur 
un  bel  exemplaire  manuscrit  de  la  Bible  provenant  de  l'ancienne  abbaye  de  Souvigny. 

CHRONIQUE. 

—  Par  une  inexplicable  erreur  de  typographie,  le  nom  de  M.  E.  Gé- 
ruzez  a  été  complètement  défiguré  dans  notre  dernière  livraison 
(p.  610,  I.  3),  où  nous  annoncions  la  médaille  que  lui  a  décernée  l'Aca- 
démie française  pour  ses  Essais  d'histoire  littéraire. 

—  L'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  (section  d'his- 
toire générale  )  a  remis  au  concours  la  question  suivante,  pour  la- 
quelle elle  décernera  un  prix  de  1,500  francs  en  1842  :  Tracer  l'histoire  du 
droit  de  succession  des  femmes  dans  l'ordre  civil  et  dans  V  ordre  politique 
chez  le  s  différents  peuples  de  l'Europe,  au  moyen  âge.  Le  terme  du  nou- 
veau concours  est  fixé  au  30  septembre  1841 .  Eu  outre  la  section  d'his- 
toire générale  a  proposé  et  l'Académie  décernera  s'il  y  a  lieu ,  en  1842, 
un  prix  de  1500  francs  sur  la  question  suivante  :  Retracer  l'histoire  des 
Etats  généraux  en  France  depuis  1301  jusqu'en  1604.  —  Indiquer  le 
motif  de  leur  convocation ,  la  nature  de  leur  composition ,  le  mode  de 
leurs  délibérations ,  l'étendue  de  leur  pouvoir.  Déterminer  les  dif- 
férences qui  ont  existé  à  cet  égard  entre  ces  assemblées  et  les 
parlements  d^ Angleterre ,  et  faire  connaître  les  causes  qui  les  ont 
empêchées  de  devenir ,  comme  ces  derniers,  une  institution  régulière 
de  l'ancienne  monarchie.  Le  terme  de  ce  concours  est  fixé  au  31  dé- 
cembre 1841. 

—  M.  Maxime  de  Mont-Rond  ,  ancien  élève  de  l'Ecole  des  chartes, 


si 

archiviste  paléographe,  vieol  d'être  nomme  ,    idunt  du  m 

U  ? inMrmction  publique  pour  U*  trarana  V 

—  ivi .  Magnin,  membre  de  l'institut  n  k  i.«  HiI.Ik.ii, 

ne.  lélé    élu  rédacteur  du  Journal  ,!,  »    Savants  en  remp 
de   M.   Daunou. 

—  L'Académie  des  Inscriptions:  et  Belles  Lettres,  dan  ,.  j„ 
2i  août ,  a  décerné  le  premier  prix  Gober i  i  V Histoire  lut, 

Fran,c  avant  le  douzième  siècle,  par  M.  Ampère;  et  le  seconda  17/m- 
toire  des  Français  des  divers  états  ,  par  M.  Monleil 

—  Par  arrêtés  de  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  M.  Calciiois-Lemairk 
vieut  d'être  nommé  chef  de  la  section  législative  aux  Archives  du 
royaume,  et  M.  Louis  Dubois,  employé  dans  la  même  section.  A  pro- 
pos  de  ces  deux  nominations,  la  lettre  suivante  a  été  adretfée  par 
nous  à  M.  le  minisire  de  l'Intérieur,  le  9  juillet  1840: 

Monsieur  le  ministre,  nous  avons  eu  l'honneur  il  y  a. peu  de  temps,  de  rappeler  à 
Votre  Excellence  qu'une  ordonnance  royale  du  k\  novembre  4  829,  réserve  aux 
de  l'École  des  Chartes,  la  moitié  des  places  de  bibliothécaires  et  d'archivistes  dont  vous 
pouvez  disposer.  Depuis  cette  époque  deux  personnes  absolument  étrangères  à  notre 
institution,  ont  été  appelées  à  des  fonctions  importantes  aux  Archives  du  royaume. 
Cetie  mesure,  qui  fait  perdre  à  Votre  Excellence  une  occasion  derénumérer  de>  i 
si  dignes  de  son  intérêt,  nous  porte  en  même  temps  un  double  préjudice.  Elle  nuit  MB 
de  l'École  déjà  employés  aux  Archives,  en  les  retenant  indéfiniment  àuÊÊÊm 
degrés  inférieurs  qu'ils  occupent;  elle  nuit  aux  élèves  sans  emploi,  en  les  privant  des 
avantages  que  leur  procurerait  l'avancement  légitime  de  leurs  confrères.  Perim  it. •/.- 
nous  donc,  monsieur  le  Ministre,  de  réitérer  auprès  de  Votre  Excellence  l« 
élevées  naguère  par  le  vénérable  M.  Daunou ,  contre  la  nomination  d<   MM.  C  I  ichois- 
Lemaire  et  Louis  Dubois. 

Loin  de  nous  la  pensée  de  contrôler  les  actes  de  votre  administration.  Mais  nous  sup- 
plions Votre  Excellence  de  considérer  que  notre  avenir  repose  uniquement  sur  le  Utrc 
que   nous  invoquons  ,  que  par  une  fatalité  digne  de  votre  attention  ,  ce  titre  n'a  cette 
d'être  méconnu  depuis  dix  ans,  et  que  le  laisser  prescrire,  ce  serait  annuler  la  r. 
tion  que  nous  avons  prise  de  le  faire  valoir,  en  toute  occasion,  par  les  voies  légalr*. 
Nous  sommes,  av<  c  respect,  monsieur  le  Ministre,  etc. 

—  Par  ordonnance  royale  en  date  du  5  août,  rendue  sur  le  rapport 
de  M.  le  ministre  de  l'intérieur  ,  M.  Lettonne,  directeur  de  la  Biblio- 
thèque royale,  membre  de  l'Institut  ,  l  été*  nommé  garde  général  des 
Archives  en  remplacement  de  M.  Daunou. 

—  Parordonnanees  royales  du8aoùt,  rendue*  lur  I  de  M.  le 
ministre  de  l'instruction  publique,  M.  Charles  Lenori  a  bre 

i.  3!) 


582 

de  l'Institut ,  conservateur  au  département  des  imprimés  de  la  Biblio 
thèque  royale,  est  nommé  conservateur  au  département  des  médailles, 
pierres  gravées  et  antiques,  en  remplacement  de  M.  Letronne  promu 
à  d'autres  fonctions;  —  M.  Naudet,  membre  de  l'Institut,  conserva- 
teur de  la  bibliothèque  Mazarine,  est  nommé  conservateur  au  dépar 
tement  des  imprimés  de  la  Bibliothèque  royale,  en  remplacement  de 
M.  Lenormant,  appelé  au  département  des  médailles,  pierres  gravées 
et  antiques  ;  — M.  Naudet,  conservateur  au  département  des  impri- 
més, est  nommé  directeur  du  Conservatoire  de  la  Bibliothèque  royale; 
—  M.  Sainte-Beuve  est  nommé  conservateur  à  la  bibliothèque  Maza- 
rine, en  remplacement  de  M.  Naudet ,  promu  à  d'autres  fonctions. 

Plusieurs  observations  sont  nécessaires  après  quelques-unes  des 
nominations  que  nous  venons  de  rapporter.  Lorsqu'on  crée  des  écoles 
spéciales  à  la  charge  d'ouvrir  une  carrière  aux  jeunes  gens  qui  en 
accepteront  le  programme  et  les  épreuves,  l'administration  doit  res- 
pecter l'engagement  auquel  l'Etat  s'est  obligé,  sous  peine  de  ruiner 
l'avenir  des  élèves  et  de  compromettre  gravement  l'existence  même  de 
l'institution.  Que  seraient  aujourd'hui  l'école  Polytechnique,  les  éco- 
les de  Brest,  de  Saumur,  deSaint-Cyr  et  les  autres,  si  les  jeunes  gens 
qui  en  sont  sortis  n'avaient  toujours  trouvé  d'honorables  emplois  soit 
dans  le  génie  civil  et  militaire,  soit  dans  les  armées  de  terre  et  de  mer? 
La  première  Ecole  des  Chartes  est  morte  presqu'en  naissant,  parce 
qu'on  avait  oublié  d'assurer  un  avenir  aux  élèves  formés  par  elle  ;  si 
l'on  n'y  prend  garde,  la  nouvelle  Ecole  ne  tardera  pas  à  s'éteindre, 
parce  qu'on  ravit  aux  élèves  l'avenir  qu'on  leur  a  garanti.  Celui  qui 
veut  entrer  à  l'Ecole  des  Chartes  doit  avoir  terminé  ses  études,  et 
n'avoir  pas  accompli  sa  vingt-cinquième  année,  c'est-à-dire  être  dans 
l'âge  où  l'on  prend  ordinairement  une  position  dans  le  monde  ;  il  doit, 
pendant  trois  années  entières,  suivre  un  enseignement  spécial,  trop 
court  encore  pour  le  dispenser  de  consacrer  tousses  loisirs  à  des  étu- 
des personnelles.  Il  doit,  après  la  première  année,  acquérir  au  con- 
cours le  droit  d'assister  aux  leçons  des  deux  années  suivantes;  il  doit 
enfin ,  au  bout  des  trois  années,  prouver  ses  progrès  et  son  aptitude 
dans  un  examen  solennel.  C'est  à  ce  prix  qu'il  faut  acheter  le  litre 
d'archiviste  paléographe  ;  voyons  les  avantages  qu'il  procure  à  ceux 
qui  l'ont  obtenu.  L'article  X  de  l'ordonnance  du  tl  novembre  1829 
leur  réserve,  par  préférence  à  tous  autres  candidats,  la  moitié  des 
emplois  qui  viendront  à  vaquer  dans  les  bibliothèques  publiques  (  la 
Bibliothèque  royale  exceptée),  les  Archives  du  royaume  et  les  divers 
dépôts  littéraires.  Il  semble  au  premier  coup  d'œil  que  nous  devions 
bénir  la  libéralité  du  gouvernement  à  notre  égard,  mais  cette  libé- 
ralité n'est  qu'apparente.  D'abord  l'exécution  d'une  ordonnance 
royale  est  toujours  confiée  à  un  ministre  dont  les  attributions 
sont  limitées.  Aucun  ministre  ne  nomme  directement,  ni  aux  bi- 
bliothèques delà  Couronne,  niaux  bibliothèques  municipales,  nia  celles 
des  corps  savants  et  des  établissements  publics,  tels  que  l'Institut,  les 
Facultés,  le  Conseil  d'Etat,  le  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers,  etc.,  etc. 


Il  suit  il.'  la  <|ii«-  I  nnloniuiM  •  .    qui  semble    DQIII   "ii\i  ii •  l..ir 

bliotbèqees  de  France,  oe  nous  bmup  lé  une  l'entrée  d<  I 

bibliothèques  de  Parti ,  savoir  :  celle  de  l  Ursenal ,  celle  de  Saint 
ncviève  et  la  bibliothèque   M  eaarine  ;  a  quoi   il  foui  ajouter  le»  Ar- 
chives du  rojaame,  «i  peut  être  encore  le*  bibliotbèqiiei  de*  mioit- 
.  m  tUea  existent  ailleurs  que  sur  l'Atmanaco  royal,  c'est  bien 
pea  .suis  dont»'  pour  défrayer  une  institution  qui  offre  (ou*  Jes< 
ans  huit  sujets  a  placer;  m. us  on  a  semble  croire  que  c'était  Lropën- 

COJM  «'t  depuis  dix  ans,  tous  les  emplois  p  11  élèves  dfl  II 

des  Chartes  sont  devenus  la  récompense  <i«'  services  très-réels  peut' 
être,  mais  qui ,  eu  bonne  justice,  ne  devaient  pas  annihiler  dea 
droits  non  moins  bien  établis.  Si  nous  sommes  exactement  informés, 
il  a  été  lait,  depuis  1829,  huit  nominations  aux  Archives  du  royaume 
or,  l'Ecole  des  Charles  ne  compte  dans  ce  vaste  dépôt  que  trois  de 
ses  membres,  dont  deux  seulement  ont  le  titre  d'archiviste  pal» 
phe,  et  dont  un  seul  a  dû  à  ce  titre  l'emploi  dont  il  jouit.  Quant  aux 
bibliothèques,  privés  que  nous  sommes  de  documents  officiels  ,  nous 
ignorons  toutes  les  nominations  de  fonctionnaires  subalternes  qui  ) 
ont  été  faites,  surtout  dans  ces  dernières  années.  Mais  en  m*  tenant 
compte  que  des  promotions  rendues  publiques  par  les  journaux  ,  nous 
croyons  pouvoir  avancer  qu'il  a  été  pourvu,  depuis  1829,  à  quatre 
places  dans  la  bibliothèque  Mazarine,  à  cinq  dans  la  bibliothèque 
Sainte  Geneviève,  à  trois  au  moins  dans  la  bibliothèque  de  l'Arsenal; 
en  tout  douze  nominations  connues,  dont  six  revenaient  de  droit  aux 
élèves  de  lEcole  des  Chartes.  On  n'a  pas  cru  devoir  leur  en  accorde» 
une  seule.  Le  gouvernement  peut-il  continuera  méconnaître  ainsi  des 
droits  que  lui-même  a  créés?  La  question  est  grave  :  il  y  va  de  la  vie  ou 
de  la  mort  pour  une  institution  utile,  indispensable  même,  osons  le 
dire,  et  dont  les  services  sont  maintenant  appréciés  en  France  »!  i 
l'étranger.  Que  ne  pouvons-nous  encore  invoquer  ici  le  lémoi^i 
d'un  savant  illustre,  dont  nous  ne  saurions  assez  déplorer  la  perle! 
Le  vénérable  M.  Daunou  sentait  bien  tout  le  prix  de  noire  institution. 
Quand  il  n'avait  pu  faire  entrer  aux  Archives  des  élèves  de  l'Ecole  des 
Chartes,  il  avait  fait  entrera  l'Ecole  des  Chartes  les  employés  des  Ar- 
chives. Personne  n'ignore  que  jusqu'à  son  dernier  moment  il  a  éuefgi- 
quement  prolesté  contre  les  deux  dernières  nominations  qu'on  a 
vainement  lui  fa>re  accepter,  et  dont  l'une  au  moins,  par  respect  pour 
le  vieillard  malade,  n'a  été  rendue  publique  qu'après  sa  mort.  Nous 
croyons  savoir  que  M.  Daunou  avait  résolu  d'exposer  aux  Cliambr»  s  les 
motifs  de  son  opposition,  <-t  de  soutenir  devant  elles  les  droite  méconnus 
de  l'Ecole  des  Chartes.  Ce  qu'il  voulait  faire  pour  nous,  on  oe  point  m 
nous  blâmer  de  le  faire  nous-mêmes  ;  oe  sera  un  hommage  de 
rence  rendu  à  la  mémoire  d'un  de  nos  plus  zél»s  protecteurs.  In  ai. 
tenrlant  .  nous  protestons  publiquement  contre  la  nomination  Ée 
MM.  Cau<  hois-Lemaire  et  Louis  Dubois  aux  \rrhi\es  du  im. 
et  contre  celle  de  M.  Sainte-Beuve  à  la  bibliothèque  Mazarine 


LISTE  DES  SOUSCRIPTEURS 


LA  BIBLIOTHÈQUE  DE  L'ÉCOLE  DES  CHARTES1 


S.  M.  LE  ROI  DES  FRANÇAIS. 
S.  M.  LA  REINE. 
S    M.  LE  ROI  DE  SARDAIGNE 
S.  M.  LE  ROI  DE  HANOVRE. 


LL.  AA.  RR.  Monseigneur  le  Duc  d'Orléans. 
Monseigneur  le  Dix  de  Nemours. 
Monseigneur  le  Priince  de  Joinville. 
Monseigneur  le  Duc  d'Aumale. 
Monseigneur  le  Duc  de  Montpensier. 


Les  Archives  générales  du  département 
du  Nord  ,  à  Lille. 

Les  Archives  de  la  ville  de  Toulon. 

Les  Archives  du  département  de  Vau- 
cluse. 

Les  Archives  du  Canton  de  Genève. 

L'Association  lilloise,  à  Lille. 

L'Athénée  royal,  à  Paris. 

La  Bibliothèque  de  la  ville  d'ALENçoR. 

La  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  à  Paris. 

La  Biblio:hèque  de  la  Chambre  des  Dé- 
putés. 

La  Bibliothèque  de  la  Chambre  des  Pairs. 

LaBiBHOTHÈQUE  de  l'école  de  Droit,  à 
Paris. 


La  Bibliothèque  de  l'Institut. 

La  Bibliothèque  Mazarine,  à  Paris 

La  Bibliothèque  de  l'Ordre  des  Avo- 
cats, à  Paris. 

La  Bibliothèque  Royale  (Département 
des  Manuscrits.) 

La  Bibliothèque  de  la  ville  de  Paris. 

La  Bibliothèque  de  la  ville  de  Rouen. 

La  Bibliothèque  Sainte- Geneviève,  à 
Paris. 

Le  Cercle  des  Arts,  à  Paris. 

La  Listk  Civile  ;  (5  exemplaires). 

Le  Ministère  de  l'Instk.publiq.;  (50  ex.) 

Le  Ministère  de  l'Iintérieur. 

La  Société  du  Musée,  à  Zurich. 


*  Ceux  de  MM.  les  souscripteurs  dont  les  noms  seraient  mal  orthographiés,  les  titres  omis 
ou  inexactement  imprimés ,  sont  instamment  priés  de  vouloir  bien  adresser  leurs  réclama- 
tions à  M.  Leroux  de  Lincy,  archiviste-trésorier,  rue  de  Verneuil,51,  afin  que  les  mêmes 
fautes  ne  puissent  se  reproduire  dans  la  deuxième  liste  de  souscripteurs  que  nous  publierons 
à  la  fin  du  second  volume  de  la  Bibliothèque. 


MM 

A.  il  vnn  ,  in  IiimsI.  .1.  !  .  préft  I  lun  .  . 
Avignon. 

d'Acubrrb  d'Ommtai.  fils,  à  Rayonne 

Arth,  à  Strasbourg. 

A vberas,  membre  do  la  Société  des  anti- 
quaires de  Fratu 

Ai  DHnrr,  banquier,  à  Parie. 

Azaîs,  prêtre,  à  Beaucaire. 


Babeau,  directeur  des  postes,  à  Paris. 

Rarbeu  du  Hocher,  à  Paris. 

Barrois,  ancien  député,  à  Piris. 

Bastard  (  le  comte  Auguste  de)  ,  à  Paris. 

Bataillard  (Cbarles),  avocat  à  la  Cour 
royale  de  Paris. 

Beat-mort  (le  comte  Amblard  de),  nu 
cbàteau  de  Saint-Aubin,  près  Fresnay- 
le-Vicomte  (Sartbe). 

Beauregard  (de),  rédacteur  en  cbef  de 
la  Gazette  de  France,  à  Paris. 

Bellencortre,  notaire,  à  Falaise. 

Bellicke,  à  Lille. 

Beltz  (G. -F.),  esq.-Lancaster,  à  Londres. 

Berger  de  Xivrey,  membre  de  l'Institut, 
à  Paris. 

Bertheliji  (Louis).  ju»e  d'instruction,  à 
Paris. 

Bertin,  membre  de  la  Cbambre  des  dé- 
putés, à  Paris. 

Bertrand  (  Arthus),  libraire,  à  Paris. 

Beigrot  (le  comte),  membre  de  l'In- 
siitut,  à  Paris. 

Bocca,  libraire,  à  Turin. 

Bonnefols  (  Eugène  )  ,  homme  de  lettres. 

Borretty,  directeur  des  Annales  de  phi- 
losophie chrétienne  et  de  V  Université 
catholique ,  à  Paris. 

Borrir,  ancien  notaire,  à  Évreux. 

Bordier  père,  à  Paris. 

Bossakge,  libraire,  à  Paris. 

Bottée  de  Toilmort,  bibliothécaire  du 
Conservatoire  de  musique,  à  Pari». 

Boulatimer,  maître  des  requêtes  au  Con- 
seil d'État,  à  Paris. 


MM 

à  Paris. 

ta  u  in  (AvfMTi  .  i  P 

Brardois  (le  baron  db),  à  Paris. 

Brec,   inspecteur  des  études  ,  adjoint  au 
<  ImmM  d'État,  à  Pau 

Kriooi  \  .     <  I.  r<     de     notaire  ,    a     I 
(Eu.. 

Briere(de),  liomme  de  letd 

Brocrhavs  et  Aver arius,  libraires,  i  Paris 
ei  à  Leipsig  (42  ex.). 

Broê  (de),  conseiller  à  la  Cour  de  cassa- 
tion (décédé). 

Bri-nèel  (  Henri),  à  Lille. 


Cabary  aîné,  à  Paris. 

Cabany  (Ernest),  à  Paris 

Carel,  avocat,  à  Pontaudcmcr. 

Cartier,  directeur  de  la  Revue  numisma- 
tique ,  à  Amboise. 

Caumort  (  de  )  ,   secrétaire  de  la  Société 
des  Antiquaires  de  Normandie,  à  Caen. 

Cayrol  (de),  ancien    député,  à   Com- 
piègne. 

Ceyras  (Charles  de),  directeur  des  postes. 
à  Castelnaudary. 

Champoluon  -  Figeac  ,  conservateur  à  la 
Bibliothèque  royale,  à  Paris. 

Chasles,  membre  correspondant  de  l'Aca- 
démie des  sciences,  a  Chartres. 

Chasseur,  à  Paris. 

Chastellux  (  le  marquis  de),  à  Paris. 

Chateaubriand  (le  vicomte  de),  à  Paris. 

Chauffoi'R  (  J.  ),  avocat,  à  Colmar. 

Chauveal-Lagarde,  conseiller  à  la  Cour 
de  cassation,  à  Paris. 

Chéruel,  professeur  d'histoire  au  « 
de  Boucn. 

Circoort  (le  comte  Albert  de),  à  Paris, 
inemployé  à  la  Bibliothèque  royale, 
à  Paris. 

Clai'SADB  (Gustave  de),  avocat,  à  Pain. 

Collardin,  libraire,  à  I. 

Coi  i  tu .  JirecU  or  île  I .  M  rji'n 


586 


MM. 

COMBETTES  LA   BOURELIE  (  DE  )  ,    a   GaillaC 

(Tarn). 
Combre  (corresp.  Aimé  André  ,  libraire, 

à  Paris). 
Conil  ,   rédacteur   en  chef  du  journal  le 

Temps,  à  Paris. 
Consolât  ,  maire  de  la  ville  de  Marseille. 
Contant,  à  Paris. 
Corbie,  à  Pari». 
Cornély-Prud'homme  (de),  capitaine  d'o- 

tat-major,  à  Paris. 
Cornu,  à  Paris. 
CorpeTj  à  Paris. 

Correggio  (  le  comte  de),  à  La  Flèche. 
Crapelet,  imprimeur,  à  Paris,  (2  ex.). 
Crozet,  libraire,  à  Paris,  (10  ex.). 
Czartoriski  (  le  prince  Adam),  à  Paris. 


MM. 

Dlclos  ,  employé  à  la  section  judiciaire 
des  Archives  du  rojaume,  à  Paris. 

Duhamel  (le  comte  Victor),  à  Paris. 

Dumanoir  (  le  comte  Jules  )  ,  maire  de 
Juaye  (Calvados). 

Dumont,  professeur  de  l'Académie  de  Pa- 
ris, à  Fontainebleau. 

Dumoulin,  libraire,  a  Paris  (  h  ex.  ). 

Dupont  (Mlle  Emilie),  à  Paris. 

Dubeau  de  la  Malle,  membre  de  l'Insti- 
tut, à  Paris. 

Dusevel  ,  correspondant  du  Comité  des 
chartes,  chroniques  et  inscriptions,  près 
le  ministère  de  l'Instruction  publique  > 
a  Amiens. 

Do  Sommerard,  conseiller  à  la  Cour  des 

comptes,  à  Paris. 
Duvergier,  ancien  magistrat,  à  Paris. 


Daunou,  pair  de  France,  membre  de  l'In- 
stitut, garde  général  des  Archives  du 
royaume  (décédé). 

Delacroix  (Alexandre),  à  Paris. 

Delorme,  professeur  de  mathématiques 
au  collège  Louis-le-Grand.  à  Paris. 

Deloye,  à  Paris. 

Demay  (  Henri  ),  à  Paris. 

Demante  fils,  à  Paris. 

Deruville,  à  Paris. 

Desclozeaux,  maître  des  requêtes,  direc- 
teur des  affaires  criminelles  et  des  grâ- 
ces au  ministère  de  la  justice. 

Desnoyers  ,  bibliothécaire  du  Muséum 
d'histoire,  naturelle,  à  Paris. 

Desplas  de  Boissorn,  curé  d'Arcueil. 

Didot  (Ambroise-Firmin)  ,  imprimeur 
da  l'Institut,  à  Paris. 

Dillon,  à  Paris. 

Dorlau,  avocat,  à  Schelestadt. 

Douvre,  ancien  avoué,  à  Blainviile-de- 
von  (Seine-Inférieure). 

Ducas,  agent  de  change,  à  Lill^. 

Duchalais,  membre  de  la  Société  des  An- 
tiquaires de  France,  à  Paris. 

IH'chemi>  de  Yillers,  à  Laval. 


Farcy,  homme  de  lettres,  à  Paris. 
Faucher  (  Léon  )  ,   homme  de  lettres  ,  à 

Paris. 
Fauriel,  membre  de  l'Institut,  professeur 

à  la  Faculté  des  lettres,  à  Paris. 
Filon  ,   professeur    d'histoire    à    l'Ecole 

normale,  à  Paris. 
Foret,  libraire,  à  Nantes. 
Fortia  d'Urban  (le  marquis  de),  membre 

de  l'Institut,  à  Paris. 
Fougeu,  à  Orléans. 
Foulon,  à  Paris. 
Fouque,  à  Paris. 

Fournerat,  juge  d'instruction,  à  Paris. 
Franck-Carré,  procureur   général   à  la 

Cour  de  cassation,  à  Paris. 
Frère,  libraire,  à  Rouen. 
Fririon  (  le  lieutenant  -général   baron), 

commandant  des  Invalides,  à  Paris. 


Gachard,  archiviste  du  royaume  belge, 

à  Bruxelles. 
Gaucheraud,  homme  de  lettres,  à  Paris. 


UN 

Iiimn,  professeur  à  la  Fa<  Mité  fol  lettres. 
de  Strasbourg. 

liniAMK)  (  le  baron  de)  ,  pair  do  France  , 
membre  dfl  l'Institut,  ii  Paris. 

:..  n . . t ;» 1 1 «- ,  au  Caylar  (Hérault). 

Géruzez  .  professeur  suppléant  a  la  Fa- 
culté dos  lettres,  à  Pari». 

Gervais,  receveur  de  rentes,  à  Pari*. 

Girardot  (de),  avocat,  conseiller  de  pré- 
fecture, à  Bourges. 

Girod  de  l'Ain,  pair  de  France,  a  Paris. 

(mon de  (le  comte  Louis  de),  à  Paris. 

Gobil  (l'abbé),  du  clergé  de  la  Madeleine, 
à  Paris. 

Goerres  (le  docteur  Guido),  à  Munich. 

Gomokd  (Alexis),  à  Paris. 

Gomokt  (H«nri),  avocat,  à  Paris. 

Grakdvai.  (le  marquis  de),  au  château  de 
Saint-Denis  (Calvados). 

Gramer  de  Cassagnac,  membre  du  Co- 
mité des  Chartes  près  le  ministère  de 
l'Instruction  publique,  à  Paris. 

Grille  de  Beczelim  ,  secrétaire  du  Co- 
mité des  arts  au  ministère  de  l'intérieur, 
à  Pari». 

Grimbert  et  Dorez,  libraires,  à  Paris. 

Gcerville  (de),  libraire,  à  Abbeville. 

Gcillaumot  (Jules),  à  Paris. 

GrizOT,  ambassadeur  de  France  auprès  de 
S.  M.  britannique,  à  Londres. 


Hardouin  (Henri), avoué  à  la  Cour  royale 
d'Amien-. 

Harmami,  libraire,  à  Troyes. 

Hase,  membre  de  l'Institut ,  conservateur 
à  la  Bibliothèque  royale,  à  Paris. 

Hattd.  libraire,  à  Cambrai. 

Hello,  avocat  général  à  la  Cour  de  cassa- 
tion, à  Paris. 

IlEMiEBERT  ,    archiviste      <!■■     la    ville    de 
Tournay. 

Herbet,  attaché  à  l'ambassade  Iran 
Londres. 

\HT-FERRAr*n  (le 


MM. 
Herwir  de  Nivelé  ,  pair  de  France  ,  i 

Paris. 
Hubert  ,   inspecta 

(iharleville 


Iastrzembsh,  homme  de  lettres,  à  Pari». 
Imberdis  (André),  avocat,  a  Ambei  i. 
Isambert  (l'abbé)  ,  professeur  de  rhétorl 
que,  à  Troyes. 


Jal,  historiographe    du   uiinistéic  de  la 

marine,  à  Paris. 
Johakneau  (  Éloi  ) ,  membre  de  la  Société 

dis  Antiquaires  de  France. 
Jollois  ,  ingénieur  en    chef  des  ponts  et 

chaussées,  à  Paris. 
Joubert,  libraire,  à  Paris. 
Jubé,  sous-chef  de  bureau  au  ministère  de 

l'instruction  publique,  à  Paris. 


Labanoff  (le  prince),  à  Paris. 

Labedollière  (E.  de),  homme  de  I.  tin  -, 
à  Paris. 

Labitte,  professeur  de  littérature  à  la  Fa- 
culté de  Rennes. 

Laboulaye  (Edouard),  fondeur  en  carac- 
tères, à   Paris. 

Lacourt  (de)  ,  ancien  capitaine  de  cava- 
lerie, à  Saint-Amand  (Cher). 

Lacroix  (de),  avocat,  à  Paris. 

Lacroix,  pharmacien,  à  Màcon. 

Ladoccette  (le  baron  de)  ,  membre  de  la 
Chambre    des   députés. 

Laferrière  ,  professeur  à  la  Faculié  de 
droit,  à  Rennes. 

Lagarde,  juge  de  paix,  correspondant  du 
ministère  de  l'instroction  publique,  à 
Tonneins  (Lot-et-Garonne). 

Lagrange  (le  marquis  de),  membre  de  la 
Chambre  des  deput 

Lalamse  (Ludovic),  à  Paris. 
Ho     Mttl. 


588 


MM. 

Lamy  ,  conseiller  à  la  Cour  royale  de 
Paris. 

Lanneau  (Eugène  de)  ,  agent  tle  change, 
à  Paris. 

Laurent,  libraire,  à  Ne  vers. 

Le  Ber,  greffier  en  chef  du  tribunal  de 
première  instance,  à  Rouen. 

Lebon  (Henri),  libraire,  à  Toulouse. 

Lebreton  (Emile),  avocat,  à  Paris. 

Lebrun,  juge  de  paix,  à  Avèze. 

Leclerc  (Victor) ,  membre  de  l'Institut, 
doyen  delà  Faculté  des  lettres,  à  Paris. 

Lecointre-Dupont,  secrétaire  de  la  So- 
ciété des  Antiquaires  de  l'Ouest,  à  Poi- 
tiers. 

Ledru-Rollin,  avocat,  à  Paris. 

Legé,  professeur  d'histoire  au  collège  do 
La  Flèche. 

Lenormant  ,  membre  de  l'Institut,  con- 
servateur de  la  Bibliothèque  royale,  à 
Paris. 

Lentz,  professeur  à  l'Université  de  Gand. 

Leprévost  (Auguste),  membre  de  l'Insti- 
tut et  de  la  Chambre  des  députés,  à 
Paris. 

Le  Roy  (Onésime)  ,  homme  de  lettres,  à 
Paris. 

Letellier  ,  rédacteur  en  chef  du  Cabinet 
de  lecture,  à  Paris. 

Letronne  ,  membre  de  l'Institut ,  garde 
général  des  Archives  du  royaume,  à 
Paris. 

Le  Ver  (le  marquis) ,  au  château  de  Ro- 
quefort, près  Yvetot. 

Lézay-Marnésia  (Albert  de),  à  Paris. 

Libri  ,  membre  de  l'Institut ,  professeur  à 
la  Faculté  des  sciences,  à  Paris. 

Littré,  membre  de  l'Institut,  à  Paris. 

Lomond  (Alexandre),  à  Paris. 

Longpérier  (Adrien  de)  ,  employé  au  ca- 
binet des  médailles  de  la  Bibliothèque 
royale,  à  Paris. 

Louahdbe,  employé  à  la  Bibliothèque  de 
la  ville  de  Paris. 

Lubersac  (le  comte  Ernest  de),,  à  Paris. 


MM. 

Lutteroth,  rédacteur  en  chef  du  journal 
le  Semeur,  à  Paris. 

Magnin,  membre  de  l'Institut,  conserva- 
teur de  la  Bibliothèque  royale,  à  Paris. 

Mallard  (  corresp.  M.  Dinard,  à  Paris). 

Marchegay,  ancien  député,  à  Lousigny 
(  Vendée] . 

Marcotte,  à  Paris. 

Marette  ,  membre  de  la  Société  d'ému- 
lation, à  Rouen. 

Martin  (Henri)  homme  de  lettres,  a  Paris. 

Marty,  à  Paris. 

Masson  (Léon)  ,  sous-préfet  deSancerre. 

Matussière  (l'abbé) ,  à  Limons  (Puy-de- 
Dôme). 

Mengin  de  Bionval,  à  Amiens. 

Mérimée  (Prosper),  inspecteur  des  monu- 
ments historiques,  à  Paris. 

Metzinger  (Alexandre),  avocat,  à  Paris. 

Michel  (Francisque) ,  professeur  de  litté- 
rature étrangère  à  la  Faculté  de  Bor- 
deaux. 

Michelsen  (L.)  (corresp.  J.  Renouard, 
libraire,  à  Paris). 

Millot  ,  greffier  du  tribunal  de  première 
instance,  à  Troyes. 

Mirepoix  (le  duc  de),  à  Paris. 

Mole  (le  comte),  pair  de  France,  membre 
de  l'Institut,  à  Paris. 

Montalivet  (le  comte  de)  pair  de  France, 
intendant  de  la  liste  civile,  à  Paris. 

Montcalm-Gozon  (le  marquis  de),  a  Ca- 
marès(Aveyron). 

Monmerqué  (de)  ,  membre  de  l'Institut, 
conseiller  à  la  Cour  royale  de  Paris. 

Moreau  ,  rédacteur  de  la  Quotidienne,  à 
Paris. 

Moutet  (A.),  à  Paris. 


Naudet,  membre  de  l'Institut,  directeur 

de  la  Bibliothèque  royale. 
Nerville    (  de  )  ,    receveur  général  ,    à 

Amiens 


;>*«> 


MM. 

(corro»|>.  Cor  bel,  liiirau<  ,   i  Ptrij 
D  i..  libraire,  à  L\«>n 
Ndgbnt  (le  viromtc),  à  Pari». 


MM 

l<  m  <i,  d  g 

•  Un.  In  fort. 


Obf7.  de  Douard  (corresp.  Chamerot ,  li- 
braire, à  Paris). 

Orbis  (Victor  d'),  archiviste  de  la  préfec- 
ture, à  Amu  ns. 

Orisy(d'),  à  Pari». 


Paillard  de  Villeneuve  ,  rédacteur  en 
chef  de  la  Gaiett-,  des  Tribunaux,  ii 
Paris. 

Panckouke,  à  Paris. 

Paquet  (Just),  à  Passy. 

Parde  sus,  membre  de  l'Institut,  à  Paris. 

Paris  (Paulin),  membre  de  l'Institut,  con- 
servateur adjoint  de  la  Bibliothèque 
royale,  à  Paris. 

Patih,  professeur  à  la  Faculté  de»  lettres, 
à  Paris. 

Pelet  (le  lieutenant  général  baron),  direc- 
teur général  du  dépôt  de  la  guerre  ,  à 
Paris. 

Plé,  avocat,  à  Paris. 

Peret  (de)  ,  chevalier  de  Saint-Louis  ,  à 
Fons  (Lot). 

Péricavd,  bibliothécaire  de  la  ville  de 
Lyon. 

Perreaux,  employé  aux  travaux  histori- 
ques, à  Paris. 

Pertz  ,  historiographe  de  S.  M.  le  roi  de 
Hanovre. 

Pichoh  (Jérôme), auditeur  au  Conseil  d'É- 
tat, à  Paris. 

Pichot  (Amédée) ,  directeur  de  la  Revue 
britannique,  à  Paris. 

Pitra  (l'abbé)  ,  professeur  de  rhétorique 
au  séminaire  d'Aulun. 

r,  libraire,  à  Pari»  (G  ex.  ). 

PÔrtalis  (  de  )  ,  premier  président  «le  la 
Cour  in   <  I  Mtton.  i  l'.in-. 


QUESNAY  (DU),    <;.|Ht..,m     .1    .  r  I .  U 

Paris. 
Quicherat  (Emile),  an  Int..  t.     ,  |>ari». 
Ql  i<  iierat  (Louis),  agrégé  de  l'I  i 

site,  à  Pari». 


Raoul  -  Rochette  ,  secrétaire  perpétuel 
de  l'Académie  des  Beaux-Arts,  membre, 
de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres,  conservateur  à  la  Bibliothèque 
royale,  a  Paris. 

Ramée,  architecte,  à  Paris. 

RAVEr»EL,  conservateur  adjoint  de  la  Bi- 
bliothèque royale,  à  Paris. 

Raynal,  avocat  général,  à  Bourges. 

Régnier,  maître  de  conférences  à  l'Ecole 
normale,  à  Paris. 

Reiffemberg  (  baron  de),  conservateur  de 
la  Bibliothèque  royale  de  Bruxelles. 

Reiffenger,  libraire,  à  Colmar. 

Renouvier  (Jules;,  président  de  la  Société 
archéologique  de  Montpellier. 

Rey,  membre  de  la  Société  des  Anti- 
quaires de  France,  à  Paris. 

Richard,  bibliothécaire,  à  Remiremont. 

Ripoud  ,  bibliothécaire  honoraire  de  la 
ville  de  Moulins 

Risler,  libraire,  à  Mulhouse. 

Rives  ,  conseiller  à  la  Cour  de  cassation  , 
à  Paris. 

Rondier,  juge  d'instruction,  à  Melle. 

Rossi,  pair  de  France,  membre  du  Con- 
seilroyal  de  l'Instruction  publique  et  de 
l'Institut,  à  Paris. 

Rouard,  bibliothécaire  de  la  ville  d'Aix. 

Royer-Collard  (  Paul  ) ,  professeur  à  la 
Faculté  de  droit,  à  Pari» 

Ro/.an  (de),  à  Paris. 

SAlIrT-ÀIGVAI  (k  Comte  m),  pair  de 
France,  à  Paris. 


590 


MM. 

Saiht-Bris  père,  à  Amboise. 
Saiht-Priest  (le  corale  Alexis  de),  ambas- 
sadeur de  France  à  Copenhague 
Saint-Priest  (le  vicomte  de),  à  Paris. 
Salvandy  (de),  membre  de  l'Institut  et  de 

la  Chambre  des  députés,  à  Paris. 
Sampayo  (Osborne  de),  à  Paris. 
Sartiges    d'Akgles    (  le  baron  de  )  ,    à 

Bruxelles. 
Saulnier  ,  secrétaire    des    Archives    du 

royaume,  à  Paris. 
Saussaye  (de  la),  bib  iothécaire  de  la 
ville  de  B!ois  ,  correspondant  de  l'In- 
stitut. 
Sauvadet,  libraire,  à  Montpellier. 
Sgepeaux  (de),  à  Paris. 
Schwartz  et  Gaigreaux ,    libraires ,    à 

Paris. 
Sédillot  ,  professeur  au   collège   Saint- 
Louis,  à  Paris. 
Séligny  (de),  avocat,  à  Paris. 
Siméon  (le comte),  pair  de  France,  à  Paris. 
Sisterna  (le  prince  de  la),  à  Paris. 
Sizahcôurt  (Raymond  de),  à  TNoyon. 
Solleret,  libraire,  à  Sedan. 
Soubiés  (Eugène),  à  Paris. 


Tacohet  (Eugène),  à  Paris. 

Tailhand,  président  de  la  Cour  royale  de 

Riom. 
Taillandier,  député,  conseiller  à  la  Cour 

royale  de  Paris. 
Taillard  ,  conseiller  à  la  Cour  royale  de 

Douai. 
Tardif  ,  substitut  du  procureur  général  à 

la  Cour  royale  de  Paris. 
Taschereau  ,  membre  de  la  Chambre  dos 

députés,  à  Paris. 
Tastu,  bibliothécaire  à  Sainte-Geneviève, 

à  Paris. 
Techener,  libraire,  à  Paris  ;  (6  ex.). 
Ternaux  (Henri) ,  directeur  des  Annales 

des  Voyages,  à  Paris. 


MM. 

Terrasse,  chef  de  la   section  judiciaire 

des  Archives  du  royaume,  à  Paris. 
Terrebasse  (de),  membre  de  la  Chambre 

des  députés,  à  Paris. 
Teutsch,  secrétaire  du  conseil  de  préfec- 
ture, à  Strasbourg. 
Theurier  de  Pommiers  ,  juge  au  tribunal 

civil  de  la  Seine,  à  Paris. 
Thierry  (  Amédée  ) ,  maître  des  requêtes, 
membre  correspondant  de  l'Institut ,  à 
Paris. 
Thierry  (Augustin),  membre  de  l'Institut, 

à  Paris. 
Thiers  ,  président  du  conseil  des  minis- 
tres, membre  de  l'Institut,  à  Paris. 
Treuttel  et  Wurtz,  libraires,  à  Paris. 
Trogkon  ,  secrétaire  des  commandements 
de  S.  A.  R.  monseigneur  le  duc  d'Or- 
léans, à  Paris. 
Truelle  (Charles),  à  Paris. 
Tureune  (le  marquis  de),  à  Paris. 


Vanackere,  libraire,  à  Lille. 

Varin,  doyen  de  la  Faculté  des  lettres  ,  à 
Rennes. 

Vatimesml  (de),  avocat,  à  Paris. 

Vekdeuvre  (Gabriel  de),  à  Paris. 

Villemain  ,  pair  de  France  ;  secrétaire 
perpétuel  de  l'Académie  française,  pro- 
fesseur à  la  Faculté  des  Lettres  de  Pa- 
ris. 

Villekeuve  (le  comte  Tristan  de),  àParis. 

Violet-Leduc  ,  conservateur  des  bâti- 
ments de  la  Couronne,  à  Paris. 

Vitet  ,  membre  de  l'Institut  et  de  la 
Chambre  des  députés,  à  Paris. 


Wailly  (  Natalis  de  ) ,  chef  de  la  section 
administrative  des  Archives  du  royau- 
me, à  Paris. 


TABLE   DES   MATIÈRES 


niMENUES  DANS   CE   VOLUME. 


Pagf» 


Avertissement. 


Notice  historique  sur  l'École  royale 
des  Chartes  par  M.  Martial  Dbl- 
pit.  4 

Pièces  justificatives,  faisant  suite  a 
la  notice  historique.  23 

Liste  des  élèves  pensionnaires  de  l'É- 
cole royale  des  Chartes  publiée 
d'après  les  tableaux  d'admission.        45 

Administration  et  professeurs  de  l'É- 
cole royale  des  Chartes.  50 


TEXTES     ORIGINAL  X  ,     MEMOIRES 
ET    DISSFRTATIONS. 


NOTICES 


Fragment  inédit  d'un  versificateur 
latin  ancien  sur  les  figures  de  rhé- 
torique, par  M.  Jcl'S  Quicherat. 

Mémoire  sur  la  mort  d'Etienne  Mar- 
cel (1358),  par  M.  Léon  Laca- 

BANf  . 

Rrquétc  en  vers  français  adressée  au 
parlement  de  Normandie  par  fa 
basoche  de  Rouen,  et  arrêt  du  par- 
lement sur  cette  requête,  par  M.  A. 
Floquf.t,  membre  correspondant 
ifl  l'Institut. 


;,( 


Histoire  des  conanl«-  dfl  Rooea 

LE    MÊME. 


par 


M 


105 


Grammaires    romanes    du   treizième 
iié<  l«  pvMicei  pooi  la  première  fois 


425 


205 


l'aies 

d'après  les  manuscrits  de  Florence 
et  de  Paris,  et  précédées  d'une  dis- 
sertation ,  par  M.  F.  Guessard. 

Peux  Chartes  inédites  de  Charles-le- 
Chauve ,  publiées  et  annotées  par 

M     H.  GÉRAED. 

Formule  inédite  ,  publiée  et  com- 
mentée par  M.  Pardessus,  mem- 
bre de  l'Institut.  2J7 

Documents  historiques  inédits  ,  tirés 
des  archives  de  Poitiers,  publiés  et 
commentés  par  M.  B.  de  Xivbey  , 
membre  de  l'Institut.  225 

Notice  sur  le  Hovtus  deliciarum  , 
encyclopédie  manuscrite ,  compo- 
sée, au  douzième  siècle  ,  par  l'ab- 
hesse  Herrade  de  Landsberg ,  par 
M.Auxandre  Lk  Noble.  239 

Notice  historique  et  biographique 
sur  Jacques  Brunicr ,  chancelier 
d'Humbert  II ,  dauphin  de  Vien- 
nois, par  M.  J    de  Pétigny.  263 

Cantique  latin  à  la  gloire  d'Anne 
Musnier,  héroïne  du  douzième  siè- 
cle, publié  et  traduit  par  M   Félix 

Bot'BQUELOT.  289 

\  en  inédits  de  Charlemafmc,  copiés 
par  M.  Maxime  db  Montrono  dan-, 
les  archives  de  l'abbaye  du  Mont- 
Cassin. 

Les  n..i ■  <(ui  -  de  l.i  nugistcatun 


592 


Pages. 
Langres,  par   M.    A.    Vallet   de 
Viriville.  513 

\  Restitution  d'un  poerne  barbare  ,  re- 
latif à  des  événements  du  règne  de 
Childebert  Ier,  par  M.  Ch.  Le- 
normant,  membre  de  l'Institut.      321 

Des  impositions  publiques  dans  la 
Gaule,  depuis  Torigiue  de  la  mon- 
archie des  Francs,  jusqu'à  la  mort 
de  Louis-le- Débonnaire  (  Rapport 
sur  plusieurs  mémoires  envoyés  à 
l'Académie  des  Inscriptions),  par 
M.  Guérard  ,  membre  de  l'Insti- 
tut. 35G 

Fragments  d'un  mémoire  sur  les  in- 
vasions des  Normands ,  sur  les 
bords  et  au  midi  de  la  Loire ,  par 
M.  A.  Paillard  de  St-Aiglan.       343 

Chansons  historiques  des  treizième, 
quatorzième  et  quinzième  siècles , 
publiées  et  annotées  par  M.  Leroux 
de  Limcy.  359 

Lettre  en  langue  vulgaire  ,  adre.sée 
en  Egypte  à  Alphonse  ,  comte  de 
Poitiers,  frère  de  saint  Louis,  pu- 
bliée et  annotée  par  M.  Th.  Saint- 
Bris.  389 

Fragment  d'un  commentaire  inédit 
de  la  loi  salique ,  publié  et  expli- 
qué par  M.  Pardessus,  membre  de 
l'Institut.  409 

Essai  sur  l'histoire  municipale  de  la 
ville  de  Strasbourg  ,  par  M.  B. 
Bernhard.  430 

Etudes  sur  la  langue  française,  à  pro- 
pos de  l'ouvrage  posthume  de  G. 
Fallot,  par  M.  Francis  Wey.  400 

Diplôme  inédit  de  Charles ,  roi  de 
Piovence,  publié  et  annoté  par 
M.  de  Mas  Latrie.  491 

Historique   du  ;;1<  ssaire  de   la    basse 


Pages, 
latinité  de  Du   Cange  ,  par  M.  H. 
Géraud.  498 

Fragment  d'un  comique  inédit  du 
septième  siècle  ,  publié  et  annoté 
par  M.  Ch.  Magkin  ,  membre  de 
l'Institut.  517 

Visite  à  la  bibliothèque  et  aux  archi- 
ves d'Alençon,  par  M.  IL  Géraud.  536 

Duel  judiciaire  entre  des  communau- 
tés religieuses,  par  M.  Paul  Mar- 
chegay.  552 

Lettre  de  rémission  et  de  main  levée 
en  faveur  des  enfants  de  Robert 
Estienne,  annotée  par  M.  J.  Qui- 

CHERAT.  565 

bulletin  bibliographique. 

Histoire  du  droit  de  propriété  fon- 
cière en  Occident ,  par  Edouard 
Laboulaye.  1 03 

Histoire  de  la  ville  de  Provins ,  par 
M.  FÉLIX  Bourquelot.  214 

Collection  des  documents  inédits  re- 
latifs à  l'histoire  de  France ,  pu- 
bliée par  ordre  du  Roi  et  par  les 
soins  de  M.  le  ministre  de  l'Instruc- 
tion publique.  31 5 

Publications  de  la  Société  de  l'his- 
toire de  France.  316 

Récits  des  temps  mérovingiens,  par 
M.  Augustin  Thierry.  404 

Revue  de  bibliographie  analytique, 
ou  compte-rendu  des  ouvrages  scien- 
tifiques et  de  haute  littérature,  pu- 
bliés en  France  et  à  l'étranger.         406 

Histoire  de  Rouen  sous  la  domina- 
tion anglaise  au  quinzième  siècle, 
par  M.  A.  Chéruel.  407 

Histoire  de  France  ,  par  M.  Miche  - 
let,  tome  IV.  51 1 


I»ag»i 


Essai  $ur  !«•«  Iivie-  «l»n^  I  antiquité  . 
piiti.  uli.i .  ni<  ni  •  lie/  l>  •>  Romain-, 

par  M    II.  (ikum  n. 

(  .orrrspnmtam '('diplomatique  de  Ber- 
trand de  Solignac  de  la  Mothc-Fé- 
nelon  ,  ambassadeur  de  France  en 
Angleterre, de 4 568 à  4575, publiée 
par  M.  A.  Teulet 


544 


Notice  sur  le  Spéculum  humante 
salvationis  .  par  M.  J.  M.  Gui- 
chard.  ibid. 

Histoire  de  la  Gaule  sous  la  domination 
romaine,  par  M .  Amédée  Thierry 

I. es  (  Mini,  nu  Recueil  des  arrêts  rendus 
par  la  cour  du  roi,  depuis  Pan  125-4, 
publié  par  M.  le  comte  Arthur 
Beugnot,  tome  I. 

Les  manuscrits  français  de  la  Biblio- 
thèque du  roi,  leur  histoire,  etc., 
par  M.  Paulin  Paris,  tome  III. 

Essai  sur  l'histoire  de  l'abbaye  de  Fé- 
camp,  par  M.  Leroux  de  Lincy. 

Idée  de  la  république  de  Pologne,  et 
son  état  actuel ,  ms.  du  dix-hui- 
tième siècle,  publié  par  Ed.  Kurz- 

WE1L. 

Annuaire  de  l'Allier  pour  i  840. 
chronique. 

École  de»  Chartes  ;  ouverture  du  cours 
de  i  840.  24  5,547 

Suspension  des  travaux  préparatoi- 
res relatifs  à  l'histoire  des  Albi- 
;;eois.  24  5 

Circulaires  de  M.  le  ministre  de  l'In- 
térieur relatives  aux  archives  dé- 
partementales.—  Mission  de  M.  de 
Mas-Latrie  dans  les  archives  des 
rillcs  maritimes  d  i  midi  de  la 
Franr< 


M    <>•  i.iu.l  ■        ,m  ,.  t ..     nux   travaux 

■  l.-s  |  K|  iul.ni> «  $tmm  n|.i.nii  d. 

M.  l<  ministn  >l>  l'Iofinu  Uoa  pa 
hlique  à  la  Bibliothèque  de 
des  Chartes. 


347 


Comptes  rendus  semestriels  des  tra- 
vaux de  l'Académie  dc«  [n*  \f 
et  Belles-Lettres.  //„./ 

Élection  d«;  trois  associés  libres  et  de 
trois  correspondants  dans  la  I 
Académie.  —  Prix  Gobcrt 

Sujets  de  prix  relatifs  a  l'histoire  de 
France.  320 

Renouvellement  du  bureau  de  la  So- 
ciété. —  Mission  de  M.  de  Certain 
dans  le  département  de  la  Mayenne.    407 

Exploration  des  archives  d'Amiens, 
par  MM.  Delpit,  de  Frévillc, 
Bourquelot,  Yanosky  et  Bern- 
hard.  408,  516 

Procédé  photogénique  appliqué  à  la 
reproduction  des  chartes.  —  In- 
scription du  portail  de  la  basilique 
de  Saint-Denis.  408 

Mort  de  M.  Daunou.  —  Séance  pu- 
blique de  l'Académie  française.         54  5 

Acquisition  d'une  partie  des  archives 
de  Joursanvault  par  la  bibliothé 
que  de  la  ville  de  Liège.  —  Rap- 
port de  M.  Ravaisson  sur  la  biblio- 
thèque et  les  archives  de  Tours.       54  6 

Erratum.  —  Prix  proposés  par  l'Aca- 
démie des  sciences  morales  et 
politiques.  580 

Nomination  de  M.  de  Montrond 
comme  correspondant  du  minis- 
tère de  l'instruction  publique  pour 
les    travaux    historiques.  Ibid. 


216      Nomination  de  M.   Magnin  à  la  ré- 


594 


Pages, 
daction  du  Journal  des  Savants.     584 

Nominations  de  MM.  Cauchois-Le- 
maire  et  Louis  Dubois  à  la  section 
législative  des  Archives  du  royau- 
me, et  protestation  des  élèves  de 
l'École  des  Chartes  contre  ces  deux 
nominations.  Ibid. 

Nominations  :  de  M.  Letronne  à  la 
place  de  garde  général  des  Archi- 
ves;-- de  M.  Lenormantaux  fonc- 
tions de  conservateur  au  départe- 
ment des  médailles  de  la  Bibliothé- 


Pagts. 
que  royale;  —  de  M.  Naudet  à 
l'emploi  de  conservateur  des  im- 
primés et  de  directeur  de  la  Biblio- 
thèque royale  ;  —  de  M.  Sainte- 
Beuve  aux  fonctions  de  conserva- 
teur de  la  Bibliothèque  Mazarine.    581 

Note  de  la  Société  de  l'Ecole  des 
Chartes  sur  les  nominations  de 
MM.  Cauchois  -  Lemaire  ,  Louis 
Dubois  et  Sainte-Beuve.  582 

Liste  des  souscripteurs  de  la  Biblio- 
thèque de  l'Ecole  des  Chartes.  584 


VIS   Ml   PREMIER    VOLUME 


■ 


^  ERRATA 


Page  65,  ligne  47,  liisdemum,  lisez  is. 

—  209,  note  4  4 ,  Bagut,  fties  Ragut. 

—  234 ,  ligne  4,  4  552,  /«es  -1 452. 

—  238,  ligne  7,  perpilehdam,  lisrz  post. 

—  252,  lignes  26  et  32,  spectaculum  ecctesiae,  lisez  spéculum. 

—  286,  ligne  30,  s'adresseraient,  lisez  s'adressant. 

—  432,   ligne  8,  concile  deSardigue,  lisez  Sardiquc. 

—  492,  note  4,  désigne  probablement  un  genévrier,  lisez  un  pin  ou  un  genévrier, 

—  494,  ligne  4  2,  869,  lisez  879. 

—  502,  note  4 ,  4  778,  lisez  4  688. 

—  54  6,  ligne  3,  M.  Gember,  lisez  M.  Gérasri  (voy.  page  580). 


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Bibliothèque  do  l1 Ecole 
des  chartes 


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